L’Année liturgique : temps de la Septuagésime, propre des saints

PROPRE DES SAINTS

    Les Fêtes en l’honneur des Saints ne sont pas très abondantes au temps de la Septuagésime, surtout dans les années où l’ouverture de ce temps n’a lieu qu’après le dix février. Néanmoins, nous avons dû en présenter ici un nombre encore assez considérable, afin de n’omettre aucune de celles qui peuvent se rencontrer dans cette période, lorsque la Fête de Pâques descend jusqu’à ses dernières limites.

    Nous commençons au trois février, Fête de saint Biaise, et nous allons jusqu’au douze mars, consacré à saint Grégoire le Grand. La rareté des Fêtes durant ce long intervalle s’explique par le génie même de la Liturgie qui, sans les exclure entièrement dans le Carême, évite de les multiplier. Or, tout le monde sait que dans les années où la Septuagésime monte jusqu’en janvier, une partie plus ou moins considérable du Carême s’écoule en février; ainsi, le Mercredi des Cendres peut quelquefois tomber le quatrième jour de ce mois. Après ces avertissements donnés au lecteur catholique, nous entrons de suite dans l’explication des Fêtes  des Saints, qui peuvent se  rencontrer depuis le lendemain de la Purification de Notre-Dame, jusqu’au dernier terme auquel peut descendre le Samedi de la Quinquagésime, veille du premier Dimanche de Carême

 

LE III FÉVRIER. SAINT BLAISE, ÉVÊQUE ET MARTYR.

    Maintenant que l’Église a clos pour nous la touchante Quarantaine de la Naissance du Sauveur, et qu’elle nous a ouvert la source des fortes et sérieuses méditations qui doivent nous préparer pour la pénitence, chaque Fête des Bienheureux doit nous apporter une impression propre à nourrir en nous l’esprit de ce saint Temps. Dans la période dont nous sortons, tous les amis de Dieu que nous avions à fêter, nous apparaissaient rayonnants des joies de la Naissance de l’Emmanuel ; ils formaient sa cour radieuse et triomphante. D’ici à la Résurrection du Fils de Dieu, nous aimerons à les considérer surtout dans les labeurs du pèlerinage de cette vie. Ce qui nous importe aujourd’hui, c’est de voir et d’étudier comment ils ont vaincu le monde et la chair. « Ils allaient, dit le Psalmiste, et ils jetaient la semence sur le sillon, l’arrosant de leurs pleurs ; mais ils reviendront dans l’allégresse, chargés des gerbes que leurs sueurs auront produites 1 . » Espérons qu’il en sera de même pour nous, à la fin de cette laborieuse carrière, et que le Christ ressuscité nous saluera comme ses membres vivants et renouvelés. Dans la période que nous avons présentement à traverser, les Martyrs abondent, et nous débutons aujourd’hui par un des plus célèbres. Sébaste, en Arménie, fut honorée par ses vertus pastorales et par sa glorieuse Passion; bientôt la même ville nous fournira dans un seul jour quarante soldats Martyrs. La dévotion envers saint Biaise est demeurée très vive en Orient, surtout en Arménie, et son culte, introduit de bonne heure dans les Églises de l’Occident, y a toujours été très populaire. Sa fête n’étant néanmoins que du degré simple, l’Église Romaine n’a consacré à son honneur que la courte Légende que nous donnons ici.

Blasius, Sebaste in Armenia cum virtutum laude floreret, ejusdem civitatis episcopus eligitur. Qui quo tempore Diocletianus insatiabilem crudelitatem in Christianos exercebat, se in speluncam abdidit montis Argaei, ubi tamdiu latuit, dum ab Agricolai praesidis militibus venantibus deprehensus, et ad praesidem ductus, ejus jussu conjectus est in vincula. Quo in loto multos aegrotos sanavit, qui ad Blasium, ejus fama sanctitatis adducti, deferebantur. In illis puer fuit, qui, desperata a medicis salute, transversa spina faucibus inhaerente, animam agebat. Productus autem ad praesidem Blasius semel et iterum, cum nec blanditiis, nec minis adduci posset ut diis sacrificaret, primum virgis casus, deinde in equuleo ferreis pectinibus dilaniatus est : postremo, dempto capite, illustre fidei testimonium Christo Domino dedit, tertio Nonas Februarii.

 

    Blaise fleurissait en toute sorte de vertus à Sebaste en Arménie, lorsqu’il fut élu évêque de cette ville. Au temps où Dioclétien exerçait son insatiable cruauté contre les Chrétiens, le saint se retira dans une caverne du mont Argée, où il demeura caché jusqu’à ce qu’ayant été découvert par des soldats du gouverneur Agricolaüs, qui se livraient à la chasse, il fut conduit devant ce magistrat et jeté en prison par son ordre. Là, il guérit plusieurs malades qu’on lui amena, à cause de la réputation de sainteté dont il jouissait, et entre autres un enfant qui se mourait pour avoir avalé une arête qui lui était demeurée de travers dans le gosier, en sorte que les médecins désespéraient de le sauver. Biaise comparut deux fois devant le gouverneur, sans que l’on pût, ni par caresses, ni par menaces, le persuader de sacrifier aux idoles. Il fut donc d’abord battu de verges, ensuite déchiré avec des peignes de fer sur le chevalet, et enfin il eut la tête tranchée, rendant un glorieux témoignage au Seigneur Jésus-Christ, le trois des nones de février.

    Nous unissons nos voix au concert de louanges que vous adressent toutes les Églises qui sont sous le ciel, ô glorieux Martyr! En retour de nos hommages, du sommet de la gloire où vous régnez, abaissez vos regards sur nous, et voyez les fidèles de la chrétienté tout entière qui se préparent aux saintes expiations de la pénitence, et qui songent à revenir au Seigneur leur Dieu par les larmes et la componction. Souvenez-vous de vos propres combats, et assistez-nous dans le travail de renouvellement que nous allons entreprendre. Vous n’avez pas craint les tourments de la mort; et quelque rude qu’ait été l’épreuve, vous l’avez subie avec courage. Obtenez-nous la constance dans une carrière moins périlleuse. Nos ennemis ne sont rien auprès de ceux qu’il vous a fallu vaincre; mais ils sont perfides, et si nous les ménageons, ils peuvent nous abattre. Obtenez-nous le secours divin par lequel vous avez triomphé. Nous sommes les fils des Martyrs ; que leur sang ne dégénère pas en nous. Souvenez-vous aussi, saint Pontife, des heureuses contrées que vous arrosâtes de votre sang. La foi pour laquelle vous avez donné votre vie s’y était altérée ; des jours meilleurs semblent briller enfin. Par vos prières paternelles, rendez l’Arménie à l’Église catholique, et consolez, par le retour de leurs frères, les fidèles qui ont su s’y conserver orthodoxes, parmi tant de périls.

    

LE IV FÉVRIER. SAINT ANDRÉ CORSINI, ÉVÊQUE ET CONFESSEUR.

    Aujourd’hui, c’est un saint Évêque qui, par sa vie austère et son zèle ardent pour le salut des âmes, vient nous inviter à songer sérieusement à notre réconciliation avec Dieu. Moins célèbre dans l’Église que beaucoup d’autres saints Confesseurs, il doit à Clément XII, membre de l’illustre famille Corsini, l’honneur de briller avec plus d’éclat au Cycle de la sainte Église. Mais le Pontife n’était que l’instrument de la divine Providence. Le saint Évêque de la petite ville de Fiesole a toujours cherché l’obscurité durant sa vie, et Dieu a voulu le glorifier dans toute l’Église, en inspirant au Pasteur suprême la pensée de le placer sur le Calendrier universel. Au reste, André fut pécheur avant de devenir un saint ; son exemple nous encouragera à revenir sincèrement à Dieu.

    Lisons le récit de ses vertus dans les Leçons de l’Office que l’Église lui a consacré.

Andream Florentiae ex nobili Corsinorum familia natum parentes precibus a Deo impetrarunt, et beatae Virgini spoponderunt. Qualis autem futurus esset, divino praesagio, antequam nasceretur, ostensum est : nam mater gravida sibi visa est per quietem lupum edidisse, qui, ad Carmelitarum aedem pergens, in ipso templi vestibulo statim in agnum conversus est. Adolescens pie et ingenue educatus, cum sensim ad vitia declinaret, saepe a matre increpatus fuit. Ubi autem cognovit, se parentum voto Deiparae Virgini dicatum fuisse, Dei amore succensus, deque visu matris admonitus, Carmelitarum institutum amplexus est, in quo varus tentationibus a daemone vexatus, numquam tamen potuit e religionis proposito dimoveri. Mox Lutetiam missus, emenso studiorum curriculo, et laurea donatus in patriam, revocatur, suique Ordinis regimini in Etruria praeficitur.

Interea Fesulana Ecclesia suo viduata pastore eum sibi episcopum elegit : quo munere se indignum aestimans, diu latuit ignotus, donec pueri vote mirabiliter loquentis proditus, et extra urbem inventus, ne divinae contradiceret voluntati episcopatum suscepit. Ea dignitate auctus, humilitate, quam semper coluerat, impensius incubuit et pastorali sollicitudini, misericordiam in pauperes, liberalitatem, orationis assiduitatem, vigilias, aliasque virtutes adjunxit, et spiritu etiam prophetico clarus fuit, adeo ut ejus sanctitas ab omnibus celebraretur.

His permotus Urbanus quintus ad sedandas Bononiae turbas Andream legatum misit : quo in munere multa perpessus, civium odia, quae ad internecionem exarserant, summa prudentia restinxit ; tum restituta tranquillitate ad propria reversus est. Nec multo post assiduis laboribus, et voluntarie carnis maceratione confectus, obitus die a beata Virgine sibi praedicto, ad coelestia regna migravit, anno Domini millesimo trecentesimo septuagesimo tertio, aetatis suae septuagesimo primo. Quem Urbanus octavus multis magnisque miraculis clarum, sanctorum numero adscripsit. Ejus corpus Florentiae in ecclesia sui Ordinis quiescit, et maxima civium veneratione colitur : quibus non semel, in praesenti discrimine praesidio fuit.

 

    André naquit à Florence de la noble famille des Corsini. Ses parents l’obtinrent de Dieu par leurs prières et le vouèrent à la sainte Vierge. Dès avant sa naissance, un présage divin fit connaître ce qu’il devait être un jour. Pendant que sa mère le portait encore, elle eut un songe durant lequel il lui sembla qu’elle avait enfanté un loup qui, se dirigeant vers la maison des Carmes, s’était tout à coup changé en agneau sous le vestibule de leur église. Sa jeunesse reçut une éducation pieuse et conforme à son rang; cependant il se laissa aller insensiblement au désordre, malgré les fréquentes remontrances de sa mère. Mais, ayant appris que le vœu de ses parents l’avait consacré à la Vierge Mère de Dieu, et ayant eu connaissance de la vision qu’avait eue sa mère, l’amour de Dieu s’enflammant dans son cœur, il résolut d’embrasser l’institut des Carmes. Malgré les nombreuses tentations qu’il y éprouva de la part du démon, rien ne fut capable de le détourner de sa résolution d’être religieux. On l’envoya bientôt à Paris ; après y avoir suivi le cours des études, et pris le grade de docteur, il fut rappelé dans sa patrie, et préposé au gouvernement de son Ordre en Toscane.

    L’Église de Fiesole, ayant perdu son Évêque, le choisit pour la gouverner. André, s’estimant indigne de cette charge, demeura longtemps caché, sans que personne connût le lieu où il s’était retiré. La voix d’un enfant qui ne parlait pas encore le fit miraculeusement découvrir dans la retraite qu’il s’était choisie hors de la ville : et dans la crainte de s’opposer à la volonté divine, il reçut la consécration épiscopale. Dans sa nouvelle dignité, André s’exerça plus que jamais à l’humilité qu’il avait toujours pratiquée, et unit à la sollicitude pastorale la miséricorde envers les pauvres, la libéralité, l’assiduité à l’oraison, les saintes veilles et les autres vertus. L’esprit de prophétie éclata aussi en lui, et sa sainteté était en réputation partout.

    Urbain V, au bruit de tant de mérites, l’envoya en qualité de Légat à Bologne, pour apaiser une sédition. André eut beaucoup à souffrir dans cette mission ; cependant il vint à bout, par sa rare prudence, d’éteindre les inimitiés qui avaient porté les habitants de cette ville à prendre les armes les uns contre les autres. La tranquillité étant rétablie par ses soins, il revint à son Église. Peu après, épuisé par des travaux assidus et par les macérations de la chair, ayant connu par une révélation de la sainte Vierge le jour de sa mort, il partit pour le royaume céleste, l’an du Seigneur mil trois cent soixante-treize, en la soixante-onzième année de sa vie. Urbain VIII inscrivit André au nombre des Saints, à cause de ses nombreux et éclatants miracles. Son corps repose à Florence dans l’église de son Ordre, et il y est l’objet d’une très grande vénération de la part des habitants, que son intercession a préservés plus d’une fois des malheurs qui les menaçaient.

 

    Écoutez, saint Pontife, la prière des pécheurs qui désirent apprendre de vous la voie qui ramène à Dieu. Vous avez fait l’épreuve de ses miséricordes; c’est à vous de les obtenir pour nous. Soyez donc propice au peuple chrétien, en ces jours où la grâce de la pénitence est offerte à tous; par vos prières, faites descendre sur nous l’esprit de componction. Nous avons péché, et nous sollicitons le pardon; fléchissez en notre faveur le cœur de Dieu. De loups rendez-nous agneaux; fortifiez-nous contre nos ennemis; faites-nous croître dans la vertu d’humilité qui brilla en vous avec tant d’éclat, et demandez au Seigneur que la persévérance couronne nos efforts, comme elle a couronné les vôtres, afin que nous chantions avec vous et comme vous les miséricordes de notre commun Rédempteur.

 

LE MEME JOUR. SAINTE JEANNE DE VALOIS, REINE DE FRANCE.

    

    Les Églises de France honorent aujourd’hui cette pieuse princesse qui fut d’abord l’épouse de Louis XII, appelée à régner avec lui, et qui, plus tard , renversée du trône par un jugement solennel qui déclara la nullité de son mariage, se montra plus sainte et plus grande encore dans sa disgrâce qu’elle ne l’avait paru dans les jours de sa grandeur. Les vertus qui éclatèrent dans toute sa vie rendirent Jeanne de Valois l’objet de la vénération des peuples ; et si elle cessa de régner sur un trône fragile, son empire sur les cœurs ne fit que s’étendre, et l’auréole de la sainteté remplaça avantageusement pour elle le diadème qu’elle n’avait pas ambitionné et qu’elle dut déposer. Sa tendre confiance en Marie, son attrait pour les œuvres de la pénitence, sa miséricorde envers les pauvres, en font un modèle pour les chrétiens, dans ces jours où l’Église nous invite à préparer nos âmes pour la réconciliation.

    Le récit liturgique qui retrace les vertus de Jeanne de Valois aidera à faire connaître sa vie pleine des œuvres les plus saintes.

Joanna Valesia, Ludovici Undecimi Galliarum regis filia, a teneris annis in omnem pietatem instituta ac propensa, non obscuris futurae sanctitatis indiciis continuo claruit. Quinquennis, ferventissimis precibus Deiparam Virginem, quam semper mirifice coluit, exoranti, ut quo ei placere magis posset obsequio, significaret, praenuntiari sibi visa est fore aliquando ut novum sacrarum virginum Ordinem in ejusdem Deiparae honorem institueret. Ludovico Aurelianensium duci invito nupta, summam in prosperis moderationem exhibuit atque in adversis constantiam. Ipso postea in Galliarum regem assumpto, an nullo et irrito per Apostolicam Sedem eo declarato conjugio, id non solum aequissimo animo tulit, sed gravi se vinculo solutam praedicans, liberius deinceps uni Deo famulari posse gratulata est.

Biturcensis ducatus sibi a Ludovico rege assignati redditus alendis pauperibus , curandis

aegrotis, aedificandisque monasteriis profuse erogabat. In eam vero curam praesertim incubuit, ut sacrarum virginum coetum sub nomine Annuntiationis beatae Virginis Mariae, quibus ejusdem virtutes certis regulis, ab Alexandro Sexto approbatis, essent ad imitandum propositae. Institueret ac promoveret ; quod ei feliciter cessit. Egenos ac miseros omnes ad se confugientes maternae charitatis complectebatur visceribus, aegrotos imprimis, quorum ulcera et saniem propriis manibus tergere et contrectare non defugiebat, restituta non semel eo contactu iisdem sanitate.

Singulari atque eximia erga sanctissimum Eucharistiae Sacramentum pietate ferebatur ad quod tanta accedebat lacrymarum vis, ut ejusdem charitatis ac devotionis sensus in adstantium animis excitaret. Dominicae quoque Passionis mysteria pari recolebat affectu Quare constructo intra domesticum hortum Christi sepulcro, ibi secedebat identidem, nudum pectus lapide tundens, atque in preces et lacrymas jugiter effusa. Vitae demum innocentissime actae finem quadragenaria praesentiens , sacris omnibus christianae religionis mysteriis rite pieque susceptis, pridie nonas februarii, Biturici decessit, anno millesimo quingentesimo quinto. Ejus corpus, quinquagesimo septimo post obitum anno incorruptum repertum, dum ab haereticis militibus ad cremandum raperetur, gemitus edidisse, et mucrone transfixum copioso sanguine manasse perhibetur. Ejus cultum Benedictus Decimus quartus Apostolica auctoritate probavit, anno millesimo septingentesimo quadragesimo secundo. Tandem Pius Sextus, ut in toto Galliae regno possit de beata Joanna Valesia , anniversaria ejus dormitionis die, Officium recitari ac Missa celebrari de Communi nec Virginis, nec Martyris, indulsit, anno millesimo septingentesimo septuagesimo quinto, die vero aprilis vigesima.

 

    Jeanne de Valois, fille de Louis XI, roi de France, fut élevée dès ses tendres années dans la piété, vers laquelle la portaient ses propres dispositions, et elle donna tout aussitôt des marques certaines de la sainteté qui devait briller en elle. A l’âge de cinq ans, demandant avec ferveur à la sainte Vierge, qu’elle honora toujours d’une manière admirable, de lui faire connaître en quelle façon elle pourrait lui être le plus agréable, il lui fut annoncé qu’elle était appelée à instituer dans la suite un nouvel Ordre de vierges sacrées, en l’honneur de cette sainte Mère de Dieu. Mariée à Louis, duc d’Orléans, contre le gré de ce prince, elle fit paraître dans la prospérité la plus grande retenue, et une admirable constance dans l’adversité. Le prince étant monté sur le trône de France, et son mariage ayant été déclaré nul par le Siège Apostolique, Jeanne non seulement supporta cet événement sans aucun regret, mais, se regardant comme délivrée d’un lien qui pesait sur elle, elle se félicita de pouvoir désormais servir Dieu seul en toute liberté.

    Les revenus du duché de Berry qui lui avaient été assignés pour son entretien par le roi Louis, étaient largement employés par elle à nourrir les pauvres, à soulager les malades et à bâtir des monastères. Mais son œuvre principale fut la fondation et l’établissement d’un Ordre de vierges sacrées sous le titre d’Annonciades de la bienheureuse Vierge Marie, dont elles devaient imiter les vertus qui leur étaient proposées dans des règles approuvées par Alexandre VI ; elle vint heureusement à bout de cette œuvre sainte. Elle accueillait avec la charité d’une mère tous les indigents et les malheureux qui s’adressaient à elle, mais surtout les malades, dont elle ne craignait pas d’essuyer et de toucher de ses propres mains les ulcères dégoûtants ; plus d’une fois son seul attouchement leur rendit la santé.

    Sa piété envers le très saint Sacrement de l’Eucharistie était admirable ; elle en approchait avec une si grande abondance de larmes, qu’elle excitait dans le cœur des assistants les mêmes sentiments d’amour et de dévotion. Sa piété n’était pas moins tendre envers les mystères de la Passion du Seigneur. Elle avait fait construire dans le jardin de sa maison une imitation du tombeau de notre Seigneur ; c’était là qu’elle se retirait de temps en temps pour se livrer à la prière, répandant des larmes abondantes et se frappant la poitrine avec une pierre. Parvenue à l’âge de quarante ans, elle sentit approcher la fin de sa vie pleine d’innocence, et, ayant reçu avec une grande ferveur les sacrés mystères de la religion chrétienne, elle mourut à Bourges la veille des nones de lévrier, l’an mil cinq cent cinq. Cinquante-sept ans après sa mort, des soldats hérétiques ayant enlevé son corps pour le brûler, il fut trouvé sans corruption ; et l’on rapporte qu il poussa des gémissements, et que, percé de leurs épées, il répandit du sang avec abondance. Le culte de la Sainte fut approuvé d’autorité apostolique par Benoît XIV, en mil sept cent quarante-deux. Enfin, Pie VI accorda, le vingt avril mil sept cent soixante-quinze, à tout le royaume de France, de pouvoir célébrer l’Office et la Messe de sainte Jeanne de Valois au jour anniversaire de sa mort.

