L’Année liturgique : le temps de Noël, du 14 janvier à la quinquagésime

XIV JANVIER. SAINT HILAIRE, ÉVÊQUE ET DOCTEUR DE L’ÉGLISE 1 .

    Après avoir consacré à la gloire de l’Emmanuel manifesté à la terre la radieuse Octave de l’Épiphanie, la sainte Église, toujours occupée du divin Enfant et de son auguste Mère, jusqu’au jour où Marie portera dans ses bras ce fruit béni de ses entrailles au Temple où il doit être offert ; la sainte Église, disons-nous, admet sur son glorieux Cycle de nombreux amis de Dieu, qui nous tracent au ciel, comme autant d’astres étincelants, la voie qui conduit des joies de la Nativité au sacré mystère de la Purification.

    Tout d’abord, éclate d’une gloire sans pareille, dès le lendemain du jour consacré à la mémoire du Baptême du Christ, le fidèle et courageux Hilaire, honneur immortel de l’Église des Gaules, le frère d’Athanase et d’Eusèbe de Verceil dans les combats qu’il soutint pour la divinité de l’Emmanuel. Le lendemain des persécutions sanglantes du paganisme, commence cette lutte affreuse de l’Arianisme, qui avait juré d’enlever au Christ vainqueur, par ses Martyrs, de la violence et de la politique des Césars, la gloire et les honneurs de la divinité. L’Église, affranchie par son propre sang, ne fit point défaut sur ce nouveau champ de bataille; de nombreux Martyrs scellèrent encore de leur sang, versé par .des princes désormais chrétiens, mais hérétiques, la divinité du Seigneur immortel qui a daigné apparaître dans la faiblesse delà chair; mais à côté de ces généreux athlètes, brillèrent, martyrs eux-mêmes de désir, d’illustres Docteurs qui vengèrent, par leur savoir et leur éloquence, cette foi de Nicée qui avait été celle des Apôtres. Au premier rang, et tout couvert des palmes d’une glorieuse confession, apparaît Hilaire, élevé, comme dit saint Jérôme, sur le cothurne gaulois et paré des fleurs de la Grèce, le Rhône de l’éloquence latine, et l’insigne Docteur des Églises, selon saint Augustin.

    Sublime par son génie, profond dans sa doctrine, Hilaire est plus grand encore dans son amour pour le Verbe incarné, dans son zèle pour la liberté de l’Église ; toujours dévoré de la soif du martyre, toujours invincible à cette époque désolante où la foi, victorieuse des tyrans, sembla un jour au moment d’expirer, par l’astuce des princes, et parla lâche défection de tant de pasteurs.

    Lisons d’abord le récit de quelques-unes des actions de notre grand Évêque, dans les Leçons de son Office.

Hilarius, in Aquitania nobili genere natus, doctrina et eloquentia excelluit. Qui primum in matrimonio quasi monachi vitam egit; deinde propter singulares virtutes Pictavorum episcopus creatur: quod munus episcopale sic gessit, ut a fidelibus summam laudem consequeretur. Quo tempore, cum terroribus, bonorum spoliatione, exsilio et omni crudelitate Constantius Imperator Catholicos vexaret, nisi ad Ananas partes transirent : Hilarius tamquam firmissimum murum se Arianis opponens, illorum furorem in se concitavit. Itaque multis petitus insidiis, tandem dolo Saturnini Arelatensis Episcopi, de Synodo Biterrensi in Phrygiam relegatus est : ubi et mortuum suscitavit, et libros duodecim scripsit de Trinitate contra Arianos.

Quadriennio post coacto Concilio ad Seleuciam Isauriae urbem, Hilarius adesse compulsus est : ac deinde Constantinopolim profectus, ubi extremum fidei periculum animadvertit, tribus libellis publice datis audientiam Imperatoris poposcit, ut de fide cum adversariis coram disputaret. Verum cum Ursacius et Valens Ariani Episcopi, quos Hilarius scriptis confutarat, praesentis eruditionem pertimescerent, Constantio persuaserunt, ut specie honoris eum in suum Episcopatum restitueret. Tunc Hilarium e praelio haereticorum revertentem, ut inquit sanctus Hieronymus, Galliarum Ecclesia complexa est: quem ad Episcopatum secutus est Martinus, qui postea Turonensi praefuit Ecclesiae: tantumque illo doctore profecit, quantum ejus postea sanctitas declaravit.

Magna deinceps tranquillitate Pictavorum Ecclesiam administravit: Galliamque universam adduxit, ut Arianorum impietatem condemnaret. Multos libros scripsit mira eruditione: quos omnes sanctus Hieronymus ad Laetam, sine ulla erroris suspicione legi posse testatur illis verbis: Hilarii libros inoffenso decurrat pede. Migravit in coelum Idibus Januarii, Valentiniano et Valente imperatoribus, anno post Christum natum trecentesimo sexagesimo nono. Eum a multis Patribus et conciliis insignem Ecclesiae Doctorem nuncupatum, atque uti talem in aliquot dioecesibus cultum, tandem, instante synodo Burdigalensi, Pius nonus, Pontifex Maximus, ex sacrorum Rituum Congregationis consulto, universae Ecclesiae Doctorem declaravit et confirmavit : ac ipsius festo die Missam et Officium de Doctoribus ab omnibus recitare jussit.

 

    Hilaire, né en Aquitaine de famille noble, excella en doctrine et en éloquence. Engagé d’abord dans le mariage, il y mena une vie presque monastique; élevé ensuite, par ses rares vertus, sur le siège de Poitiers, il s’acquitta du devoir épiscopal de façon à mériter les plus grandes louanges de la part des fidèles. C’était dans le temps où l’Empereur Constance poursuivait les Catholiques par la terreur, la confiscation des biens, l’exil et les cruautés de tout genre, s’ils ne voulaient pas embrasser le parti des Ariens. Hilaire s’opposa, comme un mur inébranlable, à ces hérétiques , et attira sur lui leurs fureurs. Après plusieurs pièges qui lui furent tendus, il fut enfin, par les artifices de Saturnin, Évêque d’Arles, relégué, du Concile de Béziers, jusqu’en Phrygie, où il ressuscita un mort, et écrivit contre les Ariens ses douze livres de la Trinité.

    Quatre ans après, un Concile ayant été rassemblé à Séleucie, ville d’Isaurie, Hilaire fut contraint d’y assister. Il partit ensuite pour Constantinople, où voyant l’extrême péril de la foi, il demanda audience à l’Empereur par trois requêtes publiques, pour obtenir permission de disputer de la foi avec ses adversaires. Mais Ursace et Valens, Évêques ariens, que Hilaire avait réfutés dans ses écrits, craignant la présence d’un si savant homme, persuadèrent à Constance de le rétablir dans son évêché, comme pour lui faire honneur. Ce fut alors que l’Église des Gaules, selon l’expression de saint Jérôme, embrassa avec transport Hilaire au retour de ses combats contre les hérétiques. Il fut suivi jusqu’à sa ville épiscopale par saint Martin, qui fut ensuite Évêque de Tours, et qui, par les leçons d’Hilaire , s’avança dans les voies de l’admirable sainteté qui brilla plus tard dans sa conduite.

    Après son retour à Poitiers, Hilaire gouverna son Église dans une grande tranquillité. Par ses soins, la Gaule tout entière fut amenée à condamner l’impiété des Ariens. Il écrivit plusieurs livres d’une merveilleuse érudition. Saint Jérôme , dans sa lettre à Lasta, leur rend ce témoignage, qu’on les peut lire sans craindre d’y rencontrer l’erreur, lorsqu’il dit, en parlant de la fille de cette dame romaine : « Elle pourra lire, sans aucun risque, les livres d’Hilaire.» Il alla au ciel le jour des ides de janvier, sous l’empire de Valentinien et Valens, l’an de la Naissance de Jésus-Christ trois cent soixante-neuf. Un grand nombre de Pères et plusieurs Conciles ont désigné Hilaire comme un insigne Docteur de l’Église ; et dans plusieurs diocèses, il était honoré sous ce titre ; enfin, sur les instances du Concile de Bordeaux, le Souverain Pontife Pie IX, après avoir pris l’avis de la Congrégation des sacrés Rites, a déclaré et confirmé saint Hilaire Docteur de l’Église universelle, et ordonné qu’au jour de sa fête, il fût partout honoré de ce titre à l’Office et à la Messe.

 

    L’ancienne Église Gallicane, dans ses livres liturgiques dont quelques fragments sont venus jusqu’à nous, consacre les éloges suivants au plus illustre de ses Pontifes. Nous donnerons d’abord cette Allocution au peuple fidèle, extraite d’un antique Sacramentaire.

    ALLOCUTION.

Adorabilem, populi, beatissimi Hilarii antistitis festivitate solemniter recurrente, cujus lingua in saeculo pro sanctae Trinitatis aequalitate sic tonuit, ut hujus mundi Principem miles Christi prosterneret, et in coelestis Regis aula victor intraret, Dominum votis uberioribus deprecemur, ut qui eum inter diversas acies ita fecit esse sollicitum, ut redderet inter bella securum, nobis concedere dignetur, ut quod in ejus honore deposcimus, eo suffragante consequi mereamur.

 

    Supplions, ô peuples, l’adorable Seigneur, dans l’abondance de nos vœux, en ce retour solennel de la fête du très heureux pontife Hilaire, dont la bouche a tonné au milieu du monde, pour l’égalité des trois divines personnes, avec tant de force, que ce soldat du Christ a renversé le Prince de ce siècle, et est entré vainqueur au palais du Roi céleste. Demandons à Celui qui l’a rendu chef vigilant de ses armées, et calme au milieu des combats, qu’il daigne nous faire la grâce d’obtenir , par le suffrage d’Hilaire, ce que nous sollicitons en son honneur.

    Cette Préface, qui célèbre les vertus et les prodiges de saint Hilaire, s’est conservée dans l’Église des Gaules, même après l’introduction de la Liturgie Romaine :

    PREFACE.

Vere dignum et justum est gratias agere, vota solvere, munera consecrare, Domine sancte, Pater omnipotens, aeterne Deus, qui beatum Hilarium Confessorem tuum praeelegisti tibi sacratae confessionis tuae antistitem, ingenti lumine coruscantem, morum lenitate pollentem, fidei fervore flagrantem, eloquii fonte torrentem : cui quaesit gloriatio ostendit concursus ad tumulum, purificatio incursorum, medela languentium, mirandarum signa vir- tutum. Qui etsi natura fecit finem per transitum, illic vivunt Pontificis merita post sepulcrum, ubi praesentia Salvatoris est Jesu Christi Domini nostri.

 

    Il est vraiment digne et juste de vous rendre grâces , de vous offrir des vœux, de vous consacrer ces dons, Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel, qui avez élu le bienheureux Hilaire votre Confesseur pour le Pontife de votre confession sacrée : cet homme tout éclatant d’une lumière immense, orné d’une si grande douceur de mœurs, enflammé des ardeurs de la foi, source impétueuse d’éloquence ; lui dont la gloire paraît dans le concours des peuples à son tombeau, dans la guérison des possédés, dans le soulagement de ceux qui languissent, dans les signes des plus merveilleux prodiges. Selon la nature, il a quitté notre séjour; mais les mérites de ce Pontife survivent au delà du tombeau, en la présence du Sauveur Jésus-Christ, notre Seigneur.

 

    L’Oraison suivante a été recueillie de plusieurs anciens Missels manuscrits:

    ORAISON.

Deus, cujus miseratione delinquentes mutantur ad veniam, justi transferuntur ad palmam, qui infusus in corde beati Hilarii antistitis quasi de tuo templo fidei responsa dedisti, concede propitius, ut qui tune inclytum Confessorem tuum fecisti Caesarem non timere, ejus intercessione ab spiritali hoste plebem protegas obsecrantem, ut cujus solemnitati tripudiat, ejus sit fida prece defensa.

 

    O Dieu, dont la miséricorde change les pécheurs pour le pardon, et transfère les justes pour les couronner ; vous qui, habitant dans le cœur du bienheureux Pontife Hilaire, y avez donné les réponses de la foi, comme du sein de votre sanctuaire ; vous qui avez donné à cet illustre Confesseur de ne pas craindre César : daignez, par son intercession, défendre votre peuple suppliant contre son ennemi spirituel, et faire qu’il soit protégé par la fidèle prière de celui dont il célèbre avec transport la solennité.

 

    L’Église de Poitiers, toujours fidèle à la mémoire de son héroïque Pontife, célèbre sa fête avec une religion filiale. Pour honorer avec plus d’éclat le témoignage rendu par le grand Docteur des Gaules, au mystère qui fait la base du Christianisme tout entier, elle chante en ce jour, à la Messe, la Préface de la Sainte Trinité. Nous donnerons ici quelques pièces liturgiques empruntées aux anciens livres de cette illustre Église. Les Répons suivants sont tirés en partie de la Légende du Saint, rédigée par saint Venance Fortunat, l’un de ses plus illustres successeurs.

R. Beatus Hilarius, prae caeteris gratia generositatis ornatus, nitore pectoris ad-dito, * Quasi refulgens Lucifer inter astra processit.

V. Igitur beatus Hilarius, Pictavensis urbis Episcopus, regionis Aquitanicae partibus oriundus. * Quasi refulgens.

R. O quam perfectissimum laicum ! cujus imitatores ipsi esse desiderant sacerdotes; * Cui non fuit aliud vivere nisi Christum cum dilectione timere, et cum timore diligere. V. Cujus sequaces currunt ad gloriam, divertentes ad poenam; credenti succedunt praemia, recusanti tormenta. * Cui.

R. Tum itaque sanctissimus Hilarius in Phrygiam, Asiae regionem, missus est exsilio, ad virtutis augmentum; * Quia quantum, pro Christi nomine, longius discedebat a solo proprio, tantum merebatur fieri vicnior coelo. V. Qui dum ad locum pervenisset optabilem, nobis tacendum non est quid illi concessum est. * Quia.

R. Cum de exsilio regressus sanctus Hilarius Pontifex Pictavim introivit; summo favore plaudebant omnes pariter, * Eo quod recepisset Ecclesia Pontificem, grex Pastorem. V. Gemma praesulum remeante ad propria, laudemus Dominum; laetetur quoque chorus Angelorum. * Eo quod.

 

    R/. Le bienheureux Hilaire, distingué au-dessus de tous par l’honneur de la naissance, plus éclatant encore par la pureté de son cœur, * Brillant comme l’étoile du matin, a paru au milieu des astres, R/. Le bienheureux Hilaire, Évêque de la ville de Poitiers, sorti de la région d’Aquitaine, * Brillant comme l’étoile.

    R/. Oh ! qu’il fut parfait dans l’état de laïque ! Les prêtres mêmes eussent désiré être ses imitateurs. * L’occupation de sa vie n’était autre que de craindre avec amour le Christ, que de l’aimer avec crainte, V/. Ceux qui marchent sur ses traces, courent à la gloire; ceux qui s’en écartent, encourent la peine : au croyant la récompense ; à l’incrédule, les supplices. L’occupation de sa vie.

    R/. Le très saint Hilaire fut donc exilé dans la Phrygie, contrée d’Asie, pour l’accroissement de sa vertu ; * Car plus il s’éloignait , pour l’amour du Christ, du pays de sa naissance, plus il méritait de s’approcher du ciel. V/. Étant arrivé au lieu de ses désirs, nous devons célébrer les faveurs qui lui furent accordées. * Car plus il s’éloignait.

    R/. De retour de son exil, le saint Pontife Hilaire rentra dans Poitiers, au milieu de la joie et des applaudissements de tout son peuple ; * Car l’Église recouvrait son Pontife, et le troupeau son Pasteur, V/. La perle des Prélats, il est rentré dans son héritage ; louons le Seigneur, et que le chœur des Anges aussi se réjouisse. * Car l’Église.

 

    De nos jours, l’Église de Poitiers chante en l’honneur de son grand Évêque ces deux Hymnes composées par le pieux Simon Gourdan, chanoine régulier de cette même abbaye de Saint-Victor de Paris, tant illustrée par les Séquences de son immortel Adam.

    HYMNE.

Ex quo Relligio, tot procerum parens,

Gallos addiderit Christianum gregi,

Quis par Hilario ? quis generosius

Natum de Patre vindicat ?

Insignes titulos, eloquium grave,

Dotes innumeras plebs sacra concinat :

Laus suprema fides, qua genitum Deo

Altis vocibus asserit.

Si non tincta fuit sanguine profluo

Clara fronte micans infula nobilis,

Curis mille litat : martyrii decus

Supplet continuus labor. Hoc Nicaena fides vindice nititur :

Frustra tartareus concutit hanc furor;

Hic oris gladio fulgurat aureo,

Vastantes abigens lupos. Quo vultu reducem grex pius excipit !

Quas post longa metit proelia laureas !

Te, Martine, docet quam pede strenuo

Virtutum rapias viam.

Patri maxima laus, maxima Filio,

Foecundo generat quem Pater in sinu,

Equum Principio, numine comparem:

Sacro maxima Flamini. Amen.

 

    Depuis le jour où l’Église, mère féconde de tant d’hommes illustres, réunit les Gaulois à son immense troupeau, quel homme parmi eux a été comparable à Hilaire? Quel docteur a vengé avec plus de courage le Fils engendré par le Père?

    Célèbre, ô peuple fidèle, les titres de gloire qui le recommandent, la dignité de son élocution, les qualités nombreuses qui brillèrent en lui; mais son suprême honneur, c’est la foi, par laquelle il proclame hautement le Fils de Dieu.

    La mitre qui brille sur son auguste front n’a pas été teinte de son sang ; mais sa vie a été en proie à mille épreuves; ses fatigues incessantes ont compense pour lui l’honneur du martyre.

    La foi de Nicée resplendit par les efforts d’un tel vengeur; en vain la fureur des enfers s’efforce d’en renverser le Symbole; Hilaire lance les éclairs de sa parole semblable à un glaive d’or; il chasse les loups dévastateurs.

    Avec quel transport le fidèle troupeau reçoit, à son retour, le Pontife exilé ! Après ses longs combats, que de lauriers Hilaire moissonne ! O Martin ! c’est alors qu’il t’enseigne à marcher d’un pas ferme dans le sentier des vertus.

    Louange suprême au Père ; honneur égal au Fils que le Père engendre de son sein fécond : au Fils, égal au Principe, semblable en divinité ; louange pareille à l’Esprit divin !

    Amen.

    HYMNE.

Non fraus magnanimum,
non favor aut min,

Athletam quatiunt jussa tyrannidis

Explens, Pastor oves linquere cogitur;

Quis jam contineat lupos ?

Ergo, Praesul, abis ? dum generosa mens

Te parere facit, Gallia lacrymas

Fundat: terra Phrygum suscipiens patrem,

Verbi vindice gaudeat.

Erroris latebras Doctor Hilarius

Spargit luce nova, fonteque vivido

Expurgat nocuis pascua faecibus.

Gentes erudit efferas.

Ipsos dum titubant, instituit fide

Pastores: redeunt mox ad ovilia,

Quos error timidos abstulerat procul,

Et vocem Patris audiunt.

Praesul magne, poli qui super ardua

Solem justitiae cominus adspicis ;

Verbum nos doceat, quaesumus, impetra,

Cujus dogmata praedicas. Mundani metuant imperii ducem,

Qui terram sapiunt : Caesaris haud timet

Infensi furias pastor, et asserit

Christi liberius fidem.

Patri maxima laus, maxima Filio,

Foecundo generat quem Pater in sinu,

1Equum Principio, numine comparem

Sacro maxima Flamini. Amen.

 

    Ni la fraude, ni la faveur des princes, ni leurs menaces, n’ébranlent l’athlète magnanime ; Pasteur, il est contraint par un ordre tyrannique de quitter son troupeau. Qui désormais repoussera la fureur des loups?

    Tu pars, ô Pontife ! Mais tandis que ton grand cœur se soumet à l’exil, la Gaule est baignée dans les larmes ; et la terre de Phrygie, qui reçoit en toi un père, va se réjouir de posséder en toi le vengeur du Verbe.

    Puissant Docteur, il illumine du flambeau d’une lumière nouvelle les ténèbres sous lesquelles se cachait l’erreur; ses eaux vives nettoient les pâturages souillés d’un impur limon ; il éclaire des nations que l’infidélité rendait encore féroces.

    Il confirme dans la foi des pasteurs chancelants : on voit revenir vers leurs troupeaux les gardiens timides que l’audace de l’hérésie en avait éloignés ; la voix d’Hilaire est pour eux la voix d’un père.

    Sublime Pontife, qui, au plus haut des cieux, contemples de près le Soleil de justice, obtiens qu’il daigne nous éclairer, ce Verbe dont tu nous as fait connaître l’essence.

    Qu’ils tremblent en présence du prince de ce monde ceux qui ne goûtent que les choses terrestres ; pour Hilaire, il dédaigne les fureurs d’un César irrité; il n’affirme qu’avec plus de liberté la pure foi du Christ.

    Louange suprême au Père ; honneur égal au Fils que le Père engendre de son sein fécond: au Fils, égal au Principe, semblable en divinité ; louange pareille à l’Esprit divin. Amen.

 

    Ainsi a mérité d’être glorifié le saint Pontife Hilaire, pour avoir conservé, par ses courageux efforts, et jusqu’à exposer sa tête, la foi dans le premier des mystères. Une autre gloire que Dieu lui a donnée est d’avoir fécondé, par sa vigueur, le grand principe de la Liberté de l’Église, principe sans lequel l’Épouse de Jésus-Christ est menacée de perdre, du même coup, la fécondité et la vie. Naguère, nous avons honoré la mémoire du saint Martyr de Cantorbéry ; aujourd’hui, nous célébrons la fête d’un des plus illustres Confesseurs dont l’exemple l’éclaira et l’encouragea dans la lutte. L’un et l’autre s’inspiraient des leçons qu’avaient données aux ministres du Christ les Apôtres eux-mêmes, lorsqu’ils parurent pour la première fois devant les tribunaux de ce monde et prononcèrent cette grande parole, qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes. (Act. V, 29.) Mais les uns et les autres n’étaient si forts contre la chair et le sang, que parce qu’ils étaient détachés des biens terrestres, et avaient compris que la vraie richesse du chrétien et du Pontife est dans l’humilité et le dénuement de la crèche, la seule force victorieuse dans la simplicité et la faiblesse de l’Enfant qui nous est né. Ils avaient tous goûté les leçons de l’école de Bethléhem, et voilà pourquoi aucune promesse d’honneurs, de richesses, de paix même, ne put les séduire.

    Avec quelle dignité cette nouvelle famille de héros du Christ se lève au sein de l’Église ! Si la politique des tyrans qui veulent paraître chrétiens, malgré le christianisme, leur refuse avec obstination la gloire du martyre, de quelle voix tonnante ne proclament-ils pas la liberté due à l’Emmanuel et à ses ministres ! D’abord, ils savent dire aux princes, avec notre grand Évêque de Poitiers, dans son premier Mémoire à Constance : « Glorieux Auguste, votre sagesse singulière comprend qu’il ne convient pas, qu’il n’est pas possible de contraindre violemment des hommes qui y répugnent de toutes leurs forces, à se soumettre, et à s’unir à ceux qui ne cessent de répandre les semences corrompues d’une doctrine adultère. L’unique but de vos travaux, de vos desseins, de votre gouvernement, de vos veilles, doit être de faire jouir des douceurs de la liberté tous ceux à qui vous commandez. Pas d’autre moyen d’apaiser les troubles, de réunir ce qui a été disjoint avec violence, que de rendre chacun exempt de la servitude, et maître de sa vie. Laissez donc parvenir aux oreilles de votre mansuétude toutes ces voix qui crient : Je suis Catholique, je ne veux pas être hérétique ; je suis Chrétien, je ne suis pas Arien : je préfère mourir en ce monde, plutôt que de laisser corrompre par la domination d’un homme la pureté virginale de la vérité. »

    Et lorsque l’on faisait retentir aux oreilles d’Hilaire le nom profané de la Loi pour justifier la trahison dont l’Église était l’objet de la part de ceux qui préféraient les bonnes grâces de César au service de Jésus-Christ, le saint Pontife, dans son Livre contre Auxence, rappelait avec courage à ses collègues l’origine de l’Église, qui n’a pu s’établir qu’à rencontre des lois humaines, et qui fait gloire d’enfreindre toutes celles qui entraveraient sa conservation, ses développements et son action.

    « Quelle pitié nous inspire toute cette peine qu’on se donne de notre temps, et combien il nous faut gémir en considérant les folles opinions de ce siècle, quand on rencontre des hommes qui pensent que les choses humaines peuvent protéger Dieu, et qui travaillent à défendre l’Église du Christ par les moyens de l’ambition séculière! Je vous le demande, à vous, Évêques, de quel appui les Apôtres se sont-ils servis dans la publication de l’Évangile ? Quelles sont les puissances qui les ont aidés à prêcher le Christ, à faire passer presque toutes les nations du culte des idoles à celui de Dieu ? Obtenaient-ils quelques dignités de la cour, eux qui chantaient des hymnes à Dieu dans les prisons, sous les chaînes, et après avoir été flagellés ? Était-ce par les édits du prince, que Paul rassemblait l’Église du Christ? Sans doute qu’il agissait sous le patronage d’un Néron, d’un Vespasien, ou d’un Décius, de ces princes dont la haine a fait fleurir la prédication divine ! Ces Apôtres, qui vivaient du travail de leurs mains, qui tenaient leurs assemblées dans des lieux secrets, qui parcouraient les villages, les villes, les nations, par terre et par mer, en dépit des Sénatus-Consultes et des Édits royaux, ils n’avaient sans doute pas les clefs du Royaume des Cieux ! Ou bien encore, ce n’est pas la vertu de Dieu qui triomphait des passions humaines, dans ces temps où la prédication du Christ s’étendait en proportion des défenses dont elle était l’objet ! »

    Mais quand le moment est arrivé de s’adresser à l’Empereur lui-même, et de protester en face contre la servitude de l’Église, Hilaire, le plus doux des hommes, revêt cette indignation divine dont le Christ lui-même parut animé contre les violateurs du Temple ; et son zèle apostolique brave tous les dangers pour signaler les périls du système que Constance a inventé pour étouffer l’Église du Christ, après l’avoir flétrie.

    « Le temps de parler est venu ; car le temps de se taire est passé. Il nous faut attendre le Christ ; car le règne de l’Antéchrist a commencé. Que les pasteurs poussent des cris ; car les mercenaires ont pris la fuite. Donnons nos vies pour nos brebis ; car les voleurs sont entrés, et le a lion furieux tourne autour de nous. Allons au-devant du martyre ; car l’ange de Satan est transformé en ange de lumière.

    « Pourquoi, Dieu tout-puissant, ne m’avez-vous pas fait naître, et remplir mon ministère au temps des Néron et des Décius ? Plein du feu de l’Esprit-Saint, je n’eusse pas craint le chevalet, au souvenir d’Isaïe scié en deux; le feu ne m’eût pas épouvanté, à la pensée des Enfants Hébreux chantant au milieu des flammes ; ni la croix, ni le brisement des membres ne m’eussent effrayé, en me rappelant le larron transféré dans le Paradis après un semblable supplice ; les abîmes de la mer, la fureur des vagues n’eussent point affaibli mon courage ; car l’exemple de Jonas et de Paul aurait été là pour m’apprendre que vos fidèles peuvent vivre sous les flots.

    « Contre vos ennemis avoués, j’aurais combattu avec bonheur ; car je n’aurais pas eu de doute qu’ils ne fussent de vrais persécuteurs, ceux qui m’auraient voulu contraindre par les supplices, le fer et le feu, à renier votre Nom; pour vous rendre témoignage, notre mort seule aurait suffi. Nous eussions combattu ouvertement et avec confiance contre ceux qui vous renient, contre des bourreaux, contre des meurtriers ; et nos peuples, avertis par la publicité de la persécution, nous eussent suivis comme leurs chefs, dans le sacrifice qui vous rend témoignage.

    « Mais aujourd’hui nous avons à combattre contre un persécuteur déguisé, contre un ennemi qui nous flatte, contre Constance l’Antéchrist, qui a pour nous, non des coups, mais des caresses; qui ne proscrit pas ses victimes pour leur donner la vie véritable, mais les comble de richesses pour leur donner la mort; qui ne leur octroie pas la liberté des cachots, mais leur donne une servitude d’honneurs dans ses palais ; qui ne déchire pas les flancs, mais envahit les cœurs ; qui ne tranche pas la tête avec le glaive, mais tue l’âme avec son or ; qui ne publie pas d’édits pour condamner au feu, mais allume, pour chacun, le feu de l’enfer. Il ne dispute pas, dans la crainte d’être vaincu ; mais il flatte pour dominer ; il confesse le Christ, pour le renier ; il procure une fausse unité, afin qu’il n’y ait pas de paix ; il sévit contre certaines erreurs, pour mieux détruire la doctrine du Christ; il honore les Évêques, afin qu’ils cessent d’être Évêques ; il bâtit des églises, tout en ruinant la foi.

    « Qu’on cesse de m’accuser de médisance, de calomnie ; le devoir des ministres de la vérité est de ne dire que des choses véritables. Si nous disons des choses fausses, nous consentons à ce que nos paroles soient réputées infâmes; mais si nous faisons voir que tout ce que nous disons est manifeste, nous n’avons pas dépassé la liberté et la modestie des Apôtres, nous qui n’accusons qu’après un long silence.

    « Je te dis hautement, Constance, ce que j’aurais dit à Néron, ce que Décius et Maximien auraient entendu de ma bouche : Tu combats contre Dieu, tu sévis contre l’Église, tu persécutes les saints, tu hais les prédicateurs du Christ, tu enlèves la religion ; tu es un tyran, sinon dans les choses humaines, du moins dans les choses divines. Voilà ce que j’aurais dit en commun, à toi et à eux ; maintenant, écoute ce qui t’est propre. Sous le masque d’un chrétien, tu es un nouvel ennemi du Christ ; précurseur de l’Antéchrist, tu opères déjà ses odieux mystères. Vivant contre la foi, tu t’ingères à en dresser des formules; tu distribues les évêchés à tes créatures ; tu remplaces les bons par des méchants. Par un nouveau triomphe de la politique, tu trouves le moyen de persécuter sans faire de martyrs.

    « Combien plus nous fûmes redevables à votre cruauté, Néron, Décius, Maximien! Par vous, nous avons vaincu le diable. La piété a recueilli en tous lieux le sang des martyrs ; et leurs ossements vénérés rendent témoignage de toutes parts. Mais toi, plus cruel que tous les tyrans, tu nous attaques avec un plus grand péril pour nous, et tu nous laisses moins d’espoir pour le pardon. A ceux qui auraient eu le malheur d’être faibles, il ne reste même pas l’excuse de pouvoir montrer à l’éternel Juge la trace des tortures et les cicatrices de leurs corps déchirés, pour se faire pardonner la faiblesse, en considération de la nécessité. O le plus scélérat des a hommes ! tu tempères les maux de la persécution de telle sorte que tu enlèves l’indulgence à la faute, et le martyre à la confession.

    « Nous te reconnaissons sous tes vêtements de brebis, loup ravissant ! Avec l’or de l’État, tu décores le sanctuaire de Dieu ; tu lui offres ce que tu enlèves aux temples des Gentils, ce que tu extorques par tes édits et tes exactions. Tu reçois les Évêques par le même baiser dont le Christ a été trahi. Tu abaisses ta tête sous la bénédiction, et tu foules aux pieds la foi ; tu fais remise des impôts aux clercs, pour en faire des chrétiens renégats ; tu relâches de tes droits, dans le but de faire perdre à Dieu les siens. »

    Telle était la vigueur du saint évêque en face d’un prince qui finit par faire des martyrs ; mais Hilaire n’eut pas seulement à lutter contre César. A toutes les époques, l’Église a renfermé dans son sein des demi-fidèles que l’éducation, une certaine bienséance, quelques succès d’influence et de talent, rÉtiennent parmi les catholiques, mais que l’esprit du monde a pervertis. Ils se sont fait une Église humaine, parce que le naturalisme ayant faussé leur esprit, ils sont devenus incapables de saisir l’essence surnaturelle de la véritable Église. Accoutumés aux variations de la politique, aux tours habiles à l’aide desquels les hommes d’État arrivent à maintenir un équilibre passager à travers les crises, il leur semble que l’Église, dans la déclaration même des dogmes, doit compter avec ses ennemis, qu’elle pourrait se méprendre sur l’opportunité de ses résolutions, en un mot que sa précipitation peut attirer sur elle, et sur ceux qu’elle compromettra avec elle, une défaveur funeste. Arbres déracinés, dit un apôtre ; car en effet leurs racines ne plongent plus dans le sol qui les eût nourris et rendus féconds. Les promesses formelles de Jésus-Christ, la direction immédiate de l’Esprit-Saint sur l’Église, l’aspiration du vrai fidèle à entendre proclamer dans son complément la vérité qui nourrit la foi, en attendant la vision, la soumission passive due préalablement à toute définition qui émane et émanera de l’Église jusqu’à la consommation du monde : tout cela pour eux n’appartient point à l’ordre pratique. Dans l’enivrement de leur politique mondaine et des encouragements qu’elle leur vaut de la part de ceux qui haïssent l’Église, ils se compromettent devant Dieu et devant l’histoire par les efforts désespérés qu’ils osent faire pour arrêter la promulgation de la vérité révélée.

    Hilaire devait aussi les rencontrer sur son chemin, ces hommes qu’effrayait le consubstantiel, comme d’autres se sont effarouchés de la transsubstantiation et de l’infaillibilité. Il s’opposa comme un mur d’airain à leurs pusillanimités et à leurs vulgaires calculs. Écoutons-le lui-même commenté par le plus éloquent de ses successeurs : « La paix, me dites-vous ? n’allez-vous pas troubler la paix, troubler l’union? » — C’est un beau nom que celui de la paix ; c’est aussi une belle chose que l’idée d’unité ; mais qui donc ignore que, pour l’Église et pour l’Évangile, il n’y a pas d’autre unité et d’autre paix que l’unité et la paix de Jésus-Christ? » — Mais, lui objectait-on encore, ne savez-vous pas avec qui vous vous mesurez, et n’avez-vous pas peur ? » — « Oui, vraiment j’ai peur : j’ai peur des dangers que court le monde ; j’ai peur de la terrible responsabilité qui pèserait sur moi par la connivence, par la complicité de mon silence. J’ai peur enfin du jugement de Dieu, j’en ai peur pour mes frères sortis de la voie de la vérité, j’en ai peur pour moi, dont c’est le devoir de les y ramener. » On ajoutait: « Mais n’y a-t-il pas des réticences permises, des ménagements nécessaires ? » Hilaire répondait que l’Église n’a vraiment pas besoin qu’on lui fasse la leçon, et qu’elle ne peut oublier sa mission essentielle. Or, cette mission, la voici : « Ministres de la vérité, il nous appartient de déclarer ce qui est vrai. Ministros veritatis decet vera proferre 2 . »

    C’était donc avec raison, glorieux Hilaire, que l’Église de Poitiers vous adressait, dès les temps anciens, ce magnifique éloge que l’Église Romaine consacre à votre illustre disciple Martin : « O bienheureux Pontife ! qui aimait de toutes ses entrailles le Christ Roi, et qui ne ployait pas sous le faix du commandement ! O âme très sainte ! que le glaive du persécuteur n’a point séparée du corps, et qui cependant n’a pas perdu la palme du martyre !» Si la palme vous a manqué, du moins n’avez-vous pas manqué à la palme; et la couronne de Martyr, qui ceint le front de votre illustre frère Eusèbe, ne convient pas moins à votre tête sacrée qu’entoure déjà l’auréole de Docteur. Tant de gloire est due à votre courage dans la confession de ce Verbe divin dont nous honorons, en ces jours, les abaissements et l’ineffable enfance. Comme les Mages, vous n’avez point tremblé en présence d’Hérode ; et si les ordres de César vous exilèrent sur la terre étrangère, votre cœur se consola en songeant à l’exil de Jésus enfant, dans la terre d’Égypte. Obtenez-nous la grâce de comprendre, à notre tour, ces divins mystères.

    Veillez aussi sur la foi des Églises ; et par votre suffrage puissant, conservez-y la connaissance et l’amour du divin Emmanuel. Souvenez-vous de celle que vous avez gouvernée, et qui se glorifie encore d’être votre fille ; mais puisque l’ardeur de votre zèle embrassait la Gaule tout entière dont vous fûtes l’invincible boulevard, protégez aujourd’hui la France chrétienne. Qu’elle garde toujours le don de la foi ; que ses Évêques soient les athlètes courageux de la liberté ecclésiastique ; formez dans son sein des prélats puissants en œuvres et en paroles, comme Martin et comme vous, profonds dans la doctrine, et fidèles dans la garde du dépôt.

 

XIV JANVIER. SAINT FÉLIX, PRÊTRE ET MARTYR.

    Aux splendeurs radieuses de son Épiphanie l’Emmanuel associe en ce jour, avec Hilaire de Poitiers, un humble amant des vertus de la crèche. Soustrait par Dieu même à la rage des persécuteurs, Félix n’en a pas moins obtenu le titre de martyr pour son courage invincible dans des tourments et une captivité qui devaient naturellement aboutir à la mort. Déjà inscrit au ciel dans la blanche armée des athlètes du Seigneur, il devait encore longtemps réjouir et fortifier l’Église par l’exemple de cette pauvreté admirable, de cette humilité, de cette charité ardente qui lui donnent place, sur le cycle sacré, près de l’humble berceau du Roi pacifique.

    Il a aimé, il a suivi l’Enfant-Dieu dans son obscurité volontaire ; et voilà qu’aujourd’hui ce Roi des anges et des hommes, manifesté au monde, adoré par les rois, partage avec lui la gloire de sa triomphante Épiphanie. Au vainqueur je donnerai de s’asseoir avec moi dans mon trône, dit le Seigneur. (Apoc. III, 21.) En qui plus qu’en Félix de Noie s’est réalisée sur terre la promesse bénie du divin chef à ses membres? Un pauvre tombeau venait de recevoir la dépouille mortelle de l’humble prêtre de Campanie, qui semblait devoir y attendre, dans le silence et l’obscurité qu’il avait tant aimée, le signal de la trompette de l’Ange au jour de la Résurrection. Soudain des miracles éclatants et nombreux illustrent cette tombe; le nom de Félix, porté en tous lieux, opère en tous lieux les mêmes prodiges de grâce ; à peine la paix est-elle rendue à l’Église et au monde par l’avènement de Constantin à l’empire, que de toutes parts les peuples s’ébranlent; des foules sans nombre affluent au tombeau du martyr; Rome elle-même se dépeuple à certains jours, et l’antique voie Appienne, dont le sol disparaît sous les pas pressés des pèlerins, semble n’avoir jamais eu d’autre destination que de porter aux pieds de Félix les hommages, la reconnaissance et l’amour du monde entier. Cinq basiliques ne suffisent pas à l’immense concours; une sixième s’élève, et une ville nouvelle couvre le champ solitaire où furent autrefois déposés les restes précieux du martyr. Pendant tout le quatrième siècle, qui à tant d’autres grandeurs joignit celle de donner son extension entière au grand mouvement des pèlerinages, la ville de Noie en Campanie demeure pour l’Occident le principal centre, après Rome, de ces manifestations si catholiques de la foi chrétienne. « Heureuse ville de Nole », s’écrie un contemporain, témoin oculaire de ces merveilles, « heureuse ville, qui, par le bienheureux Félix, est devenue la seconde après Rome même, Rome la première autrefois par son empire et ses armes victorieuses, la première encore aujourd’hui par les tombeaux des Apôtres! » (Paulini, De S. Felice natalitium carmen II.)

    Nous venons de citer Paulin, l’illustre consulaire dont le nom est à jamais inséparable de celui de Félix, Paulin que nous retrouverons, au Temps après la Pentecôte, donnant lui aussi au monde, sous le souffle du divin Esprit, d’admirables exemples de renoncement. Dans la fleur de sa brillante jeunesse, prévenu déjà par les honneurs et la gloire, Paulin, un jour, s’est rencontré près du tombeau de Félix; il a compris à ce tombeau la vraie grandeur et pénétré le néant des gloires humaines: le sénateur romain, le consul, le descendant des Paul-Émile et des Scipion, se voue à son vainqueur ; il sacrifiera tout, richesses, honneurs, patrie, à l’ambition d’habiter près de cette tombe; doué d’un talent poétique admiré dans Rome, il n’aura plus d’inspiration que pour chanter chaque année, au jour de sa fête, la gloire du bienheureux Félix, et se proclamer l’esclave, l’humble portier du serviteur du Christ. Tel est en ses saints le triomphe de l’Emmanuel ; telle est la gloire des membres, en ces jours où le divin chef ne semble se manifester lui-même que pour les montrer, selon sa promesse, assis dans un même trône et recevant comme lui les hommages des peuples et des rois.

    Lisons maintenant le récit abrégé delà vie de saint Félix, que l’Église met aujourd’hui sous nos yeux :

Felix Nolanus presbyter, cum in idola vehementius inveheretur, ab infidelibus varie vexatus, in carcerem conjicitur. Unde ab Angelo nocte eductus, quaerere jussus est Maximianum Nolae episcopum : qui cum senio confectus desperaret se ferre posse supplicia persequentium, se abdiderat in silvam. Quo cum Felix Deo duce per- venisset, sanctum episcopum humi jacentem pene mortuum videt; quem recreatum ac sut latum in humeros, apud fidelem viduam reficiendum curavit. Sed cum is iterum idolorum cultores impietatis argueret, facto in ip- sum impetu, fugiens in angusto duorum parietum intervallo se occultavit; qui aditus cum repente aranearum telis pertextus visus esset, nemini recentis latebrae suspicionem reliquit. Inde igitur evadens Felix in aedibus pie mulieris tres menses latuit. Cum vero Dei Ecclesia requiescere coepisset, Nolam rediens, multisque ibi vite exemplis, et doctrinae praeceptis, miraculisque ad Christi fidem conversis, constanter etiam recusato ejus urbis episcopatu, obdormivit in Domino, sepultusque est prope Nolam in loco, quem in Pincis appellabant.

 

    Félix, prêtre de Noie, s’élevant avec force contre les idoles, fut soumis à divers tourments par les infidèles, et jeté en prison. Délivré la nuit par un Ange, il reçoit l’ordre de chercher Maximien, évêque de Noie, qui, accablé de vieillesse et désespérant de pouvoir supporter les supplices des persécuteurs, s’était caché dans une forêt. Félix, conduit par Dieu, arrive près du saint évêque, qu’il trouve gisant à terre et presque sans vie ; il le ranime, le prend sur ses épaules et le confie aux soins efficaces d’une veuve chrétienne. Mais comme il accusait de nouveau d’impiété les adorateurs des idoles, ils se précipitèrent sur le saint, qui, fuyant leur poursuite, se cacha dans l’intervalle étroit de deux murailles. L’entrée de ce lieu parut aussitôt couverte de toiles d’araignées, si bien que personne ne put soupçonner qu’on vînt de s’y cacher à l’heure même. Félix, ayant donc quitté cette retraite, demeura caché trois mois dans la maison d’une pieuse femme. Lorsque l’Église de Dieu recouvra la paix, il revint à Noie ; les exemples de sa vie, ses enseignements et ses miracles convertirent un grand nombre d’hommes à la foi du Christ. Il refusa avec constance l’épiscopat de cette ville, s’endormit dans le Seigneur, et fut enseveli près de Noie, au lieu dit in Pincis.

 

    Ce jour, dirons-nous avec le noble chantre de vos grandeurs, ô Félix, est le vingtième après celui où l’Emmanuel naissant dans la chair, soleil nouveau vainqueur des frimas, ramena la lumière et fit décroître les nuits. Sa splendeur est la vôtre. Faites qu’échauffés par ses rayons fécondants, nous croissions comme vous en lui. Redevenus enfants à la crèche, la semence du Verbe est en nous ; qu’elle fructifie dans l’innocence d’un cœur nouveau. Par vous, le joug du Christ est léger aux faibles ; par vous l’Enfant-Dieu s’adoucit, et rend ses caresses aux âmes pénitentes. Ce jour donc aussi doit nous être cher qui vous vit naître au ciel ; car par vous, nous mourons au monde et naissons à l’Emmanuel.

XV JANVIER. SAINT PAUL, PREMIER ERMITE.

    L’Église honore aujourd’hui la mémoire d’un des hommes le plus spécialement choisis pour représenter la pensée de ce détachement sublime que l’exemple du Fils de Dieu, né dans une grotte, à Bethléhem. révéla au monde. L’ermite Paul a tant estimé la pauvreté de Jésus-Christ, qu’il s’est enfui au désert, loin de toute possession humaine et de toute convoitise. Une caverne pour habitation, un palmier pour sa nourriture et son vêtement, une fontaine pour y désaltérer sa soif, un pain journellement apporté du ciel par un corbeau pour prolonger cette vie merveilleuse : c’est ainsi que Paul servit, pendant soixante ans, étranger aux hommes, Celui qui n’avait pas trouvé de place dans la demeure des hommes, et qui fut contraint d’aller naître dans une étable abandonnée.

    Mais Paul habitait avec Dieu dans sa grotte; et en lui commence la race sublime des Anachorètes, qui, pour converser avec le Seigneur, ont renoncé à la société et même à la vue des hommes : anges terrestres dans lesquels a éclaté, pour l’instruction des siècles suivants, la puissance et la richesse du Dieu qui suffit lui seul aux besoins de sa créature. Admirons un tel prodige ; et considérons, avec reconnaissance, à quelle hauteur le mystère d’un Dieu incarné a pu élever la nature humaine tombée dans la servitude des sens, et tout enivrée de l’amour des biens terrestres.

    N’allons pas croire cependant que cette vie de soixante ans passée au désert, cette contemplation surhumaine de l’objet de la béatitude éternelle, eussent désintéressé Paul de l’Église et de ses luttes glorieuses. Nul n’est assuré d’être dans la voie qui conduit à la vision et à la possession de Dieu, qu’autant qu’il se tient uni à l’Épouse que le Christ s’est choisie, et qu’il a établie pour être la colonne et le soutien de la vérité. (II Tim. III, 15.) Or, parmi les enfants de l’Église, ceux qui doivent le plus étroitement se presser contre son sein maternel, sont les contemplatifs ; car ils parcourent des voies sublimes et ardues, où plusieurs ont rencontré le péril Du fond de sa grotte, Paul, éclairé d’une lumière supérieure, suivait les luttes de l’Église contre l’arianisine ; il se tenait uni aux défenseurs du Verbe consubstantiel au Père : et afin de montrer sa sympathie pour saint Athanase, le vaillant athlète de la foi, il pria saint Antoine, à qui il laissait sa tunique de feuilles de palmier, de l’ensevelir dans un manteau dont l’illustre patriarche d’Alexandrie, qui aimait tendrement le saint abbé, lui avait fait présent.

    Le nom de Paul, père des Anachorètes, est donc enchaîné à celui d’Antoine, père des Cénobites ; les races fondées par ces deux apôtres de la solitude sont sœurs ; toutes deux émanent de Bethléhem comme d’une source commune. La même période du Cycle réunit, à un jour d’intervalle, les deux fidèles disciples de la crèche du Sauveur.

    La sainte Église lit, dans ses Offices, le récit suivant de la vie merveilleuse du premier :

Paulus, Eremitarum auctor et magister, apud inferiorem Thebaidem natus, cum quindecim esset annorum, orbatus parentibus est. Qui postea declinandae causa persecutionis Decii et Valeriani, et Deo liberius inserviendi, in eremi speluncam se contulit : ubi, palma ei victum et vestitum praebente, vixit ad centesimum et decimum tertium annum : quo tempore ab Antonio nonagenario Dei admonitu invisitur. Quibus inter se, cum antea non nossent, proprio nomine consalutantibus, et multa de regno Dei colloquentibus, corvus, qui antea semper dimidiatum panem attulerat, integrum detulit. Post corvi discessum : Eia, inquit Paulus, Dominus nobis prandium misit vere pius, vere misericors. Sexaginta jam anni sunt, cum accipio quotidie dimidii panis fragmentum ; nunc ad adventum tuum militibus suis Christus duplicavit annonam. Quare cum gratiarum actione ad fontem capientes cibum, ubi tantisper recreati sunt, iterum gratiis de more Deo actis, noctem in divinis laudibus consumpserunt. Diluculo Paulus de morte, quae sibi instaret, admonens Antonium, hortatur ut pallium, quod ab Athanasio acceperat, ad involvendum suum corpus afferret. Quo ex itinere rediens ille, vidit inter Angelorum choros, inter Prophetarum et Apostolorum coetus, Pauli animam in coelum ascendere.

Cumque ad ejus cellam pervenisset, invenit genibus complicatis, erecta cervice, extensisque in altum manibus corpus examine : quod pallio obvolvens, hymnosque et psalmos ex christiana traditione decantans, cum sarculum, quo terram foderet, non haberet; duo leones ex interiore eremo rapido cursu ad beati senis corpus feruntur : ut facile intelligeretur, eos, quo modo poterant, ploratum edere; qui certatim terram pedibus effodientes, foveam, quae hominem commode caperet, effecerunt. Qui cum abiissent, Antonius sanctum corpus in eum locum intulit: et injecta humo, tumulum ex christiano more composuit : tunicam vero Pauli, quam in sportae modum ex palma foliis ille sibi contexuerat, secum auferens, eo vestitu diebus solemnibus Paschae et Pentecostes, quoad vixit, usus est.

 

    Paul, l’instituteur et le maître des Ermites, né dans la basse Thébaïde, n’avait que quinze ans lorsqu’il perdit ses parents. Quelque temps après, pour fuir la persécution de Décius et de Valérien, et pour servir Dieu avec plus de liberté, il se retira dans une caverne du désert, où un palmier lui fournit la nourriture et le vêtement. Il y vécut jusqu’à l’âge de cent treize ans : auquel temps saint Antoine, qui en avait quatre-vingt-dix, le visita, d’après un avertissement de Dieu. Ils se saluèrent de leurs propres noms, quoiqu’ils ne se connussent point auparavant ; et pendant qu’ils tenaient des discours abondants sur le royaume de Dieu, un corbeau, qui jusqu’alors avait apporté chaque jour à Paul la moitié d’un pain, en apporta un tout entier.

    Voyez, dit Paul après le départ du corbeau , comment Dieu , vraiment bon, vraiment miséricordieux, nous a envoyé de quoi manger. Il y a déjà soixante ans que je reçois chaque jour la moitié d’un pain ;mais aujourd’hui, pour votre arrivée, Jésus-Christ a doublé la ration de ses soldats. » Ils prirent donc leur repas avec action de grâces, au bord d’une fontaine, et ayant réparé convenablement leurs forces, et rendu de nouveau grâces à Dieu, selon la coutume, ils passèrent la nuit dans les louanges divines. Le matin, Paul, sentant que sa mort était proche, en avertit Antoine, et le pria d’apporter, pour ensevelir son corps, le manteau que saint Athanase lui avait donné. Antoine, étant en route pour revenir, vit l’âme de Paul monter au ciel au milieu des chœurs des Anges et dans la compagnie des Prophètes et des Apôtres.

    Lorsqu’il fut arrivé à la grotte, il trouva le saint à genoux, la tête droite, les mains élevées en haut, et le corps sans vie. II l’enveloppa du manteau, et chanta des hymnes et des psaumes, selon la tradition chrétienne. Mais comme il n’avait point d’instrument pour creuser la terre, deux lions accoururent du fond du désert, et s’arrêtèrent près du corps du bienheureux vieillard, donnant à entendre qu’ils le pleuraient à leur manière. Ils fouillèrent la terre à l’envi l’un de l’autre, avec leurs griffes, et firent une fosse capable de contenir un homme. Quand ils furent partis, Antoine déposa le saint corps dans cette fosse, et le couvrant de terre, il lui dressa un tombeau à la manière des Chrétiens. Quant à la tunique que Paul s’était tissue de feuilles de palmier, il l’emporta avec lui, et tant qu’il vécut, il s’en revêtit aux jours solennels de Pâques et de Pentecôte.

    Nous donnons ici les trois strophes suivantes, consacrées par l’Église Grecque, dans ses Menées, à la louange du premier des Ermites :

    XV DIE JANUARII.

Quando nutu divino, Pater, vitae sollicitudines sapienter reliquisti, et ad ascesis labores transisti, tunc gaudens invia occupasti deserta; aestu inflammatus amoris Domini; ideo deserens libidines, in meliorum perseverantia rerum, Angelo similis, vitam duxisti.

Ab omni humana teipsum, Pater, societate segregans ex adolescentia, primus omnino solitudinem, Paule, occupasti ultra quemcumque solitarie viventem, et per totam vitam visus es incognitus; ideo Antonius te invenit nutu divino tamquam latentem, et orbi terrarum manifestavit.

Insolitae in terra conversationi deditus, Paule, cum bestiis habitasti, avis ministerio divina voluntate utens; et hoc ut vidit quando te maximus invenit Antonius, stupens, omnium et Prophetam et Magistrum, quasi Deum, te sine intermissione magnificavit.

 

    Quand, par l’inspiration divine, tu as abandonné avec sagesse, ô Père, les sollicitudes de la vie pour embrasser les travaux de l’ascèse; alors, enflammé de l’amour du Seigneur , plein de joie, tu t’es emparé du désert, laissant derrière toi les passions de l’homme , et poursuivant avec persévérance ce qu’il y a de meilleur, semblable à un Ange, tu as accompli ta vie.

    Séparé volontairement de toute société humaine, dès ton adolescence, ô Paul, notre Père, tu as, le premier de tous, embrassé la complète solitude , dépassant tous les autres solitaires, et tu as été inconnu pendant toute ta vie : c’est pourquoi Antoine, par un mouvement divin, t’a découvert, toi qui étais comme caché, et il t’a manifesté à l’univers.

    Livré, ô Paul, à un genre de vie inaccoutumé sur la terre, tu as habité avec les bêtes, assisté du ministère d’un oiseau, par la volonté divine ; à cette vue, le grand Antoine stupéfait, au jour où il te découvrit, te célébra sans relâche, comme le Prophète et le Maître de tous comme un être divin.

 

    Vous contemplez maintenant dans sa gloire, ô prince des Anachorètes, le Dieu dont vous avez médité, durant soixante années, la faiblesse et les abaissements volontaires ; votre conversation avec lui est éternelle. Pour cette caverne, qui fut le théâtre de votre pénitence, vous avez l’immensité des cieux ; pour cette tunique de feuilles de palmier, un vêtement de lumière; pour ce pain matériel, l’éternel Pain de vie; pour cette humble fontaine, la source de ces eaux qui jaillissent jusque dans l’éternité. Dans votre isolement sublime, vous imitiez le silence du Fils de Dieu en Bethléhem ; maintenant, votre langue est déliée, et la louange s’échappe à jamais de votre bouche avec le cri de la félicité. Souvenez-vous cependant de cette terre dont vous n’avez connu que les déserts ; rappelez à l’Emmanuel qu’il ne l’a visitée que dans son amour, et faites descendre sur nous ses bénédictions. Obtenez-nous la grâce d’un parfait détachement des choses périssables, l’estime de la pauvreté, l’amour de la prière, et une continuelle aspiration vers la patrie céleste.

 

XV JANVIER. SAINT MAUR, ABBÉ.

    En des plus grands maîtres de la vie cénobitique, le plus illustre des disciples du Patriarche des moines de l’Occident, saint Maur, partage avec l’ermite Paul les honneurs de cette journée. Comme lui, fidèle aux leçons de Bethléhem, il est venu prendre place sur le Cycle, dans cette sainte période des quarante jours consacrés au divin Enfant. Il est là pour attester, à son tour, la puissance des abaissements du Christ. Car qui oserait douter de la force victorieuse de cette pauvreté, de cette obéissance de la crèche, en voyant les admirables résultats de ces vertus dans les cloîtres de la France ?

    Notre patrie dut à saint Maur l’introduction dans son sein de cette Règle admirable qui produisit les grands saints et les grands hommes à qui notre patrie est redevable de la meilleure partie de sa gloire. Les enfants de saint Benoît par saint Maur luttèrent contre la barbarie franque, sous le règne de la première race de nos rois ; sous la seconde, ils enseignèrent les lettres sacrées et profanes à un peuple dont ils avaient puissamment aidé la civilisation ; sous la troisième, et jusque dans ces derniers temps où l’Ordre Monastique, asservi par la Commende, et décimé par les violences d’une politique perverse, expirait au     milieu des plus pénibles angoisses, ils furent la providence des peuples par le charitable usage de leurs grandes propriétés, et l’honneur de la science par leurs immenses travaux sur l’antiquité ecclésiastique et sur l’histoire nationale.

    Le monastère de Glanfeuil communiqua sa législation à tous nos principaux centres d’influence monastique: Saint-Germain de Paris, Saint-Denis en France, Marmoutiers, Saint-Victor de Marseille, Luxeuil, Jumièges, Fleury, Corbie, Saint-Vannes, Moyen-Moutier, Saint-Wandrille, Saint-Vaast, la Chaise-Dieu, Tiron, Chezal-Benoît, le Bec, et mille autres Abbayes de France, se glorifièrent d’être filles du Mont-Cassin par le disciple chéri du grand Patriarche. Cluny, qui donna, entre autres, au Siège Apostolique, saint Grégoire VII et Urbain II, se reconnut redevable à saint Maur de la Règle qui fit sa gloire et sa puissance. Que l’on compte les Apôtres, les Martyrs, les Pontifes, les Docteurs, les Ascètes, les Vierges, qui s’abritèrent sous les cloîtres bénédictins de la France, pendant douze siècles ; que l’on suppute les services rendus par les moines à notre patrie, dans l’ordre de la vie présente et dans l’ordre de la vie future, durant cette longue période : on aura alors quelque idée des résultats qu’opéra la mission de saint Maur, résultats dont la gloire revient tout entière au Sauveur des hommes, et aux mystères de son humilité, qui sont le principe de l’institution monastique. C’est donc glorifier l’Emmanuel que de reconnaître la fécondité de ses Saints, et de célébrer les merveilles qu’il a opérées par leur ministère.

    Nous lirons maintenant le récit abrégé de la vie de saint Maur, dans les Leçons que lui consacre le Bréviaire monastique.

Maurus Romanus a patre Eutychio, Senatorii ordinis, Deo, sub sancti Benedicti disciplina, puer oblatus, et in schola talis ac tanti morum magistri institutus, prius sublimem monasticae perfectionis gradum, quam primos adolescentiae annos, attigit: adeo ut suarum virtutum admiratorem simul et praeconem ipsummet Benedictum habuerit, qui eum velut observantiae regularis exemplar, caeteris ad imitandum proponere consueverat. Cilicio, vigiliis, jejuniisque, carnem continuis atterebat, assidua interim oratione, piis lacrymis, sacrarumque litterarum lectione recreatus. Per quadragesimam his tantum in hebdomada cibo ita parce utebatur, ut hune praegustare potius quam sumere videretur: somnum quoque stando, vel cum nimia eum lassitudo compulisset, sedendo, alio autem tempore super aggestum calcis et sabuli strato cilicio recumbens capiebat ; sed ita modicum, ut nocturnas longioribus semper precibus, toto etiam saepe psalterio recitato, vigilias praeveniret.

Admirabilis obedientiae specimen dedit, cum periclitante in aquis Placido, ipse sancti Patris jussu ad lacum advolans super undas sicco vestigio ambulavit : et apprehensum capillis adolescentulum, hostiam cruento gladio divinitus reservatam, ex aquis incolumem extraxit. Hinc eum ob eximias virtutes beatus idem Pater sibi curarum consortem assumpsit : quem jam Inde ab ipsis monasticae vitae tirociniis socium miraculorum asciverat. Ad sacrum Levitarum ordinem ex ejusdem sancti Patris imperio promotus, stola quam ferebat, muto puero vocem, eidemque claudo gressum impertivit.

Missus in Galliam ab eodem sancto Benedicto, vix eam ingressus erat, cum triumphalem beatissimi Patris in coelos ingressum suspexit. Gravissimis subinde laboribus, curisque perfunctus, Regulam ejusdem Legislatoris manu exaratam datamque promulgavit : exstructoque celebri monasterio, cui quadraginta annos praefuit, fama nominis sui factorumque adeo inclaruit, ut nobilissimi proceres, ex aula Theodeberti regis, in sanctiore militia merituri, ad ejus signa convolarint.

Biennio ante obitum abdicans se Monasterii regimine, in cellam sancti Martini sacello proximam secessit : ubi se in arctioris paenitentiae operibus exercens, cum humani generis hoste, internecionem Monachis minitante, pugnaturus in arenam descendit. Qua in lucta solatorem Angelum bonum habuit, qui mali astus, divinumque illi decretum aperiens, eum una cum discipulis ad coronam evocavit. Quare cum emeritos milites supra centum dux ipse brevi secuturus, veluti totidem triumphi sui antecessores, in coelum

praemisisset : in Oratorium deferri voluit, ubi vitae sacramento munitus, substratoque cilicio recubans ad aram ipse victima, pretiosa morte procubuit septuagenario major, postquam in Galliis Monasticam disciplinam mirifice propagasset, innumeris ante et post obitum clarus miraculis.

 

    Maur, Romain de naissance, eut pour père Eutychius, de l’ordre des Sénateurs. Encore enfant, il fut offert à Dieu par son père, pour vivre sous la discipline de saint Benoît. Formé à l’école d’un si grand et si habile maître, il atteignit le sublime degré de la perfection monastique avant même les premières années de l’adolescence, en sorte que Benoît lui-même admirait et recommandait ses vertus, ayant coutume de le proposer à l’imitation des autres, comme le modèle de l’observance régulière. Il macérait sa chair par le cilice, par les veilles et par un jeûne continuel, tandis qu’il récréait son esprit par une oraison assidue, par de pieuses larmes et par la lecture des saintes lettres. Durant le carême , il ne mangeait que deux fois la semaine, et en si petite quantité, qu’il semblait plutôt goûter les mets que s’en nourrir. Il se tenait debout pour prendre son sommeil, et, lorsqu’une trop grande fatigue l’y contraignait, il dormait assis. D’autres fois, il reposait sur un monceau de chaux et de sable que recouvrait un cilice. Le temps de son repos était si court, que toujours il faisait précéder l’Office de la nuit par de longues prières, souvent même par l’entière récitation du psautier.

    Il donna l’exemple d’une admirable obéissance , lorsque, par l’ordre du bienheureux Père, courant au lac dans les eaux duquel Placide était en péril, il marcha à pied sec sur les flots ; puis, saisissant l’enfant par les cheveux, il retira saine et sauve des eaux cette victime que Dieu réservait pour le tranchant du glaive. Ce furent ces excellentes vertus qui portèrent le bienheureux Père à l’associer à ses sollicitudes, comme déjà il l’avait associé à ses miracles dès son entrée dans la vie monastique. Élevé au degré sacré du Diaconat par le commandement du saint Patriarche, il rendit la parole et l’agilité à un enfant muet et boiteux par le simple attouchement de son étole.

    Envoyé dans les Gaules par le même saint Benoît, à peine y était-il arrivé, qu’il eut révélation de l’entrée triomphante de son bienheureux Père dans les cieux. Après bien des sollicitudes et de pénibles travaux, il promulgua la Règle que le saint Législateur lui avait donnée écrite de sa main. Il construisit à Glanfeuil, en Anjou, un célèbre monastère qu’il gouverna durant quarante ans; et la renommée de son nom et de ses actions y brilla d’un tel éclat, que les plus nobles seigneurs de la cour du roi Théodebert volèrent sous ses étendards, pour servir dans une milice plus sainte.

    Deux ans avant sa mort, il abdiqua la conduite du monastère, et se retira dans une cellule proche d’un oratoire de Saint-Martin. Là, il s’exerça aux œuvres de la plus rigoureuse pénitence, et descendit dans l’arène pour combattre l’ennemi du genre humain qui menaçait de faire périr ses moines. Dans cette lutte, il eut pour consolateur un Ange de lumière, qui lui découvrit les ruses de l’esprit de malice, et aussi la volonté divine, et qui l’invita à conquérir la couronne avec ses Disciples. Avant donc envoyé au ciel, comme les avant-coureurs de son triomphe, plus de cent de ces valeureux soldats qu’il devait suivre bientôt lui-même, il se fit porter dans l’oratoire, où, s’étant muni du Sacrement de vie, étendu sur le cilice, semblable à une victime présentée à l’autel, il expira d’une mort précieuse, âgé de plus de soixante-dix ans, ayant propagé merveilleusement dans les Gaules la discipline monastique, et étant devenu célèbre par d’innombrables miracles avant et après sa mort.

 

    Nous donnons ici un choix d’Antiennes extraites de l’Office Monastique de saint Maur.

Beatus Maurus patricio genere illustris, a puero majores divitias aestimavit thesauris mundi, improperium Christi Domini.

Induit eum Dominus stola sancta Levitarum, qua claudos fecit ambulare, et mutos loqui.

In Franciam missus, doctrinam Regulae quasi ante-lucanum illuminavit omnibus, et enarravit eam usque ad longinquum.

Floro, primariisque Regni proceribus decorata exsultabat, et florebat quasi lilium novi coenobii solitudo.

Quos in Christo genuerat filios, morti proximus in coelum praemisit, et inter preces corpus ad aras, animam coelo deposuit. Alleluia.

0 dignissimum Patris Benedicti discipulum, quem ipse sui spiritus haeredem reliquit, ut Regulae sanctae promulgator esset primarius, et in Galliis Monastici Ordinis propagator mirificus. Alleluia.

0 beatum virum, qui spreto saeculo jugum sanctae Regulae a teneris annis amanter portavit, et factus obediens usque ad mortem semetipsum abnegavit, ut Christo totus adhaereret. Alleluia.

Hodie sanctus Maurus super cilicium stratus, coram altari feliciter occubuit. Hodie primogenitus beati Bene- dicti discipulus per ducatum sanctae Regulae securus ascendens, choris comitatus angelicis, pervenit ad Christum. Hodie vir obediens, loquens victorias, a Domino coronari meruit. Alleluia, alleluia.

 

    Le bienheureux Maur, illustre par son origine patricienne, estima, des son enfance, les humiliations du Seigneur Christ un plus grand trésor que toutes les richesses du monde.

    Le Seigneur le revêtit de l’étole sainte des Lévites, par l’attouchement de laquelle il fit marcher les boiteux et parler les muets.

    Envoyé en France, il y fit briller la doctrine de la Règle comme l’aurore d’un nouveau soleil, et il la propagea jusqu’en de lointaines contrées.

    La solitude du nouveau monastère, embellie par la présence de Florus et des premiers seigneurs du royaume, tressaillait d’allégresse, et fleurissait comme un lis.

    Près de mourir, il envoya devant lui dans les cieux les fils qu’il avait engendrés en Jésus-Christ; et, au milieu des prières, laissant son corps au pied des autels, son âme s’envola au ciel. Alleluia.

    O très digne disciple du Père Benoît ! qu’il a laissé pour héritier de son esprit, afin qu’il fût, dans les Gaules, le premier Apôtre de la sainte Règle, et l’admirable propagateur de l’Ordre Monastique. Alleluia.

    O l’heureux homme ! qui, méprisant le siècle, porta avec amour le joug de la sainte Règle, et, obéissant jusqu’à la mort, se renonça lui-même pour s’attacher tout entier au Christ ! Alleluia.

    Aujourd’hui saint Maur, étendu sur le cilice, devant l’autel, a rendu heureusement le dernier soupir. Aujourd’hui le disciple premier-né du bienheureux Benoît, montant avec sécurité par le sentier de la sainte Règle, escorté des chœurs angéliques, est parvenu jusqu’au Christ. Aujourd’hui, l’homme obéissant, chantant ses victoires, a mérité d’être couronné par le Seigneur. Alleluia.

 

    Les Répons suivants appartiennent au même Office, et ne sont pas moins remarquables.

R. Maurus a teneris annis sancto Benedicto in disciplinam ab Eutychio patre in Subiaco traditus, Magistri sui virtutes imitando expressit, * Et similis ejus effectus est. V. Inspexit et fecit secundum exemplar, quod ipsi in monte monstratum est. * Et similis.

R. Prolapso in lacum Placido, Maurus advolans, Spi- ritu Domini ferebatur super aquas; * Dum Patri suo in auditu auris obediret. V. Aquae multae non potuerunt exstinguere caritatem ejus, neque flumina illam obruere. * Dum Patri.

R. Sanctus Benedictus dilectum prae caeteris Discipulum suum Maurum transmittit in Galliam : * Et magnis patitur destitui solatiis, ut proximi saluti provideat. V. Caritas benigna est, nec quaerit quae sua sunt, sed quae Jesu Christi. * Et magnis.

R. In Deo raptus viam vidit innumeris coruscam lampadibus, qua Benedictus ascendebat in gloriam, * In perpetuas aeternitates. V. Justorum semita quasi lux splendens procedit, et crescit usque ad perfectam diem. * In perpetuas.

R. Quae in sinu beati Patris Benedicti hauserat Maurus sapientiae flumina in Galliis effudit ; * Et inter Franciae lilia sacri Ordinis propagines sevit. V. Quasi trames aquae de fluvio rigavit hortum plantationum suarum. * Et inter.

R. Christianissimus Francorum Rex venit ad monasterium, ut audiret sapientiam novi Salomonis : * Et regiam purpuram submisit pedibus ejus. V. Quia humilis fuit in oculis suis, glorificavit illum Dominus in conspectu regum. * Et regiam.

R. Biennio ante mortem siluit sejunctus ab hominibus, * Et solus in superni inspectoris oculis habitavit secum. V. Praeparavit cor suum, et in conspectu Domini sanctificavit animam suam. * Et solus.

R. Maxima pars fratrum sub Mauro duce militantium per Angelum de morte monita, ultimum cum daemone pugnavit; * Et in ipso agone occumbens, coelestes triumphos promeruit. Bonum certamen certavit, cursum consummavit, fidem servavit. * Et in ipso agone.

R. Postquam sexaginta annos in sacra militia meruisset, imminente jam morte, ad aras deferri voluit, ut effunderet in conspectu Domini orationem, et animam suam, dicens : * Concupiscit et deficit anima mea in atria Domini. V. Altaria tua, Domine virtutum, Rex meus, et Deus meus. * Concupiscit.

R. Substrato cilicio in Ecclesia recumbens, ex domo orationis transivit in locum tabernaculi admirabilis, usque ad domum Dei, * Cujus nimio amore flagrabat. V. Coarctabatur enim, desiderium habens dissolvi, et esse cum Christo. * Cujus nimio.

 

    R/. Maur confié dès sa plus tendre enfance, par son père Eutychius, à saint Benoît, pour être élevé dans la solitude de Sublac, reproduisit, par une imitation fidèle, les vertus de son maître : * Et devint semblable à lui. V/. Il considéra et fit selon l’exemplaire qui lui fut montré sur a montagne ; * Et il devint semblable à lui.

    R/. Placide étant tombé dans le lac, Maur vole à son secours, porté sur les eaux par l’Esprit du Seigneur : * Quand il obéit sans délai au commandement de son Père. V/. Les grandes eaux ne purent éteindre sa charité, ni les fleuves l’engloutir; * Quand il obéit.

    R/. Saint Benoît envoie dans les Gaules Maur, son disciple le plus chéri : * Et consent à être privé d’une grande consolation pour procurer le salut du prochain, V/. La charité est bénigne ; elle ne cherche point ce qui est pour elle, mais ce qui est pour Jésus-Christ; * Et consent.

    R/. Maur, ravi en Dieu, aperçut une voie étincelante de mille flambeaux, par laquelle Benoît montait dans la gloire: * Pour l’éternité, à jamais, V/. Le sentier des justes s’avance comme une lumière brillante, et va croissant jusqu’au jour parfait; * Pour l’éternité, à jamais.

    R/. Les fleuves de sagesse que Maur avait puisés au sein du bienheureux Benoît, il les répand sur les Gaules : * Et c’est au milieu des lis de France qu’il plante les rejetons de son Ordre sacré, V/. Semblable à un ruisseau sorti d’un fleuve, il a arrosé le jardin qu’il a planté ; * Et c’est au milieu.

    R/. Le très chrétien Roi des Francs vint au monastère, pour écouter la sagesse du nouveau Salomon : * Et il mit à ses pieds la pourpre royale, V/. Comme il était humble à ses propres yeux, le Seigneur le glorifia en la présence des rois ; * Et il mit à ses pieds.

    R/. Deux ans avant sa mort, il entra dans le silence, séparé des hommes,

    * Et seul, il habita avec lui-même sous les yeux du témoin céleste, V/. Il prépara son cœur, et, en présence du Seigneur, il sanctifia son âme ; * Et seul.

    R/. La plus grande partie des frères qui militaient sous Maur leur chef, avertie d’une mort prochaine par un Ange, soutint avec le démon son dernier combat : * Et succombant glorieusement dans la lutte, mérita les triomphes célestes, V/. Maur a combattu le bon combat, il a achevé sa course, il a gardé la foi ; * Et succombant.

    R/. Ayant servi soixante ans dans la milice sacrée, sa mort étant proche, il voulut être porté au pied des autels, pour répandre, en présence du Seigneur, sa prière et son âme, disant : * Mon âme haletante défaille dans le sanctuaire du Seigneur, V/. Vos autels , Seigneur des armées, mon Roi et mon Dieu ! * Mon âme haletante.

    R/. Étendu dans l’Église sur un cilice, il passa, de la maison de prière, au lieu du tabernacle admirable, à la maison de Dieu : * Pour lequel il brûlait d’un ardent amour, V/. Car il était dans l’angoisse, désirant voir briser ses liens, et être avec Jésus-Christ; * Pour lequel il brûlait.

 

    Entre les trois Hymnes de saint Maur, nous choisissons celle-ci comme la plus belle :

    HYMNE.

Maurum concelebra Gallia canticis,

Qui te prole nova ditat, et inclyti

Custos imperii, regia protegit Sacro pignore

Hic gentilitiis major honoribus,

Spretis laetus adit claustra palatiis,

Calcat delicias, praedia, purpuram,

Ut Christi subeat jugum.

Sancti propositam Patris imaginem

Gestis comparibus sedulus exprimit ;

Spectandis pueri lucet in actibus

Vitae norma monasticae.

Se sacco rigidus conterit aspero,

Fraenat perpetui lege silentii; Noctes in precibus pervigil exigit,

Jejunus solidos dies.

Dum jussis patriis excitus advolat,

Sicco calcat aquas impavidus pede,

Educit Placidum gurgite sospitem,

Et Petro similis redit.

Laudem jugis honor sit tibi Trinitas,

Quae vultus satias lumine coelites !

Da sanctae famulis tramite Regulae

Mauri praemia consequi.

Amen.

 

    Gaule, consacre tes chants à la gloire de Maur : c’est lui qui t’enrichit d’une nouvelle famille ; gardien de ton illustre empire, il protège, par sa tombe sacrée, les lis de tes rois.

    Plus grand que les honneurs de sa naissance, il méprise les palais, et s’enfuit joyeux sous l’ombre du cloître ; les délices, les héritages, la pourpre, il foule tout aux pieds, pour porter le joug du Christ.

    Plein de zèle, il exprime dans ses actions les traits du bienheureux Père ; dans la vie merveilleuse d’un enfant, brille la règle de la vie monastique.

    Dur à lui-même, il se couvre d’un cilice ; pour toujours il s’enchaîne sous la loi du silence ; la nuit, il veille dans la prière, et le jeûne remplit ses journées.

    A l’ordre du Père, il vole, intrépide, et, d’un pied sec, il foule les eaux ; il arrache et sauve Placide de l’abîme, et revient, comme Pierre autrefois.

    Que l’éternel honneur de la louange à vous soit rendu, ô Trinité, qui rassasiez les habitants du ciel de la lumière de votre visage ; accordez à vos serviteurs d’arriver à la récompense de Maur, par le sentier de la Règle sainte. Amen.

 

    Qu’il fut fécond votre Apostolat, ô sublime disciple du grand Benoît ! Qu’elle est innombrable l’armée des saints qui sont sortis de vous et de votre illustre Père ! La Règle que vous avez promulguée a été véritablement le salut des peuples de notre patrie ; et les sueurs que vous avez versées sur l’héritage du Seigneur n’ont pas été stériles. Mais quand, du séjour de la gloire, vous considérez la France jadis couverte de cette multitude innombrable de monastères, du sein desquels la louange divine montait sans cesse vers le ciel, et que vous n’apercevez plus que les ruines des derniers de ces sacrés asiles, ne vous tournez-vous pas vers le Seigneur, pour lui demander que la solitude refleurisse enfin ? Où sont ces cloîtres où s’élevaient les Apôtres des nations, les Pontifes éclatants de doctrine, ces défenseurs intrépides de la liberté de l’Église , ces Docteurs de toute science, ces héros de la sainteté qui vous appelaient leur second père ? Qui nous rendra ces fortes maximes de la pauvreté, de l’obéissance, du travail et de la pénitence, qui ravirent d’admiration et d’amour tant de générations, et poussaient vers la vie monastique tous les ordres de la société à la fois? En place de cet enthousiasme divin, nous n’avons plus que la timidité du cœur , l’amour d’une vie terrestre, la recherche des jouissances, l’horreur de la croix, et tout au plus les habitudes d’une piété molle et stérile. Priez, ô grand Maur, pour que ces jours soient abrégés ; obtenez que les mœurs chrétiennes de nos temps se retrempent à l’étude de la sainteté ; qu’un peu de force renaisse dans nos cœurs attiédis. Les destinées de l’Église, qui n’attendent que des hommes courageux, redeviendront alors aussi grandes, aussi belles que nous les espérons dans nos rêves impuissants. Que, par vos prières, le Seigneur daigne nous rendre l’élément monastique dans sa pureté et sa vigueur, et nous serons sauvés ; et la décadence morale qui nous désole, au milieu même des progrès de la foi, s’arrêtera dans son cours. Faites-nous connaître, ô Maur, le divin Enfant; initiez-nous à sa doctrine et à ses exemples ; alors nous comprendrons que nous sommes la race des saints, et qu’il nous faut marcher, comme le Chef de tous les saints, à la conquête du monde par les moyens qu’il a employés lui-même.

 

XVI JANVIER. SAINT MARCEL, PAPE ET MARTYR.

    Au glorieux Pape et Martyr Hygin, vient s’adjoindre sur le Cycle son vaillant successeur Marcel ; tous deux viennent faire hommage de leurs clefs au Chef invisible de l’Église ; leur frère Fabien les suivra de près. Tous trois, émules des Mages, ils ont offert leur vie en don à l’Emmanuel.

    Marcel a gouverné l’Église à la veille des jours de paix qui bientôt allaient se lever. Encore quelques mois, et le tyran Maxence tombait sous les coups de Constantin, et la croix triomphante brillait sur le Labarum des légions. Les moments étaient courts pour le martyre ; mais Marcel sera ferme jusqu’au sang, et méritera d’être associé à Étienne, et de porter comme lui la palme près du berceau de l’Enfant divin. Il soutiendra la majesté du Pontificat suprême en face du tyran, au milieu de cette Rome qui verra bientôt les Césars s’enfuir à Byzance, et laisser la place au Christ, dans la personne de son Vicaire. Trois siècles se sont écoulés depuis le jour où les édits de César Auguste ordonnaient le dénombrement universel qui amena Marie en Bethléhem, où elle mit au monde un humble enfant : aujourd’hui, l’empire de cet enfant a dépassé les limites de celui des Césars, et sa victoire va éclater. Après Marcel va venir Eusèbe ; après Eusèbe, Melchiade qui verra le triomphe de l’Église.

    Les Actes de saint Marcel se lisent ainsi dans les Leçons de son Office.

    Marcellus, Romanus, a Constantio et Galerio usque ad Maxentium Pontificatum gessit. Cujus hortatu, Lucina, Matrona Romana, bonorum suorum Dei Ecclesiam fecit haeredem. Viginti quinque titulos in urbe instituit, quasi dioeceses quasdam, et ad baptismum paenitentiamque eorum qui ex infidelibus Christianam religionem susciperent, et ad Martyrum sepulturam. Quibus rebus ira incensus Maxentius, Marcello gravia supplicia minatur, nisi, deposito Pontificatu, idolis immolaret.

Qui cum insanas hominis voces negligeret, misit eum in catabulum, ut bestiarum, quae publice alebantur, curam sustineret. Ubi Marcellus assiduis jejuniis et precibus novem menses vitam duxit, parochias, quas praesens non poterat, visitans per epistolas. Inde ereptus a clericis, hospitio recipitur a beata Lucina : in cujus aedibus Ecclesiam dedicavit, quae hodie titulo sancti Marcelli nominatur : in qua et Christiani orabant, et ipse beatus Marcellus praedicabat.

Quibus cognitis, Maxentius in eam Ecclesiam catabuli bestias transferri, et a Marcello custodiri jubet: ubi loci foeditate, multisque aerumnis afflictus, obdormivit in Domino. Cujus corpus in coemeterio Priscillae, via Salaria, a beata Lucina sepultus est decimo septimo Kalendas Februarii. Sedit annos quinque, mensem unum, dies viginti quinque. Scripsit epistolam ad Episcopos Antiochenae provinciae de Primatu Romanae Ecclesiae, quam Caput Ecclesiarum appellandam demonstrat. Ubi etiam illud scriptum est nullum concilium jure celebrari, nisi ex auctoritate Romani Pontificis. Ordinavit mense Decembri Romae Presbyteros viginti quinque, Diaconos duos, Episcopos per diversa Ioca viginti unum.

 

Marcel, Romain de naissance, exerça le Pontificat depuis Constance et Galérius jusqu’à Maxence. Ce fut par ses exhortations que Lucine, Dame Romaine, institua l’Église de Dieu héritière de ses biens. Le nombre des fidèles s’étant accru dans Rome, il établit pour leur utilité de nouveaux Titres ; c’étaient comme autant de districts nouveaux, destinés également à faciliter la sépulture des Martyrs et l’administration du baptême et de la pénitence aux récents convertis. Maxence, irrité, menace Marcel des plus rigoureux supplices, s’il ne dépose le Pontificat et s’il ne sacrifie aux idoles.