 

    Nous honorons, ô sainte Princesse, les vertus héroïques dont votre vie a été remplie, et nous glorifions le Seigneur qui vous a admise dans sa gloire. Mais que vos exemples nous sont utiles et encourageants, au milieu des épreuves de cette vie ! Qui plus que vous, a connu les disgrâces du monde ; mais aussi qui les a vues venir avec plus de douceur, et les a supportées avec plus de tranquillité ? Les grâces extérieures vous avaient été refusées, et votre cœur ne les regretta jamais; car vous saviez que l’Époux des âmes ne recherche pas dans ses élues les agréments du corps, qui trop souvent seraient un danger pour elles. Le sceptre que vos saintes mains portèrent un instant leur échappa bientôt, et nul regret ne s’éleva en vous, et votre âme véritablement chrétienne ne vit dans cette disposition de la Providence qu’un motif de reconnaissance pour la délivrance qui lui était accordée La royauté de la terre n’était pas assez pour vous ; le Seigneur vous destinait à celle du ciel. Priez pour nous, servante du Christ dans ses pauvres, et faites-nous l’aumône de votre intercession. Ouvrez nos yeux sur les périls du monde, afin que nous traversions ses prospérités sans ivresse, et ses revers sans murmure. Souvenez-vous de la France qui vous a produite, et qui a droit à votre patronage. Un jour, la tombe qui recelait votre sainte dépouille fut violée par les impies, et des soupirs s’échappèrent de votre poitrine, au sentiment des malheurs de la patrie. C’était alors le prélude des maux qui depuis se sont appesantis sur la nation française ; mais du moins la cause de la foi trouva, dans ces temps, de généreux défenseurs, et l’hérésie fut contrainte de reculer. Maintenant, le mal est à son comble ; toutes les erreurs dont le germe était renferme dans la prétendue Réforme se sont développées, et menacent d’étouffer ce qui reste de bon grain. Aidez-nous, conservez la précieuse semence de vérité et de vertus qui semble prête à périr. Recommandez-nous à Marie, l’objet de votre tendre dévotion sur la terre, et obtenez-nous des jours meilleurs.

LE V FÉVRIER. SAINTE AGATHE, VIERGE ET MARTYRE.

    Déjà deux de ces quatre illustres Vierges dont le souvenir est associé aux mérites de l’Agneau, dans la célébration du Sacrifice, ont passé devant nous dans leur marche triomphale sur le Cycle de la sainte Église ; la troisième se lève aujourd’hui sur nous, comme un astre aux plus doux rayons. Après Lucie et Agnès, Agathe vient nous consoler par sa gracieuse visite. La quatrième, l’immortelle Cécile, se lèvera en son temps, lorsque l’année inclinant à sa fin, le ciel de l’Église paraîtra tout à coup resplendissant de la plus magnifique constellation. Aujourd’hui fê l’on s Agathe, la Vierge de Sicile la sœur de Lucie. Que les saintes tristesses du temps où nous sommes n’enlèvent rien à la plénitude des hommages qui sont dus à Agathe. En chantant sa gloire, nous contemplerons ses exemples ; du haut du ciel elle daignera nous sourire, et nous encourager dans la voie qui seule peut nous ramener à celui qu’elle a suivi noblement jusqu’à la fin, et auquel elle est réunie pour jamais.

    Lisons d’abord le récit que nous offre l’Église des vertus et des combats par lesquels s’est distinguée l’Épouse du Christ.

Agatha virgo, in Sicilia nobilibus parentibus nata, quam Panormitani et Catanenses civem suam esse dicunt, in persecutione Decii imperatoris Catanae gloriosi martyrii coronam consecuta est. Nam cum pari pulchritudinis et castitatis laude commendaretur, Quintianus, Sicilite praetor, ejus amore captus est. Sed cum tentata mollis omnibus ejus pudicitia, Agatham in suam sententiam perducere non posset, Christianae superstitionis nomine comprehensam, Aphrodisiae cuidam mulieri depravandam tradit. Quae Aphrodisiae consuetudine cum de constantia colendae Christiane fidei, et servandae virginitatis, removeri non posset, nuntiat illa Quintiano, se in Agatha operam perdere. Quare ille ad se virginem adduci jubet : et nonne, inquit, te pudet nobili genere natam humilem et servilem Christianorum vitam agere? Cui Agatha : Multo praestantior est Christiana humilitas et servitus, regum opibus, ac superbia.

Quamobrem iratus praetor hanc ei optionem dat, velitne potius venerari deos, an vim tormentorum subire. At illa constans in fide, primum colaphis casa mittitur in carcerem : unde postridie educta, cum in sententia permaneret, admotis candentibus laminis in equuleo torquetur : tum ei mamilla abscinditur. Quo in vulnere Quintianum appellans virgo : Crudelis, inquit, tyranne, non te pudet, amputare in femina, quod ipso in matre suxisti ? Mox conjecta in vincula, sequenti nocte a sene quodam, qui se Christi apostolum esse dicebat, sanata est. Rursum evocata a praetore, et in Christi confessione perseverans, in acutis testulis, et candentibus carbonibus ei subjectis volutatur.

Quo tempore ingenti terne motu urbs tota contremuit, ac duo parietes corruentes, Silvinum et Falconium intimos praetoris familiares oppresserunt. Quare vehementer commota civitate, veritus populi tumultum Quintianus, Agatham semimortuam clam reduci imperat in carcerem. Quae sic Deum precata : Domine, qui me custodisti ab infantia, qui abstulisti a me amorem saeculi, qui me carnificum tormentis superiorem praestitisti, accipe animam meam. Ea in oratione migravit in coelum Nonis Februarii cujus corpus a Christianis sepelitur.

 

    La vierge Agathe, dont les villes de Palerme et de Catane se disputent l’origine, naquit en Sicile de parents nobles, et obtint à Catane la couronne d’un glorieux martyre, sous la persécution de l’empereur Décius. Comme elle était également renommée pour sa beauté et pour sa pudeur, Quintianus, gouverneur de Sicile, s’éprit pour elle d’une violente passion. Après avoir tendu tous ses pièges à la chasteté d’Agathe, n’ayant pu la faire consentir à ses désirs, il la fit arrêter comme étant engagée dans la superstition chrétienne, et la livra pour la corrompre à une femme nommée Aphrodise. La compagnie de cette femme n’ayant pu ébranler la fermeté d’Agathe dans sa foi, ni sa résolution de garder la virginité, elle annonça à Quintianus que tous ses efforts avaient été inutiles. Le gouverneur se fait amener la vierge: « N’as-tu pas honte, lui dit-il, étant d’une naissance illustre, de mener la vie basse et servile des chrétiens ? » Agathe répondit : « L’humilité de la servitude chrétienne vaut mieux que tous les trésors et tout l’orgueil des rois. »

    Le gouverneur, irrité, lui donne le choix, ou d’adorer les dieux, ou de souffrir la rigueur des tourments. La vierge demeurant constante dans la foi, il lui fait donner des soufflets, après quoi on la conduit en prison. Elle en fut tirée le lendemain,et comme elle n’avait pas changé de sentiments, elle fut tourmentée sur le chevalet, avec l’application des lames ardentes ; on lui coupa ensuite la mamelle. Dans ce supplice, la vierge s’adressant à Quintianus : « Cruel tyran, lui dit-elle, n’as-tu pas honte d’arracher à une femme ce que toi-même as sucé dans ta mère ? » On la remit en prison ; mais la nuit suivante elle fut guérie par un vieillard, qui lui dit être un des Apôtres de Jésus-Christ. Conduite de nouveau devant le gouverneur, et persévérant dans la confession du nom de Jésus-Christ, on la roula sur des têts déchirants et des charbons enflammés.

    Tout à coup au même moment un grand tremblement de terre ébranla toute la ville, et deux murailles en s’écroulant écrasèrent Silvin et Falconius, amis intimes du gouverneur. La ville étant en proie à une vive émotion, Quintianus, qui craignait quelque sédition dans le peuple, fait ramener secrètement Agathe demi-morte dans sa prison. Elle y fit cette prière a Dieu : « Seigneur, qui m’avez gardée dès mon enfance, qui avez enlevé de mon cœur l’amour du monde, et qui m’avez fait surmonter la rigueur des tourments, recevez mon âme. » En finissant cette prière, elle passa de la terre au ciel, le jour des nones de février ; son corps fut enseveli par les chrétiens.

    Les anciens Livres liturgiques sont remplis de compositions poétiques en l’honneur de sainte Agathe ; mais elles sont généralement assez faibles. Nous nous bornerons donc à donner ici la belle Hymne que lui a consacrée le Pape saint Damase.

    HYMNE.

Martyris ecce dies Agathe Virginis emicat eximiae Christus eam sibi qua sociat, Et diadema duplex decorat.

Stirpe decens, elegans specie, Sed magis actibus atque fide, terrea prospera nil reputans, Jussa Dei sibi corde ligans.

Fortior haec trucibusque viris, Exposuit sua membra flagris, Pectore quam fuerit valido Torta mamilla docet patulo.

Deliciae cui carcer erat, Pastor ovem Petrus hanc recreat Inde gavisa magisque flagrans, Cuncta flagella cucurrit ovans.

Ethnica turba rogum fugiens Hujus et ipsa meretur opem ; Quos fidei titulus decorat, His Venerem magis ipsa premat.

Jam renitens quasi sponsa polo, Pro miseris supplica Domino, Sic tua festa coli faciat, Te celebrantibus ut faveat.

Gloria cum Patre sit Genito, Spirituique proinde sacro, Qui Deus unus et omnipotens Hanc nostri faciat memorem. Amen.

 

    Voici le jour de la Martyre Agathe, le jour illuminé par cette illustre Vierge ; c’est aujourd’hui qu’elle s’unit au Christ, et qu’un double diadème orne son front.

    Noble de race et remarquable en beauté, elle brillait plus encore par ses œuvres et par sa foi ; le bonheur de la terre ne fut rien à ses yeux ; elle fixa sur son cœur les préceptes de Dieu.

    Plus indomptable que le bras des bourreaux, elle livre à leurs fouets ses membres délicats ; sa mamelle arrachée de sa poitrine montre combien invincible est son courage.

    Le cachot est pour elle un séjour de délices ; c’est là que Pierre le Pasteur vient guérir sa brebis ; pleine de joie et toujours plus enflammée, elle court avec une nouvelle ardeur au-devant des tourments.

    Une cité païenne en proie à l’incendie l’implore et obtient son secours ; qu’elle daigne bien plus encore éteindre les feux impurs en ceux qu’honore le titre de chrétien.

    O toi qui resplendis au ciel comme l’Épouse, supplie le Seigneur pour les pauvres pécheurs ; que leur zèle à célébrer ta fête attire sur eux tes faveurs.

    Gloire soit au Père, au Fils et à l’Esprit divin ; daigne le Dieu unique et tout-puissant nous accorder l’intercession d’Agathe. Amen.

 

    Que vos palmes sont belles, ô Agathe ! Mais que les combats dans lesquels vous les avez obtenues furent longs et cruels ! Vous avez vaincu; vous avez sauvé en vous la foi et la virginité ; mais votre sang a rougi l’arène, et vos glorieuses blessures témoignent, aux yeux des Anges, du courage indomptable avec lequel vous avez gardé fidélité à l’Époux immortel. Après les labeurs des combats, vous vous tournez vers lui, et bientôt votre âme bénie s’élance dans son sein, pour aller jouir de ses embrassements éternels. Toute l’Église vous salue aujourd’hui, ô Vierge, ô Martyre! Elle sait que vous ne l’oubliez jamais, et que votre inénarrable félicité ne vous rend point indifférente à ses besoins. Vous êtes notre sœur; soyez aussi pour nous une mère. De longs siècles se sont écoulés depuis le jour où votre âme brisa son enveloppe mortelle, après l’avoir sanctifiée par la pureté et la souffrance ; mais, hélas ! jusqu’aujourd’hui et toujours, sur cette terre, la guerre existe entre l’esprit et la chair. Assistez vos frères dans leurs combats ; ranimez dans leurs cœurs l’étincelle du feu sacré que le monde et les passions voudraient éteindre.

    En ces jours, où tout chrétien doit songer à se retremper dans les eaux salutaires de la componction, ranimez partout la crainte de Dieu qui veille sur les envahissements d’une nature corrompue, l’esprit de pénitence qui répare les faiblesses coupables, l’amour qui adoucit le joug et assure la persévérance. Plus d’une fois, votre voile virginal, présenté aux torrents enflammés des laves qui descendaient des flancs de l’Etna, les arrêta dans leur cours, aux yeux d’un peuple tout entier : opposez, il en est temps, la puissante influence de vos innocentes prières à ce torrent de corruption qui déborde de plus en plus sur nous, et menace d’abaisser nos mœurs au niveau de celles du paganisme. Le temps presse, ô Agathe ! Secourez les nations infectées des poisons d’une littérature infâme ; détournez cette coupe vénéneuse des lèvres de ceux qui n’y ont pas goûté encore; arrachez-la des mains de ceux qui déjà y ont puisé la mort. Épargnez-nous la honte de voir le triomphe de l’odieux sensualisme qui s’apprête à dévorer l’Europe, et déjouez les projets que l’enfer a conçus.

LE VI FÉVRIER. SAINTE DOROTHÉE, VIERGE ET MARTYRE.

    Aujourd’hui encore, c’est une des plus aimables Épouses du Christ qui vient nous consoler par sa présence ; c’est Dorothée, la vierge naïve et courageuse qui sème les plus gracieux prodiges sur la route qui la conduit au martyre. Notre sainte religion nous offre seule ces admirables scènes, où l’on voit un sexe timide déployer une énergie qui surpasse quelquefois peut-être celle que nous admirons dans les plus vaillants martyrs. On sent que Dieu se plaît à voir briser la tête de son ennemi sous la faiblesse même de ce pied que Satan redoute. L’inimitié que le Seigneur a scellée entre la femme et le serpent, produit dans les annales de l’Église ces luttes sublimes dans lesquelles l’Ange rebelle succombe, avec d’autant plus de honte et de rage, que son vainqueur lui semblait moins digne d’exciter ses alarmes. Il doit savoir maintenant, après tant de rudes expériences, combien est redoutable pour lui la femme chrétienne ; et nous qui comptons tant d’héroïnes parmi les ancêtres de notre grande famille, nous devons en être fiers et chérir leur mémoire. Appuyons-nous donc sur leur constante protection ; elles sont puissantes sur le cœur de l’Époux. Entre toutes, Dorothée occupe un des premiers rangs ; glorifions sa victoire, et méritons son secours.

    La Légende que lui a consacrée la Liturgie Romaine étant trop concise, nous empruntons les Leçons plus détaillées du Bréviaire des Frères-Prêcheurs.

Dorothea virgo, in Caesarea Cappadociae, propter Christi confessionem, ab Apricio illius provinciae praefecto comprehensa, Crystae et Callistae sororibus, quae a fide defecerant, tradita est, ut eam a proposito removerent. Sed ipsa reduxit eas ad finem, propter quam in cupam missae et incensu sunt. Dorotheam vero jussit praeses in catasta levari ; quae dixit ad ilium : Numquam in tota vita mea sic laetata sum sicut hodie. Tura ad ejus latera lampa- des ardentes apponi, dein faciem diutissime caedi, tandem caput gladio percuti praeses imperat.

Ea porro dum duceretur ad supplicium dicente : Gratias tibi, amator animarum, qui me ad paradisum tuum vocasti, Theophilus quidam praesidis advocatus irridens: Eia tu, inquit, sponsa Christi, mitte mihi de paradiso sponsi tui mala, aut rosas. Et Dorothea respondit : Et plane ita faciam. Cum ante ictum breviter precari permissa esset, pulchra specie puer ante eam apparuit, ferens in orario tria mala, et tres rosas. Cui illa ait : Obsecro ut feras ea Theophilo. Et mox gladio percussa perrexit ad Christum.

Igitur cum Theophilus irridens, promissionem sanctae Dorotheae sodalibus narraret, ecce puer ante eum cum orario, in quo ferens tria mala magnifica, et tres rosas elegantissimas, dixit ei : En sicut petenti promisit virgo sacratissima Dorothea, transmisit haec tibi de paradiso sponsi sui. Tum Theophilus stupens, quod esset Februarius, et gelu cuncta rigerent, ea accepit, atque exclamavit : Vere Deus Christus est. Sicque palam fidem Christi professus, gravissimum quoque pro ea martyrium strenue pertulit.

 

    Dorothée, vierge de Césarée en Cappadoce , fut arrêtée par ordre d’Apricius , gouverneur de cette province, parce qu’elle confessait le nom de Jésus-Christ, et on la livra à deux sœurs , nommées Crysta et Callista , qui avaient abandonné la foi, afin qu’elles la fissent changer de résolution. Mais ce fut elle au contraire qui fit revenir les deux sœurs à leur ancienne foi; c’est pourquoi elles furent jetées dans une chaudière , où elles périrent par le feu. Le gouverneur fit étendre Dorothée sur le chevalet ; mais il n’en obtint que ces paroles : « Jamais , dans toute ma vie, je n’ai goûté un bonheur pareil à celui que j’éprouve en ce moment. » Il ordonna donc de brûler des torches ardentes , les flancs de la vierge avec puis de la frapper longtemps au visage, enfin de lui trancher la tête.

    Comme on la menait au supplice, elle dit ces paroles : « Recevez mes actions de grâces, ô ami des âmes, qui avez daigné m’appeler aux délices de votre Paradis. » Un certain Théophile, officier du gouverneur, l’entendit, et se moquant de la vierge : Eh bien ! dit-il , épouse du Christ, envoie-moi du jardin de l’on époux des pommes ou des roses. » Et Dorothée lui répondit : « Je le ferai certainement » Avant de recevoir le coup de la mort, ayant obtenu la permission de prier quelques instants, un enfant de la plus grande beauté apparut tout à coup devant elle , portant dans un linge trois pommes et trois roses. La sainte lui dit : « Portez, je vous prie, ceci à Théophile. » Elle eut ensuite la tête tranchée, et elle alla se réunir au Christ.

    Au moment même où Théophile racontait, en se jouant, à ses compagnons la promesse que Dorothée lui avait faite, voici que l’enfant se présente devant lui portant dans le linge trois pommes des plus belles, et trois roses des plus vermeilles , et lui dit : « Selon ta demande , la très sainte vierge Dorothée t’envoie ceci du jardin de son époux. » Comme on était au mois de février, et que la gelée sévissait sur toute la nature , Théophile fut saisi d’étonnement, et, en recevant ce qu’on lui présentait , il s’écria : « Le Christ est vraiment Dieu. » Cette profession publique de la foi chrétienne l’exposait à un cruel martyre, et il le souffrit courageusement.

 

    Parmi les pièces liturgiques que contiennent en     l’honneur de sainte Dorothée les Missels et les Bréviaires du moyen âge, nous choisirons la Prose suivante qui est d’origine allemande, et convient parfaitement au Temps de la Septuagésime.

    SEQUENCE.

Psallat concors symphonia, Laudes pangat harmonia, Cum sonora melodia Cordisque tripudio.

In hoc festo laetabundo Dorotheae, corde mundo, Sono plaudat vox jucundo Neumatum praeludio.

Generosa Christi verna Labe carens, et lucerna Mundo lucens, ac pincerna, Vina donans mystica.

Paradisi tu colona, Quae pro malo reddis bona, Scribe mittis coeli dona Rosas, mala pistica.

Vitam ducens angelorum, Dum in carne praeter forum Carnis vivis, spernis torum Viri propter Dominum.

Martyr Christi quae profanos Deos sternis, ac paganos Fide vestis, et sic sanos

Mores facis hominum.

Tota manens speciosa, Velut rubens fragrans rosa, Ad conflictum roborosa, Minante Fabricio.

Vinculata carceraris, In catasta cruciaris, Vultu casa flagellaris, Ornai carens vitio.

Gens perversa male spei Quam dum doces verbum Dei, Lumen tue faciei Conterit cum baculis.

Furens auget tormentales Poenas saevas et lethales, Dum mamillas virginales

Tuas cremat faculis.

Supplicamus : nos tuere Et peccata fac timere, Martyr sancta, confer

verae Tempus paenitentiae.

Virgo bona, crimen terge,Victum dona, mores rege, Ne damnemur gravi lege Causa negligentiae.    

Sponsa Christi, Dorothea, Tua nos virtute bea, Ut purgata mente rea, Digni simus praemio.

Deum nobis fac placatum, Ut post hujus incolatum, Sed et locum det optatum In coelesti gremio.

 

    Unissons-nous dans un concert harmonieux ; avec mélodie et dans la joie de nos cœurs, faisons entendre un chant de triomphe.

    Dans cette fête pleine d’allégresse, que les cœurs purs, que les voix les plus douces en donnent les louanges de Dorothée.

    Servante du Christ, généreuse et sans tache, brillante lumière de ce monde, tu nous enivres d’un vin mystérieux.

    Habitante du Paradis , pour le mal tu rends le bien; à un infidèle tu envoies les dons du ciel, des roses, des fruits odorants.

    Tu as mené la vie des Anges ; soumise aux liens de la chair, tu n’en as pas senti le poids ; l’on amour pour le Seigneur dédaigne les noces mortelles.

    Martyre du Christ, tu foules aux pieds les dieux profanes, tu rends la foi à des âmes redevenues païennes ; en elles tu restitues la pureté des mœurs.

    Dans l’éclat de ta beauté, tu es semblable à la rose vermeille et odorante ; l’on courage brille dans le combat, sous les menaces de Fabricius.

    On te charge de chaînes, tes membres sont étendus sur le chevalet, le bourreau te frappe au visage ; mais tu demeures exempte de toute souillure.

    Une troupe perverse, pleine d’espérances coupables, loin d’écouter la parole de Dieu que ta bouche lui annonce, meurtrit sans pitié les traits où brille la lumière céleste.

    Dans sa fureur, elle accroît encore les tortures cruelles auxquelles elle t’a soumise ; conduites par sa main, des torches ardentes dévorent l’on sein virginal.

    A tes pieds, nous implorons l’on secours ; sainte Martyre , donne-nous la crainte du péché, obtiens-nous le temps de faire une vraie pénitence.

    Vierge pleine de tendresse, efface nos péchés, nourris nos âmes, règle notre vie ; empêche que, pour nos négligences, nous ne soyons condamnés par la loi redoutable.

    Épouse du Christ, ô Dorothée, par tes mérites rends-nous le bonheur; que nos cœurs coupables étant purifiés, nous devenions dignes de la récompense.

    Apaise Dieu irrité contre nous, afin qu’il daigne, après cet exil, nous octroyer cette place que nous ambitionnons dans son sein, au plus haut des cieux.

    Amen.

    Vous êtes fidèle à vos promesses, ô Dorothée, et dans les jardins de votre Époux céleste, vous n’oubliez pas les habitants de la terre. Théophile l’éprouva ; mais le plus beau des présents qu’il vous plut de lui adresser, ne fut pas la corbeille de fleurs et de fruits qui dégageait votre parole ; le don de la foi, la persévérance dans le combat, furent des biens autrement précieux. O Vierge ! envoyez-nous donc des dons pareils. Nous avons besoin de courage pour rompre avec le monde et avec nos passions ; nous avons besoin de nous convertir et de revenir à Dieu ; nous sommes appelés à partager la félicité dont vous jouissez; mais nous ne pouvons plus y avoir accès que par la pénitence. Soutenez-nous, fortifiez-nous, afin que, au jour de la Pâque de votre Époux, nos âmes lavées dans le sang de l’Agneau soient odorantes comme les beaux fruits du ciel, vermeilles comme les roses que votre main cueillit en faveur d’un mortel.

 

LE VII FÉVRIER. SAINT ROMUALD, ABBÉ.

    La série des Martyrs est interrompue pour deux jours sur le Cycle sacré; nous fêtons aujourd’hui un des héros de la pénitence, Romuald, l’ange des forêts de Camaldoli. C’est un des fils du grand patriarche Benoît; père, après lui, d’une longue postérité. La filiation bénédictine se poursuit, directe, jusqu’à la fin des temps; mais du tronc de cet arbre puissant sortent en ligne collatérale quatre glorieux rameaux toujours adhérents, et auxquels l’Esprit-Saint a donné vie et fécondité pour de longs siècles; ce sont: Camaldoli par Romuald, Cluny par Odon, Vallombreuse par Jean Gualbert, et Cîteaux par Robert de Molesmes.

    Aujourd’hui, Romuald réclame nos hommages; et si les Martyrs que nous avons déjà rencontrés, et que nous rencontrerons encore sur la route qui nous conduit à l’expiation quadragésimale, nous offrent un précieux enseignement par le mépris qu’ils ont fait de la vie, les saints pénitents, comme le grand Abbé de Camaldoli, nous présentent une leçon plus pratique encore. Ceux qui sont à Jésus-Christ, dit l’Apôtre, ont crucifié leur chair avec ses vices et ses convoitises 2 ; c’est donc la condition commune de tout chrétien; mais quel puissant encouragement nous donnent ces généreux athlètes de la mortification qui ont sanctifié les déserts par les œuvres héroïques de leur pénitence, enlevant ainsi toute excuse à notre lâcheté qui s’effraie des légères satisfactions que Dieu exige pour nous rendre ses bonnes grâces ! Accep l’on s la leçon qui nous est donnée, et offrons de bon cœur au Seigneur que nous avons offensé le tribut de notre repentir, avec les œuvres qui purifient les âmes.

    Nous lirons maintenant le récit abrégé des actions de saint Romuald, dans l’Office du jour de sa fête.

Romualdus Ravennae, Sergio patre nobili genere natus, adolescens in propinquum monasterium Classense, poenitentiae causa secessit : ubi religiosi hominis sermone, ad pietatis studium vehementius incensus, viso etiam semel et iterum per noctem in ecclesia beato Apollinari, quod Dei servus illi futurum promiserat, monachus efficitur. Mox ad Marinum, vite sanctitate ac severiore disciplina in finibus Venetorum eo tempore celebrem, se contulit, ut ad arctam et sublimem perfectionis viam eo magistro ac duce uteretur.

Multis Satanae insidiis, et hominum invidia oppugnatus, tanto humilior se assidue jejuniis et orationibus exercebat, et rerum coelestium meditatione, vim

lacrymarum profundens fruebatur vultu tamen adeo laeto semper erat, ut intuentes exhilararet. Magno apud principes et reges in honore fuit, multique ejus consilio, mundi illecebris abjectis, solitudinem petierunt. Martyrii quoque cupiditate flagravit, cujus causa dum in Pannoniam proficiscitur, morbo quo afflictabatur cum progrederetur, levabatur cum recederet, reverti cogitur.

In vita et post mortem miraculis clarus, spiritu etiam prophetiae non caruit. Scalam a terra coelum pertingentem in similitudinem Jacob patriarchae, per quam hominis in veste candida ascendebant et descendebant, per visum conspexit, eoque Camaldulenses monachos, quorum instituti auctor fuit, designari mirabiliter agnovit. Denique cum annos centum et viginti ageret, et centum ipsos in summa vitae asperitate Deo servisset, ad eum migravit anno salutis millesimo vigesimo septimo. Ejus corpus quinquennio postquam sepultum fuerat, integrum repertum, Fabriani in ecclesia sui ordinis honorifice conditum est.

 

    Romuald, né à Ravenne et fils de Sergius, homme de noble race, se retira dès sa jeunesse dans le monastère de Classe, proche de la ville, pour y faire pénitence. Les discours d’un saint religieux l’animèrent fortement à la piété, et à la suite de deux apparitions qu’il eut de saint Apollinaire, pendant la nuit, dans son église, il se fit moine selon la prédiction que lui en avait faite ce serviteur de Dieu. Peu après,il se rendit auprès d’un personnage nommé Marin, qui était célèbre par la sainteté et l’austérité de sa vie, sur les terres des Vénitiens ; désirant l’avoir pour maître et pour guide, dans le chemin étroit et sublime de la perfection.

    Il eut à souffrir les embûches de Satan et l’envie de la part des hommes; mais il s’en montrait d’autant plus humble, s’exerçant assidûment aux jeûnes et à la prière. Lorsqu’il se livrait à la contemplation des choses célestes, il répandait d’abondantes larmes ; mais il ne laissait pas d’avoir toujours le visage si joyeux, qu’il réjouissait tous ceux qui le considéraient. Il fut en grand honneur auprès des princes et des rois, et plusieurs par son conseil renoncèrent aux attraits du monde et se retirèrent dans la solitude. Enflammé du désir du martyre, il partit pour la Pannonie, dans l’espoir de l’y rencontrer ; mais une maladie qui le tourmentait à mesure qu’il avançait, et qui le quittait lorsqu’il revenait sur ses pas, l’obligea de s’en retourner.

    Il éclata par des miracles durant sa vie et après sa mort, et il eut aussi l’esprit de prophétie. Comme le Patriarche Jacob, il vit une échelle qui s’élevait de la terre au ciel, et par laquelle montaient et descendaient des hommes vêtus de blanc, et il reconnut que cette vision merveilleuse désignait les moines Camaldules dont il a été l’instituteur. Enfin, après avoir vécu cent vingt ans, et servi Dieu pendant cent ans par la vie la plus austère, il alla au ciel, l’an du salut mil vingt-sept. Son corps fut trouvé dans son intégrité, cinq ans après qu’il eut été enseveli, et on le déposa avec honneur dans l’Église de son Ordre à Fabriano.

 

    Ami de Dieu, Romuald, que votre vie a été différente de la nôtre! Nous aimons le monde et ses agitations ; c’est à peine si la pensée de Dieu traverse quelquefois nos journées d’un fugitif souvenir ; plus rarement encore est-elle le mobile de nos actions. Cependant chaque heure qui s’écoule nous approche de ce moment où nous nous trouverons en face de Dieu, chargés de nos œuvres bonnes et mauvaises, sans que rien ne puisse plus modifier la sentence que nous nous serons préparée. Vous n’avez pas entendu ainsi la vie, ô Romuald ! Il vous a semblé qu’une pensée unique devait la remplir tout entière, un seul intérêt la préoccuper, et vous avez marché constamment en présence de Dieu. Pour n’être pas distrait de ce grand et cher objet, vous avez cherché le désert ; là, sous la règle du saint Patriarche des moines, vous avez lutté contre le démon et la chair ; vos larmes ont lavé vos péchés, si légers en comparaison des nôtres ; votre cœur, régénéré dans la pénitence, a pris son essor d’amour vers le Sauveur des hommes, et vous eussiez voulu lui offrir jusqu’à votre sang. Vos mérites sont notre bien aujourd’hui, par cette heureuse communion que le Seigneur a daigné établir entre les plus saintes âmes et nous pécheurs. Aidez-nous donc dans la carrière de pénitence qui commencera bientôt; nous avons tant besoin de mettre la faiblesse de nos œuvres à couvert sous la plénitude des vôtres ! Au fond de votre solitude, sous les ombrages de votre Eden de Camaldoli, vous aimiez les hommes vos frères, et jamais ils n’approchèrent de vous sans être captivés par votre aimable et douce charité : montrez-leur que vous les aimez toujours. Souvenez-vous aussi de l’Ordre que vous avez fondé ; fécondez ses restes vénérables, et faites qu’il soit toujours aux âmes que le Seigneur y appelle une échelle sûre pour monter jusqu’à lui.

 

LE VIII FÉVRIER. SAINT JEAN DE MATHA, CONFESSEUR.

    Naguère, nous célébrions la mémoire de Pierre Nolasque, appelé par la très sainte Mère de Dieu à fonder un Ordre destiné au rachat des chrétiens captifs chez les infidèles ; aujourd’hui, nous avons à honorer l’homme généreux qui fut le premier favorisé de cette sublime pensée, et établit, sous le nom de la très sainte Trinité, une société religieuse dont les membres s’engagèrent à mettre leurs efforts, leurs privations , leur liberté, leur vie, au service des pauvres esclaves qui gémissaient sous le joug des Sarrasins. L’Ordre des Trinitaires et celui de la Merci, quoique distincts, sont frères dans leur but et dans l’intention qui les a produits; leurs résultats, en six siècles de durée, ont été de rendre à leurs familles et à leur patrie plus d’un million d’hommes, dont ils préservaient en même temps la foi des périls de l’apostasie. C’est en France, près de Meaux, que Jean de Matha, assisté de son fidèle coopérateur Félix de Valois, qui paraîtra à son tour sur le Cycle dans la dernière partie de l’année, établit le centre de son œuvre à jamais bénie. En ces jours de préparation au Carême, où nous avons besoin de raviver en nous la flamme de la charité envers ceux qui souffrent, quel plus admirable modèle que Jean de Matha, que son Ordre tout entier, qui n’a eu d’autre raison d’existence que le désir d’aller arracher aux horreurs de l’esclavage des frères inconnus qui languissent chez les barbares! Est-il une aumône, si généreuse qu’elle soit, qui ne s’efface, quand on la compare au dévouement de ces hommes qui s’obligent par leurs règles non seulement à parcourir la chrétienté pour y recueillir les deniers à l’aide desquels ils rendront la liberté aux esclaves, mais à prendre tour à tour les fers de quelqu’un de ces infortunés, afin d’accroître le nombre des rachetés ? N’est-ce pas, autant que la faiblesse humaine le peut permettre, imiter à la lettre l’exemple du Fils de Dieu lui-même, descendant du ciel pour être notre Rédempteur ? Animés par de tels modèles, nous entrerons plus volontiers encore dans les intentions de l’Église qui nous recommandera bientôt les œuvres de miséricorde comme l’un des éléments essentiels de la pénitence quadragésimale.

    Mais il est temps de lire le récit que la Liturgie nous offre des vertus de l’homme apostolique, à qui l’Église et l’humanité sont redevables en partie de tant d’héroïques services.

Joannes de Matha, Ordinis sanctissimae Trinitatis redemptionis captivorum institutor, Falcone in Provincia natus est, parentibus pietate et nobilitate conspicuis. Studiorum causa Aquas Sextias, mox Parisios profectus, confectoque theologiae curriculo, magisterii lauream adeptus, doctrinae, et virtutum splendore enituit : quibus motus Parisiensis Antistes, ad sacrum presbyteratus ordinem, prae humilitate reluctantem promovit, eo consilio, ut in ea civitate commorans, sapientia et moribus studiosae juventuti praeluceret. Cum autem in sacello ejusdem episcopi, ipso cum aliis adstante, primum Deo sacrum offerret, coelesti favore meruit recreari. Nam angelus candida et fulgenti veste indutus, cui in pectore crux rubei et caerulei coloris assuta erat, brachiis cancellatis, et super duos captivos ad latera positos, Christianum unum, alterum Maurum, extensis apparuit. Qua visione in exstasim raptus, intellexit protinus vir Dei se ad redimendos ab infidelibus captivos destinari.

Quo vero maturius in re tanti momenti procederet, in solitudinem secessit ; ibique divino nutu factum est, ut Felicem Valesium in ipsa eremo jam multis annis degentem repererit. Cum quo inita societate, se per triennium in oratione et contemplatione, omniumque virtutum studio exercuit. Contigit autem, ut dum secum de rebus divinis prope fontem colloquerentur, cervus ad eos accesserit, crucem inter cornua gerens, rubei et cœrulei coloris. Cumque Felix ob rei novitatem miraretur, narravit ei Joannes visionem in prima Missa habitam : et exinde ferventius orationi incumbentes, ter in somnis admoniti, Romam proficisci decreverunt, ut a summo Pontifice novi Ordinis pro redimendis captivis institutionem impetrarent. Electus fuerat eo tempore Innocentius tertius ; qui, illis benigne acceptis, dum secum de re proposita deliberaret, in festo sanctae Agnetis secundo, Laterani intra Missarum solemnia, ad sacrae Hostiae elevationem, angelus ei candida veste, cruce bicolori, specie redimentis captivos apparuit. Quo viso, Pontifex institutum approbavit, et novum Ordinem sanctissimae Trinitatis redemptionis captivorum vocari jussit, ejusque professoribus albas vestes, cum cruce rubei et caerulei coloris praebuit.

Sic stabilito Ordine, sancti fundatores in Galliam redierunt ; primoque coenobio Cervi Frigidi in dioecesi Meldensi constructo, ad ejus regimen Felix remansit, et Joannes Romam cum aliquot sociis reversus est ubi Innocentius domum, ecclesiam, et hospitale sancti Thomas de Formis in monte Coelio sis donavit, cum multis redditibus, et possessionibus. Datis quoque litteris ad Miramolinum regem Marochii, opus redemptionis felici auspicio inchoatum fuit. Tum ad Hispanias, sub jugo Saracenorum, magna ,,ex parte oppressas, Joannes profectus est, regumque, principum, atque aliorum fidelium animes ad captivorum et pauperum commiserationem commovit. Monasteria aedificavit, hospitalia erexit, magnoque lucro animarum, plures captives redemit. Romam tandem reversus, sanctisque operibus incumbens, assiduis laboribus attritus, et morbo confectus, ardentissimo Dei et proximi amore exaestuans, ad extremum devenit. Quare fratribus convocatis, eisque ad opus redemptionis coelitus praemonstratum efficaciter cohortatis, obdormivit in Domino, sexto-decimo kalendas Januarii, anno salutis millesimo ducentesimo decimo tertio, ejusque corpus in ipsa ecclesia Sancti Thomae de Formis condigno honore tumulatum fuit.

 

    Jean de Matha, instituteur de l’Ordre de la très sainte Trinité pour la Rédemption des captifs, naquit à Faucon en Provence, de parents considérables par leur noblesse et par leur piété. Il fit ses études à Aix, puis à Paris, où, après avoir achevé le cours de théologie, il reçut le bonnet de docteur. L’éclat de ses vertus et de sa science porta l’Évêque de Paris , malgré l’humble résistance de Jean, à lui conférer l’ordre sacré de la prêtrise, afin que pendant le séjour qu’il ferait dans cette ville, il fût par sa sagesse et par sa conduite un flambeau lumineux pour les jeunes étudiants. Comme il célébrait sa première Messe dans la chapelle de l’évêque, en présence du prélat et d’autres personnes, il fut honoré d’une faveur céleste. Un Ange lui apparut vêtu d’un habit d’éclatante blancheur, portant sur la poitrine une croix rouge et bleue, et tenant les bras croisés et étendus sur deux captifs placés à ses côtés, l’un chrétien et l’autre maure. Cette vision ravit l’homme de Dieu en extase, et il comprit aussitôt qu’il était destiné pour racheter les captifs des mains des infidèles.

    Pour se conduire avec plus de maturité dans une affaire de cette importance, il se retira dans une solitude, où, par l’ordre de la divine Providence, il trouva Félix de Valois qui habitait déjà le même désert depuis beaucoup d’années. Il se lia de société avec lui, et s’exerça pendant trois ans à la prière, à la contemplation et à la pratique de toutes les vertus. Comme ils s’entretenaient un jour des choses divines au bord d’une fontaine, un cerf s’approcha d’eux, portant entre ses cornes une croix de couleur rouge et bleue. Félix ayant paru surpris de la nouveauté de ce spectacle, Jean lui raconta la vision qu’il avait eue à sa première Messe. Ils s’appliquèrent donc tous deux avec plus de ferveur à la prière, et, après en avoir reçu trois fois l’avertissement en songe, ils résolurent de partir pour Rome, afin d’obtenir du Souverain Pontife l’institution d’un nouvel Ordre pour le rachat des captifs. Innocent III, qui avait été élu peu de temps auparavant, les reçut avec bonté, et pendant qu’il délibérait sur leur projet, en la seconde fête de sainte Agnès, durant la Messe solennelle dans l’Église de Latran, au moment de l’élévation de la sainte Hostie, un Ange vêtu de blanc, avec une croix de deux couleurs, lui apparut sous les traits d’un homme qui rachète des captifs. Le Pontife, encouragé par cette vision, approuva l’institut, et voulut qu’on l’appelât l’Ordre de la très sainte Trinité de la Rédemption des captifs, décrétant que ceux qui en feraient profession porteraient un habit blanc, avec une croix rouge et bleue.

    L’Ordre étant ainsi établi, les saints fondateurs s’en retournèrent en France, et bâtirent leur premier monastère à Certroid, dans le diocèse de Meaux. Félix demeura pour le gouverner, et Jean repartit pour Rome avec quelques-uns de ses compagnons. Innocent III leur donna la maison, l’église et l’hospice de Saint-Thomas de Formis, sur le mont Coelius, avec plusieurs revenus et possessions. Il leur donna aussi des lettres pour l’émir qui régnait à Maroc, et l’œuvre de la Rédemption des captifs commença sous d’heureux auspices. Jean se dirigea ensuite sur l’Espagne dont une grande partie gémissait encore sous le joug des Sarrasins, et il inspira aux rois, aux princes et aux autres fidèles la plus grande compassion envers les captifs et les pauvres. Il bâtit des monastères, éleva des hospices, et racheta par lui-même beaucoup de captifs, avec un grand avantage pour leurs âmes. De retour à Rome, où il s’appliqua avec ardeur aux œuvres saintes, épuisé de fatigues et par une grande maladie, enflammé du plus ardent amour de Dieu et du prochain, il fut réduit à l’extrémité. Ayant fait assembler les frères, il les exhorta avec ardeur à continuer cette œuvre de la Rédemption que le ciel même avait révélée ; après quoi il s’endormit dans le Seigneur, le seize des calendes de janvier, l’an du salut mil deux cent treize. Son corps fut enseveli avec l’honneur convenable dans l’Église même de Saint-Thomas de Formis.

 

    Jouissez maintenant du fruit de votre dévouement pour vos frères, ô Jean de Matha! Le Rédempteur du monde voit en vous une de ses plus fidèles images, et il se plaît à honorer aux yeux de toute la cour céleste les traits de ressemblance que vous avez avec lui. C’est à nous sur la terre de suivre vos traces, puisque nous espérons arriver au même terme. La charité fraternelle nous y conduira ; car nous savons que les œuvres qu’elle inspire ont la vertu d’arracher l’âme au péché 3 . Vous l’avez comprise telle qu’elle est dans le cœur de Dieu, qui aime nos âmes avant nos corps, et qui cependant ne dédaigne pas de subvenir aux besoins de ceux-ci. Ému des périls que couraient tant d’âmes exposées au danger de l’apostasie , vous êtes accouru à leur aide, et vous leur avez fait comprendre tout le prix d’une religion qui suscite de tels dévouements. Vous avez compati aux souffrances de leurs corps, et votre main généreuse a fait tomber les chaînes sous le poids desquelles ils languissaient. Enseignez-nous à imiter de tels exemples. Que les périls auxquels sont exposées les âmes de nos frères ne nous trouvent plus insensibles. Faites-nous comprendre cette parole d’un Apôtre : « Celui qui aura retiré un pécheur des erreurs de sa voie, en même temps qu’il sauvera l’âme de celui-ci, couvrira la multitude de ses propres péchés 4 . » Donnez-nous part aussi     à cette tendresse compatissante qui nous rendra généreux et empressés à soulager les maux que nos frères souffrent dans leurs corps, et qui sont trop souvent pour eux l’occasion de blasphémer Dieu et sa Providence. Libérateur des hommes, souvenez-vous en ces jours de tous ceux qui gémissent par le péché sous la captivité de Satan, de ceux surtout qui, dans l’ivresse des illusions mondaines, ne sentent plus le poids de leurs chaînes et dorment tranquillement dans leur esclavage. Convertissez-les au Seigneur leur Dieu, afin qu’ils recouvrent la véritable liberté. Priez pour la France votre patrie, et maintenez-la au rang des nations fidèles. Protégez enfin les restes précieux de l’Ordre que vous avez fondé, afin que, l’objet de son antique dévouement ayant pour ainsi dire cessé aujourd’hui, il puisse encore servir aux besoins de la société chrétienne.