    Comme Marcel méprisait les paroles insensées d’un homme, le tyran l’envoya au lieu où étaient renfermées les bêtes qu’on nourrissait aux dépens du public, et lui en donna la charge. Marcel y passa neuf mois, en jeûnes et en prières continuels, visitant par ses lettres les Églises qu’il ne pouvait visiter en personne. Ayant été tiré de là par quelques clercs, et la bienheureuse Lucine l’ayant reçu chez elle, il dédia, dans la maison de cette sainte femme, une Église qui est aujourd’hui le Titre de Saint-Marcel, où les Chrétiens allaient faire leurs prières, et où le saint Pape prêchait lui-même.

    Maxence, ayant appris ces . choses, fait amener dans cette Église les bêtes des écuries publiques, et commande qu’elles soient gardées par Marcel, qui, étant incommodé de l’infection du lieu, et accablé de tribulations, s’endormit dans le Seigneur. Son corps fut enseveli par la bienheureuse Lucine, au cimetière de Priscille, sur la voie Salaria, le dix-sept des calendes de février. Il siégea cinq ans, un mois et vingt-cinq jours. Il écrivit une lettre aux Évêques de la province d’Antioche, sur la primauté de l’Église Romaine, qu’il démontre devoir être appelée le Chef des Églises. Il y est aussi écrit qu’on ne peut, de droit, célébrer aucun Concile sans l’autorité du Pontife Romain. Il ordonna à Rome, au mois de décembre, vingt-cinq Prêtres, deux Diacres, et vingt et un Évêques pour divers lieux.

    Quelles furent vos pensées, ô glorieux Marcel, lorsque l’impie dérision d’un tyran vous enferma en la compagnie de vils animaux ? Vous songeâtes au Christ, votre maître, naissant dans une étable, et étendu dans la crèche à laquelle étaient attachés aussi des animaux sans raison. Bethléhem vous apparut avec toutes ses humiliations, et vous reconnûtes avec joie que le disciple n’est pas au-dessus du maître. Mais de l’ignoble séjour où le tyran avait cru renfermer la majesté du Siège Apostolique, elle allait bientôt sortir affranchie et glorifiée, aux yeux de la terre entière. Rome chrétienne, abaissée en vous, allait être reconnue comme la mère de tous les peuples, et Dieu n’attendait plus qu’un moment pour livrer à vos successeurs les palais de cette fière cité qui n’avait pas encore le secret de sa destinée. Comme l’Enfant de Bethléhem, ô Marcel, vous avez triomphé par vos abaissements. Souvenez-vous de l’Église qui vous est toujours chère ; bénissez Rome qui visite avec tant d’amour le lieu sacré de vos combats. Bénissez tous les fidèles du Christ qui vous demandent, dans ces saints jours, de leur obtenir la grâce d’être admis à faire leur cour au Roi nouveau-né. Demandez-lui pour eux la soumission à ses exemples, la victoire sur l’orgueil, l’amour de la croix, et le courage de demeurer fidèles dans toutes les épreuves.

 

XVII JANVIER. SAINT ANTOINE, ABBÉ.

    Qu’ aujourd’hui, l’Orient et l’Occident s’unissent pour célébrer le Patriarche des Cénobites, le grand Antoine. Avant lui, la profession monastique existait déjà, comme le démontrent d’irrécusables monuments; mais il apparaît comme le premier des Abbés,parce que le premier il a établi sous une forme permanente les familles de moines, livrés au service de Dieu, sous la houlette d’un pasteur.

    D’abord hôte sublime de la solitude, et fameux par ses combats avec les démons, il a laissé se réunir autour de lui les disciples que ses œuvres merveilleuses et l’attrait de la perfection lui avaient conquis ; et le déserta vu, par lui, commencer les monastères. L’âge des Martyrs touche à sa fin ; la persécution de Dioclétien sera la dernière ; il est temps pour la Providence, qui veille sur l’Église, d’inaugurer une milice nouvelle. Il est temps que le caractère du moine se révèle publiquement dans la société chrétienne ; les Ascètes, même consacrés, ne suffisent plus. Les monastères vont s’élever de toutes parts, dans les solitudes et jusque dans les cités, et les fidèles auront désormais sous les yeux, comme un encouragement à garder les préceptes du Christ, la pratique fervente et littérale de ses conseils. Les traditions apostoliques de la prière continuelle et de la pénitence ne s’éteindront pas, la doctrine sacrée sera cultivée avec amour, et l’Église ne tardera pas à aller chercher, dans ces citadelles spirituelles, ses plus vaillants défenseurs, ses plus saints Pontifes, ses plus généreux Apôtres.

    Car l’exemple d’Antoine inspirera les siècles à venir ; on se souviendra à jamais que les charmes de la solitude et les douceurs de la contemplation ne surent le retenir au désert, et qu’il apparut tout à coup dans les rues d’Alexandrie, au fort de la persécution païenne, pour conforter les chrétiens dans le martyre. On n’oubliera pas non plus que, dans cette autre lutte plus terrible encore, aux jours affreux de l’Arianisme, il reparut dans la grande cité, pour y prêcher le Verbe consubstantiel au Père, pour y confesser la foi de Nicée, et pour soutenir le courage des orthodoxes. Qui pourrait jamais ignorer les liens qui unissaient Antoine au grand Athanase, ou ne pas se rappeler que cet illustre champion du Fils de Dieu visitait cet autre Patriarche, au fond de son désert, qu’il procurait de tous ses moyens l’avancement de l’œuvre monastique, qu’il plaçait dans la fidélité des moines l’espoir du salut de l’Église, et qu’il voulut écrire lui-même la vie sublime de son ami ?

    C’est dans cet admirable récit qu’on apprend à connaître Antoine ; c’est là que se révèlent la grandeur et la simplicité de cet homme qui fut toujours si près de Dieu. Âgé de dix-huit ans, déjà héritier d’une fortune considérable, il entend lire à l’église un passage de l’Évangile où notre Seigneur conseille à celui qui veut tendre à la vie parfaite de se désapproprier de tous les biens terrestres. Il ne lui en faut pas davantage ; aussitôt il se dessaisit de tout ce qu’il possède, et se fait pauvre volontaire pour toute sa vie.

    L’Esprit-Saint le pousse alors vers la solitude, où les puissances infernales ont dressé toutes leurs batteries pour faire reculer le soldat de Dieu ; on dirait que Satan a compris que le Seigneur a résolu de se bâtir une cité au désert, et qu’Antoine est envoyé pour en dresser les plans. Alors commence une lutte corps à corps avec les esprits de malice, et le jeune Égyptien demeure vainqueur à force de souffrances. Il a conquis cette nouvelle arène dans laquelle se consommera la victoire du christianisme sur le Prince du monde.

    Après vingt ans de combats qui l’ont aguerri, son âme s’est fixée en Dieu ; et c’est alors qu’il est révélé au monde. Malgré ses efforts pour demeurer caché , il lui faut répondre aux hommes qui viennent le consulter et demander ses prières ; des disciples se groupent autour de lui, et il devient le premier des Abbés. Ses leçons sur la perfection chrétienne sont reçues avec avidité ; son enseignement est aussi simple que profond, et il ne descend des hauteurs de sa contemplation que pour encourager les âmes. Si ses disciples lui demandent quelle est la vertu la plus propre à déjouer les embûches des démons, et à conduire sûrement l’âme à la perfection, il répond que cette vertu principale est la discrétion.

    Les chrétiens de toute condition accourent pour contempler cet anachorète dont la sainteté et les miracles font bruit dans tout l’Orient. Ils s’attendent aux émotions d’un spectacle, et ils ne voient qu’un homme d’un abord aisé , d’une humeur douce et agréable. La sérénité de ses traits reflète celle de son âme. Il ne témoigne ni inquiétude de se voir environné de la foule, ni vaine complaisance des marques d’estime et de respect qu’on lui prodigue ; car son âme, dont toutes les passions sont soumises, est devenue l’habitation de Dieu.

    Il n’est pas jusqu’aux philosophes qui veulent explorer la merveille du désert. Les voyant venir, Antoine leur adresse le premier la parole: « Pourquoi donc, ô philosophes, leur dit-il, avez-vous pris tant de peines pour venir visiter un insensé ? » Déconcertés d’un tel accueil, ces hommes lui répondirent qu’ils ne le croyaient pastel, mais qu’ils étaient au contraire persuadés de sa haute sagesse. « A ce compte, reprit Antoine, si vous me croyez sage, imitez ma sagesse. » Saint Athanase ne nous apprend pas si la conversion fut le résultat de leur visite. Mais il en vint d’autres qui osèrent attaquer, au nom de la raison, le mystère d’un Dieu incarné et crucifié. Antoine sourit en les entendant débiter leurs sophismes et finit par leur dire : « Puisque vous êtes si bien établis sur la dialectique, répondez-moi, je vous prie : A quoi doit-on plutôt croire quand il s’agit de la connaissance de Dieu, ou à l’action efficace de la foi, ou aux arguments de la raison ?» — « A l’action efficace de la foi, » répondirent-ils. — « Eh bien ! reprit Antoine, pour vous montrer la puissance de notre foi, voici des possédés du démon, guérissez-les avec vos syllogismes ; ou si vous ne le pouvez, et que j’y parvienne par l’opération de la foi, et au nom de Jésus-Christ, avouez l’impuissance de vos raisonnements, et rendez gloire à la croix que vous avez osé mépriser. » Antoine fit trois fois le signe de la croix sur ces possédés, et invoqua le nom de Jésus sur eux: aussitôt ils furent délivrés.

    Les philosophes étaient dans la stupeur et gardaient le silence. « N’allez pas croire, leur dit le saint Abbé, que c’est par ma propre vertu que j’ai délivré ces possédés; c’est uniquement par celle de Jésus-Christ. Croyez aussi en lui, et vous éprouverez que ce n’est pas la philosophie, mais une foi simple et sincère qui fait opérer les miracles. » On ignore si ces hommes finirent par embrasser le christianisme ; mais l’illustre biographe nous apprend qu’ils se retirèrent remplis d’estime et d’admiration pour Antoine, et avouèrent que leur visite au désert n’avait pas été pour eux sans utilité.

    Cependant le nom d’Antoine devenait de plus en plus célèbre et parvenait jusqu’à la cour impériale. Constantin et les deux princes ses fils lui écrivirent comme à un père, implorant de lui la faveur d’une réponse. Le saint s’en défendit d’abord ; mais ses disciples lui ayant représenté que les empereurs après tout étaient chrétiens, et qu’ils pourraient se tenir offensés de son silence, il leur écrivit qu’il était heureux d’apprendre qu’ils adoraient Jésus-Christ, et les exhorta de ne pas faire tant d’état de leur pouvoir, qu’ils en vinssent à oublier qu’ils étaient hommes. Il leur recommanda d’être cléments, de rendre une exacte justice, d’assister les pauvres et de se souvenir toujours que Jésus-Christ est le seul roi véritable et éternel.

    Ainsi écrivait cet homme qui était né sous la persécution de Décius, et qui avait bravé celle de Dioclétien : entendre parler de Césars chrétiens, lui était une chose nouvelle. Il disait au sujet des lettres de la cour de Constantinople: « Les rois de la terre nous ont écrit ; mais qu’est-ce que cela doit être pour un chrétien? Si leur dignité les élève au-dessus des autres, la naissance et la mort ne les rendent-elles pas égaux à tous ? Ce qui doit nous émouvoir bien davantage et enflammer notre amour pour Dieu, c’est la pensée que ce Maître souverain a non seulement daigné écrire une loi pour les hommes, mais qu’il leur a aussi parlé par son propre Fils. »

    Cependant, cette publicité donnée à sa vie fatiguait Antoine, et il lui tardait d’aller se replonger dans le désert, et de se retrouver face à face avec Dieu. Ses disciples étaient formés, sa parole et ses œuvres les avaient instruits ; il les quitta secrètement, et ayant marché trois jours et trois nuits, il arriva au mont Colzim, où il reconnut la demeure que Dieu lui avait destinée. Saint Jérôme fait, dans la Vie de saint Hilarion, la description de cette solitude. « Le roc, dit-il, s’élève à la hauteur de mille pas : de sa base s’échappent des eaux dont le sable boit une partie ; le reste descend en ruisseau, et son cours est bordé d’un grand nombre de palmiers qui en font une oasis aussi commode qu’agréable à l’œil. » Une étroite anfractuosité de la roche servait d’abri à l’homme de Dieu contre les injures de l’air.

    L’amour de ses disciples le poursuivit, et le découvrit encore dans cette retraite lointaine ; ils venaient souvent le visiter et lui apporter du pain. Voulant leur épargner cette fatigue, Antoine les pria de lui procurer une bêche, une cognée et un peu de blé, dont il sema un petit terrain. Saint Hilarion, qui visita ces lieux après la mort du grand patriarche, était accompagné des disciples d’Antoine qui lui disaient avec attendrissement : « Ici, il chantait les psaumes ; là, il s’entretenait avec Dieu dans l’oraison ; ici, il se livrait au travail ; là, il prenait du repos, lorsqu’il se sentait fatigué ; lui-même a planté cette vigne et ces arbustes, lui-même a disposé cette aire, lui-même a creusé ce réservoir avec beaucoup de peines pour l’arrosement du jardin. » Ils racontèrent au saint, en lui montrant ce jardin, qu’un jour des ânes sauvages étant venus boire au réservoir, se mirent à ravager les plantations. Antoine commanda au premier de s’arrêter, et lui donnant doucement de son bâton dans le flanc, il lui dit : « Pourquoi manges-tu ce que tu n’as pas semé? » Ces animaux s’arrêtèrent soudain, et depuis ils ne firent plus aucun dégât.

    Nous nous laissons aller au charme de ces récits; il faudrait un volume entier pour les compléter. De temps en temps, Antoine descendait de sa montagne, et venait encourager ses disciples dans les diverses stations qu’ils avaient au désert. Une fois même il alla visiter sa sœur dans un monastère de vierges, où il l’avait placée, avant de quitter lui-même le monde. Enfin, étant parvenu à sa cent cinquième année, il voulut voir encore les moines qui habitaient la première montagne de la chaîne de Colzim, et leur annonça son prochain départ pour la patrie. A peine de retour à son ermitage, il appela les deux disciples qui le servaient depuis quinze ans, à cause de l’affaiblissement de ses forces, et il leur dit :

    « Mes fils bien-aimés, voici l’heure où, selon le langage de la sainte Écriture, je vais entrer dans la voie de mes pères. Je vois que le Seigneur m’appelle, et mon cœur brûle du désir de s’unir à lui dans le ciel. Mais vous, mes fils, les entrailles de mon âme, n’allez pas perdre, par un relâchement désastreux, le fruit du travail auquel vous vous êtes appliqués depuis tant d’années. Représentez-vous chaque jour à vous-mêmes que vous ne faites que d’entrer au service de Dieu et d’en pratiquer les exercices : par ce moyen, votre bonne volonté sera plus énergique, et ira toujours croissant. Vous savez quelles embûches nous tendent les démons. Vous avez été témoins de leurs fureurs, et aussi de leur faiblesse. Attachez-vous inviolablement à l’amour de Jésus-Christ; confiez-vous à lui entièrement, et vous triompherez de la malice de ces esprits pervers. N’oubliez jamais les divers enseignements que je vous ai donnés ; mais je vous recommande surtout de penser que chaque jour vous pouvez mourir. »

    Il leur rappela ensuite l’obligation de n’avoir aucun commerce avec les hérétiques, et demanda que son corps fût enseveli dans un lieu secret, dont eux seuls auraient connaissance. « Quant aux habits que je laisse, ajouta-t-il, en voici la a destination : vous donnerez à l’évêque Athanase une de mes tuniques, avec le manteau qu’il m’avait apporté neuf, et que je lui rends usé. » C’était un second manteau que le grand docteur avait donnée Antoine, celui-ci ayant disposé du premier pour ensevelir le corps de l’ermite Paul. « Vous donnerez, reprit le saint, l’autre tunique à l’évêque Sérapion, et vous garderez pour vous mon cilice. » Puis, sentant que le dernier moment était arrivé, il se tourna vers les deux disciples : « Adieu, leur dit-il, mes fils bien-aimés; votre Antoine s’en va, il n’est plus avec vous. »

    C’est avec cette simplicité et cette grandeur que la vie monastique s’inaugurait dans les déserts de l’Égypte, pour rayonner de là dans l’Église entière ; mais à qui ferons-nous hommage de la gloire d’une telle institution, à laquelle seront désormais attachées les destinées de l’Église, toujours forte quand l’élément monastique triomphe, toujours affaiblie quand il est en décadence ? Qui inspira à Antoine et à ses disciples l’amour de cette vie cachée et pauvre, mais en même temps si féconde, sinon, encore une fois, le mystère des abaissements du Fils de Dieu ? Que tout l’honneur en revienne donc à notre Emmanuel, anéanti sous les langes, et cependant tout rempli de la force de Dieu.

    Mais il est temps de lire le récit que la sainte Église nous fait dans ses Offices de quelques-unes des actions du grand Antoine.

Antonius Aegyptius, nobilibus et christianis parentibus natus, quibus adolescens orbatus est, cum ingressus Ecclesiam ex Evangelio audivisset : Si vis perfectus esse, vade et vende omnia quae habes, et da pauperibus ; tanquam ea sibi dicta essent, sic Christo Domino obtemperandum existimavit. Itaque, vendita re familiari, pecuniam omnem pauperibus distribuit. Quibus solutus impedimentis, coelestis vit genus in terris colere instituit. Sed cum in periculosum illud certamen descenderet, ad fidei praesidium, quo erat armatus, adhibendum sibi putavit subsidium reliquarum virtutum, quarum tanto studio incensus fuit, ut quemcumque videret aliqua virtutis laude excellentem, illum imitari studeret.

Nihil igitur eo continentius, nihil vigilantius erat. Patientia, mansuetudine, misericordia, humilitate, labore, ac studio divinarum Scripturarum superabat omnes. Ab haereticorum et schismaticorum hominum, maxime Arianorum, congressu et colloquio sic abhorrebat, ut ne prope quidem ad eos accedendum diceret. Humi jacebat, cum eum necessarius somnus occupasset. Jejunium autem adeo coluit, ut salem tantummodo ad panem adhiberet, sitim aqua exstingueret; neque se ante solis occasum cibo aut potu recreabat ; saepe etiam biduum cibo abstinebat, saepissime in oratione pernoctabat. Cum talis tantusque Dei miles evasisset Antonius, sanctissimum juvenem hostis humani generis variis tentationibus aggreditur, quas ille jejunio et oratione vincebat. Nec vero frequens de satana triumphus, securum reddebat Antonium, qui diaboli innumerabiles artes nocendi noverat.

Itaque contulit se in vastissimam Aegypti solitudinem, ubi quotidie ad Christianam perfectionem proficiens, daemones (quorum tanto erant acriores impetus, quanto Antonius ad resistendam fortior evadebat) ita contempsit, ut illis exprobraret imbecillitatem : ac saepe discipulos suos excitans ad pugnandum contra diabolum, docensque quibus armis vinceretur: Mihi credite, dicebat, fratres : pertimescit satanas piorum vigilias, orationes, jejunia, voluntariam paupertatem, misericordiam et humilitatem, maxime vero ardentem amorem in Christum Dominum, cujus unico sanctissimae Crucis signo debilitatus aufugit. Sic autem daemonibus erat formidolosus, ut multi per Aegyptum ab illis agitati, invocato nomine Antonii liberarentur : tantaque erat ejus fama sanctitatis, ut per litteras se ejus orationibus Constantinus Magnus et filii commendarent.

Qui aliquando quintum et centesimum annum agens, cum innumerabiles sui instituti imitatores haberet, convocatis monachis, et ad perfectam christianae vitae regulam instructis, sanctitate et miraculis clarus migra vit in coelum, decimosexto Kalendas Februarii.

 

    Antoine naquit en Égypte de parents nobles et chrétiens, qu’il perdit dès sa jeunesse. Entrant un jour dans une Église, il entendit lire ces paroles de l’Évangile : « Si vous voulez être parfait, allez et vendez tout ce que vous avez, et donnez-le aux pauvres. » Il pensa que ces paroles s’adressaient à lui, et crut devoir obéir à la lettre au Christ notre Seigneur. Il vendit donc son bien, et en distribua tout l’argent aux pauvres. Dégagé de cet embarras, il résolut de mener sur la terre une vie céleste. Mais, pour descendre dans une arène si périlleuse, il jugea qu’il devait adjoindre au bouclier de la foi, dont il était armé, le secours des autres vertus, et il se prit d’une telle ardeur pour les acquérir, que tous ceux en qui il en voyait briller quelqu’une, il s’appliquait aussitôt à les imiter.

    Nul ne surpassa jamais sa continence et sa vigilance. Il dépassait tous les autres en patience, en mansuétude, en miséricorde, en humilité, dans le travail et dans l’étude des divines Écritures. Il avait une telle horreur de l’approche et des discours des hérétiques et des schismatiques, principalement des Ariens, qu’il ne voulait pas même qu’on les abordât. Il couchait à terre, lorsqu’il était contraint de prendre quelque sommeil. Il se portait au jeûne avec tant d’ardeur qu’il ne mangeait que du pain avec du sel, et ne buvait que de l’eau ; encore ne prenait-il cette nourriture et ce breuvage qu’après le coucher du soleil; souvent même il s’abstenait de nourriture pendant deux jours, et très souvent il passait la nuit en prières. Antoine, étant devenu ainsi un vaillant soldat de Dieu, fut attaqué de diverses tentations par l’ennemi du genre humain ; mais le très saint jeune homme en triomphait par le jeûne et par la prière. Toutefois, après de nombreuses victoires sur Satan, Antoine ne se croyait pas encore en sûreté ; car il connaissait les innombrables artifices que le diable emploie pour nuire.

    C’est pourquoi il se retira dans une vaste solitude de l’Égypte, où, avançant tous les jours dans la perfection chrétienne, il en vint à mépriser les démons, dont les assauts étaient d’autant plus violents qu’Antoine se montrait plus fort dans la résistance ; jusque-là qu’il leur reprochait leur faiblesse. Souvent, pour animer ses disciples à combattre contre le diable , et pour leur apprendre par quelles armes ils le pourraient vaincre, il leur disait : « Croyez-moi, mes Frères, Satan a redoute les veilles, les prières, les jeûnes, la pauvreté volontaire, la miséricorde, l’humilité, mais surtout l’ardent amour pour notre Seigneur Jésus-Christ, dont la croix lui est si redoutable, que le seul signe de cette croix le terrasse et le met en fuite. » Il devint lui-même si formidable aux démons, qu’un grand nombre de possédés en Égypte furent délivrés par la seule invocation du nom d’Antoine. La renommée de sa sainteté était si grande, que Constantin le Grand et ses fils lui écrivirent pour se recommander à ses prières. Enfin, âgé de cent cinq ans, ayant une infinité d’imitateurs du genre de vie qu’il avait institué, il assembla ses moines , et, après les avoir instruits des règles les plus parfaites de la vie chrétienne, illustre par sa sainteté et ses miracles, il alla au ciel, le seize des calendes de février.

 

    Le moyen âge des Églises d’Occident nous a légué, dans les anciens Missels, plusieurs Proses en l’honneur de saint Antoine. Comme elles sont assez peu remarquables, nous n’en donnerons ici qu’une seule.

    SEQUENCE.

Pia voce praedicemus, Et devotis celebremus Laudibus Antonium.    

Dei Sanctus exaltetur, Et in suis honoretur Sanctis, auctor omnium.

Hic contempsit mundi Opes ejus et honorem: Parens Evangelio.

Et confugit ad desertum :Ut non currat in incertum In hoc vitae stadio.    

Mira fuit ejus vita: Clarus fulsit eremita.

Sed mox hostis subdoli Bella perfert: saepe concutitur

Gravi pugna: verum non vincitur Insultu diaboli.

Ictu crebro flagellatur: Et a saevis laceratur Immane daemonibus.

Lux de coelo micuit : Et clara personuit Dei vox de nubibus.

Quia fortis in agone Decertasti: regione Omni nominaberis:

Te clamabit totus orbis. Pro pellendis item morbis Ignis, invocaberis.

Id, Antoni, nunc impletum Conspicamur, et repletum Mundum tuo nomine.

Hoc implorat gens devota : Tibi pia defert vota Pro tuo munimine.

Nunc in forma speciosae Mulieris: pretiosae Nunc in massae specie.

Daemon struit illi fraudes; Sed, qui tanta, vafer, audes, Succumbis in acie.

Mille fraudes, mille doli Sunt inanes: illi soli

Cedit orcus ingemens.

Militem hunc veneratum, Et robustam ejus manum Horret hostis infremens.

Non lorica corporali Fultus, inimico tali Hic athleta restitit.

Aqua potus, terra lectus Illi fuit: his protectus Armis, victor exstitit.

Herba fuit illi victus: Palma frondes et amictus, Ac cum bestiis conflictus, Intra solitudinem.

Precum assiduitate, Operandi crebritate, Atque somni parcitate Restinxit libidinem.

Confutatis Arianis, Et philosophis profanis, Paulum visit, nec inanis Fit via, nec irrita.

Nam convenit hunc viventem, Inde sanctam ejus mentem Coelos vidit ascendentem, came terra reddita.

0 Antoni, cum beatis Nunc in regno claritatis Gloriaris; hic gravatis Mole carnis, pietatis Tua pande viscera.

Ne nos rapiat tremendae Mors gehennae, manum tende. Nos a morbido defende

Igne, nobis et impende Gloriam post funera.

Amen.

 

    Chantons en pieux accords, et, par dévotes louanges, célébrons Antoine.

    Exaltons le Saint de Dieu, et honorons en ses Saints l’auteur de toutes choses.

    Antoine foule aux pieds la fleur du monde, et ses trésors et ses honneurs, pour obéir à l’Évangile.

    Il s’enfuit au désert, pour ne pas courir au hasard, en cette arène de la vie.

    Sa vie, à lui, fut admirable : comme ermite, il resplendit de gloire ; mais voici que l’ennemi cauteleux

    Livre bataille ; Antoine subit de rudes et fréquents assauts ; mais il n’est point abattu par le choc du diable.

    A grands coups il est flagellé, et les démons impitoyables le déchirent horriblement.

    Mais la lumière brille au ciel, et dans les nues a résonné l’éclatante voix de Dieu :

    « Parce que vaillamment tu as combattu dans la lutte, ton nom sera connu en toute contrée.

    « Tout l’univers te proclamera ; pour repousser les maladies ardentes, partout tu seras invoqué. »

    Nous voyons cet oracle accompli, ô Antoine! et le monde entier rempli de ton nom.

    Toute gent dévote t’implore et t’offre ses vœux de reconnaissance, pour tes puissants bienfaits.

    Tantôt sous la forme d’une femme séduisante, tantôt sous l’apparence d’un or précieux,

    Le démon lui tend des pièges. Fourbe, à quoi bon tant d’audace, pour succomber dans la lutte ?

    Mille fraudes, mille astuces sont vaines ; à lui seul, il fait reculer l’enfer frémissant.

    Devant ce soldat vétéran, sous sa robuste main, l’ennemi tremble et grince des dents.

    Sans cuirasse pour protéger sa poitrine, l’athlète a tenu tête à un pareil champion.

    De l’eau pour boisson, la terre pour lit : ce sont là ses armes, et il est vainqueur.

    Des herbes pour nourriture, des feuilles de palmier pour vêtement, des bêtes féroces pour compagnons dans sa solitude.

    Des prières assidues, un travail sans relâche, un sommeil court ont éteint les feux de la volupté.

    Il confond les Ariens et les philosophes profanes ; il visite Paul, et ce voyage n’est ni vain ni superflu.

    Il le trouve encore vivant, et voit sa sainte âme s’envoler aux cieux, laissant son corps à la terre.

    Maintenant, ô Antoine, tu jouis de la gloire dans l’empire de la lumière : laisse émouvoir tes compatissantes entrailles sur nous, courbés sous le poids de la chair.

    Et pour nous arracher à la mort de la terrible géhenne, tends-nous la main ; défends-nous du feu ardent, et procure-nous la gloire après le trépas.

    Amen.

 

    L’Église Grecque procède avec enthousiasme à la louange de saint Antoine, dans ses Menées, dont nous avons extrait les strophes suivantes :

    XVII DIE JANUARII.

Quando in sepulchro teipsum gaudens inclusisti, Pater, propter Christi amorem, sufferebas quam fortiter daemonum insultus, oratione et cantate istorum fumo debiliora depellens tentamenta; tunc plauserunt Angelorum ordines clamantes: Gloria roboranti te, Antoni.

Helias demonstratus es alter, habens celebres discipulos, novos Eliseos, sapiens, quibus et gratiam tuam duplicem dereliquisti, raptus tanquam in curru, aethereus pater; nunc ab illis decoratus, omnium recordaris, beatissime, tuam celebrantium cum amore venerabilem festivitatem, o Antoni.

In terris Angelum, in coelis Dei virum, mundi ornamentum, bonorum et virtutum florem, asceticorum gloriam, Antonium honoremus; plantatus enim in domo Domini effloruit justissime, et quasi cedrus in deserto multiplicavit greges ovium Christi spiritualium in sanctitate et justitia.

0 illuminate Spiritus radis, quando te divinus amor combussit, et animam evolare fecit ad desiderabile caritatis fastigium, tune despexisti carnem et sanguinem, et extra mundum factus es, multa ascesi et tranquillitate ipsi unitus, quo repletus es; exinde quaesisti bona et resplenduisti sicut stella irradians animas nostras, Antoni.

Tu qui daemonum sagittas et jacula contrivisti cantate divini Spiritus, et malitiam insidiasque ejus omnibus patefecisti, divinis coruscans illustrationibus, Monachorum effectus es fulgidissimum luminare, et eremi primum decus, et supremus aegrotantium medicus, et Archetypus virtutum, Antoni Pater.

Asceticum super terram professus exercitium, Antoni, passionum ictus in torrente lacrymarum omnes hebetasti; scala divina et veneranda, ad coelos elevans, mederis passionum infirmitatibus eorum qui ad te cum fide exclamant; Gaude, Orientis stella deauratissima, Monachorum lampadifer et pastor; gaude, celebrande, tu deserti alumne, et Ecclesiae inconcussa columna; gaude errantium dux illustrissime; gaude, o gloriatio nostra, et orbis terrarum decor fulgidissime.

Columna splendida et virtutibus obfirmata, et nubes obumbrans effectus es, his qui in deserto ad coelum e terra Deum contemplantur, praepositus; crucis baculo passionum rumpens mare, spiritualem autem arduamque ad coelum in facilem mutatus viam, invenisti, beatissime, incorruptibilem haereditatem; cum incorporeis throno assistens Christi, quem deprecare animabus nostris dare magnam misericordiam.

Vitae derelinquens perturbationes, crucem tuam humeris deferens, totum te commisisti Domino, et extra carnem, Pater, et mundum factus, Sancti effectus es confabulator Spiritus, ideoque ad zelum populos evigilans, civitates vacuas fecisti, civitatem in deserto transferens. Antoni Deifer, deprecare Christum Deum dare peccatorum remissionem celebrantibus cum amore tuam sanctam commemorationem.

 

    Quand tu t’enfermas, plein de joie, dans un sépulcre, ô Père, pour l’amour du Christ, tu y souffris avec courage les assauts des démons ; tu repoussas, par la prière et l’amour, leurs tentations plus faibles qu’une fumée ; alors, les Anges applaudirent et crièrent: Gloire à Celui qui te fortifie, Antoine !

    Tu parus, ô sage, comme un autre Elie, ayant sous toi des disciples célèbres, nouveaux Elisées; céleste père, enlevé comme sur un char, tu leur laissas ton douta le esprit ; maintenant qu’ils sont ta gloire, tu te souviens, heureux Antoine, de tous ceux qui célèbrent avec amour ta vénérable solennité.

    Honorons Antoine, Ange sur la terre, homme de Dieu dans le ciel, ornement du monde, la fleur des hommes vertueux, la gloire des Ascètes ; planté dans la maison du Seigneur, il a fleuri dans la justice; et, comme un cèdre au désert, il a multiplié le troupeau des brebis spirituelles du Christ, dans la sainteté et la justice.

    O homme illuminé des rayons de l’Esprit, quand le divin amour te consuma et fit envoler ton âme dans la région sublime et désirable de l’amour, tu méprisas la chair et le sang, et devenu étranger au monde, tu fus uni par une ascèse profonde et un doux repos à Celui qui te remplissait; alors tu cherchais les vrais biens, et tu resplendissais comme une étoile pour illuminer nos âmes, ô Antoine !

    Toi, qui as brisé les flèches et les traits des démons par l’amour du divin Esprit, et qui as dévoilé à tous leur malice et leurs embûches , tout éclatant d’enseignements divins, de divines illustrations, tu es devenu le très brillant flambeau des Moines, la première gloire du désert, le suprême médecin des âmes malades, l’archétype des vertus, ô Antoine, notre père !

    Professant sur la terre la vie ascétique, tu as émoussé, ô Antoine, tous les traits des passions dans le torrent de tes larmes ; échelle divine et vénérable qui nous élèves jusqu’aux cieux, tu guéris les infirmités des passions de ceux qui, avec foi, crient vers toi : Étoile dorée de l’Orient, réjouis-toi, lampe et pasteur des Moines ; réjouis-toi, homme digne de louanges, disciple du désert, colonne inébranlable de l’Église; réjouis-toi, chef illustre et libérateur des âmes errantes ; réjouis-toi, ô notre gloire, brillant honneur de l’univers !

    Tu es devenu comme une colonne éclatante et appuyée sur les vertus, comme une nuée qui porte l’ombre, toi qui as été préposé à ceux qui, habitant le désert, contemplent Dieu dans les cieux. Tu as divisé la mer des passions par le bois de la croix ; tu as rendu facile la voie difficile et ardue qui mène au ciel, et découvert, ô très heureux, l’éternel héritage ; toi qui assistes au trône du Christ avec les purs esprits, supplie-le d’accorder à nos âmes une grande miséricorde.

    Laissant là les agitations de la vie, portant ta croix sur les épaules, tu t’es confié tout entier au Seigneur , devenu étranger à la chair et au monde, tu as été, ô Père, le familier de l’Esprit-Saint ; c’est pourquoi, réveillant le zèle dans les peuples, tu as fait déserter les villes, transféré la cité dans la solitude. Antoine, toi qui portes Dieu, prie le Christ Dieu d’accorder la rémission des péchés à ceux qui célèbrent avec amour ta sainte mémoire.

 

    Nous nous unissons à l’Église entière, ô illustre Antoine, pour vous offrir l’hommage de notre vénération, et pour exalter les dons que l’Emmanuel vous a départis. Que votre vie a été sublime, et vos œuvres fécondes ! Vous êtes véritablement le Père d’un grand peuple, et l’un des plus puissants auxiliaires de l’Église de Dieu. Priez donc pour l’Ordre Monastique, et obtenez qu’il renaisse et se régénère dans la société chrétienne. Priez aussi pour chacun des membres de la grande famille de l’Église. Souvent, votre intercession a été utile à nos corps, en éteignant les ardeurs mortelles qui les consumaient; daignez continuer d’exercer ce pouvoir bienfaisant. Mais guérissez surtout nos âmes, trop souvent consumées de flammes plus dangereuses encore. Veillez sur nous dans les tentations que l’ennemi ne cesse de nous susciter ; rendez-nous vigilants contre ses attaques, prudents pour prévenir les occasions funestes, fermes dans le combat, humbles dans la victoire. L’ange des ténèbres vous apparaissait sous des formes sensibles ; pour nous, trop souvent, il déguise ses coups ; que nous ne soyons pas victimes de ses illusions Que la crainte des jugements de Dieu, que la pensée de l’éternité dominent notre vie tout entière ; que la prière soit notre fréquent recours, et la pénitence notre rempart. Enfin et surtout, selon votre conseil, ô Pasteur des âmes, que l’amour de Jésus nous remplisse de plus en plus, de Jésus qui a daigné naître ici-bas pour nous sauver et pour nous mériter les grâces par lesquelles nous triomphons de Jésus qui a daigné souffrir la tentation, afin de nous apprendre comment on y résiste.

 

XVIII JANVIER. LA CHAIRE DE SAINT PIERRE A ROME.

    L’archange avait annoncé à Marie que le Fils qui naîtrait d’elle serait Roi, et que son Royaume n’aurait point de fin ; instruits par l’Étoile, les Mages vinrent, du fond de l’Orient, chercher ce Roi en Bethléhem ; mais il fallait une Capitale à ce nouvel Empire ; et parce que le Roi qui devait y établir son trône devait aussi, selon les conseils éternels, remonter bientôt dans les cieux, il était nécessaire que le caractère visible de sa Royauté reposât sur un homme qui fût, jusqu’à la fin des siècles, le Vicaire du Christ.

    Pour cette sublime lieutenance, l’Emmanuel choisit Simon, dont il changea le nom en celui de Pierre, déclarant expressément que l’Église tout entière reposerait sur cet homme, comme sur un rocher inébranlable. Et comme Pierre devait aussi terminer par la croix ses destinées mortelles, le Christ prenait l’engagement de lui donner des successeurs dans lesquels vivraient toujours Pierre et son autorité.

    Mais quelle sera la marque de cette succession, dans l’homme privilégié sur qui doit être édifiée l’Église jusqu’à la fin des temps? Parmi tant d’Évêques, quel est celui dans lequel Pierre se continue ? Ce Prince des Apôtres a fondé et gouverné plusieurs Églises; mais une seule, celle de Rome, a été arrosée de son sang ; une seule, celle de Rome, garde sa tombe : l’Évêque de Rome est donc le successeur de Pierre, et, par là même, le Vicaire du Christ. C’est de lui, et non d’un autre, qu’il est dit : Sur toi je bâtirai mon Église. Et encore : Je te donnerai les Clefs du Royaume des cieux. Et encore : J’ai prié pour toi, pour que ta foi ne défaille pas ; confirme tes frères. Et encore : Pais mes agneaux; pais mes brebis.

    L’hérésie protestante l’avait si bien compris, que longtemps elle s’efforça de jeter des doutes sur le séjour de saint Pierre à Rome, croyant avec raison anéantir, par ce stratagème, l’autorité du Pontife Romain, et la notion même d’un Chef dans l’Église. La science historique a fait justice de cette puérile objection ; et depuis longtemps, les érudits de la Réforme sont d’accord avec les catholiques sur le terrain des faits, et ne contestent plus un des points de l’histoire les mieux établis par la critique.

    Ce fut pour opposer l’autorité de la Liturgie à une sr étrange prétention des Réformateurs, que Paul IV, en 1558, rétablit au dix-huit janvier l’antique fête de la Chaire de saint Pierre à Rome ; car, depuis de longs siècles, l’Église ne solennisait plus le mystère du Pontificat du Prince des Apôtres qu’au vingt-deux février. Désormais, ce dernier jour fut assigné au souvenir de la Chaire d’Antioche, la première que l’Apôtre ait occupée.

    Aujourd’hui donc, la Royauté de notre Emmanuel brille de tout son éclat ; et les enfants de l’Église se réjouissent de se sentir tous frères et concitoyens d’un même Empire, en célébrant la gloire de la Capitale qui leur est commune à tous. Lorsque, regardant autour d’eux, ils aperçoivent tant de sectes divisées et dépourvues de toutes les conditions de la durée, parce qu’un centre leur manque, ils rendent grâces au Fils de Dieu d’avoir pourvu à la conservation de son Église et de sa Vérité, par l’institution d’un Chef visible dans lequel Pierre se continue à jamais, comme le Christ lui-même dans Pierre. Les hommes ne sont plus des brebis sans pasteur ; la parole dite au commencement se perpétue, sans interruption, à travers les âges ; la mission première n’est jamais suspendue, et, par le Pontife Romain, la fin des temps s’enchaîne à l’origine des choses. « Quelle consolation aux enfants de Dieu ! s’écrie a Bossuet, dans le Discours sur l’Histoire universelle ; mais quelle conviction de la vérité quand ils voient que d’Innocent XI, qui remplit aujourd’hui ( 1681) si dignement le premier Siège de l’Église, on remonte, sans interruption, jusqu’à saint Pierre, établi par Jésus-Christ prince des Apôtres : d’où, en reprenant les Pontifes qui ont servi sous la Loi, on va jusqu’à Aaron et jusqu’à Moïse ; de là jusqu’aux Patriarches et jusqu’à l’origine du monde ! »

    Pierre, en entrant dans Rome, vient donc accomplir et expliquer les destinées de cette cité maîtresse ; il vient lui promettre un Empire plus étendu encore que celui qu’elle possède. Ce nouvel Empire ne s’établira point parla force, comme le premier. De dominatrice superbe des nations qu’elle avait été jusqu’alors, Rome, parla charité, devient Mère des peuples; mais, tout pacifique qu’il est, son Empire n’en sera pas moins durable. Écoutons saint Léon le Grand, dans un de ses plus magnifiques Sermons, raconter, avec toute la pompe de son langage, l’entrée obscure, et pourtant si décisive, du Pêcheur de Génésareth dans la capitale du paganisme :

    « Le Dieu bon, juste et tout-puissant, qui n’a jamais dénié sa miséricorde au genre humain, et qui, par l’abondance de ses bienfaits, a fourni à tous les mortels les moyens de parvenir à la connaissance de son Nom, dans les secrets conseils de son immense amour, a pris en pitié l’aveuglement volontaire des hommes, et la malice qui les précipitait dans la dégradation, et il leur a envoyé son Verbe, qui lui est égal et coéternel. Or, ce Verbe, s’étant fait chair, a si étroitement uni la nature divine à la nature humaine , que l’abaissement de la première jusqu’à notre abjection est devenu pour nous le principe de l’élévation la plus sublime.

    « Mais, afin de répandre dans le monde entier les effets de cette inénarrable faveur, la Providence a préparé l’Empire romain, et en a si loin reculé les limites, qu’il embrassât dans sa vaste enceinte l’universalité des nations. C’était, en effet, une chose merveilleusement utile à e l’accomplissement de l’œuvre divinement projetée, que les divers royaumes formassent la confédération d’un Empire unique, afin que la prédication générale parvînt plus vite à l’oreille des peuples, rassemblés qu’ils étaient déjà sous le régime d’une seule cité.

    « Cette cité, méconnaissant le divin auteur de ses destinées, s’était faite l’esclave des erreurs de tous les peuples, au moment même où elle les tenait presque tous sous ses lois, et croyait a encore posséder une grande religion, parce qu’elle ne rejetait aucun mensonge ; mais plus durement était-elle enlacée par le diable, plus merveilleusement fut-elle affranchie par le Christ.

    « En effet, lorsque les douze Apôtres, après avoir reçu par l’Esprit-Saint le don de parler toutes les langues, se furent distribué les diverses parties de la terre, et qu’ils eurent pris possession de ce monde qu’ils devaient instruire de l’Évangile, le bienheureux Pierre, Prince de l’ordre Apostolique, reçut en partage la citadelle de l’Empire romain, afin que la Lumière de vérité, qui était manifestée pour le salut de toutes les nations, se répandît plus efficacement, rayonnant du centre de cet Empire sur le monde entier.

    « Quelle nation, en effet, ne comptait pas de nombreux représentants dans cette ville ? Quels peuples eussent jamais pu ignorer ce que Rome avait appris ? C’était là que devaient être écrasées les opinions de la philosophie ; là que devaient être dissipées les vanités de la sagesse terrestre ; là que le culte des démons devait être confondu ; là enfin devait être détruite l’impiété de tous les sacrifices, dans ce lieu même où une superstition habile avait rassemblé tout ce que les diverses erreurs avaient jamais produit.

    « Est-ce que tu ne crains pas, bienheureux Apôtre Pierre, de venir seul dans cette ville? Paul l’Apôtre, le compagnon de ta gloire, est encore occupé à fonder d’autres Églises ; et toi, tu t’enfonces dans cette forêt peuplée de bêtes farouches, tu marches sur cet océan dont la profondeur est pleine de tempêtes, avec plus de courage qu’au jour où tu marchais sur les eaux. Tu ne redoutes pas Rome, la maîtresse du monde, toi qui, dans la maison de Caïphe, avais tremblé à la voix d’une servante de ce prêtre. Est-ce que le tribunal de Pilate, ou la cruauté des Juifs, étaient plus à craindre que la puissance d’un Claude ou la férocité d’un Néron ? Non ; mais la force de ton amour triomphait de la crainte, et tu n’estimais pas redoutables ceux que tu avais reçu la charge d’aimer. Sans doute, tu avais déjà conçu le sentiment de cette intrépide charité, au jour où la profession de ton amour envers le Seigneur fut sanctionnée par le mystère d’une triple interrogation. Aussi n’exigea-t-on autre chose de ton âme, si ce n’est que, pour paître les brebis de Celui que tu aimais, ton cœur dépensât pour elles la substance dont il était rempli.

    « Ta confiance, il est vrai, devait s’accroître au souvenir des miracles si nombreux que tu avais opérés, de tant de précieux dons de la grâce que a tu avais reçus, et des expériences si multipliées de la vertu qui résidait en toi. Déjà tu avais instruit les peuples de la Circoncision, qui avaient cru à ta parole ; déjà tu avais fondé l’Église d’Antioche, où commença d’abord la dignité du nom Chrétien ; déjà tu avais soumis aux lois de la prédication évangélique le Pont, a la Galatie, la Cappadoce, l’Asie et la Bithynie ; et alors, sûr du progrès de ton œuvre et de la durée de ta vie, tu vins élever sur les remparts de Rome le trophée de la Croix du Christ, là même où les conseils divins avaient préparé pour toi l’honneur de la puissance suprême, et la gloire du martyre. »

    L’avenir du genre humain par l’Église est donc pour jamais fixé à Rome, et les destinées de cette ville sont pour toujours enchaînées à celles du Pontife immortel. Divisés, de races, de langages, d’intérêts , nous tous, enfants de l’Église, nous sommes Romains dans l’ordre de la religion; et ce titre de Romains nous unit par Pierre à Jésus-Christ, et forme le lien de la grande fraternité des peuples et des individus catholiques.

    Jésus-Christ par Pierre, Pierre par son successeur, nous régissent dans l’ordre du gouvernement spirituel. Tout pasteur dont l’autorité n’émane pas du Siège de Rome, est un étranger, un intrus. De même, dans l’ordre de la croyance, Jésus-Christ par Pierre, Pierre par son successeur, nous enseignent la doctrine divine, et nous apprennent à discerner la vérité de l’erreur. Tout Symbole de foi, tout jugement doctrinal, tout enseignement, contraire au Symbole, aux jugements, aux enseignements du Siège de Rome, est de l’homme et non de Dieu, et doit être repoussé avec horreur et anathème. En la fêle de la Chaire de saint Pierre à Antioche, nous parlerons du Siège Apostolique comme source unique de la puissance de gouvernement dans l’Église ; aujourd’hui, honorons la Chaire romaine comme la source et la règle de notre foi. Empruntons encore ici le sublime langage de saint Léon, et interrogeons-le sur les titres de Pierre à l’infaillibilité de l’enseignement. Nous apprendrons de ce grand Docteur à peser la force des paroles que le Christ prononça pour être le titre suprême de notre foi, dans toute la durée des siècles.

    « Le Verbe fait chair était venu habiter au milieu de nous, et le Christ s’était dévoué tout entier à la réparation du genre humain. Rien qui n’eût été réglé par sa sagesse, rien qui se fût trouvé au-dessus de son pouvoir. Les éléments lui obéissaient, les Esprits angéliques étaient à ses ordres; le mystère du salut des hommes ne pouvait manquer son effet ; car Dieu, dans son Unité et dans sa Trinité, daignait s’en occuper lui-même. Cependant de ce monde tout entier, Pierre seul est choisi, pour être préposé à la vocation de toutes les nations, à tous les Apôtres, à tous les Pères de l’Église. Dans le peuple de Dieu, il y aura plusieurs prêtres et plusieurs pasteurs; mais Pierre régira, par une puissance qui lui est propre, tous ceux que le Christ régit lui-même d’une manière plus élevée encore. Quelle grande et admirable participation de son pouvoir Dieu a daigné donner à cet homme, ô frères chéris ! S’il a voulu qu’il y eût quelque chose de commun entre lui et les autres pasteurs, il l’a fait à la condition de donner à ceux-ci, par Pierre, tout ce qu’il voulait bien ne pas leur refuser.

    « Le Seigneur interroge tous les Apôtres sur l’idée que les hommes ont de lui. Les Apôtres sont d’accord, tant qu’il ne s’agit que d’exposer les différentes opinions de l’ignorance humaine. Mais quand le Christ en vient à demander à ses disciples leur propre sentiment, celui-là est le premier à confesser le Seigneur, qui est le premier dans la dignité apostolique. C’est lui qui dit: Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant. Jésus lui répond : Tu es heureux, Simon, fils de Jonas ; car ni la chair ni le sang ne t’ont révélé ces choses, mais mon Père qui est dans les cieux. C’est-à-dire : Oui, tu es heureux, car mon Père t’a instruit ; les pensées de la terre ne t’ont point induit en erreur, mais l’inspiration du ciel t’a éclairé. Ce n’est ni la chair ni le sang, mais Celui-là même dont je suis le Fils unique, qui m’a fait connaître à toi. Et moi, ajoute-t-il, je te le dis : De même que mon Père t’a dévoilé ma divinité, à mon tour, jeté fais connaître ton excellence. Car tu es Pierre, c’est-à-dire, de même que je suis la Pierre inviolable, la Pierre angulaire qui réunit les deux murs, le Fondement si essentiel que l’on n’en saurait établir un autre: ainsi, toi-même, tu es Pierre, car tu reposes sur ma solidité, et les choses qui me sont propres par la puissance qui est en moi, te sont communes avec moi par la participation que je t’en fais. Et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. Sur la solidité de cette pierre, je bâtirai le temple éternel ; et mon Église, dont le faîte montera jusqu’au ciel , s’élèvera sur la fermeté de cette foi.

    « La veille de sa Passion, qui devait être une épreuve pour la constance de ses disciples, le Seigneur dit ces paroles : Simon, Simon, Satan a demandé à vous cribler comme le froment ; mais j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Quand tu seras converti , confirme tes frères. Le péril de la tentation était commun à tous les Apôtres ; tous avaient besoin du secours de la protection divine ; car le diable se proposait de les remuer tous, et de les écraser tous. Cependant le Seigneur ne prend un soin spécial que de Pierre seul ; ses prières sont pour la foi de Pierre, comme si le salut des autres était en sûreté, par cela seul que l’âme de leur Prince n’aura point été abattue. C’est donc sur Pierre que le courage de tous s’appuiera, que le secours de la grâce divine sera ordonné, afin que la solidité que le Christ attribue à Pierre, soit par Pierre conférée aux Apôtres. »

    Dans un autre Sermon, l’éloquent Docteur nous fait voir comment Pierre vit et enseigne toujours dans la Chaire Romaine. « La disposition établie par Celui qui est la Vérité même, persévère donc toujours, et le bienheureux Pierre, conservant la solidité qu’il a reçue, n’a jamais abandonné le gouvernail de l’Église. Car tel est le rang qui lui a été donné au-dessus de tous les autres, que, lorsqu’il est appelé Pierre, lorsqu’il est proclamé Fondement, lorsqu’il est constitué Portier du Royaume des cieux, lorsqu’il est établi Arbitre pour lier et délier, avec une telle force dans ses jugements qu’ils sont ratifiés jusque dans les cieux, nous sommes à même de connaître, par le mystère de si hauts titres, le lien qu’il avait avec le Christ. Maintenant, c’est avec plus de plénitude et de puissance qu’il remplit la mission qui lui fut confiée ; et toutes les parties de son office et de sa charge, il les exerce en Celui et avec Celui par qui il a été glorifié.

    « Si donc, sur cette Chaire, nous faisons quelque chose de bien, si nous décrétons quelque chose de juste, si nos prières quotidiennes obtiennent quelque grâce de la miséricorde de Dieu, c’est par l’effet des œuvres et des mérites de celui qui vit dans son Siège et y éclate par son autorité. Il nous l’a mérité, frères chéris, par cette confession qui, inspirée à son coeur d’Apôtre par Dieu le Père, a dépassé toutes les incertitudes des opinions humaines, et mérité de recevoir cette fermeté de la Pierre que nuls assauts ne pourraient ébranler. Chaque jour, dans toute l’Église, c’est Pierre qui dit: Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant ; et toute langue qui confesse le Seigneur est instruite par le magistère de cette voix. C’est cette foi qui triomphe du diable, et brise les liens de ceux t qu’il tenait captifs. C’est elle qui introduit au ciel les fidèles au sortir de ce monde; et les portes de l’enfer ne peuvent prévaloir contre elle. Telle est, en effet, la force divine qui la garantit, que jamais la perversité hérétique ne l’a pu corrompre, ni la perfidie païenne la surmonter. »

    Ainsi parle saint Léon, « Qu’on ne dise donc point, s’écrie Bossuet, dans le Sermon sur l’Unité de l’Église, qu’on ne dise point, qu’on ne pense point que ce ministère de saint Pierre finit avec lui : ce qui doit servir de soutien à une Église éternelle, ne peut jamais avoir de fin. Pierre vivra dans ses successeurs, Pierre parlera toujours dans sa Chaire : c’est ce que disent les Pères ; c’est ce que confirment six cent trente Évêques, au Concile de Chalcédoine. » Et encore : « Ainsi l’Église Romaine est toujours Vierge; la foi Romaine est toujours la foi de l’Église ; on croit toujours ce qu’on a cru, la même voix retentit partout ; et Pierre demeure, dans ses successeurs, le fondement des fidèles. C’est Jésus-Christ qui l’a dit; et le ciel et la terre passeront plutôt que sa parole. »

    Tous les siècles chrétiens ont professé cette doctrine de l’infaillibilité du Pontife romain enseignant l’Église du haut de la Chaire apostolique. On la trouve enseignée expressément dans les écrits des saints Pères, et les Conciles œcuméniques de Lyon et de Florence se sont énoncés, dans leurs actes les plus solennels, d’une manière assez claire pour ne laisser aucun doute aux chrétiens de bonne foi. Néanmoins, l’esprit d’erreur, à l’aide de sophismes contradictoires, et en présentant sous un faux jour quelques faits isolés et mal compris, essaya, durant une période trop longue, de faire prendre le change aux fidèles d’un pays dévoué d’ailleurs au siège de Pierre. L’influence politique fut la première cause de cette triste scission, que l’orgueil d’école rendit trop durable. Le seul résultat fut d’affaiblir le principe d’autorité dans les contrées où elle régna, et d’y perpétuer la secte janséniste, dont les erreurs avaient été condamnées par le Siège Apostolique. Les hérétiques répétaient, après l’Assemblée de Paris en 1682, que les jugements qui avaient proscrit leurs doctrines, n’étaient pas en eux-mêmes irréformables.

    L’Esprit-Saint qui anime l’Église a enfin extirpé cette funeste erreur. Dans le Concile du Vatican, il a dicté la sentence solennelle qui déclare que désormais ceux qui refuseraient de reconnaître pour infaillibles les décrets rendus solennellement par le Pontife romain en matière de foi et de morale, ont cessé par là même de faire partie de l’Église catholique. C’est en vain que l’enfer a tenté d’entraver les opérations de l’auguste assemblée, et si le Concile de Chalcédoine s’était écrié : « Pierre a parlé par Léon » ; si le troisième Concile de Constantinople avait répété : « Pierre a parlé par Agathon » ; le Concile du Vatican a proclamé : « Pierre a parlé et parlera toujours par le Pontife romain. »

    Remplis de reconnaissance pour le Dieu de vérité qui a daigné élever et garantir de toute erreur la Chaire romaine, nous écouterons avec soumission d’esprit et de cœur les enseignements qui en descendent. Nous reconnaîtrons l’action divine dans la fidélité avec laquelle cette Chaire immortelle a su conserver la vérité sans tache durant dix-huit siècles, tandis que les Sièges de Jérusalem, d’Antioche, d’Alexandrie et de Constantinople ont pu à peine la garder quelques centaines d’années, et sont devenus l’un après l’autre ces chaires de pestilence dont parle le Prophète.

    En ces jours consacrés à honorer l’Incarnation du Fils de Dieu et sa naissance du sein d’une Vierge, rappelons-nous que c’est au Siège de Pierre que nous devons la conservation de ces dogmes qui sont le fondement de notre Religion tout entière. Non seulement Rome nous les a enseignés par les apôtres auxquels elle donna mission de prêcher la foi dans les Gaules ; mais quand les ténèbres de l’hérésie tentèrent de jeter leur ombre sur de si hauts mystères, ce fut Rome encore qui assura le triomphe de la vérité par sa décision souveraine. A Éphèse, où il s’agissait, en condamnant Nestorius, d’établir que la nature divine et la nature humaine, dans le Christ, ne forment qu’une seule personne, et que, par conséquent, Marie est véritablement Mère de Dieu ; à Chalcédoine, où l’Église avait à proclamer, contre Eutychès, la distinction des deux natures dans le Verbe incarné, Dieu et homme: les Pères de deux Conciles œcuméniques déclarèrent qu’ils ne faisaient que suivre, dans leur décision, la doctrine qui leur était transmise par les lettres du Siège Apostolique.

    Tel est donc le privilège de Rome, de présider par la foi aux intérêts de la vie future, comme elle présida par les armes, durant des siècles, aux intérêts de la vie présente, dans le monde connu alors. Aimons et honorons cette ville Mère et Maîtresse, notre patrie commune ; et, d’un cœur filial, célébrons aujourd’hui sa gloire. Nous consacrerons à la louange de saint Pierre quelques cantiques empruntés à l’antiquité chrétienne et à la Liturgie, en commençant par ces admirables strophes où Prudence exprime avec tant de noblesse la prière que fit saint Laurent en faveur de Rome chrétienne, pendant que les charbons ardents dévoraient ses membres sur le gril embrasé :

    HYMNE.

0 Christe, numen unicum, 0 splendor, o virtus Patris, 0 factor orbis et poli, Atque auctor horum moenium.

Qui sceptra Romae in vertice Rerum locasti, sanciens Mundum quirinali togae Servire et armis cedere.    

Ut discrepantum gentium Mores et observantiam,Linguasque et ingenia et sacra

Unis domares legibus. En omne sub regnum Remi Mortale concessit genus:

Idem loquuntur dissoni,Ritus ad ipsum sentiunt.

Hoc destinatum, quo magis Jus Christiani nominis, Quodcumque terrarum jacet Uno illigaret vinculo.

Da, Christe, Romanis tuis Sit Christiana ut civitas

Per quam dedisti ut caeteris Mens una sacrorum foret.

Confoederantur omnia

Hinc inde membra in symbolum ;

Mansuescit orbis subditus, Mansuescat et summum caput.

Advertat abjunctas plagas Coire in unam gratiam:

Fiat fidelis Romulus,

Et ipse jam credat Numa.

Confundit error Troicus Adhuc Catonum curiam, Veneratus occultis focis Phrygum Penates exsules.

Janum bifrontem, et Sterculum

Colit senatus (horreo Tot monstra patrum dicere) Et festa Saturni lenis.

Absterge, Christe, hoc de decus,

Emitte Gabriel tuum, Agnoscat ut verum Deum Errans Iuli caecitas.

Et jam tenemus obsides Fidissimos hujus spei:

Hic nempe jam regnant duo Apostolorum Principes.

Alter vocator Gentium, Alter Cathedram possidens Primam, recludit creditas Aeternitatis januas.

Discede, adulter Jupiter, Stupro sororis oblite, Relinque Romam liberam, Plebemque jam Christi luge.

Te Paulus hinc exterminat,

Te sanguis exturbat Petri: Tibi, id quod ipse armaveras

Factum Neronis officit.

Video futurum principem, Quandoque qui servus Dei, Tetris sacrorum sordibus Servire Romam non sinat.

Qui templa claudat vectibus,

Valvas eburnas obstruat; Nefasta damnet limina, Obdens aënos pessulos.

Tunc pura ab omni sanguine

Tandem nitebunt marmora: Stabunt et aera innoxia,

Quae nunc habentur idola.

 

    O Christ ! Dieu unique, splendeur, vertu du Père, auteur de la terre et des cieux, toi dont la main éleva ces remparts,

    Toi qui as placé le sceptre de Rome au-dessus des destinées de l’humanité ! dans tes conseils, tu as voulu que le monde entier cédât à la toge, et se soumit aux armes du Romain,

    Afin de réunir sous une loi unique tant de nations divisées de mœurs, de coutumes, de langage et de sacrifices.

    Le moment est venu ; le genre humain tout entier a passé sous l’empire de Rémus ; l’unité remplace maintenant la dissemblance des usages.

    Ton dessein, ô Christ, a été d’enlacer l’univers d’une même chaîne sous l’empire du nom Chrétien.

    Fais donc, fais chrétienne aujourd’hui, en faveur des Romains qui sont à toi, cette Rome, l’instrument et le centre de l’unité pour les autres villes qui invoquent ton Nom ;

    Car c’est en elle que les membres se réunissent dans un seul tout mystérieux.

    L’univers a subi la loi de douceur ; que le jour vienne où sa superbe capitale,

    Sous ce joug de grâce qui a réuni les races les plus ennemies, adoucisse aussi sa fierté; que Romulus à son tour devienne fidèle, et que Numa s’abaisse devant la foi.

    Dans le secret sanctuaire de son foyer, le successeur des Catons vénère honteusement encore les Pénates autrefois chassés de Troie.

    Le Sénat honore encore Janus aux deux visages; il persiste à rendre un culte dégoûtant, hérité de ses pères, au dieu Sterculus et au vieux Saturne.

    Efface, ô Christ, ce déshonneur; envoie ton Gabriel montrer aux aveugles fils d’Iule quel est le Dieu véritable.

    Déjà, nous Chrétiens, nous possédons le gage assuré de cette espérance ; déjà règnent dans Rome les deux Princes des Apôtres.

    L’un, noble instrument de la vocation des Gentils ; l’autre, assis sur la première Chaire, a reçu le soin d’ouvrir et de fermer les portes de l’éternité.

    Fuis, adultère, incestueux Jupiter, délivre Rome de ta présence; fuis et laisse en sa liberté le peuple du Christ.

    C’est Paul qui te poursuit; c’est le sang de Pierre qui crie contre toi; paie maintenant les forfaits de Néron.

    Je vois venir un prince, un Empereur serviteur de Dieu ; son zèle s’indignera de voir Rome esclave de ces sacrifices d’ignominie.

    Il viendra fermer les temples ; il en scellera les portes d’ivoire. Par son ordre, d’éternels verrous en défendront le seuil.

    De ce jour, le marbre ne verra plus l’impur sang des victimes souiller sa blancheur, et les idoles, spectacle désormais innocent , demeureront debout sans hommages.

 

    L’Église Gothique d’Espagne chantait cette Hymne de son Bréviaire Mozarabe le jour de. la Chaire de saint Pierre.

    HYMNE.

O Petre, petra Ecclesiae, Isto beatus nomine,

Quo Petrus a Christo Petra, Non Petra Christus a Petro.

Tu es Petrus, qui Filii Confessor es primus Dei:

Hinc primus in membris manens ;

Ob quod Cephas vocatus es.

Adest dies, quo Romula In urbe consecratus es;

In quo Cathedrae nobilis Scandens thronum attolleris:

Conlata ergo gloriae

In te potestas affluens, Ligata solvat crimina, Portasque averni obstruat.

Hinc pastor ut piissimus, Oves guberna creditas; Intus forisque pervigil

Ne subruamur, protege.

Et clave illa caelica Solvens catenas criminum, Illic reos inducito,

Quo clarus exstas janitor.

Ut cum polorum Principi Recisa membra junxeris, Sit Trinitati gloria

Per cuncta semper saecula. Amen.

 

    O Pierre ! toi qui es la Pierre de l’Église, heureux es-tu dans ton nom, que le Christ, qui le porte lui-même, t’a donné, et non toi au Christ !

    Tu es Pierre qui, le premier, as confessé le Fils de Dieu ; pour prix de ta foi, tu es le premier des membres, et tu portes le nom de Céphas.

    Voici le jour où tu fus inauguré dans la ville de Romulus ; où, montant sur ton trône, tu fus élevé sur la Chaire auguste.

    Fais que la gloire et la puissance, qui en toi résident comme dans leur source, viennent briser les liens de nos péchés, fermer les portes des enfers.

    Comme un pasteur plein de bonté, gouverne les brebis qui te furent confiées; veille au dedans, veille au dehors ; protège-nous, afin que nous ne soyons pas renversés.

    Délie, par la clef céleste, nos chaînes criminelles, et conduis-nous, pécheurs pardonnés, au palais dont tu es le portier illustre.

    Et quand tu auras réuni au Roi des cieux ses membres qui en sont encore séparés, soit gloire à la Trinité, à jamais, dans tous les siècles. Amen.

 

    L’Hymne qui suit est suspendue à la balustrade de la Confession de saint Pierre, dans la Basilique Vaticane, pour l’usage des pèlerins.

    HYMNE.

O sancte caeli claviger, Tu nos precando subleva, Tu redde nobis pervia. Aulae supernae limina.

Ut ipse multis poenitens Culpam rigasti lacrymis, Sic nostra tolli poscimus Fletu perenni crimina.

Sicut fuisti ab Angelo Tuis solutus vinculis, Tu nos iniquis exue

Tot implicatos nexibus.

0 firma petra Ecclesiae, Columna flecti nescia,

Da robur et constantiam, Error fidem ne subruat.

Romam tuo qui sanguine Olim sacrasti, protege;

In teque confidentibus Praesta salutem gentibus.

Tu rem tuere publicam, Qui te colunt, fidelium, Ne laesa sit contagiis, Ne scissa sit discordiis.

Quos hostis antiquus dolos Instruxit in nos, destrue; Truces et iras comprime,

Ne clade nostra saeviat.

Contra furentis impetus, In morte vires suffice,

Ut et supremo vincere Possimus in certamine.

Amen.

 

    Saint Apôtre, porte-clefs des cieux, secourez-nous par vos prières, rendez-nous accessibles les portes des palais célestes.

    Vous avez lavé votre péché dans les larmes abondantes de la pénitence, obtenez que nous aussi lavions des pleurs nos crimes par continuels.

    Un Ange vint délier vos chaînes ; vous, daignez nous arracher aux liens criminels qui nous captivent.

    O pierre solide de l’Église, colonne qui ne peut fléchir ! donnez-nous force et constance; que l’erreur en nous ne renverse pas la foi.

    Protégez Rome que vous avez jadis consacrée par votre sang; sauvez les nations qui se confient en vous.

    Soyez le défenseur de la société des fidèles qui vous honorent; que la contagion ne vienne pas lui nuire, ni la discorde la diviser.

    Détruisez les artifices que l’ancien ennemi a dressés contre nous, comprimez sa fureur atroce, et que sa rage ne s’exerce pas sur nous.

    Contre ses assauts furieux, donnez-nous des forces au moment de la mort, afin que, dans ce combat suprême, nous puissions demeurer victorieux.

    Amen.

 

    Saluons enfin le Prince des Apôtres par ces solennelles paroles de l’Église Romaine, dans l’Office d’aujourd’hui.

R. Tu es pastor ovium, princeps Apostolorum; tibi tradidit Deus omnia regna mundi; * Et ideo tibi traditae sunt claves regni coelorum. V. Quodcumque ligaveris super terram, erit ligatum et in coelis; et quodcumque solvetis super terram, erit solutum et in coelis. * Et ideo tibi traditae sunt claves regni coelorum.

V. Exaltent eum in ecclesia plebis.

R. Et in cathedra seniorum laudent eum.

OREMUS

Deus qui beato Petro Apostolo tuo, collatis clavibus regni coelestis, ligandi atque solvendi pontificium tradidisti: concede ut intercessionis ejus auxilio, a peccatorum nostrorum nexibus liberemur. Qui vivis.

 

    R/. Tu es le pasteur des brebis, ô Prince des Apôtres ! Dieu t’a donné tous les royaumes du monde: * C’est pourquoi les clefs du royaume des cieux t’ont été données, V/. Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. * C’est pourquoi les clefs du royaume des cieux t’ont été données.

    V/. Qu’on l’exalte dans l’assemblée du peuple.

    R/. Qu’il soit loué Chaire des anciens.

    PRIONS

    O Dieu, qui en donnant au bienheureux Pierre, votre Apôtre, les clefs du royaume céleste, lui avez donné l’autorité pontificale de lier et de délier; faites, par le secours de son intercession, que nous soyons délivrés des liens de nos péchés ; Vous qui vivez et régnez dans les siècles des siècles. Amen.

 

    Et pour nous conformer à la tradition de la même Église Romaine, qui ne célèbre jamais une fête de saint Pierre sans y faire mémoire de saint Paul, lequel, pour accroître la gloire de l’Église Mère et Maîtresse, est venu lui apporter le tribut de son Apostolat, de sa doctrine et de son martyre, chantons en l’honneur de l’Apôtre des Gentils :

ANT. Sancte Paule Apostole, praedicator veritatis, et doctor gentium, intercede pro nobis ad Deum, qui te elegit.

V. Tu es vas electionis, sancte Paule Apostole.

R. Praedicator veritatis in universo mundo.

OREMUS

Deus, qui multitudinem gentium beati Pauli Apostoli praedicatione docuisti: da nobis, quaesumus : ut cujus commemorationem colimus, ejus apud te patrocinia sentiamus Per Christum Dominum nostrum. Amen.

 

    Ant. Saint Apôtre Paul, prédicateur de la vérité, et Docteur des nations, intercède pour nous auprès de Dieu qui t’a choisi.

    V/. Tu es un vase d’élection, ô saint Apôtre Paul !

    R/. Le prédicateur de la vérité dans tout l’univers.

    PRIONS.

    O Dieu, qui avez instruit la multitude des nations par la prédication du bienheureux Apôtre Paul; faites, s’il vous plaît, que nous, qui honorons sa mémoire, nous ressentions les effets de sa protection. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

    Nous sommes donc établis sur Jésus-Christ dans notre foi et dans nos espérances, ô Prince des Apôtres, puisque nous sommes établis sur vous qui êtes la Pierre qu’il a posée. Nous sommes donc les brebis du troupeau de Jésus-Christ, puisque nous vous obéissons comme à notre pasteur. En vous suivant, ô Pierre, nous sommes donc assurés d’entrer dans le Royaume des cieux, puisque vous en tenez les clefs. Quand nous nous glorifions d’être vos membres, ô notre Chef, nous pouvons donc nous regarder comme les membres de Jésus-Christ même ; car le Chef invisible de l’Église ne reconnaît point d’autres membres que ceux du Chef visible qu’il a établi. De même, quand nous gardons la foi du Pontife Romain, quand nous obéissons à ses ordres, c’est votre foi, ô Pierre, que nous professons, ce sont vos commandements que nous suivons ; car si le Christ enseigne et régit en vous, vous enseignez et régissez dans le Pontife Romain.

    Grâces soient donc rendues à l’Emmanuel qui n’a pas voulu nous laisser orphelins, mais qui, avant de retourner dans les cieux, a daigné nous assurer, jusqu’à la consommation des siècles, un Père et un Pasteur. La veille de sa Passion, voulant nous aimer jusqu’à la fin, il nous laissa son corps pour nourriture et son sang pour breuvage. Après sa glorieuse Résurrection, au moment de monter à la droite de son Père, ses Apôtres étant réunis autour de lui , il constitua son Église comme une immense bergerie, et il dit à Pierre : Pais mes brebis , pais mes agneaux. Par ce moyen, ô Christ, vous assuriez la perpétuité de cette Église ; vous établissiez dans son sein l’unité, qui seule pouvait la conserver et la défendre des ennemis du dehors et du dedans. Gloire à vous, architecte divin, qui avez bâti sur la Pierre ferme votre édifice immortel ! Les vents ont soufflé, les tempêtes se sont déchaînées, les flots ont battu avec rage ; mais la maison est demeurée debout, parce qu’elle était assise sur le roc. (MATTH. VII, 25.)

     Rome ! en ce jour où toute l’Église proclame ta gloire, et se félicite d’être bâtie sur ta Pierre, reçois les nouvelles promesses de notre amour, les nouveaux serments de notre fidélité. Toujours tu seras notre Mère et notre Maîtresse, notre guide et notre espérance. Ta foi sera à jamais la nôtre ; car quiconque n’est pas avec toi n’est pas avec Jésus-Christ. En toi tous les hommes sont frères, et tu n’es point pour nous une cité étrangère, ni ton Pontife un souverain étranger. Nous vivons par toi de la vie du cœur et de l’intelligence ; et tu nous prépares à habiter un jour cette autre cité dont tu es l’image, cette cité du ciel dont tu formes l’entrée.

    Bénissez, ô Prince des Apôtres, les brebis confiées à votre garde ; mais souvenez-vous de celles qui sont malheureusement sorties du bercail. Loin de vous, des nations entières que vous aviez élevées et civilisées par la main de vos successeurs, languissent, et ne sentent pas encore le malheur d’être éloignées du Pasteur. Le schisme glace et corrompt les unes ; l’hérésie dévore les autres. Sans le Christ visible dans son Vicaire, le Christianisme devient stérile et peu à peu s’anéantit. Les doctrines imprudentes qui tendent à amoindrir la somme des dons que le Seigneur a conférés à celui qui doit tenir sa place jusqu’au jour de l’éternité, ont trop longtemps desséché les cœurs de ceux qui les professaient; trop souvent elles les ont disposés à substituer le culte de César au service de Pierre. Guérissez tous ces maux, ô Pasteur suprême ! Accélérez le retour des nations séparées ; hâtez la chute de l’hérésie du seizième siècle ; ouvrez les bras à votre fille chérie, l’Église d’Angleterre: qu’elle refleurisse comme aux anciens jours. Ébranlez de plus en plus l’Allemagne et les royaumes du Nord ; que tous ces peuples sentent qu’il n’y a plus de salut pour la foi qu’à l’ombre de votre Chaire. Renversez le colosse monstrueux du Septentrion, qui pèse à la fois sur l’Europe et sur l’Asie, et déracine partout la vraie religion de votre Maître. Rappelez l’Orient à son antique fidélité ; qu’il revoie, après une si longue éclipse, ses Sièges Patriarcaux se relever dans l’unité de la soumission à l’unique Siège Apostolique.

    Nous enfin qui, par la miséricorde divine et par l’effet de votre paternelle tendresse, sommes demeurés fidèles , conservez-nous dans la foi Romaine, dans l’obéissance à votre successeur. Instruisez-nous des mystères qui vous ont été confiés ; révélez-nous ce que le Père céleste vous a révélé à vous-même. Montrez-nous Jésus, votre Maître ; conduisez-nous à son berceau, afin qu’à votre exemple, et sans être scandalisés de ses abaissements, nous ayons le bonheur de lui dire comme vous : Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant!

 

XIX JANVIER. SAINT CANUT, ROI ET MARTYR.

    Les Rois Mages, comme nous l’avons dit, ont été suivis, à la crèche du Sauveur, par les saints Rois chrétiens ; il est juste que ceux-ci soient représentés sur le Cycle, dans cette saison consacrée au mystère de sa Naissance. Parmi les saints Rois que donna en si grand nombre à l’Église et à la société européenne le onzième siècle, si fécond en toutes sortes de merveilles catholiques, Canut IV, sur le trône de Danemark, se distingue entre les autres par l’auréole du martyre. Propagateur zélé de la foi du Christ, législateur habile, guerrier intrépide, pieux et aumônier, il eut tous les genres de gloire d’un prince chrétien. Son zèle pour l’Église, dont les droits alors étaient en même temps ceux des peuples, fut le prétexte de sa mort violente ; et il expira, dans une sédition, avec le caractère sublime d’une victime immolée pour sa nation. Son offrande au Roi nouveau-né fut l’offrande du sang ; et il échangea la couronne périssable pour cette autre couronne dont l’Église orne le front de ses martyrs, et qui ne se fane jamais. Les annales du Danemark, au onzième siècle, sont peu familières à la plupart des habitants de la terre ; mais l’honneur qu’a eu cette contrée de posséder un Roi martyr est connu dans toute l’étendue de l’Église, et l’Église habite le monde entier. Cette puissance de l’Épouse de Jésus-Christ pour honorer le nom et les mérites des serviteurs et des     amis de Dieu, est un des plus grands spectacles qui soient sous le ciel ; car les noms qu’elle proclame deviennent immortels chez les hommes, qu’ils aient été portés par des rois, ou qu’ils n’aient servi qu’à distinguer les derniers de ses enfants.

    Nous lirons maintenant la vie du saint Roi dans le récit que nous présentent les Leçons de son Office.

Canutus Quartus, Suenonis Esthritii Danorum regis filius, fide, pietate et morum honestate conspicuus, eximiae sanctitatis a teneris annis specimen dedit. Paternum sceptrum summa omnium acclamatione adeptus, religioni promovendae sedulo incumbere, Ecclesias redditibus augere, et pretiosa supellectili ornare coepit. Tum zelo propagandae fidei succensus, barbara regna justo certamine aggressus, devictas subditasque nationes christianae legi subjugavit. Victoriis autem plurimis gloriosus, et divitiis auctus, regale diadema ad Christi crucifixi pedes abjecit, se et regnum illi subjiciens qui Rex regum est et Dominus dominantium. Corpus suum jejuniis, ciliciis, et flagellis castigavit. In oratione et contemplatione assiduus, erga pauperes profusus, erga omnes beneficus semper fuit, nec unquam a justitiae, divinaeque legis semita deflexit.

His aliisque virtutibus imbutus, ad supremum perfectionis apicem sanctus Rex properabat. Accidit autem, ut Angliae regnum a Wilhelmo Normannorum duce formidabili exercitu invaderetur; Anglis vero Danorum opem implorantibus, cum succurrere rex decrevisset, belli expeditionem Olao fratri commisit, qui regnandi cupiditate illectus, arma vertit in regis perniciem, militibus et populo contra illum concitatis. Nec defuerunt rebellioni fomenta; cum enim rex editis legibus decimas Ecclesiis solvi, Dei et Ecclesiae praecepta servari, transgressores puniri sanxisset ; plerique perversi ac scelerati homines exacerbati, primum quidem tumultuari, tum plebem commovere, ac tandem sanctissimo regi necem moliri coeperunt.

Sciens igitur rex futurorum praescius, mortem sibi propter justitiam imminere; ea praenuntiata, ad Ecclesiam sancti Albani martyris Othoniae tanquam ad locum certaminis profectus est, et Sacramentis munitus, agonem suum Domino commendabat. Mox ibi adveniens conjuratorum multitudo, Ecclesia ignem admovere, fores confringere, et in eam irrumpere tentarunt. Quod cum perficere non possent, ad fenestras accedentes, saxa et sagittas in sanctum Regem, flexis genibus pro inimicis orantem, magno impetu jaculari non cessarunt, donec lapidum et telorum ictibus, ac tandem lancea confossus, glorioso martyrio ante altare, extensis brachiis procumbens coronatus est, sedente in Apostolico throno Gregorio Septimo. Multis postea miraculis Martyrem suum illustravit Deus : nam gravi penuria et diversis calamitatibus oppressa Dania, patrati sacrilegii poenas luit. Plures etiam varus languoribus afflicti, ad ejus tumulum remedium et incolumitatem consecuti sunt ; cumque regina sacrum ejus corpus noctu clam surripere, et alio transferre conaretur, emisso caelitus ingenti splendore perterrita, a proposito cessavit.

 

    Canut IV, fils de Suénon Esthritius, roi de Danemark, fut illustre par sa foi, sa piété et la pureté de ses mœurs ; et, dès ses plus tendres années, il donna des marques d’une excellente sainteté. Ayant pris le sceptre de ses pères aux acclamations de tout son peuple, il s’employa avec ardeur aux progrès de la religion ; il augmenta les revenus des églises, et les enrichit de meubles précieux. Embrasé de zèle pour la propagation de la foi, il attaqua, mais par une guerre juste, les peuples barbares, et, les ayant vaincus et domptés, il les soumit à la loi chrétienne. Devenu glorieux par un grand nombre de victoires, et plus opulent que jamais, il déposa son diadème royal aux pieds du Christ crucifié, soumettant ainsi sa personne et son royaume à Celui qui est le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs. Il châtiait son corps par les jeûnes, les cilices et les disciplines. Assidu à la prière et à la contemplation, prodigue envers les pauvres, bienfaisant pour tous, jamais il ne s’écarta du sentier de la justice et de la loi divine.

    Par la pratique de ces vertus et de beaucoup d’autres, le saint roi marchait à grands pas vers le sommet de la perfection. Or, il arriva que Guillaume, duc de Normandie, ayant envahi l’Angleterre avec une armée formidable, les Anglais implorèrent l’aide des Danois. Canut, ayant résolu de venir à leur secours, confia l’expédition à son frère Olaus. Celui-ci, poussé du désir de régner, tourna ses armes contre le roi, après avoir excité contre lui les soldats et le peuple. Il ne manqua pas de prétextes pour fomenter la rébellion ; car le roi ayant publié des lois pour obliger ses sujets de payer les dîmes aux églises, et de garder les préceptes de Dieu et de l’Église, et porté des peines contre les transgresseurs, un grand nombre d’hommes pervers et criminels murmurèrent d’abord, puis soulevèrent le peuple, et tramèrent enfin la mort du saint roi.

    Canut, sachant, par la connaissance qu’il avait de l’avenir, qu’il devait bientôt mourir pour la justice, ayant même prédit le jour de son trépas, se rendit à l’église de saint Alban, Martyr, à Odensée, comme au heu destiné pour son combat, et, s’étant muni des sacrements, il recommanda sa fin au Seigneur. Bientôt la multitude des conjurés arriva ; ils s’efforcèrent de mettre le feu à l’église, d’en briser les portes et de l’envahir. Mais, n’en ayant pu venir à bout, ils s’approchèrent des fenêtres et ne cessèrent de lancer, avec acharnement, des cailloux et des flèches sur le saint Roi, qui priait, à genoux, pour ses ennemis. Accablé sous les pierres et sous les dards, et percé enfin d’une lance, il tomba, les bras étendus, devant l’autel, et reçut la couronne d’un glorieux martyre, au temps où Grégoire VII occupait le trône apostolique. Dieu illustra bientôt son martyr par de nombreux miracles ; car le Danemark fut puni de ce meurtre sacrilège par une grande famine, et par diverses calamités. Beaucoup de personnes tourmentées de diverses maladies reçurent la guérison et la santé au tombeau du saint Roi. Une nuit que la Reine voulut enlever secrètement son corps pour le transporter ailleurs, il parut du ciel tout à coup une grande splendeur qui l’épouvanta, et lui fit abandonner son entreprise.

 

    Le Soleil de justice s’était déjà levé sur votre contrée, ô saint Roi, et tout votre bonheur était de voir ses rayons illuminer votre peuple. Comme les Mages de l’Orient, vous aimiez à déposer votre couronne aux pieds de l’Emmanuel; et, un jour, vous avez offert jusqu’à votre vie pour son service et pour celui de son Église. Mais votre peuple n’était pas digne de vous ; il répandit votre sang, comme l’ingrat Israël versera le sang du Juste qui nous est né, et dont nous honorons, en ces jours, l’aimable enfance. Cette mort violente que vous avez rendue profitable à votre peuple, en l’offrant pour ses péchés, offrez-la encore pour le royaume que vous avez illustré. Depuis longtemps, le Danemark a oublié la vraie foi ; priez, afin qu’il la recouvre bientôt. Obtenez pour les princes qui gouvernent les Etats chrétiens, la fidélité à leurs devoirs, le zèle de la justice, et le respect de la liberté de l’Église. Demandez aussi pour nous au divin Enfant le dévouement dont vous étiez animé pour sa gloire ; et si nous n’avons pas, comme vous, une couronne à mettre à ses pieds, aidez-nous à lui soumettre nos cœurs.

 

XX JANVIER. SAINT FABIEN, PAPE ET MARTYR, ET SAINT SÉBASTIEN, MARTYR.

    Deux grands Martyrs partagent , sur le Cycle, les honneurs de cette journée : l’un, Pontife de l’Église de Rome ; l’autre, l’un des fidèles de cette Église-Mère. Fabien reçut la couronne du martyre l’an 25o, sous la persécution de Décius ; la persécution de Dioclétien couronna Sébastien en 288. Nous considérerons séparément les mérites de ces deux athlètes du Christ.

    A l’exemple de ses prédécesseurs, saint Clément et saint Anthéros, le saint Pape Fabien prit un soin particulier de faire rédiger les Actes des Martyrs ; mais la persécution de Dioclétien, qui nous a privés d’un si grand nombre de ces précieux monuments condamnés aux flammes par les Édits impériaux, nous a ravi le récit des souffrances et du martyre de notre saint Pontife. Quelques traits seulement de sa vie pastorale sont arrivés jusqu’à nous ; mais nous pouvons prendre une idée de ses vertus, par l’éloge que fait de lui saint Cyprien, qui l’appelle un homme incomparable, dans une Lettre qu’il écrit au Pape saint Corneille , successeur de Fabien. L’évêque de Carthage célèbre aussi la pureté et la sainteté de la vie du saint Pontife, qui domina d’un front tranquille les orages dont l’Église fut agitée de son temps. On aime à contempler cette tête calme et vénérable sur laquelle une colombe alla se reposer, pour désigner dans Fabien le successeur de Pierre, le jour où le peuple et le clergé de Rome étaient réunis pour l’élection d’un Pontife, après le martyre d’Anthéros. Ce rapport avec le Christ désigné pour le Fils de Dieu, dans les eaux du Jourdain, par la divine colombe, rend plus sacré encore le touchant caractère de Fabien. Dépositaire de la puissance de régénération qui réside dans les eaux depuis le baptême du Christ, il eut à cœur la propagation du Christianisme; et parmi les Évêques qu’il sacra pour annoncer la foi en divers lieux, l’Église des Gaules en reconnaît plusieurs pour ses principaux fondateurs.

    Nous insérons immédiatement le court récit des Actes de saint Fabien, tel qu’il est consigné dans la Liturgie.

Fabianus Romanus a Maximino usque ad Decium regens Ecclesiam, septem Diaconis regiones divisit, qui pauperum curam haberent. Totidem Subdiaconos creavit, qui res gestas Martyrum a septem Notariis scriptas colligerent. Idem statuit, ut quotannis Feria quinta in Coena Domini, vetere combusto, Chrisma renovaretur. Denique decimotertio kalendas Februarii in persecutione Decii martyrio coronatus, in coemeterio Callisti via Appia sepelitur, cum sedisset annos quindecim, dies quatuor. Hic fecit Ordinationes quinque mense Decembri, quibus creavit Presbyteros viginti duos, Diaconos septem, Episcopos per diversa loca undecim.

 

    Fabien, Romain de naissance, gouverna l’Église depuis Maximin jusqu’à Décius. Il divisa la ville entre sept Diacres qu’il chargea du soin des pauvres. Il créa aussi sept Sous-Diacres, pour recueillir les Actes des Martyrs qui étaient écrits par les sept Notaires. Il statua également que, tous les ans, au jour de la Cène du Seigneur, on renouvellerait le saint Chrême, après avoir brûlé l’ancien. Enfin, le treize des calendes de février, il reçut la couronne du martyre, dans la persécution de Décius, et fut enseveli au cimetière de Calliste, sur la voie Appienne, ayant siégé quinze ans et quatre jours. Il fit cinq ordinations au mois de décembre, et il créa vingt-deux Prêtres, sept Diacres, et onze Évêques pour divers lieux.

    Ainsi se sont écoulés les jours de votre Pontificat, longs et orageux, ô Fabien ! Mais, pressentant l’avenir de paix que Dieu réservait à son Église, vous ne vouliez pas que les grands exemples de l’âge des Martyrs fussent perdus pour les siècles futurs, et votre sollicitude veillait à leur conservation. Les flammes nous ont ravi une grande partie des trésors que vous aviez amassés pour nous; à peine pouvons-nous formuler quelques détails de votre propre vie ; mais nous en savons assez pour louer Dieu de vous avoir choisi dans ces temps difficiles, et pour célébrer aujourd’hui le glorieux triomphe que remporta votre constance. La colombe qui vous désignait comme l’élu du ciel, se reposant sur votre tête, vous marquait comme le Christ visible de la terre ; elle vous dévouait aux sollicitudes et au martyre ; elle avertissait l’Église entière de vous reconnaître et de vous écouter. Vous donc, ô saint Pontife, qui avez eu ce trait de ressemblance avec l’Emmanuel dans le mystère de l’Épiphanie, priez-le pour nous afin qu’il daigne se manifester de plus en plus à nos esprits et à nos cœurs. Obtenez-nous de lui cette docilité à sa grâce, cette dépendance d’amour à l’égard de ses moindres volontés, ce détachement de toutes choses, qui furent l’élément continuel de votre vie, au milieu de cette tourmente qui menaça, durant quinze années, de vous engloutir. Enfin un dernier tourbillon vous enleva, calme et préparé, pour vous porter , par le martyre, jusque dans le sein de Celui qui avait déjà accueilli un si grand nombre de vos brebis. Nous aussi, nous attendons la vague qui doit nous détacher de la grève, et nous pousser jusqu’au ciel ; demandez, ô Pasteur, qu’elle nous trouve prêts. Si l’amour du divin Enfant vit en nous, si nous imitons, comme vous, ô Fabien, la simplicité de la colombe, notre voie est sûre. Nous offrons nos cœurs ; hâtez-vous de les préparer.

 

    Après les glorieux Apôtres Pierre et Paul, qui font sa principale gloire, Rome inscrit en tête de ses fastes ses deux plus vaillants martyrs, Laurent et Sébastien, et ses deux plus illustres vierges, Cécile et Agnès. Or, voici que la partie actuelle du Cycle réclame, pour faire honneur au Christ naissant, une partie de cette noble cour. Laurent et Cécile paraîtront à leur tour pour accompagner d’autres mystères ; aujourd’hui, l’invincible chef de la cohorte prétorienne, Sébastien, est appelé à faire son service près de l’Emmanuel; demain, Agnès, douce comme l’agneau, intrépide comme le lion, sera admise auprès de l’Époux divin qu’elle a préféré à tout.

    Le caractère chevaleresque de Sébastien offre plusieurs traits de ressemblance avec celui du grand Archidiacre : l’un dans le sanctuaire, l’autre dans le siècle, ont défié avec un mâle courage les tortures et la mort. A moitié rôti, Laurent défie le tyran de le retourner de l’autre côté ; Sébastien, tout hérissé de flèches meurtrières, n’a pas plutôt senti se cicatriser ses plaies, qu’il court se présenter devant Dioclétien, et appelle un nouveau martyre. Mais nous n’avons à nous occuper aujourd’hui que de Sébastien.

    Qu’on se figure un jeune homme, s’arrachant à tous les liens qui le retenaient à Milan sa patrie, par le seul motif que la persécution n’y sévit pas avec assez de rigueur, tandis que la tempête, à Rome, est dans toute sa violence. Il tremble pour la constance des Chrétiens ; mais il sait que, plus d’une fois, les soldats du Christ, couverts de l’armure des soldats de César, se sont introduits dans les prisons, et ont ranimé le courage des confesseurs. C’est la mission qu’il ambitionne, en attendant le jour où il pourra lui-même saisir la palme. Il vient donc soutenir ceux que les larmes de leurs parents avaient ébranlés ; les geôliers même, cédant à l’empire de sa foi et de ses miracles, affrontent le martyre, et jusqu’à un magistrat romain demande à se faire instruire de la doctrine qui donne tant de puissance aux hommes. Comblé des marques de la faveur de Dioclétien et de Maximien-Hercule, Sébastien dispose dans Rome d’une influence si salutaire pour le Christianisme, que le saint pape Caïus le proclame le Défenseur de l’Église.

    Après avoir envoyé au ciel d’innombrables martyrs, le héros obtient enfin la couronne pour laquelle il soupirait. Par sa courageuse confession il encourt la disgrâce de Dioclétien, auquel il préfère l’Empereur céleste qu’il avait servi uniquement sous le casque et la chlamyde. Il est livré aux archers de Mauritanie qui le dépouillent, l’enchaînent et le percent de leurs flèches. Si les pieux soins d’Irène le rappellent à la vie, c’est pour expirer sous les coups, dans un hippodrome attenant au palais des Césars.

    Tels sont les soldats de notre Roi nouveau-né ; mais avec quelle recherche sa munificence les honore ! Rome chrétienne, capitale de l’Église, s’élève sur sept Basiliques principales, comme l’ancienne Rome sur sept collines ; le nom et la tombe de Sébastien décorent l’un de ces sept sanctuaires. Hors les murs de la ville éternelle, sur la voie Appienne, la Basilique de Sébastien est assise dans la solitude ; elle garde le corps du pieux Martyr et Pontife Fabien ; mais les premiers honneurs de ce temple sont pour l’illustre chef de la milice prétorienne, qui avait voulu être enseveli dans ce lieu, comme un fidèle serviteur, près du puits au fond duquel furent cachés plusieurs années les corps des saints Apôtres, quand il fallut les soustraire aux recherches des persécuteurs.

    En retour du zèle de saint Sébastien pour les âmes des fidèles, qu’il désira tant préserver de la contagion du paganisme, Dieu lui a donné d’être l’intercesseur du peuple chrétien contre le fléau de la peste. Ce pouvoir du saint Martyr a été éprouvé, dès l’an 680, à Rome, sous le pontificat de saint Agathon.

    Nous donnons maintenant la Légende du glorieux Martyr, tirée des Offices de l’Église :

    Sebastianus ex patre Narbonensi, matre Mediolanensi natus, ob generis nobilitatem et virtutem Diocletiano carus fuit. Dux prima cohortis, christianos, quorum fidem clam colebat, opera et facultatibus adjuvabat; et qui ex eis tormentorum vim reformidare videbantur, cohortatione sic confirmabat, ut pro Jesu Christo multi se ultro tortoribus offerrent. In illis fuere Marcus et Marcellianus fratres, qui Roma in custodia erant apud Nicostratum : cujus uxor Zoe vocem, quam amiserat, Sebastiani oratione recuperavit. Quibus Diocletiano delatis, Sebastianum accersit, et vehementius objurgatum, omnibus artificiis a Christi fide conatur avertere. Sed cum nihil nec pollicendo, nec terrendo proficeret, ad palum alligatum sagittis configi jubet.

Quem omnium opinione mortuum, noctu sancta mulier Irene sepeliendi gratia jussit auferri: sed vivum repertum, domi suae curavit. Itaque paulo post confirmata valetudine, Diocletiano obviam factus, ejus impietatem liberius accusavit. Cujus aspectu cum ille primum obstupuisset, quod mortuum crederet, rei novitate et acri Sebastiani reprehensione excandescens, eum tamdiu virgis caedi imperavit, donec animam Deo redderet. Ejus corpus in cloacam dejectum, Lucina a Sebastiano in somnis admonita, ubi esset, et quo loco humari vellet, ad Catacumbas sepelivit, ubi sancti Sebastiani nomine celebris Ecclesia est aedificata.

 

Sébastien, dont le père était originaire de Narbonne, et la mère de Milan, fut aimé de Dioclétien, à cause de la noblesse de sa naissance et pour sa vertu. Étant chef de la première cohorte, il aidait de ses services et de ses biens les chrétiens dont il professait secrètement la foi ; et ceux qu’il voyait trembler devant la violence des tourments, les relevait tellement par ses exhortations, qu’un grand nombre se livrèrent d’eux-mêmes aux bourreaux pour le nom de Jésus-Christ. De ce nombre furent deux frères, Marc et Marcellien, qui étaient prisonniers à Rome, chez Nicostrate, dont la femme, nommée Zoé, recouvra, par la prière de Sébastien, la parole qu’elle avait perdue. A cette nouvelle, Dioclétien manda Sébastien, et après l’avoir réprimandé fortement, il s’efforça, par tous les artifices, de le détourner de la foi du Christ. Mais, voyant l’inutilité de ses promesses et de ses menaces, il le condamna à être lié à un poteau et percé de flèches.

    Tout le monde le croyant mort, une sainte femme, nommée Irène, fit enlever son corps pendant la nuit pour lui donner la sépulture ; mais elle le trouva vivant encore, et le cacha dans sa maison pour le guérir. Quelque temps après, comme il avait recouvré la santé, il rencontra Dioclétien, auquel il reprocha plus librement encore son impiété. A sa vue, l’Empereur fut d’abord frappé d’étonnement, car il le croyait mort ; mais bientôt la nouveauté de ce prodige et les reproches sévères que lui faisait Sébastien enflammèrent tellement sa colère, qu’il le fit battre de verges jusqu’à ce qu’il rendit son âme à Dieu. Son corps fut jeté dans un cloaque ; mais Eucine fut avertie en songe, par Sébastien lui-même, du lieu où était son corps, et de l’endroit où il voulait être inhumé. Lucine l’ensevelit donc aux Catacombes, où l’on éleva depuis une célèbre Église sous le nom de Saint-Sébastien.

 

    Les anciens livres liturgiques contiennent de nombreuses pièces en l’honneur de saint Sébastien ; nous donnerons seulement l’Hymne suivante, qui appartient au Bréviaire Ambrosien :

    HYMNE

Sebastiani Martyris, Concivis almi, supplices Diem sacratam vocibus Canamus omnes debitis.

Athleta Christi nobilis, Ardens amore praelii, Linquit tepentem patriam, Pugnamque Romae festinat.

Hic cultor alti dogmatis, Virtute plenus coelica, Idola damnans, inclyti Trophaea sperat martyris.

Loris revinctus plurimis; Qua stipes ingens tollitur, Vibrata tela suscipit

Umbone nudo pectoris.

Fit silva corpus ferrea; Sed aere mens constantior Ut molle ferrum despicit : Ferrum precatur, saeviat.

Manantis unda sanguinis Exsangue corpus nunciat; Sed casta nocte femina Plagas tumentes recreat.

Coeleste robur militi Adacta praebent vulnera; Rursum tyrannum provocans,

Exspirat inter vulnera.

Nunc coeli in arce considens,

Bellator o fortissime, Luem fugando, civium Tuere clemens corpora.

Patri, simulque Filio, Tibique, Sancte Spiritus, Sicut fuit, sit jugiter

Saeclum per omne gloria. Amen.

 

    En ce jour dédié à l’honneur de Sébastien Martyr, notre concitoyen illustre, rendons-lui gloire dans nos chants unanimes.

    Ce noble athlète du Christ, plein de l’ardeur du combat, abandonne sa patrie, qui pour lui a moins de dangers, et vient dans Rome affronter la lutte.

    C’est là que, sectateur d’une doctrine sublime, repoussant l’idolâtrie, il aspire aux trophées d’un glorieux martyre.

    Des nœuds multipliés l’enchaînent au tronc d’un arbre ; c’est là que sa poitrine, comme un bouclier suspendu, sert de but aux traits des archers.

    Les flèches se réunissent sur son corps comme une forêt ; mais son âme, plus ferme que l’airain, insulte à la mollesse du fer, et demande à ce fer d’être plus meurtrier.

    A voir le sang qui baigne le corps du Martyr, on croirait qu’il a expiré ; mais une chaste femme est venue panser ces plaies enflammées.

    Ces blessures profondes inspirent un courage céleste au soldat du Christ ; il va provoquer encore le tyran, et bientôt il expire sous les coups meurtriers.

    Maintenant, assis dans les hauteurs du ciel, vaillant guerrier ! éloignez la peste, et gardez même les corps de vos concitoyens.

    Au Père, au Fils, et à vous, Esprit-Saint, comme toujours, soit à jamais gloire dans tous les siècles.     Amen.

 

    Cette Oraison se lit au Missel Gothique :

    ORATIO.

Deus, qui per beatissimum Sebastianum Martyrem tuum, tuorum fidelium animos roborasti: dum tibi ilium latentem sub chlamyde terrena imperii, militem perfectum exhibuisti, fac nos semper in tuis laudibus militare : os nostrum arma documento justitiae: cor illustra tuae dilectionis amore, atque carnem nostram erutam libidine clavis tuae crucis adfige.

 

    O Dieu qui, par votre très heureux Martyr Sébastien, avez fortifié les cœurs de vos fidèles, et sous la chlamyde d’un empire terrestre, l’avez rendu un soldat parfait de votre Nom; accordez-nous de militer constamment pour votre gloire; armez notre bouche des enseignements de votre justice, éclairez notre cœur par le charme de votre amour, et, arrachant notre chair aux passions, fixez-la par les clous de votre croix. Amen.

 

    Vaillant soldat de l’Emmanuel ! vous vous reposez maintenant à ses pieds. Vos blessures sont guéries, et vos palmes sont toujours verdoyantes. Du haut du ciel, jetez les regards sur la chrétienté qui applaudit à vos triomphes. A cette époque de l’année, vous nous apparaissez comme le gardien fidèle du berceau de l’Enfant divin; l’emploi que vous remplissiez à la cour des princes de la terre, vous l’exercez maintenant dans le palais du Roi des rois. Daignez y introduire et y protéger nos vœux et nos prières.

    Avec quelle faveur l’Emmanuel écoutera vos requêtes, lui que vous avez aimé d’un si invincible amour ! Dans l’ardeur de verser votre sang pour son service, un théâtre vulgaire ne vous suffisait pas ; il vous fallait Rome, cette Babylone enivrée du sang des Martyrs, comme parle saint Jean. Mais vous ne vouliez pas cueillir seulement une palme, et monter en hâte dans les cieux ; votre zèle pour vos frères vous rendait inquiet sur leur constance. Vous aimiez à pénétrer dans les cachots où ils rentraient tout brisés par les tortures; et vous veniez raffermir entre leurs mains la palme chancelante. On eût dit que vous aviez reçu l’ordre de former la milice prétorienne du Roi céleste, et que vous ne deviez entrer au ciel que dans la société des guerriers choisis par vous pour la garde de sa personne.

    Enfin, le moment est venu où vous devez songer à votre propre couronne ; l’heure de la confession a sonné. Mais, pour un athlète comme vous, ô Sébastien, un martyre unique ne suffit pas. En vain les archers ont épuisé leurs carquois sur vos membres ; la vie est restée en vous tout entière ; et la victime demeure aussi tout entière pour une seconde immolation. Tels furent les chrétiens du premier âge, et nous sommes leurs fils.

    Donc, ô guerrier du Seigneur, considérez l’extrême faiblesse de nos cœurs où languit l’amour du Christ; prenez pitié de vos derniers descendants. Tout nous effraie, tout nous abat, et trop souvent nous sommes, même à notre insu, les ennemis de la croix. Nous oublions trop souvent que nous ne pouvons habiter avec les Martyrs, si nos cœurs ne sont pas généreux comme le fut le cœur des Martyrs. Nous sommes lâches dans la lutte avec le monde et ses pompes, avec les penchants de notre cœur et l’attrait des sens ; et quand nous avons fait avec Dieu une paix facile, scellée du gage de son amour, nous croyons qu’il ne nous reste plus qu’à cheminer doucement vers le ciel, sans épreuves et sans sacrifices volontaires. Arrachez-nous à de telles illusions, ô Sébastien ! réveillez-nous de notre sommeil ; et pour cela ranimez l’amour qui dort dans nos cœurs.

    Défendez-nous delà contagion de l’exemple, et de l’envahissement des maximes mondaines qui se glissent sous un faux air de christianisme. Rendez nous ardents pour notre sanctification, vigilants sur nos inclinations, zélés pour le salut de nos frères, amis de la croix, et détachés de notre corps. Par ces flèches qui ont percé vos membres généreux, éloignez de nous les traits que l’ennemi nous lance dans l’ombre.

    Armez-nous, ô soldat du Christ, de l’armure céleste que nous décrit le grand Apôtre dans sa Lettre aux Éphésiens ; placez sur notre cœur la cuirasse de la justice, qui le défendra contre le péché ; couvrez notre tête du casque du salut, c’est-à-dire de l’espérance des biens futurs, espérance éloignée également de l’inquiétude et de la présomption ; placez à notre bras le bouclier de la foi, dur comme le diamant, et contre lequel viendront se briser tous les traits de l’ennemi qui voudrait égarer notre esprit pour séduire notre cœur; enfin, mettez à notre main le glaive de la parole de Dieu, par lequel nous dissiperons toutes les erreurs et renverserons tous les vices ; car le ciel et la terre passent, et la Parole de Dieu reste, comme notre règle et notre espérance.

    Défenseur de l’Église, ainsi appelé par la bouche d’un saint Pape Martyr, levez votre épée pour la défendre encore. Abattez ses ennemis, dissipez leurs plans perfides ; donnez-nous cette paix que l’Église goûte si rarement, et durant laquelle elle se prépare à de nouveaux combats. Bénissez les armes chrétiennes, au jour où nous aurions à lutter contre les ennemis extérieurs. Protégez Rome qui honore votre tombeau ; sauvez la France, qui se glorifia longtemps de posséder une partie de vos sacrés ossements. Éloignez de nous les fléaux de la peste et les maladies contagieuses; écoutez la voix de ceux qui, chaque année, vous implorent pour la conservation des animaux que le Seigneur a donnés à l’homme pour l’aider dans ses labeurs. Enfin, par vos prières, assurez-nous le repos de la vie présente, mais surtout les biens de l’éternité.

 

XXI JANVIER. SAINTE AGNÈS, VIERGE ET MARTYRE.

    Nous n’avons pas épuisé encore la splendide constellation de Martyrs qui se rencontre en ces jours sur le Cycle. Hier, Sébastien ; demain, Vincent, qui porte la victoire jusque dans son nom. Entre ces deux fortes palmes apparaît aujourd’hui, tressée de lis et de roses, la gracieuse couronne d’Agnès. C’est à une enfant de treize ans que l’Emmanuel a donné ce mâle courage du martyre, qui l’a fait marcher dans l’arène d’un pas aussi ferme que le vaillant chef de la cohorte prétorienne et que l’intrépide Diacre de Sarragosse. S’ils sont les soldats du Christ, elle en est la chaste amante. Tels sont les triomphes du Fils de Marie. A peine s’est-il manifesté au monde, que tous les nobles cœurs volent vers lui, selon la parole qu’il a dite: « Où sera le corps, les aigles se rassembleront. » (MATTH. XXIV, 28.)

    Fruit admirable de la virginité de sa Mère, qui a mis en honneur la fécondité de l’âme, bien au-dessus de la fécondité des corps, et ouvert une voie ineffable par laquelle les âmes choisies s’élancent rapidement jusqu’au divin Soleil, dont leur regard épuré contemple, sans nuage, les rayons; car il a dit aussi: « Heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu’ils verront Dieu. » (MATTH. V, 8.)

    Gloire immortelle de l’Église catholique, qui, seule, possède en son sein le don de la virginité, principe de tous les dévouements, parce que la virginité procède uniquement de l’amour! Honneur sublime pour Rome chrétienne d’avoir produit Agnès, cet ange de la terre, devant laquelle pâlissent ces anciennes Vestales, dont la virginité comblée de faveurs et de richesses ne fut jamais éprouvée par le fer ni le feu !

    Quelle gloire est comparable à celle de cette enfant de treize ans, dont le nom retentira jusqu’à la fin des siècles dans le Canon sacré du Sacrifice universel ! La trace de ses pas innocents, après tant de siècles, est empreinte encore dans la ville sainte. Ici, sur l’ancien Cirque Agonal, un temple somptueux s’élève avec sa riche coupole, et donne entrée sous ces voûtes jadis souillées par la prostitution, maintenant tout embaumées des parfums de la virginité d’Agnès. Plus loin, sur la voie Nomentane, hors des remparts de Rome, une élégante Basilique, bâtie par Constantin, garde, sous un autel revêtu de pierres précieuses, le chaste corps de la vierge. Sous terre, autour de la Basilique, commencent et s’étendent de vastes cryptes, au centre desquelles Agnès reposa jusqu’au jour de la paix, et où dormirent, comme sa garde d’honneur, des milliers de Martyrs.

    Nous ne devons pas taire non plus le plus gracieux hommage que rend, chaque année, la sainte Église Romaine à notre illustre Vierge, au jour de sa fête. Deux agneaux sont placés sur l’autel de la Basilique Nomentane, rappelant à la fois la mansuétude du divin Agneau et la douceur d’Agnès. Après qu’ils ont été bénis par l’Abbé des Chanoines réguliers qui desservent cette église, ils sont conduits ensuite dans un monastère de vierges consacrées au Seigneur, qui les élèvent avec soin ; et leur laine sert à tisser les Pallium que le Pontife suprême doit envoyer, comme signe essentiel de leur juridiction, à tous les Patriarches et Métropolitains du monde catholique. Ainsi le simple ornement de laine que ces Prélats doivent porter sur leurs épaules comme symbole de la brebis du bon Pasteur, et que le Pontife Romain prend sur le tombeau même de saint Pierre pour le leur adresser, va porter jusqu’aux extrémités de l’Église, dans une union sublime, le double sentiment de la vigueur du Prince des Apôtres et de la douceur virginale d’Agnès.

    Nous donnerons maintenant les admirables pages que saint Ambroise, dans son livre des Vierges, a consacrées à la louange de sainte Agnès. L’Église en lit la plus grande partie dans l’Office d’aujourd’hui ; et la vierge du Christ ne pouvait désirer un plus aimable panégyriste que le grand évêque de Milan, le plus éloquent des Pères sur la virginité, et le plus persuasif; car l’histoire nous apprend que, dans les villes où il prêchait, les mères renfermaient leurs filles, dans la crainte que les attrayantes paroles du prélat n’allumassent en elles un si ardent amour du Christ, qu’on les vît renoncer à tout hymen terrestre.

    « Ayant à écrire un livre de la Virginité, dit le grand évêque, je m’estime heureux de l’ouvrir par l’éloge de la vierge dont la solennité nous réunit. C’est aujourd’hui la fête d’une Vierge : recherchons la pureté. C’est aujourd’hui la fête d’une Martyre : immolons des victimes. C’est aujourd’hui la fête de sainte Agnès : que les hommes soient dans l’admiration, que les enfants ne perdent pas courage, que les épouses considèrent avec étonnement, que les vierges imitent. Mais comment pourrons-nous parler dignement de celle dont le nom même renferme l’éloge ? Son zèle a été au-dessus de son âge, sa vertu au-dessus de la nature; en sorte que son nom ne semble pas un nom humain, mais plutôt un oracle qui présageait son martyre. » Le saint Docteur fait ici allusion au mot agneau, dont on peut dériver le nom d’Agnès. Il le considère ensuite comme formé du mot grec agnos, qui signifie pur, et continue ainsi son discours :

    « Le nom de cette vierge est aussi un titre de pureté : j’ai donc à la célébrer et comme Martyre et comme Vierge. C’est une louange abondante que celle que l’on n’a pas besoin de chercher, et qui existe déjà par elle-même. Que le rhéteur se retire, que l’éloquence se taise ; un seul mot, son nom seul, loue Agnès. Que les vieillards, que les jeunes gens, que les enfants la chantent. Tous les hommes célèbrent cette Martyre; car ils ne peuvent dire son nom sans la louer.

    « On rapporte qu’elle avait treize ans quand elle souffrit le martyre. Cruauté détestable du tyran, qui n’épargne pas un âge si tendre ; mais, plus encore, merveilleuse puissance de la foi, qui trouve des témoins de cet âge ! Y avait-il place en un si petit corps pour les blessures? A peine le glaive trouvait-il sur cette enfant un lieu où frapper; et cependant Agnès avait en elle de quoi vaincre le glaive.

    « A cet âge, la jeune fille tremble au regard irrité de sa mère; une piqûre d’aiguille lui arrache des larmes, comme ferait une blessure. Intrépide entre les mains sanglantes des bourreaux, Agnès se tient immobile sous le fracas des lourdes chaînes qui l’écrasent ; ignorante encore de la mort, mais prête à mourir, elle présente tout son corps à la pointe du glaive d’un soldat furieux. La traîne-t-on, malgré elle, aux autels : elle tend les bras au Christ, à travers les feux du sacrifice ; et sa main forme, jusque sur les flammes sacrilèges, ce signe qui est le trophée du Seigneur victorieux. Son cou, ses deux mains, elle les passe dans les fers qu’on lui présente ; mais on n’en trouve pas qui puissent serrer des membres si petits.

    « Nouveau genre de martyre ! La Vierge n’a pas encore l’âge du supplice, et déjà elle est mûre pour la victoire ; elle n’est pas mûre pour le combat, et déjà elle est capable de la couronne ; elle avait contre elle le préjugé de son âge, et déjà elle est maîtresse en fait de vertu. L’épouse ne marche pas vers le lit nuptial avec autant de vitesse que cette Vierge qui s’avance, pleine de joie, d’un pas dégagé, vers le lieu de son supplice ; parée, non d’une chevelure artificieusement disposée, mais du Christ; couronnée, non de fleurs, mais de pureté.

    « Tous étaient en larmes ; elle seule ne pleure pas ; on s’étonne qu’elle prodigue si facilement une vie qu’elle n’a pas encore goûtée; qu’elle la sacrifie , comme si elle l’eût épuisée. Tous admirent qu’elle soit déjà le témoin de la divinité, à un âge où elle ne pourrait encore disposer d’elle-même. Sa parole n’aurait pas valeur dans la cause d’un mortel : on la croit aujourd’hui dans le témoignage qu’elle rend à Dieu. En effet, une force qui est au-dessus de la nature ne saurait venir que de l’auteur delà nature.

    « Quelles terreurs n’employa pas le juge pour l’intimider ! que de caresses pour la gagner ! Combien d’hommes la demandèrent pour épouse ! Elle s’écrie : La fiancée fait injure à l’époux, si elle se fait attendre. Celui-là m’aura seul, qui, le premier, m’a choisie. Que tardes-tu, bourreau ? Périsse ce corps que peuvent aimer des yeux que je n’agrée pas.

    « Elle se présente, elle prie, elle courbe la tête. Vous eussiez vu trembler le bourreau, comme si lui-même eût été condamné. Sa main était agitée, son visage était pâle sur le danger d’un a autre, pendant que la jeune fille voyait, sans crainte, son propre péril. Voici donc, dans une seule victime, un double martyre : l’un de chasteté, l’autre de religion. Agnès demeura vierge, et elle obtint le martyre. »

    L’Église Romaine chante aujourd’hui ces mélodieux Répons, dans lesquels Agnès exprime avec tant de charmes son naïf amour, et le bonheur qu’elle éprouve d’être fiancée au Christ. Ils sont formés de paroles tirées des anciens Actes de la martyre, longtemps attribués à saint Ambroise.

R. Dexteram meam et collum meum cinxit lapidibus pretiosis; tradidit auribus meis inaestimabiles margaritas: Et circumdedit me vernantibus atque coruscantibus gemmis. V. Posuit signum in faciem meam, ut nullum praeter eum amatorem admittam. * Et circumdedit me.

R. Amo Christum in cujus thalamum introibo, cujus Mater virgo est, cujus Pater feminam nescit, cujus mihi organa modulatis vocibus cantant : * Quem cum amavero, casta sum, cum tetigero, munda sum, cum accepero, virgo sum. Annulo fidei suae subarrhavit me, et immensis monilibus ornavit me: * Quem.

R. Mel et lac ex ejus ore suscepi, * Et sanguis ejus ornavit genas meas. V. Ostendit mihi thesauros incomparabiles, quos mihi se daturum repromisit. * Et sanguis.

R. Jam corpus ejus corpori meo sociatum est, et sanguis ejus ornavit genas meas: * Cujus Mater virgo est, cujus Pater feminam nescit. Ipsi sum desponsata cui Angeli serviunt, cu- jus pulchritudinem sol et luna mirantur. * Cujus Mater.

 

    R/. Mon Époux a orné de pierres précieuses et mon cou et ma main ; il a mis à mes oreilles des perles inestimables. * Et il m’a toute parée de pierres fines et éclatantes, V/. Il a imprimé sa marque sur mon visage, afin que je n’admette pas d’autre amant que lui. * Et il m’a toute parée.

    R/. J’aime le Christ, je serai l’épouse de Celui dont la Mère est vierge, de Celui que son Père a engendré spirituellement de Celui qui déjà fait retentir à mes oreilles ses harmonieux accords : * Si je l’aime, je suis chaste; si je le touche, je suis pure ; si je le possède, je suis vierge, V/. Il m’a donné un anneau pour gage de sa foi, et m’a parée d’un riche collier. * Si je l’aime.

    R/. J’ai aspiré le miel et le lait sur ses lèvres : * Et son sang colore mes joues, V/. Il m’a montré des trésors incomparables, dont il m’a promis la possession. * Et son sang.

    R/. Déjà, par l’aliment céleste, sa chair est unie à la mienne, et son sang colore mes joues : * C’est lui dont la Mère est vierge, lui que son Père a engendré spirituellement, V/. Je suis unie à Celui que servent les Anges, à Celui dont le soleil et la lune admirent la beauté. * C’est lui dont la Mère.

 

    Saint Ambroise a voulu chanter lui-même, dans cette Hymne gracieuse et délicate, le martyre de notre incomparable Vierge :

    HYMNE.

Agnes beatae virginis Natalis est, quo spiritum Coelo refudit debitum, Pio sacrata sanguine.

Matura martyrio fuit, Matura nondum nuptiis, Nutabat in viris fides, Cedebat et fessus senex.

Metu parentes territi Claustrum pudoris auxerant: Solvit fores custodiae    Fides teneri nescia.

Prodire quis nuptam putet. Sic laeta vultu ducitur,    Novas viro ferens opes, Dotata censu sanguinis.

Aras nefandi numinis Adolere tedis cogitur: Respondet: Haud tales faces Sumpsere Christi virgines.

Hic ignis exstinguit fidem, Haec flamma lumen eripit: Hic, hic ferite, ut profluo Cruore restinguam focos.

Percussa quam pompam tulit ? Nam veste se totam tegit, Curam pudoris praestitit, Ne quis retectam cerneret.

In morte vivebat pudor,Vultumque texerat manu ; Terram genuflexo petit,    Lapsu verecundo cadens.

Gloria tibi Domine, Gloria Unigenito, Una cum Sancto Spiritu In sempiterna saecula. Amen.

 

    C’est la fête d’Agnès, l’heureuse vierge, le jour où, sacrée par son sang, elle rendit au ciel son âme faite pour le ciel.

    Elle fut mûre pour le martyre avant de l’être pour les noces, dans un temps où la foi chancelait au cœur même des hommes, où le vieillard lassé cédait au tyran.

    Ses parents, dans la crainte de la perdre, la gardaient plus sévèrement encore que ne la retenait la bienséance du sexe ; elle force les portes de sa retraite: sa foi ne saurait demeurer captive.

    On croirait voir s’avancer une épouse, tant son visage est radieux; elle apporte à l’Époux de nouvelles richesses ; le prix de sa dot est dans son sang.

    On veut la contraindre à allumer la torche aux autels d’un dieu sacrilège; elle répond : « Ce ne sont pas là les flambeaux que portent les vierges du Christ.

    « Votre feu éteint la foi, votre flamme détruit la lumière; frappez, frappez ici : mon sang versé éteindra vos brasiers. »

    Pour recevoir le coup, comme elle dispose sa parure ! Soigneuse de la pudeur, elle se drape dans ses vêtements , afin qu’aucun œil ne la contemple immodeste.

    Cette pudeur la suit dans la mort ; sa main voilait son visage, elle tombe à genoux sur Ta terre, et sa chute encore est empreinte de modestie.

    Gloire à vous, Seigneur, gloire au Fils unique, avec le Saint-Esprit , dans les siècles éternels. Amen.

 

    Notre admirable Prudence, qui visita Rome dans les premières années du Ve siècle, témoin de la piété romaine envers la glorieuse épouse du Christ, lui a consacré l’un de ses plus gracieux poèmes. Nous donnons ici ce beau chant qui, malgré sa longueur, forme l’Hymne de la fête au Bréviaire Mozarabe.

 

HYMNE.

Agnes sepulchrum est Romulea in domo, Fortis puellae, martyris inclytae.

Conspectu in ipso condita turrium, Servat salutem virgo Quiritium :

Nec non et ipsos protegit advenas, Puro, ac fideli pectore supplices.

Duplex corona est praestita Martyri.

Intactum ab omni crimine virginal,

Mortis deinde gloria liberae. Aiunt, jugali vix habilem toro

Primis in annis forte puellulam,

Christo calentem, fortiter impiis

Jussis renisam, quo minus idolis

Addicta, sacram desereret fidem.

Tentata munis nam prius artibus,

Nunc ore blandi judicis illice, Nunc saevientis carnificis minis,

Stabat feroci robore pertinax,

Corpusque duris excruciatibus

Ultro offerebat, non renuens rami.

Tum trux tyrannus: Si facile est, ait,

Poenam subactis ferre doloribus,

Et vita vilis spernitur: at pudor

Carus dicatae virginitatis est.

Hanc in lupanar tradere publicum

Certum est, ad aram ni caput applicet,

Ac de Minerva jam veniam roget,

Quam virgo pergit temnere virginem.

Omnis juventus irruat, et novum

Ludibriorum mancipium petat.

Haud, inquit Agnes, immemor est ita

Christus suorum, perdat ut aureum

Nobis pudorem, nos quoque deserat.

Praesto est pudicis, nec patitur sacrae

Integritatis munera pollui.

Ferrum impiabis sanguine, si voles:

Non inquinabis membra libidine.

Sic elocutam publicitus jubet

Flexu in plateae sistere virginem,

Stantem refugit moesta frequentia,

Aversa vultus, ne petulantius

Quisquam verendum conspiceret locum.

Intendit unus forte procaciter

Os in puellam, nec trepidat sacram

Spectare formam lumine lubrico.

En ales ignis fulminis in modum

Vibratur ardens, atque oculos ferit:

Caecus corusco lumine corruit,

Atque in plateae pulvere palpitat,

Tollunt sodales seminecem solo,

Verbisque defient exsequialibus.

Ibat triumphans virgo, Deum Patrem,

Christumque sacro carmine concinens,

Quod sub profani labe periculi

Castum lupanar, nec violabile Experta victrix virginitas foret.

Sunt, qui rogatam rettulerint preces

Fudisse Christo, redderet ut reo

Lucem jacenti: tum juveni halitum

Vitae innovatum visibus integris.

Primum sed Agnes hunc habuit gradum

Coelestis aulae, mox alius datur. Accensus iram nam furor incitat

Hostis cruenti. Vincor, ait gemens;

I, stringe ferrum, miles, et exere

Praecepta summi regia principis,

Ut vidit Agnes, stare trucem virum

Mucrone nudo, laetior haec ait: Exsulto, talis quod potius venit

Vesanus, atrox, turbidus armiger,

Quam si veniret languidus, ac tener

Mollisque ephebus tinctus aromate,

Qui me pudoris funere perderet.

Hic, hic amator jam, fateor, placet :

Ibo irruentis gressibus obviam,

Nec demorabor vota calentia :

Ferrum in papillas omne recepero,

Pectusque ad imum vim gladii traham.

Sic nupta Christo transiliam poli

Omnes tenebras aethere celsior

Aeternae rector, divide januas

Coeli, obseratas terrigenis prius

Ac te sequentem, Christe, animam voca,

Quum virginalem, tum Patris hostiam.

Sic fata, Christum vertice cernuo

Supplex adorat, vulnus ut imminens

Cervix subiret prona paratius.

Ast ille tantam spem peragit manu :

Uno sub ictu nam caput amputat.

Sensum doloris mors cita praevenit.

Exutus inde spiritus emicat,

Liberque in auras exilit : Angeli

Sepsere euntem tramite candido.

Miratur orbem sub pedibus situm,

Spectat tenebras ardua subditas,

Ridetque, solis quod rota circuit,

Quod mundus omnis volvit, et implicat,

Rerum quod atro turbine vivitur,

Quod vana saecli mobilitas rapit :

Reges, tyrannos, imperia et gradus,

Pompasque honorum stulta tumentium:

Argenti et auri vim, rabida siti

Cunctis petitam per varium nefas,

Splendore multo structa habitacula,

Illusa pictae vestis inania, Iram, timorem, vota, pericula :

Nunc triste longum, nunc breve gaudium,

Livoris atri fumificas faces Nigrescit unde spes hominum et decus,

Et, quod malorum tetrius omnium est,

Gentilitatis sordida nubila. Haec calcat Agnes, haec pede proterit,

Stans, et draconis calce premens caput:

Terrena mundi qui ferus omnia

Spargit venenis, mergit et inferis,

Nunc virginali perdomitus solo,

Cristas cerebri deprimit ignei, Nec victus audet tollere verticem.

Cingit coronis interea Deus Frontem duabus martyris innubae

Unam decemplex edita sexies Merces perenni lumine conficit

Centenus exstat fructus in altera.

O virgo felix, o nova gloria, Coelestis arcis nobilis incola, Intende nostris colluvionibus

Vultum gemello cum diademate :

Cui posse soli Cunctiparens dedit

Castum vel ipsum reddere fornicem.

Purgabor oris propitiabilis Fulgore, nostrum si jecur impleas.

Nil non pudicum est quod pia visere

Dignaris, almo vel pede tangere.

 

    La ville de Romulus possède le tombeau d’Agnès, jeune fille héroïque, illustre martyre; de sa demeure située en face des remparts, la vierge veille au salut des fils de Quirinus. Elle daigne même étendre sa protection sur l’étranger qui vient, d’un cœur pur et fidèle, prier dans son sanctuaire.

    Une double couronne ceint le front de la Martyre : la virginité conservée inviolable; le trépas glorieux qu’elle affronta sans crainte.

    La jeune fille abordait à peine à l’âge nubile, et dès ses plus tendres années, l’amour du Christ enflammait son cœur; intrépide, elle résista aux ordres impies qui voulaient la contraindre à servir les idoles, à déserter la foi sainte.

    On tenta son courage par plus d’un artifice ; le juge essaya de la séduire par de caressantes paroles, le bourreau de l’émouvoir par l’appareil des tourments ; la vierge au cœur invincible se tenait inébranlable; elle offrait son corps aux plus cruelles tortures, et la mort ne l’étonnait pas.

    « Tu braves les supplices, lui dit le tyran farouche ; tu es capable de surmonter la souffrance ; la vie n’est pour toi qu’une choie se méprisable ; mais à une vierge consacrée la pudeur est chère.

    « Je puis ordonner de traîner celle-ci dans un lupanar destiné au public, si elle refuse encore d’incliner sa tête devant l’autel, et d’implorer le pardon de Minerve qui est vierge aussi, et que cette vierge insolente persiste à mépriser. Elle verra alors toute la jeunesse se précipiter vers cet asile de honte, pour y chercher la proie nouvelle offerte à ses passions. »

    « – Le Christ, répond Agnès, n’oublie pas à ce point ceux qui sont à lui ; il ne sacrifie point le trésor de leur pureté. Loin de nous abandonner, il assiste ceux qui sont pudiques, et ne souffre pas que leur intégrité soit souillée. Libre à toi de rougir ton glaive de mon sang; mais tu ne saurais profaner mon corps par la luxure. »

    Ainsi parle Agnès. Le juge ordonne qu’on la dépouille, et que la vierge soit ainsi conduite dans le repaire secret du cirque. La foule détourne ses regards à cet aspect; un sentiment de pudeur qu’elle ne connaissait pas semble la maîtriser tout à coup.

    Un seul homme a osé arrêter son œil audacieux et profane sur la vierge sacrée. Mais soudain un Ange prompt comme la foudre l’a frappé de son glaive étincelant. Le coupable a perdu la lumière de ses yeux; il roule sur la poussière et s’agite convulsivement. Ses compagnons l’enlèvent demi-mort, et déjà prononcent sur lui l’adieu suprême.

    La vierge s’avançait triomphante, adressant à Dieu le Père et au Christ un cantique sacré. Délivrée du péril , elle rendait grâces au pouvoir céleste qui pour elle avait fait du lupanar un lieu chaste, et conservé sans atteinte l’honneur de la virginité.

    Il en est même qui racontent qu’elle adressa ses supplications au Christ, pour qu’il daignât rendre la lumière au coupable humilié jusqu’à terre, et que le jeune homme recouvra le souffle de sa poitrine et l’usage de ses yeux.

    Agnès a conquis un premier degré dans la céleste cour; une nouvelle victoire va lui en assurer un second. Le tyran sanguinaire s’enflamme de fureur à la nouvelle qu’il reçoit. Je serai donc vaincu ! dit-il avec émotion. Soldat, tire ton glaive, et accomplis les ordres de l’autorité souveraine. »

    La vierge aperçoit cet homme farouche qui tient le glaive pour l’immoler; dans les transports de sa joie, elle s’écrie : « Que j’aime ce guerrier qui vient fondre sur moi avec fureur ! Combien je le préfère à ce jeune homme plein de mollesse, exhalant autour de lui l’odeur des parfums , pour tendre un piège mortel à ma fidélité !

    « Voici l’amant auquel j’aspire; au-devant de lui je m’élance; je n’arrête plus l’ardeur de mes désirs. Qu’il plonge tout entier son fer dans mon sein ; que je sente avec transport ce glaive pénétrer ma poitrine : alors, épouse du Christ , mon âme, franchissant la région des ténèbres, va s’élever au plus haut des cieux.

    « Roi éternel, daigne ouvrir les portes de ton céleste palais si longtemps fermées aux habitants de la terre. O Christ, appelle à toi cette âme qui n’aspire qu’à te rejoindre; elle est vierge ; et on l’immole à la gloire de ton Père. »

    Elle dit, et, inclinant la tête, elle adore humblement le Christ, offrant ainsi avec ardeur son cou au glaive qu i se lève au-dessus d’elle. Le bras du bourreau accomplit à l’instant l’espoir de la vierge; d’un seul coup il abat la tête innocente d’Agnès : trépas rapide, qui à peine laisse place à la souffrance.

    L’âme brillante et affranchie s’élance libre à travers les airs ; un groupe d’Anges l’accompagne sur le sentier lumineux.

    Dans son vol elle voit au-dessous d’elle le globe de la terre et les ténèbres qui l’environnent ; mais elle dédaigne cette région inférieure que le soleil visite dans son cours, tout ce que le monde entraîne et confond dans sa marche, tout ce qui vit au sein du noir tourbillon,tout ce que la vaine mobilité du temps emporte avec elle.

    Maintenant elle domine de son regard les rois, les tyrans, les empires, les dignités publiques ; les honneurs et les pompes qui enflent d’orgueil les mortels insensés ; l’argent et l’or si puissants, dont ils ont tous une soif ardente, et qu’ils recherchent par toutes sortes de crimes ; les palais construits avec splendeur, la vanité des parures brillantes ; la colère, les craintes, les désirs, les dangers de toutes parts ; les joies si rapides, les chagrins si longs à s’épuiser ; les torches de l’envie qui souillent de leur noire fumée l’espérance des hommes et leurs succès ; enfin, le plus affreux de tous les maux, le nuage honteux de l’idolâtrie planant sur le monde.

    Dans son attitude triomphante, Agnès foule et domine tous ces vains objets; de son pied elle écrase la tête du cruel dragon qui infecte de son venin les habitants de la terre, et les entraîne avec lui aux enfers. Maintenant, dompté sous le pied de la jeune vierge, il abaisse honteusement sa crête enflammée ; vaincu, il n’ose plus relever la tête.

    En même temps, le Dieu du ciel ceint de deux couronnes le front de la chaste martyre : l’une porte en traits de lumière le nombre mystérieux de soixante ; sur l’autre, le centenaire exprime les mérites qu’Agnès a conquis.

    Heureuse vierge, illustration nouvelle, noble habitante de la cité céleste, daigne incliner vers nos misères ta tête ceinte du double diadème. A toi seule le Dieu suprême donna la puissance de rendre chaste un jour le lieu même du crime.

    Un regard de ta bonté dirigé vers moi me rendra pur, en inondant mon cœur de sa lumière ; tout ce que ton œil daigne fixer, comme autrefois tout ce que ton noble pied toucha, participe aussitôt à la pureté qui en toi réside.

 

    Le concert ne serait fias complet à la louange d’Agnès, si nous n’entendions pas notre mélodieux Adam de Saint-Victor chanter en son honneur une de ses plus belles Séquences.

    SEQUENCE.

Animemur ad agonem, Recolentes passionem Gloriosae virginis.

Contrectantes sacrum florem,

Respiremus ad odorem Respersae dulcedinis.

Pulchra, prudens et illustris,

Jam duobus Agnes lustris Addebat triennium.

Proles amat hanc praefecti: Sed ad ejus virgo flecti Respuit arbitrium.

Mira vis fidei, Mira virginitas, Mira virginei Cordis integritas.

Sic Dei Filius, Nutu mirabili, Se mirabilius Prodit in fragili.

Languet amans : cubat lecto:

Languor notus fit praefecto; Maturat remedia.

Offert multa, spondet plura, Periturus peritura; Sed vilescunt

Nudam prostituit Praeses flagitiis: Quam Christus induit Comarum fimbriis

Stolaque coelesti.

Coelestis nuncius Assistit propius: Cella libidinis Fit locus luminis; Turbantur incesti.

Caecus amans indignatur. Et irrumpens praefocatur A maligno spiritu.

Luget pater, lugent cuncti: Roma flevit pro defuncti Juvenis interitu.

Suscitatur ab Agnete, Turba fremit indiscrete: Rogum parant Virgini.

Rogus ardens reos urit, In furentes flamma furit, Dans honorem Numini.

Grates agens Salvatori, Guttur offert haec lictori, Nec ad horam timet mori, Puritatis conscia.

Agnes, Agni salutaris Stans ad dextram gloriaris, Et parentes consolaris Invitans ad gaudia.

Ne te fierent ut defunctam Jam coelesti Sponso junctam: His sub agni forma suam Revelavit, atque tuam Virginalem gloriam.

Nos ab Agno salutari Non permitte separari, Cui te totam consecrasti;

Cujus ope tu curasti Nobilem Constantiam.

Vas electum, vas honoris, Incorrupti flos odoris, Angelorum grata choris, Honestatis et pudoris Formam praebes saeculo.

Palma fruens triumphali, Flore vernans virginali, Nos indignos speciali

Fac sanctorum generali Vel subscribi titulo. Amen.

 

    Animons-nous à la lutte, en célébrant la Passion d’une vierge glorieuse.

    En touchant la fleur sacrée, respirons les parfums de suavité qu’elle exhale.

    Belle, prudente et d’illustre race, déjà Agnès à deux premiers lustres avait ajouté trois ans.

    Aimée du fils du Préfet, la vierge à ses désirs résiste avec courage.

    Merveilleuse force de la foi! Merveilleuse virginité ! Merveilleuse intégrité d’un cœur virginal !

    Ainsi le Fils de Dieu, par un conseil admirable, se montre plus admirable dans un instrument fragile.

    L’amant languit sur sa couche de souffrance ; la cause de cette langueur est connue du Préfet, qui s’empresse d’y chercher remède.

    Il offre beaucoup, promet plus encore de choses périssables, périssable qu’il est; mais tout cela est vil aux yeux de la vierge.

    Le Préfet la fait exposer nue dans un lieu infâme ; mais le Christ la revêt du voile de sa chevelure et d’un vêtement céleste.

    Un messager d’en haut veille à ses côtés ; l’antre du crime devient un séjour de lumière; la terreur s’empare des débauchés.

    L’aveugle amant s’irrite ; il s’élance, et tombe étouffé par l’esprit malin.

    Le père pleure, tout pleure : Rome a pleuré aux funérailles du jeune mort.

    Agnès le rend à la vie : la foule frémit confusément, et cependant on prépare pour la vierge un bûcher.

    Mais les flammes brûlent les impies; elles tourmentent les bourreaux furieux, et rendent hommage au grand Dieu.

    Agnès , au Seigneur rendant grâces, présente son cou au licteur; tranquille sur sa pureté, elle ne craint pas de mourir sur l’heure.

    Debout à la droite de l’Agneau du salut, tu es glorieuse, Agnès ! tu viens consoler tes parents ; tu les invites aux réjouissances.

    Qu’ils cessent de pleurer ta mort, maintenant que tu es unie à l’Époux céleste.

    Apparaissant sous la forme d’un agneau, il leur révèle sa gloire, et les honneurs de ta virginité.

    Ne permets pas que jamais nous soyons séparés de cet Agneau salutaire, à qui tu t’es consacrée tout entière, et par la puissance duquel tu guéris la noble Constantia.

    Vase élu, vase d’honneur, fleur d’incorruptible parfum, bien-aimée des chœurs des Anges, tu donnes au monde un exemple de noblesse et de pudeur.

    Toi, ornée de la palme triomphale, couronnée des fleurs de la virginité : nous, indignes d’une récompense spéciale, fais-nous du moins inscrire sur les fastes communs des saints. Amen.

 

    Qu’il est doux et fort, ô Agnès, l’amour de Jésus . votre Époux! Comme il s’empare des cœurs innocents, pour les transformer en cœurs intrépides ! Que vous importaient le monde et ses joies, le supplice et ses tortures ? Qu’aviez-vous à craindre de l’affreuse épreuve à laquelle la féroce dérision du persécuteur voulut vous soumettre ? Sous ces voûtes impures, l’Ange du Seigneur attendait le téméraire. Vous l’ignoriez, et cependant votre cœur ne tremblait pas, car l’amour de Jésus le remplissait tout entier. Le lupanar, le bûcher, le glaive n’étaient rien pour vous ; votre amour vous disait assez que nulle violence humaine ne vous ravirait le cœur de l’Époux divin ; vous aviez sa parole, et vous saviez qu’il est fidèle.

    O enfant si pure au milieu de la contagion de Rome, si libre au milieu d’un peuple esclave, combien le caractère de notre Emmanuel paraît en vous ! Il est Agneau, et vous êtes simple comme lui ; il est le Lion de la tribu de Juda, et, comme lui, vous êtes invincible. Quelle est donc cette nouvelle race descendue du ciel qui vient peupler la terre? Oh ! qu’elle vivra de longs siècles, cette famille chrétienne issue des Martyrs, qui compte parmi ses ancêtres des héros si magnanimes ! des vierges, des enfants, à côté des pontifes et des guerriers, tous remplis d’un feu céleste, et n’aspirant qu’à sortir de ce monde, après y avoir jeté la semence des vertus. Ainsi sont rapprochés de nous les exemples du Christ par la noble chaîne de ses Martyrs. Par nature, ils étaient fragiles comme nous ; ils avaient à triompher des mœurs païennes qui avaient corrompu le sang de l’humanité ; et cependant ils étaient forts et purs.

    Jetez les yeux sur nous, ô Agnès, et secourez-nous. L’amour du Christ languit dans nos cœurs. Vos combats nous émeuvent ; nous versons quelques larmes au récit de votre héroïsme ; mais nous sommes faibles contre le monde et les sens. Amollis par la recherche continuelle de nos aises, par une folle dépense de ce que nous appelons sensibilité, nous n’avons plus de courage en face des devoirs. N’est-il pas vrai de dire que la sainteté n’est plus comprise ? Elle étonne, elle scandalise ; nous la jugeons imprudente et exagérée. Et cependant, ô Vierge du Christ, vous êtes là devant nous, avec vos renoncements, avec vos ardeurs célestes, avec votre soif de la souffrance qui mène à Jésus. Priez pour nous, indignes ; élevez-nous au sentiment d’un amour généreux, agissant, d’un amour qui connaisse la jalousie à l’encontre de ce qui n’est pas Dieu. Épurez cette religion tiède et contente d’elle-même, qui est venue prendre la place de la piété des anciens jours. Il est quelques âmes fortes qui vous suivent ; mais il en est peu ; accroissez-en le nombre par vos prières, afin que l’Agneau, dans les deux, ait une suite nombreuse, entre les lis et les roses de ce séjour du bonheur.

    Vous nous apparaissez, ô Vierge innocente, dans ces jours où nous nous pressons autour du berceau de l’Enfant divin. Qui pourrait dire les caresses que vous lui prodiguez, et celles dont il vous comble ? Laissez toutefois approcher les pécheurs près de cet Agneau qui vient les racheter, et recommandez-les vous-même, au nom de votre tendresse, à ce Jésus que vous avez toujours aimé. Conduisez-nous à Marie, la tendre et pure brebis qui nous a donné ce Sauveur. Vous qui réfléchissez en vous le doux éclat de sa virginité, obtenez-nous d’elle un de ces regards qui purifient les cœurs.

    Suppliez, ô Agnès, pour la sainte Église qui est aussi l’Épouse de Jésus. C’est elle qui vous a enfantée à son amour; c’est d’elle que nous aussi tenons la vie et la lumière. Obtenez qu’elle soit de plus en plus féconde en vierges fidèles. Protégez Rome, où votre tombe est si glorieuse, où vos palmes sont si éclatantes. Bénissez les Prélats de l’Église : obtenez pour eux la douceur de l’agneau, la fermeté du rocher, le zèle du bon Pasteur pour la brebis égarée. Enfin, ô Épouse de l’Emmanuel, soyez le secours de tous ceux qui vous invoquent ; et que votre amour pour les hommes s’allume de plus en plus à celui qui brûle au Cœur de Jésus.

 

XXII JANVIER. SAINT VINCENT, DIACRE ET MARTYR, ET SAINT ANASTASE, MARTYR.

    Aujourd’hui Vincent, le Victorieux, couvert de la dalmatique sacrée, et tenant la palme entre ses mains fidèles, vient rejoindre au berceau de l’Emmanuel son chef et son frère Étienne le Couronné. L’Espagne l’a vu naître ; il exerce le ministère du Diaconat dans la glorieuse Église de Sarragosse, et, par la force et l’ardeur de sa foi, il présage les destinées du royaume Catholique entre tous les autres. Mais il n’appartient point à l’Espagne seulement; comme Étienne, comme Laurent, Vincent est le héros de l’Église entière. C’est à travers les pierres qui pleuvaient sur lui, comme sur un blasphémateur, que le Diacre Étienne a prêché le Christ ; c’est sur le gril embrasé, comme le Diacre Laurent, que le Diacre Vincent a confessé le Fils de Dieu. Ce triumvirat de Martyrs fait l’ornement de la Litanie sacrée, et leurs trois noms symboliques et prédestinés, Couronne, Laurier et Victoire, nous annoncent les plus vaillants chevaliers de l’Emmanuel.

    Vincent a triomphé du feu, parce que la flamme de l’amour qui le consumait au dedans était plus ardente encore que celle qui brûlait son corps. Des prodiges admirables l’ont assisté dans ses rudes combats ; mais le Seigneur, qui se glorifiait en lui, n’a cependant pas voulu qu’il perdît la palme ; et, au milieu de ses tortures, le saint Diacre n’avait qu’une pensée, celle de reconnaître, par le don de son sang et de sa vie, le sacrifice du Dieu qui avait souffert la mort pour lui et pour tous les hommes. Avec quelle fidélité et quel amour il garde, en ces saints jours, le berceau de son Maître ! Comme il désire que cet Enfant soit aimé de ceux qui le visitent ! Lui qui n’a pas reculé, quand il s’est agi de se donner à lui à travers tant d’angoisses, comme il accuserait la lâcheté des chrétiens qui n’apporteraient à Jésus naissant que des cœurs froids et partagés ! A lui, on a demandé sa vie par lambeaux, il l’a donnée en souriant ; et nous refuserions de lever les obstacles futiles qui nous empêchent de commencer sérieusement avec Jésus une vie nouvelle ! Que le spectacle de tous ces Martyrs qui se pressent depuis quelques jours sur le Cycle stimule donc nos cœurs ; qu’ils apprennent à devenir simples et forts, comme l’a été le cœur des martyrs.

    Une ancienne tradition, dans la chrétienté, assigne à saint Vincent le patronage sur les travaux de la vigne et sur ceux qui les exercent. Cette idée est heureuse, et nous rappelle mystérieusement la part que le Diacre prend au divin Sacrifice. C’est lui qui verse dans le calice ce vin qui bientôt va devenir le sang du Christ. Il y a peu de jours, nous assistions au festin de Cana : le Christ nous y offrait son divin breuvage, le vin de son amour ; aujourd’hui, il nous le présente de nouveau, par la main de Vincent. Pour se rendre digne d’un si haut ministère, le saint Diacre a fait ses preuves, en mêlant son propre sang, comme un vin généreux, dans la coupe qui contient le prix du salut du monde. Ainsi se vérifie la parole de l’Apôtre, qui nous dit que les Saints accomplissent dans leur chair, par le mérite de leurs souffrances, quelque chose qui manquait, non à l’efficacité, mais à la plénitude du Sacrifice du Christ dont ils sont les membres. (Coloss. I, 24.) Nous donnerons, maintenant, le récit abrégé des combats de Vincent, dans les Leçons de son Office.

Vincentius, Oscae in Hispania citeriore natus, a prima aetate studiis deditus, sacras litteras a Valerio Caesaraugustano Episcopo didicit : cujus etiam partes suscepit praedicandi Evangelium, quod Episcopus, propter linguae impedimentum, praedicationis officio fungi non poterat. Ea re ad Dacianum, provinciae a Diocletiano et Maximiano praepositum, delata, Vincentius Caesar augustae comprehenditur, et vinctus ad Dacianum Valentiam adducitur. Ubi verberibus et equuleo tortus, multis praesentibus, cum nulla aut tormentorum vi, aut acerbitate vel lenitate verborum a proposito deterreri posset ; in craticula impositus, prunis ardentibus suppositus, ac ferreis unguibus excarnificatus, candentibusque laminis exustus, iterum ducitur in carcerem stratum testaceis fragmentis, ut ejus nudum corpus, somno oppressum, a subjectis etiam testarum aculeis torqueretur.

    Verum illo in tenebricosa incluso custodia, clarissimus splendor obortus totum carcerem illustravit : quae lux cum summa admiratione omnes, qui aderant, affecisset, res a custode carceris ad Dacianum defertur. Qui eductum in molli culcitra collocat : et quem cruciatibus in suam sententiam trahere non poterat, deliciis perducere conatur. Sed invictus Vincentii animus Jesu Christi fide speque munitus, vicit omnia : et ignis, ferri, tortorum immanitate superata, victor ad coelestem martyrii coronam advolavit undecimo kalendas Februarii. Cujus corpus, cum projectum esset inhumatum ; corvus et a volucribus et a lupo, unguibus, rostro, alis mirabiliter defendit. Qua re cognita, Dacianus illud in altum mare demergi jubet : sed inde etiam divinitus ejectum ad littus, Christiani sepeliunt.

 

    Vincent, né à Huesca, dans l’Espagne Tarragonaise, s’adonna à l’étude dès le premier âge, et fut instruit dans les saintes lettres par Valère, évêque de Sarragosse. Ce prélat lui donna même la charge de prêcher l’Évangile, ne pouvant s’acquitter par lui-même de ce devoir à cause de la difficulté qu’il avait à parler. Ce qui ayant été rapporté à Dacien, que Dioclétien et Maximien avaient établi gouverneur de la province, il fit saisir Vincent à Sarragosse, et le fit conduire, chargé de chaînes, à Valence. Là il fut torturé par les fouets et le chevalet, à la vue de la multitude ; mais ni la violence des tourments, ni la dureté, ni la douceur des paroles ne purent ébranler sa résolution. Alors on l’étendit sur un gril posé sur des charbons ardents ; on le déchira avec des ongles de fer, on le brûla avec des lames ardentes. On le ramena ensuite dans la prison, qu’on avait semée de têts de pots cassés, afin que son corps, accablé par le sommeil, étant couché nu sur ces têts , fût déchiré de leurs pointes.

    Mais tandis qu’il était enfermé dans l’obscurité de son cachot, une très vive splendeur illumina tout à coup cette prison, et ravit d’admiration tous ceux qui étaient présents. Le gardien de la prison rapporta ce prodige à Dacien. Celui-ci fait sortir Vincent de son cachot; et, par son ordre, on l’étend sur un bon lit, afin de gagner par les délices celui que les supplices n’avaient pu faire changer de sentiment; mais le courage de Vincent demeura invincible. Fortifié par la foi et l’espérance en Jésus-Christ, il triompha de tout, et après avoir vaincu la rigueur du feu , du fer et des bourreaux, il s’envola victorieux au ciel, pour y recevoir la couronne du martyre, le onze des calendes de février. Son corps fut jeté et exposé sans sépulture ; mais un corbeau le défendit miraculeusement, avec ses griffes, son bec et ses ailes, contre les oiseaux et contre un loup. A cette nouvelle, Dacien fit jeter le corps en pleine mer ; mais les flots le ramenèrent encore, par un prodige, sur le rivage, et les chrétiens l’ensevelirent.

 

    L’Église Gothique d’Espagne loue dignement saint Vincent dans sa Liturgie Mozarabe. Nous empruntons les deux premières Oraisons que nous donnons ici, au Bréviaire, et la troisième au Missel gothiques.

    ORATIO.

Deus qui multis passionum generibus mirifice Vincentium coronasti, liberans illum ab omni exitio tormentorum, ut vestigia ejus, quae luto non inhaeserant vitiorum, mirifice calcarent omne crudelitatis supplicium : ne aquarum absorberetur profundo, qui mente saeculum calcans, jam haeres esset proximus coelo: praebe nobis precibus tanti Martyris, nec luto vitiorum attingi, nec profunda desperationis voragine operiri, sed candida conscientiae libertate decori tibi praesentemur in die judicii. Amen.

 

    O Dieu, qui avez couronné Vincent, ce vainqueur admirable de tant de supplices, en le délivrant de leurs effets, en sorte que ses pieds, qui ne s’étaient jamais souillés en la fange des vices, foulaient, comme en se jouant, toutes les inventions de la cruauté ; et qui n’avez pas voulu que les ondes engloutissent celui qui, méprisant le siècle dans son cœur, était prêt à saisir l’héritage du ciel : accordez-nous, par les prières d’un si grand Martyr, de ne point être atteints de la souillure des vices, et de ne point être engloutis dans l’abîme profond du désespoir ; mais de nous présenter à vous au jour du jugement, dans tout l’éclat d’une conscience libre et pure. Amen.

    ORATIO.

Benedicimus te, omnipotens Deus, qui beatissimum Vincentium Martyrem tuum, sicut quondam tres pueros, ab ignis incendia liberasti : cum ejus utique membris adhibita flamma, etsi esset quae exureret, non tamen esset quae vinceret; ejus ergo precibus rorem misericordiae tuae nostris infunde visceribus, ut madefacto igne carnalis incendii, flamma in nobis tepescat peccati; quae etsi a nobis naturaliter non desistat, quaesumus, ne fragilitatem nostram materialiter succensam comburat; sed ita gratia naturae subveniat, ut quod origine caremus, munere restinguere valeamus. Amen.

    Nous vous bénissons, ô Dieu tout-puissant, qui avez délivré le bienheureux Vincent, votre Martyr, de l’embrasement du feu, comme autrefois les trois enfants, en sorte que la flamme, appliquée sur ses membres, pouvait le brûler, mais non le vaincre : daignez, par ses prières, répandre sur nos cœurs la rosée de votre miséricorde, afin que le feu de l’incendie charnel en étant humecté, la flamme du péché s’attiédisse en nous ; et que, si nous n’en devons pas être délivrés naturellement dans nos sens, du moins elle ne consume pas notre fragilité, que matériellement elle provoque ; mais que votre grâce subvienne assez à la nature pour que nous puissions, par votre secours, éteindre une flamme dont l’origine n’est pas venue de nous. Amen.

    ORATIO.

Christe, cujus magnitudo potentiae Vincentii Martyris tui corpus, quod vesano Daciani furore fuerat marinis projectum in fluctibus, undis advehentibus honorandum revocabit littoribus : tu nos, eodem Martyre suffragante, a procelloso istius saeculi profundo, manu pietatis in supernis attolle : ut qui, inimico impellente, in mare, excrescentibus delictis, cecidimus, et per caritatem, quae est coopertio peccatorum, ad portum salutis quandoque perveniamus, laetaturi cum omnibus invicem quos dilectio tua jungit in hac praesenti Martyris tui solemnitate. Amen.

 

    O Christ, dont la puissance a ramené sur le rivage, pour y recevoir les honneurs qui lui étaient dus, le corps de votre Martyr Vincent, que l’aveugle fureur de Dacien avait fait jeter dans les flots de la mer : par les mérites de ce Martyr, et par la main de votre miséricorde, faites-nous surnager sur les ondes orageuses de ce siècle, afin que nous qui, par l’impulsion de l’ennemi, sommes tombés dans cette mer, avec le poids de nos péchés, nous puissions arriver un jour au port du salut, par cette charité qui couvre tous les péchés, et nous réjouir dans la société de tous ceux que votre amour réunit aujourd’hui pour célébrer la solennité de votre Martyr. Amen.

 

    Nous regrettons de ne pouvoir donner ici, à cause de son extrême longueur, l’Hymne magnifique consacrée à saint Vincent par Prudence, dans son livre des Couronnes. Nous nous contenterons d’insérer les strophes que le Bréviaire Ambrosien a extraites de ce poème.

    HYMNE.

 

    Beate Martyr, prospera Diem triumphalem tuum : Quo sanguinis merces tibi Corona Vincenti datur.

Hic te ex tenebris saeculi, Tortore victo et judice, Evexit ad coelum dies, Christoque ovantem reddidit.

Nunc Angelorum particeps, Collucis insigni stola, Quam testis indomabilis Rivis cruoris laveras.

Levita de tribu sacra, Minister altaris Dei, Septem ex columnis lacteis, Martyr triumpho nobili.

Tu solus, o his inclyte, Solus bravii duplicis Palmas tulisti: tu duas Simul parasti laureas.

In morte victor aspera, Dum deinde post mortem pari Victor triumpho proteris Solo latronem corpore.

Per vincla, flammas, ungulas, Per carceralem stipitem, Per fragmen illud testeum Quo parta crevit gloria;

Adesto nunc et percipe Voces precantum supplices, Nostri reatus efficax Orator ad thronum Dei.

Deo Patri sit gloria, Ejusque soli Filio, Cum Spiritu Paraclito, Nunc et per omne saeculum. Amen.

 

Heureux Martyr, protège ce jour de ton triomphe, dans lequel tu reçois la couronne, prix de ton sang glorieux, ô Vincent !

    C’est ce jour qui, du sein des ténèbres de ce monde, après la victoire sur le juge et sur le bourreau, t’enlève au ciel, et te porte joyeux aux pieds du Christ.

    Aujourd’hui, uni aux Anges, tu brilles sous cette robe éclatante que, témoin invincible, tu lavas dans les flots de ton sang.

    Lévite de la tribu sacrée, ministre de l’autel de Dieu, l’une des sept colonnes blanches comme le lait, Martyr après le plus noble triomphe,

    Toi seul, deux fois illustre, as remporté la palme d’un double combat ; toi seul as cueilli à la fois deux lauriers.

    Victorieux dans la mort la plus cruelle, tu cueilles, après cette mort, un second triomphe ; et, vainqueur à lui seul, ton corps a brisé l’orgueil du tyran.

    O Martyr, par tes chaînes, par tes flammes, partes ongles de fer, par les entraves de ton cachot, par ce lit déchirant où s’est accrue ta gloire,

    Assiste-nous ; écoute nos vœux et nos prières ; sois pour nous, pécheurs, un puissant avocat au trône du Père céleste.

    A ce Dieu Père soit la gloire, gloire à son Fils unique, gloire aussi à l’Esprit Paraclet, et maintenant et à jamais !

    Amen.

 

    Adam de Saint-Victor a composé deux Séquences à la gloire du grand Diacre de Sarragosse ; elles sont si belles l’une et l’autre que nous nous faisons un devoir de les insérer ici.

    Ière SÉQUENCE.

Ecce dies praeoptata, Dies felix, dies grata, Dies digna gaudio.

Nos hanc diem veneremur, Et pugnantem admiremur Christum in Vincentio.

Ortu, fide, sanctitate, Sensu, verbo, dignitate, Clarus et officio.

Hic arcem Diaconi, Sub patris Valerii Regebat imperio.

Linguae praesul impeditae Deo vacat: et Levitae Verbi dat officium.

Cujus linguam sermo rectus, Duplex quoque, simplex pectus

Exornat scientia.

Dumque fidem docet sanam Plebem Caesaraugustanam, Comitante gratia,

Saevit in Ecclesiam Zelans idolatriam Praesidis invidia.

Post auditam fidei constantiam, Jubet ambos pertrahi Valentiam Sub catenis.

Nec juveni parcitur egregio, Nec aetas attenditur ab impio Sancti senis.

Fessos ex itinere, Pressos ferri pondere Tetro claudit carcere, Negans victualia.

Sic pro posse nocuit, Nec pro voto potuit, Quia suos aluit Christi providentia.

Seniorem relegat exilio: Juniorem reservat supplicio Praeses acerbiori.

Equuleum perpessus et ungulam Vincentius, conscendit craticulam Spiritu fortiori.

Dum torretur, non terretur ; Christum magis confitetur, Nec tyrannum reveretur, In ejus praesentia.

Ardet vultus inhumanus: Haeret lingua, tremit manus: Nec se capit Dacianus

Prae cordis insania.

Inde specu Martyr retruditur, Et testulis fixus illiditur;

Multa tamen hic luce fruitur, Ab Angelis visitatus.

In lectulo tandem repositus,

Ad superos transit emeritus, Sicque suo triumphans spiritus Est Principi praesentatus.

Non communi sinit jure Virum tradi sepulturae Legi simul et naturae

Vim facit malitia.

In defunctum judex saevit: Hinc defuncto laus accrescit:

Nam quo vesci consuevit Reformidat bestia.

En cadaver inhumatum Corvus servat illibatum: Sicque sua sceleratum Frustratur intentio.

At profanus Dacianus Quod consumi nequit humi, Vult abscondi sub profundi Gurgitis silentio.

Nec tenetur a molari, Nec celari potest mari: Quem nunc laude singulari Venerari voto pari Satagit Ecclesia.

Ustulatum corpus igne, Terra, mari fit insigne. Nobis, Jesu, da benigne.

Ut cum Sanctis te condigne Laudemus in patria. Amen.

 

    Voici le jour désiré, jour heureux, jour délectable, jour de grande liesse.

    Vénérons ce jour, et admirons les combats du Christ dans Vincent.

    Tout est illustre en ce Martyr : naissance, foi, sainteté, science, parole, dignité, office.

    Dans les honneurs du Diaconat, sous Valère son père, il commandait dans l’Église.

    Privé du don de la parole, le Pontife vaquait à Dieu, et confiait au Lévite le ministère de l’enseignement.

    La droiture des discours brillait dans l’éloquence du Diacre; une double science s’épanchait de la simplicité de son cœur.

    Mais pendant qu’il instruit dans la saine doctrine, par le secours de la grâce, le peuple de Sarragosse,

    Un Préfet jaloux, ardent pour l’idolâtrie, se déchaîne contre l’Église.

    Au bruit de la constance qu’ils montrent dans la foi, il fait traîner les deux apôtres, sous les chaînes, à Valence.

    Ni la jeunesse en sa fleur n’obtient grâce, ni l’impie ne considère l’âge du vieillard.

    Las du chemin, accablés sous le poids des chaînes, on les enferme dans un sombre cachot sans nourriture.

    Jusque-là s’étend le pouvoir du tyran ; pour le reste son désir demeure impuissant ; car le Christ lui-même nourrit ses deux soldats par sa providence.

    Lors le Préfet exile le vieillard, mais réserve le jeune homme pour un plus affreux supplice.

    Vincent souffre le chevalet et les ongles de fer; il monte sur le gril d’un cœur assuré.

    Il brûle, mais n’est point intimidé; il n’en confesse que plus hautement le Christ, et il brave en face le tyran.

    Le visage de Dacien s’enflamme de colère; dans sa rage, il balbutie ; sa main tremble, et dans son délire, il ne se contient plus.

    Par son ordre, le Martyr est rejeté dans sa prison ; on le couche sur des têts aigus ; mais une lumière éclatante le vient réjouir, et les Anges le visitent.

    Enfin, déposé sur un lit, soldat émérite, il s’envole dans les cieux, et son âme triomphante est présentée au Seigneur.

    On refuse au corps du héros le droit commun de la sépulture ; la haine du tyran outrage à la fois la loi et la nature.

    Ce juge sévit contre un mort; mais ce mort grandit en gloire ; les bêtes féroces tremblent à l’aspect de l’objet que, d’ordinaire, elles dévorent.

    C’est un corbeau qui garde intact ce corps sans sépulture : ainsi est déjouée l’intention barbare du tyran.

    C’est alors que le profane Dacien ordonne d’ensevelir, sous le silence des ondes, un corps dont la terre ne peut le défaire.

    Ni la meule n’a pu retenir au fond, ni la mer dérober aux regards celui que toute l’Église s’empresse d’honorer aujourd’hui de sa louange singulière.

    Ce corps, demi-brûlé dans le feu, est devenu fameux sur la terre et sur la mer. Bon Jésus ! donnez-nous de vous louer dignement, avec vos Saints, dans la patrie.

    Amen.

 

    II° SÉQUENCE

Triumphalis lux illuxit, Lux praeclara, quae reduxit Levitae solemnium;

Omnes ergo jocundemur, Et Vincentem veneremur

In Christo Vincentium. Qui Vincentis habet nomen

Ex re probat dignum omen

Sui fore nominis: Vincens terra, Vincens mari, Quidquid potest irrogari

Poenae vel formidinis.

Hic effulget ad his tincti Cocci instar et jacinthi, Cujus lumbi sunt praecincti

Duplici munditia.

Hic retortam byssum gerens Purpuraeque palmam quaerens,

Stat invictus, dira ferens

Pro Christo supplicia.

Hic hostia medullata, Vervex pelle rubricata

Tegens tabernaculum; Pio serit in maerore,

Et vitalem ex sudore Reportat manipulum.

Ad cruenta Daciani Dei servus inhumani Rapitur praetoria.

Praeses sanctum prece tentat, Nunc exterret, nunc praesentat

Mundana fastigia.

Miles spernens mundi florem,

Dona, preces et terrorem Elatae tyrannidis, Equuleo admovetur:

Quem plus torquet, plus torquetur

Spretus tumor praesidis. Flamma vigens, ardens, lectus, Lictor caedens, sal injectus
In nudata viscera,

Simul torrent, simul angunt, Nec athletam laetum frangunt

Tot poenarum genera, Antro clausum testa pungit,

Membra scindit et disjungit; Sed confortat et perungit Coelestis jocunditas : Illic onus in honorem,

Caecus carcer in splendorem, Florum transit in dulcorem Testarum asperitas.

Collocatur molli thoro, Sursum spirat, et canoro Angelorum septus choro

Coelo reddit spiritum: Feris dato custos datur, Mari mersus non celatur, Sed hunc digne veneratur Mundus sibi redditum.

Claruerunt ita dignis Elementa cuncta signis, Aqua, tellus, aer, ignis,

In ejus victoria; Summe testis veritatis, Ora Christum, ut peccatis Nos emundet, et mundatis

Vera praestet gaudia; Ut cantemus, claritatis Cohaeredes Alleluia

 

    Il s’est levé, le jour du triomphe, jour auguste qui ramène la solennité du grand Lévite ; livrons-nous tous à la joie, et honorons dans le Christ Vincent le Victorieux.

    Porteur d’un si beau nom, il en réalise le présage : vainqueur sur la terre, vainqueur sur les eaux ; tous les tourments, toutes les craintes, sont pour lui l’objet d’un triomphe.

    Il a l’éclat de la pourpre deux fois teinte ; de l’hyacinthe il a la splendeur ; aux reins il porte la double ceinture ; sa tunique est de fin lin ; et la palme empourprée qu’il a cueillie montre à quel point il fut invincible au milieu des supplices cruels qu’il endura pour le Christ.

    Il est la victime succulente, l’agneau offert dont la dépouille embellie de son sang sert de voile au tabernacle ; il a semé au milieu des larmes, et pour prix de ses sueurs, il rapporte les gerbes de la vie.

    On entraîne le serviteur de Dieu au tribunal sanglant du farouche Dacien ; le magistrat pour le tenter emploie tour à tour la prière et la menace ; il fait briller, comme récompense, les honneurs mondains.

    Mais l’athlète a dédaigné la fleur passagère du monde ; il en fait autant des offres, des caresses et des terreurs du fier tyran. On l’attache au chevalet; et le juge qui se sent méprisé fait succéder tortures à tortures.

    Les torches ardentes, le lit embrasé, les verges du licteur, le sel brûlant qui pénètre jusqu’aux entrailles mises à nu, tout se réunit pour accroître les angoisses du martyr; mais ces tourments divers n’ont pas abattu sa constance pleine de joie.