 

LE IX FÉVRIER. SAINT CYRILLE D’ALEXANDRIE, ÉVÊQUE ET DOCTEUR DE L’ÉGLISE.

    « Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre ta race et la sienne ; elle t’écrasera la tête, et tu chercheras à la mordre au talon 5 » Cette parole qui fut dite au serpent dans les jours que l’Église rappelle maintenant à la pensée de ses fils, domine l’histoire entière du monde. La femme, tombée la première par la ruse de Satan, s’est aussi, en Marie, relevée la première. Dans son immaculée Conception, dans son enfantement virginal, dans l’offrande qu’elle fit à Dieu de l’Adam nouveau sur la montagne d’expiation, la nouvelle Ève a montré à l’antique ennemi la puissance de son pied victorieux. Aussi l’ange révolté, devenu le prince du monde autrefois par la complicité de l’homme 6 , a-t-il sans cesse, dès lors, dirigé contre la femme qui triompha de lui les forces réunies de son double empire sur les légions infernales et les fils de ténèbres. Marie, au ciel, poursuit la lutte qu’elle commença sur la terre. Reine des esprits bienheureux et des fils de lumière, elle meneau combat, comme une seule armée, les phalanges célestes et les bataillons de l’Église militante. Le triomphe de ces troupes fidèles est celui de leur souveraine : l’écrasement continu de la tête du père du mensonge, par la défaite de l’erreur et l’exaltation de la vérité révélée, du Verbe divin, fils de Marie et fils de Dieu.

    Mais jamais cette exaltation du Verbe divin n’apparut plus intimement liée au triomphe de son auguste mère, que dans le combat mémorable où le pontife proposé en ce jour à nos hommages reconnaissants eut une part si glorieuse. Cyrille d’Alexandrie est le Docteur de la maternité divine, comme son prédécesseur, Athanase, avait été celui de la consubstantialité du Verbe ; l’Incarnation repose sur les deux ineffables mystères qui furent, à un siècle de distance, l’objet de leur confession et de leurs luttes. Comme Fils de Dieu, le Christ devait être consubstantiel à son Père; caria simplicité infinie de l’essence divine exclut toute idée de division ou de partage : nier en Jésus, Verbe divin, l’unité de substance avec son principe, était nier sa divinité. Comme fils de l’homme en même temps que vrai Dieu de vrai Dieu 7 , Jésus devait naître ici-bas d’une fille d’Adam, et cependant rester dans son humanité une même personne avec le Verbe consubstantiel au Père: nier dans le Christ cette union personnelle des deux natures, était de nouveau méconnaître sa divinité ; c’était proclamer du même coup que la Vierge bénie, vénérée jusque-là comme ayant enfanté Dieu dans la nature qu’il avait prise pour nous sauver, n’était que la mère d’un homme.

    Trois siècles de persécution furieuse avaient essayé vainement d’arracher à l’Église le désaveu de la divinité de l’Époux. Le monde cependant venait à peine d’assister au triomphe de l’Homme-Dieu, que déjà l’ennemi exploitait la victoire; mettant à profit l’état nouveau du christianisme et sa sécurité du côté des bourreaux, il allait s’efforcer d’obtenir désormais sur le terrain de la fausse science le reniement qui lui avait été refusé dans l’arène du martyre. Le zèle amer des hérétiques pour réformer la croyance de l’Église allait servir l’inimitié du serpent, et concourir plus au développement de sa race maudite que n’avaient fait les défaillances des apostats. Bien digne par son orgueil d’être, à l’âge de la paix, le premier de ces docteurs de l’enfer, Arius parut d’abord, portant le débat jusque dans les profondeurs de l’essence divine, et rejetant au nom de textes incompris le consubstantiel. Au bout d’un siècle où sa principale force avait été l’appui des puissances de ce monde, l’arianisme tombait, ne gardant de racine que chez les nations qui, récemment baptisées, n’avaient point eu à verser leur sang pour la divinité du Fils de Dieu. C’est alors que Satan produisit Nestorius.

    Habile à se transformer en ange de lumière 8 , l’ancien ennemi revêtit son apôtre d’une double auréole menteuse de sainteté et de science; l’homme qui devait exprimer plus nettement qu’aucun autre la haine du serpent contre la femme et son fruit, put s’asseoir sur le siège épiscopal de Constantinople aux applaudissements de l’Orient tout entier, qui se promettait de voir revivre en lui l’éloquence et les vertus d’un nouveau Chrysostome. Mais la joie des bons fut de courte durée. En l’année même qui avait vu l’exaltation de l’hypocrite pasteur, le jour de Noël 428, Nestorius, profitant du concours immense des fidèles assemblés pour fêter l’enfantement de la Vierge-mère, laissait tomber du haut de la chaire épiscopale cette parole de blasphème : « Marie n’a point enfanté Dieu ; son fils n’était qu’un homme, instrument de la divinité. » Un frémissement d’horreur parcourut à ces mots la multitude; interprète de l’indignation générale, le scolastique Eusèbe, simple laïque, se leva du milieu de la foule et protesta contre l’impiété. Bientôt, une protestation plus explicite fut rédigée au nom des membres de cette Église désolée, et répandue à nombreux exemplaires, déclarant anathème à quiconque oserait dire : « Autre est le Fils unique du Père, autre celui de la vierge Marie. » Attitude généreuse, qui fut alors la sauvegarde de Byzance, et lui valut l’éloge des conciles et des papes ! Quand le pasteur se change en loup, c’est au troupeau à se défendre tout d’abord. Régulièrement sans doute la doctrine descend des évêques au peuple fidèle, et les sujets, dans l’ordre de la foi, n’ont point à juger leurs chefs. Mais il est dans le trésor de la révélation des points essentiels, dont tout chrétien, par le fait même de son titre de chrétien, a la connaissance nécessaire et la garde obligée. Le principe ne change pas, qu’il s’agisse de croyance ou de conduite, de morale ou de dogme. Les trahisons pareilles à celle de Nestorius sont rares dans l’Église; mais il peut arriver que des pasteurs restent silencieux, pour une cause ou pour l’autre, en certaines circonstances où la religion même serait engagée. Les vrais fidèles sont les hommes qui puisent dans leur seul baptême, en de telles conjonctures, l’inspiration d’une ligne de conduite; non les pusillanimes qui, sous le prétexte spécieux de la soumission aux pouvoirs établis, attendent pour courir à l’ennemi, ou s’opposer à ses entreprises, un programme qui n’est pas nécessaire et qu’on ne doit point leur donner.

    Cependant l’émotion produite par les blasphèmes de Nestorius agitait tout l’Orient, et gagna bientôt Alexandrie. Cyrille occupait alors la chaire fondée par Marc au nom de Pierre, et décorée de l’honneur du second siège par la volonté de ce chef des Églises. L’accord d’Athanase et des pontifes romains avait, au siècle précédent, vaincu l’arianisme ; c’était l’union d’Alexandrie avec Rome qui devait, cette fois encore, écraser l’hérésie. Pourtant l’ennemi, instruit par l’expérience, avait mis à prendre les devants une prévoyance tout infernale ; au jour où le futur vendeur de la Mère de Dieu était monté sur le siège de saint Athanase, l’alliance si formidable au démon n’existait plus. Théophile, le dernier patriarche, l’auteur principal de la condamnation de saint Jean Chrysostome au conciliabule du Chêne, avait refusé jusqu’à la fin de souscrire à la réhabilitation de sa victime par le Siège apostolique, et Rome avait dû rompre avec sa fille aînée. Or Cyrille était le neveu de Théophile ; il ne connaissait rien des motifs inavouables de son oncle en cette triste affaire ; habitué dès l’enfance à vénérer en lui son légitime supérieur autant que son bienfaiteur et son maître dans la science sacrée, Cyrille, devenu patriarche à son tour, n’eut même pas la pensée de rien changer aux décisions de celui qu’il regardait comme un père: Alexandrie resta séparée de l’Église romaine. Véritablement pareil au serpent, dont la bave empoisonne tout ce qu’elle touche, Satan avait donc tourné à son profit contre Dieu les plus nobles sentiments. Mais Notre-Dame, amie des cœurs droits, n’abandonna pas son chevalier. Au bout de quelques années dont les traverses apprirent au jeune patriarche à connaître les hommes, un saint moine, Isidore de Péluse, ouvrait pleinement ses yeux à la lumière ; Cyrille, convaincu, n’hésitait pas à rétablir sur les diptyques sacrés le nom de Jean Chrysostome. La trame ourdie par l’enfer était dénouée: pour les nouvelles luttes de la foi qui allaient s’engager en Orient, Rome retrouvait sur les bords du Nil un nouvel Athanase.

    Ramené par un moine dans les sentiers de la sainte unité, Cyrille voua aux solitaires une affection pareille à celle dont les avait entourés son illustre prédécesseur. Il les choisit pour confidents de ses angoisses, au premier bruit des impiétés nestoriennes ; dans une lettre devenue célèbre, c’est leur foi qu’il veut éclairer la première sur le danger qui menace les Églises. « Car, leur dit-il, ceux qui ont embrassé dans le Christ l’enviable et noble vie qui est la vôtre, doivent premièrement briller par l’éclat d’une foi sans équivoque et non diminuée, et greffer ensuite sur cette foi la vertu ; cela fait, ils doivent mettre leur opulence à développer en eux la connaissance du mystère du Christ, tendant par tous les efforts à en acquérir l’intelligence la plus parfaite. C’est ainsi que je comprends, ajoute le saint Docteur, la poursuite de l’homme parfait dont parle l’Apôtre 9 , la manière d’arriver à la mesure du Christ et à sa plénitude 10 . »

    Le patriarche d’Alexandrie ne devait pas se contenter d’épancher son âme avec ceux dont l’assentiment lui était assuré d’avance. Par des lettres où la mansuétude de l’évêque ne le cède qu’à la force et à l’ampleur de son exposition doctrinale, Cyrille tenta de ramener Nestorius. Mais le sectaire s’opiniâtrait; à défaut d’arguments, il se plaignit de l’ingérence du patriarche. Comme toujours en pareille circonstance, il se trouva des hommes d’apaisement qui, sans partager son erreur, estimaient que le mieux eût été en effet de ne pas lui répondre, par crainte de l’aigrir, d’augmenter le scandale, de blesser en un mot la charité. A ces hommes dont la vertu singulière avait la propriété de s’effrayer moins des audaces de l’hérésie que de l’affirmation de la foi chrétienne, à ces partisans de la paix quand même, Cyrille répondait : « Eh ! quoi ; Nestorius ose laisser dire en sa présence dans l’assemblée des fidèles : « Anathème à quiconque nomme Marie mère de Dieu ! par la bouche de ses partisans il frappe a ainsi d’anathème nous et les autres évêques de l’univers, et les anciens Pères qui, partout et dans tous les âges, ont reconnu et honoré unanimement la sainte Mère de Dieu ! Et il n’eût pas été dans notre droit de lui retourner sa parole et de dire : Si quelqu’un nie que Marie soit mère de Dieu, qu’il soit anathème ! Cependant cette parole, par égard pour lui, je ne l’ai pas dite encore 11 ».

    D’autres hommes, qui sont aussi de tous les temps, découvraient le vrai motif de leurs hésitations, lorsque faisant valoir bien haut les avantages de la concorde et leur vieille amitié pour Nestorius, ils rappelaient timidement le crédit de celui-ci, le danger qu’il pouvait y avoir à contredire un aussi puissant adversaire. « Que ne puis-je en perdant tous mes biens, répondait Cyrille, satisfaire l’évêque de Constantinople, apaiser l’amertume de mon frère! Mais c’est de la foi qu’il s’agit ; le scandale est dans toutes les Églises ; chacun s’informe au sujet de la doctrine nouvelle. Si nous, qui avons reçu de Dieu la mission d’enseigner, ne por l’on s pas remède à de si grands maux, au jour du jugement y aura-t-il pour nous assez de flammes? Déjà la calomnie, l’injure, ne m’ont pas manqué ; oubli sur tout cela: que seulement la foi reste sauve, et je ne concéderai à personne d’aimer plus ardemment que moi Nestorius. Mais si, du fait de quelques-uns, la foi vient à souffrir, qu’on n’en doute point : nous ne perdrons pas nos âmes, la mort même fût-elle sur notre tête. Si la crainte de quelque ennui l’emporte en nous sur le zèle de la gloire de Dieu et nous fait taire la vérité, de quel front pourrons-nous célébrer en présence du peuple chrétien les saints martyrs, lorsque ce qui fait leur éloge est uniquement l’accomplissement de cette parole 12 : « Pour la vérité, combats jusqu’à la mort 13 ! »

    Lorsqu’enfin, la lutte devenue inévitable, il organise la milice sainte qui devra combattre avec lui, appelant à ses côtés les évêques et les moines, Cyrille ne retient plus l’enthousiasme sacré qui l’anime : « Quant à ce qui est de moi, écrit-il à ses clercs résidant pour lui dans la ville impériale, peiner, vivre et mourir pour la foi de Jésus-Christ est mon plus grand désir. Comme il est écrit, je ne donnerai point de sommeil à mes yeux, je ne clorai point mes paupières, je n’accorderai point de repos à ma tête 14 , que je n’aie livré le combat nécessaire au salut de tous. C’est pourquoi, bien pénétrés de notre pensée, agissez virilement ; surveillez l’ennemi, informez-nous de ses moindres mouvements. Au premier jour je vous enverrai, choisis entre tous, des hommes pieux et prudents, évêques a et moines; dès maintenant je prépare mes lettres, telles qu’il les faut et pour qui il convient. J’ai résolu pour la foi du Christ et de travail1er sans trêve, et de supporter tous les tourments, même réputés les plus terribles, jusqu’à ce qu’enfin m’arrive de subir la mort qui sera douce pour une telle cause 15 ».

    Informé par le patriarche d’Alexandrie de l’agitation des Églises, saint Célestin Ier, qui occupait alors le Siège apostolique, condamna l’hérésie nouvelle, et chargea Cyrille de déposer l’évêque de Constantinople au nom du Pontife romain, s’il ne venait à résipiscence. Mais les intrigues de Nestorius allaient prolonger la lutte. C’est ici qu’à côté de Cyrille, dans ce triomphe de la femme sur l’antique ennemi, nous apparaît l’admirable figure d’une femme, d’une sainte, qui fut, quarante années durant, la terreur de l’enfer et, par deux fois, au nom de la Reine du ciel, écrasa la tête de l’odieux serpent. En un siècle de ruines, chargée à quinze ans des rênes de l’empire, Pulchérie arrêtait par sa prudence dans le conseil et son énergie dans l’exécution les troubles intérieurs, tandis que par la seule force de la divine psalmodie, avec ses sœurs, vierges comme elle, elle contenait les barbares. Lorsque l’Occident s’agitait dans les convulsions d’une dernière agonie, l’Orient retrouvait dans le génie de son impératrice, la prospérité des plus beaux jours. En voyant la petite-fille du grand Théodose consacrer ses richesses privées à multiplier dans ses murs les églises de la Mère de Dieu, Byzance apprenait d’elle ce culte de Marie qui devait être sa sauvegarde en tant de mauvais jours, et lui valut du Seigneur fils de Marie mille ans de miséricorde et d’incompréhensible patience. Sainte Pulchérie, saluée par les conciles généraux comme la gardienne de la foi et le boulevard de l’unité 16 , eut, d’après saint Léon, la part principale atout ce qui se fit de son temps contrôles adversaires de la vérité divine 17 . Deux palmes sont en ses mains, deux couronnes sur sa tête, dit ce grand Pape ; car l’Église lui doit la double victoire sur l’impiété de Nestorius et d’Eutychès qui, se divisant l’attaque, allaient au même but de côtés opposés: la négation de la divine Incarnation et du rôle de la Vierge-mère dans le salut du genre humain 18 .

    Mais il faut nous borner. Que ne pouvons-nous du moins suivre aujourd’hui les péripéties des luttes glorieuses dont fut témoin la ville d’Éphèse, lorsque Cyrille, appuyé sur Rome, soutenu par Pulchérie, affermit pour jamais au front de Notre-Dame le plus noble diadème qu’il puisse être donné de porter à une simple créature ! Le récit abrégé consacré par l’Église à l’histoire de notre grand pontife, en donnera quelque idée.

Cyrillus Alexandrinus, cujus praeconio non unius tantum vel alterius sunt comprobata testimonio, sed etiam oecumenicorum Conciliorum Ephesini et Chalcedonensis actis celebrata, claris ortus parentibus, ac Theophili episcopi Alexandrini nepos, adhuc adolescens praecellentis ingenii clara specimina dedit. Litteris ac scientiis egregie imbutus, ad Joannem episcopum Hierosolymitanum se contulit, ut in christiana fide perficeretur. Alexandriam deinde cum rediisset, Theophilo vita functo, ad illius sedem evectus est : quo in munere ita optimi pastoris formam ab Apostolo definitam constanter prae se tulit, ut sanctissimi praesulis gloriam merito sit adeptus.

Salutis animarum zelo incensus curas omnes intendit, ut sibi commissum gregem in fidei et morum integritate servaret, atque a venenatis infidelium et haereticorum pascuis defenderet. Hinc tum Novati asseclas e civitate expelli, tum Judaeos qui furore acti in caedem Christianorum conspiraverant, juxta leges puniri sategit. Singulare vero Cyrilli pro catholicae fidei incolumitate enituit studium contra Nestorium Constantinopolitanum episcopum, asserentem Jesum Christum ex Maria Virgine hominem tantum et non Deum natum, eique divinitatem pro multis esse collatam ; cujus emendationem cura frustra tentas- set, eum sancto Caelestino Pontifici Maxima denuntiavit.

Caelestini delegata auctoritate, Concilio Ephesino praefuit, in quo haeresis Nestoriana penitus proscripta est, damnatus Nestorius et a sua sede dejectus, ac dogma catholicum de una in Christo, eaque divina persona, et divine gloriosae Virginis Mariæ maternitate assertum ; plaudente populo universo, qui incredibili gaudio gestiens, collucentibus facibus domum deduxit episcopos. Sed hac de causa Cyrillus calumniis, injuriis et persecutionibus plurimis a Nestorio ejusque fautoribus impetitus fuit ; quas ipse patientissime tont, ita ut de sola fide sollicitus, quidquid adversus sum effutiebant ac moliebantur haeretici, pro nihilo haberet. Tandem pro Ecclesia Dei maximis perfunctus laboribus, plurimisque scriptis editis tum ad ethnicos et haereticos confutandos, tum ad sacras scripturas et catholica explananda dogmata, sancto fine quievit anno quadringentesimo quadragesimo quarto, episcopatus trigesimo secundo. Leo decimus tertius Pontifex Maximus Officium et Missam praeclarissimi hujus fidei catholicae propugnatoris et Orientalis Ecclesiæ luminis, Ecclesiam universam extendit.

 

    L’éloge de Cyrille d’Alexandrie ne repose point sur le témoignage de quelques hommes, mais il a été célébré dans les actes même des conciles œcuméniques d’Éphèse et de Chalcédoine. Né d’illustres parents et neveu de Théophile, évêque d’Alexandrie, il donna jeune encore des marques éclatantes d’un esprit supérieur. Formé avec soin dans les lettres et les sciences, il se rendit auprès de Jean, évêque de Jérusalem, pour s’y perfectionner dans la foi chrétienne. Étant revenu ensuite à Alexandrie, lorsque Théophile mourut, il fut porté sur son siège ; dans cette charge, il montra si constamment en lui la forme du pasteur parfait décrite par l’Apôtre, qu’il acquit à bon droit la renommée d’un très saint Pontife.

    Embrasé du zèle du salut des âmes, il mit tous ses soins à garder le troupeau qui lui était confié dans l’intégrité de la foi et des mœurs, le préservant des pâturages empoisonnés de l’infidélité et de l’hérésie. C’est pourquoi il fit en sorte que les sectateurs de Novat fussent chassés de la ville, et les Juifs, dont la fureur s’était portée à conspirer le massacre des chrétiens, punis selon les lois. Mais le zèle de Cyrille pour la foi catholique brilla surtout dans la défense qu’il en entreprit contre Nestorius, évêque de Constantinople, lequel affirmait que Jésus-Christ était né de la Vierge Marie homme seulement et non Dieu, et que la divinité lui avait été conférée pour ses mérites ; ayant tenté vainement de l’amener à résipiscence, il le dénonça au Souverain Pontife saint Célestin.

    Délégué par Célestin, il présida le concile d’Éphèse dans lequel l’hérésie nestorienne fut proscrite entièrement, Nestorius condamné et déposé de son siège ; le dogme catholique d’une seule et divine personne dans le Christ et de la maternité divine de la glorieuse Vierge Marie fut affirmé par l’assemblée aux applaudissements de tout le peuple qui, transporté d’une joie incroyable, reconduisit les évêques dans leurs maisons avec des torches allumées. Mais ce fut la cause pour Cyrille de calomnies, d’injustices et de persécutions sans nombre de la part de Nestorius et de ses fauteurs; sa patience était telle cependant, que , soucieux uniquement de la foi, il comptait pour rien les dires et les machinations des hérétiques contre lui. Enfin, ayant pour l’Église de Dieu accompli d’immenses travaux, publié de nombreux écrits tant pour la réfutation des païens et des hérétiques, que pour l’explication des saintes Écritures et des dogmes catholiques, il mourut saintement l’an quatre cent quarante-quatre, de son épiscopat le trente-deuxième. Le Souverain Pontife Léon XIII a étendu à l’Église universelle l’Office et la Messe de cet illustre défenseur de la foi catholique, lumière de l’Église d’Orient.