    Enfermé dans un cachot, les têts sur lesquels il est étendu déchirent ses membres cruellement ; mais en même temps une joie inspirée par le ciel vient le fortifier, comme l’huile dont l’athlète baigne ses membres. Pour lui,le poids des chaînes devient glorieux, les ténèbres de la prison font place au jour le plus éclatant; et les pointes qui lacéraient son corps se transforment tout à coup en fleurs souples et odorantes.

    Bientôt, on porte le martyr sur un lit commode; il pousse alors ses soupirs vers le ciel, et entouré du chœur mélodieux des Anges, il rend à Dieu son âme. On jette son corps aux bêtes, mais un gardien lui est donné d’en haut ; on le précipite dans les flots, mais il ne disparaît pas, et la terre entoure de ses honneurs ce précieux dépôt qui lui est rendu.

    Ainsi vit-on tous les éléments se réunir pour sa victoire : l’eau, la terre, l’air et le feu. Noble témoin de la vérité, prie le Christ de nous purifier de nos péchés, et de nous faire goûter les joies véritables ; afin que, devenus les cohéritiers de la lumière, nous chantions à notre tour : Alleluia !

 

    Nous vous saluons, ô Diacre Victorieux, tenant entre vos mains le Calice du salut. Autrefois, vous le présentiez à l’autel, afin que la liqueur qu’il contenait fût transformée, par les paroles sacrées, au Sang du Christ ; vous le présentiez aux fidèles, afin que tous ceux qui avaient soif de Dieu se désaltérassent aux sources de la vie éternelle. Aujourd’hui, vous l’offrez vous-même au Christ ; et il est plein jusqu’au bord de votre propre sang. Ainsi avez-vous été un Diacre fidèle, donnant jusqu’à votre vie pour attester les Mystères dont vous étiez le dispensateur. Trois siècles s’étaient écoulés depuis l’immolation d’Étienne; soixante ans depuis le jour où les membres de Laurent fumaient sur les brasiers de Rome, comme un encens à l’odeur suave et forte ; et dans cette dernière persécution de Dioctétien, à la veille du triomphe de l’Église, vous veniez attester, par votre constance, que la fidélité du Diacre n’avait point défailli.

    Vous brillez en tête de la phalange des Martyrs, ô Vincent ! et l’Église est fière de vos victoires ; souvenez-vous que c’est pour elle, après le Christ, que vous avez combattu. Soyez-nous donc propice ; et marquez ce jour de votre fête par les effets de votre protection sur nous. Vous contemplez, face à face, le Roi des siècles dont vous fûtes le Chevalier ; ses splendeurs éternelles luisent à vos regards, fermes quoique éblouis. Nous, dans cette vallée de larmes nous le possédons, nous le voyons aussi ; car il s’appelle Emmanuel, Dieu avec nous. Mais c’est sous la figure d’un faible enfant qu’il se montre à nos regards ; car il craint de nous effrayer par l’éclat de sa gloire. Rassurez cependant nos cœurs troublés quelquefois par la pensée que ce doux Sauveur doit être un jour notre juge. La vue de ce que vous avez fait, de ce que vous avez souffert pour son service, nous émeut, nous si vides de bonnes œuvres, si oublieux des droits d’un tel maître. Obtenez que vos exemples ne passent pas en vain sous nos yeux. Il vient nous recommander la simplicité de l’enfance, cette simplicité qui procède de l’humilité et de la confiance en lui, cette simplicité qui vous fit affronter tant de tourments sans faiblesse et d’un cœur tranquille. Rendez-nous dociles à écouter la voix d’un Dieu qui nous parle par ses exemples, calmes et joyeux dans l’accomplissement de ses volontés, dévoués uniquement à son bon plaisir.

    Priez, ô Vincent, pour tous les Chrétiens ; car tous sont appelés à la lutte contre le monde et les passions de leur propre cœur. Tous nous sommes conviés à la palme, à la couronne, à la victoire. Jésus n’admettra que des vainqueurs au banquet de la gloire éternelle, à cette table où il nous a promis de boire avec nous le vin nouveau, au royaume de son Père. La robe nuptiale, nécessaire pour y avoir entrée, doit être teinte dans le sang de l’Agneau; nous devons tous être martyrs, sinon d’effet, du moins de désir : car c’est peu d’avoir vaincu les bourreaux, si on ne s’est vaincu soi-même.

    Assistez de votre secours les nouveaux martyrs qui versent encore aujourd’hui leur sang sur des plages lointaines, afin qu’ils soient dignes des temps glorieux qui donnèrent Vincent à l’Église. Protégez l’Espagne, votre patrie. Priez l’Emmanuel d’y susciter des héros forts et fidèles comme vous, afin que le royaume Catholique, toujours si jaloux de la pureté de la foi, sorte bientôt des épreuves auxquelles il est soumis. Ne souffrez pas que l’illustre Église de Sarragosse, fondée par l’Apôtre fils du Tonnerre, visitée par la glorieuse Mère de Dieu, sanctifiée par votre ministère de Diacre, voie s’affaiblir le sentiment de la foi catholique, ou se briser le lien de l’unité. Et puisque la piété des peuples vous révère comme le protecteur des vignobles, bénissez cette partie de la création que le Seigneur a destinée à l’usage de l’homme, et dont il a voulu faire l’instrument du plus profond des mystères et l’un des plus touchants symboles de son amour pour nous.

 

    En ce même jour, l’Église honore la mémoire du saint moine Persan Anastase, qui souffrit le martyre en 628. Chosroès, s’étant emparé de Jérusalem, avait emporté en Perse le bois de la vraie Croix, qui fut reconquis plus tard par Héraclius. La vue de ce bois sacré excita dans Anastase, encore païen, le désir de connaître la Religion dont il est le trophée. Il renonça à la superstition persane pour embrasser le Christianisme et la vie monastique. Cette démarche, jointe au zèle du néophyte, anima contre lui le ressentiment des païens ; et après d’affreuses tortures, le soldat du Christ eut la tête tranchée. Son corps fut transféré à Constantinople, et de là à Rome, où il repose avec honneur. Deux Églises célèbres de cette capitale, l’une dans la ville, l’autre hors des murs, sont dédiées en commun à saint Vincent et à saint Anastase, parce que ces deux grands Martyrs ont souffert le même jour, quoique à des époques éloignées. Tel est le motif qui a porté l’Église à réunir leurs deux fêtes en une seule. Prions ce nouvel athlète du Christ de nous être favorable, et de nous recommander au Seigneur, dont la croix lui fut si chère.

    Nous plaçons ici la Légende que l’Église consacre à la mémoire de saint Anastase, en la fête de saint Vincent.

    Anastasius, Persa, monachus, Heraclio imperatore, cum sanctam Jerosolymorum terram visitasset, ad Caesaream Palaestinae pro Christi religione vincula et verbera constanter perpessus est. Mox a Persis ob eamdem causam varus cruciatibus affectus, a rege Chosroa, una cum septuaginta aliis Christianis, securi percutitur. Cujus reliquiae primum Jerosolymam, ad monasterium, in quo monasticam vitam professus erat, deinde Romam delatae, collocatae sunt in monasterio ad Aquas Salvias.

    Anastase, Persan de naissance, avait embrassé la vie monastique. Après avoir visité les lieux saints de Jérusalem, il souffrit courageusement, à Césarée de Palestine, les chaînes et les fouets, pour la religion de Jésus-Christ. Peu après, les Perses lui firent endurer encore plusieurs supplices pour la même cause, lorsqu’enfin le roi Chosroès lui fît trancher la tête par la hache, avec soixante-dix autres chrétiens. Ses reliques furent d’abord portées à Jérusalem, dans le monastère où il avait fait profession de la vie monastique, et de là à Rome, où on les plaça dans le monastère situé aux Eaux-Salviennes.

 

    Réunissons les deux Martyrs, en répétant la prière de l’Église Romaine, en ce jour de leur fête commune.

Ant. Istorum est enim regnum coelorum, qui contempserunt vitam mundi, et

pervenerunt ad praemia regni, et laverunt stolas suas in sanguine Agni.

V. Laetamini in Domino, et exsultate justi.

R. Et gloriamini omnes recti corde.

OREMUS

Adesto, Domine, supplicationibus nostris, ut qui ex iniquitate nostra reos nos esse cognoscimus, beatorum Martyrum tuorum Vincentii et Anastasii intercessione liberemur. Per Christum Dominum nostrum. Amen.

 

    Ant. Le royaume des cieux est à eux ; car ils ont méprisé la vie de ce monde ; ils ont atteint la récompense du royaume, et ils ont lavé leurs robes dans le sang de l’Agneau.

    V/. Justes, réjouissez-vous dans le Seigneur, et tressaillez d’allégresse.

    R/. Et glorifiez-vous, vous tous qui avez le cœur droit.

    PRIONS

    Ant. Exaucez nos supplications, Seigneur, afin que nous qui nous reconnaissons coupables de nos iniquités, nous soyons délivrés par l’intercession de vos bienheureux Martyrs Vincent et Anastase. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

XXIII JANVIER. SAINT RAYMOND DE PEGNAFORT, CONFESSEUR.

    De nombreux essaim de Martyrs qui fait la garde autour de l’Emmanuel, jusqu’au jour de sa Présentation au Temple, entr’ouvre de temps en temps ses rangs glorieux pour donner place aux Confesseurs que la divine Sagesse a fait briller sur le Cycle dans cette saison. Les Martyrs y sont les plus nombreux ; mais la gloire des Confesseurs y est noblement représentée. Après Hilaire, Paul, Maur et Antoine , resplendit aujourd’hui Raymond de Pegnafort, l’une des gloires de l’Ordre de saint Dominique et de l’Église, au XIII° siècle.

    Selon la parole des Prophètes, le Messie est venu pour être notre Législateur; il est lui-même la Loi. Sa parole sera la règle des hommes, et il laissera à son Église le pouvoir de la législation, afin qu’elle puisse conduire les peuples dans la sainteté et dans la justice, jusqu’à l’éternité. La sagesse de l’Emmanuel préside à la discipline canonique, comme sa vérité à l’enseignement de la foi. Mais l’Église, dans la compilation et la disposition de ses lois, emprunte le secours des hommes qui lui semblent joindre à un plus haut degré la science du Droit et l’intégrité de la morale.

    Saint Raymond de Pegnafort a l’honneur d’avoir tenu la plume pour la rédaction du code canonique qui régit aujourd’hui l’Église. Ce fut lui qui, en 1234, compila, par ordre de Grégoire IX, les cinq livres des Décrétales; et son nom est associé, pour jamais, à la gloire de cette œuvre qui forme encore la base de la discipline actuelle.

    Disciple de Celui qui est descendu du ciel dans le sein d’une Vierge pour sauver les pécheurs, en les appelant au pardon, Raymond a mérité d’être appelé par l’Église l’insigne Ministre du Sacrement de Pénitence. Il est le premier qui ait recueilli, en corps de doctrine, les maximes de la morale chrétienne, qui servent à déterminer les devoirs du confesseur à l’égard des pécheurs qui viennent lui déposer leurs péchés. La Somme des Cas Pénitentiaux a ouvert la série de ces importants travaux, dans lesquels d’habiles et vertueux docteurs se sont appliqués à peser les droits de la loi et les obligations de l’homme, afin d’instruire le prêtre dans l’art de discerner , comme parle l’Écriture, la lèpre d’avec la lèpre. (Deuter. XVII, 8.)

    Enfin, lorsque la glorieuse Mère de Dieu, qui est aussi la Mère des hommes, suscita pour opérer la Rédemption des captifs le généreux Pierre Nolasque, que nous verrons arriver, sous quelques jours, au berceau du Rédempteur, Raymond fut l’instrument puissant de ce grand œuvre de miséricorde ; et ce n’est pas en vain que l’Ordre de la Merci le considère comme l’un de ses fondateurs, et que tant de milliers de captifs, délivrés de la servitude musulmane, l’ont honoré comme l’un des principaux auteurs de leur liberté.

    Lisons, avec l’Église, le récit des actions d’un homme dont la vie a été si pleine les mérites si grands.

Beatus Raymundus Barcinonensis, ex nobili familia de Pennafort, christianae religionis rudimentis imbutus, adhuc parvulus, eximia animi et corporis indole magnum aliquid portendere visus est. Nam adolescens humaniores litteras in patria professus,Bononiam se contulit, ubi pietatis officiis, ac Pontificio civilique juri sedulo incumbens, et Doctoris laurea insignitus, ibidem sacros canones magna cum hominum admiratione est interpretatus. Ejus virtutum fama percrebrescente, Berengarius Barcinonensis Episcopus, cum Roma suam ad Ecclesiam rediret, eum conveniendi causa Bononiam iter instituit, et tandem summis precibus, ut secum in patriam reverteretur, obtinuit. Mox ejusdem Ecclesiae Canonicatu et Praepositura ornatus, universo clero et populo, integritate, modestia, doctrina et morum suavitate praefulsit, ac Deipare Virginis, quam singulari pietatis affectu venerabatur, honorem et cultum semper pro viribus auxit.

Annum circiter quintum supra quadragesimum agens, in Ordine Fratrum Praedicatorum solemni emissa professione, ut novus miles, in omni virtutum genere, sed praecipue in cantate erga egenos, et maxime captivos ab infidelibus detentos se exercuit. Unde cum ejus hortatu sanctus Petrus Nolascus (cujus ipse confessiones audiebat) suas opes piissimo huic open i conferret, tum eidem, tum beato Raymundo et Jacobo Primo Aragoniae Regi apparens beatissima Virgo, gratissimum sibi et unigenito Filio suo fore dixit, si in suum honorem institueretur Ordo Religiosorum, quibus captivos ex infidelium tyrannide liberandi cura incumberet. Quare collatis inter se consiliis, Ordinem beatae Maria de Mercede Redemptionis captivorum fundaverunt : cui beatus Raymundus certas vivendi leges praescripsit ad ejusdem Ordinis vocationem accommodatissimas : quarum approbationem aliquot post annos a Gregorio Nono impetravit, et dictum sanctum Petrum primum Generalem Ordinis Magistrum suis ipse manibus habitu eodem indutum creavit.

Ab eodem Gregorio Romam accersitus, et Capellani ac Poenitentiarii et Confessarii sui munere decoratus, ejusdem jussu, Romanorum Pontificum Decreta, in diversis Conciliis et Epistolis sparsa, in unum Decretalium volumen redegit. Archiepiscopatum Tarraconensem ab ipso Pontifice sibi oblatum constantissime recusavit : et totius Ordinis Praedicatorum generale Magisterium, quod per biennium sanctissime administraverat, sponte dimisit. Jacobo Aragonia Regi sacra Inquisitionis Officii suis in regnis instituendi auctor fuit. Multa patravit miracula : inter qua illud clarissimum, quod ex insula Baleari Majori Barcinonem reversurus, strato super aquas pallio, centum sexaginta milliaria sex horis confecerit, et suum coenobium januis clausis fuerit ingressus. Tandem prope centenarius, virtutibus et meritis cumulatus, obdormivit in Domino, anno salutis millesimo ducentesimo septuagesimo quinto, quem Clemens Octavus in Sanctorum numerum retulit.

 

    Le bienheureux Raymond, né à Barcelone, de la noble maison de Pegnafort, fut instruit des éléments de la religion chrétienne; et, dès son enfance, l’heureux naturel de son esprit et de son corps sembla présager quelque chose de grand. Jeune encore, il professa les humanités dans sa patrie; puis il se rendit à Bologne, où il s’adonna avec ardeur aux exercices de la piété et à l’étude du droit canonique et civil ; il y fut honoré du bonnet dé Docteur, et il y expliqua les sacrés Canons avec l’admiration de ses auditeurs. Le bruit de ses vertus se répandant au loin, Bérenger, Évêque de Barcelone, à son retour de Rome à son Église, passa par Bologne pour le voir, et enfin, à force de prières, il l’engagea à revenir avec lui dans sa patrie. Bientôt Raymond devint Chanoine et Prévôt de l’Église de cette ville, où il brilla au milieu du clergé et du peuple par son intégrité, sa modestie, sa doctrine et la suavité de ses mœurs. La Vierge Mère de Dieu était pour lui l’objet d’une piété et d’une affection particulières ; et toujours, autant qu’il le put, il augmenta son culte et son honneur.

    A l’âge d’environ quarante-cinq ans , il fit profession solennelle dans l’Ordre des Frères Prêcheurs. Alors, comme un nouveau soldat, il s’exerça dans tous les genres de vertus, principalement dans la charité envers les indigents, et surtout envers ceux que les infidèles retenaient captifs. Ce furent ses exhortations qui engagèrent saint Pierre Nolasque , dont il était le confesseur, à sacrifier son bien à cette œuvre de piété. La bienheureuse Vierge apparut à Pierre, ainsi qu’au bienheureux Raymond et à Jacques Ier , Roi d’Aragon, et leur dit qu’elle aurait pour agréable, ainsi que son Fils unique, qu’on instituât en son honneur un Ordre de Religieux, dont le soin serait de délivrer les captifs de la tyrannie des infidèles. C’est pourquoi, après en avoir conféré entre eux, ils fondèrent l’Ordre de Notre-Dame de la Merci de la Rédemption des Captifs,pour lequel Raymond statua certaines règles de vie, appropriées à la vocation de cet institut. Il en obtint l’approbation de Grégoire IX, quelques années après, et il créa premier Général de cet Ordre saint Pierre Nolasque, auquel il en donna l’habit de sa propre main.

    Il fut appelé à Rome par le même Grégoire; et ce Pontife en fit son Chapelain, son Pénitencier et son Confesseur. Ce fut par son ordre que Raymond rédigea, dans le volume appelé Décrétâtes, les statuts des Pontifes Romains, épars dans divers Conciles et diverses Épîtres. Il refusa toujours, avec fermeté, l’Archevêché de Tarragone que lui offrait le même Pape, et il se démit lui-même du Généralat de son Ordre, après avoir rempli très saintement cette charge durant l’espace de deux ans. Il détermina Jacques, Roi d’Aragon, à établir dans ses États le Saint-Office de l’Inquisition. Il fit un grand nombre de miracles ; mais le plus éclatant fut lorsque, revenant de l’île Majorque, il étendit son manteau sur les eaux, fit cent soixante milles de chemin en six heures, et entra dans son monastère , lorsque les portes en étaient fermées. Enfin, âgé de près de cent ans, comblé de vertus et de mérites, il s’endormit dans le Seigneur, l’an du salut mil deux cent soixante-quinze. Clément VIII l’a inséré au nombre des Saints.

    Nous empruntons l’Hymne suivante au Bréviaire des Frères Prêcheurs.

    

    HYMNE.

Grande Raymundi celebrate nomen,

Praesules, Reges, populique terra :

Cujus aeternae fuit universis Cura salutis.

Quidquid est alta pietate mirum

Exhibet purus, niveusque morum :

Omne virtutum rutilare cernis Lumen in illo.

Sparsa Summorum monumenta Patrum

Colligit mira studiosus arte: Quaeque sunt prisci sacra digna cedro

Dogmata juris.

Doctus infidum solidare pontum, Currit invectus stadio patenti:

Veste componens, baculoque cymbam, Aequora calcat.

Da, Deus, nobis sine labe mores,    

Da vitae tutum sine clade cursum

Da perennalis sine fine vitae Tangere portum. Amen.

 

    Prélats, Princes, peuples de la terre, célébrez le nom illustre de Raymond , de cet homme qui eut à cœur le salut éternel de tous.

    Ce qu’offre de plus admirable une piété profonde apparaît dans la pureté sans tache de ses mœurs ; la lumière de toutes les vertus éclate en sa personne.

    D’une main habile et studieuse, il recueille les Décrets épars des Souverains Pontifes, et les sentences du Droit antique dignes d’être conservées.

    Sous ses pas, les flots inconstants deviennent solides; il parcourt, sans navire, un espace immense : son manteau et son bâton sont la barque sur laquelle il traverse la mer.

    Donnez-nous, ô Dieu, la pureté des mœurs ; donnez-nous de passer, sans désastre, le cours de notre vie; donnez-nous de toucher le port de la vie éternelle.

    Amen.

    Dispensateur fidèle du Mystère de la réconciliation, vous avez puisé, au sein du Dieu incarné, cette charité qui a fait de votre cœur l’asile des pécheurs. Vous avez aimé les hommes ; et les besoins de leurs corps, aussi bien que ceux de leurs âmes, ont été l’objet de votre sollicitude. Éclairé des rayons du Soleil de justice, vous nous avez aidés à discerner le bien du mal, en nous donnant des règles pour apprécier les plaies de nos âmes. Rome a admiré votre science des lois; elle se fait gloire d’avoir reçu de vos mains le Code sacré qui régit les Églises.

    Réveillez dans nos cœurs, ô Raymond, cette componction sincère qui est la condition du pardon dans le Sacrement de Pénitence. Faites-nous comprendre la gravité du péché mortel qui sépare de Dieu pour l’éternité, et les dangers du péché véniel qui dispose l’âme tiède au péché mortel. Obtenez-nous des hommes pleins de charité et de science pour exercer ce sublime ministère qui guérit les âmes. Défendez-les du double écueil d’un rigorisme désespérant et d’une mollesse perfide. Ranimez chez nous la vraie science du Droit ecclésiastique, sans laquelle la maison du Seigneur deviendrait bientôt le séjour du désordre et de l’anarchie. Vous dont le cœur fut si tendre envers les captifs, consolez tous ceux qui languissent dans les chaînes ou dans l’exil ; préparez leur délivrance ; mais affranchissez-nous tous des liens du péché, qui retiennent trop souvent les âmes de ceux-là mêmes dont le corps est libre.

    Vous avez été, ô Raymond, le confident du cœur de notre miséricordieuse Reine Marie ; elle vous a associé à son œuvre du rachat des captifs. Vous êtes puissant sur ce Cœur, qui est notre espérance après celui de Jésus. Présentez-lui nos hommages. Demandez pour nous à cette incomparable Mère de Dieu la grâce d’aimer toujours le céleste Enfant qu’elle tient dans ses bras. Qu’elle daigne aussi, par vos prières, être notre étoile sur cette mer du monde, plus orageuse que celle dont vous avez bravé les flots sur votre manteau miraculeux.

    Souvenez-vous aussi de l’Espagne, votre patrie, au sein de laquelle vous avez opéré tant d’œuvres saintes. Longtemps son illustre Église fut dans le deuil d’avoir perdu les Ordres religieux qui faisaient sa force et sa splendeur ; une hospitalité généreuse a commencé de réparer ces maux : que toute entrave disparaisse enfin. Protégez l’Ordre des Frères Prêcheurs, dont vous avez honoré l’habit et la règle. Vous l’avez gouverné avec sagesse sur la terre ; aimez-le toujours paternellement dans le ciel. Qu’il répare ses pertes ; qu’il refleurisse dans toute l’Église, et qu’il produise, comme aux jours anciens, ces fruits de sainteté et de science qui en ont fait une des principales gloires de l’Église de Jésus-Christ.

 

    Le troisième jour n’est pas écoulé depuis le martyre de sainte Agnès; et la Liturgie, fidèle à recueillir toutes les traditions, nous rappelle à son tombeau. Voici que la Vierge Émérentienne, amie et sœur de lait de notre héroïne de treize ans, s’en est allée prier et pleurer sur le lieu où repose celle qui lui a été si tôt et si cruellement ravie. Émérentienne n’a pas encore été régénérée dans les eaux du Baptême ; elle suit encore les exercices du catéchuménat ; mais son cœur est déjà au Christ par la foi et par le désir.

    Tandis que la jeune fille épanche ses regrets et son admiration sur la tombe d’Agnès, des païens surviennent ; insultant à sa douleur, ils veulent troubler ces hommages rendus à leur victime. C’est alors que Émérentienne, enflammée du désir de se réunir au Christ, et d’être bientôt dans les bras de sa douce compagne, puisant un mâle courage sur ce sépulcre glorieux, se tourne vers les barbares, et, confessant Jésus-Christ, maudissant les idoles, leur reproche l’atroce cruauté dont l’innocente Agnès est tombée victime.

    La férocité païenne s’indigne dans les cœurs de ces hommes asservis au culte de Satan, et à peine la jeune fille a cessé de parler, qu’elle tombe sur le sépulcre de son amie, accablée sous les pierres meurtrières que lui lancent ceux qu’elle a osé défier. Baptisée dans son propre sang, Émérentienne laisse sur la terre sa dépouille sanglante ; et son âme s’envole sur le sein de l’Emmanuel, pour jouir éternellement de ses embrassements divins, et de la chère présence d’Agnès.

    Unissons-nous à l’Église, qui recueille avec tant d’amour de si touchants souvenirs; demandons à Émérentienne la grâce d’être réunis à Jésus et à Agnès, et saluons son triomphe par les prières de la sainte Liturgie.

ANT. Veni, Sponsa Christi, accipe coronam quam tibi Dominus praeparavit in aeternum.

V. Diffusa est gratia in labiis tuis.

R. Propterea benedixit te Deus in aeternum.

OREMUS

Indulgentiam nobis, quaesumus, Domine, beata Emerentiana Virgo et Martyr imploret: quae tibi grata semper exstitit et merito castitatis, et tuae professione virtutis. Per Christum Dominum nostrum. Amen.

 

    Ant. Viens Épouse du Christ ; reçois la couronne que le Seigneur t’a préparée pour l’éternité.

    V/. La grâce est répandue sur tes lèvres.

    R/. C’est pourquoi le Seigneur t’a bénie à jamais.

    PRIONS

    Faites, Seigneur, que nous obtenions le pardon de nos péchés par l’intercession de la bienheureuse Émérentienne, Vierge et Martyre, qui vous a toujours été agréable parle mérite de la chasteté, et par la profession qu’elle a faite de la vertu dont vous êtes la source. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

XXIII JANVIER. SAINT ILDEFONSE, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR.

    L’Église Gothique d’Espagne députe aujourd’hui un de ses plus grands Prélats au berceau du divin Enfant, avec la charge de célébrer sa naissance inénarrable. La louange que fait entendre Ildefonse semble au premier abord n’avoir pour objet que l’honneur de Marie; mais peut-on honorer la Mère sans proclamer la gloire du Fils, à l’enfantement duquel elle doit toutes ses grandeurs?

    Au milieu du chœur de ces grands Pontifes qui ont illustré le brillant épiscopat de l’Espagne au VII° et au VIII° siècle, entre les Léandre, les Isidore, les Fulgence, les Braulion, les Eugène, les Julien, les Helladius, paraît au premier rang Ildefonse, avec la gloire d’avoir été le Docteur de la Virginité de Marie : comme Athanase est le Docteur de la Divinité du Verbe ; Basile, le Docteur de la Divinité du Saint-Esprit ; Augustin, le Docteur de la Grâce. Le saint Évêque de Tolède a exposé son dogme tout entier, avec une profonde doctrine et une éloquence du cœur : prouvant à la fois contre les Juifs, que Marie a conçu sans perdre la virginité ; contre les adeptes de Jovinien, qu’elle est demeurée Vierge dans son enfantement ; contre les sectateurs d’Helvidius, qu’elle est restée Vierge après avoir mis le Christ au monde. D’autres Docteurs, avant lui, avaient traité séparément ces questions sublimes ; Ildefonse a réuni toutes leurs lumières comme dans un faisceau, et il a mérité qu’une Vierge Martyre sortît de son sépulcre pour le féliciter d’avoir protégé l’honneur de la Souveraine des Cieux. Enfin, Marie elle-même, de ses mains virginales, l’a revêtu de cette merveilleuse chasuble qui présageait l’éclat du vêtement de lumière sous lequel Ildefonse brille à jamais, au pied du trône de la Mère de Dieu.

    Nous emprunterons au Bréviaire Monastique les Leçons de l’Office de notre saint Évêque :

ILDEFONSUS, natione Hispanus, Toleti nobilissimis Stephano et Lucia parentibus ortus, omnique cura nutritus, liberalibus disciplinis instructus est. Primum habuit praeceptorem Eugenium Toletanum antistitem, a quo ob praeclaram indolem, Hispalim ad Isidorum, magna tune eruditione pollentem, missus est. Apud quem duodecim annos commoratus, tandem fruge bona, doctrinaque sana imbutus, Toletum remeavit ad Eugenium : a quo, propter eximias virtutes , peritiamque non vulgarem, Ecclesiae Toletanae Archidiaconus effectus, mundi cupiens laqueos declinare, in Agaliensi monasterio 0rdinis sancti Benedicti, monasticum institutum amplexus est, frustra parentibus precibus et minis omnia tentantibus ut eum a sancto proposito revocarent.

Monachi non multo post in defuncti Abbatis locum eum subrogarunt; suspiciebant siquidem in eo, praeter virtutes reliquas, aequitatem, morum facilitatem, prudentiam, et admirabilem sanctitatem. Tantus itaque fulgor, tanta verae pietatis lux, quod ipse timebat, latere non potuit. Eugenio namque vita functo, cleri, senatus, totiusque populo decreto, Toletanus Archiepiscopus electus est. In qua dignitate, quantum populo sibi commisso, verbo et exemplo profuerit, quae miracula ediderit, quam multis fuerit nominibus de Virgine Matre benemeritus, non potest paucis explicari. Coenobium virginum in Deilfensi villula aedificavit, ac magnis muneribus auxit. Haereticos quosdam, qui in Hispania haeresim Helvidianam, tollentem perpetuam Mariae Dei Genitricis virginitatem disseminabant, doctissime confutavit, et ab Hispania ejecit. Ejus autem hac de re disputatio, libro quem scripsit de beatae Mariae virginitate continetur : ipsa miraculo servi sui zelum confirmante. Cum enim Iidefonsus ad preces matutinas Expectationis beatae Mariae in Ecclesiam nocte descenderet, comites ejus in Ecclesiae limine, fulgore quodam repentino deterriti retrocesserunt : ille vero intrepidus ad aram progressus, Virginem ipsam vidit et adoravit, ab eademque vestem, qua in Sacrificiis uteretur, accepit.

Cum etiam dies Leocadiae festus ageretur, et Clerus frequensque populus convenisset, Ildefonsus ad sepulcrum Virginis accedens, flexis genibus orabat ; et ecce réserato repente sarcophago, Leocadia sanctissima prodiit ; videntibusque cunctis, et audientibus, Ildefonsi merita de Virgine Maria commendavit, dicens : O Ildefonse, per te vivit Domina

mea, quae coeli culmina tenet. Illa vero recedente, lidefonsus, arrepto Recesvinthi qui orte tune aderat, velaminis partem quo caput Leocadiae tegebatur, resecuit, eamque cum regio simul cultro, celebri pompa in orarium intulit, ubiusque hodie servatur.

Scripsit multa luculentiori sermone, sed variis molestiarum occupationibus impeditus, aliqua imperfecta reliquit. Obiit tandem feliciter, cum sedisset in Episcopatu annos novem, menses duos ; sepultusque est in Basilica Leocadiae, circa annum Domini sexcentesimum sexagesimum septimum, Recesvintho in Hispania regnante. Cujus corpus

in generali a Sarracenis Hispaniarum occupatione, in civitatem Zamorensem translatum est, et in Ecclesia beati Petri honorifice quiescens, magna illius populi religione colitur.

 

    Ildefonse , Espagnol d e nation, né à Tolède, d’Étienne et Lucie, ses parents très nobles, fut élevé avec grand soin, et instruit dans les arts libéraux. Il eut pour premier maître Eugène, Évêque de Tolède, qui, frappé de ses heureuses dispositions, l’envoya à Séville, auprès de saint Isidore, dont la vaste érudition était alors en honneur. 11 demeura douze ans auprès du saint Prélat, jusqu’à ce que, formé dans les bonnes mœurs, et rempli de la saine doctrine, il revînt à Tolède, auprès d’Eugène, qui le fit Archidiacre de cette Église, à cause de ses excellentes vertus et de sa science remarquable. Ildefonse, voulant éviter les pièges du monde, embrassa l’institut monastique de l’Ordre de saint Benoît, dans le monastère d’Agalie, malgré l’opposition de ses parents, qui employèrent les prières et les menaces pour le détourner de son pieux dessein.

    Peu de temps après, les moines l’élurent à la place de leur Abbé qui venait de mourir; car ils admiraient en lui, outre les autres vertus, son équité, son caractère aimable, sa prudence, et une admirable sainteté. Un si grand éclat, une si vive lumière de vraie piété, ne purent longtemps demeurer cachés ; et c’était ce qu’avait craint Ildefonse. Car, Eugène étant mort, il fut élu Archevêque de Tolède, par le consentement du clergé, des grands et de tout le peuple. Il serait impossible d’expliquer en peu de mots combien, dans cette dignité, il fut utile par ses paroles et ses exemples au peuple confié à ses soins, quels miracles il fit, à combien de titres il mérita de la Vierge-Mère. Il bâtit un monastère de Vierges, dans le lieu appelé Deilfa, et l’enrichit de revenus abondants. Il réfuta savamment et chassa d’Espagne certains hérétiques, qui répandaient dans ce pays l’hérésie d’Helvidius, qui niait la perpétuelle virginité de Marie, Mère de Dieu. La discussion sur ce sujet est contenue dans le livre qu’il a écrit de la Virginité de là bienheureuse Marie. Cette puissante Reine récompensa par un miracle le zèle de son serviteur. Ildefonse étant descendu de nuit pour l’Office des Matines de l’Expectation de la sainte Vierge, ceux qui l’accompagnaient, étant arrivés au seuil de l’Église, aperçurent tout à coup dans l’intérieur une splendeur qui les effraya, et les fit revenir sur leurs pas. Le saint avança intrépidement jusqu’à l’autel; il vit la sainte Vierge elle-même , il la vénéra , et reçut d’elle un vêtement pour l’usage du Sacrifice.

    Une autre fois, on célébrait la Fête de sainte Léocadie; le Clergé et un peuple nombreux étaient rassemblés dans l’Église ; Ildefonse, s’étant approché du tombeau de cette Vierge, priait à genoux, lorsque tout à coup la très sainte Léocadie sort de son sépulcre qui s’entr’ouvre, et, en présence de tous les assistants, elle célèbre les mérites d’Ildefonse envers la Vierge Marie, par ces paroles : « O Ildefonse ! par toi triomphe ma souveraine Maîtresse, qui habite les hauteurs du ciel. » Au moment où elle disparaissait , Ildefonse, saisissant l’épée de Recesvinthe, qui était présent à cette apparition, coupa une partie du voile dont la tête de Léocadie était couverte, et la renferma, avec une grande pompe, ainsi que l’épée du Roi, dans le trésor de l’Église, où on la garde encore aujourd’hui.

    Il écrivit beaucoup de livres d’un style rempli de clarté ; mais il en a laissé quelques-uns imparfaits, à cause de ses grandes occupations. Enfin, il termina sa vie par une heureuse mort, ayant siégé, comme Évêque, neuf ans et deux mois. Il fut enseveli dans la Basilique de Sainte-Léocadie, vers l’an du Seigneur six cent soixante-sept, Recesvinthe régnant en Espagne. Durant l’occupation générale de ce pays par les Sarrasins, son corps fut transféré dans la ville de Zamora. Il y repose avec honneur, dans l’Église de Saint-Pierre, entouré des marques de la vénération du peuple.

 

    Honneur à vous, saint Pontife, qui vous élevez, avec tant de gloire, de cette terre d’Espagne si féconde en vaillants chevaliers de Marie ! Allez prendre place auprès du berceau ou cette Mère incomparable veille avec amour sur l’Enfant, qui, étant à la fois son Dieu et son fils, a consacré sa virginité, loin de l’altérer. Recommandez-nous à sa tendresse ; rappelez-lui qu’elle est aussi notre Mère. Priez-la d’entendre les hymnes que nous chantons à sa gloire, et de faire agréer à son Emmanuel l’hommage de nos cœurs. Pour être accueillis par cette auguste Souveraine, nous oserons, ô Docteur de la Virginité de Marie, emprunter votre organe, et lui dire avec vous :

    « Je viens à vous maintenant, ô vous, seule Vierge Mère de Dieu; je me prosterne à vos pieds, seule coopératrice de l’incarnation de mon Dieu ; je m’humilie devant vous, seule Mère de mon Seigneur. Je vous supplie, unique servante de votre Fils, d’obtenir que mon péché soit effacé, d’ordonner que je sois purifié de l’iniquité de mes œuvres. Faites-moi aimer la gloire de votre virginité ; révélez-moi la douceur de votre Fils ; donnez-moi de parler, selon la sincérité, de la foi de votre Fils, et de la défendre. Accordez-moi de m’attacher à Dieu et à vous, de servir votre Fils et vous : lui, comme mon Créateur ; vous, comme la Mère de mon Créateur; lui, comme le Seigneur des armées; vous, comme la servante du Maître de toutes choses ; lui, comme un Dieu; vous, comme la Mère d’un Dieu ; lui, comme mon Rédempteur ; vous, comme l’instrument de ma rédemption.

    « S’il a été le prix de mon rachat, sa chair a été formée de votre chair; c’est de votre substance mortelle qu’il a pris le corps mortel par lequel il a effacé mes péchés ; ma nature qu’il a emportée, au-dessus des Anges, jusque dans la gloire du trône de son Père, il a daigné l’emprunter à votre substance.

    « Donc, je suis votre esclave, car votre Fils est mon Seigneur. Vous êtes ma Dame, car vous êtes la servante de mon Seigneur. Je suis l’esclave de la servante de mon Seigneur, car vous, qui êtes ma Dame, vous êtes la Mère de mon Seigneur. Faites, je vous en supplie, Vierge sainte, que je possède Jésus, par ce même Esprit dont la vertu vous a fait enfanter Jésus ; que je connaisse Jésus, par le même Esprit qui vous a fait connaître et concevoir Jésus ; que je parle de Jésus, par le même Esprit dans lequel vous vous êtes dite la servante du Seigneur ; que j’aime Jésus, par le même Esprit dans lequel vous l’adorez, comme votre Seigneur, et le considérez amoureusement comme votre Fils; que j’obéisse enfin à Jésus, aussi sincèrement que lui-même, étant Dieu, vous était soumis et à Joseph. »

XXIV JANVIER. SAINT TIMOTHÉE, ÉVÊQUE ET MARTYR.

    La veille du jour où nous allons rendre grâces à Dieu pour la miraculeuse Conversion de l’Apôtre des Gentils, la marche du Cycle nous ramène la fête du plus cher disciple de cet homme sublime. Timothée, l’infatigable compagnon de Paul, cet ami à qui le grand Apôtre écrivit sa dernière lettre, peu de jours avant de verser son sang pour Jésus-Christ, vient attendre son maître au berceau de l’Emmanuel. Il y trouve déjà Jean le Bien-Aimé, avec lequel il a porté les sollicitudes de l’Église d’Éphèse ; il y salue Étienne et les autres Martyrs qui l’y ont devancé, et leur présente la palme qu’il a lui-même conquise. Enfin, il vient apporter à l’auguste Marie les hommages de la chrétienté d’Éphèse, chrétienté qu’elle a sanctifiée de sa présence, et qui partage, avec celle de Jérusalem, la gloire d’avoir possédé dans son sein celle qui n’était pas seulement, comme les Apôtres, le témoin, mais, en sa qualité de Mère de Dieu, l’ineffable instrument du salut des hommes.

    Lisons maintenant, dans les Offices de l’Église, le court récit des actions de ce laborieux disciple des Apôtres.

Timotheus, Lystris in Lycaonia natus ex patre Gentili et matre Judaea, christianam colebat religionem, cum in ea     loca venit Paulus Apostolus. Qui fama commotus quae de Timothei sanctitate percrebuerat, ipsum adhibuit socium suae peregrinationis : sed propter Judaeos, qui se ad Christum converterant, scientes Timothei patrem esse Gentilem, eum circumcidit. Cum igitur ambo Ephesum venis- sent, ibi ordinatus est Episcopus ab Apostolo, ut eam Ecclesiam gubernaret.

Ad quem Apostolus duas Epistolas scripsit, alteram Laodicea , alteram Roma : quibus in pastoralis officii cura confirmatus, cum sacrificium, quod uni Deo debetur, fieri daemonum simulacra ferre non posset, populum Ephesinum Dianae in ejus celebritate immolantem, ab illa impietate removere conatus, lapidibus obrutus est; ac pene mortuus a christianis ereptus, et in montem oppido vicinum delatus, nono kalendas Februarii obdormivit in Domino.

 

    Timothée, né à Lystres, en Lycaonie , d’un père Gentil et d’une mère Juive, pratiquait déjà la religion chrétienne, lorsque l’Apôtre Paul vint dans ces régions. Celui-ci, frappé du bruit que répandait la sainteté de Timothée, le prit pour compagnon de ses voyages; mais, à cause des Juifs qui se convertissaient à Jésus-Christ, et qui savaient que le père de Timothée était païen, il lui donna la circoncision. Étant arrivés tous deux à Éphèse, l’Apôtre l’ordonna Évêque, afin qu’il gouvernât cette Église.

    Paul lui écrivit deux Épîtres, l’une de Laodicée, l’autre de Rome, pour le diriger dans l’exercice de sa charge pastorale. Comme Timothée ne pouvait souffrir qu’on offrît aux idoles des démons le sacrifice qui n’est dû qu’à Dieu seul, un jour que les habitants d’Éphèse immolaient des victimes à Diane dans l’une de ses fêtes, il s’efforça de les détourner de cette impiété; mais ils le lapidèrent. Les chrétiens l’enlevèrent à demi mort, et le portèrent sur une montagne proche de la ville, où il s’endormit dans le Seigneur . le neuf des calendes de février.

    L’Église Grecque célèbre saint Timothée dans ses Menées, auxquels nous empruntons les strophes suivantes :

 

    DIE XXII JANUARII.

Deisapiens Timothee, torrentem ingressus es deliciarum, et divinitus hausisti gnosim, ferventes imitatus amatores Christi, cujus nunc laetanter adiisti gloriam, contemplans Trinitatem splendidissimam et pacem placidissimam.

Deisapiens Timothee, frequentibus corporis debilitatibus et infirmitatibus corroboratus secundum mentem, erroris potentiam facile dissolvisti, Christi custoditus potestate, et praedicasti sublimiter divinissimum pacis nobis Evangelium.

Mundi fines tua nunc decantant miracula, Thaumaturge immortalis ; miraculis etenim te Christus remunerans adornavit, propter ipsum tormenta perpessum, et pro morte tolerata immortali gloria et beatitudine donavit.

Effusa est, omnisancte, abundanter gratia e labiis tuis, et Rumina dogmatum scaturire fecit Christi Ecclesiam irrigantia et centuplicem ferentia fructum, o Timothee, Christi praeco, divine Apostole.

Mortificans tuae membra camus Verbo subjecisti; dans pejoris, beate Timothee, regimen meliori, passionibus do- minatus es, et animam alleviasti, Pauli documentis harmonice ordinatus.

Fulgurans quasi sol Paulus te misit quasi radium splendidum terram abundantiori lumine illuminantem lucidissime, Theophantes Timothee, ad directionem nostram et confirmationem.

Currus Dei apparuisti, Timothee, portans divinum nomen, ante impios tyrannos, Deograte, non timens istorum crudelitatem ; tu enim invincibilem Salvatoris fortitudinem induisti.

Coronam gloriosam recepisti, Timothee omnibeate, divina mente praedite, Apostole, et diadema regni praecinxisti, et astitisti ante thronum magistri tui, cum Paulo decoratus in aeternis tabernaculis, beatissime.

 

    Plein de la sagesse de Dieu, ô Timothée, tu es entré dans le torrent des délices, et tu t’es désaltéré dans la gnose divine; tu as imité les fervents amis du Christ, et tu es entré plein de joie dans sa gloire, où tu contemples la très splendide Trinité et tu jouis de la paix la plus sereine.

    Plein de la sagesse de Dieu, ô Timothée, les fréquentes faiblesses et infirmités de ton corps fortifiaient ton âme ; gardé par la puissance du Christ, tu as dissous avec facilité la puissance de l’erreur, et tu nous as prêché, d’une manière sublime, le très divin Évangile de la paix.

    Le monde entier célèbre aujourd’hui tes prodiges , thaumaturge immortel; car le Christ t’a récompensé par le don des miracles, toi qui as souffert pour lui les tourments; pour la mort que tu as endurée, il t’a gratifié d’une gloire et d’une béatitude éternelles.

    Homme de toute sainteté, la grâce a débordé avec abondance de tes lèvres; elle en a fait couler des fleuves de doctrine, qui ont arrosé l’Église du Christ et porté des fruits au centuple , ô Timothée, prédicateur du Christ, Apôtre divin !

    En mortifiant les membres de ta chair, tu les as soumis au Verbe ; en assujettissant la partie vile de toi-même à celle qui est la plus excellente, bienheureux Timothée, tu as dominé tes passions et allégé ton âme, établie dans une harmonie parfaite selon les enseignements de Paul.

    Paul, éclatant comme un soleil, t’a lancé comme un de ses brillants rayons, pour illuminer la terre d’une abondante et splendide lumière, pour diriger et confirmer nos âmes, ô Timothée, qui manifestes Dieu !

    Tu as paru comme un char divin, ô Timothée ! portant le nom de Dieu devant les tyrans impies, sans craindre leur cruauté; car tu as revêtu la force invincible du Sauveur, ô homme chéri de Dieu !

    Tu as reçu la couronne de gloire, ô Timothée, plein de toute félicité ; Apôtre doué d’un esprit divin, tu as ceint dignement le diadème du royaume; tu assistes devant le trône de ton maître, resplendissant avec Paul dans les tabernacles éternels, ô très heureux !

 

    Nous honorons en vous, saint Pontife, un disciple des Apôtres, un des premiers anneaux qui nous rattachent au Christ ; vous nous apparaissez tout illuminé des entretiens du grand Paul. Son disciple, le divin Aréopagite, vous choisit pour le confident de ses sublimes contemplations sur les Noms Divins ; mais maintenant, inondé de la lumière éternelle, vous contemplez sans nuage le Soleil de justice. Soyez-nous propice, à nous qui ne pouvons que l’entrevoir à travers les voiles de son humilité; obtenez-nous du moins de l’aimer, afin que nous puissions mériter de le voir un jour dans sa gloire. Pour alléger le poids de votre corps, vous soumettiez vos sens à une pénitence rigoureuse que Paul vous exhortait d’adoucir : aidez-nous à soumettre la chair à l’esprit. L’Église relit sans cesse les conseils que l’Apôtre vous donna, et en vous à tous les pasteurs, pour le choix et la conduite des membres du clergé ; donnez-nous des Évêques, des Prêtres et des Diacres ornés de toutes les qualités qu’il exige dans ces dispensateurs des Mystères de Dieu. Enfin, vous qui êtes monté au ciel avec l’auréole du martyre, tendez-nous votre palme, afin que, tout obscurs combattants que nous sommes, nous puissions nous élever jusqu’au séjour où l’Emmanuel reçoit et couronne ses élus pour l’éternité.

XXV JANVIER. LA CONVERSION DE SAINT PAUL.

    Nous avons vu la Gentilité, représentée aux pieds de l’Emmanuel par les Rois Mages, offrir ses mystiques présents, et recevoir en retour les dons précieux de la foi, de l’espérance et de la charité. La moisson des peuples est mûre ; il est temps que le moissonneur y mette la faucille. Mais quel sera-t-il, cet ouvrier de Dieu ? Les Apôtres du Christ vivent encore à l’ombre de la montagne de Sion. Tous ont reçu la mission d’annoncer le salut jusqu’aux extrémités du monde ; mais nul d’entre eux n’a reçu encore le caractère spécial d’Apôtre des Gentils. Pierre, l’Apôtre de la Circoncision, est destiné particulièrement, comme le Christ, aux brebis perdues de la maison d’Israël. (MATTH. XV, 24.) Toutefois, comme il est le Chef et le fondement, c’est à lui d’ouvrir !a porte de l’Église aux Gentils. Il le fait avec solennité, en conférant le Baptême au centurion romain Cornélius.

    Cependant, l’Église est en travail; le sang du Martyr Étienne, sa dernière prière, vont enfanter un nouvel Apôtre, l’Apôtre des nations. Saul, citoyen de Tarse, n’a pas vu le Christ dans sa vie mortelle; et le Christ seul peut faire un Apôtre. Du haut des cieux où il règne impassible et glorifié, Jésus appellera Saul à son école, comme il appelait, durant les années de sa prédication, à suivre ses pas et à écouter sa doctrine, les pêcheurs du lac de Génésareth. Le Fils de Dieu enlèvera Saul jusqu’au troisième ciel, il lui révélera tous ses mystères; et quand Saul, revenu sur la terre, aura été, comme il le raconte, voir Pierre (Gal. I, 18) et comparer son Évangile avec le sien, il pourra dire : « Je ne suis pas moins Apôtre que les autres Apôtres. »

    C’est dans ce glorieux jour de la Conversion de Saul, qui bientôt s’appellera Paul, que ce grand œuvre commence. C’est aujourd’hui que retentit cette voix qui brise les cèdres du Liban (Psalm. XXVIII, 5), et dont la force souveraine fait d’abord un chrétien du Juif persécuteur, qui bientôt sera un Apôtre. Cette admirable transformation avait été prophétisée par Jacob, lorsque, sur sa couche funèbre, il dévoilait l’avenir de chacun de ses enfants, dans la tribu qui devait sortir d’eux. Juda eut les premiers honneurs : de sa race royale, le Rédempteur, l’attente des nations, devait naître. Benjamin fut annoncé, à son tour, sous des traits plus humbles, mais néanmoins glorieux : il sera l’aïeul de Paul, et Paul, l’Apôtre des nations.

    Le vieillard avait dit : « Benjamin est un loup ravisseur: le matin, il enlève la proie ; mais le soir, il distribue la nourriture. » (Gen. XLIX, 27.) Celui qui, dans la matinée fougueuse de son adolescence, se lance comme un loup respirant la menace et le carnage, à la poursuite des brebis du Christ, n’est-ce pas, comme le dit un antique Docteur, Saul sur la route de Damas, porteur et exécuteur des ordres des pontifes du temple maudit, et tout couvert du sang d’Étienne qu’il a lapidé par les mains de tous ceux dont il gardait les vêtements? Celui qui, sur le soir, ne ravit plus la dépouille du juste, mais, d’une main charitable et pacifique, distribue à ceux qui ont faim la nourriture qui leur donne la vie, n’est-ce pas Paul, Apôtre de Jésus-Christ, embrasé de l’amour de ses frères, et se faisant tout à tous, jusqu’à désirer d’être anathème pour eux?

    Telle est la force victorieuse de notre Emmanuel, toujours croissante et à laquelle rien ne résiste. S’il veut pour premier hommage la visite des bergers, il les fait convier par ses Anges, dont les doux accords ont suffi pour amener ces cœurs simples à la crèche où repose sous de pauvres langes l’espoir d’Israël. S’il désire l’hommage des princes de la Gentilité, il fait lever au ciel une étoile symbolique, dont l’apparition, aidée du mouvement intérieur de l’Esprit-Saint, détermine ces hommes de désirs à venir, du fond de l’Orient, déposer aux pieds d’un humble enfant leurs dons et leurs cœurs. Quand le moment est venu de former le Collège Apostolique, il s’avance sur les bords de la mer de Tibériade, et cette seule parole : Suivez-moi, a suffi pour attacher à ses pas les hommes qu’il a choisis. Au milieu des humiliations de sa Passion, un regard de sa part change le cœur du Disciple infidèle. Aujourd’hui, du haut du Ciel, tous les mystères accomplis, voulant montrer que lui seul est maître de l’Apostolat, et que son alliance avec les Gentils est consommée, il tonne sur la tête de ce Pharisien fougueux qui croit courir à la ruine de l’Église ; il brise ce cœur de Juif, et il crée par sa grâce ce nouveau cœur d’Apôtre, ce vase d’élection, ce Paul qui dira désormais : « Je vis, mais ce n’est pas moi, c’est le Christ qui vit en moi. » (Gal. XI, 20.)

    Mais il était juste que la commémoration de ce grand événement vînt se placer non loin du jour où l’Église célèbre le triomphe du premier des Martyrs. Paul est la conquête d’Étienne. Si l’anniversaire de son martyre se rencontre sous les feux du solstice d’été, il ne pouvait manquer d’apparaître auprès du berceau de l’Emmanuel, comme le plus brillant trophée du Proto-martyr ; les Mages le réclamaient aussi comme le conquérant de cette Gentilité dont ils ont été les prémices.

    Enfin, pour compléter la cour de notre grand Roi, il convenait que les deux puissantes colonnes de l’Église, l’Apôtre des Juifs et l’Apôtre des Gentils, s’élevassent aux côtés de la crèche mystique : Pierre, avec ses clefs ; Paul, avec son glaive. C’est alors que Bethléhem nous semble, de plus en plus, la figure de l’Église, et les richesses du Cycle en cette saison plus éblouissantes que jamais.

    Célébrons, par les chants des anciennes Liturgies, cette journée consacrée par la conquête d’un si grand Apôtre. La prose suivante, qui appartient au dixième siècle, se trouve de bonne heure dans les anciens Missels des Églises d’Allemagne. Elle est empreinte d’un caractère mystérieux qui ne manque pas de grandeur.

    SÉQUENCE.

Dixit Dominus: Ex Basan convertam, convertam in profundum maris.

Quod dixit et fecit, Saulum ut stravit, Paulum et statuit,

Per Verbum suum incarnatum, per quod fecit et saecula

Quod dum impugnat, audivit : Saule, Saule, quid me persequeris ?

Ego sum Christus: durum est tibi ut recalcitres stimulo.

A facie Domini mota est terra, contremuitque mox et quievit.

Dum cognito credidit Domino, Paulus persequi cessat Christianos.

Hic lingua tuorum est canum, ex inimicis ad to rediens, Deus ;

Dum Paulus in ore omnium sacerdotum jura dat praeceptorum,

Docens crucifixum non esse alium praeter Christum Deum,

Cum Patre qui regnat et Sancto Spiritu, cujus testis Paulus.

Hinc lingua sacerdotum, more canis dum perlinxit legis et Evangelii duos molares in his contrivit,

Corrosit universas species medicinarum, quibus curantur saucii, reficiuntur enutriendi.

Per quem conversus ad nos tu vivifices, Christe, peccatores :

Qui convertendis conversum converteras Paulum, vas electum.

Quo docente Deum, mare vidit et fugit, Jordanis conversus est retrorsum ;

Quia turba gentium, rediens vitiorum profundo, Og rege Basan confuso,

Te solum adorat Christum creatorem, quem et cognoscit in came venisse redemptorem. Amen.

 

    Le Seigneur a dit : Je le convertirai du sein de Basan (la région de stérilité) ; je le mènerai jusqu’au fond des abîmes de la foi, profonds comme la mer.

    Ce qu’il a dit il l’a fait, renversant Saul et relevant Paul,

    Par son Verbe incarné, en qui il a fait les siècles.

    S’élançant à la poursuite de ce Verbe, le Juif a entendu : Saul, Saul, pourquoi me persécuter ?

    Je suis le Christ ; il t’est dur de regimber contre l’aiguillon.

    A la face du Seigneur, la terre a été émue ; elle a tremblé; mais bientôt elle s’est reposée.

    Paul a reconnu le Seigneur, il a cru, il a cessé de persécuter les Chrétiens.

    Sorti des rangs ennemis, pour revenir à vous, ô Dieu, il est devenu la langue de vos chiens fidèles.

    C’est Paul qui , par la bouche de vos Pontifes, proclame vos commandements.

    Il enseigne que le crucifié n’est autre que le Christ-Dieu,

    Qui règne avec le Père et le Saint-Esprit, Celui dont Paul est le témoin.

    Par lui la langue des Pontifes, parcourant et humectant les deux molaires delà Loi et de l’Évangile, a fait broyer,

    A préparé ces remèdes divers qui sont la santé des blessés, la nourriture de ceux qui ont faim.

    Par les prières de Paul, regardez-nous, ô Christ ! et vivifiez les pécheurs;

    Vous qui avez converti, pour la conversion des autres, Paul le vase d’élection.

    Quand il prêchait Dieu, la mer le vit et s’enfuit, le Jourdain a reculé vers sa source.

    La multitude des nations remontant des profondeurs de l’abîme des vices, à la confusion de Og, roi de Basan.

    N’adore plus que vous seul, ô Christ Créateur, qu’elle confesse être venu, comme Rédempteur, dans la chair. Amen.

 

    Les Missels Romains-Français nous donnent cette belle Prose d’Adam de Saint-Victor :

    SÉQUENCE.

Corde, voce pulsa coelos, Triumphale pange melos, Gentium Ecclesia.

Paulus Doctor gentium Consummavit stadium Triumphans in gloria.

Hic Benjamin adolescens, Lupus rapax, praeda vescens, Hostis est fidelium.

Mane lupus, sed ovis vespere,

Post tenebras lucente sidere, Docet Evangelium.

Hic mortis viam arripit, Quem vitae via corripit, Dum Damascum graditur.

Spirat minas, sed jam cedit;

Sed prostratus jam obedit; Sed jam vinctus ducitur.

Ad Ananiam mittitur : Lupus ad ovem trahitur; Mens resedit effera.

Fontis subit sacramentum : Mutat virus in pigmentum Unda salutifera.

Vas sacratum, vas divinum, Vas propinans dulce vinum Doctrinalis gratiae.

Synagogas circuit:

Christi fidem astruit Prophetarum serie.

Verbum crucis protestatur : Causa crucis cruciatur :

Mille modis moritur:

Sed perstat vivax hostia : Et invicta constantia Omnis poena vincitur.

Segregatus docet gentes: Mundi vincit sapientes

Dei sapientia.

Raptus ad coelum tertium, Videt Patrem et Filium

In una substantia.

Roma potens et docta Graecia

Praebet colla, discit mysteria: Fides Christi proficit.

Crux triumphat: Nero saevit,

Quo docente, fides crevit, Paulum ense conficit.

Sic exutus carnis molem Paulus, videt verum Solem Patris Unigenitum.

Lumen videt in lumine, Cujus vitemus numine Gehennalem gemitum.

Amen.

 

    Du cœur et de la voix fais retentir les cieux, entonne le chant du triomphe, ô Église des Gentils !

    Paul, le Docteur des nations, a parcouru sa carrière triomphant et glorieux.

    C’est le jeune Benjamin, loup ravisseur qui dévore sa proie ; des fidèles c’est l’ennemi.

    Loup à l’aurore, agneau sur le soir ; après les ténèbres, l’astre s’est levé. Paul annonce l’Évangile.

    Il s’est lancé dans le chemin de la mort; mais celui qui est la Voie de la vie, l’arrête sur la route de Damas.

    Il respirait la menace ; mais il cède enfin : renversé, il obéit; on l’entraîne comme un prisonnier.

    On le mène à Ananie : le loup est conduit à la brebis ; sa rage tombe apaisée.

    Il descend dans la fontaine sacrée ; l’eau salutaire change en parfum les poisons de son âme.

    Vase sacré, vase divin, vase qui épanche le doux vin de la doctrine et de la grâce,

    Il parcourt les synagogues, il établit la foi du Christ sur la série des Prophètes.

    Il prêche la doctrine de la croix ; pour la croix il est tourmenté, il meurt de mille morts.

    Mais il survit toujours comme une hostie vivante, et son invincible constance triomphe de tous les supplices.

    Choisi pour leur Apôtre, il instruit les. Gentils, il triomphe des sages du monde par la sagesse de Dieu.

    Ravi au troisième ciel, il voit le Père et le Fils en une seule substance.

    Rome la puissante et la savante Grèce courbent la tête, s’instruisent des mystères ; la foi du Christ se propage.

    La croix triomphe, Néron sévit, et le glaive moissonne Paul, dont la parole a fait croître la foi.

    Ainsi, déposant le fardeau de la chair, Paul contemple le vrai Soleil, le Fils unique du Père.

    Dans la lumière, il voit cette lumière, dont la puissance daigne nous garder de l’infernal gémissement.

    Amen.

    Les anciens Sacramentaires ne nous fournissent rien sur la Conversion de saint Paul ; nous empruntons l’Oraison et la Préface suivantes au Missel Gallican donné par D. Mabillon, sous le titre de Missale Gothicum.

    ORATIO.

Deus qui Apostolum tuum Paulum insolentem contra Christiani nominis pietatem, coelesti voce cum terrore perculsum, hodierna die Vocationis ejus, mentem cum nomine commutasti; et quem prius persecutorem metuebat Ecclesia, nunc coelestium mandatorum laetatur se habere Doctorem : quemque ideo foris caecasti, ut introrsus videntem faceres: cuique post tenebras crudelitatis ablatas, ad evocandas Gentes divinae legis scientiam contulisti: sed et tertio naufragantem pro fide quam expugnaverat, jam devotum in elemento liquido fecisti vita incolumem. Sic nobis, quaesumus, ejus et mutationem et fidem colentibus, post caecitatem peccatorum, fac te videre in coelis, qui illuminasti Paulum in terris.

 

    O Dieu , qui avez changé le cœur et le nom de votre Apôtre Paul, en ce jour de sa Vocation, et l’avez frappé de terreur par une voix céleste, au moment où il poursuivait à outrance la piété du nom Chrétien, en sorte que l’Église, qui d’abord redoutait en lui un persécuteur, se félicite, aujourd’hui, de l’avoir pour Docteur des commandements célestes ; vous qui l’avez aveuglé au dehors, pour le rendre voyant au dedans, et qui, après avoir dissipé en lui les ténèbres de la cruauté, lui avez conféré la science de la loi divine, pour la vocation des Gentils; vous qui, après trois naufrages, qu’il souffrit pour cette foi qu’il avait combattue, avez conservé sa vie sous l’élément liquide qui devait l’anéantir : nous vous supplions, nous qui célébrons sa transformation et sa foi, de nous accorder, après nous avoir guéris de l’aveuglement de nos péchés, la grâce de vous voir dans les cieux, comme vous avez illuminé Paul sur la terre.

    PRAEFATIO.

Dignum et justum est; vere aequum et justum est : nos tibi gratias agere, Domine sancte, Pater omnipotens, terne Deus: qui, ut ostenderes te omnium cupere indulgere peccatis, persecutorem Ecclesiae tuae, ad unum verbum tuae vocationis lucratus es, et statim fecisti nobis ex persecutore doctorem : nam qui alienas epistolas ad destructionem Ecclesiarum acceperat, coepit suas ad restaurationem earum scribere; et ut seipsum Paulum factum ex Saulo monstraret, repente architectus sapiens, fundamentum posuit, ut sancta Ecclesia tua Catholica, eo aedificante, gauderet, a quo fuerat ante vastata; et tantus ejus defensor existeret, ut omnia supplicia corporis, et ipsam caedem corporis non timeret: nam factus est caput Ecclesiae, qui membra Ecclesiae conquassaverat : caput terreni corporis tradidit, ut Christum caput in suis omnibus membris acciperet, per quod etiam vas electionis esse meruit ; qui eumdem Dominum nostrum Jesum Christum Filium tuum in sui pectoris habitationem suscepit.

 

    Il est digne et juste, équitable et raisonnable, que nous vous rendions grâces. Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel, qui, voulant montrer votre désir de pardonner les péchés de tous, avez gagné le persécuteur de votre Église, par cette seule parole dont vous l’appeliez, et en avez fait, tout à coup, notre Docteur, de notre persécuteur qu’il était. Il avait reçu les lettres d’autrui pour marcher à la destruction des Églises, et bientôt il s’est mis à écrire ses propres Lettres pour les rétablir. Afin de nous faire voir que de Saul il est devenu Paul, en architecte sage, il a tout aussitôt posé l’unique fondement; en sorte que votre sainte Église Catholique se réjouissait de se voir édifiée par celui qui la dévastait auparavant, et de ce qu’il était devenu pour elle un si puissant défenseur, qu’il ne craignait plus ni les supplices, ni la mort du corps. Lui qui avait brisé les membres de l’Église , devenu l’un des chefs de cette Église, il a livré sa tête pour être uni, dans tous ses membres, au Christ Chef, par la miséricorde duquel il a mérité d’être un vase d’élection, et de recevoir, dans le sanctuaire de son cœur, ce même Jésus-Christ, votre Fils, notre Seigneur.

 

    Nous vous rendons grâces, ô Jésus, qui avez aujourd’hui terrassé votre ennemi par votre puissance, et l’avez relevé par votre miséricorde. Vous êtes véritablement le Dieu fort ; et vous méritez que toute créature célèbre vos victoires. Qu’ils sont merveilleux, vos plans pour le salut du monde ! Vous associez des hommes à l’œuvre de la prédication de votre parole, à la dispensation de vos Mystères ; et, pour rendre Paul digne d’un tel honneur, vous employez toutes les ressources de votre grâce vous vous plaisez à faire du meurtrier d’Étienne un Apôtre, afin que votre puissance souveraine éclate à tous les yeux, afin que votre amour pour les âmes apparaisse dans sa plus gratuite générosité, afin que la grâce surabonde où le péché avait abondé. Visitez-nous souvent, ô Emmanuel, par cette grâce qui change les cœurs ; car nous désirons une vie abondante, et nous sentons que son principe est souvent près de nous échapper. Convertissez-nous, comme vous avez converti l’Apôtre ; après nous avoir convertis, assistez-nous ; car sans vous nous ne pouvons rien faire. Prévenez-nous, suivez-nous, accompagnez-nous, ne nous quittez jamais, et de même que vous nous avez donné le commencement, assurez-nous la persévérance jusqu’à la fin. Donnez-nous de reconnaître, avec crainte et avec amour, ce don mystérieux de la grâce que nulle créature ne saurait mériter, et auquel cependant une volonté créée peut mettre obstacle. Nous sommes des captifs : vous seul possédez l’instrument à l’aide duquel nous pouvons briser nos chaînes; vous le placez dans nos mains, en nous engageant à en user: de sorte que notre délivrance est votre ouvrage et non le nôtre ; et que notre captivité, si elle persévère, ne peut être attribuée qu’à notre négligence et à notre lâcheté. Donnez-nous, Seigneur, cette grâce ; et daignez recevoir la promesse que nous vous faisons d’y joindre humblement notre coopération.

    Aidez-nous, ô grand Paul, à répondre aux desseins de la miséricorde de Dieu sur nous ; obtenez que nous soyons subjugués par la douceur du Dieu enfant. Sa voix ne retentit pas; il n’éblouit pas nos yeux par sa lumière ; mais il se plaint que trop souvent nous le persécutons. Inspirez à nos cœurs de lui dire comme vous : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? » Il nous répondra d’être simples et enfants comme lui, de reconnaître enfin son amour qui apparaît dans ce mystère, de rompre avec le péché, de combattre les mauvaises inclinations, d’avancer dans la sainteté en suivant ses exemples. Vous avez dit, ô Apôtre : « Que celui qui n’aime pas notre Seigneur Jésus-Christ soit anathème ! » Faites-le-nous connaître de plus en plus, afin que nous l’aimions, et que de si doux mystères ne deviennent pas, par notre ingratitude, la cause de notre réprobation.

    Vase d’élection, convertissez les pécheurs qui ne pensent point à Dieu. Sur la terre, vous vous êtes dépensé tout entier pour le salut des âmes ; au ciel où vous régnez, continuez votre ministère, et demandez au Seigneur, pour ceux qui persécutent Jésus, ces grâces qui triomphent des plus rebelles. Apôtre des Gentils, jetez les yeux sur tant de peuples assis encore dans l’ombre de la mort. Autrefois vous étiez partagé entre deux ardents désirs: celui d’être avec Jésus-Christ, et celui de rester sur la terre pour travailler au salut des peuples. Maintenant, vous êtes pour jamais avec ce Sauveur que vous avez prêché ; n’oubliez pas ceux qui ne le connaissent point encore. Suscitez des hommes apostoliques pour continuer vos travaux. Rendez féconds leurs sueurs et leur sang. Veillez sur le Siège de Pierre, votre frère et votre chef ; soutenez l’autorité de cette Église Romaine qui a hérité de vos pouvoirs, et qui vous regarde comme son second appui. Vengez-la partout où elle est méconnue; détruisez les schismes et les hérésies ; remplissez tous les pasteurs de votre esprit, afin que, comme vous, ils ne se cherchent point eux-mêmes, mais uniquement et toujours les intérêts de Jésus-Christ.

 

XXVI JANVIER. SAINT POLYCARPE, ÉVÊQUE ET MARTYR.

    Au milieu des douceurs qu’il goûte dans la contemplation du Verbe fait chair, Jean le Bien-Aimé voit arriver son cher disciple Polycarpe, l’Ange de l’Église de Smyrne, tout resplendissant de la gloire du martyre. Ce sublime vieillard vient de répondre, dans l’amphithéâtre, au Proconsul qui l’exhortait à maudire le Christ : « Il y a quatre-vingt-six ans que je le sers, et il ne m’a jamais fait de mal ; que dis-je? Il m’a comblé de biens. Comment pourrais-je maudire mon Roi qui m’a sauvé ? » Après avoir passé par le feu et par le glaive, il est arrivé aux pieds de ce Roi Sauveur, et va jouir éternellement du bonheur de sa présence, en retour des quatre-vingt-six ans qu’il l’a servi, des fatigues qu’il s’est données pour conserver dans son troupeau la foi et la charité, et de la mort sanglante qu’il a endurée.

    Comme son maître apostolique, il s’est opposé avec énergie aux efforts des hérétiques qui altéraient la foi. Fidèle aux ordres de cet angélique confident de l’Homme-Dieu, il n’a pas voulu que celui qui corrompt la foi du Christ reçût de sa bouche le salut ; il a dit à l’hérésiarque Marcion qu’il ne le reconnaissait que pour le premier-né de Satan. Adversaire énergique de cette orgueilleuse secte qui rougissait de l’Incarnation d’un Dieu, il nous a laissé cette admirable Épître aux Philippiens, dans laquelle il dit : « Quiconque ne confesse pas que Jésus-Christ est venu dans la chair, est un Antéchrist. » Il convenait donc qu’un si courageux témoin fût appelé à l’honneur d’assister près du berceau dans lequel le Fils de Dieu se montre à nous dans toute sa tendresse, et revêtu d’une chair semblable à la nôtre. Honorons ce disciple de Jean, cet ami d’Ignace, cet Évêque de l’âge apostolique, qui mérita les éloges de Jésus-Christ même, dans la révélation de Pathmos. Le Sauveur lui avait dit par la bouche de Jean : « Sois fidèle jusqu’à la mort; et je te donnerai la couronne de vie. » (Apoc. II, 10.) Polycarpe a été fidèle jusqu’à la mort ; c’est pourquoi il assiste couronné, en ces jours anniversaires de l’avènement de son Roi parmi nous.

    L’Église, dans son Office, lit aujourd’hui, pour Légende, cette courte notice, empruntée au livre de saint Jérôme : De Scriptoribus ecclesiasticis.

Polycarpus, Joannis Apostoli discipulus, et ab eo Smyrnae Episcopus ordinatus, totius Asiae princeps fuit; quippe qui nonnullos Apostolorum, et eorum qui viderant Dominum, magistros habuerit et viderit. Hic propter quasdam super die Paschae quaestiones, sub Imperatore Antonino Pio, Ecclesiam in Urbe regente Aniceto, Romam venit : ubi plurimos credentium, Marcionis et Valentini persuasione deceptos, reduxit ad fidem. Cumque ei fortuito obviam fuisset Marcion, et diceret: Cognoscis nos ? respondit : Cognosco primogenitum diaboli. Postea vero regnante Marco Antonino et Lucio Aurelio Commodo, quarta post Neronem
persecutione, Smyrnae sedente proconsule, et universo populo in amphitheatro adversus eum personante, igni traditus est. Scripsit ad Philippenses valde utilem epistolam, qua usque hodie in Asia conventu legitur.

 

    Polycarpe, disciple de Jean, qui l’ordonna Évêque de Smyrne, fut le chef de l’Asie entière, parce qu’il avait connu et avait eu pour maîtres quelques-uns des Apôtres et de ceux qui avaient vu le Seigneur. Sous l’empire d’Antonin le Pieux, alors qu’Anicet gouvernait l’Église, quelques difficultés sur le jour de la Pâque le firent venir à Rome, où il ramena à la foi plusieurs fidèles, qui s’étaient laissé séduire par les artifices de Marcion et de Valentin.

    Ayant un jour rencontré Marcion , cet hérésiarque lui dit : « Me connais-tu ? » Polycarpe lui répondit : « Je te reconnais pour le premier-né de Satan. » Quelque temps après, sous le règne de Marc-Antonin et de Lucius Aurelius Commode, dans la quatrième persécution depuis celle de Néron, il fut condamné devant le tribunal du Proconsul de Smyrne, et livré au feu, avec les clameurs de tout le peuple assemblé dans l’amphithéâtre. Il écrivit aux Philippiens une Épître fort utile, qui se lit encore aujourd’hui dans les Églises d’Asie.

 

    L’Église Grecque célèbre la gloire de saint Polycarpe dans ses Menées, auxquels nous empruntons les traits suivants :

    DIE XXIII FEBRUARII.

Quando fructus ille Virginis, et semen germinans vites principium, in terram cecidit, tunc te Polycarpum spicam produxit, fideles nutrientem pietatis verbo et documentis, et eos sanctificantem divino certaminis sanguine et sanctitatis unguento.

Quando in ligno crucis vitis vera suspensa elevata est, tunc te fructuosum palmitem extendit, falce incisum venerandi martyrii, et tormentorum torculari agitatum, cujus laetitiae calicem cum fide libantes, o Pater, veneranda tua certamina glorificamus.

Caritatis uvam in anima vere coluisti, ô Pater sapiens, et tamquam vinum effudisti fidei verbum ; laetificans omnium fidelium mentes, et miraculorum demonstratus es immensum mare; unde martyrum decus apparuisti, igne purificatus et lumine dignatus aeterno, o Polycarpe: deprecare Christum Deum dare veniam peccatorum, nobis celebrantibus cum amore tuam sanctam commemorationem.

Honeste ambulans et filium lucis pacisque denuncians, noctis primogenitum revelasti Marcionem.

Firma ratione comburentem flammam supergressus es, o gloriose, quasi tres pueri qui fornacis ignem rore sedarunt, et in medio ignis in-combustus permansisti clamans: Benedictus es, Deus patrum nostrorum.

Pie coluisti Christi mysticam culturam, et rationabilis victima ipse oblatus es Deo sacrificium acceptabile et optimum, omnino fructuosa victima, Polycarpe ter beate.

Supra crucem visus, et hierarchico ornamento digne indutus, Pater, in templum Dei introisti proprio sanguine.

Archipastori Christo praesentandus, a Christo signatus quasi aries insignis, Hierophantes, imitator demonstratus es passionum ejus, et gloria effectus particeps, et regni ipsius cohaeres.

Commemoratio tua ignifera exorta, o Pater, illuminat animas eorum qui illam pie perficiunt, o divine, et omnes participes tua divinae illuminationis afficit, quam digne, o sapiens, in hymnis magnificamus.

 

    Quand le fruit de la Vierge , semence féconde destinée à produire le principe de vie, est tombé sur la terre, c’est alors qu’il t’a produit, comme un épi, ô Polycarpe ! pour nourrir les fidèles par la parole et les enseignements de la piété, et pour les sanctifier par le sang divin du combat et parle parfum de la sainteté.

    Quand le Christ, la vraie Vigne, eut été élevé sur le bois, c’est alors qu’il t’a développé sur la treille, comme une de ses branches fertiles, taillée par la faucille du martyre sacré, et foulée sous la pression des tourments, et dont nous buvons avec foi le calice d’allégresse, en glorifiant, ô Père, tes illustres combats.

    Tu as vraiment cultivé, dans ton âme, le raisin de la charité, ô Père sage ! et tu as répandu, comme le vin, la parole de la foi, réjouissant les âmes de tous les fidèles ; tu as semble une vaste mer de miracles, quand tu as paru, toi l’honneur des martyrs, purifié par le feu, gratifié de la lumière éternelle, ô Polycarpe ! Prie donc le Christ-Dieu de nous donner le pardon de nos péchés, à nous qui célébrons avec amour ta sainte mémoire.

    Marchant dans la droiture, et apparaissant comme le fils de la lumière et de la paix, tu as démasqué Marcion le premier-né de la nuit.

    Par la fermeté de ton âme, tu as surmonté la flamme qui devait te consumer, ô homme plein de gloire I Comme les trois enfants qui ont éteint, par une douce rosée, le feu de la fournaise, tu es demeuré incombustible au milieu des flammes, chantant : Vous êtes béni, Dieu de nos pères !

    Tu as cultivé avec piété le champ mystique du Christ, et, victime raisonnable, tu as été offert à Dieu comme un sacrifice agréable et excellent, comme une hostie abondante en fruits, ainsi que porte ton nom, ô Polycarpe trois fois heureux !

    Toi qui as paru sur la croix, tu es entré par ton propre sang dans le temple de Dieu, ô Père ! toi qui es revêtu dignement de l’ornement hiérarchique.

    Pour être présenté au Christ le Chef des pasteurs, tu as été marqué par le Christ comme le bélier du sacrifice ; tu t’es montré imitateur de ses souffrances, et tu as été fait participant de sa gloire, cohéritier de son royaume, ô Hiérophante !

    Ta fête éclatante de mille feux, ô Père, illumine les âmes de ceux qui la célèbrent avec piété, ô homme divin ! Elle les rend tous participants de ta divine splendeur que nous glorifions dignement dans nos hymnes, ô sage !

 

    Vous avez rempli toute retendue de votre nom, ô Polycarpe ! car vous avez produit beaucoup de fruits pour le Sauveur, durant les quatre-vingt-six ans que vous avez passés à son service. Ces fruits ont été les âmes nombreuses que vous avez gagnées au Christ, les vertus qui ont orné votre vie, enfin votre vie elle-même que vous avez rendue comme un fruit mûr à ce Sauveur. Quel bonheur a été le vôtre, d’avoir reçu les leçons du disciple qui se reposa sur la poitrine de Jésus ! Après une séparation de plus de soixante années, vous allez le rejoindre aujourd’hui; et cet ineffable maître vous salue avec transport. Vous adorez ensemble ce divin Enfant dont vous avez imité la simplicité, et que vous aimiez uniquement ; demandez-lui pour nous de lui être comme vous « fidèles jusqu’à la mort ».

    Cultivez encore du haut du ciel, ô Polycarpe, ce champ de l’Église, que vous avez fécondé par vos labeurs et arrosé de votre sang. Rétablissez la foi et l’unité au sein des Églises de l’Asie qui furent édifiées par vos mains vénérables. Hâtez, par vos prières, la dissolution de l’Islamisme, qui n’a dû ses succès et sa durée qu’aux tristes effets du schisme byzantin. Souvenez-vous de la France à qui vous avez envoyé d’illustres Apôtres, martyrs comme vous. Bénissez paternellement l’Église de Lyon qui vous révère comme son fondateur par le ministère de votre disciple Pothin, et qui prend elle-même une part si glorieuse dans l’Apostolat des Gentils, par son Œuvre de la Propagation de la Foi.

    Veillez sur la conservation de la foi dans sa pureté ; gardez-nous du contact des séducteurs. L’erreur que vous avez combattue, et qui ne veut voir dans les mystères du Fils de Dieu incarné que des symboles stériles, s’est ranimée de nos jours. Marcion a reparu avec ses mythes orgueilleux ; soufriez sur ces derniers débris d’un système suranné qui égare encore quelques âmes. Rendant hommage à la Chaire Apostolique, vous aussi vous avez voulu voir Pierre; et Rome vous a vu venir conférer avec son Pontife des intérêts de votre Église de Smyrne. Vengez les droits de ce Siège auguste, d’où découle, pour nos Pasteurs, la seule mission légitime, et pour tous, les enseignements souverains de la foi. Obtenez-nous de passer les derniers jours de cette pieuse quarantaine dans un recueillement profond et dans l’amour de notre Roi nouveau-né. Que cet amour, joint à la pureté de nos cœurs, nous obtienne faveur et miséricorde ; et, pour consommer notre carrière, demandez pour nous la couronne de vie.

 

XXVI JANVIER. SAINTE PAULE, VEUVE.

    La noble et pieuse veuve qui s’arracha aux délices de Rome et aux caresses de ses enfants, pour venir cacher sa vie à Bethléhem, réclame aujourd’hui sa place auprès du berceau de l’Enfant divin. Un aimant invincible l’a attirée et l’a fixée à cette humble crèche, plus riche à ses yeux que tous les palais ; elle y a trouvé ce Dieu pauvre dont elle aimait tant à soulager les membres souffrants, aux jours de son opulence. Par ses soins, de pieux monastères se sont élevés autour de cette glorieuse caverne où le Verbe apparut dans la chair Elle a demandé au grand Docteur saint Jérôme l’intelligence des divines Écritures; et sa vie s’est écoulée dans la prière, dans les œuvres de la pénitence, et dans la méditation des saintes Lettres. Au milieu de la dégradation de la société romaine, c’est un grand spectacle de voir le courage chrétien de l’âge des Martyrs se réfugier au cœur de ces dames et de ces vierges de la capitale du monde, et les pousser vers les solitudes de l’Égypte, pour y contempler les vertus des Anachorètes et des Cénobites, ou vers les saints lieux de Jérusalem, pour y reconnaître la trace des pas de l’Homme-Dieu. Paule marche à la tête de ces nobles chrétiennes; et nous regrettons vivement que le défaut d’espace nous empêche de donner ici le récit de ses pieuses pérégrinations, racontées avec tant de charme et de sentiment par saint Jérôme, à la fille même de Paule, l’illustre vierge Eustochium. Nous nous contenterons de quelques traits, empruntés à l’endroit même où le saint Docteur raconte l’arrivée de la pieuse veuve à Bethléhem.

    « Ayant distribué aux pauvres et à ceux qui la servaient, le peu qui lui restait d’argent, Paule, au sortir de Jérusalem, se dirigea sur Bethléhem; et, après s’être arrêtée au sépulcre de Rachel, qui est à droite sur la route, elle parvint à la ville qu’elle cherchait, et entra dans la caverne du Sauveur. Quand elle eut sous les yeux l’asile sacré de la Vierge, et l’étable où le bœuf reconnut son Maître, et l’âne la crèche de son Seigneur, je l’entendis m’assurer, dans son transport, qu’elle voyait, des yeux de la foi, l’Enfant enveloppé de langes, le Seigneur vagissant dans la crèche, les Mages en adoration, l’Étoile étincelant au-dessus de l’étable, la Vierge-Mère, le père nourricier empressé de la servir, les bergers arrivant au milieu de la nuit, les enfants massacrés, Hérode se livrant à sa fureur, Joseph et Marie fuyant en Égypte. Inondée de larmes d’allégresse, elle disait: « Salut, ô Bethléhem, Maison du Pain, dans laquelle est né ce Pain qui est descendu du ciel ! Salut, ô Ephrata! région fertile, dont Dieu même est la fertilité: c’est de toi que Michée a prédit : « Bethléhem, maison d’Ephrata, tu n’es pas la moindre des mille cités de Juda, De ton sein sortira celui qui sera Prince sur Israël, et sa sortie est du commencement, dès les jours de l’éternité. » En effet, c’est en toi qu’est né le Prince qui a été engendré avant l’étoile du matin, et dont la naissance au sein du Père précède tous les âges. Moi misérable, moi pécheresse, j’ai été trouvée digne d’embrasser cette crèche d’où le Seigneur enfant a fait entendre ses premiers cris, de prier dans cette caverne où la Vierge-Mère a enfanté le Seigneur. Ici désormais sera mon lieu de repos, car ce lieu est la patrie de mon Maître. C’est ici que j’habiterai, car le Seigneur a choisi cette demeure pour lui-même. »

    Nous donnerons maintenant la Légende de sainte Paule, composée en grande partie des paroles de saint Jérôme, telle qu’elle se lit dans le Propre des Églises d’Espagne.

Paula matrona Romana e nobilissimorum senatorum genere, sed vitae sanctitate multo nobilior, mortuo Toxotio paris nobilitatis viro, cui quinque liberos ediderat, totam se ad Dominum convertit, et copiosas coepit divitias in Christi pauperes tanto affectu erogare, ut eos tota urbe perquireret, et damnum putaret (ut de ea sanctus Hieronymus scribit), si quisquam debilis at esuriens cibo sustentaretur alterius : quo in studio usque ad mortem perseverans, dicebat interdum, se id voti habere, ut mendicans moreretur, et in suo funere

aliena sindone involveretur. Cum autem oh quasdam Ecclesiarum dissensiones, Orientis at Occidentis episcopi Romam, sancto Damaso Pontifice, convenissent, sanctum Epiphanium, Salaminae Cypri episcopum hospitio excepit, et Paulinum Antiochiae omnibus charitatis officiis colere studuit ; quorum accensa virtutibus, patriam deserere at ad eremum pergere gestiebat. Quare Urbis frequentiam at ora laudantium fugere festinans, et parvulam Bethlehem Romae praeferre volens, tandem ad Portum Romanum navigatura descendit , fratre, propinquis , ac liberis persequentibus, et piam matrem materna charitate retinere cupientibus. Illa vero, quamvis viscera ejus dolore torquerentur, siccos ad coelum tendebat oculos, at pietatem in filios pietate in Deum superans, nesciebat se matrem, ut Christi probaret ancillam.

Navi igitur conscensa 1\ cum Eustochio filia, quae propositi at navigationis ejus comes erat, alis fidei sumptis, Hierosolymam, at sancta loca incredibili ardore videre cupiebat. Quare, cum Cyprum primum, deinde Seleuciam appulisset, in Syriam et Palaestinam venit, cujus cuncta sacra monumenta tanto studio ac pietate circumivit, ut nisi ad reliqua festinaret, a primis non posset abduci. Denique Bethlehem substitit mansura perpetuo ; ubi structis quatuor monasteriis, uno virorum, quod sanctus Hieronymus gubernaturus suscepit, aliis virginum, reliquum vitae iter admirabili sanctitate confecit. Humilitatis virtus in ea maxime enituit : nihil ea clementius : nihil erga humiles blandius fuit. Invidorum calumnias, et saeculi varias tentationes summa patientia et mansuetudine toleravit. Tarda erat ad loquendum, et velox ad audiendum. Sanctas Scripturas tenebat memoriter, et Vetus ac Novum Testamentum assidue perlegebat. Hebraeam linguam discere voluit, et consecuta est ita, ut Psalmos hebraice caneret, et illam, quasi nativam, personaret. Super durissimam humum, stratis ciliciolis, quiescebat, si tamen quies dicenda est, qua jugibus pene orationibus dies noctesque jungebat. Mollia, etiam in gravissima febre, lectuli strata non habuit. Tantae autem continentiae fuit, ut prope mensuram excederet,et debilitatem corporis nimiis jejuniis, ac labore contraheret : exceptisque diebus festis, viae oleum in cibo caperet. Neque adduci ullo modo potuit, ut ad vires corporis reficiendas vino uteretur. Aegrotantes miris obsequiis ac ministeriis confovebat : cumque aliis languentibus large praeberet omnia, si quando ipsa aegrotasset, sibi non indulgebat; et in eo inaequalis videbatur, quod in aliis clementiam, in se duritiam commutabat.

Tandem cum gravissimam valetudinem incidisset , ac mortem adesse sentiret, et frigente alia parte corporis, animae tepor in solo pectore palpitaret, quasi ad suos pergeret, alienosque desereret, illos versiculos usque ad exspirationem anime repetebat : Domine, dilexi decorem domus tuae, et locum habitationis gloriae tuae ; et, Quam dilecta tabernacula tua, Domine virtutum : concupiscit et deficit anima mea in atria. Domini ; digitoque crucis signum in labiis imprimens , sanctissimam animam Deo reddidit, septimo calendas februarii, aetatis suae anno quinquagesimo sexto. Translataque Episcoporum manibus in Ecclesiam Speluncae, tota ad funus ejus Palaestinarum urbium turba concurrente, monachorum, virginum, viduarum et pauperum, qui ad exemplum Dorcadis, vestes ab ea praebitas ostendebant : triduo post subter Ecclesiam juxta Specum Domini condita est.

 

    Paule, dame Romaine, de très noble race sénatoriale, mais beaucoup plus noble encore par la sainteté de sa vie, après la mort de Toxotius, son époux, qui était d’une égale naissance, et auquel elle avait donné cinq enfants, se livra entièrement au Seigneur. Alors, elle se mit à distribuer aux pauvres du Christ ses abondantes richesses, avec un tel amour qu’elle les recherchait par toute la ville, et qu’elle regardait comme une perte pour elle (au rapport de saint Jérôme) que quelque pauvre débile et affamé fût sustenté par le pain d’un autre. Elle persévéra dans ce zèle jusqu’à la mort, et elle disait quelquefois que son désir était de mourir en mendiant sa vie, et d’être ensevelie, à ses funérailles, dans un linceul étranger. Certaines dissensions des Églises, sous le pontificat de saint Damase, ayant amené à Rome plusieurs évêques d’Orient et d’Occident, elle reçut chez elle saint Épiphane, évoque de Salamine en Chypre, et prodigua tous les offices de la charité à Paulin d’Antioche. Leurs vertus l’enflammèrent tellement, qu’elle brûlait d’abandonner sa patrie, et de se retirer au désert. C’est pourquoi, se hâtant de fuir le tumulte de la ville et les louanges des hommes, et préférant à Rome l’humble Bethléhem, elle descendit à Porto pour s’y embarquer. Son frère, ses proches, ses enfants l’accompagnaient et s’efforçaient de retenir cette pieuse mère au nom de l’amour maternel. Mais, quoique ses entrailles fussent déchirées par la douleur, elle levait cependant ses yeux sans larmes vers le ciel, et surmontant son amour pour ses fils par son amour pour Dieu, elle oubliait qu’elle était mère, pour se montrer servante du Christ.

    Étant donc montée sur le vaisseau avec sa fille Eustochium, qui s’était associée à son projet et à son voyage, portée sur les ailes de la foi, elle désirait avec une incroyable ardeur voir Jérusalem et les saints lieux. Après avoir abordé d’abord en Chypre, puis à Séleucie, elle vint en Syrie et en Palestine, dont elle visita tous les sanctuaires avec tant de zèle et de piété, que si elle n’eût eu hâte de vénérer ceux qui lui restaient à parcourir, elle n’eût pu s’arracher aux premiers. Enfin elle s’arrêta à Bethlehem pour y demeurer toujours. Après y avoir élevé quatre monastères, l’un d’hommes, dont saint Jérôme reçut la conduite, et les trois autres de vierges, elle y passa le reste de sa vie dans une admirable sainteté. La vertu d’humilité brilla principalement en elle. Rien n’égala sa bonté ; nul ne fut plus tendre envers les pauvres. Elle souffrit avec une extrême patience et mansuétude les calomnies des envieux, et les diverses épreuves de ce monde. Lente à parler, elle était prompte à écouter. Elle savait par cœur les saintes Écritures, et elle lisait assidûment l’Ancien et le Nouveau Testament. Elle voulut aussi apprendre l’hébreu, et ce fut avec un tel succès, qu’elle put chanter les Psaumes en cette langue, et la parler comme celle de son pays. Elle prenait son repos sur la terre couverte de cilices, si l’on peut appeler repos celui qui était interrompu jour et nuit par des prières presque continuelles. Au milieu même de la fièvre la plus brûlante, elle n’eut jamais de couche délicate.

    Son abstinence était si grande, qu’elle excédait presque la mesure. La rigueur du jeûne et du travail venait encore épuiser ce corps affaibli, et à l’exception des jours de fête, à peine mêlait-elle un peu d’huile avec sa nourriture Jamais on ne put l’engager à prendre du vin pour rétablir les forces de son corps. Elle soulageait les malades par des soins et des offices admirables ; mais elle, qui se montrait si empressée envers les autres lorsqu’ils étaient infirmes, si elle venait à tomber malade, elle ne se permettait aucun soulagement ; on ne voyait de partialité dans sa conduite que par la dureté qu’elle avait pour elle-même, comparée à sa bonté envers les autres.

    Enfin, étant tombée dans une grave maladie, elle comprit que la mort approchait. Déjà son corps était glacé, et il ne restait plus de vie et de chaleur que dans sa poitrine haletante. Alors, comme si elle eût senti qu’elle allait vers sa patrie et quittait une demeure étrangère, elle répéta ce verset, jusqu’au dernier soupir de son âme : « Seigneur, j’ai aimé la beauté de votre maison, et le lieu où habite votre gloire. » Et encore : « Qu’ils sont aimables, vos tabernacles, Dieu des armées ! Mon âme soupire, elle tombe de défaillance sous les portiques du Seigneur. » Puis, imprimant du doigt sur ses lèvres le signe de la croix, elle rendit à Dieu sa très sainte âme, le sept des calendes de février en la cinquante-sixième année de son âge. Les Évêques la transportèrent , de leurs propres mains, à l’Église de la Grotte sacrée. De toutes les villes de la Palestine était accourue à ses funérailles une multitude de moines, de vierges, de veuves et de pauvres, qui, comme à la mort de Dorcas, montraient les vêtements qu’elle leur avait donnés. Enfin, après trois jours, on l’ensevelit dans l’Église, près de la Grotte du Seigneur.

 

    Vous avez aimé l’Emmanuel dans sa crèche, ô généreuse Paule ! vous avez préféré la nudité et l’obscurité de la grotte de Bethléhem à toutes les splendeurs de Rome; l’Emmanuel a reconnu tant d’amour ; et, pour prix de votre renoncement, il vous a associée pour jamais à sa propre félicité. Que votre exemple nous encourage à chercher Jésus enfant, à nous complaire dans les mystères de sa naissance. Que nul obstacle ne nous arrête, quand il s’agit d’aller à lui. Qu’il daigne nous révéler ses droits acquis au prix de tant de sacrifices, afin que nous apprenions à ne lui rien refuser. Que votre ardeur à sacrifier vos plus chères affections pour voler à lui nous instruise à régler du moins les nôtres. Priez pour que nos cœurs soient fidèles à Celui qui les a faits, et pour qu’ils soient toujours prêts à le suivre dans les voies auxquelles il les appelle. Combattez en eux cet esprit du monde, qui veut faire un pacte avec le Christianisme, pour anéantir les préceptes du Seigneur, en contestant la sagesse de ses conseils. Que la lumière de l’Esprit-Saint luise sur nous, que l’amour de Jésus échauffe nos cœurs ; et alors nous comprendrons les actions des Saints. Si elles confondent notre faiblesse, elles éclaireront notre esprit, et nous donneront courage pour remplir, sans nous flatter nous-mêmes, les devoirs que Dieu nous impose.

    Priez, ô Paule, pour l’Église de Syrie, que vous avez sanctifiée par vos exemples. Qu’elle recouvre enfin la paix et l’unité. Veillez sur les sanctuaires de la Terre-Sainte, plus souillés par la présence et les sacrilèges des hérétiques que parles violences des Gentils. Affranchissez Jérusalem par vos prières ; sauvez l’honneur de Bethléhem ; et que l’Hostie qui ôte les péchés du monde ne soit plus offerte sur le lieu où fut la crèche de l’Emmanuel, par des mains impures et schismatiques. Protégez les pèlerins qui visitent, comme vous, le théâtre des mystères de notre Rédemption. Ranimez, dans toute la chrétienté, l’amour de ces saints lieux, que nos pères reconquirent autrefois par leurs armes ; que notre piété régénérée aime à se réchauffer en suivant les traces divines que le Sauveur de nos âmes a laissées en passant sur cette terre.

 

XXVII JANVIER. SAINT JEAN CHRYSOSTOME, ÉVÊQUE ET DOCTEUR DE L’ÉGLISE.

    Avant l’arrivée de notre Emmanuel, les hommes étaient comme des brebis sans pasteur ; le troupeau était dispersé, et le genre humain courait à sa ruine. Jésus ne s’est donc pas contenté d’être l’Agneau destiné à l’immolation pour nos péchés ; il a voulu revêtir le caractère de Pasteur, pour nous rallier tous dans le divin bercail. Mais, comme il devait remonter aux cieux, il a pourvu aux besoins de ses brebis en établissant une suite de pasteurs qui paissent, en son nom, le troupeau, jusqu’à la consommation des siècles. Or, les brebis du Seigneur ont principalement besoin de la doctrine, qui est la lumière dévie; c’est pourquoi l’Emmanuel a voulu que les Pasteurs fussent aussi docteurs. La Parole divine et les Sacrements, telle est la dette des pasteurs envers leurs troupeaux. Ils doivent dispenser par eux-mêmes, et sans cesse, cette double nourriture à leurs brebis, et donner leur vie, s’il le faut, pour l’accomplissement d’un devoir sur lequel repose l’œuvre tout entière du salut du monde.

    Mais, comme le disciple n’est point au-dessus du Maître, les Pasteurs et Docteurs du peuple chrétien, s’ils sont fidèles, sont en butte à la haine des ennemis de Dieu ; car ils ne peuvent étendre le royaume de Jésus-Christ qu’au détriment de la domination de Satan. Aussi l’histoire de l’Église n’est-elle, à chaque page, que le récit des persécutions qu’ont endurées les Pasteurs et Docteurs qui ont voulu continuer le ministère de zèle et de charité que le Christ a ouvert sur la terre. Trois sortes de combats leur ont été livrés dans la suite des siècles, et ont donné occasion à trois admirables victoires.

    Les Pasteurs et Docteurs des Églises ont eu à lutter contre l’erreur païenne, qui s’opposait par le carnage à la prédication de la loi sublime du Christ; c’est cette persécution qui a couronné et réuni autour du berceau de l’Emmanuel, dans les quarante jours consacrés à sa Naissance, les Polycarpe, les Ignace, les Fabien, les Marcel, les Hygin, les Télesphore.

    Après l’âge des persécutions , une nouvelle arène, non moins glorieuse, s’est ouverte pour les Pasteurs et Docteurs du peuple chrétien. Les princes, devenus d’abord enfants de l’Église, ont voulu bientôt l’enchaîner. Ils ont cru dans l’intérêt de leur politique d’asservir cette parole qui doit librement parcourir le monde en tous sens, comme la lumière visible qui est son image. Ils ont voulu être prêtres et pontifes, comme aux jours du paganisme, et mettre arrêt sur ces sources de vie qui se tarissent dès qu’une main profane les a touchées. Une lutte incessante s’est établie entre les deux pouvoirs, spirituel et temporel ; cette longue période a produit aussi ses athlètes et ses martyrs. En chaque siècle, Dieu a glorifié son Église par les combats et les triomphes de plus d’un vaillant champion de la parole et du ministère. Thomas de Cantorbéry, Hilaire de Poitiers, représentent dignement ces chevaliers à la Cour du Roi nouveau-né.

    Mais il est une autre série de combats pour les Pasteurs et Docteurs du peuple fidèle : c’est la lutte contre le monde et ses vices. Elle dure depuis le commencement du Christianisme, elle occupera les forces de l’Église jusqu’au dernier jour; et c’est parce qu’ils l’ont soutenue avec courage, que tant de saints prélats ont été odieux pour le nom de Jésus-Christ. Ni la charité, ni les services de tout genre, ni l’humilité, ni la mansuétude, ne les ont garantis de l’ingratitude, de la haine, de la calomnie, des persécutions ; parce qu’ils étaient fidèles à proclamer la doctrine de leur Maître, à venger la vertu, à s’opposer aux pécheurs. François de Sales n’a pas été plus exempt des effets de la malice des hommes que Jean Chrysostome lui-même, dont le triomphe réjouit aujourd’hui l’Église, et qui se présente au berceau de l’Emmanuel comme le plus illustre des martyrs du devoir pastoral.

    Disciple du Sauveur des hommes jusque dans la pratique de ses conseils par la profession monastique, ce prédicateur à la bouche d’or n’a employé le don de son éloquence sublime qu’à recommander les vertus apportées par le Christ sur la terre, qu’à reprendre toute sorte de pécheurs. Une impératrice, dont il avait dénoncé les vanités païennes ; des hommes puissants, dont il avait signalé les œuvres mauvaises; des femmes influentes, aux oreilles desquelles sa voix importune tonnait trop souvent ; un évêque d’Alexandrie, des prélats de cour, plus jaloux encore de sa réputation que de sa vertu : telles sont les forces que l’enfer réunit contre Jean. L’amour de son peuple ne le garantira pas plus que la sainteté de sa vie ; et l’on verra cet illustre pontife qui avait ravi par le charme de sa parole les habitants d’Antioche, et autour duquel Constantinople tout entière se réunissait dans un enthousiasme qui ne se ralentit pas un seul jour, après s’être vu déposé dans un indigne conciliabule, après avoir vu son nom effacé des diptyques de l’autel, malgré la protestation énergique du Pontife romain, s’en aller mourir de fatigue, entre les mains des soldats, sur la route de l’exil.

    Mais ce Pasteur, ce Docteur n’était pas vaincu. Il répétait, avec le grand Paul : « Malheur à moi, si je ne prêche pas l’Évangile ! » (I Cor. IX, 16.) Et encore: « La parole de Dieu ne s’enchaîne pas. » (II Tim. II, 9.) L’Église triomphait en lui, plus glorifiée et plus consolidée par la constance de Chrysostome mené en captivité pour avoir prêché la doctrine de Jésus-Christ, que par les succès de cette éloquence que Libanius avait enviée pour le paganisme. Écoutons les fortes paroles de Chrysostome, à la veille de partir pour son dernier exil. Déjà il a été enlevé une fois ; mais un affreux tremblement de terre, présage de la colère du ciel, a contraint Eudoxie elle-même à demander avec larmes son rappel à l’Empereur. De nouveaux orages se forment contre Jean; mais il sent que toute la force de l’Église est en lui, et il défie la tempête. Apprenons ce que c’est qu’un Évêque formé à l’école de Jésus-Christ, le Pasteur et l’Évêque de nos âmes (I Petr. II, 25), comme parle saint Pierre :

    « Les flots et la tourmente s’avancent contre nous ; cependant nous ne craignons pas d’en être submergés ; car nous sommes assis sur la pierre. Que la mer s’élance dans tout son courroux, elle ne dissoudra pas la pierre ; que les flots montent, ils ne submergeront pas le vaisseau de Jésus. Je vous le demande, que craindrions-nous ? La mort ? Mais le Christ est ma vie, et mourir m’est un gain. (Philip, I, 21.) L’exil, me direz-vous ? Mais la terre est au Seigneur, avec tout ce qu’elle renferme. (Psalm. XXXIII, I.) La confiscation des biens ? Mais nous n’avons rien apporté en venant en ce monde, et nous rien pouvons rien emporter. (I Tim. VI, 7.) Les terreurs de ce monde me sont à mépris, et ses biens n’excitent que ma risée. Je ne crains pas la pauvreté, je ne convoite pas les richesses, je ne redoute pas la mort ; et si je désire vivre, c’est uniquement pour votre avantage. Votre intérêt est même le seul motif qui me porte à faire allusion à la circonstance présente.

    « Voici la prière que je fais à votre charité : « Ayez confiance. Nul ne pourra nous séparer ; ce que Dieu a joint, ce n’est pas à l’homme de le désunir. Dieu l’a dit à propos de l’union de l’homme et de la femme. Tu ne peux, ô homme ! briser le lien d’un seul mariage ; comment pourrais-tu diviser l’Église de Dieu? C’est donc elle que tu attaques, parce que tu ne peux atteindre celui que tu poursuis. Le moyen de rendre ma gloire plus éclatante, d’épuiser plus sûrement encore tes forces, c’est de me combattre ; car il te sera dur de regimber contre l’aiguillon. (Act. IX, 5.) Tu n’en émousseras pas la pointe, et tes pieds en seront ensanglantés. Les flots n’entament pas le rocher ; ils retombent sur eux-mêmes, écume impuissante.

    « O homme ! rien n’est comparable à la force de l’Église. Cesse la guerre, si tu ne veux pas sentir épuiser tes forces ; ne fais pas la guerre au ciel. Si tu déclares la guerre à l’homme, tu peux vaincre, ou succomber ; mais quand tu attaques l’Église, l’espoir de vaincre t’est interdit ; car Dieu est plus fort que tout. Serions-nous donc jaloux du Seigneur ? Serions-nous plus puissants que lui ? Dieu a fondé, il a affermi ; qui essaiera d’ébranler? Tu ne connais donc pas sa force? Il regarde la terre, et il la fait trembler ; il commande, et ce qui était ébranlé devient solide. Si naguère il a raffermi votre ville agitée par un tremblement de terre, combien plus pourra-t-il rasseoir l’Église ! Mais elle est plus solide que le ciel même. Le ciel et la terre passeront, dit le Seigneur ; mais mes paroles ne passeront point. Et quelles paroles? Tu es Pierre, et sur cette pierre qui est à moi, je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle.

    « Si tu ne crois pas à cette parole, crois aux faits. Combien de tyrans ont essayé d’écraser l’Église ? Que de bûchers, que de bêtes féroces, que de glaives ! Et tout cela pour ne rien produire. Où sont maintenant ces redoutables ennemis ? Le silence et l’oubli en ont fait justice. Et l’Église, où est-elle ? Sous nos yeux, plus resplendissante que le soleil. Mais si, lorsque les chrétiens étaient en petit nombre, ils n’ont pas été vaincus ; aujourd’hui que l’univers entier est plein de cette religion sainte, comment les pourrais-tu vaincre? Le ciel et la terre passeront, dit le Christ, mais mes paroles ne passeront, pas. Et il en doit être ainsi ; car l’Église a est plus aimée de Dieu que le ciel même. Ce n’est pas du ciel qu’il a pris un corps ; la chair qu’il a prise appartient à l’Église. Le ciel est pour l’Église, et non pas l’Église pour le ciel.

    « Ne vous troublez pas de ce qui est arrivé. Faites-moi cette grâce, d’être immobiles dans la foi. N’avez-vous pas vu Pierre, lorsqu’il marchait sur les eaux, pour avoir douté un instant, courir le risque d’être submergé, non par l’impétuosité des flots, mais à cause de la faiblesse de sa foi ? Sommes-nous donc monté sur ce siège par les calculs humains ? L’homme nous a-t-il élevé, pour que l’homme nous puisse renverser? Je ne le dis pas par arrogance, ni par une vaine jactance : à Dieu ne plaise ! je veux seulement affermir ce qui en vous serait flottant.

    « La ville était rassise sur ses bases ; le diable a voulu ébranler l’Église. O esprit de scélératesse et d’infamie ! tu n’as pas su renverser des murailles , et tu espères ébranler l’Église ! Consiste-t-elle donc dans des murailles, l’Église? Non; l’Église, c’est la multitude des fidèles ; ils sont ses fermes colonnes, non liées avec le fer, mais serrées par la foi. Je ne dis pas seulement qu’une telle multitude a plus de force que le feu ; ta rage ne saurait triompher même d’un seul chrétien. Rappelle-toi quelles blessures t’ont infligées les martyrs. N’a-t-on pas vu souvent comparaître une jeune fille délicate, amenée devant le juge, avant l’âge nubile ? elle était plus tendre que la cire, et cependant plus ferme que la pierre. Tu déchirais ses flancs ; tu ne lui enlevais pas la foi. La chair cédait sous l’instrument de torture, la constance dans la foi ne cédait pas. Tu n’as pu vaincre même une femme, et tu espères surmonter tout un peuple ? Tu n’as donc pas entendu le Seigneur qui disait : Là où deux ou trois sont rassemblés en mon Nom, j’y suis au milieu d’eux? (MATTH. XVIII, 20.) Et il ne serait pas présent au milieu d’un peuple nombreux, enchaîné par les liens de la charité !

    « J’ai en mes mains le gage, je possède sa promesse écrite ; c’est là le bâton sur lequel je m’appuie, c’est là ma sécurité, c’est là mon port tranquille. Que l’univers entier s’agite ; je me contente de relire ces caractères sacrés ; c’est là mon mur, c’est là ma forteresse. Mais quels caractères? Ceux-ci: Je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la consommation des siècles. Le Christ est avec moi! qu’ai-je à craindre? Quand les flots s’élèveraient contre moi, quand les mers, quand la fureur des princes; pour moi, tout cela est moins qu’une toile d’araignée. Si votre charité ne m’eût retenu, j’étais prêt à partir pour l’exil, dès aujourd’hui même. Voici ma prière : « Seigneur, que votre volonté se fasse ; non telle ou telle volonté, mais la vôtre. Qu’il arrive ce que Dieu voudra; s’il veut que je reste ici, je l’en remercie; en quelque lieu qu’il veuille que je sois transporté, je lui rends grâces. »

    Tel est le cœur du ministre de Jésus-Christ, humble et invincible. Et Dieu donne de ces hommes dans tous les siècles ; et quand ils deviennent rares, tout languit et s’éteint. Quatre Docteurs de ce caractère ont été donnés à l’Église Orientale: Athanase, Grégoire de Nazianze, Basile et Chrysostome; et le siècle qui les a produits conserva la foi, malgré les plus redoutables périls. Les deux premiers brillent au Cycle, à l’époque où l’Église est toute radieuse de l’éclat de son Époux ressuscité ; le troisième signale le temps où les dons de l’Esprit d’amour ont fécondé l’Église ; Chrysostome nous réjouit par sa présence, en ce jour où le Verbe de Dieu nous apparaît sous les livrées de l’infirmité et de l’enfance. Nous, heureux fils de l’Église latine qui seule a eu le bonheur de conserver la foi primitive, parce que Pierre est avec elle, honorons ces quatre fortes colonnes de l’édifice de la tradition ; mais rendons aujourd’hui nos hommages à Chrysostome, le Docteur de toutes les Églises, le vainqueur du monde, le Pasteur inébranlable, le successeur des Martyrs, le prédicateur par excellence, l’admirateur de Paul, l’imitateur du Christ.

    L’Église Romaine lui consacre l’éloge suivant, dans les Leçons de l’Office de ce jour.

Joannes Antiochenus, propter aureum eloquentiae flumen cognomento Chrysostomus, a forensibus et saecularibus studiis ad divinas litteras summa cum ingenii et industriae laude se contulit. Itaque sacris initiatus, ac Presbyter Antiochenae Ecclesiae factus, mortuo Nectario, Arcadii Imperatoris opera, invitus Constantinopolitanae Ecclesiae praeficitur : quo suscepto pastorali munere, depravatos mores, et nobiliorum hominum vivendi licentiam vehementius objurgare coepit. Qua ex libertate magnam multorum subiit invidiam. Apud Eudoxiam etiam, quod eam propter Callitropae viduae pecuniam, et alterius viduae agrum reprehendisset, graviter offendit.     

Quare aliquot Episcoporum acto Chalcedone conventu, quo ipse vocatus ire noluit, quod nec legitimum concilium, nec publicum esse diceret, nitente in primis ipsa contra Chrysostomum Eudoxia, ejicitur in exilium : sed paulo post propter ejus desiderium, seditione populi facta, admirabili civitatis plausu ab exilio revocatur. Verum cum perditos mores increpare non desisteret, et ad argenteam Eudoxiae statuam in foro Sanctae Sophiae ludos fieri prohiberet: conspiratione inimicorum Episcoporum iterum exulare cogitur, viduis et egentibus com- munis parentis ejectionem lugentibus. In exilio Chrysostomum incredibile est et quanta mala perpessus sit, et quam multos ad Jesu Christi fidem converterit.

Verum dum Concilio Romae habito, decreto Innocentii Primi Pontificis restituitur, a militibus, qui eum custodiebant, miris in itinere malis et calamitatibus afficitur. Cumque per Armeniam duceretur, sanctus Basiliscus Martyr, in cujus templo antea oraverat, noctu sic eum affatus est: Joannes frater crastinus dies nos loco conjunget. Quare postridie, sumpto Eucharistiae sacramento, seque crucis signo muniens, animam Deo reddidit decimo octavo kalendas Octobris. Quo mortuo, horribilis grando Constantinopoli cecidit, et quatriduo Augusta cessit e vita. Ejus corpus insigni pompa et hominum multitudine celebratum, Theodosius Arcadii filius Constantinopolim portandum, et honorifice sepeliendum curavit sexto kalendas Februarii; cujus etiam reliquias veneratus, parentum suorum veniam petiit: quod deinde Romam translatum, in Basilica Vaticana conditum est. Multitudinem, pietatem, ac splendorem concionum, caeterorumque ejus scriptorum, interpretandi etiam rationem, et inhaerentem sententiae sacrorum Librorum explanationem, omnes admirantur, dignumque existimant cui Paulus Apostolus, quem ille mirifice coluit, scribenti et praedicanti multa dictasse videatur.

 

    Jean, que les flots d’or de son éloquence firent surnommer Chrysostome, était né à Antioche. Il passa des travaux du barreau et des soins du siècle à l’étude des saintes Lettres, dans laquelle il s’acquit une grande réputation par son génie et sa science. Ayant été initié aux choses saintes, puis fait Prêtre de l’Église d’Antioche, il fut préposé, malgré lui, à l’Église de Constantinople, par les soins de l’Empereur Arcadius, après la mort de Nectaire. Ayant donc reçu la charge pastorale, il commença à reprendre avec force la corruption des mœurs et la vie licencieuse des grands. Cette liberté lui fît beaucoup d’ennemis. Il offensa grièvement l’Impératrice Eudoxie, parce qu’il l’avait reprise de s’être emparée de l’argent de la veuve Callitrope, et du champ d’une autre veuve.

    C’est pourquoi elle fit rassembler quelques Évêques à Chalcédoine , où Jean, ayant été cité, ne voulut pas se rendre, disant que ce Concile n’était ni public, ni légitime. Il fut donc envoyé en exil, principalement par les efforts d’Eudoxie ; mais, peu de temps après, le regret de son absence excita une sédition dans le peuple, et il fut rappelé, aux grands applaudissements de la ville. Mais comme il ne cessait de crier contre les vices, et qu’il s’opposa à des jeux qui se célébraient devant la statue d’argent d’Eudoxie, sur la place de Sainte-Sophie, une nouvelle conspiration des évêques ses ennemis le fit encore condamner à l’exil, malgré les larmes des veuves et des pauvres qui pleuraient le bannissement de leur père commun. On ne saurait concevoir la grandeur des maux que Chrysostome souffrit dans son exil, ni le nombre de ceux qu’il convertit à la foi de Jésus-Christ.

    Mais tandis que le Pape Innocent Ier ordonnait son rétablissement par un décret porté dans un Concile tenu à Rome, les soldats qui le gardaient l’accablèrent, durant la route, de maux et de souffrances incroyables. Comme on le conduisait par l’Arménie, le Martyr saint Basilisque , dans l’église duquel il venait de faire sa prière, lui dit durant la nuit : «Jean, mon frère, nous serons demain en un même lieu. » Il prit donc, le lendemain, le sacrement de l’Eucharistie, et s’étant muni du signe de la croix, il rendit son âme à Dieu, le dix-huit des calendes d’octobre. Après sa mort, une effroyable grêle tomba sur Constantinople, et, quatre jours après, l’Impératrice mourut. Théodose, fils d’Arcadius, fit apporter le corps du saint à Constantinople , avec une pompe magnifique et une grande affluence de peuple, et le fit ensevelir honorablement le six des calendes de février; puis, ayant vénéré ses reliques, il demanda pardon pour ses parents. Dans la suite, ce saint corps fut transféré à Rome et enseveli dans la Basilique Vaticane. Tout le monde admire le nombre, la piété, la beauté de ses sermons et de ses autres écrits, sa manière d’interpréter l’Écriture, en s’attachant au sens littéral des Livres sacrés ; et on le juge digne de ce qu’on a cru de lui, que l’Apôtre saint Paul, pour qui il avait une vénération singulière, lui a dicté beaucoup de choses de ce qu’il a écrit et de ce qu’il a prêché.

    L’Église Grecque emploie tout son enthousiasme liturgique, dans les Menées, pour exalter la gloire de son grand Docteur. Nous lui emprunterons quelques strophes.

    DIE XIII NOVEMBRIS.

Tubam auream, divine flans organum, doctrinarum mare inexhaustum, Ecclesiae firmamentum, mentem coelestem, sapientiae abyssum, craterem deauratum, diffundentem flumina dogmatum melliflua, irrigantia creationem, meloditer hymnificemus.

Sidus inocciduum, radiis illuminans dogmatum omne subsolare, paenitentiae praeconem, spongiam auratissimam humiditatem terribilis desperationis auferentem, et rorificantem cor peccatis consumptum, Joannem digne Chrysologum honoremus.

Angelus terrenus et coelestis homo, lyra bene loquens et multisonans, virtutum thesaurus, immobilis lapis, fidelium forma Martyrum aemulus, contubernalis sanctorum Angelorum, Apostolorum commensalis, in hymnis magnificetur Chrysostomus.

Diffusa est gratia in labiis tuis, sancte Pater, Joannes Chrysostome; nam unxit te Deus sacerdotem populi sui, pascere gregem suum in sanctitate et justitia. Ideo cinctus gladio potentis, garrulitatem haereseon amputasti, et nunc ne cesses deprecari ut pacificetur mundus, et salventur animae nostrae.

Aureis verbis tuis Ecclesia, tamquam auro mundo circumornata, Joannes Chrysostome, festive gaudens exclamat : Satiata sum tuis auriferis pascuis, et auriparibus ac mellauratis fluentis; ex actione in contemplationem educor per tuas exhortationes, et Christo, spiritali Sponso, unior, imperans cum eo. Ideo et nos congregati in tui memoriam clamamus: Ne fatigeris deprecari pro nobis ad salvandas animas nostras.

Decebat Reginam urbium de Joanne gloriari tamquam de ornatu regali et de aurea tuba, circumsonante per omnem terram salutaria dogmata, et omnes convocante ad concentum canticorum divinorum, ad quem clamamus: Chrysologe et Chrysostome, Christum deprecare salvari animas nostras.

Gaude, orphanorum pater, injuste patientium magnum auxilium, pauperum largitio, esurientium cibus, peccatorum erectio, animarum solertissime medice, theologiae excelsae accuratio, explanatio Scripturarum, Sancti Spiritus lex practicissima, theoria et praxis sapientia e celsitudinis ; Christum exora mittere animabus nostris magnam misericordiam.

Sol splendidissime, terram verbis illustrans factus es, sidus fulgidissimum, lampas praeclara, fax per mare mundanum hyeme agitatos evocans ad portum salutis tranquillissimum, in caritate : auridice Chrysostome, legate animarum nostrarum.

In tuo pastoratu, injusta perpessus es, Pater sancte, participans tribulationibus amaris exiliisque, in quibus dignatus es beato fine, tu qui, sicut athleta generosus, artificiosum inimicum superasti: ideo victoriae diademate te Christus coronavit, Joannes Chrysostome, legate precum nostrarum.

 

    Célébrons, dans des hymnes mélodieuses la trompette d’or, l’orgue au souffle divin, l’inépuisable mer de la science, l’appui de l’Église , l’intelligence céleste, l’abîme de sagesse, la coupe dorée, de laquelle découlent, à flots de miel, les fleuves de doctrine qui arrosent toute créature.

    Honorons dignement Jean le Chrysologue, l’astre sans couchant, qui illumine des rayons de la doctrine tout ce qui est sous le soleil, le prédicateur de la pénitence, l’éponge d’or qui sèche l’humidité du désespoir funeste dans les âmes, et qui humecte de rosée le cœur desséché par le péché.

    Glorifions dans nos cantiques Chrysostome, l’Ange de la terre, l’homme céleste, la lyre éloquente aux sons variés, le trésor des vertus, la pierre immobile, la forme des fidèles, l’émule des Martyrs , le compagnon des saints Anges, le commensal des Apôtres.

    La grâce est répandue sur tes lèvres, ô Père saint, Jean Chrysostome ! car Dieu t’a sacré Pontife de son peuple, pour paître son troupeau dans la sainteté et la justice. Ceint du glaive de la puissance, tu as tranché les discours insensés de l’hérésie; aujourd’hui prie sans cesse afin que le monde soit dans la paix, et que nos âmes soient sauvées.

    Richement ornée de tes discours d’or, comme d’un or pur, ô Jean Chrysostome, l’Église, dans la joie de ta fête, s’écrie : « Je me suis rassasiée dans tes pâturages où croît l’or, désaltérée à tes courants où l’or coule avec le miel ; tes exhortations me font passer de l’action à la contemplation, et m’unissent au Christ, mon Époux spirituel, pour régner avec lui » ; c’est pourquoi nous qui sommes réunis pour célébrer ta mémoire, nous te crions : Ne te lasse pas de prier pour le salut de nos âmes.

    Il convenait que la reine des villes se glorifiât d’avoir possédé Jean, comme l’ornement de sa royauté, d’avoir entendu la trompette d’or, qui fait retentir par toute la terre les dogmes du salut, et qui convoque tous les hommes au concert des cantiques divins. C’est à lui que nous crions : Chrysologue et Chrysostome, supplie le Christ de sauver nos âmes.

    Réjouis-toi, père des orphelins, puissant secours de ceux qui souffrent, trésor des pauvres, nourriture de ceux qui ont faim, appui qui relevé les pécheurs, habile médecin des âmes, mesure exacte de la plus haute théologie, interprète des Écritures, loi lumineuse donnée par l’Esprit-Saint, règle très droite, théorie et pratique de la plus haute sagesse; supplie le Christ d’envoyer à nos âmes une grande miséricorde.

    Tu as été un soleil éclatant, illuminant la terre de tes paroles, un astre étincelant, une lampe brillante, un phare sur la mer du monde, appelant au port tranquille du salut, dans la charité, les hommes battus par la tempête, ô Chrysostome, bouche d’or, avocat de nos âmes.

    Dans ta charge pastorale. Père saint, tu as souffert l’injustice, tu as participé aux amères tribulations et aux exils, par lesquels tu t’es rendu digne d’une fin bienheureuse, ô toi qui, comme un athlète généreux, as surmonté l’artificieux ennemi; c’est pourquoi le Christ t’a couronné du diadème de la victoire, ô Jean Chrysostome, avocat de nos prières !

    Que de couronnes ornent votre front, ô Chrysostome! que votre nom est glorieux dans l’Église de la terre et dans l’Église du ciel ! Vous avez enseigné avec vérité, vous avez combattu avec constance vous avez souffert pour la justice, vous êtes mort pour la liberté de la parole de Dieu. Les applaudissements des hommes ne vous ont point séduit; le don de l’éloquence évangélique, dont l’Esprit-Saint vous avait enrichi, n’était qu’une faible image de la splendeur et de la force des feux dont le Verbe divin remplissait votre cœur. Vous l’avez aimé, ce Verbe, ce Jésus, plus que votre gloire, plus que votre repos, plus que votre vie. Votre mémoire a été poursuivie par les hommes; des mains perfides ont effacé votre nom des tables de l’autel ; d’indignes passions ont dicté une sentence dans laquelle, comme votre Maître, vous étiez mis au rang des criminels, et vous avez été précipité des degrés de la chaire sacrée. Mais il n’est pas au pouvoir des hommes d’éteindre le soleil, ni d’effacer la mémoire de Chrysostome. Rome vous a été fidèle ; elle a gardé avec honneur votre nom, comme aujourd’hui encore elle garde votre corps sacré, près de celui du Prince des Apôtres. Le monde chrétien tout entier vous proclame comme l’un des plus fidèles dispensateurs de la Vérité divine.

    En retour de nos hommages, ô Chrysostome, regardez-nous du haut du ciel comme vos brebis ; instruisez-nous, réformez – nous, rendez-nous chrétiens. Comme votre sublime maître Paul, vous ne saviez que Jésus-Christ ; mais c’est en Jésus-Christ que tous les trésors de la science et de la sagesse sont cachés. Révélez-nous ce Sauveur qui est venu à nous, avec tant de charmes et de douceur; faites-nous connaître son esprit; enseignez-nous la manière de lui plaire, les moyens de l’imiter ; faites-lui agréer notre amour. Comme vous, nous sommes exilés; mais nous aimons trop le lieu de notre exil; souvent nous sommes tentés de le prendre pour une patrie. Détachez-nous de ce séjour terrestre, et de ses illusions. Que nous ayons hâte d’être réunis à vous, comme vous fûtes réuni à Basilisque, afin d’être avec Jésus-Christ, en qui nous vous retrouverons pour jamais.

    Pasteur fidèle, priez pour nos Pasteurs; obtenez-leur votre esprit, et rendez leurs troupeaux dociles. Bénissez les prédicateurs de la parole sainte, afin qu’ils ne se prêchent pas eux-mêmes, mais Jésus-Christ. Rendez-nous l’éloquence chrétienne qui s’inspire des Livres saints et de la prière, afin que les peuples, séduits par un langage du ciel, se convertissent et rendent gloire à Dieu. Protégez le Pontife romain dont le prédécesseur osa seul vous défendre; que son cœur soit toujours l’asile des Évêques persécutés pour la justice. Rendez la vie à votre Église de Constantinople, qui a oublié vos exemples et votre foi. Relevez-la de l’avilissement où elle languit depuis longtemps. Touché enfin par vos prières, que le Christ, Sagesse éternelle, se souvienne de son Église de Sainte-Sophie ; qu’il daigne la purifier, et y rétablir l’autel sur lequel il s’immola durant tant de siècles. Aimez toujours les Églises de l’Occident, auxquelles votre gloire a constamment été chère. Hâtez la chute des hérésies qui ont désolé plusieurs de nos chrétientés, dissipez les ténèbres de l’incrédulité, ranimez la foi parmi nous et faites fleurir les vertus.

 

XXVII JANVIER. SAINT JULIEN, ÉVÊQUE DU MANS.

    Une des plus illustres Églises de France honore aujourd’hui saint Julien, son Apôtre et son premier Évêque. Le culte de ce saint Pontife, fondé sur le Martyrologe Romain, était répandu autrefois dans l’Europe entière, comme on le voit par les anciens Calendriers. Le motif d’honorer son patronage sur la province que nous habitons, nous fait insérer sa mémoire dans cette Année liturgique.

    Saint Julien est aussi un des anneaux par lesquels l’Église de France se rattache au Siège Apostolique. Les importants travaux entrepris en ce siècle sur les origines de nos Églises et couronnés de si beaux succès, autorisent à faire remonter la mission de saint Julien dans le Maine, non seulement à saint Clément, disciple de saint Pierre, mais à saint Pierre lui-même. Les jours du saint Évêque furent longs et laborieux ; d’admirables prodiges confirmèrent son apostolat; et la foi de Jésus-Christ s’établit, sans de grandes difficultés, dans notre province. Le Maine fut longtemps célèbre dans toute l’Église d’Occident par la sainteté de ses Évêques, par la ferveur de ses peuples, par le nombre et l’observance de ses monastères ; et comme la gloire des enfants retourne à leur père, le culte de saint Julien en prit des accroissements merveilleux dans un nombre considérable d’Églises de l’Occident. Prions le saint Évêque de présenter au berceau du Sauveur la province qu’il a évangélisée, et félicitons-le de paraître à la cour de l’Emmanuel, non seulement comme Pontife, mais encore comme Apôtre.

    Nous empruntons au Bréviaire du Mans de 16g3 le récit abrégé des actions de saint Julien.

Beatus Julianus primus fuit Cenomanensium Episcopus quem cives maximo semper in honore habuerunt, eumque tamquam suum Apostolum venerati surit. Is a sancto Petro Apostolo disseminandae Christianae religionis gratia in Gallias missus, Cenomanum vent: ubi apertum propagandae religionis campum nactus, plurimos ad Christum convertit, quos et multis miraculis in fide suscepta confirmavit. Quorum primum et memorabile illud exstitit, quod cum cives aquae
penuria laborantes videret, cuspidem baculi, quem manu gestabat, humi defigens, fusis ad Deum precibus impetravit, ut Inde fons vivus scaturiret. Cujus usus continuus perseverans, et divinitatis potentiam, et beati Juliani meritum cunctis demonstrat.

Erat tunc temporis Princeps, sive Dux civitatis Defensor dictus, qui, auditis quanta per beatum Julianum Deus operabatur, eum ad se accersivit. Accedens Pontifex, ante aulae Principis atrium, obvium habuit caecum, quem auxilium efflagitantem, invocato Christi nomine, et crucis impresso signo, perfectae sanitati restituit. Ea re commotus Princeps, genibus Sancti advolvitur, et cum tota sua familia et multa nobilium turba baptizatur. Domumque suam beato Juliano in ecclesiam consecrandam tradidit. Ducis exemplum secuti fere omnes, baptismi lavacro regenerati sunt.

Mirum quanta animi alacritate tota provincia praedicatione Juliani, et miraculis ab eo factis commota, collum jugo Christi submiserit ita ut ad miraculum suscitati cujusdam pueri, viginti millia hominum fidem susceperint. Quamplurimi bona sua ad Juliani pedes afferebant, alii praedia sua Ecclesiae donabant, alii domos suas in oratoria et templa consecrari rogabant. Vix ullus ad eum accessit, qui, quod peteret, Juliani precibus a Deo non sit consecutus. Tandem postquam sanctus Antistes provinciam omnem fidei lumine lustrasset, a daemone oppressos liberasset, aegros sanitati restituisset vinctos in carcere exire liberos fecisset, multa idolorum templa funditus evertisset, plenus dierum, gloriosus meritis, migravit in coelum, functus munere episcopali et apostolico annis quadraginta septem. Sepultus est magno cum honore in basilica, cujus ipso fundamenta jecerat, in Coemeterio Christianorum dicto.

 

    Le bienheureux Julien a été le premier Évêque du Mans ; les habitants de cette ville l’ont toujours eu en grand honneur, et le vénèrent comme leur Apôtre. Envoyé dans les Gaules par l’Apôtre saint Pierre, pour y répandre la religion Chrétienne, il vint au Mans, où ayant trouvé le champ ouvert pour la propagation de la foi, il convertit à Jésus-Christ un grand nombre d’habitants, qu’il confirma, par ses nombreux miracles, dans la foi qu’ils avaient reçue. Le premier et le plus mémorable est celui qu’il rit, lorsque, ayant vu les habitants de la ville entièrement privés d’eau, il planta en terre l’extrémité du bâton qu’il tenait à la main, puis, adressant sa prière à Dieu, il commanda qu’une fontaine d’eau vive sortît de ce lieu. L’usage de cette fontaine, qui subsiste toujours, prouve à tout le monde, et la puissance de Dieu et le mérite du bienheureux Julien.

    Il y avait alors un Prince ou Chef de la Cité, nommé Défenseur, qui, à la nouvelle des prodiges que Dieu opérait par le bienheureux Julien, fit mander celui-ci auprès de sa personne. Le Pontife, en s’y rendant, rencontra devant le parvis de la cour du prince un aveugle qui implorait du secours. Julien invoqua le nom du Seigneur, imprima sur cet homme le signe de la croix, et lui rendit une santé parfaite. Le prince, ébranlé par ce miracle, se prosterna aux genoux du Saint, et reçut le baptême avec toute sa famille et une grande foule de nobles. Il donna même sa maison au bienheureux Julien pour en faire une église. Presque tous les habitants suivirent l’exemple de leur chef, et furent régénérés dans la fontaine du baptême.

    C’est une chose admirable que l’ardeur avec laquelle toute la province, mue par la prédication de Julien et les miracles qu’il faisait, se soumit au joug du Christ ; au point qu’ayant été témoins de la résurrection d’un enfant, vingt mille hommes embrassèrent la foi. Plusieurs apportaient leurs biens aux pieds de Julien ; d’autres donnaient leurs héritages à l’Église, d’autres priaient le saint Évêque de changer leurs maisons en oratoires, et de les consacrer en églises. Il n’y en eut pas un en faveur duquel Julien n’obtînt de Dieu, par ses prières, l’effet de sa demande. Enfin, après que le saint Pontife eut éclairé la province entière de la lumière de la foi, délivré les possédés, rendu les malades à la santé, affranchi les captifs de leurs chaînes, renversé de fond en comble un grand nombre de temples d’idoles, plein de jours, et glorieux par ses mérites, il alla au ciel, ayant rempli la charge d’Évêque et d’Apôtre durant quarante-sept années. Il fut enseveli avec une grande pompe dans la basilique dont il avait jeté lui-même les fondements, au lieu appelé le Cimetière des Chrétiens.

    L’Église du Mans célèbre son Apôtre dans les Répons suivants, dont la plus grande partie fut composée par Létalde, moine de Micy, ou Saint-Mesmin, au diocèse d’Orléans.

R. Hic itaque Julianus Romana generositate clarissimus, lingua facundus :*Justitia insignis, merito fidei apparuit percelebris.

V. Primus urbi Cenomanicae non tantum Praesul, quantum Apostolus a Domino missus est Julianus. * Justitia insignis.

R. Per manus Juliani Pontificis tantas Christus operabatur virtutes:* Ut cunctis languentibus opem crucis medicamine largiretur.

V. 0 gloriosum Praesulem, o summae veritatis praeconem, qui tanta Christi plenus erat gratia, * Ut cunctis.

R. 0 gloriosum Praesulem, o summae veritatis praeconem, o urbs praeclara Cenomani , quae a Christo Julianum : * Meruisti habere pastorem.

V. Eum semper in coelis merearis intercessorem, quem in terris a Christo, Redemptore

nostro, * Meruisti.

R. Urbs provecta Cenomani Juliani mentis, tanti patris nunc praeclara suscipe solemnia

* Ut quo duce veritatis sumpsisti praeconia, ejus ope sempiterna merearis praemia.

V. Cujus vera te produxit ad fidem assertio, ejus semper tueatur ubique intercessio.* Ut quo duce.

R. Splendens Lucifer velut solem post anxiae noctis nuntiat umbram sic Julianus post errorum tenebras :* Exortum solem justitiae Cenomanensibus nuntiavit.

V. Sedentibus in tenebris et umbra mortis Julianus proeco veritatis, * Exortum Solem.

R. Beatissimus Julianus Cenomanensium Pontifex primus, virtutum fulgore clarissimus, antiqui hostis superbia superata : * Hodie felix et victor regna subiit sempiterna.

V. Immortalis palmae adeptus bravium regnat cum Christo in aeternum. * Hodie.

 

    R/. Julien, né d’illustre race Romaine, éloquent dans les discours, * Insigne dans la justice, apparut non moins célèbre par le mérite de la foi.

    V/. Julien fut le premier qui fut envoyé à la ville du Mans par le Seigneur, plutôt comme Apôtre que comme Évêque : * Insigne dans la justice.

    R/. Par les mains du Pontife Julien, le Christ opérait tant de prodiges, * Qu’on le voyait apporter le soulagement à tous les malades, par le remède de la croix.

    V/. O glorieux Prélat ! ô prédicateur de la souveraine vérité ! qui était si plein de la grâce du Christ, * Qu’on le voyait apporter.

    R/. O glorieux Prélat, ô prédicateur de la souveraine vérité ! ô illustre ville du Mans ! qui as eu le bonheur de recevoir du Christ Julien pour pasteur.

    V/. Puisses-tu toujours mériter d’avoir pour intercesseur, dans les cieux, celui que tu as eu le bonheur de recevoir du Christ notre Rédempteur !

    R/. Le Mans, ville illustrée par les mérites de Julien, fête aujourd’hui l’auguste solennité d’un père si grand; * Afin que, sous la conduite de celui qui t’a prêché la vérité, tu mérites de parvenir par son secours aux récompenses éternelles.

    V/. Puisse celui dont l’enseignement de vérité t’a conduit à la foi, te défendre toujours par son intercession ! * Afin que sous la conduite.

    R/. De même que l’étoile brillante du matin, après les ombres d’une nuit agitée, annonce le soleil; ainsi Julien, après les ténèbres de l’erreur, * Annonce aux Manceaux le Soleil de justice.

    V/. A ceux qui étaient assis dans les ténèbres et l’ombre de la mort, Julien, prédicateur de la vérité, * Annonce.

    R/. Le très heureux Julien, premier Pontife des Manceaux, resplendissant de l’éclat des prodiges , ayant abattu l’orgueil de l’ancien ennemi, * Aujourd’hui heureux et vainqueur, pénètre au royaume éternel.

    V/. Il a acquis pour récompense une palme immortelle, il règne avec le Christ pour l’éternité. * Aujourd’hui.

 

    L’Église du Mans chantait, en la fête de son saint Évêque, l’antique Séquence Christo inclyta, qui est propre à la fête de la Toussaint, et qu’on adaptait pour la solennité, en y insérant simplement le nom de saint Julien. Mais nous trouvons dans les anciens Missels, pour les Messes votives, la suivante, qui est une des imitations du Victimae Paschali, si communes aux XV° et XVI° siècles.

 

    SEQUENCE.

Juliani sacri laudes concinant Christiani.

Hic primo Cenomanenses, paganos errantes, reconciliavit peccatores.

Caeco lumen redditur : statim Rex baptizatur, credens quod Christus regnat vivus.

Dic nobis, puella, quid vidisti in via ?

Rivum fontis decurrentis, prece facta, protinus surgentis.

Hic baptizat testes, tune deponentes vestes.

Puer assistit ad coenam: pergit post Christum Galilaeam.

Igne curantur accensi sanantur obsessi, qui vexabantur daemone fallaci.

Scimus ilium suscitasse tres mortuos vere.

Tu nobis, Christe Rex, miserere. Amen.

 

    De saint Julien que les louanges soient chantées par tous les Chrétiens.

    C’est lui qui le premier réconcilia avec Dieu les Manceaux, païens égarés et pécheurs.

    Un aveugle recouvre la vue ; soudain le Roi est baptisé, il croit au Christ qui vit et règne.

    — Jeune fille, dis-nous : qu’as-tu vu sur ta route ?

    — Une fontaine jaillissante, que sa prière a fait sortir en un instant.

    Il baptise les témoins du prodige, qui déposent leurs vêtements.

    L’enfant assiste au souper, et se rend après le Christ en Galilée.

    Les ardents sont guéris; les possédés sont délivrés du démon fallacieux qui les tourmentait.

    Nous savons qu’il a ressuscité trois morts, en vérité.

    O Christ Roi ! ayez pitié de nous. Amen.

 

    Vous veniez nous annoncer, ô saint Pontife, Celui qui est la source vive de la vie éternelle, et inviter nos pères à se désaltérer aux fontaines du Sauveur. Pour exciter leurs désirs vers cette eau jaillissante qui procède de la Citerne de Bethléhem, votre main apostolique frappa la terre, et une source féconde en sortit à l’instant, symbole de la régénération dont vous alliez être le ministre pour tout un peuple. Des siècles se sont écoulés depuis ce jour où l’Évangile du salut fut annoncé par vous à notre province ; et le champ du Seigneur, que vous aviez arrosé, a plus d’une fois souffert de la sécheresse qui désolait nos contrées. Jetez donc les yeux sur cette terre où vos travaux ont mérité la couronne ; rendez-lui sa fertilité première. Ranimez la foi ; réchauffez la charité, donnez la fécondité à la semence, et veillez à ce que l’ivraie n’étouffe pas le bon grain. Protégez le Pontife qui siège dans votre Chaire ; secondez les efforts du clergé, veillez sur le peuple fidèle, afin que l’Église du Mans, que votre nom a rendue illustre, redevienne par vos soins une des riches portions de l’héritage de l’Emmanuel.

 

XXVIII JANVIER. SAINTE AGNÈS, POUR LA SECONDE FOIS.

    Cinq jours après le martyre de la vierge Émérentienne, les parents de la sainte et courageuse Agnès étaient venus, à la nuit, prier et pleurer sur son sépulcre. C’était le huitième jour depuis son martyre. Ils repassaient dans leur douleur les circonstances de cette mort cruelle qui lui avait mérité la palme, en l’enlevant à leur amour. Tout à coup, Agnès leur apparaît, couronnée et radieuse, au milieu d’une troupe de vierges éblouissantes de beauté et de lumière. A côté d’elle, à sa droite, était un agneau d’une blancheur éclatante, sous les traits duquel se manifestait le divin amant d’Agnès.

    La Vierge triomphante se tourne avec tendresse vers ses parents et leur dit: « Ne pleurez plus ma mort ; félicitez-moi plutôt de l’heureuse société qui m’environne. Sachez que je vis maintenant dans le ciel auprès de Celui qui, sur la terre, a eu tout mon amour. »

    En mémoire de cette glorieuse apparition, la sainte Église revient encore aujourd’hui sur la douce mémoire d’Agnès ; et cette fête s’appelle : Sainte Agnès pour la seconde fois : Sanctae Agnetis secundo. Prions la tendre amante de l’Agneau sans tache de se souvenir de nous auprès de lui, et de nous présenter à ce divin Sauveur, en attendant qu’il nous soit donné de le posséder sans nuages au séjour de sa gloire. Unissons-nous à la sainte Église, et chantons avec elle aujourd’hui :

ANT. Stans a dextris ejus Agnus nive candidior, Christus sibi Sponsam et Martyrem consecravit.

V. Specie tua, et pulchritudine tua.

R. Intende, prospere procede et regna.

OREMUS

Deus qui nos annua beatae Agnetis Virginis et Martyris tuae solemnitate laetificas : da quaesumus, ut quam veneramur officio, etiam piae conversationis sequamur exemplo. Per Christum Dominum nostrum. Amen.

 

    Ant. A sa droite, un agneau plus blanc que la neige, le Christ, apparut, qui la consacrait comme son Épouse et sa Martyre.

    V/. Dans ton éclat et ta beauté, ô Vierge !

    R/. Avance, marche à la victoire, et saisis la couronne.

    OREMUS.

    O Dieu, qui nous réjouissez par cette solennité annuelle de la bienheureuse Agnès, votre Vierge et votre Martyre ; daignez nous faire la grâce d’imiter par une sainte vie les exemples de celle à qui aujourd’hui nous rendons nos devoirs. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

XXVIII JANVIER. LE BIENHEUREUX CHARLEMAGNE, EMPEREUR.

 

     Au gracieux souvenir de la douce martyre Agnès, un grand nombre d’Églises, surtout en Allemagne, associent  aujourd’hui la mémoire imposante du pieux Empereur Charlemagne. L’Emmanuel, en venant en ce monde, doit recevoir le titre de Roi des rois et de Seigneur des seigneurs ; il doit ceindre l’épée et tenir sous son sceptre la multitude des nations : quoi de plus juste que d’amener à son berceau le plus grand des princes chrétiens, celui qui se fit toujours gloire de mettre son épée au service du Christ et de son Église !

    Le respect des peuples était déjà préparé en faveur de la sainteté de Charlemagne, lorsque Frédéric Barberousse fit rendre le décret de sa canonisation par l’antipape Pascal III, en 1165 : c’est pourquoi le Siège Apostolique, sans vouloir approuver une procédure irrégulière, ni la recommencer dans les formes, puisqu’on ne lui en a pas fait la demande, a cru devoir respecter ce culte en tous les lieux où il fut établi. Cependant les nombreuses Églises qui honorent, depuis plus de sept siècles, la mémoire du grand Charles, se contentent, par respect pour le martyrologe Romain où son nom ne se lit pas, de le fêter sous le titre de Bienheureux.

    Avant l’époque de la Réforme, le nom du Bienheureux Charlemagne se trouvait sur le calendrier d’un grand nombre de nos Églises de France ; les Bréviaires de Reims et de Rouen l’avaient conservé jusqu’à nos jours. l’Église de Paris le sacrifia, de bonne heure, aux préjugés des Docteurs dont les opinions avancées se manifestèrent dans son Université, dès la première moitié du xvie siècle. La Réforme avait conçu de l’antipathie contre un homme qui avait été la plus magnifique et la plus complète représentation du Prince catholique ; et ce fut bien moins le défaut d’une canonisation en règle que l’on mit en avant pour effacer du calendrier le nom de Charlemagne, que la prétendue licence de ses mœurs, dont on affecta de relever le scandale. Sur cette question comme sur bien d’autres, le sentiment public se forma à la légère ; et nous ne nous dissimulons pas que les personnes qui se sont le moins occupées d’étudier les titres de Charlemagne à la sainteté, seront les plus étonnées de trouver son nom dans cet ouvrage.

    Plus de trente Églises, en Allemagne, célèbrent encore aujourd’hui la fête du grand Empereur ; sa chère Église d’Aix-la-Chapelle garde son corps et l’expose à la vénération des peuples. Les Vies des Saints publiées en France, même celle de Baillet et de Godescard, n’ont point été infidèles à sa mémoire. Par un étrange retour, l’Université de Paris le choisit pour son Patron en 1661 ; mais sa fête, qui était abrogée depuis plus d’un siècle, ne se releva que comme solennité civile, sans aucune mention dans la Liturgie.

    Il n’entre point dans le plan de cet ouvrage de discuter les raisons pour lesquelles un culte a été attribué aux Saints sur lesquels nous réunissons les éloges liturgiques ; on ne doit donc pas attendre de nous une démonstration en forme de la sainteté de Charlemagne. Cependant nous avouerons, en passant, que nous inclinons avec Bossuet, dont la sévérité en morale est assez connue, à croire que les mœurs de Charlemagne furent toujours pures 3 , et que le préjugé contraire, qui n’a pour lui que quelques textes assez vagues et contradictoires de certains auteurs du moyen âge, a dû ses développements à la malheureuse influence de l’esprit protestant. Nous rappellerons que D. Mabillon, qui insiste sur le fait de la répudiation d’Hermengarde, que cet Empereur quitta pour reprendre Himiltrude, sa première femme, comme sur une action qui fut justement blâmée, conclut le récit des actions de Charlemagne, dans ses Annales Bénédictines, en avouant qu’il n’est pas démontré que la pluralité des femmes de ce prince ait été simultanée. Le P. le Cointe et le P. Noël Alexandre, auteurs non suspects de partialité, et qui ont examiné à fond la question, montrent, avec évidence, que le seul reproche qui puisse être adressé à Charlemagne, au sujet des femmes, est relatif à la répudiation d’Himiltrude, qu’il quitta momentanément pour prendre Hermengarde, par complaisance pour sa mère, et qu’il reprit, l’année suivante, pour obéir à son devoir, et céder aux remontrances du Pape Étienne IV. Nous avouons volontiers qu’après la mort de Liutgarde, la dernière de ses femmes qui ait eu les honneurs de Reine, Charlemagne en a eu plusieurs autres, qui sont appelées concubines par Eginhard, parce qu’elles ne portaient point la couronne, et que leurs enfants n’étaient pas considérés comme princes du sang ; mais nous disons, avec D. Mabillon, que Charlemagne a pu avoir successivement ces femmes : ce qui, dit-il, est tout à fait croyable de la part d’un prince si religieux, et à qui les lois de l’Église étaient tant à cœur 4 .

 

    Indépendamment du sentiment des auteurs si graves que nous venons de citer, un fait incontestable suffit pour garantir Charlemagne de tout reproche sérieux au sujet de la pluralité des femmes, du moins depuis le renvoi d’Hermengarde, pour reprendre Himiltrude. Le prince avait alors vingt-huit ans. On connaît la sévérité des Pontifes romains sur le respect dû au mariage par les princes. L’histoire du moyen âge est remplie du récit des luttes qu’ils ont soutenues pour venger un point si essentiel de la morale chrétienne contre les monarques même les plus puissants, et quelquefois les plus dévoués à l’Église. Comment serait-il possible que saint Adrien Ier, qui siégea de 772 à 795, et fut honoré par Charlemagne comme un père, dont celui-ci requérait l’avis en toutes choses, eût laissé ce prince s’abandonner aux plus graves désordres, sans réclamer, tandis qu’Étienne IV, qui n’a siégé que trois ans, et n’a pas eu la même influence sur Charlemagne, a bien su procurer le renvoi d’Hermengarde? Comment serait-il possible que saint Léon III, qui a siégé de 795 jusqu’après la mort de Charlemagne, dont il a récompensé la piété en lui mettant sur la tête la couronne impériale, n’eût fait aucun effort pour le détacher des concubines qui auraient succédé à la dernière reine Liutgarde ? Or, nous ne trouvons aucune trace de telles réclamations de la part des deux Pontifes qui ont occupé, à eux seuls, le Saint-Siège pendant plus de quarante ans, et que l’Église universelle a placés sur ses autels ; nous sommes donc en droit de conclure que l’honneur de l’Église est intéressé dans cette question, et il est de notre devoir de catholiques de n’être pas indifférents à la cause des mœurs de Charlemagne.

    Quoi qu’il en soit des motifs de conscience qui légitimèrent, aux yeux de ce prince, la répudiation d’Himiltrude, dont il paraît, par la lettre d’Étienne IV, que le mariage avait pu être cassé comme invalide, quoique à tort, Charlemagne trouva, plus tard, dans sa propre conduite, assez de confiance pour insister avec la plus grande énergie contre le crime d’adultère, et même de simple fornication, dans ses Capitulaires. Nous nous contenterons de citer un seul exemple de cette vigueur chrétienne; et nous demanderons à tout homme de bonne foi s’il eût été possible à un prince compromis lui-même dans ses mœurs, de s’exprimer, non seulement avec cette simplicité tout évangélique, mais encore avec cette assurance d’honnête homme, en présence des Évêques et des Abbés de son empire, en face des Princes et des Barons dont il voulait contenir les passions, et qui auraient été en mesure d’opposer à ses exhortations et à ses menaces le spectacle humiliant de sa propre conduite.

    « Nous défendons, sous peine de sacrilège, dit-il dans un Capitulaire publié sous le pontificat de saint Léon III, l’envahissement des biens de l’Église, les injustices de tout genre, les adultères, les fornications, les incestes, les unions illicites, les homicides injustes, etc., par lesquels nous savons que périssent, non seulement les royaumes et les rois, mais encore les simples particuliers. Et comme, par le secours de Dieu, par le mérite et l’intercession des Saints et des serviteurs de Dieu, que nous avons toujours honorés, nous avons acquis jusqu’ici grand nombre de royaumes, et remporté beaucoup de victoires, c’est à nous tous de prendre garde de ne pas mériter de perdre ces biens par les susdits crimes et luxures honteuses. En effet, nous savons que beaucoup de contrées, dans lesquelles ont eu lieu ces envahissements des biens des Églises, ces injustices, ces adultères, ces prostitutions, n’ont su être ni braves dans la guerre, ni stables dans la foi. Chacun peut, en lisant leurs histoires, connaître comte ment le Seigneur a permis aux Sarrasins et autres peuples de subjuguer les ouvriers de telles iniquités ; et nous ne doutons pas que semblables choses ne nous arrivassent, si nous ne nous gardions de tels méfaits ; car Dieu a coutume de les venger. Que chacun de nos sujets sache donc que celui qui sera surpris et convaincu de quelqu’un de ces crimes, perdra tous ses honneurs, s’il en a ; qu’il sera mis en prison, jusqu’à ce qu’il se soit amendé et qu’il ait fait la satisfaction d’une pénitence publique ; et aussi qu’il sera séparé de toute société des fidèles, tant nous devons craindre la fosse dans laquelle nous savons que d’autres sont tombés. » Charlemagne eût-il tenu ce langage, si, comme on l’a prétendu, sa vieillesse eût été livrée à la débauche, au temps même où il publiait ce Capitulaire, c’est-à-dire après la mort de Liutgarde ?

    Quand bien même on admettrait que ce grand prince eût commis des fautes, c’est aux premières années de son règne qu’il faudrait les reporter; alors il serait juste, en même temps, de considérer dans le reste de sa vie les traces admirables de la plus sincère pénitence. N’est-ce pas un spectacle merveilleux que devoir un si grand guerrier, parvenu à la monarchie universelle, s’exercer continuellement, non seulement à la sobriété, si rare dans sa race, mais encore à des jeûnes comparables à ceux des plus fervents solitaires, porter le cilice jusqu’à la mort, assister de jour et de nuit aux Offices de l’Église, jusque dans ses campagnes, sous la tente ; secourir par l’aumône, qui, comme parle l’Écriture, couvre la multitude des péchés, non seulement tous les pauvres de ses États, qui venaient implorer sa charité, mais jusqu’aux chrétiens de l’Afrique, de l’Égypte, de la Syrie, de la Palestine, en faveur desquels il épuisa souvent ses trésors? Mais, ce qui dépasse tout, et nous découvre dans Charlemagne, d’un seul trait, l’ensemble des vertus chrétiennes que l’on peut désirer dans un prince, c’est qu’il ne parut avoir reçu le pouvoir suprême que pour le faire servira l’extension du règne de Jésus-Christ sur la terre. Si l’on cherche un autre mobile dans tout ce qu’il a fait par ses victoires et par sa législation, on ne le trouvera pas.

    Cet homme qui tenait en sa main, non seulement la France, mais encore la Catalogne, la Navarre et l’Aragon ; la Flandre, la Hollande et la Frise; les provinces de la Westphalie et de la Saxe, jusqu’à l’Elbe; la Franconie, la Souabe, la Thuringe et la Suisse ; les deux Pannonies, c’est-à-dire l’Autriche et la Hongrie, la Dacie, la Bohème, l’Istrie, la Liburnie, la Dalmatie et jusqu’à l’Esclavonie ; enfin toute l’Italie jusqu’à la Calabre-Inférieure ; cet homme, disons-nous, est le même qui s’intitulait ainsi dans ses Capitulaires : « Moi, Charles, par la grâce de Dieu et le don de sa miséricorde, Roi et gouverneur du Royaume des Français, dévot défenseur de la sainte Église de Dieu, et son humble champion. » Tant d’autres, moins puissants que lui, et qu’on sait encore admirer malgré leurs crimes, dont on dissimule avec tant d’art les dépravations, n’ont vécu, pour ainsi dire, que pour l’asservissement de l’Église. On a vu jusqu’à des princes pieux tenter de mettre la main sur sa liberté ; Charles l’a toujours respectée comme l’honneur de sa propre mère. C’est lui qui, marchant sur les traces de Pépin son père, a préparé généreusement l’indépendance du Siège Apostolique. Jamais les Pontifes Romains n’eurent de fils plus dévoué et plus obéissant. Bien au-dessus des jalousies de la politique, il rendit au clergé et au peuple les élections épiscopales qu’il avait trouvées aux mains du prince. Ses conquêtes eurent pour principale intention d’assurer la propagation de la foi chez les nations barbares ; on le vit entrer en Espagne pour affranchir les Chrétiens opprimés par les Sarrasins. Il voulut resserrer les liens des Églises de son Royaume avec le Siège Apostolique, en établissant pour jamais dans tous les États de sa domination la Liturgie romaine. Dans sa législation tout entière, rendue dans des assemblées où les Évêques et les Abbés avaient la prépondérance, on ne trouve aucune trace de ces prétendues Libertés Gallicanes, qui consistent dans l’intervention du prince ou du magistrat civil en des matières purement ecclésiastiques. « Charles, dit Bossuet dans ce même Sermon sur l’Unité de l’Église, eut tant d’amour pour l’Église Romaine, que le principal article de son testament fut de recommander à ses successeurs la défense de l’Église de saint Pierre, comme le précieux héritage de sa maison, qu’il avait reçu de son père et de son aïeul, et qu’il voulait laisser à ses enfants. Ce même amour lui fit dire, ce qui fut répété depuis par tout un Concile, sous l’un de ses descendants, que quand cette Église imposerait un joug à peine supportable, il le faudrait souffrir. »

    D’où pouvait donc provenir cette modération sublime, avec laquelle Charlemagne inclinait son glaive victorieux devant la force morale, cet apaisement des mouvements de l’orgueil qui croit ordinairement en proportion de la puissance, si ce n’est de la sainteté ? L’homme seul, sans le secours d’une grâce qui habite son cœur, n’arrive point à cette élévation, et surtout n’y demeure pas durant une vie entière. Charlemagne a donc été choisi par l’Emmanuel lui-même pour être la plus admirable représentation du prince chrétien sur la terre ; et les cœurs catholiques aimeront à proclamer sa gloire en présence de l’Enfant qui vient régner sur toutes les nations, pour les régir dans la sainteté et la justice. Jésus-Christ est venu apporter du ciel l’idée de la royauté chrétienne; et nous sommes encore à chercher dans l’histoire l’homme qui l’aurait conçue et réalisée avec autant de plénitude et de majesté que Charles le Victorieux, toujours Auguste, couronné de Dieu.

    Nous demanderons aux Bréviaires de l’Allemagne le récit liturgique des actions du grand Apôtre des Germains. Les Leçons qui suivent ne sont pas parfaites sous le rapport de la rédaction ; mais elles sont précieuses, parce qu’on y entend encore la voix d’un peuple catholique et fidèle dans ses affections.

 

Beatus Carolus ex patre Pippino, Brabantiae Ducis filio, qui ad Franciae Regnum deinde

electus est, et Bertrada Graecorum Imperatoris filia natus, ob res gestas, et religionis Christianae zelum, Magnus, et a Concilio Moguntino Christianissimus appellatus est. Primus fuit, qui, expulsis Italia Longobardis, a Leone Tertio Pontifice Imperator coronari

meruit : nam rogatu Adriani Papae, qui Leonem antecessit, Italiam cum exercitu ingressus, Ecclesiae sua patrimonia, et Imperium Occidenti restituit ipsum quoque Leonem a Romanis, in Litania majore injuriose habitum dicavit, ejectis urbe sacrilegii reis. Multa sancivit pro Ecclesiae dignitate, ac inter caetera legem renovavit, voluitque lites forenses ad judicium Ecclesiae remitti, Si alteruter litigantium id postularet. Et quamvis benignus esset moribus, magna tamen severitate compescebat vitia, praesertim adulteria et idololatriam, constitutis peculiaribus cum ampla potestate judiciis, quae In hodiernum usque diem in Saxonia inferiore observantur.

Cum Saxonibus triginta et tres annos praeliatus, subactis tandem non aliam legem dedit, quam ut Christiani essent fundosque in perpetuum obligavit, ut erectis per agros trabalibus crucibus, Christum palam faterentur. Guasconiam, Hispaniam atque Gallaeciam, ab idololatris expurgavit , ac sepulcrum sancti Jacobi hodierno honori restituit. In Hungaria toto octennio rem Christianam armis promovit, ea adversus Sarracenos utens lancea semper victoriosa, qua unus militum Christi latus aperuerat. Quos tantos ejus pro fidei dilatatione conatus. Deus pluribus signis visus est adjuvare ; nam Saxones qui castrum Sigisburgum obsederant , divinitus territi, aufugerunt : et in primo Saxonico tumultu largissimum flumen exsiliit, quo totus exercitus triduo aquationis media laborans recreatus est. Tantus autem Imperator veste vix a plebe differebat, cilicio prope continuo induebatur, nec nisi in summis Christi ac Divorum festis apparebat in auro. Pauperes et peregrinos tam in Regia sua, quam missis expensis, ubique terrarum adjuvabat. Coenobia viginti quatuor erexit, ac litteram auream (ut appellant) ducentorum

pondo cuique misit duas Metropolitanas sedes, ac novem Episcopales constituit. Templa viginti et septem exaedificavit : fundavit denique duas Universitates, Ticinensem et Parisiensem.

Ipse autem Carolus, sicut erat litteris deditus , Alcuino doctore usus, ita filios suos liberalibus scientiis, priusquam armis et venatui tradidit. Anno demum retatis sexagesimo octavo, cum filium Ludovicum coronari, et regem agere jussisset, totum se transtulit ad studia orationis et eleemosynarum. Ecclesiam sicut assueverat, mane, ac vesperi, nocturnis etiam non raro horis frequentabat; psalmodia enim Gregoriana delectabatur; quam per Franciam et Germaniam primus instituit, impetratis ab Adriano Primo cantoribus, et ecclesiasticos hymnos ubivis locorum conscribendos curavit. Evangelia vero ipse sua manu descripsit, et cum Graecis ac Syris codicibus contulit. Cibi et potus semper parcissimus fuit, solitus morbos suos jejunio familiari, quod ad septiduum aliquando protraxit, curare. Tandem multa nefanda a malevolis perpessus, annos natus septuaginta duos, in morbum incidit, in quo ab Hildebaldo Episcopo sacra communione refectus , cum singula membra sua signo crucis signasset, psallens versiculum : In manus tuas, spiritum magnis meritis comitatum Deo reddidit, quinto calendas februarii. Sepultus est in Basilica Aquensi, quam aedificarat et ditarat reliquiis Sanctorum, etiam magna peregrinorum pietate et divinis beneficiis honoratur. Natalis autem ejus per plerasque Germania Dioeceses, jam inde a temporibus Alexandri Tertii, ex
Ecclesiae consensu, colitur, tamquam praecipui fidei auctoris in Spetentrione. 

 

Le Bienheureux Charles eut pour père Pépin, qui était fils du duc de Brabant, et qui fut dans la suite élu au trône de France, et pour mère Bertrade, fille de l’Empereur des Grecs. Il se montra digne, par ses hauts faits et son zèle pour la Religion chrétienne, d’être surnommé le Grand ; et un Concile de Mayence lui donna le titre de Très Chrétien. Après avoir expulsé les Lombards de l’Italie, il fut le premier qui mérita d’être couronné Empereur, par les mains du Pape Léon III. A la prière d’Adrien, prédécesseur de Léon, il entra en Italie avec une armée et rendit à l’Église son patrimoine , et l’Empire à l’Occident. Il vengea le Pape Léon des violences des Romains qui l’avaient traité injurieusement, durant la grande Litanie, et chassa de la ville ceux qui s’étaient rendus coupables de ce sacrilège. Il fit beaucoup de règlements pour la dignité de l’Église ; entre autres il renouvela cette loi, ordonnant que les causes civiles seraient remises au jugement de l’Église, lorsque l’une des parties le demanderait. Quoiqu’il fût de mœurs très douces, il réprimait cependant les vices avec une grande sévérité, surtout l’adultère et l’idolâtrie, et établit des tribunaux particuliers revêtus d’un pouvoir étendu, qui, jusqu’à ce jour, existent encore dans la Basse-Saxe.

Après avoir combattu trente-trois ans contre les Saxons, il les soumit enfin, et ne leur imposa d’autre loi que de se faire chrétiens; il obligea à perpétuité les possesseurs de terres à élever des croix de bois dans leurs champs, afin de confesser ouvertement leur foi au Christ. Il purgea la Gascogne, l’Espagne et la Galice des idolâtres qui s’y trouvaient, et il remit en honneur le tombeau de saint Jacques, comme il l’est aujourd’hui. Dans la Hongrie, pendant huit ans entiers, il soutint le Christianisme par ses armes; et il se servait contre les Sarrasins de cette lance toujours victorieuse dont un soldat avait ouvert le côté du Christ. Dieu favorisa de plusieurs prodiges tant d’efforts pour l’extension de la foi : ainsi les Saxons qui assiégeaient  Sigisbourg, frappés de terreur par la main de Dieu, prirent la fuite ; et, dans la première révolte de ce peuple, il sortit de terre un fleuve abondant qui désaltéra l’armée des Francs privée d’eau depuis trois jours. Un si grand Empereur se montrait vêtu d’un habit qui le distinguait à peine du peuple ; presque habituellement il portait le cilice ; et ce n’était qu’aux principales fêtes de Jésus-Christ et des Saints que l’or paraissait sur lui. Il défrayait les pauvres et les pèlerins, tant dans son propre palais que dans les autres contrées, par les aumônes qu’il, envoyait de toutes parts. Il bâtit vingt-quatre Monastères, et remit à chacun ce qu’on appelait la bulle d’or, du poids de deux cents livres. Il établit deux Sièges Métropolitains et neuf Évêchés. Il construisit vingt-sept Églises ; enfin, il fonda deux Universités, celle de Pavie et celle de Paris.

Comme Charles cultivait les lettres, il employa le docteur Alcuin pour l’éducation de ses enfants dans les sciences libérales, avant de les former aux armes et à la chasse. Enfin la soixante-huitième année de son âge, après avoir fait couronner et élire roi Louis son fils, il se donna tout entier à la prière et à l’aumône. Sa coutume était de se rendre à l’Église le matin et le soir, souvent même aux heures de la nuit ; car ses délices étaient d’entendre le chant grégorien, qu’il établit le premier en France et en Germanie, après avoir obtenu des chantres d’Adrien Ier. Il eut soin aussi de faire transcrire en tous lieux les hymnes de l’Église. Il écrivît les Évangiles de sa propre main, et les conféra avec les exemplaires grecs et syriaques. Il fut toujours très sobre dans le boire et dans le manger, ayant coutume de traiter les maladies par le jeûne, qu’il prolongea quelquefois  jusqu’à sept jours. Enfin, après avoir beaucoup souffert de la part des méchants, il tomba malade en la soixante-douzième année de son âge. Ayant reçu la sainte communion des mains de l’Évêque Hildebalde, et fait lui-même, sur chacun de ses membres, le signe de la croix, il récita ce verset : « Je remets, Seigneur, mon esprit entre vos mains », et rendit son âme à Dieu le cinq des calendes de février, plein de nombreux mérites. Il fut enseveli dans la Basilique d’Aix-la-Chapelle, qu’il avait bâtie et enrichie de reliques des Saints. Il y est honoré par la piété et l’affluence des pèlerins, et par les faveurs que Dieu accorde à son intercession. Sa fête est célébrée dans la plupart des diocèses d’Allemagne, du consentement de l’Église, depuis le pontificat d’Alexandre III, comme celle du principal propagateur de la foi dans le Nord.