 

    Saint Pontife, les cieux se réjouissent et la terre tressaille 19 au souvenir du combat où la Reine de la terre et des cieux voulut triompher par vous de l’ancien serpent. L’Orient vous honora toujours comme sa lumière. L’Occident saluait en vous dès longtemps le défenseur de la Mère de Dieu ; et voilà qu’aujourd’hui la solennelle mention qu’il consacrait à votre mémoire, dans les fastes des Saints, ne suffît plus à sa reconnaissance. C’est qu’en effet une fleur nouvelle est apparue, dans nos jours, à la couronne de Marie notre Reine; et cette fleur radieuse est sortie du sol même que vous arrosiez de vos sueurs. En proclamant au nom de Pierre et de Célestin la maternité divine, vous prépariez à Notre-Dame un autre triomphe, conséquence du premier : la mère d’un Dieu ne pouvait être qu’immaculée. Pie IX, en le définissant, n’a fait que compléter l’œuvre de Célestin et la vôtre ; et c’est pourquoi les dates du 22 juin 431 et du 8 décembre 1854 resplendissent d’un même éclat au ciel, comme elles ont amené sur terre les mêmes manifestations d’allégresse et d’amour. L’Immaculée embaume le monde de ses parfums, et c’est pourquoi, ô Cyrille, l’Église entière se tourne vers vous à quatorze siècles de distance ; jugeant que votre œuvre est achevée, elle vous proclame Docteur, et ne veut pas que rien manque désormais aux hommages que vous doit la terre. Ainsi, ô Pontife aimé du ciel, le culte qui vous est rendu se complète avec celui de la Mère de Dieu; votre glorification n’est qu’une extension nouvelle de la gloire de Marie. Heureux êtes-vous! car nulle illustration ne pouvait valoir un rapprochement pareil de la souveraine du monde et de son chevalier.

    Comprenant donc que la meilleure manière de vous honorer, ô Cyrille, est d’exalter celle dont la gloire est devenue la vôtre, nous reprenons les accents enflammés que l’Esprit-Saint vous suggérait pour chanter ses grandeurs, au lendemain du triomphe d’Éphèse: « Nous vous saluons, ô Marie Mère de Dieu, comme le joyau resplendissant de l’univers, la lampe qui ne s’éteint pas, la couronne de virginité, le sceptre de l’orthodoxie, le temple indestructible et le lieu où se renferme l’immense, Mère et Vierge, par qui nous est présenté le béni des saints Évangiles, celui qui vient au nom du Seigneur. Salut, ô vous dont le sein virginal et toujours pur a porté l’Infini, par qui est glorifiée la Trinité, par qui la croix précieuse est honorée et adorée dans toute la terre ; joie du ciel, sérénité des archanges et des anges qui mettez en fuite les démons, par vous le tentateur est tombé du ciel, tandis que la créature tombée se relève par vous jusqu’aux cieux. La folie des idoles enserrait le monde, et vous ouvrez ses yeux à la vérité ; à vous les croyants doivent le saint baptême, à vous ils doivent l’huile d’allégresse ; par toute la terre vous fondez les églises, vous amenez les nations à la pénitence. Que dire encore? C’est par vous que le Fils unique de Dieu a brillé comme la lumière de ceux qui étaient assis dans les ténèbres et l’ombre de la mort, par vous que les prophètes ont prédit l’avenir, que les apôtres ont annoncé le salut aux nations, que ressuscitent les morts, que règnent les rois par la Trinité sainte. Quel homme jamais pourra célébrer Marie, la toute digne de louange, d’une manière conforme à sa dignité 20 ? »

    Si la dignité de la Mère de Dieu surpasse en effet toute louange, ô Cyrille, obtenez d’elle pourtant qu’elle suscite parmi nous des hommes capables de célébrer comme vous ses grandeurs. Que la puissance dont elle daigna vous revêtir contre ses ennemis, ne fasse point défaut à ceux qui ont à soutenir, de nos jours, la lutte engagée dès l’origine du monde entre la femme et le serpent. L’adversaire a crû en audace; notre siècle est allé plus loin dans la négation de Jésus que Nestorius, que Julien lui-même, cet empereur apostat contre lequel vous défendîtes aussi la divinité du Fils de la Vierge-mère. O vous qui portâtes à l’erreur des coups si terribles, montrez aux docteurs de nos temps la manière de vaincre : qu’ils sachent comme vous s’appuyer sur Pierre ; qu’ils ne se désintéressent de rien de ce qui touche à l’Église ; qu’ils regardent toujours comme leurs propres ennemis, et leurs seuls ennemis, ceux du règne de Dieu. Dans vos sublimes écrits, les pasteurs apprendront la vraie science, celle des saintes Lettres, sans laquelle leur zèle serait impuissant.

        Les chrétiens comprendront à votre école qu’ils ne peuvent espérer croître dans la vertu, sans grandir dans la foi tout d’abord, sans développer en eux la connaissance du mystère de l’Homme-Dieu. En un temps où le vague des notions suffit à tant d’âmes, répétez à tous que « c’est l’amour du vrai qui conduit à la vie 21 . » A l’approche de la sainte Quarantaine, nous nous rappelons ces Lettres pascales qui chaque année, en ces jours mêmes, allaient porter partout, avec l’annonce de la Solennité des solennités, l’exhortation à la pénitence ; pénétrez nos cœurs amollis du sérieux de la vie chrétienne, excitez-les à entrer vaillamment dans la carrière sainte où ils doivent retrouver la paix avec Dieu parle triomphe sur la chair et les sens.

    

LE MEME JOUR. SAINTE APOLLINE, VIERGE ET MARTYRE.

    L’Église d’Alexandrie offre aujourd’hui à nos hommages la célèbre vierge Apolline. Cette martyre du Christ, révérée par toute la terre, vient se joindre à ses sœurs Agathe et Dorothée, pour ranimer Le courage dans nos cœurs. La vie présente ne fut rien à ses yeux. Conduite par l’Esprit-Saint, on la vit s’élancer sur le bûcher, sans attendre que la main des bourreaux l’y précipitât. De nos jours, il n’est pas rare que des hommes las de la vie, ou compromis avec leur orgueil, se jettent dans la mort pour se soustraire à des devoirs; Apolline court au brasier, témoignant ainsi son horreur pour le plus grand des’ crimes. Plus d’une fois, l’Esprit divin, au temps des persécutions, suggéra la môme conduite à d’autres vierges sacrées qui craignaient pour leur foi ou pour leur honneur. Ces exemples sont rares néanmoins ; mais ils prouvent à leur manière que Dieu est maître de notre vie, et que nous devons être disposés à la lui rendre quand il lui plaît.

    Une circonstance du martyre de sainte Apolline a frappé l’attention des fidèles. Pour punir la liberté avec laquelle elle annonçait Jésus-Christ, la fureur des bourreaux alla jusqu’à briser les dents de la sainte dans sa bouche inspirée. Une pieuse confiance, souvent récompensée, a porté les chrétiens à implorer sainte Apolline pour obtenir du soulagement dans ces cruelles douleurs qui ont les dents pour siège ou pour occasion. C’est ainsi que le Seigneur a voulu qu’il nous fût donné de compter sur la protection de ses saints, non seulement dans les besoins de nos âmes, mais encore dans les nécessités de nos corps.

    Voici l’éloge que l’Église, dans sa Liturgie, a consacré à la mémoire de sainte Apolline :

    Apollonia, virgo Alexandrina, sub Decio imperatore, cum ingravescente jam aetate ad idola sisteretur, -ut eis venerationem adhiberet, illis contemptis, Jesum Christum verum Deum colendum esse praedicabat. Quamobrem omnes ei contusi sunt et evulsi dentes : ac, nisi Christum detestata deos coleret, accenso rogo combusturos vivam minati sunt impii carnifices. Quibus illa, se quamvis mortem pro Jesu Christi fide subituram respondit. Itaque comprehensa ut combureretur, cum paulisper quasi deliberans quid agendum esset, stetisset, ex illorum manibus elapsa, alacria in ignem sibi paratum, majori Spiritus sancti flamma intus accensa, se injecit. Unde brevi consumpto corpore, purissimus spiritus in coelum ad sempiternam martyrii coronam evolavit.

    

Apolline, vierge d’Alexandrie, était déjà fort avancée en âge, lorsque, sous l’empire de Décius, on la mena devant les idoles pour l’obliger de les adorer. Elle ne leur donna que des marques de mépris, et déclara hautement qu’il fallait adorer Jésus-Christ, Dieu véritable. On lui brisa et on lui arracha toutes les dents ; et les bourreaux impies , ayant allumé un bûcher, la menacèrent de la brûler vive, si elle ne détestait le Christ, et n’adorait les dieux. Apolline répondit qu’elle était prête à endurer la mort pour la foi de Jésus-Christ. On se saisit d’elle pour la brûler; mais, s’étant arrêtée un moment comme pour délibérer sur ce qu’elle avait à faire, elle s’échappa des mains qui la retenaient, et dévorée au dedans de son âme par l’ardeur de l’Esprit-Saint, elle se précipita dans le brasier qu’on avait allumé pour elle. Son corps y fut consumé en peu de temps, et son âme très pure s’envola au ciel pour y recevoir la couronne éternelle du martyre.

 

    Quelle ardeur est la vôtre, ô Apolline ! La flamme du bûcher, loin de vous effrayer, vous attire, et vous y courez comme à un lieu de délices. En face du péché, la mort vous semble douce; et vous n’attendez pas que la main barbare des hommes vous y précipite. Ce courage é l’on ne notre faiblesse ; et cependant le brasier que vous avez préféré à l’apostasie, et qui, dans peu d’instants, devait vous enfanter à un bonheur sans fin, n’est rien auprès de ces feux éternels que le pécheur brave à toute heure, parce qu’il ne les sent pas encore. Il ose défier ces flammes vengeresses, s’y exposer, pour une satisfaction passagère. Avec cela, les mondains se scandalisent des saints ; ils les trouvent exagérés, emportés, fanatiques, parce que les saints voient plus loin qu’ils ne voient eux-mêmes. Réveillez en nous, ô Apolline, la crainte du péché qui dévore éternellement ceux qui meurent avec lui. Si le bûcher qui fut pour vous comme un lit de repos nous semble affreux, que l’horreur de la souffrance et de la destruction serve du moins à nous éloigner du mal qui entraîne les hommes dans cet abîme, du fond duquel, comme parle saint Jean, la fumée de leurs tourments monte dans les siècles des siècles 22 . Ayez pitié de nous, ô Vierge ! priez pour les pécheurs. Ouvrez-leur les yeux sur les périls qui les menacent. Faites-nous craindre Dieu, afin que nous puissions éviter ses justices, et que nous commencions enfin à l’aimer.

 

LE X FÉVRIER. SAINTE SCHOLASTIQUE, VIERGE.

    La sœur du Patriarche des moines d’Occident vient nous réjouir aujourd’hui de sa douce présence ; la fille du cloître apparaît sur le Cycle à côté de la martyre! toutes deux épouses de Jésus, toutes deux couronnées, parce que toutes deux ont combattu et ont remporté la palme. L’une l’a cueillie au milieu des rudes assauts de l’ennemi, dans ces heures formidables où il fallait vaincre ou mourir; l’autre a dû soutenir durant sa vie entière une lutte de chaque jour, qui s’est prolongée, pour ainsi dire, jusqu’à la dernière heure. Apolline et Scholastique sont sœurs ; elles sont unies à jamais dans le cœur de leur commun Époux.

    Il fallait que la grande et austère figure de saint Benoît nous apparût adoucie par les traits angéliques de cette sœur que, dans sa profonde sagesse, la divine Providence avait placée près de lui pour être sa fidèle coopératrice. La vie des saints présente souvent de ces contrastes, comme si le Seigneur voulait nous faire entendre que bien au-dessus des régions de la chair et du sang, il est un lien pour les âmes, qui les unit et les rend fécondes, qui les tempère et les complète. Ainsi, dans la patrie céleste, les Anges des diverses hiérarchies s’unissent d’un amour mutuel dont le souverain Seigneur est le nœud, et goûtent éternellement les douceurs d’une tendresse fraternelle.

    La vie de Scholastique s’est écoulée ici-bas, sans laisser d’autre trace que le gracieux souvenir de cette colombe qui, se dirigeant vers le ciel d’un vol innocent et rapide, avertit le frère que la sœur le devançait de quelques jours dans l’asile de l’éternelle félicité. C’est à peu près tout ce qui nous reste sur cette admirable Épouse du Sauveur, avec le touchant récit dans lequel saint Grégoire le Grand nous a retracé l’ineffable débat qui s’éleva entre le frère et la sœur, trois jours avant que celle-ci fût conviée aux noces du ciel. Mais que de merveilles cette scène incomparable ne nous révèle-t-elle pas! Qui ne comprendra tout aussitôt l’âme de Scholastique à la tendre naïveté de ses désirs, à sa douce et ferme confiance envers Dieu, à l’aimable facilité avec laquelle elle triomphe de son frère, en appelant Dieu même à son secours? Les anciens vantaient la mélodie des accents du cygne à sa dernière heure; la colombe du cloître bénédictin, prête à s’envoler de cette terre, ne l’emporte-t-elle pas sur le cygne en charme et en douceur ?

    Mais où donc la timide vierge puisa-t-elle cette force qui la rendit capable de résister au vœu de son frère, en qui elle révérait son maître et son oracle? qui donc l’avertit que sa prière n’était pas téméraire, et qu’il pouvait y avoir en ce moment quelque chose de meilleur que la sévère fidélité de Benoît à la Règle sainte qu’il avait donnée, et qu’il devait soutenir par son exemple ? Saint Grégoire nous répondra. Ne nous étonnons pas, dit ce grand Docteur, qu’une sœur qui désirait voir plus longtemps son frère, ait eu en ce moment plus de pouvoir que lui-même sur le cœur de Dieu ; car, selon la parole de saint Jean, Dieu est amour, et il était juste que celle qui aimait davantage se montrât plus puissante que celui qui se trouva aimer moins. »

    Sainte Scholastique sera donc, dans les jours où nous sommes, l’apôtre de la charité fraternelle. Elle nous animera à l’amour de nos semblables, que Dieu veut voir se réveiller en nous, en même temps que nous travaillons à revenir à lui. La solennité pascale nous conviera à un même banquet ; nous nous y nourrirons de la même victime de charité. Préparons d’avance notre robe nuptiale; car celui qui nous invite veut nous voir habiter unanimes dans sa maison 23 .

    La sainte Église nous fait lire aujourd’hui la narration que saint Grégoire a consacrée à la dernière entrevue du frère et de la sœur.

Ex libro secundo Dialogorum sancti Gregorii Papae.        

Scholastica venerabilis patris Benedicti soror, omnipotenti Domino ab ipso infantiae tempore dedicata, ad eum semel per annum venire consueverat. Ad quam vir Dei non longe extra januam in possessione monasterii descendebat. Quadam vero die venit ex more, atque ad eam cum discipulis venerabilis ejus descendit frater ; qui totum diem in Dei laudibus, sacrisque colloquiis ducentes, incumbentibus jam noctis tenebris, simul acceperunt cibum. Cumque adhuc ad mensam sederent, et inter sacra colloquia tardior se hora protraheret, eadem sanctimonialis femina soror ejus eum rogavit dicens : Quaeso te, ut ista nocte me non deseras, ut usque mane de coelestis vitae gaudiis loquamur. Cui ille respondit : Quid est quod loqueris, soror ? manere extra cellam nullatenus possum. Tanta vero erat coeli serenitas, ut nulla in aëre nubes appareret. Sanctimonialis autem femina, cum verba fratris negantis audivisset, insertas digitis manus super mensam posuit, et caput in manibus omnipotentem Dominum rogatura declinavit. Cumque levaret de mensa caput, tante coruscationis et tonitrui virtus, tantaque inundatio pluviae erupit, ut neque venerabilis Benedictus, neque fratres qui cum eo aderant, extra loci limon, quo consederant, pedem movere potuerint.

Sanctimonialis quippe femina caput in manibus declinans, lacrymarum fluvium in mensam fuderat, per quas serenitatem aëris ad pluviam traxit. Nec paulo tardius post orationem inundatio illa secuta est : sed tenta fuit convenientia orationis et inundationis, ut de mensa caput jam cura tonitruo levaret : quatenus unum idemque esset momentum, et levare caput, et pluviam deponere. Tunc vir Dei inter coruscos, et tonitruos, atque ingentis pluviae inundationem, videns se ad monasterium non posse remeare, coepit conqueri contristatus, dicens : Parcat tibi omnipotens Deus, soror, quid est quod fecisti ? Cui illa respondit : Ecce rogavi te, et audire me noluisti ; rogavi Deum meum, et audivit me : modo ergo, si potes, egredere, et me dimisse, ad monasterium recede. Ipse autem exire extra tectum non valens, qui remanere sponte noluit, in loto mansit invitus. Sicque factum est, ut totam noctem pervigilem ducerent, atque per sacra spiritalis vitae colloquia, sese vicaria relatione satiarent.

Cumque die altero eadem venerabilis femina ad cellam propriam recessisset, vir Dei ad monasterium rediit. Cum ecce post triduum in cella consistens, elevatis in aëra oculis, vidit ejusdem sororis suae animam de corpore egressam, in columbae specie coeli secreta penetrare. Qui tantae ejus gloria congaudens, omnipotenti Deo in hymnis et laudibus gratias reddidit, ejusque obitum fratribus denuntiavit. Quos etiam protinus misit, ut ejus corpus ad monasterium deferrent, atque in sepulchro, quod sibi ipsi paraverat, ponerent. Quo facto, contigit ut quorum mens una semper in Deo fuerat, eorum quoque corpora nec sepultura separaret.

 

    Du second livre des Dialogues de saint Grégoire, Pape.

    Scholastique était sœur du vénérable Père Benoît. Consacrée au Seigneur tout-puissant dès son enfance , elle avait coutume de venir visiter son frère une fois chaque année. L’homme de Dieu descendait pour la recevoir dans une maison dépendante du monastère, non loin de la porte. Scholastique étant donc venue une fois, selon sa coutume, son vénérable frère descendit vers elle avec ses disciples. Ils passèrent tout le jour dans les louanges de Dieu et les pieux entretiens ; et, quand la nuit fut venue, ils prirent ensemble leur repas. Comme ils étaient encore à table, et que le temps s’écoulait vite dans leur entretien sur les choses divines , la vierge sacrée adressa cette prière à Benoît : « Je te prie , mon frère, de ne me pas abandonner cette nuit, afin que nous puissions jus-ce qu’au matin parler encore des joies de la vie céleste. » Le saint lui répondit : « Que dis-tu là, ma sœur ? Je ne puis en aucune façon passer la nuit hors du monastère. » Dans ce moment, le ciel était si pur qu’il n’y paraissait aucun nuage. La servante de Dieu, ayant entendu le refus de son frère, appuya sur la table ses doigts entrelacés ; et, cachant son visage dans ses mains, elle s’adressa au Seigneur tout-puissant. Au moment où elle releva la tête, des éclairs, un violent coup de tonerre, une pluie à torrents, se déclarèrent tout à coup : au point que ni le vénérable Benoît, ni les frères qui étaient avec lui ne purent mettre le pied hors du lieu où ils étaient.

    La pieuse servante de Dieu , pendant qu’elle avait tenu sa tête appuyée sur ses mains, avait versé sur la table un ruisseau de larmes ; il n’en avait pas fallu davantage pour charger de nuages le ciel serein jusqu’à cette heure. Après la prière de la sainte, l’orage ne s’était pas fait longtemps attendre ; mais cette prière et les torrents de pluie qu’elle amenait s’étaient si parfaitement rencontrés ensemble, que, au même instant où Scholastique levait sa tête de dessus la table, le tonnerre grondait déjà : en sorte qu’un même instant vit la sainte faire ce mouvement, et la pluie tomber du ciel. L’homme de Dieu, voyant que ces éclairs, ces tonnerres, cette inondation ne lui permettaient plus de rentrer au monastère, en fut contristé, et exhala ainsi ses plaintes : « Que le Dieu tout-puissant te pardonne, ma sœur ! Que viens-tu défaire? » Elle répondit : « Je t’ai adressé une demande, et tu n’as pas voulu m’écouter : j’ai eu recours à mon Dieu, et il m’a exaucée. Maintenant sors, si tu peux, laisse-moi, et retourne à l’on monastère. » Mais le saint était dans l’impossibilité de sortir de la maison, et lui qui n’avait pas voulu y rester volontairement, demeura contre son gré. Ainsi, les deux saints passèrent la nuit entière dans les veilles, et reprenant leurs pieux entretiens sur la vie spirituelle, ils se rassasièrent à loisir par l’échange des sentiments qu’ils éprouvaient.

    Le lendemain, la vénérable Mère retourna à son monastère, et l’homme de Dieu reprit le chemin de son cloître. Trois jours après, étant dans sa cellule, et ayant élevé ses yeux en haut, il vit l’âme de sa sœur, qui venait de briser les liens du corps, et qui, sous la forme d’une colombe, se dirigeait vers les hauteurs mystérieuses du ciel. Ravi dé joie pour la gloire dont elle était entrée en possession, il rendit grâces au Dieu tout-puissant par des hymnes et des cantiques, et annonça aux frères le trépas de Scholastique. Il les envoya aussitôt au lieu qu’elle avait habité, afin qu’ils apportassent le corps au monastère, et qu’il fût déposé dans le tombeau qu’il s’était préparé pour lui-même. Il arriva ainsi que ceux dont l’âme avait toujours été unie en Dieu ne furent point séparés par la mort, leurs corps n’ayant eu qu’un même tombeau.

 

    Nous placerons ici quelques pièces liturgiques de l’Office monastique en l’honneur de la sœur du grand Benoît.

    RÉPONS ET ANTIENNES.

R. Alma Scholastica, sanctissimi patris Benedicti soror, * Ab ipso infantiae tempore omnipotenti Domino dedicata, viam iustitiae non deseruit.

V. Laudate pueri Dominum, laudate nomen

* Ab ipso infantiae.

R. Exemplo vitae venerabilis, et verbo sanctae praedicationis informari cupiens, ad eum semel in anno venire consueverat : * Et eam vir Dei doctrinis coelestibus instruebat.

V. Beatus qui audit verba ipsius, et servat ea qua scripta sunt. * Et eam.

R. Sancta virgo Scholastica, quasi hortus irriguus,* Gratiarum cœlestium jugi rore perfundebatur.

V. Sicut fons aquarum, cujus non deficient aquae. * Gratiarum.

R. Desiderium cordis ejus tribuit ei Dominus : * A quo obtinuit quod a fratro obtinere non potuit.

V. Bonus est Dominus omnibus sperantibus in eum, anima quaerenti ilium. * A quo obtinuit.

R. Moram faciente Sponso, ingemiscebat Scholastica dicens : * Quis dabit mihi pennas sicut columbae, et volabo et requiescam?

V. En dilectus meus loquitur mihi : Surge, amica mea, et veni. * Quis dabit.

R. In columbae specie Scholastica anima visa est, fraterna mens laetata est hymnis et immensis laudibus : * Benedictus sit talis exitus, multo magis talis introitus 1

V. Totus coelesti gaudio perfusus remansit pater Benedictus. * Benedictus.

R. Anima Scholastica ex arca corporis instar columbae egressa, portans ramum olivae, signum pacis et gratiae. * In coelos evolavit.

V. Quae cum non inveniret ubi requiesceret pes ejus. * In coelos evolavit.

ANT. Exsultet omnium turba fidelium pro gloria virginis alma Scholastica : laetentur praecipue catervae virginum, celebrantes ejus solemnitatem, qua; fundens lacrymas, Dominum rogavit, et ab eo plus potuit, quia plus amavit.

ANT. Hodie sacra virgo Scholastica in specie columba;, ad aethera tota festiva perrexit : hodie coelestis vitae gaudiis cum fratre suo meretur perfrui in sempiternum.

 

    R/. L’illustre Scholastique fut la sœur du très saint Père Benoît : * Consacrée dès l’enfance au Seigneur tout-puissant, elle ne quitta jamais la voie de la justice.

    V/. Louez le Seigneur, enfants, louez le Nom du Seigneur. * Consacrée dès l’enfance.

    R/. Désirant se régler sur les exemples de la sainte vie de son frère, et selon la doctrine de ses sacrés enseignements, elle avait coutume de venir à lui une fois chaque année : * Et l’homme de Dieu l’instruisait de ses célestes leçons.

    V/. Heureux qui écoute ses paroles et observe les règles qu’il a écrites. * Et l’homme de Dieu.

    R/. La sainte vierge Scholastique était comme un jardin diligemment arrosé; * La rosée des célestes grâces la rafraîchissait continuellement.

    V/. Comme une source d’eau qui ne tarit jamais. * La rosée des célestes grâces.

    R/. Le Seigneur lui accorda le désir de son cœur:* Elle obtint de lui ce qu’elle n’avait pu obtenir de son frère.

    V/. Le Seigneur est bon envers tous ceux qui espèrent en lui, envers l’âme qui le cherche. * Elle obtint de lui.

    R/. L’Époux tardant à paraître, Scholastique gémissait et disait : * Qui me donnera des ailes comme à la colombe, et je volerai et je me reposerait.

    V/. Voici mon bien-aimé, il me dit : Lève-toi, mon amie, et viens * Qui me donnera.

    R/. Scholastique parut sous la forme d’une colombe; l’âme de son frère témoigna son allégresse par des hymnes et des cantiques : * Béni soit ce départ ! mais bien plus encore soit bénie cette entrée !

    V/. Le vénérable Père Benoît demeura tout inondé d’une joie céleste. * Béni soit.

    R/. L’âme de Scholastique sortit de l’arche de son corps, comme la colombe portant le rameau d’olivier, signe de paix et de grâce; * Elle s’envola dans les cieux.

    V/. Comme elle ne trouvait pas où reposer son pied, * Elle s’envola dans les cieux.

    Ant. Que l’assemblée des fidèles tressaille d’allégresse pour la gloire de l’auguste vierge Scholastique; que la troupe des vierges sacrées se livre à une joie plus grande encore, en célébrant la fête de celle qui par ses larmes fléchit le Seigneur, et fut plus puissante sur lui que son frère, parce qu’elle eut plus d’amour.

    Ant. Aujourd’hui la sacrée vierge Scholastique monte au ciel toute joyeuse, sous la forme d’une colombe. Aujourd’hui elle jouit pour jamais avec son frère des délices de la vie céleste.

 

    Nous terminerons par ces deux Hymnes empruntées au même Office bénédictin.

    HYMNE

Te beata sponsa Christi, Te columba virginum, Siderum tollunt coloni Laudibus, Scholastica : Nostra te laetis salutant Vocibus praecordia.

Sceptra mundi cum coronis Docta quondam spernere, Dogma fratris insecuta Atque sanctae regulae, Ex odore gratiarum, Astra nosti quaerere.

O potens virtus amoris 1 O decus victoriae Dum fluentis lacrymarum Cogis imbres currere, Ore Nursini parentis Verba coeli suscipis.

Luce fulges expetita In polorum vertice, Clara flammis charitatis Cum nitore gratiae : Juncta Sponso conquiescis In decore gloriae.

Nunc benigna pelle nubes Cordibus fidelium, Ut serena fronte splendens Sol perennis luminis, Sempiternae claritatis Impleat nos gaudiis.

Gloriam Patri canamus Unicoque Filio ; Par tributum proferamus Inclyto Paraclito, Nutibus cujus creantur, Et reguntur secula. Amen.

 

    Heureuse épouse du Christ , Scholastique, colombe des vierges , les habitants du ciel te comblent de louanges ; nos cœurs te saluent en faisant monter vers toi l’hommage d’un joyeux concert.

    Tu foulas aux pieds les honneurs du monde et ses couronnes ; dirigée par les enseignements de l’on frère et les préceptes de sa Règle sainte, attirée par l’odeur des grâces célestes, tu appris de bonne heure à prendre le chemin de la patrie.

    O force invincible de l’amour ! O victoire à jamais glorieuse, en ce jour où par la force de tes larmes tu fais descendre les pluies du ciel, et contrains le Patriarche de Nursie à continuer ses entretiens célestes.

    Aujourd’hui tu brilles, au plus haut des cieux , de l’éclat de cette lumière vers laquelle tu soupirais ; les feux de la charité, les splendeurs de la grâce embellissent l’on front; unie à l’Époux, tu reposes au sein de la gloire.

    Daigne donc maintenant écarter du cœur des fidèles les nuages d’ici-bas , afin que le Soleil éternel, versant sur nous sa splendeur sereine, nous comble des joies de la lumière sans fin.

    Chantons gloire au Père et gloire au Fils unique; hommage égal au Paraclet divin ; honneur éternel à celui qui créa les siècles et qui les gouverne.

    Amen.

    HYMNE.

Jam noctis umbrae concidunt, Dies cupita nascitur,

Qua virgini Scholastica Sponsus perennis jungitur.

Brumae recedit taedium, Fugantur imbres nubibus, Vernantque campi siderum Aeternitatis floribus.

Amoris auctor evocat, Dilecta pennas induit ; Ardens ad oris oscula Columba velox evolat.

Quam pulchra gressum promoves, O chara proles Principis ! Nursinus Abbas aspicit, Grates rependit Numini.

Amplexa Sponsi dextera, Metit coronas debitas,

Immersa rivis gloriae, Deique pota gaudiis.        

Te, Christe, flos convallium Patremque cum Paraclito, Cunctos per orbis cardines Adoret omne saeculum. Amen.

 

    Les ombres de la nuit disparaissent, le jour désiré se lève, auquel l’Époux éternel s’unit à la vierge Scholastique.

    Le temps des frimas est passé, les nuages pluvieux ont disparu, les plaines du ciel s’émaillent de fleurs éternelles.

    A l’appel du Dieu qui est amour, la bien-aimée déploie ses ailes ; conviée au baiser mystique, la colombe s’élance d’un vol rapide.

    Que tu es belle dans ta marche triomphante, fille chérie du grand Roi ! L’œil de l’on frère contemple l’on départ ; son cœur rend grâces au Dieu éternel.

    De sa droite l’Époux la presse sur son sein ; elle recueille les couronnes qui lui sont dues ; plongée dans un fleuve de gloire, elle s’enivre des joies divines.

    O Christ, fleur des vallons, que tous les siècles vous adorent, avec le Père et le Paraclet, dans toute l’étendue de cet univers. Amen.

 

    Colombe chérie de l’Époux, que votre vol fut rapide, lorsque, quittant cette terre d’exil, vous prîtes votre essor vers lui ! L’œil de votre illustre frère, qui vous suivit un instant, vous perdit bientôt de vue ; mais toute la cour céleste tressaillit de joie à votre entrée. Vous êtes maintenant à la source de cet amour qui remplissait votre cœur, et rendait ses désirs tout-puissants sur celui de votre Époux. Désaltérez-vous éternellement à cette fontaine de vie; et que votre suave blancheur devienne toujours plus pure et plus éclatante, dans la compagnie de ces autres colombes, vierges de l’Agneau comme vous, et qui forment un si noble essaim autour des lis du jardin céleste.

    Souvenez-vous cependant de cette terre désolée qui a été pour vous, comme elle l’est pour nous, le lieu d’épreuve où vous avez mérité vos honneurs. Ici-bas, cachée dans le creux de la pierre, comme parle le divin Cantique, vous n’avez pas déployé vos ailes, parce que rien n’y était digne de ce trésor d’amour que Dieu lui-même avait versé dans votre cœur. Timide devant les hommes, simple et innocente, vous ignoriez à quel point vous aviez « blessé le cœur de l’Époux . » Vous traitiez avec lui dans l’humilité et la confiance d’une âme qu’aucun remords n’agita jamais, et il se rendait à vos désirs par une aimable condescendance; et Benoît, chargé d’années et de mérites, Benoit accoutumé à voir la nature obéir à ses ordres, était vaincu par vous, dans une lutte où votre simplicité avait vu plus loin que sa profonde sagesse.

    Qui donc vous avait révélé, ô Scholastique, ce sens sublime qui, en ce jour-là, vous fit paraître plus sage que le grand homme choisi de Dieu pour être la règle vivante des parfaits? Ce fut celui-là même qui avait élu Benoît comme l’une des colonnes de la Religion, mais qui voulut montrer que la sainte tendresse d’une charité pure l’emporte encore à ses yeux sur la plus rigoureuse fidélité à des lois qui n’ont été faites que pour aider à conduire les hommes au but que votre cœur avait déjà atteint. Benoît, l’ami de Dieu, le comprit; et bientôt, reprenant le cours de leur céleste entretien, vos deux âmes se confondirent dans la douceur de cet amour incréé qui venait de se révéler et de se glorifier lui-même avec tant d’éclat. Mais vous étiez mûre pour le ciel, ô Scholastique ; votre amour n’avait plus rien de terrestre ; il vous attirait en haut. Encore quelques heures, et la voix de l’Époux allait vous faire entendre ces paroles de l’immortel Cantique, que l’Esprit-Saint semble avoir dictées pour vous: « Lève-toi, ô mon amie, ma belle, et viens; ma colombe, montre-moi l’on visage; que ta voix résonne à mon oreille ; car ta voix est douce, et l’on visage est plein d’attraits 24 . »

    Dans votre départ de la terre, ne nous oubliez pas, ô Scholastique ! Nos âmes sont appelées à vous suivre, bien qu’elles n’aient pas les mêmes charmes aux yeux de l’Époux. Moins fortunées que la vôtre, il leur faut se purifier longtemps pour être admises dans le séjour où elles contempleront votre félicité. Votre prière força les nuées du ciel à envoyer leur pluie sur la terre ; qu’elle obtienne pour nous les larmes de la pénitence. Vos délices furent dans les entretiens sur la vie éternelle ; rompez nos conversations futiles et dangereuses ; faites-nous goûter ces discours du ciel, dans lesquels les âmes aspirent à s’unir à Dieu. Vous aviez trouvé le secret de cette charité fraternelle dont la tendresse même est un parfum de vertu qui réjouit le cœur de Dieu ; ouvrez nos cœurs à l’amour de nos frères ; chassez-en la froideur et l’indifférence, et faites-nous aimer comme Dieu veut que nous aimions.

    Mais, ô colombe de la solitude, souvenez-vous de l’arbre sous les rameaux duquel s’est abritée votre vie. Le cloître bénédictin vous réclame, non seulement comme la sœur, mais encore comme la fille de son auguste Patriarche. Du haut du ciel, contemplez les débris de cet arbre autrefois si vigoureux et si fécond, à l’ombre duquel les nations de l’Occident se sont reposées durant tant de siècles. De toutes parts, la hache dévastatrice de l’impiété s’est plu à frapper dans ses branches et dans ses racines. Ses ruines sont partout ; elles jonchent le sol de l’Europe entière. Cependant, nous savons qu’il doit revivre, qu’il poussera de nouveaux rameaux, et que votre divin Époux, ô Scholastique, a daigné enchaîner le sort de cet arbre antique aux destinées mêmes de l’Église. Priez pour que la sève première revive en lui; protégez d’un soin maternel les faibles rejetons qu’il produit encore ; défendez-les de l’orage, bénissez-les, et rendez-les dignes de la confiance que l’Église daigne avoir en eux.

 

LE XIV FÉVRIER. SAINT VALENTIN, PRÊTRE ET MARTYR.

    L’Église honore aujourd’hui la mémoire de ce saint prêtre de Rome, qui souffrit le martyre vers le milieu du troisième siècle. L’injure du temps nous a privés de la plupart des circonstances de sa vie et de ses souffrances ; à peine quelques traits en sont venus jusqu’à nous. C’est la raison pour laquelle la Liturgie romaine ne contient pas de Légende en son honneur. Le culte de saint Valentin n’en est pas moins célèbre dans l’Église, et nous devons le regarder comme l’un de nos protecteurs en la saison liturgique où son nom et ses mérites viennent se joindre à ceux de tant d’autres martyrs, pour nous animer à chercher Dieu, au prix de tous les sacrifices qui peuvent nous faire rentrer en grâce avec lui.

    Priez donc, ô saint Martyr, pour les fidèles qui, après tant de siècles, conservent encore votre mémoire. Au jour du jugement, nos yeux vous reconnaîtront dans l’éclat de la gloire que vos combats vous ont acquise ; obtenez par votre suffrage que nous soyons placés à la droite et associés à votre triomphe.

    ANTIENNE.

Iste sanctus pro lege Dei sui certavit usque ad mortem, et a verbis impiorum non timuit ; fundatus enim erat supra firmam petram.

    Ce saint a combattu jusqu’à la mort pour la la loi de son Dieu, et n’a point craint les menaces des impies ; car il était fondé sur la pierre ferme.

    ORAISON.

Praesta, quaesumus, omnipotens Deus, ut qui beati Valentini martyris tui natalitia colimus, a cunctis malis imminentibus ejus intercessione liberemur. Per Christum Dominum nostrum. Amen.

    Accordez, Dieu tout-puissant, à nous qui célébrons le jour natal du bienheureux Valentin votre Martyr, la grâce d’être, par son intercession, délivrés de tous les maux qui nous menacent. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

LE XV FÉVRIER. SAINT FAUSTIN ET SAINT JOVITE, MARTYRS.

    Les deux frères martyrs que nous honorons aujourd’hui souffrirent au commencement du second siècle de l’ère chrétienne ; leur mémoire s’est cependant conservée avec honneur dans l’Église. La gloire des conquérants et des hommes d’État passe rapidement, et bientôt leurs noms décolorés s’effacent de la mémoire des peuples ; on interroge les savants pour savoir s’ils ont existé, à quelle époque, et quelles ont été leurs actions. Brescia, la capitale de la Cénomanie italienne, se souvient à peine de ceux qui l’ont régie ou illustrée au II° siècle ; mais voici deux de ses citoyens dont le souvenir durera autant que le monde. L’univers entier proclame leur gloire et célèbre leur invincible courage. Glorifions-les en ces jours où leurs exemples nous parlent si éloquemment de la fidélité que le chrétien doit à Dieu.

    Lisons, dans le livre de la sainte Église, le récit abrégé des épreuves au prix desquelles ils ont conquis la couronne immortelle.

    Faustinus et Jovita fratres, nobiles Brixiani, in multis Italiae urbibus, quo vincti saeviente Trajani persecutione ducebantur, acerbissima supplicia perpessi, fortes in christianae fidei confessione perstiterunt. Nam Brixiae: diu vinculis constricti , feris etiam objecti, in ignemque conjecti et a bestiis et a flamma integri et incolumes servati sunt ; inde vero iisdem catenis colligati Mediolanum venerunt , ubi eorum fides tentata exquisitissimis tormentis, tam quam igne aurum, in cruciatibus magis enituit . Postea Romam missi, ab Évaristo Pontifice confirmati, ibi quoque crudelissime torquentur. Denique perducti Neapolim, in ea etiam urbe varie cruciati, vinctis manibus pedibusque in mané demerguntur : unde per Angelos mirabiliter erepti sunt. Quare multos et constantia in tormentis , et miraculorum virtute ad Christi fidem converterunt. Postremo reducti Brixiam, initio suscepti ab Adriano imperii, securi percussi, illustrem martyrii coronam acceperunt.

 

    Faustin et Jovite, nés à Brescia, étaient frères et de noble origine. Sous la persécution de Trajan, ils furent menés dans plusieurs villes d’Italie, et y souffrirent de très cruels tourments, sans que rien pût ébranler leur courage à confesser la foi chrétienne. On les tint longtemps dans les chaînes à Brescia ; ils y furent exposés aux bêtes et jetés dans le feu, sans que ni l’un ni l’autre de ces supplices les pût atteindre ; on les conduisit ensuite à Milan, toujours chargés des mêmes chaînes; et là, leur foi éprouvée par les plus rigoureux tourments brilla de plus en plus au milieu des souffrances, comme l’or devient plus éclatant par le feu. Dirigés ensuite sur Rome, où ils furent fortifiés par le pape Évariste, ils y furent aussi cruellement tourmentés. De là, ils furent traînés à Naples ; et après les avoir encore fait souffrir diversement dans cette ville, on les jeta à la mer, pieds et mains liés; mais des Anges les délivrèrent miraculeusement. Leur constance au milieu de tant de supplices et la vertu de leurs miracles convertirent un grand nombre de personnes à la foi du Christ. Ils furent enfin reconduits à Brescia, au commencement de l’empire d’Adrien ; et ayant eu la tête tranchée, ils y obtinrent la couronne d’un glorieux martyre.

    Martyrs de Jésus-Christ, lorsque nous comparons nos épreuves aux vôtres, vos combats avec ceux que nous avons à soutenir, quelle reconnaissance ne devons-nous pas à Dieu qui a tant ménagé notre faiblesse ! Nous qui sommes si prompts à violer la loi du Seigneur, si lents à nous relever quand nous sommes tombés,si faibles dans la foi et dans la charité, comment eussions-nous supporté les tourments qu’il vous a fallu traverser pour arriver au repos éternel? Cependant, nous sommes en marche vers le même terme où vous êtes déjà parvenus. Une couronne aussi nous attend, et il ne nous est pas libre d’y renoncer. Relevez notre courage, ô saints Martyrs ; armez-nous contre le monde et contre nos mauvais penchants, afin que non seulement notre bouche, mais nos œuvres et nos exemples confessent Jésus-Christ, et témoignent que nous sommes chrétiens.

LE XVIII FÉVRIER. SAINT SIMÉON, ÉVÊQUE ET MARTYR.

    le Cycle nous amène aujourd’hui un vieillard de cent vingt ans, un Évêque, un Martyr. Siméon est l’Évêque de Jérusalem, le successeur de l’Apôtre tint Jacques sur ce siège ; il a connu le Christ, il a été son disciple ; il est son parent selon la chair, de la même maison de David ; fils de Cléophas, et de cette Marie que les liens du sang unissaient de si près à la Mère de Dieu qu’on l’a appelée sa sœur. Que de titres de gloire dans cet auguste vieillard qui vient augmenter le nombre des Martyrs dont la protection encourage l’Église, dans cette partie de l’année où nous sommes ! Un tel athlète, contemporain de la vie mortelle du Christ, un pasteur qui a répété aux fidèles les leçons reçues par lui de la propre bouche du Sauveur, ne devait remonter vers son Maître que par la plus noble de toutes les voies. Comme Jésus, il a été attaché à une croix ; et à sa mort, arrivée en l’an 106, finit la première période de l’Histoire Chrétienne, ce que l’on appelle les Temps Apostoliques. Honorons ce majestueux Pontife en qui se réunissent tant de souvenirs, et prions-le d’étendre sur nous cette paternité dont les fidèles de Jérusalem se glorifièrent si longtemps. Du haut du trône éclatant où il est arrivé par la Croix, qu’il jette un regard sur nous, et qu’il nous obtienne les grâces de conversion dont nos âmes ont tant besoin.