L’Hymne suivante fait partie de l’Office du Bienheureux Charlemagne, d’où sont tirées les Leçons qu’on vient de lire.

0 REX orbis triumphator, Regum terrae Imperator, Inter beatorum coetus Nostros audi pie fletus.

Tua prece mors fugatur, Languor cedit, vita datur, Sitientibus das undas, Et baptismo gentes mundas.

Arte et natura duros, Sola prece frangis muros, Regna suave jugum Christi Ferre doces, quae vicisti.

0 quam dignus verna coelis, Servus prudens, et fidelis, E castris astra petisti, Ad locum pacis ivisti.

Ergo rupem ferro fode, Fontem vivum nobis prode, Ora pia prece Deum,Et fac nobis pium eum.

Sit majestas Trinitati, Laus et honor Unitati, Quae virtute principali Jure regnat coaequali.

Amen.

 
 

O Roi triomphateur de l’univers, Empereur des rois de la terre, du séjour des bienheureux , daignez écouter nos gémissements.

Par vos prières la mort s’enfuit, les maladies s’éloignent, la vie est rendue ; vous désaltérez ceux qui ont soif, vous purifiez les nations par le baptême.

Votre prière renverse les murailles que l’art et la nature rendaient inexpugnables ; aux nations que vous avez vaincues, vous enseignez à porter le joug suave du Christ.

O digne serviteur du ciel, serviteur prudent et fidèle ! du sein des camps, vous êtes monté aux cieux, vous êtes allé au séjour de la paix.

De votre épée frappez le rocher ; faites-en sortir pour nous une fontaine vive; implorez Dieu pour nous, par vos pieuses prières, et rendez-le clément envers nous.

Gloire et louange à la Trinité, honneur à l’Unité, qui, dans la vertu souveraine, règnent d’un droit égal.

Amen.

 

 Cette Antienne appartient à la même Liturgie

 ANT. 0 Spes afflictis, timor hostibus, hostia victis, regula virtutis, juris via, forma salutis, Carole, servorum pia suscipe vota tuorum.

 

Ant. Espoir des affligés, terreur des ennemis, douceur pour les vaincus, règle de vertu, sentier du droit, forme du salut, ô Charles, recevez les pieux hommages de vos serviteurs.

 

 Parmi les Séquences consacrées à notre grand Empereur, nous trouvons la suivante, extraite d’un ancien Missel d’Aix-la-Chapelle.

 

 SÉQUENCE.

URBS Aquensis , urbs regalis, Regni sedes principalis, Prima regum curia

Regi regum pange laudes, Quae de Magni regis gaudes Caroli memoria.

Iste coetus psallat laetus, Psallat chorus hic sonorus Vocali concordia.

At dum manus operatur Bonum, quod cor meditatur, Dulcis est psalmodia.

Hac in die, die festa, Magni Regis magna gesta Recolat Ecclesia.

Reges terre et omnes populi Omnes simul plaudant ac singuli Celebri laetitia.

Hic est Christi miles fortis, Hic invictae dux cohortis Decem sternit millia.

Terram purgat lolio, Atque metit gladio Ex messe zizania.

Hic est magnus Imperator, Boni fructus bonus sator, Et prudens agricola.

Infideles hic convertit, Fana, Deos, hic evertit, Et confringit idola.

Hic superbos domat reges, Hic regnare sacras leges Facit cum justitia.

Quam tuetur eo fine Ut et justus, sed nec sine Sit misericordia.

Oleo laetitiae Unctus dono gratiae Caeteris prae regibus.

Cum corona gloriae, Majestatis regiae Insignitur fascibus.

0 Rex mundi triumphator, Jesu Christi conregnator, Sis pro nobis exorator, Sancte pater Carole

Emundati a peccatis, Ut in regno claritatis, Nos plebs tua cum beatis Coeli simus incolae.

Stella mans, o Maria, Mundi salus, vitae via, Vacillantum rege gressus, Et ad Regem des accessus In perenni gloria.

Christe, splendor Dei Patris, Incorruptae fili Matris. Per hunc sanctum cujus festa Celebramus, nobis praesta Sempiterna gaudia.

Amen.

 

Cité d’Aix, cité royale, siège principal de la royauté, palais préféré de nos princes ;

Chante gloire au Roi des rois, aujourd’hui que tu célèbres la mémoire du grand roi Charles.

Que notre chœur chante dans l’allégresse, que le clergé fasse entendre le mélodieux accord des voix.

Quand la main est occupée aux bonnes œuvres, le cœur médite douce psalmodie.

En ce jour de fête, que l’Église honore les grands gestes du grand Roi.

Rois et peuples de la terre, que tous applaudissent d’un concert joyeux.

Charles est le fort soldat du Christ, le chef de l’invincible cohorte ; à lui seul il renverse dix mille combattants.

De l’ivraie il purge la terre ; il affranchit la moisson, en sarclant de son glaive cette herbe maudite.

C’est là le grand Empereur , bon semeur d’une bonne semence, et prudent agriculteur.

Il convertit les infidèles, il renverse temples et dieux; sa main brise les idoles.

Il dompte les rois superbes, il fait régner les saintes lois avec la justice;

La justice: mais il lui donne pour compagne la miséricorde.

Il est sacré de l’huile de liesse, par un don de grâce, plus que tous les autres rois.

Avec la couronne de gloire, il reçoit les insignes de l’Impériale Majesté.

O Roi triomphateur du monde, toi qui règnes avec Jésus-Christ, ô père saint ! ô Charles ! sois notre intercesseur ;

Afin que, purs de tout péché, dans le royaume de la lumière, nous, ton peuple, soyons les habitants du ciel avec les bienheureux.

Étoile de la mer, ô Marie, salut du monde, voie de la vie ! dirige nos pas vacillants et donne-nous accès auprès du Roi suprême, dans la gloire sans fin.

O Christ ! splendeur du Dieu Père, fils de la Mère immaculée, par ce Saint dont nous fêtons le jour, daigne nous accorder l’éternelle joie.

Amen.

 

    Nous conclurons les hommages rendus par les diverses Églises au Bienheureux Charlemagne, en donnant ici la Collecte de sa fête.

OREMUS

Deus qui superabundanti foecunditate bonitatis tuae, beatum Carolum Magnum Imperatorem, deposito carnis velamine, beatae immortalitatis trabea sublimasti : concede nobis supplicibus tuis,ut quem ad propagationem verae fidei Imperii honore exaltasti in terris, pium intercessorem habere mereamur in coelis. Per Christum Dominum nostrum.

Amen.

PRIONS

O Dieu, qui, dans la surabondante fécondité de votre bonté, avez décoré du manteau de la glorieuse immortalité le bienheureux Empereur Charlemagne , après qu’il a eu déposé le voile de la chair : accordez à nos prières de mériter pour pieux intercesseur dans les cieux, celui que vous avez élevé sur la terre à l’honneur de l’Empire, pour la propagation de la vraie foi. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

     Salut, ô Charles, bien-aimé de Dieu, Apôtre du Christ, rempart de son Église, protecteur de la justice, gardien des mœurs, terreur des ennemis du nom Chrétien ! Le diadème souillé des Césars, mais purifié par les mains de Léon, couronne votre front auguste ; le globe de l’empire repose en votre forte main ; l’épée des combats du Seigneur, toujours victorieuse, est suspendue à votre baudrier; et l’onction impériale est venue s’unir à l’onction royale dont la main du Pontife avait déjà consacré votre bras puissant. Devenu la figure du Christ dans sa royauté temporelle, vous avez voulu qu’il régnât en vous et par vous. Il vous récompense maintenant de l’amour que vous avez eu pour lui, du zèle que vous avez montré pour sa gloire, du respect et de la confiance que vous avez témoignés à son Épouse. Pour une royauté de la terre, caduque et périssable, vous avez reçu une royauté immortelle, au sein de laquelle tant de millions d’âmes, arrachées par vous à l’idolâtrie, vous honorent comme l’instrument de leur salut.

    Dans ces jours où nous célébrons le divin enfantement de la Reine des deux, vous lui présentez le temple gracieux et magnifique que vous élevâtes en son honneur, et qui fait encore sur la terre notre admiration. C’est dans ce saint lieu que vos pieuses mains placèrent les langes de son divin Fils ; en retour, l’Emmanuel a voulu que vos ossements sacrés y reposassent avec gloire, afin d’y recevoir les témoignages de la vénération des peuples. Glorieux héritier de la foi des trois Rois de l’Orient, présentez-nous à Celui qui daigna revêtir ces humbles tissus. Demandez pour nous une part de cette humilité avec laquelle vous aimiez à vous incliner devant la crèche, de cette pieuse joie que goûtait votre cœur dans les solennités que nous célébrons, de ce zèle ardent qui vous fit entreprendre tant de travaux pour la gloire du Fils de Dieu, de cette force qui ne vous abandonna jamais dans la recherche de son Royaume.

    Puissant Empereur, qui fûtes autrefois l’arbitre de la famille européenne réunie tout entière sous votre sceptre, prenez en pitié cette société qui s’écroule aujourd’hui de toutes parts. Après mille ans, l’Empire que l’Église avait confié à vos mains est tombé : tel a été le châtiment de son infidélité envers l’Église qui l’avait fondé. Mais les nations sont restées, et s’agitent dans l’inquiétude. l’Église seule peut leur rendre la vie par la foi ; seule, elle est demeurée dépositaire des notions du droit public ; seule, elle peut régler le pouvoir, et consacrer l’obéissance. Faites que le jour luise bientôt, où la société rétablie sur ses bases cessera de demander aux révolutions l’ordre et la liberté. Protégez d’un amour spécial la France, le plus riche fleuron de votre splendide couronne. Montrez que vous êtes toujours son Roi et son Père.

    Arrêtez les progrès des faux empires qui s’élèvent au Nord sur le schisme et l’hérésie, et ne permettez pas que les peuples du Saint Empire Romain deviennent à jamais leur proie.

 

XXIX JANVIER. SAINT FRANÇOIS DE SALES, ÉVÊQUE ET DOCTEUR DE L’ÉGLISE.

    Voici venir au berceau du doux Fils de Marie l’angélique évêque François de Sales, digne d’y occuper une place distinguée pour la suavité de sa vertu, l’aimable enfance de son cœur, l’humilité et la tendresse de son amour. Il arrive escorté de ses brillantes conquêtes : soixante-douze mille hérétiques soumis à l’Église par l’ascendant de sa charité ; un Ordre entier de servantes du Seigneur, conçu dans son amour, réalisé par son génie céleste ; tant de milliers d’âmes conquises à la piété par ses enseignements aussi sûrs que miséricordieux, qui lui ont mérité le titre de Docteur.

    Dieu le donna à son Église pour la consoler des blasphèmes de l’hérésie qui allait prêchant que la foi romaine était stérile pour la charité ; il plaça ce vrai ministre évangélique en face des âpres sectateurs de Calvin ; et l’ardeur de la charité de François de Sales fondit la glace de ces cœurs obstinés. Si vous avez des hérétiques à convaincre, disait le savant cardinal du Perron, vous pouvez me les envoyer; si vous en avez à convertir, adressez-les à M. de Genève.

    François de Sales parut donc, au milieu de son siècle, comme une vivante image du Christ ouvrant ses bras et convoquant les pécheurs à la pénitence, les errants à la vérité, les justes au progrès vers Dieu, tous à la confiance et à l’amour. L’Esprit divin s’était reposé sur lui dans sa force et dans sa douceur : c’est pourquoi, en ces jours où nous avons célébré la descente de cet Esprit sur le Verbe incarné au milieu des eaux du Jourdain, nous ne saurions oublier une relation touchante de notre admirable Pontife avec son divin Chef. Un jour de la Pentecôte, à Annecy, François était debout à l’autel, offrant l’auguste Sacrifice; tout à coup une colombe qu’on avait introduite dans la Cathédrale, effrayée des chants et de la multitude du peuple, après avoir voltigé longtemps, vint, à la grande émotion des fidèles, se reposer sur la tête du saint Evoque: symbole touchant de la douceur de l’amour de François, comme le globe de feu qui parut, au milieu des Mystères sacrés, au-dessus de la tête du grand saint Martin, désignait l’ardeur du feu qui dévorait le cœur de l’Apôtre des Gaules.

    Une autre fois, en la Fête de la Nativité de Notre-Dame, François officiait aux Vêpres, dans la Collégiale d’Annecy. Il était assis sur un trône dont les sculptures représentaient cet Arbre prophétique de Jessé, qui a produit, selon l’oracle d’Isaïe, la branche virginale, d’où est sortie la fleur divine sur laquelle s’est reposé l’Esprit d’amour. On était occupé au chant des Psaumes, lorsque, par une fente du vitrail du chœur, du côté de l’Épître, une colombe pénètre dans l’Église. Après avoir voleté quelque temps, de l’historien, elle vint se poser sur l’épaule du saint Évêque, et de là sur ses genoux, d’où les ministres assistants la prirent. Après les Vêpres, François, jaloux d’écarter de lui l’application favorable que ce symbole inspirait naturellement à son peuple, monta en chaire, et s’empressa d’éloigner toute idée d’une faveur céleste qui lui eût été personnelle, en célébrant Marie qui, pleine de la grâce de l’Esprit-Saint, a mérité d’être appelée la colombe toute belle, en laquelle il n’y a pas une tache.

    Quand on cherche parmi les disciples du Sauveur le type de sainteté qui fut départi à notre admirable Prélat, l’esprit et le cœur ont tout aussitôt nommé Jean, le disciple bien-aimé. François de Sales est comme lui l’Apôtre de la charité; et la simplesse du grand Évangéliste pressant un innocent oiseau dans ses mains vénérables, est la mère de cette gracieuse innocence qui reposait au cœur de l’Évêque de Genève. Jean, par sa seule vue, par le seul accent de sa voix, faisait aimer Jésus; et les contemporains de François disaient : O Dieu! si telle est la bonté de l’Évêque de Genève, quelle ne doit pas être la vôtre !

    Ce rapport merveilleux entre l’ami du Christ et François de Sales se révéla encore au moment suprême, lorsque le jour même de saint Jean, après avoir célébré la sainte Messe et communié de sa main ses chères filles de la Visitation, il sentit cette défaillance qui devait amener pour son âme la délivrance des liens du corps. On s’empressa autour de lui ; mais déjà sa conversation n’était plus que dans le ciel. Ce fut le lendemain qu’il s’envola vers sa patrie, en la fête des saints Innocents, au milieu desquels il avait droit de reposer éternellement, pour la candeur et la simplicité de son âme. La place de François de Sales, sur le Cycle, était donc marquée en la compagnie de l’Ami du Sauveur, et de ces tendres victimes que l’Église compare à un gracieux bouquet d’innocentes roses ; et s’il a été impossible de placer sa mémoire à l’anniversaire de sa sortie de ce monde, parce que ces deux jours sont occupés par la solennité de saint Jean et celle des Enfants de Bethléhem, du moins la sainte Église a-t-elle pu encore placer sa fête dans l’intervalle des quarante jours consacrés à honorer la Naissance de l’Emmanuel.

    C’est donc à cet amant du Roi nouveau-né qu’il appartient de nous révéler les charmes de l’Enfant de la crèche. Nous chercherons la pensée de son cœur, pour en nourrir le nôtre, dans son admirable correspondance, où il rend avec tant de suavité les sentiments pieux qui débordaient de son cœur, en présence des mystères que nous célébrons.

    Vers la fin de l’Avent 1619, il écrivait à une religieuse de la Visitation, pour l’engager à préparer son cœur à la venue de l’Époux céleste : « Ma très chère fille, voilà le tant petit aimable Jésus qui va naître en notre commémoration, ces fêtes-ci prochaines ; et puisqu’il naît pour nous visiter de la part de son Père éternel, et que les pasteurs et les rois le viendront réciproquement visiter au berceau, je crois, qu’il est le Père et l’Enfant tout ensemble de cette Sainte Marie de la Visitation.

    « Or sus, caressez-le bien ; faites-lui bien l’hospitalité avec toutes nos sœurs, chantez-lui bien de beaux cantiques, et surtout adorez-le bien fortement et doucement, et en lui sa pauvreté, son humilité, son obéissance et sa douceur, à l’imitation de sa très sainte Mère et de saint Joseph ; et prenez-lui une de ses chères larmes, douce rosée du ciel, et la mettez sur votre cœur, afin qu’il n’ait jamais de tristesse que celle qui réjouit ce doux Enfant ; et quand vous lui recommanderez votre âme, recommandez-lui quant et quant la mienne, qui est certes toute vôtre.

    « Je salue chèrement la chère troupe de nos sœurs, que je regarde comme de simples bergères veillant sur leurs troupeaux, c’est-à-dire sur leurs affections ; qui, averties par l’Ange, vont faire l’hommage au divin Enfant, et pour gage de leur éternelle servitude, lui offrent le plus beau de leurs agneaux, qui est leur amour, sans réserve ni exception. »

    La veille de la Naissance du Sauveur, saisi par avance des joies de la nuit qui va donner son Rédempteur à la terre, François s’épanche déjà avec sa fille de prédilection, Jeanne-Françoise de Chantal, et la convie à goûter avec lui les charmes de l’Enfant divin et à profiter de sa visite.

    « Le grand petit Enfant de Bethléhem soit à jamais les délices et les amours de notre cœur, ma très chère mère, ma fille ! Hélas ! comme il est beau, ce pauvre petit poupon ! Il me semble que je vois Salomon sur son grand trône d’ivoire, doré et ouvragé, qui n’eut point d’égal es royaumes, comme dit l’Écriture : et ce roi n’eut point de pair en gloire ni en magnificence. Mais j’aime cent fois mieux voir le cher enfançon en la crèche, que de voir tous les rois en leurs trônes.

    « Mais si je le vois sur les genoux de sa sacrée Mère ou entre ses bras, ayant sa petite bouchette, comme un petit bouton de rose, attachée au lis de ses saintes mamelles, ô Dieu! je le trouve plus magnifique en ce trône, non seulement que Salomon dans le sien d’ivoire, mais que jamais même ce Fils éternel du Père ne le fut au ciel ; car si bien le ciel a plus d’être visible, la Sainte Vierge a plus de perfections invisibles; et une goutte du lait qui flue virginalement de ses sacrés sucherons, vaut mieux que toutes les affluences des cieux. Le grand saint Joseph nous fasse part de sa consolation, la souveraine Mère de son amour: et l’Enfant veuille à jamais répandre dans nos cœurs ses mérites !

    « Je vous prie, reposez le plus doucement que vous pourrez auprès du petit céleste enfant : il ne laissera pas d’aimer votre cœur bien-aimé tel que vous l’avez, sans tendreté et sans sentiment. Voyez-vous pas qu’il reçoit l’haleine de ce gros bœuf et de cet âne qui n’ont sentiment ni mouvement quelconque? Comment ne recevra-t-il pas les aspirations de notre pauvre cœur, lequel, quoique non tendrement pour le présent, solidement néanmoins et fermement, se sacrifie à ses pieds pour être à jamais serviteur inviolable du sien, et de celui de sa sainte Mère, et du grand gouverneur du petit Roi ? »

    La nuit sacrée s’est écoulée, apportant avec elle la Paix aux hommes de bonne volonté ; François cherche encore le cœur de la fille que Jésus lui a confiée, pour y verser toutes les douceurs qu’il a goûtées dans la contemplation du mystère d’amour.

    « Hé, vrai Jésus ! que cette nuit est douce, ma très chère fille ! Les cieux, chante l’Église, distillent de toutes parts le miel ; et moi, je pense que ces divins Anges, qui résonnent en l’air leur admirable cantique, viennent pour recueillir ce miel céleste sur les lis où il se trouve, sur la poitrine de la très douce Vierge et de saint Joseph. J’ai peur, ma chère fille, que ces divins Esprits ne se méprennent entre le lait qui sort des mamelles virginales, et le miel du ciel qui est abouché sur ces mamelles. Quelle douceur de voir le miel sucer le lait !

    « Mais je vous prie, ma chère fille, ne suis-je pas si ambitieux que de penser que nos bons Anges, de vous et de moi, se trouvèrent en la chère troupe de musiciens célestes qui chantèrent en cette nuit? O Dieu ! s’il leur plaisait d’entonner derechef, aux oreilles de notre cœur, cette même céleste chanson, quelle joie ! quelle jubilation ! Je les en supplie, afin que gloire soit au ciel, et en terre paix aux cœurs de bonne volonté.

    « Revenant donc d’entre les sacrés Mystères, je donne ainsi le bonjour à ma chère fille : car je crois que les pasteurs encore, après avoir adoré le céleste poupon que le ciel même leur avait annoncé, se reposèrent un peu. Mais, ô Dieu ! que de suavité, comme je pense, à leur sommeil ! Il leur était avis qu’ils oyaient toujours la sacrée mélodie des Anges qui les avaient salués si excellemment de leur cantique, et qu’ils voyaient toujours le cher Enfant et la Mère qu’ils avaient visités.

    « Que donnerions-nous à notre petit Roi, que nous n’ayons reçu de lui et de sa divine libérait lité? Or sus, je lui donnerai donc, à la sainte Grand’Messe, la très uniquement fille bien-aimée qu’il m’a donnée. Hé! Sauveur de nos âmes, rendez-la toute d’or en charité, toute de myrrhe en mortification, toute d’encens en oraison ; et puis recevez-la entre les bras de votre sainte protection ; et que votre cœur dise au sien: Je suis ton salut aux siècles des siècles. » Parlant ailleurs à une autre épouse du Christ, il l’exhorte, en ces termes, à se nourrir de la douceur du nouveau-né :

    « Que jamais votre âme, comme une abeille mystique, n’abandonne ce cher petit Roi, et qu’elle fasse son miel autour de lui, en lui, et pour lui ; et qu’elle le prenne sur lui, duquel les lèvres sont toutes détrempées de grâce, et sur lesquelles, bien plus heureusement que l’on ne vit sur celles de saint Ambroise, les saintes avettes, amassées en essaim, font leurs doux et gracieux ouvrages. »

    Mais il faut bien s’arrêter; écoutons cependant encore une dernière fois notre séraphique Pontife nous raconter les charmes du très saint Nom de Jésus, imposé au Sauveur dans les douleurs de la Circoncision ; il écrit encore à sa sainte coopératrice :

    « O Jésus, remplissez notre cœur du baume sacré de votre Nom divin, afin que la suavité de son odeur se dilate en tous nos sens, et se répande en toutes nos actions. Mais pour rendre ce cœur capable de recevoir une si douce liqueur, circoncisez-le, et retranchez d’icelui tout ce qui peut être désagréable à vos saints yeux. O Nom glorieux ! que la bouche du Père céleste a nommé éternellement, soyez à jamais la superscription de notre âme, afin que, comme vous êtes Sauveur, elle soit éternellement sauvée ! O Vierge sainte, qui, la première de toute la nature humaine, avez prononcé ce Nom de salut, inspirez-nous la façon de le prononcer ainsi qu’il est convenable,afin que tout respire en nous le salut que votre ventre nous a porté.

    « Ma très chère fille, il fallait écrire la première lettre de cette année à Notre-Seigneur et à Notre-Dame; et voici la seconde par laquelle, ô ma fille, je vous donne le bon an, et dédie notre cœur à la divine bonté. Que puissions-nous tellement vivre cette année, qu’elle nous serve de fondement pour l’année éternelle ! Du moins ce matin, sur le réveil, j’ai crié à vos oreilles : vive Jésus ! et eusse bien voulu épandre cette huile sacrée sur toute la face de la terre.

    « Quand un baume est bien fermé dans une fiole, nul ne sait discerner quelle liqueur c’est, sinon celui qui l’y a mise ; mais quand on a ouvert la fiole, et qu’on en a répandu quelques gouttes, chacun dit: C’est du baume. Ma chère fille, notre cher petit Jésus était tout plein du baume de salut; mais on ne le connaissait pas jusqu’à tant qu’avec ce couteau doucement cruel on a ouvert sa divine chair ; et lors on a connu qu’il est tout baume et huile répandue, et que c’est le baume de salut. C’est pourquoi saint Joseph et Notre-Dame, puis tout le voisinage, commencent à crier : Jésus, qui signifie Sauveur.

    « Plaise à ce divin poupon de tremper nos cœurs dans son sang, et les parfumer de son saint Nom, afin que les roses .des bons désirs que nous avons conçus, soient toutes pourprées de sa teinture, et toutes odorantes de son onguent ! »

    Lisons maintenant le court récit de la vie de François de Sales, dans les Offices de l’Église.

Franciscus in oppido Salesio, unde familia cognomen, piis et nobilibus parentibus natus, a teneris annis futurae sanctitatis indicia praebuit morum innocentia et gravitate. Adolescens liberalibus disciplinis eruditus, mox philosophia ac theologiae Parisiis operam dedit : et ne quid sibi deesset ad animi culturam, juris utriusque lauream summa cum laude Patavii obtinuit. In sacra Aede Lauretana perpetuae virginitatis votum, quo pridem Parisiis se obstrinxerat, innovavit : a cujus virtutis proposito nullis unquam daemonum fraudibus. nullis sensuum illecebris potuit dimoveri.

Recusata in Sabaudiae Senatu amplissima dignitate, Clericali militiae nomen dedit : tum sacerdotio initiatus, et Genevensis Ecclesiae Praeposituram adeptus, ejus muneris partes adeo perfecte explevit, ut eum Granerius Episcopus vindicandis ab haeresi Calviniana Chaballicensibus, aliisque Genevae finitimis populis, divini verbi praeconem destinant. Quam expeditionem alacri animo suscipiens, asperrima quaeque perpessus est, sape ab haereticis conquisitus ad necem, variisque calumniis et insidiis vexatus. Sed inter tot discrimina et agones, insuperabilis ejus constantia semper enituit; Deique ope protectus, septuaginta duo millia haereticorum ad Catholicam fidem reduxisse dicitur, inter quos multi nobilitate et doctrina insignes numerantur.

Mortuo Granerio, qui eum sibi Coadjutorem decerni curaverat, Episcopus consecratus, sanctitatis sua radios circumquaque diffudit, zelo ecclesiasticae disciplina, pacis studio, misericordia in pauperes, omnique virtute conspicuus. Ad divini cultus augmentum novum Ordinem Sanctimonialium instituit, a Visitatione beatae Maniae Virginis nuncupatum, sub regula sancti Augustini, cui addidit Constitutiones sapientia, discretione et suavitate mirabiles. Suis itaque scriptis coelesti doctrina refertis Ecclesiam illustravit, quibus iter ad christianam perfectionem tutum et planum demonstrat. Annum denique agens quinquagesimum quintum, dum e Gallia Anneceium regreditur, post sacrum in die sancti Joannis Evangelistae Lugduni celebratum, gravi morbo correptus, sequenti die migravit in coelum, anno Domini millesimo sexcentesimo vigesimo secundo. Ejus corpus Anneceium delatum, in Ecclesia Monialium dicti Ordinis honorifice conditum fuit, coepitque statim miraculis clarescere. Quibus rite probatis, ab Alexandro Septimo, Pontifice Maximo, in Sanctorum numerum relatus est, assignata ejus festivitati die vigesima nona Januarii, et a summo Pontifice Pio Nono, ex Sacrorum Rituum Congregationis consulto, universalis Ecclesiae Doctor fuit declaratus.    

 

    François, né de parents nobles et vertueux, au château de Sales, d’où sa famille a reçu son surnom, fit présager dès ses plus tendres années, par l’innocence et la gravité de ses mœurs, quelle serait un jour sa sainteté. Dans sa jeunesse, il fut instruit dans les sciences libérales ; bientôt après, il se rendit à Paris, où il s’adonna à la Philosophie et à la Théologie ; et, afin que rien ne manquât à la culture de son esprit, il reçut, à Padoue, avec de grands applaudissements, le bonnet de docteur en l’un et l’autre Droit. Il renouvela, dans l’église de Lorette, le vœu de perpétuelle virginité qu’il avait fait à Paris ; et jamais ni les artifices du démon, ni les attraits des sens, ne purent le détourner de la résolution qu’il avait prise au sujet de cette vertu.

    Il refusa une grande charge dans le Sénat de Savoie, et s’engagea dans la cléricature. Ordonné prêtre et fait Prévôt de l’Église de Genève, il remplit si parfaitement les devoirs de cette charge, que Granier, son Évêque, le destina pour travailler, par la prédication de la parole de Dieu, à la conversion des Calvinistes du Chablais, et autres lieux voisins de Genève. Ayant reçu cet office avec allégresse, il y eut à souffrir les plus rudes tribulations de la part des hérétiques, qui souvent le cherchèrent pour lui donner la mort, le poursuivirent de différentes calomnies, et lui dressèrent grand nombre d’embûches. Mais, au milieu de tant de périls et de combats, son inébranlable constance brilla toujours ; et, aidé du secours de Dieu, on rapporte qu’il ramena à la foi catholique soixante-douze mille hérétiques, parmi lesquels on en compte plusieurs qui étaient distingués parleur noblesse et leur science.

    Après la mort de Granier, qui l’avait choisi pour coadjuteur, il lut consacré évêque, et répandit de tous côtés les rayons de sa sainteté, par son zèle pour la discipline ecclésiastique, son amour pour la paix, sa miséricorde envers les pauvres, et par toute sorte de vertus. Pour l’accroissement du culte divin, il institua un nouvel Ordre de religieuses sous le nom de la Visitation Sainte-Marie, et sous la règle de saint Augustin, à laquelle il ajouta des Constitutions admirables par la sagesse, la discrétion et la douceur. Il a éclairé l’Église par des écrits remplis d’une doctrine céleste, dans lesquels il enseigne un chemin sûr et facile pour arriver à la perfection chrétienne. Enfin, âgé de cinquante-cinq ans, comme il retournait de France à Annecy, après avoir célébré la Messe à Lyon, le jour de Saint-Jean l’Évangéliste, il fut atteint d’une maladie mortelle ; et, le jour suivant, il monta au ciel, l’an de notre Seigneur mil six cent vingt-deux. On transporta son corps à Annecy, et on l’ensevelit honorablement dans l’église des religieuses dudit Ordre. Il éclata aussitôt par des miracles ; le Pape Alexandre VII, après en avoir constaté la vérité selon les règles, le mit au nombre des Saints, en assignant, pour sa fête, le vingt-neuvième jour de janvier ; et le Souverain Pontife Pie IX, de l’avis de la Congrégation des Sacrés Rites, a déclaré Docteur de l’Église universelle.

 

    Le Pape Alexandre VII voulut composer lui-même la Collecte pour l’Office et la Messe du saint Prélat. Récitons-la en union avec l’Église.

OREMUS    

Deus, qui ad animarum salutem beatum Franciscum Confessorem tuum atque Pontificem omnibus omnia factum esse voluisti: concede propitius, ut caritatis tuae dulcedine perfusi, ejus dirigentibus monitis ac suffragantibus meritis, aeterna gau dia consequamur. Per Christum Dominum nostrum. Amen.

    PRIONS.

    O Dieu, qui, pour le salut des âmes, avez voulu que le bienheureux François, votre Confesseur et Pontife, se fît tout à tous ; daignez nous remplir de la douceur de votre amour, afin que, dirigés par ses enseignements, et soutenus par ses mérites, nous obtenions les joies éternelles. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

    Conquérant pacifique des âmes, Pontife aimé de Dieu et des hommes, nous célébrons en vous la douceur de notre Emmanuel. Ayant appris de lui à être doux et humble de cœur, vous avez, selon sa promesse, possédé la terre. (MATTH. V, 4.) Rien ne vous a résisté : les sectaires les plus obstinés, les pécheurs les plus endurcis, les âmes les plus tièdes, tout a cédé aux charmes de votre parole et de vos exemples. Que nous aimons à vous contempler, auprès du berceau de l’Enfant qui vient nous aimer, mêlant votre gloire avec celle de Jean et des Innocents : Apôtre comme le premier, simple comme les fils de Rachel! Fixez pour jamais notre cœur dans cette heureuse compagnie ; qu’il apprenne enfin que le joug de l’Emmanuel est doux, et son fardeau léger.

    Réchauffez nos âmes au feu de votre charité ; soutenez en elles le désir de la perfection. Docteur des voies spirituelles, introduisez-nous dans cette Vie sainte dont vous avez tracé les lois ; ranimez dans nos cœurs l’amour du prochain, sans lequel nous ne pourrions espérer de posséder l’amour de Dieu ; initiez-nous au zèle que vous avez eu pour le salut des âmes ; enseignez-nous la patience et le pardon des injures, afin que nous nous aimions tous, non seulement de bouche et de parole, comme parle Jean votre modèle, mais en œuvre et en vérité. (I Johan. III, 18.) Bénissez l’Église de la terre, au sein de laquelle votre souvenir est encore aussi présent que si vous veniez de la quitter pour celle du ciel; car vous n’êtes plus seulement l’Évêque de Genève, mais l’objet de l’amour et de la confiance de l’univers entier.

    Hâtez la conversion générale des sectateurs de l’hérésie Calviniste. Déjà vos prières ont avancé l’œuvre du retour ; et le Sacrifice de l’Agneau s’offre publiquement au sein même de Genève. Consommez au plus tôt le triomphe de l’Église-Mère. Extirpez du milieu de nous lès derniers restes de l’hérésie Jansénienne, qui se préparait à semer son ivraie dans la France, aux jours mêmes où le Seigneur vous retirait de ce monde. Purgez nos contrées des maximes et des habitudes dangereuses qu’elles ont héritées des temps malheureux où cette secte perverse triomphait dans son audace.

    Bénissez de toute la tendresse de votre cœur paternel le saint Ordre que vous avez fondé, et que vous avez donné à Marie sous le titre de sa Visitation. Conservez-le dans l’état où il fait l’édification de l’Église ; donnez-lui accroissement, dirigez-le, afin que votre esprit se maintienne dans la famille dont vous êtes le père. Protégez l’Épiscopat dont vous êtes l’ornement et le modèle ; demandez à Dieu, pour son Église, des Pasteurs formés à votre école, embrasés de votre zèle, émules de votre sainteté. Enfin, souvenez-vous de la France, avec laquelle vous avez contracté des liens si étroits. Elle s’émut au bruit de vos vertus, elle convoita votre Apostolat, elle vous a donné votre plus fidèle coopératrice; vous avez enrichi sa langue de vos admirables écrits ; c’est de son sein même que vous êtes parti pour aller à Dieu : du haut du ciel, regardez-la aussi comme votre patrie.

 

XXX JANVIER. SAINTE MARTINE,VIERGE ET MARTYRE.

    Une troisième Vierge romaine, le front ceint de la couronne du martyre, vient partager les honneurs d’Agnès et d’Émérentienne, et offrir sa palme à l’Agneau. C’est Martine, dont le nom rappelle le dieu païen qui présidait aux combats, et dont le corps glorieux repose au pied du mont Capitolin, dans un ancien temple de Mars, devenu aujourd’hui la somptueuse Église de Sainte-Martine. Le désir de se rendre digne de l’Époux divin que son cœur avait choisi, Fa rendue forte contre les tourments et la mort, et sa blanche robe a été aussi lavée dans son sang. L’Emmanuel est le Dieu fort, puissant dans les combats. (Psalm. XXIII, 8) ; mais comme le faux dieu Mars, il n’a pas besoin de fer pour vaincre. La douceur, la patience, l’innocence d’une vierge lui suffisent pour terrasser ses ennemis ; et Martine a vaincu d’une victoire plus durable que les plus grands capitaines de Rome.

    Cette illustre Vierge, l’une des patronnes de Rome, a eu l’honneur d’être chantée par un Pape. Urbain VIII est l’auteur des Hymnes que nous plaçons à la suite de la Légende.

 

    Martina Virgo Romana patre consulari, illustri genere nata, teneris adhuc annis orbata parentibus, christianae pietatis ardore succensa, divitias quibus affluebat, mira in pauperes liberalitate distribuit. Sub Alexandro principe cum deos inanes colere juberetur, immane facinus summa libertate detestatur. Quapropter iterum atque iterum affecta verberibus, uncis, ungulis ferreis, testarum fragmentis lacerata, acutissimis gladiis membratim concisa, adipe ferventi peruncta, demum in amphitheatro damnatur ad bestias : a quibus illaesa divinitus evadens, in ardentem rogum injecta, incolumis pari beneficio servatur.

Ex ejus tortoribus nonnulli miraculi novitate correpti, Dei aspirante gratia, Christi fidem amplexi, post cruciatus gloriosam martyrii palmam, capitis abscissione promeruere. Ad ejusdem preces nunc terre motibus exortis, nunc ignibus e coelo tonante delapsi s, deorum templa prostrata sunt, et simulacra consumpta. Interdum ex vulneribus lac cum sanguine erupit, splendorque nitidissimus ac suavissimus odore corpore emanavit : interdum sublimis regia in sede divinis laudibus una cum coelitibus interesse visa est.

Hisce prodigiis, ejusque in primis constantia, acriter permotus judex, caput Virgini amputari praecepit; qua perempta, auditaque de coelo voce, qua ad Superos evocabatur, urbs tota contremuit, ac muti idolorum cultores ad Christi fidem conversi sunt. Sacrum Martinae corpus sedente sancto Urbano Primo, martyrio affectum, Urbano Octavo Pontifice Maximo, in pervetusta ejusdem Ecclesia, ad Mamertinum carcerem in Capitolini clivi radicibus, cum sanctorum Martyrum Concordii, Epiphanii, et sociorum corporibus repertum, eodem loto in meliorem formam redacto, atque decentius ornato, magno populi concursu, totius Urbis laetitia, solemni ritu ac pompa repositum est.

 

Martine, Vierge romaine, de naissance illustre, était fille d’un père consulaire. Dès ses plus tendres années, elle perdit ses parents, et embrasée du feu de la piété chrétienne, elle distribua aux pauvres, avec une admirable libéralité, les richesses abondantes dont elle jouissait. Sous l’empire d’Alexandre Sévère, on lui ordonna d’adorer les faux dieux ; mais elle repoussa ce crime horrible avec une noble liberté. C’est pourquoi on la frappa de verges à plusieurs reprises, on la déchira avec des crocs, des ongles de fer, des têts de pots cassés, on lui lacéra tous les membres avec des couteaux aigus ; puis elle fut enduite de graisse bouillante, enfin condamnée aux bêtes de l’amphithéâtre. Mais avant été miraculeusement protégée contre elles, on la jeta sur un bûcher ardent, d’où elle sortit saine et sauve par un nouveau prodige.

    Quelques-uns de ses bourreaux, frappés de la nouveauté de ce miracle, et touchés de la grâce de Dieu, embrassèrent la foi de Jésus-Christ ; et, après plusieurs tourments, ils eurent la tête tranchée, et méritèrent ainsi la palme glorieuse du martyre. Aux prières de la Sainte, il y eut des tremblements de terre; des feux tombèrent du ciel au milieu des tonnerres, renversèrent les temples des faux dieux, et consumèrent leurs statues. Tantôt l’on voyait couler de ses blessures du lait avec du sang, et de son corps s’échappait une très brillante splendeur et une odeur très suave ; tantôt elle semblait élevée sur un trône royal, chantant les louanges de Dieu avec les Saints.

    Ces merveilles, et surtout la fermeté de la Vierge, exaspérèrent le juge, qui ordonna de lui trancher la tête. Aussitôt après, l’on entendit une voix d’en haut qui appelait au ciel la Vierge; toute la ville trembla, et plusieurs adorateurs des idoles se convertirent à la foi de Jésus-Christ. Martine souffrit sous le Pontificat de saint Urbain Ier; et sous celui d’Urbain VIII, on trouva son corps dans une antique église, avec ceux des saints martyrs Concordius, Epiphane et leurs compagnons, près de la prison Mamertine, sur le penchant du mont Capitolin. On disposa cette église dans une forme plus digne, on la décora convenablement, et on y déposa le corps de la Sainte, avec une pompe solennelle, en présence d’un grand concours de peuple, et aux cris de joie de la ville entière.

    Nous donnons ensuite, en les réunissant sous une seule doxologie, les trois Hymnes d’Urbain VIII, dans lesquelles la sainte Église prie chaque année pour la délivrance de Jérusalem. C’est le dernier cri de la Croisade.

    HYMNE.

Martinae celebri plaudite nomini, Cives Romulei, plaudite gloria : Insignem meritis dicite Virginem, Christi dicite Martyrem.

Haec dum conspicuis orta parentibus, Inter delicias, inter amabiles Luxus illecebras, ditibus affluit Faustae muneribus domus.

Vite despiciens commoda, dedicat Se rerum Domino, et munifica manu Christi pauperibus distribuens opes, Quaerit praemia coelitum.

Non illam crucians ungula, non ferae, non virgae horribili vulnere commovent: Hinc lapsi e Superum sedibus Angeli Coelesti dape recreant.

Quin et deposita saevitie leo, Se rictu placido projicit ad pedes ; Te, Martina, tamen dans gladius neci Coeli coetibus inserit.

Te, thuris redolens ara vaporibus Qua fumat, precibus jugiter invocat, Et falsum perimens auspicium, tui Delet nominis omine.

Tu natale solum protege, tu bonae Da pacis requiem Christianum plagis; Armorum strepitus, et fera, praelia In fines age Thracios.

Et regum socians agmina sub crucis Vexillo, Solymas nexibus exime, Vindexque innocui sanguinis hosticum Robur funditus erue.

Tu nostrum columen, tu decus inclytum, Nostrarum obsequium respice mentium:

Roma vota libens excipe, qua pio Te ritu canit, et colit.

A nobis abigas lubrica gaudia, Tu, qui Martyribus dexter ades, Deus Une, et Trine, tuis da famulis jubar, Quo clemens animos beas. Amen.

 

    Chante Martine, ô Rome, célèbre son nom, applaudis à sa gloire ; chante l’illustre Vierge, célèbre la Martyre du Christ.

    Issue de noble race, entourée des délices et des charmes séduisants d’une vie livrée au luxe, elle vécut au milieu des trésors d’un palais opulent.

    Mais elle dédaigne ces jouissances d’une vie terrestre; elle se donne au Seigneur ; et sa main généreuse , versant les richesses au sein des pauvres du Christ, cherche la récompense des cieux.

    Ni les ongles de fer, ni les bêtes, ni les verges qui sillonnent cruellement ses membres, n’ont ébranlé son courage. Descendus du séjour des bienheureux, les Anges la fortifient par un pain céleste.

    Le lion même, oubliant sa férocité, se prosterne paisible à tes pieds, ô Martine! Au glaive seul est réservé l’honneur de t’ouvrir la demeure des cieux.

    Tes autels, sur lesquels l’encens s’élève en nuage odorant, font monter vers toi nos prières assidues ; ton nom vient effacer, par une pieuse relation, le souvenir profane d’une fausse divinité.

    Protège le sol qui t’a vu naître; accorde un repos paisible à la terre des chrétiens ; renvoie sur le pays infidèle des Thraces le bruit des armes et les cruels combats.

    Rassemble tous les rois avec leurs bataillons, sous l’étendard de la croix; délivre Jérusalem de la captivité, venge le sang innocent, et renverse à jamais les remparts du Turc notre ennemi.

    O Vierge, notre appui, notre gloire éclatante, reçois l’hommage de nos coeurs. Agrée les vœux de Rome qui te chante et t’honore dans son amour.

    Éloigne de nous les joies mauvaises, ô Dieu, dont le bras soutient les Martyrs ; Unité, Trinité, donne à tes serviteurs cette lumière par laquelle tu daignes faire le bonheur des âmes. Amen.

 

    C’est par ces chants, ô Vierge magnanime, que Rome chrétienne continue de remettre entre vos mains le soin de sa défense. Elle est captive ; si vous la protégez, elle reprendra possession d’elle-même et reposera dans la sécurité. Écoutez ses prières, et repoussez loin de la ville sainte les ennemis qui l’oppriment. Mais souvenez-vous qu’elle n’a pas seulement à craindre les bataillons qui lancent la foudre et renversent les remparts ; même dans la paix, des attaques ténébreuses n’ont jamais cessé d’être dirigées contre sa liberté. Déjouez, ô Martine, ces plans perfides; et souvenez-vous que vous fûtes la fille de l’Église romaine, avant d’en être la protectrice. Détruisez de plus en plus la puissance du Croissant ; affranchissez Jérusalem, amenez l’Europe à sentir enfin ses entrailles émues pour les Églises de Syrie.

    Demandez pour nous à l’Agneau votre Époux la force nécessaire pour enlever de notre cœur les idoles auxquelles il pourrait encore être tenté de sacrifier. Dans les attaques que les ennemis de notre salut dirigent contre nous, prêtez-nous l’appui de votre bras. Il a ébranlé les idoles au sein même de Rome païenne ; il ne sera pas moins puissant contre le monde qui cherche à nous envahir. Pour prix de vos victoires, vous brillez auprès du berceau de notre Rédempteur; si, comme vous, nous savons combattre et vaincre, ce Dieu fort daignera nous accueillir aussi. Il est venu pour soumettre nos ennemis ; mais il exige que nous prenions part à la lutte. Fortifiez-nous, ô Martine, afin que nous ne reculions jamais, et que notre confiance en Dieu soit toujours accompagnée de la défiance de nous-mêmes.

 

XXX JANVIER. SAINTE BATHILDE, REINE DE FRANCE.

    Aux côtés de la sainte veuve Paule, qui, par amour Pour Bethléhem, a fui les grandeurs de Rome et les douceurs de la vie humaine, assiste aujourd’hui une autre veuve, une pieuse reine des Francs qui, pour suivre Jésus dans les abaissements de sa vie cachée, a quitté le palais où elle siégeait en souveraine, et naguère dictait des lois à tout un peuple. Mère de trois rois, Bathilde, après avoir, dans une brillante régence, réglé les destinées des Francs, porté des lois sages, contenu l’indocilité des seigneurs, aboli l’esclavage, fait fleurir la religion, s’arrache à l’amour des peuples pour s’enfermer, durant les quinze dernières années de sa vie, dans sa chère Abbaye de Chelles. Comme les Rois Mages de l’Orient, elle aperçoit l’étoile qui l’appelle à Bethléhem ; et la contemplation du divin Enfant dans la crèche a plus de charmes pour elle, et remplit mieux son cœur , que la pompe des cours et les douceurs de ce palais qu’elle remplissait de l’éclat de sa piété et du mérite de ses saintes œuvres.

    Fidèle jusqu’à la fin, dans la recherche du Dieu de Bethléhem, ce n’est pas pour être servie, mais pour servir, qu’elle vient chercher un asile dans le monastère qu’elle a fondé. Elle veut y être la dernière de toutes, et s’empresse à tous les offices dans lesquels paraît davantage l’humilité de son Sauveur. Ainsi se montre encore la force de notre Emmanuel, qui dès son berceau séduit les cœurs, et attire les âmes jusqu’à leur faire oublier tout ce qui n’est pas lui.

    Félicitons ces deux illustres veuves, Bathilde et Paule, d’être admises dans la compagnie des Vierges qui triomphent en ces jours du virginal enfantement. L’Emmanuel ne dédaigne pas l’épouse de l’homme, quand elle conserve pour lui son suprême amour; et s’il est juste que les premiers honneurs de sa cour soient pour les Vierges qui l’ont aimé uniquement, il met sa félicité à remplir tout cœur qui soupire vers lui.

    Nous prenons les Leçons de sainte Bathilde dans le Bréviaire de Paris de 1680.

Bathildis, in Anglia, Saxonum genere arta, a praedonibus Erkunwaldo, Majori domus regiae vendita, ab Co ad porrigenda sibi pocula adhibita est, ac demum, mortua conjuge, in uxorem expetita. Quas illa ut vitaret nuptias, latebras quaesivit ; sed postmodum ob eximias corporis et animi dotes, ad Clodovaei Secundi conjugium insperato pertrahitur. Tum pauperes et Ecclesias Clodovaeo studiose commendavit quod adeo gratum fuit principi , ut Genesium abbatem, postea Lugdunensem episcopum, Reginae iis operibus exsequendis adjutorem dederit. Mortuo Clodovaeo, trium filiorum, Clotarii, Childerici et Theodorici, quorum natu maximus vix quintum annum attigerat, tutelam gessit : regnumque ac palatium, consiliis Chrodoberti, Parisiensis episcopi, et Audoeni Rotomagensis, sapientissime moderata est.

Multa praeclare sanxit : simoniacas ordinationes abolevit hortatu sacerdotum : prohibuit

ne quis christianos venderet exteris, aut alio vendendos abduceret ; plures etiam a servitute suis sumptibus redemit. Effecit ut pontificum et abbatum studio, regularis disciplina in Monasteriis Sanctorum Dionysii, Germani , Petri, Medardi , Aniani, Martini,

et aliis, aut servaretur, aut restitueretur. Corbeiae ad Summam Coenobium exstruxit aliudque Calae ad Matronam, in quo relicta Clotario jam adulto regni administratione ipsa, suscepto religionis habitu, sub obedientia Bertillae abbatissae omnibus exemplo et admirationi fuit : ibique mortua est, anno aetatis quinquagesimo quinto.

 

    Bathilde naquit en Angleterre de la race des Saxons ; des pirates la vendirent à Archambaud, Maire du palais, qui lui confia l’emploi de présenter la coupe; et après la mort de sa femme, il lui offrit sa main. Bathilde, pour éviter cette alliance, s’enfuit dans la retraite ; mais bientôt les excellentes qualités de son esprit et de son corps la firent épouser par Clovis II, sans qu’elle s’y attendît. Elle employa tout son zèle à lui recommander les pauvres et les Églises : ce dont le Roi fut si charmé, qu’il lui donna pour l’aider dans ses œuvres de piété l’abbé Génésius, qui fut dans la suite évêque de Lyon. A la mort de Clovis, elle fut chargée de la tutelle de ses trois fils, Clotaire, Childéric et Thierry, dont le plus âgé avait à peine atteint sa cinquième année ; mais, aidée du conseil de Chrodobert, évêque de Paris, et de saint Ouen de Rouen, elle gouverna avec une rare sagesse le royaume et le palais.

    Elle fit un grand nombre de règlements excellents; sur les instances des Évêques, elle abolit les ordinations simoniaques ; elle défendit de vendre les chrétiens aux étrangers, et de les conduire hors du pays pour les vendre ; elle en racheta elle-même plusieurs de l’esclavage, à ses propres frais. Elle excita le zèle des évêques et des abbés à conserver ou à rétablir la discipline régulière dans les monastères de Saint-Denys, Saint-Germain, Saint-Pierre, Saint-Médard, Saint-Aignan, Saint-Martin et plusieurs autres. Elle bâtit un monastère à Gorbie sur la Somme, et celui de Chelles sur la Marne. Puis, laissant le gouvernement du royaume à Clotaire qui était déjà adulte, elle prit elle-même, dans ce dernier monastère, l’habit de la religion; et là, sous l’obéissance de l’abbesse Bertille, elle parut un modèle de perfection et un sujet d’admiration. Elle y mourut en la cinquante-cinquième année de son âge.

 

    Vous avez compris, ô Bathilde, que le souverain bien pour l’homme est dans l’amour et la possession du Sauveur qui nous est né, et que nous ne le pouvons goûter qu’en nous associant à ses sentiments et à ses œuvres. C’est pourquoi, dès qu’il vous a été possible, vous avez brisé vos liens, vous avez pris les ailes de la colombe, et vous êtes enfuie dans la solitude, pour être plus près de lui. Qu’ils sont donc irrésistibles, les charmes du Dieu qui s’est caché sous les dehors de notre faiblesse ! Il attire à lui, jusque du sein des cours de la terre, les âmes généreuses ; et nulle force humaine ne les saurait retenir. Que de fois l’exemple donné par vous, ô sainte Reine, a été suivi dans le cours des siècles ! Qui pourrait compter les princesses, les reines, et jusqu’aux impératrices qui sont descendues du trône pour chercher l’Enfant divin ! Mais ce Sauveur qui appelle les grands de la terre, ne dédaigne pas les petits ; et les bergers de Bethléhem reçurent ses premières caresses. Marie, la Reine de Bethléhem, chante dans son ineffable Cantique : Il a renversé de leurs trônes les puissants, et il a élevé les humbles. Obtenez-nous d’être humbles et simples, ô Bathilde! afin que nous soyons admis avec vous dans cet heureux palais de notre commun Roi. Souvenez-vous aussi de la France que vous avez gouvernée ; donnez-lui l’ordre et la paix. Remettez la piété en honneur dans notre patrie ; multipliez-y les asiles de la perfection chrétienne ; et puisque vous fûtes sainte au milieu du siècle et des affaires publiques, priez pour ceux que les liens du devoir attachent encore à ce monde ; faites-leur trouver au fond de leurs cœurs cette solitude où l’âme, dégagée des illusions, trouve et possède son Dieu dans la paix promise en ces jours aux hommes de bonne volonté.

 

XXXI JANVIER. SAINT PIERRE NOLASQUE, CONFESSEUR.

    Le Rédempteur des captifs, Pierre Nolasque, vient s’associer aujourd’hui sur le Cycle à son maître Raymond de Pegnafort ; et tous deux présentent pour hommage au Rédempteur universel les milliers de chrétiens qu’ils ont rachetés de l’esclavage, par la vertu de cette charité, qui, partie de Bethléhem, a trouvé asile en leurs cœurs.

    Né en France, dans notre Languedoc, Pierre a choisi pour seconde patrie l’Espagne, parce qu’elle offrait à son zèle une terre de dévouement et de sacrifices. Comme le Médiateur descendu du ciel, il s’est voué au rachat de ses frères ; il a renoncé à sa liberté pour procurer la leur ; et afin de leur rendre une patrie, il est resté en otage sous les liens de la servitude. Son dévouement a été fécond ; par ses efforts, un nouvel Ordre religieux s’est élevé dans l’Église, composé tout entier d’hommes généreux, qui, durant six siècles, n’ont prié, travaillé, vécu, que pour procurer le bienfait de la liberté à d’innombrables captifs, qui, sans eux, languissaient dans les fers, au péril de leurs âmes.

    Gloire à Marie, qui a suscité ces Rédempteurs mortels ! Gloire l’Église catholique, qui les a produits de son sein toujours fécond ! Mais par-dessus tout, gloire à l’Emmanuel, qui dit, en entrant dans ce monde : « O Père ! les holocaustes pour le péché de l’homme ne vous ont point apaisé ; suspendez vos coups ; me voici. Vous m’avez donné un corps ; je viens, je m’immole ! » (Psalm. XXXIX, 8.) Le dévouement du divin Enfant ne pouvait demeurer stérile. Il a daigné nous appeler ses frères, et s’offrir en notre place ; quel cœur d’homme pourrait désormais être insensible aux maux et aux dangers de ses frères?

    L’Emmanuel a récompensé Pierre Nolasque, en l’appelant à lui à l’heure même où, douze siècles plus tôt, il naissait à Bethléhem. C’est du milieu des joies de la nuit de Noël que le Rédempteur mortel est parti pour aller rejoindre l’immortel Rédempteur. Au dernier moment, les lèvres défaillantes de Pierre murmuraient leur dernier cantique de la terre ; et quand il fut arrivé à ces paroles: Le Seigneur a envoyé la Rédemption à son peuple ; il a scellé avec lui son alliance pour jamais, son âme bienheureuse s’envola libre au ciel.

    La sainte Église a dû assigner à la mémoire de Pierre un autre anniversaire que celui de son heureux trépas, puisque ce jour appartient tout entier à l’Emmanuel ; mais il était juste que l’élu marqué par une si haute faveur que de naître au ciel à l’heure où Jésus naît à la terre, reçût une place sur le Cycle avant la fin des quarante jours consacrés à la Naissance du divin libérateur.

    Repassons dans le récit liturgique des actions de saint Pierre Nolasque, ses titres à la vénération des enfants de l’Église.

Petrus Nolascus, Recaudi prope Carcassonam in Gallia nobili genere natus, singulari erga proximum caritate excelluit ; cujus vir tutis praesagium fuit, quod cum adhuc in cunabulis vagiret infans, examen apum ad eum convolavit, et favum mellis in ejus dextera construxit. Adolescens parentibus orbatus, Albigensium haeresim, quae tunc in Gallia    grassabatur, execrans, divendito patrimonio, in Hispaniam secessit, et apud beatam Virginem Montis Serrati, votum, quo pridem se obstrinxerat, exsolvit. Tum Barcinonam pergens, quum in Christi fidelibus ab hostiam servitute redimendis omnem pecuniam consumpsisset, seipsum pro his liberandis venum ire, aut in illorum vincula suffici, cupere dictitabat.

Quam gratum Deo fuerit hoc sancti viri desiderium subsequens declaravit eventus. Nam noctu oranti, et de Christianorum in captivitate degentium subsidio, multa animo volventi, beata Virgo apparens: Filio suo, sibique acceptissimum fore suggessit, si ad sui honorem Religiosorum Ordo institueretur, quibus praecipue esset cura, captivos ab infidelium tyrannide liberare. Huic caelesti monito illico obtemperans, una cum sancto Raymundo de Pennafort, et Jacobo Primo rege Aragoniae, de eadem re a Dei Genitrice ipsa nocte praemonitis, Religionem Beatae Maria de Mercede redemptionis captivorum instituit : sodalibus suis quarto voto obstrictis, manendi in pignus sub Paganorum potestate, si pro Christianorum liberatione opus fuerit,

Edito virginitatis voto, illibatam perpetuo castitatem servavit. Patientia, humilitate, abstinentia, caeterisque virtutibus mirabiliter enituit. Prophetiae dono illustris, futura praedixit, inter qua maxime celebratur, quod Jacobus rex Valentiam a Mauris occupatam expugnaverit, accepta prius ab eo obtinenda victoria securitate. Angeli Custodis ac Deiparae Virginis frequenti apparitione recreabatur. Senio tandem confectus, de imminenti morte certior factus, in morbum incidit, sanctisque refectus Sacramentis, fratres suos ad caritatem erga captivos cohortatus et Psalmum, Confitebor tibi,’ Domine, in toto corde meo, devotissime recitans, ad illa verba, Redemptionem misit Dominus populo suo, spiritum Deo reddidit, media nocte Vigiliae Nativitatis Domini, anno millesimo ducentesimo quinquagesimo sexto. Cujus festivitatem Alexander Septimus die trigesima prima Januarii celebrari praecepit.

 

    Pierre Nolasque, né d’une noble famille dans le Lauragais, près de Carcassonne, en France, se distingua surtout par sa charité envers le prochain. On vit un présage de cette vertu un jour que Pierre étant encore enfant et pleurant dans son berceau, un essaim d’abeilles vola vers lui et construisit un rayon de miel dans sa main droite. Dès sa jeunesse il perdit ses parents. L’hérésie des Albigeois se développait alors en France; et l’horreur qu’il professait pour cette secte l’obligea de se retirer en Espagne, après avoir vendu son patrimoine ; et il accomplit a Notre-Dame de Mont-Serrat un vœu qu’il avait fait depuis longtemps. Il se rendit ensuite à Barcelone ; et après y avoir employé tout l’argent qu’il possédait à racheter les fidèles du Christ de la servitude des ennemis, il répétait souvent qu’il désirait se vendre pour leur rachat, ou se charger de leurs chaînes.

    L’événement qui suit montra combien Dieu avait pour agréable le désir du saint homme. Une nuit qu’il priait et qu’il cherchait dans son esprit les moyens de secourir les Chrétiens captifs, la bienheureuse Vierge lui apparut, et lui dit que ce serait une chose très agréable à son Fils et à elle, s’il instituait en son honneur un Ordre de religieux dont le soin principal serait de délivrer les captifs de la tyrannie des infidèles. Obéissant aussitôt à cet avertissement divin, de concert avec saint Raymond de Pegnafort, et Jacques Ier, roi d’Aragon, auxquels, la même nuit, la bienheureuse Vierge avait fait également cette révélation, il institua l’Ordre de Notre-Dame de la Merci pour la rédemption des captifs. Les religieux qui en font partie s’engagent, par un quatrième vœu, à demeurer en otage sous la puissance des païens, s’il était nécessaire, pour la délivrance des Chrétiens.

    Ayant fait vœu de virginité, il conserva toute sa vie une chasteté sans tache. Il éclata merveilleusement par sa patience, son humilité, son abstinence et par toutes les autres vertus, loué du don de prophétie, il fit plusieurs prédictions, dont la plus célèbre est celle par laquelle il donna au roi Jacques l’assurance qu’il reprendrait Valence, dont les Maures s’étaient emparés ; et l’événement justifia la prophétie. Souvent il était favorisé de l’apparition de son Ange Gardien, et même de la Vierge, Mère de Dieu. Épuisé de vieillesse et avant reçu l’assurance de sa mort prochaine, il tomba malade. Après s’être muni des sacrements et avoir exhorté ses frères à la charité envers les captifs, il récita, avec une grande dévotion, le Psaume : « Je vous louerai, Seigneur , de tout mon cœur » ; et étant arrivé à ces paroles : « Le Seigneur a envoyé la Rédemption à son peuple », il rendit son esprit à Dieu, sur le minuit de la Vigile de Noël , l’an mil deux cent cinquante-six. Alexandre VII a ordonné de célébrer sa fête le trente-unième de janvier.

 

    Vous êtes venu apporter du ciel un feu sur la terre, ô Emmanuel, et vous nous dites que votre plus ardent désir est de le voir s’enflammer. Votre désir a été comblé dans le cœur de Pierre Nolasque, et dans celui de ses enfants. C’est ainsi que vous daignez associer des hommes à vos desseins d’amour et de miséricorde, et qu’en rétablissant l’harmonie entre Dieu et nous, vous resserrez l’union primitive entre nous et nos frères. Nous ne pouvons vous aimer, ô céleste Enfant, sans aimer tous les hommes ; et si vous venez à nous comme notre rançon et notre victime, vous voulez que nous soyons prêts aussi à nous sacrifier les uns aux autres.

    O Pierre ! vous avez été l’apôtre et le modèle de cette charité ; c’est pour cela que le Seigneur a voulu vous glorifier en vous appelant à la cour de son Fils, au jour anniversaire de la Naissance de ce Sauveur. Ce doux mystère qui, tant de fois, soutint votre courage, ranima vos dévouements, vous est apparu dans toute sa grandeur ; mais vos yeux ne voient plus seulement, comme nous, le tendre Enfant qui sourit dans son berceau ; c’est le Roi vainqueur, le Fils de Jéhovah dans sa splendeur divine, qui éblouit vos regards. Marie ne vous apparaît plus, comme à nous, pauvre et humblement penchée sur la crèche qui contient tout son amour ; à vos yeux, elle brille éclatante sur son trône de Reine, et resplendit d’un éclat qui ne le cède qu’à celui de la majesté divine. Et votre cœur n’est point troublé de cette gloire; car, au ciel, vous êtes dans votre patrie. Le ciel est le temple et le palais de la charité ; et la charité, dès ici-bas, remplissait votre cœur ; elle était le principe de tous ses mouvements.

    Priez, afin que nous connaissions davantage ce véritable amour de Dieu et des hommes qui nous rend semblables à Dieu. Il est écrit que celui qui demeure dans la charité, demeure en Dieu et Dieu en lui (I Johan. IV) ; faites donc que le mystère de charité que nous célébrons nous transforme en Celui qui fait l’objet de tous nos sentiments, dans ce temps de grâces et de merveilles. Donnez-nous d’aimer nos frères comme nous-mêmes, de les supporter, de les excuser, de nous oublier pour leur être utiles. Que nos exemples les soutiennent, que nos paroles les édifient ; que leurs âmes soient gagnées et consolées par notre affection ; que leurs corps soient soulagés par nos largesses.

    Priez pour la France, votre patrie, ô Pierre ! Secourez l’Espagne, au sein de laquelle vous avez fondé votre sublime Institut. Protégez les restes précieux de cet Ordre par lequel vous avez opéré tant de miracles de charité. Consolez et délivrez les captifs que la main des hommes retient dans les prisons ou dans l’esclavage. Obtenez pour nous tous cette sainte liberté des enfants de Dieu dont parle l’Apôtre, et qui consiste dans l’obéissance à la loi de Dieu. Quand cette liberté régnera dans les cœurs, elle affranchira les corps. En vain l’homme extérieur cherche à être libre, si l’homme intérieur est asservi. Faites, ô Rédempteur de vos frères, que les liens de l’erreur et du péché cessent d’enchaîner nos sociétés ; c’est alors que vous les aurez rendues à la vraie liberté, qui produit et règle toutes les autres.

 

LE 1er JOUR LIBRE APRES LE XIII JANVIER. SAINT TITE, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR 5 .

    Un saint Évêque de l’âge apostolique, un disciple du grand Paul, s’offre aujourd’hui à notre vénération. Ses actions nous sont peu connues ; mais en lui adressant une de ses Lettres inspirées, le Docteur des Gentils l’a rendu immortel. Partout où la foi du Christ a été et sera portée, Tite, ainsi que Timothée, sera connu des fidèles ; jusqu’à la fin des temps, la sainte Église consultera, avec un souverain respect, cette Épître adressée à un simple évêque de l’île de Crète, mais dictée par l’Esprit-Saint, et par là même destinée à faire partie du corps des Écritures sacrées qui contiennent la pure Parole de Dieu. Les conseils et les directions que renferme cette admirable lettre, furent la règle souveraine du saint Évêque à qui Paul avait voué une si affectueuse tendresse. Tite eut la gloire d’établir le Christianisme dans cette île fameuse où le paganisme avait un de ses principaux centres. Il survécut à son maître immolé dans Rome par le glaive de Néron ; et comme saint Jean, à Éphèse, il s’endormit paisiblement dans une heureuse vieillesse, entouré des respects de la chrétienté qu’il avait fondée. Sa vie a laissé peu de traces ; mais les quelques traits qui nous restent à son sujet donnent l’idée d’un de ces hommes de vertu supérieure que Dieu choisit au commencement, pour en faire les premières assises de son Église.

Titum Cretensium Episcopum vix Pauli Apostoli verbo christianae fidei sacramentis, mysteriisque excultum, ea sanctitatis luce Ecclesiae tunc vagienti effulsisse compertum est, ut inter ejusdem Doctoris Gentium discipulos meruerit cooptari. Adscitus in partem oneris praedicationis, adeo evangelizandi ardore et fidelitate Paulo exstitit carus, ut ipse cum venisset Troadem propter Evangelium Christi, testatus sit non habuisse requiem spiritui suo, eo quod Titum fratrem suum ibi non invenerit. Et paulo post Macedoniam petens, rursus suam in eum charitatem ita exprimit : Sed qui consolatur humiles, consolatus est nos Deus in adventu Titi.

Quamobrem Corinthum ab Apostolo missus, ea sapientia et lenitate legationis hujus munere functus est, quae praesertim de fidelium pietate eleemosynas colligendas ad sublevandam Ecclesiae Hebraeorum inopiam spectabat, ut Corinthios non solum in Christi fide continuerit, sed etiam desiderium, fletum, aemulationem inter eos pro Paulo qui illos primum instituit, excitaverit. Ad effundendum interim inter gentes linguis, locisque distinctas, divini verbi semen, pluribus terra, marique itineribus relectis, magnaque animi firmitate pro Crucis trophaeo curis laboribusque exantlatis, una cum duce Paulo Crete insulam appulit. Cum porro huic Ecclesiae Episcopus ab ipso Apostolo delectus esset, dubitandum non est, quin in eo munere ita versatus sit, ut juxta ipsius Pauli

praeceptoris monita , seipsum praebuerit exemplum bonorum operum in doctrina, in integritate, in gravitate.

Itaque tamquam lucerna inter eos qui in idololatriae et mendaciorum tenebris, veluti in

umbra mortis, sedebant, religionis jubar diffudit. Traditur eum inter Dalmatas, ut Crucis vexillum explicaret, strenue consudasse. Tandem meritorum et dierum plenus, quarto supra nonagesimum anno, pridie nonas januarii, pretiosa justorum morte obdormivit in Domino, et sepultus est in Ecclesia, ubi ab Apostolo minister fuerat constitutus. Hujus nomen a sancto Joanne Chrysostomo et a sancto Hieronymo praecipue commendatum, Martyrologio Romano eadem die inscriptum legitur ; ejus autem festum Summus Pontifex

Pius Nonus ab universa Ecclesia celebrari praecepit

 

    Tite, évêque de Crète, fut initié par les enseignements de l’Apôtre saint Paul aux mystères de la foi chrétienne ; et, préparé par les sacrements, il répandit une telle lumière de sainteté sur l’Église encore au berceau, qu’il mérita de prendre place entre les disciples du Docteur des Gentils. Appelé à partager le fardeau de la prédication, son ardeur à répandre l’Évangile et sa fidélité le rendirent si cher à saint Paul, que celui-ci étant venu à Troade, pour prêcher la foi dans cette ville, atteste lui-même qu’il n’y trouva pas le repos de son esprit, parce qu’il n’y rencontra pas Tite son frère. L’Apôtre, s’étant rendu peu après en Macédoine, exprime son affection pour ce disciple par ces paroles : « Dieu qui console les humbles nous a consolés par l’arrivée de Tite. »

    Envoyé à Corinthe par l’Apôtre, il sut s’acquitter de cette mission qui consistait principalement à recueillir les aumônes offertes par la piété des fidèles pour soulager la pauvreté de l’Église des Hébreux, avec tant de sagesse et de douceur, que non seulement il maintint les Corinthiens dans la foi du Christ, mais qu’il excita en eux des regrets accompagnés de larmes, et l’empressement le plus vif pour revoir Paul qui leur avait donné la première instruction. Après de nombreux voyages sur terre et sur mer, pour répandre la semence de la divine parole chez les nations les plus dissemblables par le langage et par la situation géographique ; après avoir supporté avec la plus grande fermeté d’âme mille soucis et mille travaux pour établir ainsi l’étendard de la Croix, il aborda à l’île de Crète avec Paul son maître. L’Apôtre le choisit pour remplir la charge d’Évêque dans l’Église qu’il fonda en cette île ; et il est certain que Tite y remplit ses fonctions de manière à devenir le modèle des fidèles dans les bonnes œuvres, et que, selon les conseils de son maître Paul, il brilla par la doctrine, par son intégrité et la gravité de ses mœurs.

    Semblable à un flambeau, il répandit les rayons du christianisme sur ceux qui étaient assis sous les ombres de la mort, dans les ténèbres de l’idolâtrie et du mensonge. Une tradition prétend qu’il serait ensuite passé chez les Dalmates, et qu’il aurait essuyé les plus rudes fatigues pour planter la foi chez ces peuples. Enfin, plein de jours et de mérites, âgé de quatre-vingt-quatorze ans, il s’endormit dans le Seigneur, de la mort précieuse des justes, la veille des nones de janvier ; et il fut enseveli dans l’église où l’Apôtre l’avait établi ministre de la parole. Son nom couvert déloges par saint Jean Chrysostome et par saint Jérôme se lit en ce même jour au Martyrologe romain ; mais, en établissant sa fête pour être célébrée avec l’Office et la Messe dans tout le monde catholique par le clergé séculier et régulier, le souverain Pontife Pie IX l’a fixée au premier jour libre qui suit l’anniversaire de la mort du saint.

 

    Heureux disciple du grand Paul, la sainte Église a voulu qu’un jour dans l’année fût employé à célébrer vos vertus et à implorer votre suffrage ; soyez propice aux fidèles qui glorifient le divin Esprit pour les dons qu’il a répandus en vous. Vous avez rempli avec zèle et constance la charge pastorale ; tous les traits que Paul énumère dans l’Épître qu’il vous a adressée comme devant former le caractère de l’Évêque, se sont trouvés réunis en votre personne; et vous brillez sur la couronne du Christ, le Prince des Pasteurs, comme l’un de ses plus riches diamants. Souvenez-vous de l’Église de la terre dont vous avez soutenu les premiers pas. Depuis le jour où vous lui fûtes ravi, dix-huit siècles ont achevé leur cours. Souvent ses jours ont été mauvais ; mais elle a triomphé de tous les obstacles, et elle chemine dans la voie, recueillant les âmes et les dirigeant vers son céleste Époux, jusqu’à l’heure où il viendra arrêter le temps, et ouvrir les portes de l’éternité. Tant que cette heure n’a pas sonné, nous comptons , ô Tite , sur votre puissant suffrage; du haut du ciel, sauvez les âmes par votre intercession, comme vous les sauviez ici-bas au moyen de vos saintes fatigues. Demandez pour nous à Jésus des Pasteurs qui vous soient semblables. Relevez la Croix dans cette île que vous aviez conquise à la vraie foi, et sur laquelle s’étendent aujourd’hui les ombres de l’infidélité et les ravages du schisme ; que par vous la chrétienté d’Orient se ranime, et qu’elle aspire enfin à l’unité, qui, seule, peut la préserver d’une dissolution complète. Exaucez, ô Tite, les vœux du Pontife qui a voulu que votre culte s’étendît à l’univers entier, afin d’accélérer par votre suffrage les jours de paix et de miséricorde que le monde attend.

 

Ier FEVRIER. SAINT IGNACE, EVEQUE ET MARTYR.

    La veille du jour où va expirer notre heureuse quarantaine,c’est un des plus fameux martyrs du Christ qui paraît sur le Cycle : Ignace le Théophore, Évêque d’Antioche. Une antique tradition nous dit que ce vieillard, qui confessa si généreusement le Crucifié devant Trajan, avait été cet enfant que Jésus présenta un jour à ses disciples comme le modèle de la simplicité que nous devons posséder pour parvenir au Royaume des cieux. Aujourd’hui, il se montre à nous, tout près du berceau dans lequel ce même Dieu nous donne les leçons de l’humilité et de l’enfance.

    Ignace, à la Cour de l’Emmanuel, s’appuie sur Pierre dont nous avons glorifié la Chaire ; car le Prince des Apôtres l’a établi son second successeur sur son premier Siège à Antioche. Ignace a puisé dans cette mission éclatante la fermeté qui lui a donné de résister en face à un puissant empereur, de défier les bêtes de l’amphithéâtre, de triompher par le plus glorieux martyre. Comme pour marquer la dignité incommunicable du Siège de Rome, la providence de Dieu a voulu que, sous les chaînes de sa captivité, il vînt aussi voir Pierre, et terminât sa course dans la Ville sainte, mêlant son sang avec celui des Apôtres. Il eût manqué à Rome quelque chose, si elle n’eût hérité de la gloire d’Ignace. Le souvenir du combat de ce héros est le plus noble souvenir du Colisée, baigné du sang de tant de milliers de Martyrs.

    Le caractère d’Ignace est l’impétuosité de l’amour ; il ne craint qu’une chose, c’est que les prières des Romains n’enchaînent la férocité des lions, et qu’il ne soit frustré de son désir d’être uni au Christ. Admirons cette force surhumaine qui se révèle tout à coup au milieu de l’ancien monde, et reconnaissons qu’un si ardent amour pour Dieu, un si brûlant désir de le voir n’ont pu naître qu’à la suite des événements divins qui nous ont appris jusqu’à quel excès l’homme était aimé de Dieu. Le sacrifice sanglant du Calvaire n’eût-il pas été offert, la Crèche de Bethléhem suffirait à tout expliquer. Dieu descend du ciel pour l’homme ; il se fait homme, il se fait enfant, il naît dans une crèche. De telles merveilles d’amour auraient suffi pour sauver le monde coupable ; comment ne solliciteraient-elles pas le cœur de l’homme à s’immoler à son tour? Et qu’est-ce que la vie terrestre à sacrifier, quand il ne s’agirait que de reconnaître l’amour de Jésus, dans sa naissance parmi nous ?

    La sainte Église nous donne, dans les Leçons de l’Office de saint Ignace, la courte notice que saint Jérôme a insérée dans son livre de Scriptoribus ecclesiasticis. Le saint Docteur a eu l’heureuse pensée d’y insérer quelques traits brûlants de l’admirable lettre du Martyr aux fidèles de Rome. Nous l’eussions donnée tout entière, sans son extrême longueur ; et il nous en coûterait de la mutiler. Au reste, les passages cités par saint Jérôme représentent les plus sublimes traits qu’elle contient.

Ignatius, Antiochenae Ecclesiae tertius post Petrum Apostolum Episcopus, commovente persecutionem Trajano, damnatus ad bestias, Romam vinctus mittitur. Cumque navigans Smyrnam venisset, ubi Polycarpus auditor Joannis, Episcopus erat, scripsit unam Epistolam ad Ephesios, alteram ad Magnesianos, tertiam ad Trallenses, quartam ad Romanos • et inde egrediens scripsit ad Philadelphios et ad Smyrnaeos, et propriam ad Polycarpum, commendans illi Antiochensem Ecclesiam : in qua et de Evangelio, quod nuper a me translatum est, super persona Christi ponit testimonium.

Dignum autem videtur, quia tanti viri fecimus mentionem, et de epistola ejus, quam ad Romanos scribit, pauca ponere. De Syria usque ad Romam pugno ad bestias in mari et in terra, nocteque dieque ligatus cum decem leopardis, hoc est militibus, qui me custodiunt : quibus et cum benefeceris, pejores fiunt. Iniquitas autem eorum mea doctrina est: sed non idcirco justificatus sum. Utinam fruar bestiis, quae mihi sunt praeparatae, quas et oro mihi veloces esse ad interitum et ad supplicia, et allici ad comedendum me, ne, sicut et aliorum Martyrum, non audeant corpus attingere. Quod si venire noluerint, ego vim faciam, ego me urgebo, ut devorer. Ignoscite mihi, filioli: quid mihi prosit, ego scio.

Nunc incipio Christi esse discipulus, nihil de his quae videntur desiderans, ut Jesum Christum inveniam. Ignis, crux, bestiae, confractio ossium, membrorum divisio, et totius corporis contritio, et tota tormenta diaboli in me veniant : tantum ut Christo fruar. Cumque jam damnatus esset ad bestias, et ardore patiendi rugientes audiret leones, ait : Frumentum Christi sum, dentibus bestiarum molar, ut panis mundus inveniar. Passus est anno undecimo Trajani. Reliquiae corporis ejus Antiochiae jacent extra Portam Daphniticam in Coemeterio.

 

    Ignace, troisième successeur de l’Apôtre saint Pierre sur le Siège d’Antioche, ayant été condamné aux bêtes, durant la persécution de Trajan, fut envoyé à Rome chargé de chaînes. En ce voyage qu’il fit par mer, il descendit à Smyrne, où Polycarpe, disciple de saint Jean, était Évêque. Il y écrivit une lettre aux Éphésiens, une autre aux Magnésiens, une troisième aux Tralliens, et une quatrième aux Romains. A son départ de cette ville, il écrivit également aux fidèles de Philadelphie et à ceux de Smyrne, et adressa une lettre particulière à Polycarpe, dans laquelle il lui recommandait l’Église d’Antioche. C’est dans cette lettre qu’il rapporte sur la personne de Jésus-Christ un témoignage de l’Évangile que j’ai traduit depuis peu.

    Mais puisque nous parlons d’un si grand homme, il est juste de transcrire ici quelques lignes de son Épître aux Romains : « Depuis la Syrie jusques à Rome, dit-il, je combats contre les bêtes sur terre et sur mer ; jour et nuit, je suis à la chaîne avec dix léopards, c’est-à-dire avec les soldats qui me gardent, et dont mes bienfaits augmentent encore la cruauté. Leur méchanceté est mon instruction ; mais je ne suis pas justifié pour cela. Plaise à Dieu que je sois livré aux bêtes qui me sont préparées ! Qu’elles soient promptes à me faire souffrir les supplices et la mort ; qu’on les excite à me dévorer, et qu’elles ne craignent pas de déchirer mon corps ; et qu’il n’arrive pas de moi comme de plusieurs qu’elles n’ont osé toucher. Si elles ne le veulent pas, je leur ferai violence, et je les forcerai à me dévorer. Pardonnez-moi, mes enfants, je connais ce qui m’est avantageux.

    « Je commence à être Disciple du Christ ; car je ne désire plus aucune des choses visibles, pourvu que je trouve Jésus-Christ. Que le feu, la croix, les bêtes, le brisement de mes os, la division de mes membres, le broiement de tout mon corps, et tous les tourments du démon m’accablent, pourvu que je jouisse de Jésus-Christ. » Comme il était exposé aux bêtes, et que, dans son impatience de souffrir, il entend les rugissements des lions, il dit : « Je suis le froment de Jésus-Christ ; je serai moulu par la dent des bêtes, pour devenir un pain vraiment pur. » Il souffrit la onzième année de Trajan. Ses reliques reposent à Antioche, dans le Cimetière, hors la porte de Daphné.

 

    Nous trouvons dans les Menées de l’Église Grecque, en la fête de saint Ignace, les strophes suivantes :

Theologorum verticis successor vocatus, istorum vestigia prosecutus es, ortus ab Oriente et in Occidente manifestatus, et splendens fulgoribus divinae praedicationis, ibique, omni-sapiens, e mundo quidem secessisti, ad Deum autem elevaris splendore coronatus gratiae.

Resplendens quasi sol radiis Spiritus Sancti, mundi fines hilariter illuminasti fulgoribus certaminum tuorum, ferventer producens et veraciter scribens pietatis documenta; ideoque factus es alimentum Magistro qui alit omnia, omnibeate, benignitate continua. Deifer Ignati, tuum amorem Christum confovens in pectore, pretium accepisti sacrificii Evangelii Christi in perfectionem per sanguinem ; ideo frumentum factus immortalis agricolae, per dentes bestiarum molitus es, et panis jucundus ipsi demonstratus es : deprecare pro nobis, athleta beate.     