    La sainte Liturgie consacre aujourd’hui à la mémoire de Siméon cette courte notice.

Simeon, filius Cleophae, post Jacobum proximus Hierosolymis ordinatus episcopus, Trajano imperatore, apud Atticum consularem est accusatus, quod christianus esset, et Christi propinquus. Comprehendebantur enim omnes eo tempore, quicumque ex genere David orti essent. Quare multis cruciatus tormentis, eodem passionis genere, quod Salvator noster subierat, afficitur, mirantibus omnibus, quod homo aetate confectus (erat enim centum et viginti annorum) acerbissimos crucis dolores fortiter constanterque pateretur.

 

    Siméon, fils de Cléophas, fut ordonné évoque de Jérusalem immédiatement après saint Jacques. Sous l’empire de Trajan, il fut accusé auprès d’Atticus, personnage consulaire, d’être chrétien et parent du Christ. A cette époque, on saisissait tous ceux qui étaient de la race de David. Après avoir passé par plusieurs tourments, Siméon souffrit le même supplice que notre Sauveur avait enduré ; et tout le monde s’étonna qu’un homme cassé de vieillesse (car il avait alors cent vingt ans) pût supporter avec tant de courage et de constance les cruelles douleurs de la croix.

    Recevez l’humble hommage de la Chrétienté, sublime vieillard, qui surpassez en grandeur toutes les illustrations humaines. Votre sang est celui même du Christ ; votre doctrine, vous l’avez reçue de sa bouche ; votre charité pour les fidèles, vous l’avez allumée à son cœur ; votre mort n’est que le renouvellement de la sienne. Nous n’avons point l’honneur de pouvoir nous dire, comme vous, les frères du Seigneur ; mais rendez-nous, ô Siméon , attentifs à cette parole qu’il a dite lui-même : « Celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les deux, est pour moi un frère, une sœur, une mère 25 . » Nous n’avons point reçu immédiatement, comme vous, de la bouche de Jésus, la doctrine du salut ; mais nous ne la possédons pas moins pure, au moyen de cette tradition sainte dont vous êtes l’un des premiers anneaux ; obtenez que nous y soyons toujours dociles, et que nos infractions nous soient pardonnées. Une croix n’a pas été dressée pour que nous y soyons cloués par nos membres ; mais ce monde est semé d’épreuves auxquelles le Seigneur a donné lui-même le nom de Croix. Il nous faut les subir avec constance, si nous voulons avoir part avec Jésus dans sa gloire. Demandez, ô Siméon, que nous nous montrions plus fidèles, que notre cœur ne se révolte pas, que nous réparions les fautes que souvent nous avons commises, en voulant nous soustraire à l’ordre de Dieu.

 

LE XXII FÉVRIER. LA CHAIRE DE SAINT PIERRE A ANTIOCHE.

    Pour la seconde fois, Pierre reparaît avec sa Chaire sur le Cycle de la sainte Église ; mais aujourd’hui ce n’est plus son Pontificat dans Rome, c’est son épiscopat à Antioche que nous sommes appelés à vénérer. Le séjour que le Prince des Apôtres fit dans cette dernière ville fut pour elle la plus grande gloire qu’elle eût connue depuis sa fondation; et cette période occupe une place assez notable dans la vie de saint Pierre pour mériter d’être célébrée par les chrétiens,

    Cornélius avait reçu le baptême à Césarée des mains de Pierre, et l’entrée de ce Romain dans l’Église annonçait que le moment était venu où le Christianisme allait s’étendre en dehors de la race juive. Quelques disciples dont saint Luc n’a pas conservé les noms, tentèrent un essai de prédication à Antioche, et le succès qu’ils obtinrent porta les Apôtres à diriger Barnabé de Jérusalem vers cette ville. Celui-ci étant arrivé ne tarda pas à s’adjoindre un autre juif converti depuis peu d’années, et connu encore sous le nom de Saul, qu’il devait plus tard échanger en celui de Paul, et rendre si glorieux dans toute l’Église. La parole de ces deux hommes apostoliques dans Antioche suscita au sein de la gentilité de nouvelles recrues, et il fut aisé de prévoir que bientôt le centre de la religion du Christ ne serait plus Jérusalem, mais Antioche ; l’Évangile passant ainsi aux gentils, et délaissant la ville ingrate qui n’avait pas connu le temps de sa visite 26 .

    La voix de la tradition tout entière nous apprend que Pierre transporta sa résidence dans cette troisième ville de l’Empire romain, lorsque la foi du Christ y eut pris le sérieux accroissement dont nous venons de raconter le principe. Ce changement de lieu, le déplacement de la Chaire de primauté montraient l’Église avançant dans ses destinées, et quittant l’étroite enceinte de Sion, pour se diriger vers l’humanité tout entière.

    Nous apprenons du pape saint Innocent Ier qu’une réunion des Apôtres eut lieu à Antioche. C’était désormais vers la Gentilité que le vent de l’Esprit-Saint poussait ces nuées rapides et fécondes, sous l’emblème desquelles Isaïe nous montre les saints Apôtres 27 . Saint Innocent, au témoignage duquel se joint celui de Vigile, évêque de Thapsus, enseigne que l’on doit rapporter au temps de la réunion de saint Pierre et des Apôtres à Antioche ce que dit saint Luc dans les Actes, qu’à la suite de ces nombreuses conversions de gentils, les disciples du Christ furent désormais appelés Chrétiens.

    Antioche est donc devenue le siège de Pierre. C’est là qu’il réside désormais ; c’est de là qu’il part pour évangéliser diverses provinces de l’Asie ; c’est là qu’il revient pour achever la fondation de cette noble Église. Alexandrie, la seconde ville de L’empire, semblerait à son tour réclamer l’honneur de posséder le siège de primauté, lorsqu’elle aura abaissé sa tête sous le joug du Christ ; mais Rome, préparée de longue main parla divine Providence à l’empire du monde, a plus de droits encore. Pierre se mettra en marche, portant avec lui les destinées de l’Église ; là où il s’arrêtera, là où il mourra, il laissera sa succession. Au moment marqué, il se séparera d’Antioche, où il établira pour évêque Evodius son disciple. Evodius sera le successeur de Pierre en tant qu’Évêque d’Antioche ; mais son Église n’héritera pas de la principauté que Pierre emporte avec lui. Ce prince des Apôtres envoie Marc son disciple prendre possession d’Alexandrie en son nom ; et cette Église sera la seconde de l’univers, élevée d’un degré au-dessus d’Antioche, par la volonté de Pierre, qui cependant n’y aura pas siégé en personne. C’est à Rome qu’il se rendra, et qu’il fixera enfin cette Chaire sur laquelle il vivra, il enseignera, il régira, dans ses successeurs.

    Telle est l’origine des trois grands Sièges Patriarcaux si vénérés dans l’antiquité : le premier, Rome, investi de la plénitude des droits du prince des Apôtres, qui les lui a transmis en mourant ; le deuxième, Alexandrie, qui doit sa prééminence à la distinction que Pierre en a daigné faire en l’adoptant pour le second ; le troisième, Antioche, sur lequel il s’est assis en personne, lorsque, renonçant à Jérusalem, il apportait à la Gentilité les grâces de l’adoption. Si donc Antioche le cède pour le rang à Alexandrie, cette dernière lui est inférieure, quant à l’honneur d’avoir possédé la personne de celui que le Christ avait investi de la charge de Pasteur suprême. Il était donc juste que l’Église honorât Antioche pour la gloire qu’elle a eue d’être momentanément le centre de la chrétienté : et telle est l’intention de la fête que nous célébrons aujourd’hui.

    Les solennités qui se rapportent à saint Pierre ont droit d’intéresser particulièrement les enfants de l’Église. La fête du père est toujours celle de la famille tout entière; car c’est de lui qu’elle emprunte et sa vie et son être. S’il n’y a qu’un seul troupeau, c’est parce qu’il n’y a qu’un seul Pasteur ; honorons donc la divine prérogative de Pierre, à laquelle le Christianisme doit sa conservation, et aimons à reconnaître les obligations que nous avons au Siège Apostolique. Au jour où nous célébrions la Chaire Romaine, nous avons reconnu comment la Foi s’enseigne, se conserve, se propage par l’Église-Mère, en laquelle résident les promesses faites à Pierre. Honorons aujourd’hui le Siège Apostolique, comme source unique du pouvoir légitime par lequel les peuples sont régis et gouvernés dans l’ordre du salut éternel.

    Le Sauveur a dit à Pierre : « Je te donnerai les Clefs du Royaume des cieux 28 », c’est-à-dire de l’Église ; il lui a dit encore : « Pais mes agneaux, pais mes brebis 29 ». Pierre est donc prince : car les Clefs, dans l’Écriture, signifient la principauté ; il est donc Pasteur, et Pasteur universel : car, dans le troupeau, il n’y a rien en dehors des brebis et des agneaux. Mais voici que, par la bonté divine, nous rencontrons de toutes parts d’autres Pasteurs : les Évêques, « que l’Esprit-Saint a posés pour régir l’Église de Dieu 30 », gouvernent en son nom les chrétientés, et sont aussi Pasteurs. Comment ces Clefs, qui sont le partage de Pierre, se trouvent-elles en d’autres mains que dans les siennes ? l’Église catholique nous explique ce mystère dans les monuments de sa Tradition. Elle nous dit par Tertullien que le Seigneur a « donné les Clefs à Pierre, et par lui à l’Église 31 » ; par saint Optât de Milève, que, pour le bien de » l’unité, Pierre a été préféré aux autres Apôtres, et a reçu seul les Clefs du Royaume des cieux, pour les communiquer aux autres 32 » ; par saint Grégoire de Nysse, que le Christ a donné par Pierre aux Évêques les Clefs de leur céleste « prérogative 33  » ; par saint Léon le Grand, que le Sauveur a donné par Pierre aux autres prince ces des Églises tout ce qu’il n’a pas jugé à propos de leur refuser 34 ».

    L’Épiscopat est donc à jamais sacré ; car il se rattache à Jésus-Christ par Pierre et ses successeurs ; et c’est ce que la Tradition catholique nous atteste de la manière la plus imposante, applaudissant au langage des Pontifes Romains qui n’ont cessé de déclarer, depuis les premiers siècles, que la dignité des Évêques était d’être appelés à partager leur propre sollicitude, in partem sollicitudinis vocatos. C’est pourquoi saint Cyprien ne fait pas difficulté de dire que le Seigneur, voulant établir la dignité épiscopale et constituer son Église, dit à Pierre : Je te donnerai les Clefs du Royaume des cieux ; et c’est de là que découle l’institution des Évêques et la disposition de l’Église 35 ». C’est ce que répète, après le saint Évêque de Carthage, saint Césaire d’Arles, dans les Gaules, au V° siècle, quand il écrit au saint pape Symmaque : « Attendu que l’Épiscopat prend sa source dans la personne du bienheureux Apôtre Pierre, il suit de là, par une conséquence nécessaire, que c’est à Votre Sainteté de prescrire aux diverses Églises les règles auxquelles elles doivent se conformer 36 ». Cette doctrine fondamentale, que saint Léon le Grand a formulée avec tant d’autorité et d’éloquence, et qui est en d’autres termes la même que nous venons de montrer tout à l’heure par la Tradition, se trouve intimée aux Églises, avant saint Léon, dans les magnifiques Épîtres de saint Innocent Ier qui sont venues jusqu’à nous. C’est ainsi qu’il écrit au concile de Carthage que l’Épiscopat et toute son autorité émanent du Siège Apostolique 37 » ; au concile de Milève, que « les Évêques doivent considérer Pierre comme la source de leur nom et de leur dignité 38 » ; à saint Victrice, Évêque de Rouen, que « l’Apostolat et l’Épiscopat prennent en Pierre leur origine 39 ».

    Nous n’avons point ici à composer un traité polémique ; notre but, en alléguant ces titres magnifiques de la Chaire de Pierre, n’est autre que de réchauffer dans le cœur des fidèles la vénération et le dévouement dont ils doivent être animés envers elle. Mais il est nécessaire qu’ils connaissent la source de l’autorité spirituelle qui, dans ses divers degrés, les régit et les sanctifie. Tout découle de Pierre, tout émane du Pontife Romain dans lequel Pierre se continuera jusqu’à la consommation des siècles. Jésus-Christ est le principe de l’Épiscopat, l’Esprit-Saint établit les Évêques ; mais la mission, l’institution, qui assigne au Pasteur son troupeau et au troupeau son Pasteur, Jésus-Christ et l’Esprit-Saint les donnent par le ministère de Pierre et de ses successeurs.

    Qu’elle est divine et sacrée, cette autorité des Clefs, qui, descendant du ciel dans le Pontife Romain, dérive de lui par les Prélats des Églises sur toute la société chrétienne qu’elle doit régir et sanctifier ! Le mode de sa transmission par le Siège Apostolique a pu varier selon les siècles ; mais tout pouvoir n’en émanait pas moins de la Chaire de Pierre. Au commencement, il y eut trois Chaires: Rome, Alexandrie et Antioche ; toutes trois, sources de l’institution canonique pour les Évêques de leur ressort; mais toutes trois regardées comme autant de Chaires de Pierre, fondées par lui pour présider, comme l’enseignent saint Léon 40 , saint Gélase 41 et saint Grégoire le Grand 42 . Mais, entre ces trois Chaires, le Pontife qui siégeait sur la première ne recevait que du Ciel son institution, tandis que les deux autres Patriarches n’exerçaient leurs droits qu’après avoir été reconnus et confirmés par celui qui occupait à Rome la place de Pierre. Plus tard, on voulut adjoindre deux nouveaux Sièges aux trois premiers ; mais Constantinople et Jérusalem n’arrivèrent à un tel honneur qu’avec l’agrément du Pontife Romain. Puis, afin que les hommes ne fussent pas tentés de confondre les distinctions accidentelles dont avaient été décorées ces diverses Églises, avec la divine prérogative de l’Église de Rome, Dieu permit que les Sièges d’Alexandrie, d’Antioche, de Constantinople et de Jérusalem fussent souillés par l’hérésie ; et que, devenues autant de Chaires d’erreur, elles cessassent de transmettre la mission légitime, à partir du moment où elles avaient altéré la foi que Rome leur avait transmise avec la vie. Nos pères les ont vues tomber successivement, ces colonnes antiques que la main paternelle de Pierre avait élevées; mais leur ruine lamentable n’atteste que plus haut combien est solide l’édifice que la main du Christ a bâti sur Pierre. Le mystère de l’unité s’est alors révélé avec plus d’éclat; et Rome, retirant à elle les faveurs qu’elle avait versées sur des Églises qui ont trahi cette Mère commune, n’en a paru qu’avec plus d’évidence le principe unique du pouvoir pastoral.

    C’est donc à nous, prêtres et fidèles, à nous enquérir de la source où nos pasteurs ont puisé leur pouvoir, de la main qui leur a transmis les Clefs. Leur mission émane-t-elle du Siège Apostolique ? S’il en est ainsi, ils viennent de la part de Jésus-Christ qui leur a confié, par Pierre, son autorité ; honorons-les, soyons-leur soumis. S’ils se présentent sans être envoyés par le Pontife Romain, ne nous joignons point à eux ; car le Christ ne les connaît pas. Fussent-ils revêtus du caractère sacré que confère l’onction épiscopale, ils ne sont rien dans l’Ordre Pastoral ; les brebis fidèles doivent s’éloigner d’eux.

    C’est ainsi que le divin Fondateur de l’Église ne s’est pas contenté de lui assigner la visibilité comme caractère essentiel, afin qu’elle fût cette Cité bâtie sur la montagne 43 , et qui frappe tous les regards ; il a voulu encore que le pouvoir céleste qu’exercent les Pasteurs dérivât d’une source visible, afin que chaque fidèle fût à même de vérifier les titres de ceux qui se présentent à lui pour réclamer son âme au nom du Christ. Le Seigneur ne devait pas moins faire pour nous, puisque d’autre part il exigera au dernier jour que nous ayons été membres de son Église, et que nous ayons vécu en rapport avec lui par le ministère des pasteurs légitimes. Honneur donc et soumission au Christ en son Vicaire ; honneur et soumission au Vicaire du Christ dans les pasteurs qu’il envoie !

    Nous rendrons aujourd’hui nos hommages au Prince des Apôtres, en récitant en son honneur l’Hymne suivante, composée par saint Pierre Damien.

    HYMNE.

Senatus apostolici Princeps, et praeco Domini Pastor prime fidelium, Custodi gregem creditum.

Per pascua virentia, Nos verbi fruge recrea Refectas oves praevius Caulis infer coelestibus.

Supernae Claves januae Tibi, Petre. sunt traditae : Tuisque patent legibus terrena cum coelestibus.

Tu Petram verae fidei, Tu basim aedificii Fundas, in qua catholica Fixa surgit Ecclesia

Umbra tua. dum graderis Fit medicina languidis Textrinis usa vestium Sprevit Tabitha feretrum.

Catena vinctum gemina Virtus solvit angelica Veste sumpta cum caligis, Patescunt fores carceris.

Sit Patri laus ingenito, Sit decus Unigenito, Sit utriusque parili Majestas summa Flamini.

Amen.

 

    Prince du Sénat apostolique, éloquent messager du Seigneur, premier Pasteur des fidèles, gardez le troupeau qui vous fut confié.

    Dans vos verdoyants pâturages, nourrissez-nous du précieux aliment de la parole ; introduisez vos brebis fortunées dans le parc céleste où vous les avez précédées.

    A vous, ô Pierre, ont été données les Clefs de la porte des cieux ; les choses de la terre et celles même du ciel sont soumises à vos lois.

    Vous décidez par votre choix où sera la Pierre de la vraie foi, la base de l’édifice entier, sur laquelle s’élèvera inébranlable l’Église catholique.

    Quand vous marchez, votre ombre guérit les malades ; Tabithe, qui tissait les vêtements du pauvre, échappe par vous aux liens de la mort.

    On vous charge d’une double chaîne ; mais la main d’un Ange vient la briser ; par son ordre vous reprenez votre habit et votre chaussure : les portes de la prison s’ouvrent d’elles-mêmes.

    Louange au Père qui n’est pas engendré ; honneur au Fils unique qui sort de lui; gloire suprême à l’Esprit égal à tous deux.

    Amen.

 

    Gloire à vous, ô Prince des Apôtres, sur votre Chaire d’Antioche, du haut de laquelle vous avez présidé aux destinées de l’Église universelle ! Qu’elles sont magnifiques, les stations de votre Apostolat ! Jérusalem, Antioche, Alexandrie par Marc votre disciple, Rome enfin par vous-même : voilà les cités que vous honorez de votre Chaire auguste. Après Rome, aucune ville ne vous posséda aussi longtemps que celle d’Antioche ; il est donc juste que nous rendions honneur à cette Église, qui fut un moment, par vous, la mère et la maîtresse des autres. Hélas ! aujourd’hui elle a perdu sa beauté, la foi a dépéri dans son sein, et le joug du Sarrasin s’est appesanti sur elle. Sauvez-la, ô Pierre, régissez-la encore ; soumettez-la à la Chaire Romaine sur laquelle vous êtes assis, non pour un nombre limité d’années, mais jusqu’à la consommation des siècles. Immuable rocher de l’Église, les tempêtes sont déchaînées contre vous, et nos yeux ont vu plus d’une fois la Chaire immortelle transportée momentanément loin de Rome. Nous nous souvenions alors de la belle parole de saint Ambroise : Où est Pierre, là est l’Église, et nos cœurs n’étaient pas troublés ; car nous savons que c’est par l’inspiration divine que Pierre a choisi Rome pour le sol où reposera sa Chaire à jamais. Nulle volonté humaine ne pourrait séparer ce que Dieu a uni ; l’Évêque de Rome sera toujours le Vicaire de Jésus-Christ, et le Vicaire de Jésus-Christ, si loin que l’exilât la violence sacrilège des persécuteurs, sera toujours l’Évêque de Rome. Calmez les tempêtes, ô Pierre, afin que les faibles ne soient pas ébranlés ; obtenez du Seigneur que la résidence de votre successeur ne soit jamais interrompue dans cette ville que vous avez choisie et élevée à tant d’honneurs. Si les habitants de cette cité reine ont mérité d’être châtiés pour avoir oublié ce qu’ils vous doivent, épargnez-les en faveur de l’univers catholique, et faites que leur foi, comme aux jours où Paul votre frère leur adressait sa sublime Épître, redevienne célèbre dans le monde entier 44 .

    

LE XXIII FÉVRIER. SAINT PIERRE DAMIEN, CARDINAL ET DOCTEUR DE L’ÉGLISE.