0 quam solida et adamantina tui anima, beatissime Ignati; tu enim ad tuum vere amatorem, inexorabile habens desiderium, dicebas: Non est in me ignis materialis,–magis vero aqua viva, in     me dicens intus : Veni ad Patrem. Ideo, divino Spiritu inflammatus, bestias irritasti, ad separandum te quam citius a mundo, et immittendum te ad desideratum Christum: ipsum deprecare salvare animas nostras.

 

    Appelé à la succession de celui qui est le sommet des Apôtres et des Théologiens, tu as marché sur leurs traces ; ton lever a été à l’Orient, et tu t’es manifesté dans l’Occident, tout éclatant des splendeurs de la prédication divine ; c’est de là que tu es parti de ce monde pour t’élever à Dieu, couronné des feux de la grâce, ô homme plein de sagesse !

    Resplendissant comme un soleil des rayons de l’Esprit-Saint, tu as illuminé d’une gracieuse splendeur les confins du monde par l’éclat de tes combats, nous donnant dans ta ferveur, nous écrivant dans ta vérité les documents de la piété ; c’est pourquoi tu es devenu l’aliment du Maître qui, dans sa bonté incessante, nourrit tous les êtres,ô bienheureux!

    Ignace, qui portes Dieu et réchauffais dans ton cœur le Christ ton amour, tu as reçu le prix du sacrifice évangélique du Christ,qui se consomme par le sang ; c’est pour cela que, devenu froment de l’immortel laboureur, tu as été moulu par la dent des bêtes, et tu es devenu pour lui un pain agréable : supplie-le pour nous, bienheureux athlète !

    Que ton âme fut solide, ferme comme le diamant, ô heureux Ignace ! Dévoré du désir qui te poussait vers Celui qui t’aimait véritablement, tu disais : Ce n’est point un feu matériel qui brûle dans ma poitrine, c’est bien plutôt une eau vive qui inonde mon âme et qui dit en moi : Viens au Père. C’est pourquoi, enflammé du divin Esprit, tu as irrité les bêtes, pour être plus tôt séparé du monde et rendu avec le Christ que tu aimais ; prie-le de sauver nos âmes.

 

     O pain glorieux et pur du Christ votre Maître ! vous avez donc obtenu l’effet de vos désirs ! Rome tout entière, assise sur les degrés du superbe amphithéâtre, applaudissait, avec une joie féroce, au déchirement de vos membres ; mais tandis que vos ossements sacrés étaient broyés sous la dent des lions, votre âme, heureuse de rendre au Christ vie pour vie, s’élançait d’un trait jusqu’à lui. Votre félicité suprême était de souffrir, parce que la souffrance vous semblait une dette contractée envers le Crucifié ; et vous ne désiriez son Royaume qu’après avoir donné en retour de sa Passion les tourments de votre chair. Que votre gloire est éclatante, dans la compagnie d’Étienne, de Sébastien, de Vincent, d’Agnès, et que votre palme est belle auprès du berceau de l’Emmanuel ! Prenez pitié de notre faiblesse, ô Martyr ! Obtenez-nous d’être du moins fidèles à notre Sauveur, en face du démon, de la chair et du monde ; de donner notre cœur à son amour, si nous ne sommes appelés à donner notre corps aux tourments pour son Nom. Choisi dans vos premières années par ce Sauveur, pour servir de modèle au chrétien par l’innocence de votre enfance, vous avez conservé cette candeur si précieuse sous vos cheveux blancs ; demandez au Christ, le Roi des enfants, que cette heureuse simplicité demeure toujours en nous, comme le fruit des mystères que nous célébrons.

    Successeur de Pierre à Antioche, priez pour les Églises de votre Patriarcat ; rappelez-les à la vraie foi et à l’unité catholique. Soutenez l’Église Romaine que vous avez arrosée de votre sang, et qui est rentrée en possession de vos reliques sacrées, de ces ossements que la dent des lions n’avait pu broyer entièrement. Veillez sur le maintien de la discipline et de la subordination ecclésiastiques, dont vous avez tracé de si belles règles dans vos immortelles Épîtres ; resserrez, par le sentiment du devoir et de la charité, les liens qui doivent unir tous les degrés de la hiérarchie, afin que l’Église de Dieu soit belle d’unité, et terrible aux ennemis de Dieu, comme une armée rangée en bataille.

 

II Février LA PURIFICATION DE LA TRÈS SAINTE VIERGE.

    Enfin les quarante jours de la Purification de Marie sont écoulés, et le moment est venu où elle doit monter au Temple du Seigneur pour y présenter Jésus. Avant de suivre le Fils et la Mère dans ce voyage mystérieux à Jérusalem, arrêtons-nous encore un instant à Bethléhem, et pénétrons avec amour et docilité les mystères qui vont s’accomplir.

    La Loi du Seigneur ordonnait aux femmes d’Israël, après leur enfantement, de demeurer quarante jours sans approcher du tabernacle ; après l’expiration de ce terme, elles devaient, pour être purifiées, offrir un sacrifice. Ce sacrifice consistait en un agneau, pour être consumé en holocauste; on devait y joindre une tourterelle ou une colombe, destinées à être offertes selon le rite du sacrifice pour le péché. Que si la mère était trop pauvre pour fournir l’agneau, le Seigneur avait permis de le remplacer par une autre tourterelle, ou une autre colombe.

    Un second commandement divin déclarait tous les premiers-nés propriété du Seigneur, et prescrivait la manière de les racheter. Le prix de ce rachat était de cinq sicles, qui, au poids du sanctuaire, représentaient chacun vingt oboles.

    Marie, fille d’Israël, avait enfanté; Jésus était son premier-né. Le respect dû à un tel enfantement, à un tel premier-né, permettait-il l’accomplissement de la loi ?

    Si Marie considérait les raisons qui avaient porté le Seigneur à obliger les mères à la purification, elle voyait clairement que cette loi n’avait point été faite pour elle. Quel rapport pouvait avoir avec les épouses des hommes, celle qui était le très pur sanctuaire de l’Esprit-Saint, Vierge dans la conception de son Fils, Vierge dans son ineffable enfantement; toujours chaste, mais plus chaste encore après avoir porté dans son sein et mis au monde le Dieu de toute sainteté? Si elle considérait la qualité sublime de son Fils, cette majesté du Créateur et du souverain Seigneur de toutes choses, qui avait daigné prendre naissance en elle, comment aurait-elle pu penser qu’un tel Fils était soumis à l’humiliation du rachat, comme un esclave qui ne s’appartient pas à lui-même ?

    Cependant, l’Esprit qui résidait en Marie lui révèle qu’elle doit accomplir cette double loi. Malgré son auguste qualité de Mère de Dieu, il faut qu’elle se mêle à la foule des mères des hommes, qui se rendent de toutes parts au Temple, pour y recouvrer, par un sacrifice, la pureté qu’elles ont perdue. En outre, ce Fils de Dieu et Fils de l’Homme doit être considéré en toutes choses comme un serviteur ; il faut qu’il soit racheté en cette humble qualité comme le dernier des enfants d’Israël. Marie adore profondément cette volonté suprême, et s’y soumet de toute la plénitude de son cœur.

    Les conseils du Très-Haut avaient arrêté que le Fils de Dieu ne serait déclaré à son peuple que par degrés. Après trente années de vie cachée à Nazareth, où, comme le dit l’Évangéliste, il était réputé le fils de Joseph, un grand Prophète devait l’annoncer mystérieusement aux Juifs accourus au Jourdain, pour y recevoir le baptême de la pénitence. Bientôt ses propres œuvres, ses éclatants miracles, rendraient témoignage de lui. Après les ignominies de sa Passion, il ressusciterait glorieux, confirmant ainsi la vérité de ses prophéties, l’efficacité de son Sacrifice, enfin sa divinité. Jusque-là presque tous les hommes ignoreraient que la terre possédait son Sauveur et son Dieu. Les bergers de Bethléhem n’avaient point reçu l’ordre, comme plus tard les pêcheurs de Génésareth, d’aller porter la Parole jusqu’aux extrémités du monde ; les Mages, qui avaient paru tout à coup au milieu de Jérusalem, étaient retournés dans l’Orient, sans revoir cette ville qui s’était émue un instant de leur arrivée. Ces prodiges, d’une si sublime portée aux yeux de l’Église, depuis l’accomplissement de la mission de son divin Roi, n’avaient trouvé d’écho et de mémoire fidèle que dans le cœur de quelques vrais Israélites qui attendaient le salut d’un Messie humble et pauvre; la naissance même de Jésus à Bethléhem devait demeurer ignorée du plus grand nombre des Juifs; car les Prophètes avaient prédit qu’il serait appelé Nazaréen.

    Le même plan divin qui avait exigé que Marie fût l’épouse de Joseph, pour protéger, aux yeux du peuple, sa virginité féconde, demandait donc que cette très chaste Mère vînt comme les autres femmes d’Israël offrir le sacrifice de purification, pour la naissance du Fils qu’elle avait conçu par l’opération de l’Esprit-Saint, mais qui devait être présenté au temple comme le fils de Marie, épouse de Joseph. Ainsi, la souveraine Sagesse aime à montrer que ses pensées ne sont point nos pensées, à déconcerter nos faibles conceptions, en attendant le jour où elle déchire les voiles et se montre à découvert à nos yeux éblouis.

    La volonté divine fut chère à Marie, en cette circonstance comme en toutes les autres. La Vierge ne pensa point agir contre l’honneur de son fils, ni contre le mérite glorieux de sa propre intégrité, en venant chercher une purification extérieure dont elle n’avait nul besoin. Elle fut, au Temple, la servante du Seigneur, comme elle l’avait été dans la maison de Nazareth, lors de la visite de l’Ange. Elle obéit à la loi, parce que les apparences la déclaraient sujette à la loi. Son Dieu et son Fils se soumettait au rachat comme le dernier des hommes ; il avait obéi à l’édit d’Auguste pour le dénombrement universel ; il devait « être obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la croix » : la Mère et l’Enfant s’humilièrent ensemble ; et l’orgueil de l’homme reçut en ce jour une des plus grandes leçons qui lui aient jamais été données.

    Quel admirable voyage que celui de Marie et de Joseph allant de Bethléhem à Jérusalem ! L’Enfant divin est dans les bras de sa mère ; elle le tient sur son cœur durant tout le cours de cette route fortunée. Le ciel, la terre, la nature tout entière, sont sanctifiés par la douce présence de leur miséricordieux créateur. Les hommes au milieu desquels passe cette mère chargée de son tendre fruit la considèrent, les uns avec indifférence, les autres avec intérêt ; mais nul d’entre eux ne pénètre encore le mystère qui doit les sauver tous.

    Joseph est porteur de l’humble offrande que la mère doit présenter au prêtre. Leur pauvreté ne leur permet pas d’acheter un agneau; et d’ailleurs n’est-il pas l’Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde, ce céleste Enfant que Marie tient dans ses bras ? La loi a désigné la tourterelle ou la colombe pour suppléer l’offrande qu’une mère indigente ne pourrait présenter : innocents oiseaux, dont le premier figure la chasteté et la fidélité, et dont le second est le symbole de la simplicité et de l’innocence. Joseph porte aussi les cinq sicles, prix du rachat du premier-né; car il est vraiment le Premier-né, cet unique fils de Marie, qui a daigné faire de nous ses frères, et nous rendre participants de la nature divine, en adoptant la nôtre.

    Enfin, cette sainte et sublime famille est entrée dans Jérusalem. Le nom de cette ville sacrée signifie vision de paix ; et le Sauveur vient par sa présence lui offrir la paix. Admirons une magnifique progression dans les noms des trois villes auxquelles se rattache la vie mortelle du Rédempteur. Il est conçu à Nazareth, qui signifie la fleur; car il est, comme il le dit au Cantique, la fleur des champs et le lis des vallons ; et sa divine odeur nous réjouit. Il naît à Bethléhem, la maison du pain, afin d’être la nourriture de nos âmes. Il est offert en sacrifice sur la croix à Jérusalem, et par son sang, il rétablit la paix entre le ciel et la terre, la paix entre les hommes, la paix dans nos âmes. Dans cette journée, comme nous le verrons bientôt, il va donner les arrhes de cette paix.

    Pendant que Marie portant son divin fardeau monte, Arche vivante, les degrés du Temple, soyons attentifs ; car une des plus fameuses prophéties s’accomplit, un des principaux caractères du Messie se déclare. Conçu d’une Vierge, né en Bethléhem, ainsi qu’il était prédit, Jésus, en franchissant le seuil du Temple, acquiert un nouveau titre à nos adorations.

    Cet édifice n’est plus le célèbre Temple de Salomon, qui devint la proie des flammes aux jours de la captivité de Juda. C’est le second Temple bâti au retour de Babylone, et dont la splendeur n’a point atteint la magnificence de l’ancien. Avant la fin du siècle, il doit être renversé pour la seconde fois ; et la parole du Seigneur sera engagée à ce qu’il n’y demeure pas pierre sur pierre. Or, le Prophète Aggée, pour consoler les Juifs revenus de l’exil, qui se lamentaient sur leur impuissance à élever au Seigneur une maison comparable à celle qu’avait édifiée Salomon, leur a dit ces paroles, et elles doivent servir à fixer l’époque de la venue du Messie: « Prends courage, Zorobabel, dit le Seigneur; prends courage, Jésus, fils de Josedec, souverain Prêtre; prends courage, peuple de cette contrée; car voici ce que dit le Seigneur : Encore un peu de temps et j’ébranlerai le ciel et la terre, et j’ébranlerai toutes les nations ; et le Désiré de toutes les nations viendra ; et je remplirai de gloire cette maison. La gloire de cette seconde maison sera plus grande que ne le fut celle de la première; et dans ce lieu je donnerai la paix, dit le Seigneur des armées. »

    L’heure est arrivée de l’accomplissement de cet oracle. L’Emmanuel est sorti de son repos de Bethléhem, il s’est produit au grand jour, il est venu prendre possession de sa maison terrestre ; et par sa seule présence dans l’enceinte du second Temple, il en élève tout d’un coup la gloire au-dessus de la gloire dont avait paru environné celui de Salomon. Il doit le visiter plusieurs fois encore ; mais cette entrée qu’il y fait aujourd’hui, porté sur les bras de sa mère, suffit à accomplir la prophétie; dès maintenant, les ombres et les figures que renfermait ce Temple commencent à s’évanouir aux rayons du Soleil de la vérité et de la justice. Le sang des victimes teindra encore, quelques années, les cornes de l’autel; mais au milieu de toutes ces victimes égorgées, hosties impuissantes, s’avance déjà l’Enfant qui porte dans ses veines le sang de la Rédemption du monde. Parmi ce concours de sacrificateurs, au sein de cette foule d’enfants d’Israël qui se presse dans les diverses enceintes du Temple, plusieurs attendent le Libérateur, et savent que l’heure de sa manifestation approche; mais aucun d’eux ne sait encore qu’en ce moment même le Messie attendu vient d’entrer dans la maison de Dieu.

    Cependant un si grand événement ne devait pas s’accomplir sans que l’Éternel opérât une nouvelle merveille. Les bergers avaient été appelés par l’Ange, l’étoile avait attiré les Mages d’Orient en Bethléhem ; l’Esprit-Saint suscite lui-même à l’Enfant divin un témoignage nouveau et inattendu.

    Un vieillard vivait à Jérusalem, et sa vie touchait au dernier terme ; mais cet homme de désirs, nommé Siméon, n’avait point laissé languir dans son cœur l’attente du Messie. Il sentait que les temps étaient accomplis ; et pour prix de son espérance, l’Esprit-Saint lui avait fait connaître que ses yeux ne se fermeraient pas avant qu’ils eussent vu la Lumière divine se lever sur le monde. Au moment où Marie et Joseph montaient les degrés du Temple, portant vers l’autel l’Enfant de la promesse, Siméon se sent poussé intérieurement par la force irrésistible de l’Esprit divin ; il sort de sa maison, il dirige vers la demeure sacrée ses pas chancelants, mais soutenus par l’ardeur de ses désirs. Sur le seuil de la maison de Dieu, parmi les mères qui s’y pressent chargées de leurs enfants, ses yeux inspirés ont bientôt reconnu la Vierge féconde prophétisée par Isaïe ; et son cœur vole vers l’Enfant qu’elle tient dans ses bras.

    Marie, instruite par le même Esprit, laisse approcher le vieillard ; elle dépose dans ses bras tremblants le cher objet de son amour, l’espoir du salut de la terre. Heureux Siméon, figure de l’ancien monde vieilli dans l’attente et près de succomber ! A peine a-t-il reçu le doux fruit de la vie, que sa jeunesse se renouvelle comme celle de l’aigle ; en lui s’accomplit la transformation qui doit se réaliser dans la race humaine. Sa bouche s’ouvre, sa voix retentit, il rend témoignage comme les bergers dans la région de Bethléhem, comme les Mages au sein de l’Orient. « O Dieu ! dit-il, mes yeux ont donc vu le Sauveur que vous prépariez ! Elle luit enfin, cette Lumière qui doit éclairer les Gentils, et faire la gloire de votre peuple d’Israël. »

    Tout à coup survient, attirée aussi par le mouvement du divin Esprit, la pieuse Anne, fille de Phanuel, illustre par sa piété et vénérable à tout le peuple par son grand âge. Les deux vieillards, représentants de la société antique, unissent leurs voix, et célèbrent l’avènement fortuné de l’Enfant qui vient renouveler la face de la terre, et la miséricorde de Jéhovah qui, selon la prophétie d’Aggée, dans ce lieu, au sein même du second Temple, donne enfin la paix au monde.

    C’est dans cette paix tant désirée que va s’endormir Siméon. Vous laisserez donc partir dans la paix votre serviteur, selon votre parole, Seigneur ! dit le vieillard ; et bientôt son âme, dégagée des liens du corps, va porter aux élus qui reposent dans le sein d’Abraham la nouvelle de la paix qui apparaît sur la terre, et leur ouvrira bientôt les cieux. Anne survivra quelques jours encore à cette grande scène ; elle doit, comme nous l’apprend l’Évangéliste, annoncer l’accomplissement des promesses aux Juifs spirituels qui attendaient la Rédemption d’Israël. Une semence devait être confiée à la terre ; les bergers, les Mages, Siméon, Anne, l’ont jetée ; elle lèvera en son temps : et quand les années d’obscurité que le Messie doit passer dans Nazareth seront écoulées, quand il viendra pour la moisson, il dira à ses disciples : Voyez comme le froment blanchit à maturité sur les guérets : priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour la récolte.

    Le fortuné vieillard rend donc aux bras de la très pure Mère le Fils qu’elle va offrir au Seigneur. Les oiseaux mystérieux sont présentés au prêtre qui les sacrifie sur l’autel, le prix du rachat est versé, l’obéissance parfaite est accomplie ; et après avoir rendu ses hommages au Seigneur dans cet asile sacré à l’ombre duquel s’écoulèrent ses premières années, Marie toujours Vierge, pressant sur son cœur le divin Emmanuel, et accompagnée de son fidèle époux, descend les degrés du Temple.

    Tel est le mystère du quarantième jour, qui ferme la série des jours du Temps de Noël, par cette admirable fête de la Purification de la très sainte Vierge. De savants hommes, au nombre desquels on compte le docte Henschenius, dont Benoît XIV partage le sentiment, inclinent à donner une origine apostolique à cette solennité ; il est certain du moins qu’elle était déjà ancienne au cinquième siècle.

    L’Église Grecque et l’Église de Milan mettent cette fête au nombre des solennités de Notre-Seigneur; mais l’Église Romaine Fa toujours comptée entre les fêtes de la sainte Vierge. Sans doute, l’Enfant Jésus est offert aujourd’hui dans le Temple et racheté ; mais c’est à l’occasion de la Purification de Marie, dont cette offrande et ce rachat sont comme la conséquence. Les plus anciens Martyrologes et Calendriers de l’Occident donnent cette fête sous le titre qu’elle conserve aujourd’hui ; et la gloire du Fils, loin d’être obscurcie par les honneurs que l’Église rend à la Mère, en reçoit un nouvel accroissement, puisque lui seul est le principe de toutes les grandeurs que nous révérons en elle.

 

    LES PREMIERES VEPRES DE LA PURIFICATION.

    La sainte Église chante dans cet Office, pour la L, dernière fois, les célèbres Antiennes de l’Octave de Noël, qui célèbrent le grand Mystère de l’Incarnation du Verbe et la fécondité de la Vierge.

1. Ant. 0 admirabile commercium ! Creator generis humani, animatum corpus sumens, de Virgine nasci dignatus est; et procedens homo sine semine, largitus est nobis suam Deitatem.

    1. Ant. O commerce admirable! le Créateur du genre humain, prenant un corps et une âme, a daigné naître de la Vierge ; et nomme sans le concours de l’homme, il nous a fait part de sa Divinité.

    Psaume CIX. Dixit Dominus, page 39.

2. Ant. Quando natus es ineffabiliter ex Virgine, tune impletae sunt Scripturae; sicut pluvia in vellus descendisti, ut salvum faceres genus humanum : te laudamus, Deus noster.

    2. Ant. Quand vous naquîtes ineffablement d’une Vierge, alors s’accomplirent les Écritures ; comme la rosée sur la toison, vous descendîtes pour sauver le genre humain : nous vous louons, ô notre Dieu !

    Psaume CXII. Laudate pueri, page 41

3. Ant. Rubum, quem viderat Moyses incombustum, conservatam agnovimus tuam laudabilem virginitatem : Dei Genitrix, intercede pro nobis.

    3. Ant. Le buisson enflammé, mais non consumé, qui apparut à Moïse, nous l’avons reconnu dans votre virginité admirablement conservée: Mère de Dieu, intercédez pour nous.

    Psaume CXXI. Laetatus sum, ci-après, page 590.

4. Ant. Germinavit radix Jesse, orta est stella ex Jacob, Virgo peperit Salvatorem: te laudamus, Deus noster.

    4. Ant. La tige de Jessé a fleuri ; l’étoile est sortie de Jacob ; la Vierge a enfanté le Sauveur : nous vous louons, ô notre Dieu !

    Psaume CXXVI. Nisi Dominus, ci-après,page 591.

5. Ant. Ecce Maria genuit nobis Salvatorem, quem Johannes videns exclamavit: Ecce Agnus Dei, ecce qui tollet peccata mundi, alleluia.

    5. Ant. Voici que Marie a enfanté le Sauveur, à la vue duquel Jean s’est écrié: Voici l’Agneau de Dieu ; voici Celui qui ôte les péchés du monde, alleluia.

    Psaume CXLVII. Lauda Jérusalem, ci-après, page 592.

 

    Le Capitule est la prophétie de Malachie annonçant la venue du souverain Seigneur , de l’Ange de l’Alliance, qui vient visiter son Temple, oracle qui s’accomplit aujourd’hui.

    CAPITULE. (Malach. III.)

Ecce ego mitto Angelum meum, et praeparabit viam ante faciem meam. Et statim veniet ad Templum sanctum suum Dominator quem vos quaeritis, et Angelus testamenti, quem vos vultis.

    Voici que j’envoie mon Ange précurseur, et il préparera la voie devant ma Face. Et aussitôt viendra à son saint Temple le Dominateur que vous cherchez, et l’Ange de l’Alliance que vous désirez.

 

    HYMNE.

Ave maris stella, Dei Mater alma, Atque semper Virgo, Felix coeli Porta.

Sumens illud Ave Gabrielis ore, Funda nos in pace, Mutans Evae nomen.

Solve vincla reis, Profer lumen caecis, Mala nostra pelle Bona cuncta posce.

Monstra te esse Matrem, Sumat per te preces Qui pro nobis natus, Tulit esse tuus.

Virgo singularis, Inter omnes mitis Nos culpis solutos, Mites fac et castos. Vitam praesta puram,
Iter para tutum, Ut videntes Jesum, Semper collaetemur. Sit laus Deo Patri,
Summo Christo decus, Spiritui Sancto, Tribus honor unus. Amen.

V. Responsum accepit Simeon a Spiritu Sancto.
R. Non visurum se mortem, nisi videret Christum Domini.

    Salut, astre des mers, Mère de Dieu féconde, Salut, ô toujours Vierge, Porte heureuse du ciel!

    Vous qui de Gabriel Avez reçu l’Ave, Fondez-nous dans la paix, Changeant le nom d’Eva.

    Délivrez les captifs, Éclairez les aveugles, Chassez loin tous nos maux, Demandez tous les biens.

    Montrez en vous la Mère, Vous-même offrez nos vœux Au Dieu qui, né pour nous, Voulut naître de vous.

    O Vierge incomparable, Vierge douce entre toutes ! Affranchis du péché, Rendez-nous doux et chastes

    Donnez vie innocente, Et sûr pèlerinage, Pour qu’un jour soit Jésus Notre liesse à tous.

    Louange à Dieu le Père, Gloire au Christ souverain ; Louange au Saint-Esprit; Aux trois un seul hommage.

    Amen.

    V/. Il avait été révélé à Siméon parle Saint-Esprit,

    R/. Qu’il ne mourrait point sans avoir vu le Christ du Seigneur.

    ANTIENNE DE Magnificat.

Ant. Senex Puerum portabat, Puer autem senem regebat: quem Virgo peperit, et post partum Virgo permansit: ipsum quem genuit adoravit.

 

    Ant. Le vieillard portait l’Enfant ; mais l’Enfant conduisait le vieillard ; vierge dans l’enfantement comme après l’enfantement, la Vierge a adoré Celui qu’elle a mis au monde.

    ORAISON.

Omnipotens sempiterne Deus, Majestatem tuam supplices exoramus: ut sicut unigenitus Filius tuus hodierna die cum nostrae carnis substantia in Templo est praesentatus; ita nos facias purificatis tibi mentibus praesentari. Per eumdem.

    Dieu tout-puissant et éternel, faites, nous vous en supplions humblement, que comme votre Fils unique a été présenté aujourd’hui dans le Temple, avec la substance de notre chair, nous vous soyons aussi présentés avec la pureté de nos âmes. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

    A TIERCE.

    L’ Hymne et les trois Psaumes dont se compose l’Office de Tierce se trouvent ci-dessus, pages 30-32.

Ant. Responsum accepit Simeon a Spiritu Sancto, non visurum se mortem, nisi videret Dominum.

    Ant. Il avait été révélé à Siméon par le Saint-Esprit qu’il ne mourrait point avant d’avoir vu le Seigneur.

    CAPITULE. (Malach. III.)

Ecce ego mitto Angelum meum, et praeparabit viam ante faciem meam. Et statim veniet ad Templum sanctum suum Dominator quem vos quaeritis, et Angelus testamenti quem vos vultis.

R. br. Specie tua: * Et pulchritudine tua. Specie tua.

V. Intende, prospere, procede et regna. * Et pulchritudine tue. Gloria. Specie tua.

V. Adjuvabit eam Deus vultu suo.

R. Deus in medio ejus, non commovebitur.

 

    Voici que j’envoie mon Ange, et il préparera la voie devant ma face. Et aussitôt viendra à son saint Temple le Dominateur que vous cherchez, et l’Ange de l’Alliance que vous désirez.

    R/. Dans votre éclat, * Et votre beauté. Dans votre éclat.

    V/. Avancez, triomphez et régnez. * Dans votre beauté. Gloire au Père. Dans votre

    éclat.

    V/. Le Seigneur la protégera de son regard.

    R/. Dieu est au milieu d’elle; elle ne sera point ébranlée.

    Pour conclure, on dit l’Oraison Omnipotens, ci-après, à la Messe, page 58o.

 

    LA BÉNÉDICTION DES CIERGES.

 

    Après l’Office de Tierce, l’Église pratique, en ce jour, la bénédiction solennelle des Cierges, que l’on compte pour une des trois principales qui ont lieu dans le cours de l’année : les deux autres sont celle des Cendres et celle des Rameaux. L’intention de cette cérémonie se rapporte au jour même de la Purification de la sainte Vierge; en sorte que si l’un des Dimanches de Septuagésime, de Sexagésime, ou de Quinquagésime, tombe le deux février, la fête est remise au lendemain ; mais la bénédiction des Cierges, et la Procession qui en est le complément, demeurent fixes au deux février.

    Afin de réunir sous un même rite les trois grandes Bénédictions dont nous parlons, l’Église a ordonné, pour celle des Cierges, l’usage de la même couleur violette qu’elle emploie dans la bénédiction des Cendres et dans celle des Rameaux ; en sorte que cette solennelle fonction, qui sert à marquer d’une manière inviolable le jour auquel s’est accomplie la Purification de Marie, doit s’exécuter tous les ans, le deux février, sans qu’il soit dérogé à la couleur prescrite pour les trois Dimanches dont nous venons de parler.

    L’origine de cette cérémonie est assez difficile à assigner d’une manière précise. Selon Baronius, Thomassin, Baillet, etc., elle aurait été instituée, vers la fin du V° siècle, par le Pape saint Gélase, pour donner un sens chrétien aux restes de l’antique fête des Lupercales, dont le peuple de Rome avait encore retenu quelques usages superstitieux. Il est du moins certain que saint Gélase abolit, à cette époque, les derniers vestiges de la fête des Lupercales qui, comme l’on sait, était célébrée au mois de février, dans les siècles du paganisme. Innocent III, dans un de ses Sermons sur la fête de la Purification, enseigne que l’attribution de la cérémonie des Cierges au deux février est due à la sagesse des Pontifes romains, lesquels auraient appliqué au culte de la sainte Vierge les restes d’un usage religieux des anciens Romains, qui allumaient des flambeaux en mémoire des torches à la lueur desquelles Cérès avait, selon la fable, parcouru les sommets de l’Etna, cherchant sa fille Proserpine enlevée par Pluton ; mais on ne trouve pas de fête en l’honneur de Cérès, au mois de février, sur le Calendrier des anciens Romains. Il nous semble donc plus exact d’adopter le sentiment de D. Hugues Ménard, Rocca, Henschenius et Benoît XIV, qui tiennent que la fête antique connue en février sous le nom d’Amburbalia, et dans laquelle les païens parcouraient la ville en portant des flambeaux, a donné occasion aux Souverains Pontifes de lui substituer un rite chrétien qu’ils ont uni à la célébration de la fête dans laquelle le Christ, Lumière du monde, est présenté au Temple par la Vierge-mère.

    Le mystère de cette cérémonie a été fréquemment expliqué par les liturgistes depuis le VII° siècle. Selon saint Ives de Chartres , dans son deuxième Sermon sur la fête d’aujourd’hui, la cire des cierges, formée du suc des fleurs par les abeilles, que l’antiquité a toujours considérées comme un type de la virginité, signifie la chair virginale du divin Enfant, lequel n’a point altéré, dans sa conception ni dans sa naissance, l’intégrité de Marie. Dans la flamme du cierge, le saint Évêque nous apprend à voir le symbole du Christ qui est     venu illuminer nos ténèbres. Saint Anselme, dans ses Enarrations sur saint Luc, développant le même mystère, nous dit qu’il y a trois choses à considérer dans le Cierge : la cire, la mèche et la flamme. La cire, dit-il, ouvrage de l’abeille virginale, est la chair du Christ ; la mèche, qui est intérieure, est l’âme ; la flamme, qui brille en la partie supérieure, est la divinité.

    Autrefois, les fidèles s’empressaient d’apporter eux-mêmes des cierges à l’Église, le jour de la Purification, afin qu’ils fussent bénis avec ceux que les prêtres et les ministres portent à la Procession ; cet usage est encore observé en beaucoup de lieux. Il est à désirer que les Pasteurs des âmes recommandent fortement cette coutume, et qu’ils la rétablissent ou la soutiennent partout où il est besoin. Tant d’efforts que l’on a faits pour ruiner, ou du moins pour appauvrir le culte extérieur, ont amené insensiblement le plus triste affaiblissement du sentiment religieux, dont l’Église possède seule la source dans la Liturgie. Il est nécessaire aussi que les fidèles sachent que les cierges bénis au jour de la Chandeleur, car tel est le nom populaire de la fête de la Purification, emprunté à la cérémonie même dont nous parlons ; que ces cierges, disons-nous, sont bénis, non seulement pour servir à la Procession, mais encore pour l’usage des chrétiens qui, en les gardant avec respect dans leurs maisons, en les portant avec eux, tant sur la terre que sur les eaux, comme dit l’Église, attirent des bénédictions particulières du ciel. On doit allumer aussi ces cierges de la Chandeleur auprès du lit des mourants, comme un souvenir de l’immortalité que le Christ nous a méritée, et comme un signe de la protection de Marie.

    Tout étant préparé, le prêtre commence la cérémonie de la Bénédiction des Cierges.

V. Dominus vobiscum.

R. Et cum spiritu tuo.

OREMUS.
Domine sancte, Pater omnipotens, aeterne Deus, qui omnia ex nihilo creasti, et jussu tuo per opera apum hunc liquorem ad perfectionem cerei pervenire fecisti; et qui hodierna die petitionem justi Simeonis implesti: te humiliter deprecamur, ut has candelas ad usus hominum, et sanitatem corporum et animarum, sive in terra, sive in aquis, per invocationem tui sancti Nominis, et per intercessionem beatae Mariae semper Virginis, cujus hodie festa devote celebrantur, et per preces omnium Sanctorum tuorum, benedicare et sanctificare digneris; et hujus plebis tuae, quae illas honorifice in manibus desiderat portare, teque cantando laudare, exaudias voces de coelo sancto tuo, et de sede Majestatis tuae; et propitius sis omnibus clamantibus ad te, quos redemisti pretioso sanguine Filii tui, qui tecum vivit et regnat in unitate Spiritus Sancti, Deus, per omnia saecula saeculorum. R. Amen.

 

    V/. Le Seigneur soit avec vous ;

    R/. Et avec votre esprit.

    PRIONS.    

    Seigneur saint, Père tout-puissant. Dieu éternel, qui avez créé toutes choses du néant, et avez ordonné que la cire confectionnée par les abeilles devînt propre à former les cierges, et qui, aujourd’hui, avez accordé la demande du juste Siméon: nous vous prions humblement de daigner bénir et sanctifier, par l’invocation de votre saint Nom, et par l’intercession de la bienheureuse Marie toujours Vierge, dont nous célébrons dévotement la fête, et par les prières de tous vos Saints, ces cierges, pour l’usage des hommes, et pour la santé des corps et des âmes, soit sur la terre, soit sur les eaux; exaucez du ciel, votre sanctuaire, et du trône de votre Majesté, les voix de votre peuple ici présent, qui désire les porter honorablement dans ses mains, et vous louer par ses chants ; enfin soyez propice à tous ceux qui vous implorent, puisque vous les avez rachetés par le précieux sang de votre Fils qui, étant Dieu, vit et règne avec vous, en l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

 

OREMUS.
Omnipotens, sempiterne Deus, qui, hodierna die, Unigenitum tuum, ulnis sancti Simeonis in Templo sancto tuo suscipiendum praesentasti: tuam supplices deprecamur clementiam, ut has candelas, quas nos famuli tui, in tui Nominis magnificentiam suscipientes, gestare cupimus luce accensas, benedicere et sanctificare, atque lumine supernae benedictionis accendere digneris; quatenus eas tibi Domino nostro offerendo, digni et sancto igne dulcissimae charitatis tuae succensi, in Templo sancto gloriae tuae repraesentari mereamur. Per eumdem Christum Dominum nostrum. R. Amen.

 

    PRIONS.

    Dieu tout-puissant et éternel, qui avez voulu que votre Fils unique, présenté aujourd’hui dans votre Temple, fût reçu sur les bras de saint Siméon : nous supplions votre clémence de bénir, de sanctifier, et d’allumer au feu de la céleste bénédiction, ces cierges que nous, vos serviteurs, désirons porter allumés, après les avoir reçus pour la gloire de votre saint Nom ; afin que, les offrant à vous, notre Dieu et Seigneur, rendus dignes et enflammés du feu sacré de votre très douce charité, nous méritions d’être présentés dans le Temple saint de votre gloire. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

OREMUS.
Domine Jesu Christi, lux vera, quae illuminas omnem hominem venientem in hunc mundum: effunde benedictionem tuam super hos cereos, et sanctifica eos lumine gratiae tuae; et concede propitius, ut sicut haec luminaria, igne visibili accensa, nocturnas depellunt tenebras, ita corda nostra invisibili igne, id est Sancti Spiritus splendore illustrata, omnium vitiorum caecitate careant: ut purgato mentis oculo, ea cernere possimus quae tibi sunt placita, et nos trio saluti utilia; quatenus post hujus saeculi caliginosa discrimina, ad lucem indeficientem pervenire mereamur. Per te, Christe Jesu, Salvator mundi, qui in Trinitate perfecta vivis et regnas Deus, per omnia saecula saeculorum. R. Amen.

 

    PRIONS.

    Seigneur Jésus-Christ, vraie lumière qui illuminez tout homme venant en ce monde, répandez votre bénédiction sur ces cierges, et sanctifiez-les de la lumière de votre grâce ; et de même que ces luminaires, allumés à un feu visible, chassent les ténèbres, daignez faire que nos cœurs, illuminés d’un feu invisible, c’est-à-dire de la splendeur du Saint-Esprit, soient délivrés de l’aveuglement de tous les vices, afin que l’œil de notre âme étant purifié, nous puissions voir les choses qui vous sont agréables et utiles à notre salut, et mériter, après les ombres et les dangers de ce siècle, d’arriver à Ta lumière qui ne s’éteint jamais: par vous, ô Jésus-Christ, Sauveur du monde, qui, dans la Trinité parfaite, vivez et régnez Dieu, dans tous les siècles des siècles. Amen.

 

OREMUS.
Omnipotens sempiterne Deus, qui per Moysen famulum tuum, purissimum olei liquorem ad luminaria ante conspectum tuum jugiter concinnanda praeparari jussisti: benedictionis tuae gratiam super hos cereos benignus infunde, quatenus sic administrent lumen exterius ut, te donante, lumen Spiritus tui nostris non desit mentibus interius. Per Dominum nostrum Jesum Christum Filium tuum, qui tecum vivit et regnat in unitate ejusdem Spiritus Sancti, Deus, per omnia saecula saeculorum. R. Amen.

 

    PRIONS.

    Dieu tout-puissant et éternel, qui avez fait préparer par Moïse, votre serviteur,une très pure liqueur d’huile pour fournir au luminaire qui devait brûler continuellement devant votre Majesté : daignez répandre la grâce de votre bénédiction sur ces cierges, afin que pendant qu’ils nous donneront la lumière extérieure, la lumière de votre Esprit soit octroyée par vous intérieurement à notre âme. Par notre Seigneur Jésus-Christ, votre Fils, qui, étant Dieu, vit et règne avec vous en l’unité du même Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

 

    OREMUS.
Domine Jesu Christe, qui hodierna die, in nostrae carnis substantia, inter homines apparens, a parentibus in Templo es praesentatus; quem Simeon venerabilis senex, lumine Spiritus tui irradiatus, agnovit, suscepit, et benedixit: praesta propitius, ut ejusdem Spiritus Sancti gratia illuminati, atque edocti, te veraciter agnoscamus et fideliter diligamus. Qui cum Deo Patre, in unitate ejusdem Spiritus sancti, vivis et regnas, Deus, per omnia saecula saeculorum. R. Amen.

 

    PRIONS.

    Seigneur Jésus-Christ, qui, apparaissant aujourd’hui au milieu des hommes, dans la substance de notre chair, avez été présenté au Temple par vos parents ; vous, que le vénérable vieillard Siméon,tout rayonnant de la lumière de votre Esprit, a reconnu, a reçu et a béni : faites que nous aussi, illuminés et instruits par la lumière du même Saint-Esprit, nous vous reconnaissions avec vérité, et vous aimions avec fidélité : vous qui , étant Dieu, vivez et régnez avec Dieu le Père, en unité du même Saint-Esprit , dans tous les siècles des siècles. Amen.

 

    Après ces Oraisons, le Célébrant asperge d’eau bénite et encense les Cierges ; on procède ensuite à leur distribution. A ce moment, l’Église, émue à la vue des symboles glorieux qui lui rappellent les caractères de l’Emmanuel, s’unit aux transports du vieillard Siméon, qui, tenant en ses bras l’Enfant de la Vierge, le proclama la Lumière des nations. Elle emprunte son beau Cantique, répétant après chaque Verset une Antienne formée des dernières paroles dont il se compose.

Ant. Lumen ad revelationem gentium, et gloriam plebis tuae Israel.

Ant. Il sera la Lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple d’Israël.

    CANTIQUE DE SIMÉON.

Nunc dimittis servum tuum, Domine: * secundum verbum tuum in pace.

Ant. Lumen ad revelationem gentium, et gloriam plebis tuae Israel.

Quia viderunt oculi mei: * Salutare tuum.

Ant. Lumen ad revelationem gentium, et gloriam plebis tuae Israel.

Quod parasti: * ante faciem omnium populorum.

Ant. Lumen ad revelationem gentium, et gloriam plebis tuae Israel.

Gloria Patri et Filio, * et Spiritui Sancto.

Ant. Lumen ad revelationem gentium, et gloriam plebis tuae Israel.

Sicut erat in principio, et nunc et semper, * et in saecula saeculorum. Amen.

Ant. Lumen ad revelationem gentium, et gloriam plebis tuae Israel.

 

    C’est maintenant, Seigneur, que vous laisserez aller en paix votre serviteur, selon votre parole.

    Ant. Il sera la Lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple d’Israël.

    Parce que mes yeux ont vu votre Salut.

    Ant. Il sera la Lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple d’Israël.

    Que vous avez destiné à être exposé aux regards de tous les peuples.

    Ant. Il sera la Lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple d’Israël.

    Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit.

    Ant. Il sera la Lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple d’Israël.

    Comme il était au commencement, et maintenant, et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.

    Ant. Il sera la Lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple d’Israël.

    La bénédiction et la distribution des Cierges se terminent par l’Oraison suivante :

OREMUS

Exaudi, quaesumus, Domine, plebem tuam: et quae extrinsecus annua tribuis devotione venerari, interius assequi gratiae tuae luce concede. Per Christum Dominum nostrum. Amen.

    PRIONS

    DAIGNEZ exaucer votre peuple Seigneur, et opérer intérieurement dans nos âmes, par la Lumière de votre grâce, les mystères que vous accordez a notre piété de célébrer extérieurement, chaque année. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

    LA PROCESSION DES CIERGES.

    Remplie d’allégresse, illuminée de ces feux mystérieux, entraînée, comme Siméon, par le mouvement de l’Esprit-Saint, la sainte Église se met en marche pour aller à la rencontre de l’Emmanuel . C’est cette rencontre sublime que l’Église Grecque, dans sa Liturgie, désigne sous le nom d’Hypapante, et dont elle a fait l’appellation de la fête d’aujourd’hui. L’Église veut imiter la merveilleuse procession qui eut lieu en ce moment même dans le Temple de Jérusalem, et que saint Bernard célèbre ainsi, dans son premier Sermon pour la Fête de la Purification de Notre-Dame :

    « Aujourd’hui la Vierge-mère introduit le Seigneur du Temple dans le Temple du Seigneur ; Joseph présente au Seigneur, non un fils qui soit le sien, mais le Fils bien-aimé du Seigneur, dans lequel il a mis ses complaisances. Le juste reconnaît Celui qu’il attendait; la veuve-Anne l’exalte dans ses louanges. Ces quatre personnes ont célébré pour la première fois la Procession d’aujourd’hui, qui, dans la suite, devait être solennisée dans l’allégresse de la terre entière, en tous lieux, et par toutes les nations. Ne nous a étonnons pas que cette Procession ait été si petite; car Celui qu’on y recevait s’était fait petit. Aucun pécheur n’y parut: tous étaient justes, saints et parfaits. »

    Marchons néanmoins sur leurs traces. Allons au-devant de l’Époux, comme les Vierges sages, portant dans nos mains des lampes allumées au feu de la charité. Souvenons-nous du conseil que nous donne le Sauveur lui-même : « Que vos reins soient ceints comme ceux des voyageurs ; tenez dans vos mains des flambeaux allumés et soyez semblables à ceux qui attendent leur Seigneur. » (Luc. XII, 35). Conduits par la foi, éclairés par l’amour, nous le rencontrerons, nous le reconnaîtrons, et il se donnera à nous.

    La sainte Église ouvre les chants de cette Procession par l’Antienne suivante, qui se trouve mot à mot dans la Liturgie Grecque, en cette même Fête :

Ant. Adorna thalamum taum, Sion, et suscipe Regem Christum: amplectere Mariam, quae est coelestis porta; ipsa enim portat Regem gloriae novi luminis; subsistit Virgo, adducens manibus Filium ante luciferum genitum; quem accipiens Simeon in ulnas suas, praedicavit populis Dominum eum esse vitae et mortis et Salvatorem mundi.

 

    Ant. Décore ta chambre nuptiale, ô Sion ! et reçois le Christ Roi : accueille avec amour Marie, qui est la porte du ciel ; car elle tient dans ses bras le Roi de gloire, Celui qui est la Lumière nouvelle. La Vierge s’arrête, présentant son Fils engendré avant l’aurore ; Siméon le reçoit dans ses bras, et annonce aux peuples qu’il est le maître de la vie et de la mort, et le Sauveur du monde.

    On ajoute l’Antienne suivante, tirée de l’Évangile, et dans laquelle est racontée la mystérieuse rencontre du vieillard Siméon :

Ant. Responsum accepit Simeon a Spiritu Sancto, non visurum se mortem, nisi videret Christum Domini; et cum inducerent Puerum in Templum, accepit eum in ulnas suas, et benedixit Deum, et dixit: Nunc dimittis servum tuum, Domine, in pace.

V. Cum inducerent puerum Jesum parentes ejus ut facerent secundum consuetudinem Legis pro eo, ipse accepit eum in ulnas suas.

 

    Ant. Siméon avait appris de l’Esprit-Saint qu’il ne mourrait pas sans voir le Christ du Seigneur ; et au moment où l’Enfant était introduit dans le Temple, il le prit dans ses bras, et bénissant Dieu, il dit : C’est maintenant, Seigneur, que vous laisserez aller en paix votre serviteur.

    V/. Comme les parents de Jésus le présentaient, pour remplir à son égard la coutume de la Loi, il le prit dans ses bras.

    En rentrant dans l’Église, le chœur chante le Répons suivant:

R. Obtulerunt pro eo Domino par turturum, aut duos pullos columbarum: * Sicut scriptum est in Lege Domini.

V. Postquam impleti sunt dies purgationis Mariae, secundum legem Moysi, tulerunt Jesum in Jerusalem, ut sisterent eum Domino. * Sicut scriptum est in Lege Domini. Gloria Patri. * Sicut scriptum est in Lege Domini.

 

    R/. Ils offrirent pour lui au Seigneur deux tourterelles, ou deux petits de colombes : * Selon qu’il est écrit dans la Loi du Seigneur.

    V/. Les jours de la Purification de Marie étant remplis, selon la loi de Moïse, ils le portèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur : * Selon qu’il est écrit dans la Loi du Seigneur. Gloire au Père. * Selon qu’il est écrit.

 

    La Procession étant terminée, le Célébrant et les ministres déposent les ornements violets, et en revêtent de blancs pour la Messe solennelle de la Purification de Notre-Dame. Si cependant on était à l’un des trois Dimanches de Septuagésime, de Sexagésime ou de Quinquagésime, la Messe de la fête serait, comme nous l’avons dit, remise au lendemain.

    

    A LA MESSE.

    Dans l’Introït, l’Église chante la gloire du Temple visité aujourd’hui par l’Emmanuel. Aujourd’hui, le Seigneur est grand dans la Cité de David, sur la montagne de Sion. Siméon, figure du genre humain, reçoit dans ses bras Celui qui est la miséricorde que Dieu nous envoie. de

 

    INTROÏT.

Suscepimus, Deus, misericordiam tuam in medio Templi tui: secundum Nomen tuum, Deus, ita et laus tua in fines terrae: justitia plena est dextera tua.
Ps. Magnus Dominus et laudabilis nimis, in civitate Dei nostri, in monte sancto ejus. V. Gloria Patri. Suscepimus.

 

    Nous avons reçu, ô Dieu, votre miséricorde, au milieu de votre Temple. Comme votre Nom, ô Dieu ! ainsi votre gloire s’étend jusqu’aux extrémités de la terre : votre droite est pleine de justice.

    Ps. Le Seigneur est grand et digne de toute louange, en la Cité de notre Dieu, sur sa Montagne sainte. Gloire au Père. Nous avons reçu.

    Dans la Collecte, l’Église demande pour ses enfants la grâce d’être présentés eux-mêmes au Seigneur, comme l’a été l’Emmanuel; mais, afin qu’ils soient reçus favorablement par sa Majesté toute sainte, elle implore pour eux la pureté du cœur.

    COLLECTE.

Omnipotens sempiterne Deus Majestatem tuam supplices exoramus ut, sicut unigenitus Filius tuus, hodierna die, cum nostrae carnis substantia in Templo est praesentatus, ita nos facias purificatis tibi mentibus praesentari. Per eumdem.

    Dieu tout-puissant et éternel, faites, nous vous en supplions humblement, que comme votre Fils unique a été présenté aujourd’hui dans le Temple, avec la substance de notre chair, nous vous soyons aussi présentes avec la pureté de l’âme. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

    ÉPÎTRE.

Lectio Malachiae Prophetae. Cap. III.

    Haec dicit Dominus Deus: Ecce ego mitto Angelum meum et praeparabit viam ante faciem meam. Et statim veniet ad Templum suum Dominator quem vos quaeritis, et Angelus testamenti quem vos vultis. Ecce venit, dicit Dominus exercituum; et quis potent cogitare diem adventus ejus? et quis stabit ad videndum eum? Ipse enim quasi ignis conflans, et quasi herba fullonum; et sedebit conflans, et emundans argentum, et purgabit filios Levi, et colabit eos quasi aurum et quasi argentum: et erunt Domino offerentes sacrificia in justitia. Et placebit Domino sacrificium Juda et Jerusalem, sicut dies saeculi et sicut anni antiqui, dicit Dominus omnipotens.

 

    Lecture du Prophète Malachie. CHAP. III.

    Le Seigneur Dieu dit : Voici que j’envoie mon Ange ; et il préparera la voie devant ma face : et aussitôt viendra à son Temple le Dominateur que vous cherchez, et l’Ange de l’Alliance que vous désirez. Voici qu’il vient, dit le Seigneur des armées : et qui pourra seulement penser au jour de son avènement ; ou qui pourra en soutenir la vue? Car il sera comme le feu qui purifie les métaux, et comme l’herbe dont les foulons se servent. Il s’asseyera comme un homme qui fait fondre et qui épure l’argent, et il purifiera les enfants de Lévi, et il les rendra purs comme l’or et l’argent qui ont passé par le feu, et ils offriront des sacrifices au Seigneur dans la justice. Et le sacrifice de Juda et de Jérusalem sera agréable au Seigneur, comme l’ont été ceux des siècles passés et des années anciennes. Ainsi parle le Seigneur tout-puissant.

 

    Tous les Mystères de l’Homme-Dieu ont pour objet la purification de nos cœurs. Il envoie son Ange, son Précurseur, devant sa face, pour préparer la voie ; et Jean nous criait du fond du désert : Abaissez les collines, comblez les vallées. Il vient enfin lui-même, l’Ange, l’Envoyé par excellence, sceller l’alliance avec nous ; il vient à son Temple ; et ce temple est notre cœur. Mais il est semblable à un feu ardent qui fond et épure les métaux. Il veut nous renouveler, en nous rendant purs, afin que nous devenions dignes de lui être offerts, et d’être offerts avec lui, dans un Sacrifice parfait. Nous ne devons donc pas nous contenter d’admirer de si hautes merveilles, mais comprendre qu’elles ne nous sont montrées que pour opérer en nous la destruction de l’homme ancien, et la création de l’homme nouveau. Nous avons dû naître avec Jésus-Christ ; cette nouvelle naissance est déjà à son quarantième jour. Aujourd’hui il nous faut être présentés avec lui par Marie, qui est aussi notre Mère, à la Majesté divine. L’instant du Sacrifice approche; préparons une dernière fois nos âmes.

    Dans le Graduel, l’Église célèbre de nouveau la Miséricorde qui a apparu dans le Temple de Jérusalem, et qui va bientôt se manifester avec plus de plénitude encore dans l’offrande du grand Sacrifice.

    GRADUEL.

Suscepimus. Deus, misericordiam tuam in medio Templi tui: secundum nomen tuum, Deus, ita et laus tua in fines terrae.
V. Sicut audivimus, ita et vidimus in civitate Dem nostrae, in monte sancto ejus.

Alleluia, alleluia.
V. Senex Puerum portabat: Puer autem senem regebat.
Alleluia.

 

    Nous avons reçu, ô Dieu ! votre miséricorde, au milieu de votre Temple; comme votre Nom, ô Dieu! ainsi votre gloire s’étend jusqu’aux extrémités de la

    terre.

    V/. Ce qui nous a été annoncé, nous l’avons vu dans la Cité de notre Dieu, sur sa Montagne sainte. Alleluia, alleluia.

    V/. Le vieillard portait l’Enfant ; mais l’Enfant conduisait le vieillard. Alleluia.

    Si l’on est déjà dans le temps de la Septuagésime, l’Église chante, en place de l’Alleluia, le Trait suivant composé tout entier des paroles du vieillard Siméon.

    TRAIT.

Nunc dimittis servum tuum, Domine, secundum verbum tuum in pace.
V. Qua viderunt oculi mei Salutare tuum.
V. Quod parasti ante faciem omnium populorum.
V. Lumen ad revelationem gentium, et gloriam plebis tuae Israel.

 

    C’est maintenant, Seigneur, que vous laisserez aller en paix votre serviteur, selon votre parole ;

    V/. Parce que mes yeux ont vu votre Salut,

    V/. Que vous avez destiné à être exposé aux regards de tous les peuples,

    V/. Pour être la Lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple d’Israël.

    ÉVANGILE.

Sequentia sancti Evangelii secundum Lucam. Cap. II.

    In illo tempore: Postquam impleti sunt dies purgationis Mariae, secundum legem Moysi, tulerunt Jesum in Jerusalem, ut sisterent eum Domino, sicut scriptum est in Lege Domini : Quia omne masculinum adaperiens vulvam, sanctum Domino vocabitur. Et ut darent hostiam, secundum quod dictum est in Lege Domini, par turturum, aut duos pullos columbarum. Et ecce homo erat in Jerusalem, cui nomen Simeon: et homo iste justus et timoratus, exspectans consolationem Israel; et Spiritus Sanctus erat in eo. Et responsum acceperat a Spiritu Sancto, non visurum se mortem nisi prius videret Christum Domini. Et venit in Spiritu in Templum. Et cum inducerent puerum Jesum parentes ejus, ut facerent secundum consuetudinem Legis pro eo: et ipse accepit eum in ulnas suas, et benedixit Deum, et dixit: Nunc dimittis servum tuum, Domine, secundum verbum tuum in pace; quia viderunt oculi mei Salutare tuum, quod parasti ante faciem omnium populorum, lumen ad revelationem gentium, et gloriam plebis tuae Israel.

 

    La suite du saint Évangile selon saint Luc. CHAP. II.

    En ce temps-là, quand les jours de la Purification de Marie, selon la Loi de Moïse, furent accomplis, ils portèrent Jésus à Jérusalem, pour le présenter au Seigneur, comme il est écrit dans la Loi du Seigneur : Tout mâle premier-né sera consacré au Seigneur ; et pour offrir en sacrifice, comme l’ordonne la Loi du Seigneur, deux tourterelles, ou deux petits de colombes. Or, il y avait à Jérusalem un homme appelé Siméon;et cet homme juste et craignant Dieu attendait la consolation d’Israël ; et le Saint-Esprit était en lui. Et il lui avait été révélé par le Saint-Esprit qu’il ne verrait point la mort sans voir auparavant le Christ du Seigneur. Et par un mouvement de l’Esprit, il vint au Temple. Et comme les parents de Jésus l’y apportaient, afin d’accomplir pour l’Enfant ce qui était en usage selon la Loi, Siméon le prit dans ses bras, et il bénit Dieu, et il dit : « C’est maintenant, Seigneur,que vous laisserez aller en paix votre serviteur, selon votre parole ; parce que mes yeux ont vu le Sauveur que vous avez destiné à être exposé aux regards de tous les peuples, pour être la Lumière qui éclairera les nations, et la gloire de votre peuple d’Israël.»

 

    L’esprit divin nous a conduits au Temple comme Siméon; et nous y contemplons en ce moment la Vierge-mère, présentant à l’autel le Fils de Dieu et le sien. Nous admirons cette fidélité à la Loi dans le Fils et dans la Mère, et nous sentons au fond de nos cœurs le désir d’être présentés à notre tour au grand Dieu qui acceptera notre hommage, comme il a reçu celui de son Fils. Hâtons-nous donc de mettre nos sentiments en rapport avec ceux du Cœur de Jésus, avec ceux qui s’élèvent du Cœur de Marie. Le salut du monde a fait un pas dans cette grande journée; que l’œuvre de notre sanctification avance donc aussi. Désormais, le mystère du Dieu Enfant ne nous sera plus offert par l’Église comme l’objet spécial de notre religion; la douce quarantaine de Noël touche à son terme ; il nous faut suivre maintenant l’Emmanuel dans ses luttes contre nos ennemis. Attachons-nous à ses pas; courons à sa suite comme Siméon, et marchons sans relâche sur les traces de Celui qui est notre Lumière ; aimons cette Lumière, et obtenons par notre fidélité empressée qu’elle luise toujours sur nous.

    Pendant l’Offrande, la sainte Église célèbre la grâce que le Seigneur a mise sur les lèvres de Marie, et les faveurs répandues sur celle que l’Ange a appelée Bénie entre toutes les femmes.

    OFFERTOIRE.

Diffusa est gratia in labiis tuis; propterea benedixit te Deus in aeternum, et in saeculum saeculi.

    La grâce est répandue sur vos lèvres ; c’est pourquoi Dieu vous a bénie pour 1 éternité, et pour les siècles des siècles.

    SECRETE.

Exaudi, Domine, preces nostras: et ut digna sint munera, quae oculis tuae Majestatis offerimus, subsidium nobis tuae pietatis impende. Per Dominum.

    Exaucez nos prières, Seigneur ; et afin que les dons que nous offrons soient dignes des regards de votre Majesté, accordez-nous le secours de votre miséricorde. Par Jésus-Christ notre Seigneur.

 

    En distribuant le Pain de vie, le fruit de Bethléhem qui a été présenté sur l’autel, et a racheté toutes nos iniquités, la sainte Église rappelle encore aux fidèles les sentiments du pieux vieillard. Mais, dans le Mystère d’amour, nous ne recevons pas seulement entre nos bras, comme Siméon, Celui qui est la consolation d’Israël; c’est notre cœur même qu’il visite, et dans lequel il vient prendre son habitation.

    COMMUNION.

Responsum accepit Simeon a Spiritu Sancto, non visurum se mortem, nisi videret Christum Domini.

    Il avait été révélé à Siméon par le Saint-Esprit, qu’il ne mourrait point avant d’avoir vu le Christ du Seigneur.

 

    Demandons avec l’Église, dans la Postcommunion, que le remède céleste de notre régénération ne produise pas seulement un secours passager dans nos âmes, mais que, par notre fidélité, ses fruits s’étendent jusqu’à la vie éternelle.

    POSTCOMMUNION.

Quaesumus, Domine Deus noster, ut sacrosancta mysteria, quae pro reparationis nostrae munimine contulisti, intercedente beata Maria semper Virgine, et praesens nobis remedium esse facias et futurum. Per Dominum.

    Nous vous supplions, Seigneur notre Dieu, de faire que ces saints et sacrés Mystères que vous nous avez donnés pour notre défense et notre régénération, nous soient, par l’intercession de la bienheureuse Marie toujours Vierge, un remède salutaire pour le présent et pour l’avenir. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

    

    A SEXTE.

    L’Hymne et les trois Psaumes dont se compose l’Office de Sexte se trouvent ci-dessus, pages 33-35.

Ant. Accipiens Simeon Puerum in manibus, gratias agens, benedixit Dominum.

Ant. Siméon, prenant l’Enfant dans ses bras, rendit grâces et bénit le Seigneur.

    CAPITULE. (Malach. III.)

Ecce veniet, dicit Dominus exercituum: et quis poterit cogitare diem adventus ejus, et quis stabit ad videndum eum? Ipse enim quasi ignis conflans, et quasi herba fullonum.

R. br. Adjuvabit eam * Deus vultu suo. Adjuvabit.

V. Deus in medio ejus, non commovebitur. * Deus vultu suo. Gloria. Adjuvabit eam.

V. Elegit eam Deus et praeelegit eam.

R. In tabernaculo suo habitare facit eam.

 

    Le voici qui vient, dit le Seigneur des armées ; et qui pourra seulement penser au jour de son avènement? Qui pourra en soutenir la vue ? car il sera comme le feu qui purifie les métaux, et comme l’herbe dont se servent les foulons.

    R/. br. Il la soutiendra * De son regard divin. Il la soutiendra.

    V/. Dieu est au milieu d’elle; elle ne sera point ébranlée. * De son regard divin. Gloire au Père, il la soutiendra.

    V/. Dieu l’a élue et l’a choisie d’avance ;

    R/. Il l’a fait habiter dans son tabernacle.

    Pour conclure, on dit l’Oraison Omnipotens, ci-dessus, à la Messe, page 274.

    

    A NONE.

    L’Hymne et les trois Psaumes dont se compose l’Office de None se trouvent ci-dessus, pages 36-38.

Ant. Obtulerunt pro eo Domino par turturum, aut duos pullos columbarum.

ANT. Ils offrirent pour lui au Seigneur deux tourterelles, ou deux petits de colombes.

    CAPITULE. (Malach. III.)

Et placebit Domino sacrificium Juda et Jerusalem, sicut dies saeculi, et sicut anni antiqui, dicit Dominus omnipotens.

R. br. Elegit eam Deus: * Et praeelegit eam. Elegit eam.

V. In tabernaculo suo habitare facit eam: * Et praeelegit eam. Gloria. Elegit.

V. Diffusa est gratia in labiis tuis.

R. Propterea benedixit te Deus in aeternum.

 

    Et le sacrifice de Juda et de Jérusalem sera agréable au Seigneur, comme l’ont été les sacrifices des siècles passés et des années antiques, dit le Seigneur tout-puissant.

    R/. br. Dieu l’a élue, * Et l’a choisie d’avance. Dieu l’a élue.

    V/. Il l’a fait habiter dans son tabernacle, * Et l’a choisie d’avance. Gloire au Père. Dieu l’a élue.

    V/. La grâce est répandue sur vos lèvres.

    R/. C’est pourquoi le Seigneur vous a bénie à jamais.

    Pour conclure, on dit l’Oraison Omnipotens, ci-dessus, à la Messe, page 274.

    

    AUX SECONDES VÊPRES.

    Les secondes Vêpres de la solennité se composent des Psaumes employés dans l’Office de la Sainte Vierge ; et on les chante sur des Antiennes tirées de l’Évangile. Nous avons déjà exposé ailleurs l’intention de l’Église, en appliquant à Marie les cinq Psaumes qui reparaissent dans toutes ses fêtes. L’Hymne est la même qu’aux premières Vêpres, l’Ave maris Stella, toujours chère à la piété des peuples, et douce au cœur de notre grande Reine. Nous chanterons le Magnificat, en union avec les sentiments dont elle était remplie, quand elle le chanta elle-même, par l’inspiration de l’Esprit-Saint.

1. Ant. Simeon justus et timoratus exspectabat redemptionem Israel, et Spiritus Sanctus erat in eo.

    1. Ant Siméon, juste et craignant Dieu, attendait la Rédemption d’Israël , et l’Esprit-Saint était en lui.

    Psaume CIX. Dixit Dominus, page 67.

2. Ant. Responsum accepit Simeon a Spiritu Sancto, non visurum se mortem, nisi videret Dominum.

    2. Ant. Siméon connu par l’Esprit-Saint qu’il ne mourrait point avant d’avoir vu le Seigneur.

    Psaume CXII. Laudate pueri, page 71.

3. Ant. Accipiens Simeon Puerum in manibus, gratias agens benedixit Dominum.

    3. Ant. Siméon, prenant l’enfant dans ses bras, rendit grâces et bénit le Seigneur.

    PSAUME CXXI.

Laetatus sum in his quae dicta sunt mihi: * In domum Domini ibimus.
Stantes erant pedes nostri: * in atriis tuis Jerusalem.
Jerusalem quae aedificatur ut civitas: * cujus participatio ejus in idipsum.
Illuc enim ascenderunt tribus, tribus Domini: * testimonium Israel ad confitendum Nomini Domini.
Quia illic sederunt sedes in judicio: * sedes super domum David.
Rogate quae ad pacem sunt Jerusalem: * et abundantia diligentibus te.
Fiat pax in virtute tua: * et abundantia in turribus tuis.
Propter fratres meos et proximos meos: * loquebar pacem de te.
Propter domum Domini Dei nostri: * quaesivi bona tibi.

Ant. Accipiens Simeon Puerum in manibus, gratias agens benedixit Dominum.

Ant. Lumen ad revelationem gentium, et gloriam plebis tuae Israel.

 

    Je me suis réjoui quand on m’a dit : Nous irons vers Marie, la maison du Seigneur.

    Nos pieds se sont fixés dans tes parvis, ô Jérusalem ! notre cœur dans votre amour, ô Marie !

    Marie, s Je emblable à Jérusalem, est bâtie comme une cité : tous ceux qui habitent dans son amour, sont unis et liés ensemble.

    C’est en elle que se sont donné rendez-vous les tribus du Seigneur, selon l’ordre qu’il en a donné à Israël, pour y louer le Nom du Seigneur.

    Là, sont dressés les sièges de la justice, les trônes de la maison de David ; et Marie est la fille des Rois.

    Demandez à Dieu , par Marie, la paix pour Jérusalem; que tous les biens soient pour ceux qui t’aiment, ô Église !

    Voix de Marie : Que la paix règne sur tes remparts, ô nouvelle Sion ! et l’abondance dans tes forteresses.

    Moi fille d’Israël, je prononce sur toi des paroles de paix, à cause de mes frères et de mes amis qui sont au milieu de toi.

    Parce que tu es la maison du Seigneur notre Dieu, j’ai appelé sur toi tous les biens.

    Ant. Siméon , prenant l’Enfant dans ses bras, rendit grâces et bénit le Seigneur.

Ant. Il sera la Lumière pour éclairer les Gentils, et la gloire de votre peuple d’Israël.

    PSAUME CXXVI.

Nisi Dominus aedificaverit domum: * in vanum laboraverunt qui aedificant eam.
Nisi Dominus custodierit civitatem: * frustra vigilat qui custodit eam.
Vanum est vobis ante lucem surgere: * surgite post quam sederitis, qui manducatis panem doloris.
Cum dederit dilectis suis somnum; * ecce haereditas Domini, filii: merces, fructus ventris.
Sicut sagittae in manu potentis: * ita filii excussorum.
Beatus vir, qui implevit desiderium suum ex ipsis: * non confundetur cum loquetur inimicis suis in porta.

Ant. Lumen ad revelationem gentium, et gloriam plebis tuae Israel.

Ant. Obtulerunt pro eo Domino par turturum, aut duos pullos columbarum.

 

    Si le Seigneur ne bâtit la maison, en vain travaillent ceux qui la bâtissent.

    Si le Seigneur ne garde la cité, inutilement veilleront ses gardiens.

    En vain vous vous lèverez avant le jour : levez-vous après le repos, vous qui mangez le pain de la douleur.

    Le Seigneur aura donné un sommeil tranquille à ceux qu’il aime : des fils, voilà l’héritage que le Seigneur leur destine; le fruit des entrailles, voilà leur récompense.

    Comme des flèches dans une main puissante, ainsi seront les fils de ceux que l’on opprime.

    Heureux l’homme qui en a rempli son carquois; il ne sera pas confondu, quand il parlera à ses ennemis aux portes de la ville.

    Ant. Il sera la Lumière pour éclairer les Gentils, et la gloire de votre peuple d’Israël.

    5. Ant. Ils offrirent pour lui au Seigneur deux tourterelles, ou deux petits de colombes.

    PSAUME CXLVII.

Lauda Jerusalem Dominum: • lauda Deum tuum Sion.

Quoniam confortavit seras portarum tuarum : benedixit filiis tuis in te.

Qui posuit fines tuos pacem : * et adipe frumenti satiat te.

Qui emittit eloquium suum terrae: velociter currit sermo ejus.

Qui dat nivem sicut lanam: * nebulam sicut cinerem spargit.

Mittit crystallum suam sicut buccellas; * ante faciem frigoris ejus quis sustinebit ?

Emittet verbum suum, et liquefaciet ea: * flabit spiritus ejus, et fluent aquae.

Qui annuntiat verbum suum Jacob : * justitias, et judicia sua Israel.

Non fecit taliter omni nationi: * et judicia sua non manifestavit eis.

ANT. Obtulerunt pro eo Domino par turturum, aut duos pullos columbarum.

 

    Marie, vraie Jérusalem, chantez le Seigneur : Marie, sainte Sion, chantez votre Dieu.

    C’est lui qui fortifie contre tout péché les serrures de vos portes ; il bénit les fils nés en votre sein.

    Il a placé la paix sur vos frontières ; il vous nourrit de la fleur du froment, Jésus le pain de vie.

    Il envoie par vous son Verbe à la terre ; sa parole parcourt le monde avec rapidité.

    Il donne la neige comme des flocons de laine ; il répand les frimas comme la poussière.

    Il envoie le cristal de la glace semblable à un pain léger : qui pourrait résister devant le froid que son souffle répand ?

    Mais bientôt il envoie son Verbe en Marie, et cette glace si dure se fond à sa chaleur : l’Esprit de Dieu souffle, et les eaux reprennent leur cours.

    Il a donné son Verbe à Jacob, sa loi et ses jugements à Israël.

    Jusqu’aux jours où nous sommes , il n’avait point traité de la sorte toutes les nations, et ne leur avait pas manifesté ses décrets.

    Ant. Ils offrirent pour lui au Seigneur deux tourterelles, ou deux petits de colombes.

 

    Le Capitule, l’Hymne et le Verset, ci-dessus, page 266.

    ANTIENNE DE Magnificat.

ANT. Hodie beata Virgo Maria puerum Jesum praesentavit in templo; et Simeon repletus Spiritu Sancto accepit eum in ulnas suas, et benedixit Deum in aeternum.

    Ant. Aujourd’hui , la bienheureuse Vierge Marie a présenté l’Enfant Jésus au Temple, et Siméon, rempli de l’Esprit-Saint, l’a pris dans ses ras, et il a béni Dieu à jamais.

    ORAISON.

Omnipotens, sempiterne Deus, Majestatem tuam supplices exoramus: ut sicut unigenitus Filius tuus hodierna die cum nostrae carnis substantia in Templo est praesentatus : ita nos facias purificatis tibi mentibus praesentari. Per eumdem.

 

    Dieu tout-puissant et éternel, faites, nous vous en supplions humblement, que comme votre Fils unique a été présenté aujourd’hui dans le Temple, avec la substance de notre chair, nous vous soyons aussi présentés avec la pureté de l’âme. Par le même Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

    Réunissons maintenant la voix des diverses Églises, pour célébrer le mystère d’aujourd’hui. Nous emprunterons d’abord au Bréviaire Mozarabe les cinq Oraisons suivantes, dans lesquelles l’Église Gothique d’Espagne présente à Dieu les sentiments que lui inspire l’exemple du saint vieillard Siméon.

    ORATIO.

Omnipotens Deus, Pater et Domine, largire credenti tuo populo pacem : ut in templo tuo videamus Salutare tuum ; quem Simeon justus ulnis suis accepit: ut, qui Lumen ad revelationem gentium exstitit, indultor criminum ipsemet credentium sentiatur. Amen.

    Dieu tout-puissant, Père et Seigneur , donnez la paix au peuple de vos croyants, afin que nous puissions voir votre Salut dans votre temple : ce Sauveur que le juste Siméon a reçu dans ses bras; faites que Celui qui a été la Lumière pour éclairer les Gentils, se tasse sentir comme Celui qui remet les péchés à ceux qui croient. Amen.

    ORATIO.

Tu es, Domine, salus, et tua est salus : hanc gaudemus in nobis largitam; hanc etiam usque in finem a te petimus largiendam : effunde, quaesumus, super populum tuum benedictionem tuam: ut privetur maledictiô poenae, et ditescat in nobis fructus justitiae. Amen.

    Vous êtes, salut, et Seigneur, le salut est à vous ; nous nous réjouissons de nous le voir octroyer; daignez nous le donner jusqu’à la fin ; répandez, s’il vous plaît, votre bénédiction sur votre peuple, afin que la malédiction de la peine disparaisse, et que la justice fructifie en nous abondamment. Amen.

    ORATIO.

Beatam, Domine, illam justi tui Simeonis vocem fac in nobis pari diligentia personare : ut quia vidimus et credimus Salutare tuum, in pace, cum jusseris, dimittamur : non quo a te dimissos fines vitae accipiamus; sed per te absolutos a debito, in fine pacem sempiternam possideamus. Amen.

    Faites retentir en nous, Seigneur, l’heureuse voix du juste Siméon, nous donnant une piété semblable à la sienne, en sorte que nous aussi qui avons vu votre Salut, et qui avons cru en lui, nous allions en paix, quand vous l’ordonnerez ; que nous ne soyons point renvoyés par vous à la fin de notre vie; mais plutôt que nous possédions, absous par vous de nos dettes, la paix éternelle à jamais. Amen.

    ORATIO.

Vidimus gloriam tuam, Domine, gloriam quasi Unigenitum deitate, primogenitum munere: illic unicum Patris, hic in fratribus primum : illic aequaliter subsistentem, et in sinu Patris manentem, hic socios non derelinquentem: largire ergo tuo fieri participes regno, quibus es propitiatus in mundo: quibusque advenisti prius redemptor, existe in futuro remunerator. Amen.

    Nous avons vu, Seigneur, votre gloire comme celle du Fils unique du Père, Fils unique en divinité, premier-né en grâces : au ciel Fils unique du Père, sur la terre le principal entre ses frères; au ciel une même substance avec le Père, sur la terre le premier de ses frères; au ciel égal en nature et habitant au sein du Père, sur la terre n’abandonnant point ceux auxquels il s’est fait semblable. Rendez donc participants de votre royaume ceux dont vous avez été la propitiation en ce monde; et soyez, au siècle à venir, le rémunérateur de ceux vers lesquels vous êtes venu d’abord comme rédempteur. Amen.

    ORATIO.

Deus, qui in expiatione parientium, par turturum, vel duos pullos tibi offerri praecipis columbarum; in vivam nos praepara hostiam, qui pro nobis ipse factus es hostia : ut qui legem implere venisti, non solvere, in nobis Evangelii gratiam digneris opulentius propagare. Amen.

    O Dieu, qui, pour la purification des mères, avez commandé qu’on vous offrit deux tourterelles ou deux petits de colombes, préparez-nous pour être une hostie vivante, vous qui vous êtes fait notre hostie ; vous qui êtes venu accomplir la Loi, et non la détruire, daignez développer en nous, dans toute sa richesse, la grâce de l’Évangile. Amen.

 

    L’antiquité liturgique a produit peu d’Hymnes sur la Purification de la Sainte Vierge. Nous donnerons la suivante, qui ne manque pas de grandeur, et qui est de saint Paulin, Patriarche d’Aquilée.

    HYMNE.

Postquam Puellae dies quadragesimus

Est adimpletus juxta Legem Domini

Maria Virgo Jesum sanctum puerum

Ulnis sacratis templi nunc in atriis

Tulit, tremendi Genitoris unicum.

Mater beata carnis sub velamine

Deum ferebat humeris castissimis.

Dulcia strictim basia sub labiis

Deique veri hominisque impresserat

Ori, jubente quo sunt cuncta condita.

Duos parentes tulerunt candidulos

Pullos columbae lacteolis plumulis,

Dedere in templo par pro eo turturum,

Legis veluti promulgabat sanctio,

Quales perustas consecrarent hostias.

Dei sacerdos humilis, mitissimus,

Erat in urbe justus, senex optimus,

Felix, beatus Simeon coelifluus,

Sanctoque plenus adfuit Spiramine

Sacra sub aula, nutu Dei concitus.

Hic namque dudum responsum susceperat,

Sancto docente Spiritu, quod vinculo

Mortis resolvi non possit de corpore,

Donec videret Christum vivens Domini,

Quem misit altis Genitor de soliis.

Suscepit ergo Puerum in manibus,

Egit superno Genitori gratias,

Ulnis retentans benedixit Dominum,

Amore plenus cordis cum dulcedine

Addens et alto sermone subintulit :

Dimitte tuum, Domine, nunc obsecro,

In pace servum, quia meis merui

Videre tuum Salutare visibus,

Quod praeparasti pietate unica

Ante tuorum populorum faciem.

Fulgensque lumen gentium in oculis.

Gloriam plebi Israeli germinis;

Positus hic est in ruinam scandali,

Et in salutem Jacob stirpis aureae,

Donec secreta cordium se pallient.

Ipsius ecce tuam, sancta Genitrix,

Transibit ictus gladii per animam.

Servabat alta mystica sub pectore

Maria, verba conferens alacriter,

Dictis supernis credula fideliter.

Gloria Patri Jesu magni nominis,

Et tibi, Nate Patris unigenite,

Deus, potestas, virtus super aethera :

Sancto per omne saeculum Paraclito

Laus infinita, honor et imperium.

Amen.

 

    Le quarantième jour de la jeune Mère étant arrivé, selon la Loi du Seigneur, Marie,cette Vierge, présenta au Temple, sur ses bras sacrés, le saint Enfant Jésus, Fils unique de la majesté du Père.

    L’heureuse Mère portait sur ses chastes épaules un Dieu couvert du voile de la chair; ses lèvres avaient imprimé de doux baisers sur le visage de ce Dieu, homme véritable, par l’ordre duquel tout fut créé.

    Les parents portèrent deux blanches et tendres colombes, au plumage pur comme le lait; ils offrirent pour lui au Temple deux tourterelles; elles furent consumées dans un sacrifice, comme le prescrivait la Loi.

    Un Prêtre de Dieu, homme humble et doux, était dans la ville, un vieillard vénérable , l’heureux Siméon; rempli de l’Esprit-Saint aux influences célestes, il arrive dans la sainte Maison, poussé par un mouvement divin.

    Car dès longtemps l’Esprit-Saint lui avait répondu que la puissance de la mort ne viendrait pas le séparer de son corps qu’il n’eût vu, de son vivant, le Christ du Seigneur, envoyé par le Père du haut des cieux.

    Il prit donc l’Enfant dans ses bras, il rendit grâces au Père céleste ; pressant sur sa poitrine ce nouveau-né, il bénit le Seigneur; dans le transport de son amour, au milieu des douceurs dont son cœur était inondé, il s’exprima ainsi à haute voix :

    « Laissez maintenant, Seigneur, aller en paix votre serviteur; car j’ai pu voir de mes yeux le Sauveur que vous envoyez, Celui que votre suprême bonté a préparé à la face de tous les peuples.

    « Il est la Lumière qui brille aux yeux des nations, la gloire du peuple d’Israël; il est placé pour être la pierre sur laquelle plusieurs se heurteront à leur ruine ; pour être le salut de ceux qui sont la fidèle race de Jacob, au jour où les secrets des cœurs se révéleront.

    « Mais un glaive, ô sainte Mère , transpercera ton âme. » Et Marie conservait dans son cœur de si hauts mystères, et, fidèle à croire les oracles célestes, elle repassait constamment ces paroles en elle-même.

    Gloire au Père de Jésus, dans sa majesté souveraine ; gloire à toi, Fils unique du Père, Dieu, puissance, vertu, plus haut que les cieux; au saint Paraclet louange infinie, honneur et empire à jamais ! Amen.

 

    Les Séquences pour la Purification sont aussi rares que les Hymnes dans les anciens livres liturgiques. Celle qui suit est de la composition de Notker, et elle est tirée de l’ancien Séquential de l’Abbaye de Saint-Gall.

    SÉQUENCE

Concentu parili hic te, Maria, veneratur populus, teque piis colit cordibus.

Generosi Abrahae tu filia veneranda, regia de Davidis stirpe genita.

Sanctissima corpore, castissima moribus, omniumque pulcherrima, Virgo virginum.

Laetare Mater et Virgo nobilis, Gabrielis Archangelico quae oraculo credula, genuisti clausa filium.

In cujus sacratissimo sanguine emundatur universitas perditissima generis, ut promisit Deus Abrahae.

Te Virga arida Aaron flore speciosa praefigurat, Maria, sine viri semine nato floridam.

Tu porta jugiter serata, quam Ezechielis vox testatur, Maria: soli Deo pervia esse crederis.

Sed tu tamen matris virtutum dum nobis exemplum cupisti commendare, subisti remedium pollutis statutum matribus.

Ad Templum deduxisti tecum mundandum, qui tibi integritatis decus Deus homo genitus adauxit, intacta Genitrix.

Laetare, quam scrutator cordis et renum probat habitatu proprio singulariter dignam, sancta Maria.

Exsulta, cui parvulus arrisit tune, Maria, qui laetari omnibus et consistere suo nutu tribuit.

Ergo quique colimus festa parvuli Christi propter nos facti, ejusque pi a Matris Mariae,

Si non Dei possumus tantam exsequi tardi humilitatem, forma sit nobis ejus Genitrix.

Laus Patri gloria, qui suum Filium Gentibus et populo revelans, Israel nos sociat.

Laus ejus Filio, qui suo sanguine nos Patri reconcilians, supernis sociavit civibus.

Laus quoque Spiritui Sancto sit per aevum. Amen.

 

    Ce peuple n’a qu’une voix pour te célébrer, ô Marie ! Tous ces cœurs pieux te vénèrent.

    De l’illustre Abraham tu es la fille auguste, issue de la race royale de David.

    Très sainte dans ton corps, très chaste dans ta vie, la plus belle de toutes, Vierge des vierges.

    Mère et Vierge glorieuse, réjouis-toi : docile à l’oracle de l’Archange Gabriel, toujours intacte tu as enfanté un Fils ;

    Un Fils dont le sang très sacré purifie la race perdue tout entière, comme Dieu l’a promis à Abraham.

    C’est toi, ô Marie, que figure la Verge d’Aaron desséchée, puis tout à coup ornée d’une belle fleur ; il est la fleur, ce Fils que tu as enfanté contre les lois de la nature.

    Tu es la Porte toujours fermée que célèbre la voix d’Ezéchiel : tu n’es accessible qu’à Dieu seul, ô Marie !

    Mais, aujourd’hui, voulant nous donner un exemple digne de la mère des vertus, tu t’es présentée pour l’expiation imposée aux mères que leur enfantement avait souillées.

    Tu portas au Temple. pour être purifié avec toi , le Dieu-Homme dont la naissance a ajouté à ta pureté, ô Mère immaculée !

    Réjouis-toi, ô sainte Marie ! toi que Celui qui sonde les reins et les cœurs a trouvée la seule demeure digne de lui.

    Tressaille, ô Marie ! car il te sourit enfant, Celui qui seul donne à tous les êtres de se réjouir et d’exister.

    Donc, nous qui célébrons la fête du Christ, Enfant pour nous, et de Marie sa tendre Mère,

    Si notre faiblesse ne nous permet pas d’atteindre à une si profonde humilité d’un Dieu, que du moins sa Mère soit notre modèle.

    Louange au Père de gloire, qui, révélant son Fils aux Gentils et à son peuple, daigne nous associer à Israël.

    Louange à son Fils, qui, nous réconciliant au Père par son sang, nous associe aux habitants des cieux.

    Louange aussi à l’Esprit-Saint à jamais.

    Amen.

    L’admirable Prose que nous donnons ci-après est d’Adam de Saint-Victor. Elle était demeurée inédite jusqu’à la publication qu’en a faite M. Léon Gautier, dans sa précieuse édition des œuvres poétiques de notre grand lyrique. Cette Séquence est cependant une des plus belles de son auteur, et l’un des plus gracieux hommages que le moyen âge ait offerts à la Vierge-Mère.

    

    SEQUENCE.

Templum cordis adornemus, Novo corde renovemus    

Novum senis gaudium,

Quod dum ulnis amplexatur, Sic longavi recreatur Longum desiderium.

Stans in signum populorum,

Templum luce, laude chorum, Corda replens gloria, Templo Puer praesentatus,
Post in cruce vir oblatus, Pro peccatis hostia.

Hinc Salvator, hinc Maria, Puer pius, Mater pia, Moveant tripudium;

Sed cum votis perferatur Opus lucis, quod signatur Luce luminarium.

Verbum Patris lux est vera, Virginalis caro cera,

Christi splendens cereus; Cor illustrat ad sophiam

Qua virtutis rapit viam, Vitiis erroneus.

Christum tenens per amo- rem,

Bene juxta festi morem, Gestat lumen cereum :

Sicut senex Verbum Patris Votis, strinxit pignus Matris

Brachiis corporeum.

Gaude, Mater genitoris, Simplex intus, munda foris, .

Carens ruga, macula;

A dilecto praeelecta, Ab electo praedilecta Deo muliercula.

Omnis decor tenebrescit, Deformatur et horrescit

Tuum intuentibus:

Omnis sapor amarescit, Reprobatur et sordescit

Tuum praegustantibus. Omnis odor redolere

Non videtur, sed olere Tuum odorantibus:

Omnis amor aut deponi Prorsus solet, aut postponi Tuum nutrientibus.

Decens maris luminare, Decus matrum singulare,

Vera parens veritatis, Via vites pietatis,

Medicina saeculi; Vena vini fontis vitae, Sitienda cunctis rite,

Sano dulcis et languenti, Salutaris fatiscenti Confortantis populi.

Fons signate Sanctitate, Rivos funde, Nos infunde; Fons hortorum Internorum, Riga montes Arescentes, Unda tui rivuli.

Fons redundans, Sis inundans; Cordis prava Quaeque lava; Fons sublimis, Munde nimis, Ab immundo Munda mundo Cor immundi populi.

Amen.

 

    Ornons le temple intérieur ; dans un cœur nouveau, renouvelons la joie nouvelle du saint vieillard, qui, prenant sur ses bras l’Enfant divin, satisfait enfin les désirs qui le firent soupirer tant d’années.

    Il est l’étendard qui ralliera les peuples, cet Enfant dont la présence illumine le Temple, inspire de si beaux cantiques, émeut les cœurs d’un si noble transport; aujourd’hui c’est un enfant que l’on présente ; plus tard, sur la croix , ce sera un homme offert comme hostie du péché.

    Là le Sauveur, ici Marie : saint Enfant, sainte Mère, quels objets d’allégresse mais portons en nous avec amour l’œuvre de lumière que représentent nos cierges allumés.

    Le Verbe du Père est la lumière, la chair formée par la Vierge est la cire ; le cierge étincelant est le Christ lui-même ; c’est lui qui éclaire nos cœurs de la vraie sagesse ; par sa grâce, celui qui était le jouet de l’erreur et du vice s’élance dans le chemin de la vertu.

    Celui qui par l’amour tient le Christ dans ses bras, porte vraiment le flambeau de cire allumé, et remplit pleinement le rite de la fête ; de même que le vieillard dont le cœur portait déjà le Verbe du Père, serra dans ses bras ce même Verbe fait chair que lui confiait l’auguste Mère.

    Mère d’un tel Fils, réjouis-toi; pure au dedans, chaste au dehors, sans tache ni ride ; femme que son Bien-Aimé a choisie d’avance, que l’amour d’un Dieu a chérie avant les siècles.

    A qui contemple ta beauté, toute autre beauté n’est que ténèbres et difformité qui repousse ; à qui goûte ta saveur délicieuse, toute autre saveur n’est qu’amertume et objet de dégoût.

    A qui respire tes parfums, toute autre senteur est nulle ou désagréable ; en celui qui cultive ton amour, tout autre amour s’efface, ou n’obtient plus que le second rang.

    De la mer brillante Étoile, honneur éternel de toutes les mères, ô Mère véritable de la Vérité, de la Voie, de la Vie, de l’Amour, remède de ce monde languissant, canal de ce vin délicieux qui est la source de vie dont tous doivent éprouver la soif; dont le breuvage est doux à celui qui est sain comme à celui qui est malade : rends la force et la santé à celui qui défaille.

    Fontaine scellée, verse tes ruisseaux de sainteté ; fontaine des jardins spirituels, arrose de tes eaux nos âmes desséchées.

    Fontaine abondante, inonde-nous, lave nos cœurs coupables. Fontaine limpide, source toujours pure, daigne purifier des souillures du monde, par ta pureté, le cœur de ton peuple. Amen.

 

    L’Église Grecque vient à son tour nous prêter ses accents mélodieux, dans les strophes suivantes que nous empruntons à ses Menées.

    IN HYPAPANTE DOMINI.

Hodie Simeon in brachiis Dominum gloria recipit, quem sub nube olim Moyses contemplatus est in Sina visibili tabulas sibi dantem ; hic est qui in Prophetis loquitur et Legis factor; hic est quem David annuntiat, hic in omnibus terribilis, hic habens magnam ditissimamque misericordiam.

O thesaure saeculorum, vita omnium, propter me infans effectus es, sub lege factus es tu qui olim sculpsisti in tabulis legem in Sina, ut omnes solveres ab antiqua servitute legis, Gloria miserationi tua, Salvator; gloria regno tuo, gloria dispensationi tua, tu solus es philanthropus.

Illum qui fertur in curru Cherubim et hymnificatur in canticis Seraphim, ferens ulnis Deipara Maria nuptinescia ex se incarnatum, legislatorem adimplentem legis ordinem, dedit manibus senis sacerdotis; ferens autem ille Vitam, vites deprecabatur solutionem dicens: Domine, nunc dimitte me, ut nuntiem Adamo quia vidi immutabilem parvulum Deum, qui est ante saecula, et Salvatorem mundi.

Procumbens senex et vestigiis intus insistens nuptinesciae et Deimatris: Ignem, inquit, fers, o pura; infantem cura tremore in brachiis portas Deum luminis inoccidui, pacisque Dominum.

Mundatur a Seraphim, dum accipit Isaias carbunculum, aiebat senex Deimatri; tu autem manibus quasi manubrio accendis me, donans quem fers Luminis inoccidui pacisque Dominum.

Ad Deiparam curramus, o bonae voluntatis, ad videndum illius Filiùm, quem ad Simeon ipsa deducit, quem e coelo incorporati cernentes obstupescunt, dicentes : Mira- bilia videmus nunc, et incredibilia et incomprehensibilia. Qui Adam finxit olim portatur ut infans; qui locum nescit collocatur in senilibus ulnis ; qui ineffabili versatur Patris sinu volens circumscribitur came et non divinitate, qui solus est philanthropus.

 

    Aujourd’hui Siméon reçoit dans ses bras le Seigneur de gloire que Moïse, sous la nuée, contempla jadis sur le Sinaï visible, où il lui donna la Loi. C’est le Seigneur qui parle dans les Prophètes , l’auteur de la Loi, c’est lui qu’annonça David, c’est le Dieu terrible ; et c’est aussi Celui qui possède une grande et très riche miséricorde.

    O trésor des siècles, vie universelle ! toi qui autrefois as gravé la Loi sur des tables au Sinaï, tu t’es fait enfant, tu t’es placé sous la Loi pour nous arracher tous à l’antique servitude de cette Loi ; gloire à ta miséricorde, ô Sauveur ! gloire à ton règne ; gloire à ton divin conseil, ô seul ami des hommes !

    Marie, Mère de Dieu, pure de tout commerce humain, porte dans ses bras Celui qui est assis sur les Chérubins comme sur un char, et qui est célébré dans les cantiques des Séraphins, Celui qui a pris chair en elle, le législateur qui accomplit le précepte de la Loi ; elle le remet aux mains du prêtre vénérable par son grand âge. Siméon, portant ainsi la Vie, implorait la grâce de ne plus vivre : « Seigneur, disait-il, laisse-moi partir maintenant ; laisse-moi annoncer à Adam que j’ai vu, sous les traits d’un enfant, le Dieu immuable, qui est avant les siècles, le Sauveur du monde. »

    Prosterné, et suivant en esprit les pas de la Vierge et Mère de Dieu, le vieillard disait : « C’est un feu que tu portes, ô très pure ! Tu soutiens sur tes bras tremblants le Dieu de la lumière sans couchant, le Seigneur de la paix. »

     « Isaïe est purifié par le Séraphin qui touche ses lèvres d’un charbon de feu, disait le vieillard à la Mère de Dieu; mais toi, en me donnant de tes mains, comme d’un instrument, ce feu, tu m’embrases par Celui que tu portes, et qui est le Seigneur de la lumière éternelle et de la paix. »

    Hommes de bonne volonté, courons à la Mère de Dieu pour voir son Fils qu’elle conduit vers Siméon. C’est Celui que les Esprits célestes, dans leur étonnement , contemplent du haut du ciel, disant : « Nous voyons en ce moment des choses merveilleuses qu’on n’eût pu croire, et qu’on ne saurait comprendre. Celui qui autrefois forma Adam est porté comme un enfant ; Celui qui ne connaît pas l’espace est déposé sur les bras d’un vieillard; Celui qui habite au sein ineffable du Père daigne connaître les limites dans la chair, lui qui n’en connaît pas dans sa divinité : il est l’unique ami des hommes ».

 

    O Emmanuel ! en ce jour où vous faites votre entrée dans le Temple de votre Majesté, porté sur les bras de Marie, votre ineffable Mère, recevez l’hommage de nos adorations et de notre reconnaissance. C’est afin de vous offrir pour nous que vous venez dans le Temple; c’est comme prélude de notre rachat, que vous daignez payer la rançon du premier-né ; c’est pour abolir bientôt les sacrifices imparfaits, que vous venez offrir un sacrifice légal. Aujourd’hui vous paraissez dans cette ville qui doit être un jour le terme de votre course, et le lieu de votre immolation. Le mystère de notre salut a fait un pas ; car il ne vous a pas suffi de naître pour nous ; votre amour nous réserve pour l’avenir un plus éclatant témoignage.

    Consolation d’Israël, vous sur qui les Anges aiment tant à arrêter leurs regards, vous entrez dans le Temple ; et les cœurs qui vous attendaient s’ouvrent et s’élèvent vers vous. Oh ! qui nous donnera une part de l’amour que ressentit le vieillard, lorsqu’il vous tint dans ses bras et vous serra contre son cœur ? Il ne demandait qu’à vous voir, ô divin Enfant, objet de tant de désirs ardents, et il était heureux de mourir. Après vous avoir vu un seul instant, il s’endormait délicieusement dans la paix. Quel sera donc le bonheur de vous posséder éternellement, si des moments si courts ont suffi à combler l’attente d’une vie entière ! Mais, ô Sauveur de nos âmes, si le vieillard est au comble de ses vœux pour vous avoir vu seulement une fois, dans cette offrande que vous daignez faire de vous-même pour nous au Temple ; quels doivent être nos sentiments, à nous qui avons vu la consommation de votre sacrifice ! Le ! jour viendra, ô Emmanuel, où, pour nous servir des expressions de votre dévot serviteur Bernard, vous serez offert non plus dans le Temple et sur les bras de Siméon, mais hors la ville, et sur les bras de la croix. Alors, on n’offrira point pour vous un sang étranger; mais vous-même offrirez votre propre sang. Aujourd’hui a lieu le sacrifice du matin : alors s’offrira le sacrifice du soir. Aujourd’hui vous êtes à l’âge de l’enfance ; alors vous aurez la plénitude de l’âge d’homme ; et, nous ayant aimés dès le commencement, vous nous aimerez jusqu’à la fin.

    Que vous rendrons-nous, ô divin Enfant, qui portez déjà, dans cette première offrande pour nous, tout l’amour qui consommera la seconde ? Pouvons-nous faire moins que nous offrir à vous pour jamais, dès ce jour ? Vous vous donnez à nous dans votre Sacrement, avec plus de plénitude que vous ne le fîtes à l’égard de Siméon ; nous vous recevons non plus entre nos bras, mais dans notre cœur. Déliez-nous aussi, ô Emmanuel ; rompez nos chaînes ; donnez-nous la Paix que vous apportez aujourd’hui ; ouvrez-nous, comme au vieillard, une vie nouvelle. Pour imiter vos exemples, et nous unir à vous, nous avons, pendant cette quarantaine, travaillé à établir en nous cette humilité et cette simplicité de l’enfance que vous nous recommandez ; soutenez-nous maintenant dans les développements de notre vie spirituelle, afin que nous croissions comme vous en âge et en sagesse, devant Dieu et devant les hommes.

    O la plus pure des vierges et la plus heureuse des mères ! Marie, fille des Rois, que vos pas sont gracieux, que vos démarches sont belles 6 , au moment où vous montez les degrés du Temple, chargée de notre Emmanuel ! que votre cœur maternel est joyeux, et en même temps qu’il est humble, en ce moment où vous allez offrir à l’Éternel son Fils et le vôtre ! A la vue de ces mères d’Israël qui apportent aussi leurs enfants au Seigneur, vous vous réjouissez en songeant que cette nouvelle génération verra de ses yeux le Sauveur que vous lui apportez. Quelle bénédiction pour ces nouveau-nés d’être offerts avec Jésus ! Quel bonheur pour ces mères d’être purifiées en votre sainte compagnie ! Si le Temple tressaille de voir entrer dans son enceinte le Dieu en l’honneur duquel il est bâti, sa joie est grande aussi de sentir dans ses murs la plus parfaite des créatures, la seule fille d’Ève qui n’ait point connu le péché, la Vierge féconde, la Mère de Dieu.

    Mais pendant que vous gardez fidèlement, ô Marie, les secrets de l’Éternel, confondue dans la foule des filles de Juda, le saint vieillard accourt vers vous ; et votre cœur a compris que l’Esprit-Saint lui a tout révélé. Avec quelle émotion vous déposez pour un moment entre ses bras le Dieu qui porte la nature entière, et qui veut bien être la consolation d’Israël ! Avec quelle grâce vous accueillez la pieuse Anne ! Peut-être, dans vos jeunes années, avez-vous reçu ses soins, dans cette demeure sacrée qui vous revoit aujourd’hui, Vierge encore et cependant Mère du Messie. Les paroles des deux vieillards qui exaltent la fidélité du Seigneur à ses promesses, la grandeur de Celui qui est né de vous, la Lumière qui va se répandre par ce divin Soleil sur toutes les nations, font tressaillir délicieusement votre cœur. Le bonheur d’entendre glorifier le Dieu que vous appelez votre Fils, et qui l’est en effet, vous émeut de joie et de reconnaissance ; mais, ô Marie, quelles paroles a prononcées le vieillard, en vous rendant votre Fils ! quel froid subit et terrible vient tout à coup glacer votre cœur ! La lame du glaive l’a traversé tout entier. Cet Enfant que vos yeux contemplaient avec une joie si douce, vous ne le verrez plus qu’à travers des larmes. Il sera en butte à la contradiction, et les blessures qu’il recevra transperceront votre âme. O Marie ! ce sang des victimes qui inonde le Temple cessera un jour de couler ; mais il faut qu’il soit remplacé par le sang de l’Enfant que vous tenez entre vos bras.

    Nous sommes pécheurs, ô Mère naguère si heureuse, et maintenant si désolée ! Ce sont nos péchés qui ont ainsi tout d’un coup changé votre allégresse en douleur. Pardonnez-nous, ô Mère ! laissez-nous vous accompagner à la descente des degrés du Temple. Nous savons que vous ne nous maudissez pas ; nous savons que vous nous aimez, car votre Fils nous aime. Oh ! aimez-nous toujours, Marie ! intercédez pour nous auprès de l’Emmanuel. Obtenez-nous de conserver les fruits de cette précieuse quarantaine. Les grâces de votre divin Enfant nous ont attirés vers lui ; nous nous sommes permis d’approcher de son berceau ; votre sourire maternel nous y invitait. Faites, ô Marie, que nous ne quittions plus cet Enfant qui bientôt sera un homme ; que nous soyons dociles à ce Docteur de nos âmes, attachés, comme de vrais disciples, à ce Maître si plein d’amour, fidèles à le suivre partout comme vous, jusqu’au pied de cette croix qui vous apparaît aujourd’hui.

 

LE TROISIEME DIMANCHE APRES L’ ÉPIPHANIE.

    Nous avons rejeté à la fin du volume les cinq Dimanches qui suivent, pour ne pas interrompre la série des fêtes qui remplissent les quarante jours consacrés à la Naissance du Sauveur, et aussi parce que le mouvement de la fête de Pâques occasionne presque tous les ans un dérangement dans l’ordre selon lequel ils se présentent au Missel. La Septuagésime remonte assez souvent jusqu’en janvier, et il arrive même quelquefois que la Quinquagésime précède la fête de la Purification. Nous devions donc prévoir ces différents cas, afin de satisfaire à l’utilité des fidèles.

    Il arrive aussi que le III° et le IV° Dimanche après l’Épiphanie, dans les années mêmes où ils pourraient être célébrés, se trouvent omis, par suite de l’occurrence d’une fête Double ; et les fêtes de ce degré sont fréquentes dans la dernière quinzaine de janvier. Dans ce cas, l’Église fait simplement mémoire du Dimanche occurrent à la Collecte, à la Secrète et à la Postcommunion ; et on lit l’Évangile de ce Dimanche à la fin de la Messe, en place de celui de saint Jean.

    Quant aux Dimanches de Septuagésime, de Sexagésime et de Quinquagésime, ils ne cèdent pas aux fêtes Doubles ; et la fête de la Purification elle-même, si elle vient à tomber un de ces trois Dimanches, est remise au lendemain, comme nous l’avons dit ci-dessus.

    A LA MESSE.

    L’Introït nous représente les Anges du Seigneur l’adorant au moment de son entrée en ce monde, comme l’explique saint Paul dans l’Épître aux Hébreux. L’Église célèbre avec David l’allégresse de Sion et les transports des filles de Juda.

    INTROÏT.

Adorate Deum omnes Angeli ejus: audivit et laetata est Sion, et exsultaverunt     filiae Judae.    

Ps. Dominus    regnavit, exsultet terra, laetentur insulae multae.

V. Gloria Patri. Adorate.

    Anges de Dieu, adorez-le tous ; Sion a appris que le Seigneur est venu, et elle s’est réjouie, et les filles de Juda ont tressailli d’allégresse.

    Ps. Le Seigneur règne : que la terre tressaille, que toutes les îles en soient dans la joie. Gloire au Père. Anges de Dieu.

    COLLECTE.

Omnipotens sempiterne Deus, infirmitatem nostram propitius respice: atque ad protegendum nos, dexteram tuae majestatis extende. Per Dominum.

    Dieu tout-puissant et éternel, regardez d’un œil favorable notre faiblesse, et étendez, pour nous secourir, le bras de votre majesté. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

    Mémoire de la très sainte Vierge.

Deus qui salutis aeternae, beatae Mariae virginitate foecunda, humano generi praemia praestitisti; tribue, quaesumus, ut ipsam pro nobis intercedere sentiamus, per quam meruimus auctorem vitae suscipere, Domi- num nostrum Jesum Christum Filium tuum.

    O Dieu qui, par la virginité féconde de la bienheureuse Marie, avez procuré au genre humain le prix du salut éternel: accordez-nous, s’il vous plaît, de ressentir les effets de l’intercession de celle par qui nous avons reçu l’auteur de la vie, notre Seigneur Jésus-Christ votre Fils.

    La troisième Oraison est l’une des deux suivantes :

    Contre les persécuteurs de l’Église.

    Ecclesiae tuae, quaesumus, Domine, preces placatus admitte; ut, destructis adversitatibus et erroribus universis, secura tibi serviat libertate.

Daignez, Seigneur, vous laisser fléchir par les prières de votre Église, afin que, toutes les adversités et toutes les erreurs ayant disparu, elle puisse vous servir dans une paisible liberté.

    Pour le Pape.

Deus omnium fidelium Pastor et Rector, famulum tuum N. quem Pastorem Ecclesiae tuae praeesse voluisti, propitius respice; da ei, quaesumus, verbo et exemplo, quibus praeest, proficere ; ut ad vitam, una cum grege sibi credito, perveniat sempiternam. Per Dominum.

    O Dieu, qui êtes le pasteur et le conducteur de tous les fidèles, regardez d’un œil propice votre serviteur N., que vous avez mis à la tête de votre Église en qualité de Pasteur; donnez-lui, nous vous en supplions, d’être utile par ses paroles et son exemple à ceux qui sont sous sa conduite, afin qu’il puisse parvenir à la vie éternelle avec le troupeau qui lui a été confié. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

    

    ÉPÎTRE.

Lectio Epistolae beati Pauli Apostoli ad Romanos. Ch. XII.

    Fratres, nolite esse prudentes apud vosmetipsos: nulli malum pro malo reddentes: providentes bona non tantum coram Deo, sed etiam coram omnibus hominibus; si fieri potest; quod ex vobis     est, cum omnibus hominibus pacem habentes: non vosmetipsos defendentes, carissimi, sed date locum irae; scriptum est enim; Mihi vindicta, ego retribuam, dicit Dominus. Sed si esurierit inimicus tuus, ciba illum; si sitit, potum da illi: hoc enim faciens, carbones ignis congeres super caput ejus. Noli vinci a malo, sed vince in bono malum.

 

    Lecture de l’Épître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Romains. CHAP. XII.

    Mes Frères, ne soyez point sages à vos propres yeux. Ne rendez à personne le mal pour le mal. Ayez soin de faire le bien, non seulement devant Dieu , mais encore devant tous les hommes. S’il est possible, et autant qu’il est en vous, ayez la paix avec tous les hommes. Ne vous vengez pas vous-mêmes, mes très chers Frères ; mais laissez s’éloigner la colère. Car il est écrit : « A moi la vengeance ; c’est moi qui la ferai, dit le Seigneur. » Mais si votre ennemi a faim, donnez-lui à manger; s’il a soif, donnez-lui à boire. Car, en agissant de la sorte, vous amasserez des charbons de feu sur sa tête. Ne vous laissez pas vaincre par le mal, mais surmontez le mal par le bien.

 

    Cette charité envers le prochain, que nous recommande l’Apôtre, prend sa source dans la fraternité universelle que le Sauveur est venu nous apporter du ciel par sa naissance. Il est venu faire la paix entre le ciel et la terre : les hommes doivent donc aussi avoir la paix entre eux. Si le Seigneur nous recommande de ne pas nous laisser vaincre par le mal, mais de surmonter le mal par le bien, ne l’a-t-il pas fait lui-même lorsqu’il est venu au milieu des enfants de colère pour en faire des enfants d’adoption, au moyen de ses abaissements et de ses souffrances ?

    Dans le Graduel, la sainte Église continue de célébrer la venue de l’Emmanuel, et convoque toutes les nations et tous les rois de la terre à venir confesser son Nom.

    GRADUEL.

Timebunt gentes Nomen tuum, Domine, et omnes reges terrae gloriam tuam.

V. Quoniam aedificavit Dominus Sion, et videbitur in majestate sua.

Alleluia, alleluia.

V. Dominus regnavit: exsultet terra, laetentur insulae multae. Alleluia.

    Les nations craindront votre Nom, Seigneur, et tous les rois de la terre redouteront votre gloire.

    V/. Car c’est le Seigneur qui a bâti Sion, et il s’y fera voir dans sa majesté.

    Alleluia, alleluia.

    V/. Le Seigneur règne : que la terre tressaille, que toutes les îles en soient dans la joie. Alleluia.

    ÉVANGILE.

Sequentia sancti Evangelii secundum Matthaeum. Cap. VIII.

    In illo tempore, Cum descendisset Jesus de monte, secutae sunt eum turbae multae; et ecce leprosus veniens, adorabat eum dicens: Domine, si vis, potes me mundare. Et extendens Je- sus manum, tetigit eum dicens: Volo, mundare. Et confestim mundata est lepra ejus. Et ait illi Jesus: Vide, nemini dixeris; sed vade, ostende te sacerdoti et offer munus, quod praecepit Moyses, in testimonium illis. Cum autem introisset Capharnaum, accessit ad eum centurio, rogans eum et dicens; Domine, puer meus jacet in domo paralyticus, et male torquetur. Et ait illi Jesus: Ego veniam et curabo eum. Et respondens centurio, ait: Domine, non sum dignus ut intres sub tectum meum; sed tantum dic verbo, et sanabitur puer meus. Nam et ego homo sum sub potestate constitutus, habens sub me milites, et dito huic: vade, et vadit; et alii: veni, et venit; et servo meo: fac hoc, et facit. Audiens autem Jesus, miratus est, et sequentibus se dixit: Amen dico vobis, non inveni tantam fidem in Israel. Dico autem vobis, quod multi ab oriente et occidente venient, et recumbent cum Abraham et Isaac et Jacob in regno coelorum; filii autem regni ejicientur in tenebras exteriores: ibi erit fletus et stridor dentium. Et dixit Jesus centurioni: Vade, et sicut credidisti, fat tibi. Et sanatus est puer in illa hora.

 

    La suite du saint Évangile selon saint Matthieu. CHAP. VIII.

    En ce temps-là, Jésus étant descendu de la montagne, des foules nombreuses le suivirent. Et voici qu’un lépreux, venant à lui, l’adorait en disant : Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me guérir. Et Jésus, étendant la main, le toucha en disant : Je le veux , sois guéri. Et aussitôt sa lèpre fut guérie. Et Jésus lui dit : Vois, ne dis cela à personne, mais va, montre-toi au Prêtre, et offre le don prescrit par Moïse, afin que cela leur serve de témoignage. Jésus étant entré dans Capharnaüm, un Centurion s’approcha de lui et lui fit cette prière, disant : Seigneur, mon serviteur est chez moi malade au lit d’une paralysie, et il en souffre beaucoup. Et Jésus lui dit : J’irai et je le guérirai. Et le Centurion, lui répondant, dit : Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit; mais dites seulement une parole, et mon serviteur sera guéri. Car quoique je sois un homme soumis à d’autres j’ai néanmoins des soldats sous moi, et quand je dis à l’un : Va là, il y va ; et à l’autre : Viens ici, il y vient; et à| mon serviteur : Fais cela, il le fait. Or Jésus, entendant ces paroles, fut dans l’admiration, et il dit à ceux qui le suivaient : En vérité, je vous le dis , je n’ai pas trouvé une si grande foi en Israël. Aussi je vous le déclare, beaucoup viendront de l’Orient et de l’Occident, et auront place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des d’eux : tandis que les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures, où il y aura pleur et grincement de dents. Et Jésus dit au Centurion : Va, et comme tu as cru qu’il te soit fait. Et le serviteur fut guéri à l’heure même.

 

    Le genre humain était malade de la lèpre du péché : le Fils de Dieu daigne le toucher dans le mystère de l’Incarnation, et il lui rend la santé ; mais il exige que le malade ainsi guéri aille se montrer au prêtre, et qu’il accomplisse les cérémonies prescrites dans la loi, pour montrer qu’il associe un sacerdoce humain à l’œuvre de notre salut. La vocation des Gentils, dont les Mages ont été les prémices, parait aussi dans la foi du Centurion. Un soldat romain et des millions d’autres qui lui sont semblables, seront réputés de vrais enfants d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, tandis que des fils directs de ces Patriarches seront jetés hors de la salle du festin, dans les ténèbres de l’aveuglement ; et leur châtiment sera donné en spectacle à tous les peuples.

    Dans l’Offertoire, l’homme, sauvé par la venue de l’Emmanuel, chante la puissance du Dieu qui a déployé pour notre salut la force de son bras. L’homme était condamné à la mort éternelle ; mais, ayant pour frère un Dieu, il ne mourra pas : il vivra pour raconter les merveilles de ce Dieu qui l’a sauvé.

    OFFERTOIRE.

Dextera Domini fecit virtutem,’ dextera Domini exaltavit me: non moriar, sed vivam, et narrabo opera Domini.

    La droite du Seigneur a signalé sa force ; la droite du Seigneur m’a élevé en gloire ; je ne mourrai pas, mais je vivrai et je raconterai les œuvres du Seigneur.

    SECRÈTE.

Haec hostia, Domine, quaesumus, emundet nostra delicta : et sacrificium celebrandum subditorum tibi corpora, mentesque sanctificet. Per Dominum.

    Faites, seigneur, nous vous en supplions, que cette hostie efface nos péchés, et qu’elle sanctifie les corps et les âmes de vos serviteurs, pour célébrer dignement ce Sacrifice. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

    De la Sainte Vierge.

Tua, Domine, propitiatione, et beatae Mariae semper Virginis intercessione, ad perpetuam atque praesentem haec oblatio nobis proficiat prosperitatem et pacem.

    Après avoir reçu nos dons et nos prières, daignez, Seigneur, nous purifier par vos célestes Mystères , et nous exaucer dans votre clémence.

    Contre les persécuteurs de l’Église.

Protege, nos, Domine, tuis mysteriis servientes: ut divinis rebus inhaerentes, et corpore tibi famulemur et mente.

    Protégez-nous, Seigneur, nous qui célébrons vos Mystères, afin que , nous attachant aux choses divines, nous vous servions dans notre corps et dans notre âme. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

    Pour le Pape.

Oblatis, quaesumus, Domine, placare muneribus, et famulum tuum N., quem Pastorem Ecclesiae tuae praeesse voluisti, assidua protectione guberna. Per Dominum,

    Laissez-vous fléchir, Seigneur, par l’offrande de ces dons, et daignez gouverner par votre continuelle protection votre serviteur N., que vous avez voulu établir Pasteur de votre Église. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

    Pendant la distribution du Pain de vie, la sainte Église nous rappelle l’admiration qu’éprouvaient les peuples aux paroles de Jésus. Les enfants de l’Église, initiés à tous les mystères, goûtent en ce moment l’effet de cette ineffable Parole au moyen de laquelle le Rédempteur a changé le pain en son corps et le vin en son sang.

    COMMUNION.

Mirabantur omnes de his quae procedebant de ore Dei.     

    Tous étaient ravis des paroles qui sortaient de la bouche de Dieu.

    POSTCOMMUNION.

Quos tantis, Domine, lar- giris uti mysteriis, quaesumus ut effectibus nos eorum veraciter aptare digneris. Per Dominum.

    Seigneur, vous qui nous faites la grâce de participer à de si grands Mystères, rendez-nous dignes, s’il vous plaît, d’en recevoir les effets avec vérité. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

    De la Sainte Vierge.

Haec nos communio, Domine, purget a crimine; et intercedente beata Virgine Dei Genitrice Maria, coelestis remedii faciat esse consortes.

    Que cette communion, Seigneur, nous purifie de nos crimes, et, par l’intercession de la bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, nous fasse goûter les effets du céleste remède que nous avons reçu.

    Contre les persécuteurs de l’Église.

Quaesumus, Domine Deus noster, ut quos divina tribuis participatione gaudere, humanis non sinas subjacere periculis.

    Nous vous supplions, Seigneur notre Dieu, de ne pas laisser exposés aux périls de la part des hommes, ceux à qui vous accordez de participer aux Mystères divins.

    Pour le Pape

Haec nos, quaesumus, Domine, divini sacramenti perceptio protegat: et famulum tuum N., quem Pastorem Ecclesiae tue presse voluisti, una cum commisso sibi grege, salvet semper et muniat. Per Dominum.

    Que la réception de ce divin Sacrement nous protège, Seigneur; qu’elle sauve aussi et fortifie à jamais, avec ce troupeau qui lui est confié, votre serviteur N., que vous avez établi Pasteur de votre Église. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

    A VEPRES.

    Les Psaumes, le Capitule, l’Hymne et le Verset ci-dessus, pages 69-43.

    ANTIENNE DE Magnificat.

ANT. Domine, si vis, potes me mundare: et ait Jesus: Volo, mundare.

    Ant. Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me guérir ; et Jésus lui dit : Je le veux, sois guéri.

    ORAISON.

Omnipotens sempiterne Deus, infirmitatem nostram propitius respice: atque ad protegendum nos dexteram tuae majestatis extende. Per Christum Dominum.

    O Dieu tout-puissant et éternel, jetez un regard favorable sur notre faiblesse, et étendez le bras de votre majesté pour nous protéger. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

LE QUATRIEME DIMANCHE APRES L’ÉPIPHANIE.

    A LA MESSE.

    INTROÏT.

Adorate Deum omnes Angeli ejus: audivit et laetata est Sion: et exsultaverunt filiae Judae.

Ps. Dominus regnavit; exsultet terra, laetentur insulae multae. V. Gloria Patri. Adorate.

 

    Anges de Dieu, adorez-le tous ; Sion a appris que le Seigneur est venu, et elle s’est réjouie, et les filles de Juda ont tressailli d’allégresse.

    Ps. Le Seigneur règne ; que la terre se réjouisse,que les îles soient dans l’allégresse. Gloire au Père. Anges de Dieu.

    COLLECTE.

Deus, qui nos in tantis periculis constitutos, pro humana scis fragilitate non posse subsistere: da nobis salutem mentis et corporis; ut ea quae pro peccatis nostris patimur, te adjuvante, vincamus. Per Dominum.

    O Dieu, qui savez que, dans notre humaine fragilité, nous ne pourrions subsister au milieu de tant de périls qui nous environnent ; donnez-nous la santé de l’âme et du corps, afin que nous surmontions, par votre assistance, les maux que nous endurons pour nos péchés. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

    On ajoute les Collectes particulières au Temps de Noël, en l’honneur de la Sainte Vierge, contre les persécuteurs de l’Église, ou pour le Pape, ci-dessus, page 289.

    EPÎTRE.

Lectio Epistolae beati Pauli Apostoli ad Romanos. Cap. XIII.

Fratres, nemini quidquam debeatis, nisi ut invicem diligatis: qui enim diligit proximum, legem implevit. Nam: Non adulterabis; Non occides; Non furaberis; Non falsum testimonium dices; Non concupisces, et si quod est aliud mandatum, in hoc verbo instauratur : Diliges proximum tuum sicut teipsum. Dilectio proximi malum non operatur. Plenitudo ergo legis est dilectio.     

 

    Lecture de l’Épître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Romains. CHAP. XIII.

    Mes Frères, ne demeurez redevables à personne, si ce n’est de l’amour que vous vous devez les uns aux autres ; car celui qui aime son prochain accomplit la loi. En effet, ces paroles : Tu ne commettras point d’adultère ; Tu ne tueras point ; Tu ne déroberas point; Tu ne porteras point faux témoignage ; Tu ne convoiteras point, et tout autre commandement semblable , sont résumés dans cette autre parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. L’amour qu’on a pour le prochain ne souffre point qu’on lui fasse du mal. L’amour est donc la plénitude de la loi.

 

    La sainte Église ne cesse d’exhorter les fidèles, par la bouche de l’Apôtre, à pratiquer la charité les uns à l’égard des autres, dans ce temps où le Fils même de Dieu donne une si grande preuve de son amour aux hommes dont il a daigné prendre la nature. L’Emmanuel vient à nous comme législateur: or, il a résumé toute sa loi dans l’amour ; il est venu pour unir ce que le     péché avait divisé. Entrons dans ses intentions, et accomplissons de bon cœur la loi qui nous est imposée.

    GRADUEL.

Timebunt gentes Nomen tuum, Domine, et omnes reges terrae gloriam tuam.

V. Quoniam aedificavit Dominus Sion, et videbitur in majestate sua. Alleluia, alleluia.

V. Dominus regnavit:exsultet terra, laetentur insulae multae. Alleluia.

 

    Les nations craindront votre Nom, Seigneur, et tous les rois de la terre redouteront votre gloire.

    V/. Car le Seigneur a bâti Sion, et il se montrera dans sa majesté.

    Alleluia, alleluia.

    V/. Le Seigneur règne : que la terre se réjouisse : que les îles soient dans l’allégresse. Alleluia.

    ÉVANGILE.

Sequentia sancti Evangelii secundum Matthaeum.    Cap. VIII.    

In illo tempore, Ascendente Jesu in naviculam, secuti sunt eum discipuli ejus. Et ecce motus magnus factus est in mari, ita ut navicula operiretur fluctibus; ipse vero dormiebat. Et accesserunt ad eum discipuli ejus, et suscitaverunt eum dicentes: Domine, salva nos, perimus. Et dicit eis Jesus: Quid timidi estis, modicae fidei ? Tunc surgens, imperavit ventis et mari, et facta est tranquillitas magna. Porro homines mirati sunt, dicentes: Qualis est hic, quia venti et mare obediunt ei ?

 

    La suite du saint Évangile selon saint Matthieu. CHAP. VIII.

    En ce temps-là , Jésus monta sur une barque, étant accompagné de ses disciples ; et voici qu’une grande tempête s’éleva sur la mer, au point que la barque était couverte par les flots ; et lui cependant dormait. Et ses disciples s’approchèrent de lui, et ils l’éveillèrent, disant : Seigneur, sauvez-nous , nous périssons. Et Jésus leur dit : Pourquoi êtes-vous ainsi timides, hommes de peu de foi ? Alors se levant, il commanda aux vents et à la mer, et il se fit un grand calme. Or ceux qui étaient présents furent saisis d’admiration, et ils disaient : Quel est celui-ci, à qui la mer et les vents obéissent ?

 

    Adorons la puissance de l’Emmanuel qui est venu calmer la tempête au sein de laquelle le genre humain allait périr. Dans leur détresse, toutes les générations l’avaient appelé, et criaient : Seigneur ! sauvez-nous ; nous périssons. Quand la plénitude des temps a été venue, il est sorti de son repos, et il n’a eu qu’à commander, pour briser la force de nos ennemis. La malice des démons, les ténèbres de l’idolâtrie, la corruption païenne, tout a cédé devant lui. Les peuples se sont convertis à lui les uns après les autres ; du sein de leur aveuglement et de leur misère, ils ont dit : Quel est celui-ci devant lequel aucune force ne résiste ? Et ils ont embrassé sa loi. Cette force de l’Emmanuel à briser les obstacles, au moment même où les hommes s’inquiètent de son repos apparent, se montre souvent dans les annales de son Église. Que de fois il a choisi, pour sauver tout, l’instant où les hommes croyaient tout perdu ! Il en est de même dans la vie du fidèle. Souvent les tentations nous agitent, leurs flots semblent nous submerger, et cependant notre volonté demeure fortement attachée à Dieu. C’est que Jésus dort au fond de la barque, et nous protège par ce sommeil. Si bientôt nos instances le réveillent, c’est plutôt pour proclamer son triomphe et le nôtre ; car il a déjà vaincu, et nous avec lui.

    OFFERTOIRE.

Dextera Domini fecit virtutem, dextera Domini exaltavit me: non moriar, sed vivam, et narrabo opera Domini.

    La droite du Seigneur a signalé sa force ; la droite du Seigneur m’a élevé en gloire. Je ne mourrai point, mais je vivrai et je raconterai les œuvres du Seigneur.

    SECRETE.

Concede, quaesumus, omnipotens Deus; ut hujus sacrificii munus oblatum, fragilitatem nostram ab omni malo purget semper et muniat. Per Dominum.

    Daignez faire, ô Dieu tout-puissant ! que l’offrande de ce Sacrifice délivre notre fragilité de tous maux et la fortifie sans cesse. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

    On ajoute les Secrètes particulières au Temps de Noël, en l’honneur de la Sainte Vierge, contre les persécuteurs de l’Église, ou pour le Pape, ci-dessus, page 292.

    COMMUNION.

Mirabantur omnes de his quae procedebant de ore Dei.

    Tous étaient ravis en admiration des choses qui sortaient de la bouche de Dieu.

    POSTCOMMUNION.

Munera tua nos, Deus, a delectationibus terrenis expediant, et coelestibus semper instaurent alimentis. Per Dominum.

    Que vos dons, ô Dieu ! nous détachent des puissances terrestres, et que ce céleste aliment répare toujours nos forces. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

    On ajoute les Postcommunions particulières au Temps de Noël, en l’honneur de la Sainte Vierge, contre les persécuteurs de l’Église, ou pour le Pape, ci-dessus, page 293.

 

    A VEPRES.

    Les Psaumes, le Capitule, l’Hymne et le Verset, ci-dessus, pages 39-43.

    ANTIENNE DE Magnificat.

    

ANT. Domine, salva nos, perimus: impera, et fac, Deus, tranquillitatem.

Ant. Seigneur, sauvez-nous, nous périssons : commandez , ô Dieu ! et rendez la tranquillité.

    ORAISON.

Deus qui nos in tantis periculis constitutos, pro humana scis fragilitate non posse subsistere: da nobis salutem mentis et corporis; ut ea quae pro peccatis nos- tris patimur, te adjuvante vincamus. Per Dominum.

    O Dieu, qui savez que, dans notre humaine fragilité, nous ne pourrions subsister au milieu de tant de périls qui nous environnent ; donnez-nous la santé de l’âme et du corps, afin que nous surmontions par votre assistance les maux que nous endurons pour nos péchés. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

LE DIMANCHE DE LA SEPTUAGESIME.

    Ce Dimanche et les deux suivants ne faisant pas partie essentielle du Temps de Noël, et devant être traités dans la troisième division de l’Année Liturgique, nous nous bornons à donner ici le texte et la traduction des prières de l’Église.

    INTROÏT

Circumdederunt me gemitus mortis, dolores inferni circumdederunt me : et in tribulatione mea invocavi Dominum, et exaudivit de templo sancto suo vocem meam.

Ps. Diligam te, Domine, fortitudo mea: Dominus firmamentum meum, et refugium meum, et liberator meus. V. Gloria Patri. Circumdederunt.

 

    Les gémissements de la mort m’ont environné, les douleurs de l’enfer m’ont assiégé ; j’ai invoqué le Seigneur dans ma tribulation, et il a écouté ma voix de son saint temple.

    Ps. Je vous aimerai, Seigneur, qui êtes ma force ; le Seigneur est mon appui, mon refuge et mon libérateur. Gloire au Père. Les gémissements.

    COLLECTE.

Preces populi tui, quaesumus, Domine, clementer exaudi: ut qui juste pro peccatis nostris affligimur, pro tui nominis gloria misericorditer liberemur. Per Dominum.

    Nous vous supplions, Seigneur, d’exaucer dans votre clémence les prières de votre peuple, afin que nous qui sommes justement affligés pour nos péchés, soyons miséricordieusement délivrés pour la gloire de votre Nom. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

    On ajoute les Collectes particulières au Temps de Noël, en l’honneur de la Sainte Vierge, contre les persécuteurs de l’Église, ou pour le Pape, ci-dessus, page 289.

 

    ÉPÎTRE.

Lectio Epistolae beati Pauli Apostoli ad Corinthios. I Cap. IX.

    Fratres, nescitis quod ii qui in stadio currunt, omnes quidem currunt, sed unus accipit bravium ? Sic currite, ut comprehendatis. Omnis autem, qui in agone contendit, ab omnibus se abstinet : et illi quidem ut corruptibilem coronam accipiant, nos autem incorruptam. Ego igitur sic curro, non quasi in incertum: sic pugno, non quasi aerem verberans: sed castigo corpus meum et in servitutem redigo: ne forte cum aliis praedicaverim, ipse reprobus efficiar. Nolo enim vos ignorare, fratres, quoniam patres nostri omnes sub nube fuerunt, et omnes mare transierunt, et omnes in Moyse baptizati sunt, in nube et in mari: et omnes eamdem escam spiritalem manducaverunt, et omnes eumdem potum spiritalem biberunt (bibebant autem de spiritali, consequente eos, petra ; petra autem erat Christus) : Sed non in pluribus eorum beneplacitum est Deo.

 

    Lecture de l’Épître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Corinthiens. I, CHAP. IX.

    Mes Frères, ne savez-vous pas que quand on court dans la lice, tous courent, mais qu’un seul remporte le prix ? Courez donc de telle sorte que vous le remportiez. Or, tout athlète garde en toutes choses la tempérance ; et ils ne le font que pour gagner une couronne corruptible ; la nôtre au contraire sera incorruptible. Pour moi, je cours, mais non pas comme au hasard ; je combats, mais non pas en donnant des coups en l’air ; je châtie mon corps et je le réduis en servitude : de peur qu’après avoir prêche aux autres, je ne devienne moi-même réprouvé. Je ne veux pas que vous ignoriez, mes Frères, que nos pères ont tous été sous la nuée, qu’ils ont tous passé la mer ; qu’ils ont tous été baptisés sous la conduite de Moïse, dans la nuée et dans la mer ; qu’ils ont tous mangé la même nourriture spirituelle, et bu le même breuvage spirituel. Car ils buvaient de l’eau de la Pierre spirituelle qui les suivait ; et cette Pierre était Jésus-Christ. Mais cependant, sur un si grand nombre, il y en eut peu qui fussent agréables à Dieu.

    GRADUEL.

Adjutor in opportunitatibus, in tribulatione: sperent in te qui noverunt te, quoniam non derelinquis quaerentes te, Domine.

V. Quoniam non in finem oblivio erit pauperis; patientia pauperum non peribit in aeternum: exsurge, Domine, non praevaleat homo.

    Vous êtes. Seigneur, notre appui dans le besoin et dans la tribulation : que ceux qui vous connaissent espèrent en vous ; car vous n’abandonnez pas ceux qui vous cherchent.

    V/. Le pauvre ne sera pas toujours en oubli ; les souffrances du pauvre ne seront pas perdues pour l’éternité : levez-vous, Seigneur, et que l’homme ne prévale pas.

    TRAIT.

De profundis clamavi ad te, Domine: Domine, exaudi vocem meam.    

V. Fiant aures tuae intendentes in orationem servi tui.

V. Si iniquitates observaveris, Domine: Domine, quis sustinebit ?

V. Quia apud te propitiatio est, et propter legem tuam sustinui te, Domine.

 

    Des profondeurs de l’abîme, j’ai crié vers vous, Seigneur! Seigneur, écoutez ma voix.

    V/. Que vos oreilles soient attentives à la prière de votre serviteur.

    V/. Seigneur ! si vous considérez mes iniquités : Seigneur ! qui soutiendra votre jugement ?

    V/. Mais la miséricorde est en vous : c’est pourquoi, à cause de votre parole, je vous ai attendu, Seigneur.

 

    ÉVANGILE.

Sequentia sancti Evangelii secundum Matthaeum. Cap. XX.

    In illo tempore, dixit Jesus discipulis suis parabolam hanc: Simile est regnum coelorum homini patrifamilias, qui exiit primo mane conducere operarios in vineam suam. Conventione autem facta cum operariis ex denario diurno, misit eos in vineam suam. Et egressus circa horam tertiam, vidit alios stantes in foro otiosos, et dixit Ite et vos in vineam meam, et quod justum fuerit, dabo vobis. Illi autem abierunt. Iterum autem exiit circa sextam et nonam horam, et fecit simi- liter. Circa undecimam vero exiit; et invenit alios stantes, et dicit illis: Quid hic statis tota die otiosi ? Dicunt ei: Quia nemo nos conduxit. Dixit Ite et vos in vineam meam. Cum sero autem factum esset, dicit Dominus vineae procuratori suo: Voca operarios, et redde illis mercedem, incipiens a novissimis usque ad primos. Cum venissent ergo qui circa undecimam horam venerant, acceperunt singulos denarios. Venientes autem et primi, arbitrati sunt quod plus essent accepturi: acceperunt autem et ipsi singulos denarios. Et accipientes murmurabant adversus patremfamilias, dicentes: Hi novissimi una hora fecerunt, et pares illos nobis fecisti qui portavimus pondus diei et aestus ? At ille respondens uni eorum, dixit: Amice, non facio tibi injuriam; nonne ex denario convenisti mecum ? Tolle quod tuum est, et vade: volo autem et huic novissimo dare sicut et tibi. Aut non licet mihi quod volo facere ? An oculus tuus nequam est, quia ego bonus sum ? Sic erunt novissimi primi, et primi novissimi. Multi enim sunt vocati, pauci veto electi.

 

    La suite du saint Évangile selon saint Matthieu. CHAP. XX.

    En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples cette parabole : Le royaume des cieux est semblable à un père de famille qui sortit de grand matin, afin de louer des ouvriers pour sa vigne. Etant demeuré d’accord avec eux d’un denier pour leur journée, il les envoya dans sa vigne. Et étant sorti sur la troisième heure, il en vit d’autres qui se tenaient sur la place sans rien faire, et il leur dit : Allez-vous-en aussi dans ma vigne, et je vous donnerai ce qui sera juste. Et ils y allèrent. Il sortit encore sur la sixième et la neuvième heure, et il fit la même chose. Enfin étant sorti sur la onzième heure, il en trouva d’autres qui étaient là, et il leur dit : Pourquoi demeurez-vous ici tout le long du jour sans travailler ? Et ils lui dirent : Parce que personne ne nous a loués. Il leur dit : Allez-vous-en aussi dans ma vigne. Quand le soir fut venu, le maître de la vigne dit à son intendant : Appelle les ouvriers , et donne-leur le salaire, en commençant par les derniers et finissant par les premiers. Ceux donc qui n’étaient venus que vers la onzième heure, s’étant approchés , reçurent chacun un denier. Ceux qui étaient venus les premiers pensèrent qu’ils allaient recevoir davantage ; mais ils ne reçurent que chacun un denier. Et en le recevant ils murmuraient contre le père de famille et disaient : Ces derniers n’ont travaillé qu’une heure, et vous leur avez donné autant qu’à nous, qui avons porté le poids du jour et de la chaleur. Mais il répondit à l’un d’eux : Mon ami, je ne vous fais point de tort. N’êtes-vous pas convenu avec moi d’un denier? Prenez ce qui vous appartient, et vous en allez ; mais je veux donner à ce dernier autant qu’à vous. Est-ce qu’il ne m’est pas permis de faire ce que je veux ? Votre œil est-il mauvais, parce que je suis bon ? Ainsi les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers, parce qu’il y en a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus.

    OFFERTOIRE.

Bonum est confiteri Domino, et psallere nomini tuo, Altissime.

Il est bon de louer le Seigneur et de chanter votre Nom, ô Très- Haut !

    SECRETE.

Muneribus nostris, quaesumus, Domine, precibusque susceptis: et coelestibus nos munda mysteriis, et clementer exaudi. Per Dominum.

    En recevant nos dons et nos prières, Seigneur, daignez nous purifier par vos célestes Mystères, et nous exaucer dans votre clémence. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

    On ajoute les Secrètes particulières au Temps de Noël, en l’honneur de la Sainte Vierge, contre les persécuteurs de l’Église, ou pour le Pape, ci-dessus, page 292.

    COMMUNION.

Illumina faciem tuam super servum tuum, et salvum me fac in tua misericordia: Domine, non confundar, quoniam invocavi te.

    Jetez un regard favorable sur votre serviteur, et sauvez-moi dans votre miséricorde, Seigneur ! Que je ne sois pas confondu, puisque je vous ai invoqué.

    POSTCOMMUNION.

Fideles tui, Deus, per tua dona firmentur : ut eadem et percipiendo requirant, et quaerendo sine fine percipiant. Per Dominum.

    Que vos fidèles, ô Dieu ! soient fortifiés par vos dons, afin qu’en les recevant, ils ne cessent pas de les rechercher, et qu’en les recherchant, ils les reçoivent pour l’éternité. Par Jésus-Christ notre-Seigneur. Amen.

    On ajoute les Postcommunions particulières au Temps de Noël, en l’honneur de la Sainte Vierge, contre les persécuteurs de l’Église, ou pour le Pape, ci-dessus, page 293.

    

    A VEPRES.

    Les Psaumes, le Capitule, l’Hymne et le Verset, ci-dessus, pages 39-43.

    ANTIENNE DE Magnificat.

Dixit paterfamilias operariis suis: Quid hic statis tota die otiosi ? At illi respondentes dixerunt: Quia nemo nos cônduxit. Ite et vos in vineam meam : et quod justum fuerit, dabo vobis.

    Ant. Le Père de famille dit à ses ouvriers : Pourquoi demeurez-vous ici tout le long du jour sans travailler? Et ils lui répondirent : Parce que personne ne nous a loués. Allez-vous-en aussi dans ma vigne ; et je vous donnerai ce qui sera juste.

    ORAISON.

Preces populi tui, quaesumus Domine, clementer exaudi, ut qui juste pro peccatis nostris affligimur, pro tui nominis gloria misericorditer liberemur. Per Dominum.

    Nous vous supplions, Seigneur, d’exaucer dans votre clémence les prières de votre peuple, afin que nous qui sommes justement affligés pour nos péchés, soyons miséricordieusement délivrés pour la gloire de votre Nom. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

LE DIMANCHE DE LA SEXAGÉSIME.

    INTROÏT.

Exsurge, quare obdormis, Domine ? Exsurge, et ne repellas in finem ; quare faciem tuam avertis, oblivisceris tribulationem nostram ? Adhaesit in terra venter noster: exsurge, Domine, adjuva nos, et libera nos.

Ps. Deus, auribus nostris audivimus: patres nostri annuntiaverunt nobis. V. Gloria Patri. Exsurge.

    Levez-vous, Seigneur ; pourquoi dormez-vous ? Levez-vous, et ne nous rejetez pas pour jamais. Pourquoi détournez – vous de nous votre visage? Pourquoi oubliez – vous notre pauvreté et notre misère? Notre poitrine est collée contre terre : levez-vous, Seigneur; assistez-nous et délivrez-nous.

    Ps. O Dieu ! nous avons ouï de nos oreilles ; nos pères nous ont annoncé vos œuvres. Gloire au Père. Levez-vous.

    COLLECTE.

Deus, qui conspicis quia ex nulla nostra actione confidimus : concede propitius, ut contra adversa omnia, Doctoris gentium protectione, muniamur. Per Dominum.

    O Dieu, qui voyez que nous ne nous confions en aucune de nos œuvres, daignez nous accorder d’être protégés contre tous les maux par l’assistance du Docteur des Gentils. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

    On ajoute les Collectes particulières au Temps de Noël, en l’honneur de la Sainte Vierge, contre les persécuteurs de l’Église, ou pour le Pape, ci-dessus, page 289.

 

    EPÎTRE.

Lectio Epistolae beati Pauli Apostoli ad Corinthios. II Cap. XI.

    Fratres, libenter suffertis insipientes, cum sitis ipsi sapientes. Sustinetis enim si quis vos in servitutem redigit, si quis devorat, si quis accipit, si quis extollitur, si quis in faciem vos caedit. Secundum ignobilitatem dico, quasi nos infirmi fuerimus in hac parte. In quo quis audet (in insipientia dico), audeo et ego. Hebraei sunt ? et ego. Israelitae sunt ? et ego. Semen Abrahae sunt ? et ego. Ministri Christi sunt? (ut minus sapiens dico), plus ego : in laboribus plurimis, in carceribus abundantius, plagis supra modum, in mortibus frequenter. A Judaeis quinquies quadragenas, una minus, accepi. Ter virgis caesus sum, semel lapidatus sum, ter naufragium feci, nocte et die in profundo maris fui; in itineribus sape, periculis fluminum, periculis latronum, periculis ex genere, periculis ex gentibus, periculis in civitate, periculis in solitudine, periculis in mari, periculis in falsis fratribus; in labore et aerumna, in vigiliis multis, in fame et siti, in jejuniis multis, in frigore et nuditate; praeter illa, quae extrinsecus sunt, instantia mea quotidiana, sollicitudo omnium Ecclesiarum. Quis infirmatur, et ego non infirmor ? Quis scandalizatur, et ego non uror ? Si gloriari oportet, quae infirmitatis meae sunt gloriabor. Deus et Pater Domini nostri Jesu Christi, qui est benedictus in saecula, scit quod non mentior. Damasci praepositus gentis Aretae regis, custodiebat civitatem Damascenorum, ut me comprehenderet; et per fenestram in sporta dimissus sum per murum, et sic effugi manus ejus. Si gloriari oportet (non expedit quidem); veniam autem ad visiones et revelationes Domini. Scio hominem in Christo ante annos quatuordecim (sive in corpore nescio, sive extra corpus nescio, Deus scit), raptum hujusmodi usque ad tertium coelum. Et scio hujusmodi hominem (sive in corpore nescio, sive extra corpus nescio, Deus scit), quoniam raptus est in paradisum, et audivit arcana verba quae non licet homini loqui. Pro hujusmodi gloriabor : pro me autem nihil gloriabor, nisi in infirmitatibus meis. Nam etsi voluero gloriari, non ero insipiens; veritatem enim dicam : parco autem, ne quis me existimet supra id quod videt in me, aut aliquid audit ex me. Et ne magnitudo revelationum extollat me, datus est mihi stimulus carnis meae, angelus Satan, qui me colaphizet. Propter quod ter Dominum rogavi ut discederet a me: et dixit mihi: Sufficit tibi gratia mea; nam virtus in infirmitate perficitur. Libenter igitur gloriabor in infirmitatibus meis, ut inhabitet in me virtus Christi.

 

    Lecture de l’Épître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Corinthiens. II, CHAP. XI.

    Mes Frères, étant sages comme vous êtes, vous supportez sans peine les imprudents, puisque vous souffrez même qu’on vous réduise en servitude, qu’on vous dévore, qu’on vous pille, qu’on s’élève contre vous, qu’on vous frappe au visage. C’est à ma confusion que je rappelle ceci : puisque nous passons pour avoir été trop faibles dans des épreuves semblables. Cependant aucun d’eux (excusez mon imprudence) ne saurait se glorifier de rien que je ne le puisse aussi moi-même. Sont-ils Hébreux ? je le suis aussi. Sont-ils enfants d’Israël ? je le suis aussi. Sont-ils de la race d’Abraham ? j’en suis aussi. Sont-il s ministres du Christ? Au risque de passer encore pour imprudent, j’ose dire que je le suis plus qu’eux. J’ai plus souffert de travaux, plus enduré de prisons, plus reçu de coups. Souvent je me suis vu près de la mort. J’ai reçu des Juifs, à cinq différentes fois, trente-neuf coups de fouet ; j’ai été trois fois battu de verges, lapidé une fois ; j’ai fait naufrage trois fois; j’ai passé un jour et une nuit au fond de la mer. Fréquemment j’ai été en péril dans les voyages ; en péril suites fleuves ; en péril du côté des voleurs; en péril de- la part de ceux de ma nation ; en péril de la part des gentils ; en péril dans les villes ; en péril dans les solitudes; en péril sur la mer; en péril au milieu des faux frères. J’ai souffert toutes sortes de travaux et de fatigues, des veilles fréquentes, la faim, la soif, des jeûnes réitérés, le froid et la nudité. A ces maux extérieurs , ajoutez mes préoccupations quotidiennes, la sollicitude de toutes les Églises. Qui est faible, sans que je me fasse faible avec lui ? Qui est scandalisé, sans que j’en sois brûlé ? Que s’il est permis de se glorifier, je me glorifierai de mes souffrances. Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ , qui est béni dans tous les siècles, sait que je ne mens pas. A Damas, le gouverneur de la province pour le roi Arétas, faisait faire la garde dans la ville pour m’arrêter prisonnier; on me descendit par une fenêtre, le long de la muraille, dans une corbeille, et je m’échappai ainsi de ses mains. S’il faut se glorifier, quoique cela ne convienne pas, je viendrai maintenant aux visions et aux révélations du Seigneur. Je connais en Jésus-Christ un homme qui fut ravi, il y a quatorze ans ; si ce fut en son corps, ou hors de son corps, je n’en sais rien, Dieu le sait; qui fut ravi , dis-je, jusqu’au troisième ciel. Et je sais que cet homme (si ce fut en son corps, ou hors de son corps, je ne sais, Dieu le sait) ; que cet homme, dis-je, fut ravi dans le paradis, et qu’il entendit des paroles mystérieuses qu’il n’est pas permis à un homme de rapporter. Je pourrais me glorifier en parlant d’un tel homme ; mais pour moi, je ne veux me glorifier que dans mes infirmités. Ce ne serait pas imprudence à moi, si je voulais me glorifier, car je dirais la vérité ; mais je me retiens, de peur que quelqu’un ne m’estime au-dessus de ce qu’il voit en moi, ou de ce qu’il entend de moi. Aussi, de peur que la grandeur des révélations ne me causât de l’orgueil, il m’a été donné un aiguillon dans ma chair, un ange de Satan, qui me donne des soufflets. C’est pourquoi j’ai prié trois fois le Seigneur de l’éloigner de moi ; et il m’a répondu : Ma grâce te suffit; car la force se perfectionne dans l’infirmité. Je prendrai donc plaisir a me glorifier dans mes infirmités, afin que la force du Christ habite en moi.

    GRADUEL.

Sciant gentes, quoniam nomen tibi Deus: tu solus Altissimus super omnem terram.

V. Deus meus, pone illos ut rotam, et sicut stipulam ante faciem venti.

    Que les nations sachent que votre nom est Dieu : vous êtes le seul Très-Haut sur toute la terre.

    V/. Mon Dieu, que mes ennemis soient devant vous comme la roue qui tourne sous l’effort du vent, comme la paille devant le souffle de la tempête.

TRAIT

Commovisti, Domine, terram, et conturbasti eam.

V. Sana contritiones ejus, quia mota est.

V. Ut fugiant a facie arcus: ut liberentur electi tui.

Seigneur, vous avez ébranlé la terre, et vous avez entr’ouvert son sein.
Fermez ses blessures; car elle est ébranlée.

Protégez la fuite de vos élus devant l’arc bandé contre eux; et qu’ils soient délivrés.

    ÉVANGILE.

Sequentia sancti Evangelii secundum Lucam. Cap. VIII.

    In illo tempore, cum turba plurima convenirent, et de civitatibus properarent ad Jesum, dixit per similitudinem: Exiit qui seminat, seminare semen suum: et dum seminat, aliud cecidit secus viam, et conculcatum est, et volucres coeli comederunt illud. Et aliud cecidit supra petram: et natum aruit; quia non habebat humorem. Et aliud cecidit inter spinas, et simul exortae spinae suffocaverunt illud. Et aliud cecidit in terram bonam: et ortum fecit fructum centuplum. Haec dicens clamabat : Qui habet aures audiendi, audiat. Interrogabant autem eum discipuli ejus, quae esset haec parabola. Quibus ipse dixit: Vobis datum est nosse mysterium regni Dei, caeteris autem in parabolis; ut videntes non videant, et audientes non intelligant. Est autem haec parabola. Semen est verbum Dei. Qui autem secus viam, hi sunt qui audiunt : deinde venit diabolus, et tollit verbum de corde eorum, ne credentes salvi fiant. Nam qui supra petram: qui cum audierint, cum gaudio suscipiunt verbum: et hi radices non habent: qui ad tempus credunt, et in tempore tentationis recedunt. Quod autem in spinas cecidit, hi sunt, qui audierunt, et a sollicitudinibus et divitiis et voluptatibus vitae, euntes suffocantur, et non referunt fructum. Quod autem in bonam terram: hi sunt, qui in corde bono et optimo audientes verbum retinent, et fructum afferunt in patientia.

 

    La suite du saint Évangile selon saint Luc. CHAP. VIII.

    En ce temps-là, le peuple s’assemblant en foule, et se pressant de sortir des villes pour venir au-devant de Jésus, il leur dit en parabole : Celui qui sème s’en alla pour semer son grain; et comme il semait, une partie de la semence tomba le long du chemin, où elle fut foulée aux pieds, et les oiseaux du ciel la mangèrent. Et une autre partie tomba sur la pierre, et après avoir levé, elle sécha, parce qu’elle n’avait point d’humidité. Et une autre partie tomba au milieu des épines, et les épines croissant avec la semence, l’étouffèrent. Et une autre partie tomba sur de bonne terre, et ayant levé, elle porta du fruit, cent pour un. En disant ceci, il criait : Que celui-là entende, qui a des oreilles pour entendre. Ses disciples l’interrogèrent sur le sens de cette parabole, et il leur dit: Pour vous, il vous a été donné de connaître le mystère du royaume de Dieu ; mais pour les autres il ne leur est proposé qu’en paraboles, de sorte que voyant, ils ne voient point, et qu’entendant, ils ne comprennent point. Voici donc le sens de cette parabole: la semence est la Parole de Dieu. Ceux qui sont marqués par ce qui tombe le long du chemin, sont ceux qui écoutent; mais le diable vient, et enlève de leurs cœurs la parole, de peur que, croyant, ils ne soient sauvés. Ceux qui sont marqués par ce qui tombe sur la pierre, sont ceux qui ayant écouté la parole, la reçoivent avec joie ; mais ils n’ont point de racines; ils croient pour un temps, et ils se retirent à l’heure de la tentation. Ce qui tombe dans les épines, ce sont ceux qui écoutent la parole, mais en qui elle est étouffée par les inquiétudes, par les riches-les plaisirs de cette vie, et ils ne portent point de fruit. Enfin ce qui tombe dans la bonne terre, ce sont ceux qui, ayant écouté la parole, la retiennent dans un cœur bon et excellent, et portent du fruit par ta patience.

 

    OFFERTOIRE.

Perfice gressus meos in semitis tuis, ut non moveantur vestigia mea : inclina aurem tuam, et exaudi verba mea: mirifica misericordias tuas, qui salvos facis sperantes in te, Domine.

    Affermissez mes pas dans vos sentiers, afin que mes pieds ne soient pas chancelants ; inclinez votre oreille, et exaucez mes paroles ; signalez vos miséricordes, ô vous, Seigneur! qui sauvez ceux qui espèrent en vous.

    SECRETE.

Oblatum tibi, Domine, sacrificium vivificet nos semper et muniat. Per Dominum.

    Faites, Seigneur, que le Sacrifice qui vous est offert nous vivifie, et nous fortifie toujours. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

    On ajoute les Secrètes particulières au Temps de Noël, en l’honneur de la Sainte Vierge, contre les persécuteurs de l’Église, ou pour le Pape, ci-dessus, page 291.

    COMMUNION.

Introibo ad altare Dei, ad    Deum qui laetificat juventutem meam.

    Je m’approcherai de l’autel de Dieu, du Dieu qui réjouit ma jeunesse.

    POSTCOMMUNION.

Supplices te rogamus, omnipotens Deus; ut quos tuis reficis sacramentis, tibi etiam placitis moribus dignanter deservire concedas. Per Dominum.

    Nous vous supplions, Dieu tout-puissant, de faire la grâce à ceux que vous nourrissez de vos Sacrements, de vous servir d’une manière digne de vous, par des mœurs qui vous soient agréables. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

    On ajoute les Postcommunions particulières au Temps de Noël, en l’honneur de la Sainte Vierge, contre les persécuteurs de l’Église, ou pour le Pape, ci-dessus, page 292.

 

    A VEPRES.

    Les Psaumes, le Capitule, l’Hymne et le Verset, ci-dessus, pages 39-43.

    ANTIENNE DE Magnificat.

ANT. Vobis datum est nosse mysterium Dei, caeteris autem in parabolis, dixit Jesus discipulis suis.

    Ant. A vous, il a été donné de connaître les mystères du royaume de Dieu ; aux autres, seulement en paraboles, dit Jésus à ses disciples.

    ORAISON.

Deus qui conspicis quia ex nulla nostra actione confidimus: concede propitius, ut contra adversa omnia Doctoris Gentium protectione muniamur. Par Dominum.

    O Dieu, qui voyez que nous ne nous confions en aucune de nos œuvres, daignez nous accorder d’être protégés contre tous les maux par l’assistance du Docteur des Gentils. Par Jésus-Christ notre Seigneur Amen.

 

LE DIMANCHE DE LA QUINQUAGESIME.

    INTROÏT.

Esto mihi in Deum protectorem, et in locum refugii, ut salvum me facias: quoniam firmamentum meum, et refugium meum es tu : et propter nomen tuum dux mihi eris et enutries me.

Ps. In te, Domine, speravi, non confundar in aeternum : in justitia tua libera me, et eripe me. V. Gloria Patri. Esto.

 

    Soyez mon Dieu protecteur et mon lieu de refuge, pour me sauver; car vous êtes mon appui, mon asile; et pour la gloire de votre Nom, vous serez mon guide et vous me nourrirez.

    Ps. En vous, Seigneur, j’ai espéré; que je ne sois jamais confondu ! délivrez-moi par votre justice et sauvez-moi. Gloire au Père. Soyez mon Dieu.

    COLLECTE.

Preces nostras, quaesumus, Domine, clementer exaudi: atque a peccatorum vinculis absolutos, ab omni nos adversitate custodi. Per Dominum.

    Daignez, Seigneur, exaucer nos prières dans votre clémence, et après nous avoir dégagés des liens de nos péchés, gardez-nous de toute adversité. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

    On ajoute les Oraisons particulières au Temps de Noël, en l’honneur de la Sainte Vierge, contre les persécuteurs de l’Église, ou pour le Pape, ci-dessus, page 289.

    EPÎTRE

Lectio Epistolae beati Pauli Apostoli ad Corinthios. 1 Cap. X111.

    Fratres, si linguis hominum loquar, et Angelorum, caritatem autem non habeam, factus sum velut aes sonans, aut cymbalum tinniens. Et si habuero prophetiam, et noverim mysteria omnia, et omnem scientiam : et si habuero omnem fidem, ita ut montes transferam, caritatem autem non habuero, nihil sum. Et si distribuero in cibos pauperum omnes facultates meas; et si tradidero corpus meum ita ut ardeam, caritatem autem non habuero, nihil mihi prodest. Caritas patiens est, benigna est : caritas non aemulatur, non agit perperam, non inflatur, non est ambitiosa, non quaerit quae sua sunt, non irritatur, non cogitat malum, non gaudet super iniquitate, congaudet autem veritati: omnia suffert, omnia credit, omnia sperat, omnia sustinet. Caritas nunquam excidit: sive prophetiae evacuabuntur, sive linguae cessabunt, sive scientia destruetur. Ex parte enim cognoscimus, et ex parte prophetamus. Cum autem venerit quod perfectum est, evacuabitur quod ex parte est. Cum essem parvulus, loquebar ut parvulus, sapiebam ut parvulus, cogitabam ut parvulus. Quando autem factus sum vir, evacuavi quae erant parvuli. Videmus nunc per speculum in aenigmate : tunc autem facie ad faciem. Nunc cognosco ex parte : tunc autem cognoscam sicut et cognitus sum. Nunc autem manent fides, spes, caritas, tria haec: major autem horum est caritas.

 

    Lecture de l’Épître du bienheureux Paul, Apôtre, aux Corinthiens. I, CHAP. XIII.

    Mes Frères, quand je parlerais toutes les langues des hommes et des Anges même, si je n’ai la charité, je ne suis que comme un airain sonnant ou une cymbale retentissante. Et quand j’aurais le don de prophétie, et que je pénétrerais tous les mystères, et que j’aurais toute science; quand j’aurais toute la foi possible, jusqu’à transporter les montagnes, si je n’ai pas la chanté, je ne suis rien. Et quand j’aurais distribué tout mon bien pour nourrir les pauvres, et que j’aurais livré mon .corps pour être brûlé, si je n’ai pas la charité, tout cela ne me sert de rien. La charité est patiente, elle est douce ; la charité n’est point envieuse, elle n’est point téméraire et précipitée, elle ne s’enfle point d’orgueil, elle n’est point ambitieuse, elle ne cherche point ses intérêts ; elle ne s’irrite point, elle ne pense point mal ; elle ne se réjouit point de l’iniquité, mais elle se réjouit de la vérité ; elle supporte tout, elle croit tout, elle espère tout, elle souffre tout. La charité ne finira jamais, au lieu que le don de prophétie cessera, le don des langues finira, le don de science sera aboli ; car ce don de science et ce don de prophétie sont incomplets. Mais quand sera venu ce qui est parfait, ce qui n’est qu’imparfait cessera. Quand j’étais enfant, je parlais en enfant, je jugeais en enfant, je raisonnais en enfant; mais en devenant homme, je me suis défait de tout ce qui tenait de l’enfant. Nous voyons maintenant comme dans un miroir, et en énigme ; mais alors nous verrons face à face. Je ne connais maintenant qu’imparfaitement ; mais alors je connaîtrai comme je suis moi-même connu. Présentement la foi, l’espérance, la charité, trois vertus, demeurent ; mais la charité est la plus excellente des trois.

    GRADUEL

Tu es Deus qui facis mirabilia solus : notam fecisti in gentibus virtutem tuam.

V. Liberasti in brachio tuo populum tuum, filios Israel et Joseph.

    Vous êtes le Dieu qui seul opérez des merveilles : vous avez manifesté votre puissance au milieu des nations.

    V/. Par la force de votre bras vous avez délivré votre peuple, les enfants d’Israël et de Joseph.

    TRAIT

Jubilate Deo omnis terra: servite Domino in laetitia.

V. Intrate in conspectu ejus in exsultatione; scitote quoniam Dominus ipse est Deus.

V. Ipse fecit nos, et non ipsi nos: nos autem populus ejus et oves pascuae ejus.

 

    Jubilez à Dieu , habitants de la terre; servez le Seigneur dans l’allégresse.

     V/. Entrez en sa présence, avec des transports de joie : sachez que ce Seigneur, c’est Dieu lui-même.

    V/. C’est lui qui nous a faits, et non pas nous. Nous sommes son peuple et les brebis de ses pâturages.

    ÉVANGILE.

Sequentia sancti Evangelii secundum Lucam. Cap. XVIII.

    In illo tempore, assumpsit Jesus duodecim, et ait illis : Ecce ascendimus Jerosolymam, et consummabuntur omnia qua scripta sunt per Prophetas de Filio hominis. Tradetur enim gentibus, et illudetur, et flagellabitur, et conspuetur, et postquam flagellaverint, occident eum, et tertia die resurget. Et ipsi nihil horum intellexerunt, et erat verbum istud absconditum ab eis, et non intelligebant quae dicebantur. Factum est autem, cum appropinquaret Jericho, caecus quidam sedebat secus viam, mendicans. Et cum audisset turbam praetereuntem, interrogabat quid hoc esset. Dixerunt autem ei, quod Jesus Nazarenus transiret. Et clamavit dicens : Jesu, fili David, miserere mei. Et qui praeibant, increpabant eum ut taceret. Ipse vero magis clamabat: Fili David, miserere mei. Stans autem Jesus, jussit ilium adduci ad se. Et cum appropinquasset, interrogavit ilium dicens: Quid tibi vis faciam ? At ille dixit : Domine, ut videam. Et Jesus dixit Respice, fides tua te salvum fecit. Et confestim vidit, et sequebatur ilium, magnificans Deum. Et omnis plebs ut vidit, dedit laudem Deo.

 

    La suite du saint Évangile selon saint Luc. CHAP. XVIII.

    En ce temps-là, Jésus prit à part ses douze disciples, et leur dit : Voilà que nous montons à Jérusalem, et que tout ce que les Prophètes ont écrit du Fils de l’homme va s’accomplir. Car il sera livré aux gentils, et moqué et fouetté, et couvert de crachats ; et après qu’ils l’auront fouetté, ils le tueront; et le troisième jour il ressuscitera. Et ils ne comprirent rien à cela, et cette parole leur était cachée, et ils ne comprenaient point ce qui leur était dit. Comme il approchait de Jéricho, il arriva qu’un aveugle était assis au bord du chemin, demandant l’aumône. Et, entendant passer la foule, il s’enquit de ce que c’était. On lui dit que c’était Jésus de Nazareth qui passait. Et il cria disant : Jésus, fils de David, ayez pitié de moi ! Et ceux qui allaient devant le gourmandaient pour le faire taire ; mais il criait plus fort encore : Fils de David, ayez pitié de moi ! Jésus alors, s’arrêtant, commanda qu’on le lui amenât ; et lorsqu’il se fut approché, il l’interrogea disant : Que veux-tu que je te fasse ? Il répondit : Seigneur, que je voie. Et Jésus lui dit : Vois; c’est ta foi qui t’a sauvé. Et au même instant il vit, et il le suivait, glorifiant Dieu. Et tout le peuple, voyant cela, loua Dieu.

    OFFERTOIRE.

Benedictus es, Domine, doce me justificationes tuas: in labiis meis pronuntiavi omnia judicia oris tui.

    Vous êtes béni, Seigneur enseignez-moi votre loi mes lèvres ont prononcé tous les commandements de votre bouche.

    SECRETE.

Haec hostia, Domine, quaesumus, emundet nostra delicta ; et ad sacrificium celebrandum, subditorum tibi corpora mentesque sanctificet. Per Dominum.

    Que cette hostie, Seigneur, efface, s’il vous plaît, nos péchés, et qu’elle sanctifie les corps et les âmes de vos serviteurs, pour célébrer dignement ce Sacrifice. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

    On ajoute les Secrètes particulières au Temps de Noël, en l’honneur de la Sainte Vierge, contre les persécuteurs de l’Église, ou pour le Pape, ci-dessus, page 291.

    COMMUNION.

Manducaverunt et saturati sunt nimis, et desiderium eorum attulit eis Dominus: non surit fraudati a desiderio suo.

    Ils mangèrent et ils furent pleinement rassasiés ; et le Seigneur leur donna ce qu’ils avaient souhaité; et ils ne furent pas frustrés dans leurs désirs.

    POSTCOMMUNION.

Quaesumus, omnipotens Deus; ut qui coelestia alimenta percepimus, per haec contra omnia adversa muniamur. Per Dominum.

    Faites, Dieu tout-puissant, nous vous en supplions, que nous qui avons reçu l’aliment céleste, nous en soyons fortifiés contre toute adversité. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

    On ajoute les Postcommunions particulières au Temps de Noël, en l’honneur de la Sainte Vierge, contre les persécuteurs de l’Église, ou pour le Pape, ci-dessus, page 292.

 

    A VEPRES.

    Les Psaumes, le Capitule, l’Hymne et le Verset, ci-dessus, pages 39-43.

    ANTIENNE DE Magnificat.

 

    

ANT. Stans autem Jesus jussit caecum adduci ad se, et ait illi: Quid vis ut faciam tibi ? Domine, ut videam. Et Jesus ait illi: Respice, fides tua te salvum fecit. Et confestim vidit, et sequebatur ilium, magnificans Deum.

Ant. Jésus, s’étant arrêté, commanda qu’on lui amenât l’aveugle, et il lui dit : Que veux-tu que je te fasse ?— Seigneur, que je voie. Et Jésus lui dit : Vois; c’est ta foi qui t’a sauvé. Et au même instant il vit, et il le suivait, glorifiant Dieu.

    ORAISON.

Preces nostras, quaesumus, Domine, clementer exaudi: atque a peccatorum vinculis absolutos, ab omni nos adversitate custodi. Per Dominum.

    Daignez, Seigneur, exaucer nos prières dans votre clémence, et après nous avoir dégagés des liens du péché, gardez-nous de toute adversité. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

 

    Grâces vous soient rendues, ô Emmanuel, qui, venant visiter la terre, avez daigné apparaître d’abord sous les traits de l’enfance, afin de nous attirer à vous par la simplicité et la douceur de ce premier âge. Rassurés par vos aimables avances, nous sommes venus ; nous avons osé approcher de votre berceau ; et près de lui nous avons fixé notre demeure. Mais l’œuvre qui vous reste à remplir pour notre rédemption vous réclame ; et désormais ce n’est plus comme enfant que vous attirerez nos regards. Vous allez maintenant nous apparaître comme l’homme des travaux, des fatigues, des souffrances, poursuivant avec amour la brebis égarée, et n’ayant pas, dans ce monde, ouvrage de vos mains, un lieu où reposer votre tête. Nous vous suivrons partout, ô Jésus! nous écouterons vos enseignements ; nous ne vouions rien perdre des leçons que vous nous donnerez; nos cœurs seront attentifs aux développements de l’œuvre de notre salut, qui doit vous coûter tant de labeurs.

    Nous vous avons admirée dans notre amour, ô Marie, en ces jours où votre maternité divine a éclaté, au milieu de la joie du ciel et de la terre; nous avons joui de votre ineffable bonheur, ô Mère d’un Dieu ! Vous avez daigné nous donner accès auprès de votre divin Fils, et nous accueillir comme ses frères. Recevez-en nos humbles actions de grâces. Désormais, ce n’est plus entre vos bras, endormi sur votre sein virginal, que nous contemplerons notre Emmanuel. Les décrets de son Père céleste l’appellent au grand œuvre de notre réparation, plus tard au sacrifice de sa vie pour nous. O Marie ! le glaive a déjà pénétré votre âme ; vous prévoyez l’avenir de ce fils béni de vos entrailles. Puisse notre fidélité à suivre ses pas, alléger en quelque chose les soucis de votre cœur maternel !

 

 

    FIN DU TEMPS DE NOËL.

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