    L’austère réformateur des mœurs chrétiennes au XI° siècle, le précurseur du saint pontife Grégoire VII, Pierre Damien en un mot, paraît aujourd’hui sur le Cycle. A lui revient une partie de la gloire de cette magnifique régénération qui s’accomplit en ces jours où le jugement dut commencer par la maison de Dieu 45 . Dressé à la lutte contre les vices sous une sévère institution monastique, Pierre s’opposa comme une digue au torrent des désordres de son temps, et contribua puissamment à préparer, par l’extirpation des abus, deux siècles de foi ardente qui rachetèrent les hontes du X° siècle. L’Église a reconnu tant de science, de zèle et de noblesse, dans les écrits du saint Cardinal, que, par un jugement solennel, elle l’a placé au rang de ses Docteurs. Apôtre de la pénitence, Pierre Damien nous appelle à la conversion, dans les jours où nous sommes ; écoutons-le et montrons-nous dociles à sa voix.

    Nous lirons d’abord le récit de ses actions dans les Leçons de l’Office que l’Église lui a consacré.

Petrus, Ravennae honestis parentibus natus, adhuc lactens a matre numerosae probe pertaeso adiicitur, sed domesticæ mulieris opera semivivus exceptus ac recreatus, genitrici ad humanitatis sensum revocatae redditur. Utroque orbatus parente, tamquam vile mancipium sub aspera fratris tutela duram servitutem exercuit. Religionis in Deum ac pietatis erga patrem egregium tune specimen dedit; inventum siquidem forte nummum non propriæ Mediae sublevandae, sed sacerdoti qui divinum sacrificium ad illius expiationem offerret, erogavit. A Damiano fratre, a quo, uti fertur, cognomentum accepit, benigne receptus, ejus cura litteris eruditur, in quibus brevi tantum profecit, ut magistris admirationi esset. Quum autem liberalibus scientiis floreret et nomine, eas cum laude docuit. Interim ut corpus rationi subderet, sub mollibus vestibus cilicium adhibuit, jejuniis, vigiliis, et orationibus solerter insistens. Calente inventa, dum carnis stimulis acriter urgeretur, insultantium libidinum faces rigentibus fluvii mersus aquis noctu extinguebat : tum venerabilia quaeque loca obire, totumque psalterium recitare consueverat. Ope assidua pauperes levabat, quibus frequenter pastis convivio, propriis ipse manibus ministrabat.

Perficiendae magis vitae causa, in Avellanae Eugubinae dioecesis coenobio, Ordini monachorum sanctæ Crucis Fontis Anucella, a beato Ludulpho sancti Romualdi discipulo fundato, nomen dedit. Non ita multo post in monasterium Pomposianum, mox in coenobium Sancti Vincentii Petrae Pertusæ ab abbate suo missus, utrumque asceterium verbo sacro, praeclaris institutionibus et moribus excoluit. Ad suos revocatus, post praesidis obitum Avellanitarum familias praeficitur, quam novis varus in lotis extructis domiciliis, et sanctissimis institutis ita auxit, ut alter ejus Ordinis parens ac praecipuum ornamentum jure sit habitus. Salutarem Petri sollicitudinem alia quoque diversi instituti coenobia, canonicorum conventus, et populi sunt experti. Urbinati dioecesi non uno Domine profuit : Theuzoni episcopo in causa gravissime assedit, ipsumque in recte administrando episcopatu consilio et opera juvit. Divinorum contemplatione, corporis macerationibus , caeterisque spectatae sanctimoniae exemplis excelluit. His motus Stephanus Nonus, Pontifex maximus, eum licet invitum et reluctantem sanctae Romanae Ecclesiae Cardinalem creavit, et Ostiensem episcopum. Quas Petrus dignitates splendidissimis virtutibus, et consentaneis episcopali ministerio operibus gessit.

Difficillimo tempore Romanae Ecclesiæ summisque Pontificibus doctrina, legationibus, aliisque susceptis laboribus mirifice adfuit. Adversus Nicolaitarum et Simoniacam haereses ad mortem usque strenue decertavit. Hujusmodi depulsis malis, Mediolanensem Ecclesiae Romane conciliavit. Benedicto, et Cadaloo, falsis Pontificibus, fortiter restitit. Henricum quartum Germaniae regem ab iniquo uxoris divortio deterruit : Ravennates ad debita Romano Pontifici obsequia revocatos sacris restituit. Canonicos Veliternos ad sanctioris vit leges composuit. In provincia praesertim Urbinate vix ulla fuit episcopalis ecclesia, de qua Petrus non sit bene meritus : Eugubinam, quam aliquando creditam habuit, multis levavit incommodis • alias alibi, quando oportuit, perinde curavit, ac si suae essent tutelae commissae. Cardinalatu, et episcopali dignitate depositis, nihil de pristina juvandi proximos sedulitate remisit. Jejunium sextae feriae in honorent sanctae crucis Jesu Christi, horarias beatae Dei Genitricis preces, ejusque die Sabbato cultum propagavit. Inferendae quoque sibi verberationis morem ad patratorum scelerum expiationem provexit. Demum sanctitate, doctrina, miraculis, et praeclare actis illustris, dum e Ravennate legatione rediret, Faventiae octavo Kalendas Martii migravit ad Christum. Ejus côrpus ibidem apud Cistercienses multis miraculis clarum frequenti populorum veneratione colitur. Ipsum Faventini non semel in praesenti discrimine propitium experti, patronum apud Deum delegerunt : Leo vero duodecimus, Pontifex maximus, Officium Missamque in ejus honorem tamquam confessoris pontificis, quae aliquibus in dioecesibus, atque in Ordine Camaldulensium jam celebrabantur, ex Sacrorum Rituum Congregationis consulto, addita doctoris qualitate, ad universam extendit Ecclesiam.

 

    Pierre, né à Ravenne, de parents aisés, étant encore à la mamelle, fut rejeté par sa mère qui était mécontente d’avoir un grand nombre d’enfants. Il fut recueilli demi-mort et soigné par une personne de la maison, qui le rendit à la mère, après l’avoir rappelée aux sentiments de l’humanité. Ayant perdu ses parents, il se vit réduit à une dure servitude, sous la tutelle d’un de ses frères qui le traita comme un vil esclave. Ce fut alors qu’il donna un rare exemple de religion envers Dieu, et de piété filiale. Ayant trouvé par hasard une pièce de monnaie, au lieu de l’employer à soulager sa propre indigence, il la porta à un prêtre, lui demandant d’offrir le divin Sacrifice pour le repos de l’âme de son père. Un autre de ses frères nommé Damien, dont on dit qu’il a tiré son nom, l’accueillit avec bonté, et l’instruisit dans les lettres. Pierre y fit de si rapides progrès, qu’il devint l’objet de l’admiration des maîtres eux-mêmes. Son habileté et sa réputation dans les sciences libérales l’ayant fait connaître, il les enseigna lui-même avec honneur. Dans cette nouvelle situation, afin de soumettre les sens à la raison, il portait un cilice sous des habits recherchés, se livrant avec ardeur aux jeûnes, aux veilles et aux oraisons. Étant dans l’ardeur de la jeunesse, et se sentant vivement pressé des aiguillons de la chair, il allait la nuit éteindre ces flammes rebelles dans les eaux glacées d’un fleuve; puis il se mettait en marche pour visiter les sanctuaires en vénération, et récitait le Psautier tout entier. Il soulageait les pauvres avec un zèle assidu, et les servait de ses propres mains dans des repas qu’il leur donnait fréquemment.

    Désirant mener une vie plus parfaite, il entra dans le monastère d’Avellane. au diocèse de Gubbio, de l’Ordre des moines de Sainte-Croix de Fontavellane, fondé par le bienheureux Ludolphe, disciple de saint Romuald. Peu après, envoyé par son Abbé à l’abbaye de Pomposia, puis à celle de Saint-Vincent de Petra-Pertusa, il édifia ces deux monastères par ses prédications saintes , par son enseignement distingué et par sa manière de vivre. A la mort de son Abbé, la communauté d’Avellane le rappela pour le mettre à sa tête ; et il développa d’une manière si remarquable cette famille monastique par les nouvelles maisons qu’il créa, et par les saintes institutions qu’il lui donna, qu’on le regarde avec raison comme le second père de cet Ordre et son principal ornement. Plusieurs monastères d’institut différent, des chapitres de chanoines, des populations entières, éprouvèrent les salutaires effets du zèle de Pierre Damien. Il rendit de nombreux services au diocèse d’Urbin ; il secourut l’évêque Theuzon dans une cause importante, et l’aida par ses conseils et par ses travaux dans la bonne administration de son évêché. La contemplation des choses divines, les macérations du corps et les autres traits d’une sainteté consommée élevèrent à un si haut point sa réputation, que le pape Étienne IX, malgré la résistance du saint, le créa Cardinal de la sainte Église Romaine et Évêque d’Ostie. Pierre éclata dans ces hautes dignités par des vertus et des œuvres en rapport avec la sainteté du ministère épiscopal.

    Par sa doctrine, ses légations et toute sorte de travaux, il fut d’un secours merveilleux à l’Église Romaine et aux Souverains Pontifes, dans des temps très difficiles. Il combattit jusqu’à la mort avec un zèle intrépide l’hérésie Simoniaque et celle des nicolaïtes. Après avoir purgé de ce double fléau l’Église de Milan, il la réconcilia avec l’Église Romaine. Il s’opposa courageusement aux antipapes Benoît et Cadalous. Il retint Henri IV, roi de Germanie, qui était sur le point de divorcer injustement avec son épouse. La ville de Ravenne fut ramenée par lui à l’obéissance au Pontife Romain, et rétablie dans la jouissance des choses saintes. Il mit la réforme chez les chanoines de Vellétri. Dans la province d’Urbin, presque toutes les Églises épiscopales éprouvèrent ses services ; celle de Gubbio, qu’il administra pendant quelque temps, fut par lui soulagée d’un grand nombre de maux ; quant aux autres, il les soigna toujours autant qu’il lui fut possible, comme si elles eussent été confiées à sa garde. S’étant démis du cardinalat et de la dignité épiscopale, il ne relâcha rien de son empressement à soulager le prochain. Il fut le propagateur du jeûne du Vendredi, en l’honneur du mystère de la Croix de Jésus-Christ, et du petit Office de la Mère de Dieu, ainsi que de son culte le jour du Samedi. Il étendit par son zèle l’usage de la discipline volontaire, pour l’expiation des péchés qu’on a commis. Enfin, après une vie tout éclatante de sainteté, de doctrine, de miracles et de grandes actions, lorsqu’il revenait de la légation de Ravenne, son âme s’envola vers le Christ, à Faënza, le huit des calendes de mars. Son corps, gardé dans cette ville chez les Cisterciens, est honoré d’un grand nombre de miracles, du concours et de la vénération des peuples. Plus d’une fois les habitants de Faënza ont éprouvé son secours dans les calamités ; et pour ce motif, leur ville l’a choisi pour patron auprès de Dieu. Son Office et sa Messe, qui se célébraient déjà comme d’un Confesseur Pontife dans plusieurs diocèses et dans l’Ordre des Camaldules, ont été étendus à l’Église universelle, de l’avis de la Congrégation des Rites sacrés, par le pape Léon XII, qui a ajouté la qualité de Docteur.

 

    Le zèle de la maison du Seigneur consumait .L votre âme, ô Pierre ! C’est pourquoi vous fûtes donné à l’Église dans un temps où la malice des hommes lui avait fait perdre une partie de sa beauté. Rempli de l’esprit d’Élie, vous osâtes entreprendre de réveiller les serviteurs du Père de famille qui, durant leur fatal sommeil, avaient laissé l’ivraie prévaloir dans le champ. Des jours meilleurs se levèrent pour l’Épouse du Christ; la vertu des promesses divines qui sont en elle se manifesta; mais vous, ami de l’Époux 46 , vous avez la gloire d’avoir puissamment contribué à rendre à la maison de Dieu son antique éclat. Des influences séculières avaient asservi le Sanctuaire ; les princes de la terre s’étaient dit : Possédons-le comme notre héritage 47 ; et l’Église, qui surtout doit être libre, n’était plus qu’une vile servante aux ordres des maîtres du monde. Dans cette crise lamentable, les vices auxquels la faiblesse humaine est si facilement entraînée avaient souillé le temple: mais le Seigneur se souvint de celle à laquelle il s’est donné. Pour relever tant de ruines, il daigna employer des bras mortels; et vous fûtes choisi des premiers, ô Pierre, pour aider le Christ dans l’extirpation de tant de maux. En attendant le jour où le sublime Grégoire devait prendre les Clefs dans ses mains fortes et fidèles, vos exemples et vos fatigues lui préparaient la voie. Maintenant que vous êtes arrivé au terme de vos travaux, veillez sur l’Église de Dieu avec ce zèle que le Seigneur a couronné en vous. Du haut du ciel, communiquez aux pasteurs cette vigueur apostolique sans laquelle le mal ne cède pas. Maintenez pures les mœurs sacerdotales qui sont le sel de la terre 48 . Fortifiez dans les brebis le respect, la fidélité et l’obéissance envers ceux qui les conduisent dans les pâturages du salut. Vous qui fûtes non seulement l’apôtre, mais l’exemple de la pénitence chrétienne, au milieu d’un siècle corrompu, obtenez que nous soyons empressés à racheter, par les œuvres satisfactoires, nos péchés et les peines qu’ils ont méritées. Ranimez dans nos âmes le souvenir des souffrances de notre Rédempteur, afin que nous trouvions dans sa douloureuse Passion une source continuelle de repentir et d’espérance. Accroissez encore notre confiance en Marie, refuge des pécheurs, et donnez-nous part à la tendresse filiale dont vous vous montrâtes animé pour elle, au zèle avec lequel vous avez publié ses grandeurs.

 

LE XXIV FÉVRIER. SAINT MATHIAS, APOTRE.

    Dans les années bissextiles, la fête de saint Mathias descend au 25 février.

    Un apôtre de Jésus-Christ, Saint Matthias, vient compléter par sa présence le chœur des Bienheureux que l’Église nous invite à honorer en cette saison liturgique. Mathias s’attacha de bonne heure à la suite du Sauveur, et fut témoin de toutes ses œuvres jusqu’à l’Ascension. Il était du nombre des Disciples; mais le Christ ne l’avait point établi au rang de ses Apôtres. Cependant il était appelé à cette gloire ; car c’était lui que David avait en vue, lorsqu’il prophétisa qu’un autre recevrait l’Épiscopat laissé vacant par la prévarication du traître Judas 49 . Dans l’intervalle qui s’écoula entre l’Ascension de Jésus et la descente de l’Esprit-Saint, le Collège Apostolique dut songer à se compléter, afin que le nombre duodénaire fixé par le Christ se trouvât rempli, au jour où l’Église enivrée de l’Esprit-Saint se déclarerait en face de la Synagogue. Le nouvel Apôtre eut part à toutes les tribulations de ses frères dans Jérusalem ; et, quand le moment de la dispersion des envoyés du Christ fut arrivé, il se dirigea vers les provinces qui lui avaient été données à évangéliser. D’anciennes traditions portent que la Cappadoce et les côtes de la mer Caspienne lui échurent en partage.

    Les actions de saint Mathias, ses travaux et ses épreuves sont demeurés inconnus : et c’est pour cette raison que la Liturgie ne donne point, comme pour les autres Apôtres, l’abrégé historique de sa vie dans les Offices divins. Quelques traits de la doctrine du saint Apôtre ont été conservés dans les écrits de Clément d’Alexandrie; on y trouve une sentence que nous nous ferons un devoir de citer ici, parce qu’elle est en rapport avec les sentiments que l’Église veut nous inspirer en ce saint temps. « Il faut, disait saint Mathias, combattre la chair et se servir d’elle sans la flatter par de coupables satisfactions ; quant à l’âme, nous devons la développer par la foi et par l’intelligence 50 . » En effet, l’équilibre ayant été rompu dans l’homme par le péché, et l’homme extérieur ayant toutes ses tendances en bas, nous ne pouvons rétablir en nous l’image de Dieu qu’en contraignant le corps à subir violemment le joug de l’esprit. Blessé à sa manière par la faute originelle, l’esprit lui-même est entraîné par une pente malheureuse vers les ténèbres. La foi seule l’en fait sortir en l’humiliant, et l’intelligence est la récompense de la foi. C’est en résumé toute la doctrine que l’Église s’attache à nous faire comprendre et pratiquer dans ces jours. Glorifions le saint Apôtre qui vient nous éclairer et nous fortifier. Les mêmes traditions qui nous fournissent quelque lumière sur la carrière apostolique de saint Mathias, nous apprennent que ses travaux furent couronnés de la palme du martyre. Célébrons aujourd’hui son triomphe en empruntant quelques-unes des strophes par lesquelles l’Église grecque, dans les Menées, célèbre son Apostolat.

 

    DIE IX AUGUSTI.

Mathia beate, Eden spiritualis, fontibus divinis ut fluvius inundans scaturisti, et mysticis terram irrigasti rivulis, et illam fructiferam

reddidisti ; ideo deprecare Dominum ut animabus nostris pacem concedat et magnam misericordiam.

Mathia apostole, divinum replevisti collegium ex quo Judas ceciderat, et divinis sapientum sermonum tuorum fulgoribus tenebras fugasti idololatriae, virtute Spiritus sancti ; et nunc deprecare Dominum, ut mentibus nostris concedat pacem et magnam misericordiam.

Ut multifrugiferum palmitem te Vitis vera direxit, colentem uvam que salutis vinum profundit ; illud bibentes qui detinebantur ignorantia, erroris temulentiam rejecerunt.

Erroris axes, iniquitatis currus, verbi Dei ipse currus factus, gloriose, in perpetuum contrivisti ; et idololatras, et columnas et templa radicitus divina virtute destruxisti, Trinitatis vero templa aedificasti clamantia : Populi, superexaltate Christum in saecula.

Ut spirituale coelum apparuisti, enarrans gloriam unigeniti Filii Dei ineffabilem, Mathia venerabilis ; fulgur Spiritus sancti, piscator errantium, lumen divinae; claritatis, mysteriorum doctor ; ipsum in laetitia unanimi vote celebremus.

Amicum te dixit Salvator, suis obtemperantem mandatis, beate apostole, et ipsius regni haeredem, et cum ipso se dentem in throno in futura terribili die, sapientissime Mathia, collegii duodenarii apostolorum complementum.

Crucis velamine instructus, vite saeviens mare trajecisti, beate, et ad requiei portum pervenisti ; et nunc laetus cum apostolorum choro judicum altissimo adstare digneris, Dominum pro nobis exorans misericordem.

Lampas aureo nitore fulgens, Spiritus sancti ellychnio ardens, lingua tua apparuit, extranea comburens dogmata, extraneum extinguens ignem, o sapiens Mathia, lucem fulgurans sedentibus in tenebris ignorantiae.

 

    Bienheureux Mathias, Eden spirituel, tu as coulé de la fontaine divine, comme un fleuve inondant ; tu as arrosé la terre de tes mystiques ruisseaux, et tu l’as rendue féconde : prie donc le Seigneur d’accorder la paix à nos âmes et sa grande miséricorde.

    Apôtre Mathias, tu as complété le divin collège après la chute de Judas ; la splendeur céleste de tes sages discours a dissipé les ténèbres de l’idolâtrie, par la vertu de l’Esprit-Saint ; prie maintenant le Seigneur d’accorder la paix à nos âmes et sa grande miséricorde.

    Celui qui est la vraie Vigne t’a soigné comme une branche féconde destinée à porter la grappe qui verse le vin du salut. Ceux que retenaient les liens de l’ignorance ont bu de ce vin, et ont rejeté l’ivresse de l’erreur.

    Devenu le char du Verbe de Dieu, ô glorieux Mathias, tu as brisé à jamais les roues de l’erreur, les chars de l’iniquité ; par une vertu divine, tu as détruit de fond en comble les idolâtres, les colonnes et les temples ; mais tu as élevé à la Trinité des temples qui font entendre ce cri : Peuples, célébrez le Christ à jamais !

    Vénérable Mathias ! tu as paru comme un ciel spirituel qui raconte la gloire ineffable du Fils de Dieu. Célébrons avec joie d’une voix unanime cet Apôtre, éclair de l’Esprit-Saint, pêcheur des âmes égarées, reflet de la divine clarté, docteur des mystères.

    Bienheureux Apôtre, le Sauveur t’a appelé son ami, parce que tu as obéi à ses préceptes ; tu es l’héritier de son royaume ; tu seras assis avec lui sur un trône au jour terrible du jugement futur, ô très sage Mathias, toi qui complètes le collège duodénaire des Apôtres.

    Muni de la Croix comme d’une voile, ô bienheureux, tu as traversé la mer agitée de la vie, et tu es arrivé au port tranquille; maintenant, joyeux et mêlé au chœur des Apôtres, daigne te présenter au Juge sublime, et implorer pour nous du Seigneur la miséricorde.

    Ta langue a paru comme une lampe éclatante de reflets d’or, où brûle la flamme du Saint-Esprit ; elle a consumé les dogmes étrangers, et elle a éteint le feu profane, ô sage Mathias, toi qui as lancé ta lumière sur ceux qui étaient assis dans les ténèbres de l’ignorance.

 

LE XXVI FÉVRIER. SAINTE MARGUERITE DE CORTONE, PÉNITENTE.

    Mêlées aux Vierges fidèles qui forment la cour de l’Époux , les saintes Pénitentes brillent sur le Cycle d’un éclat immortel. En elles resplendit la miséricorde divine, dont elles sont la glorieuse conquête. Épurées par les saintes expiations, parées de leurs larmes et de leurs soupirs, elles ont conquis l’amour de celui qui est la sainteté même, et qui a daigné prendre leur défense contre le Pharisien. A leur tête paraît Marie-Madeleine, à qui beaucoup a été pardonné, parce qu’elle a beaucoup aimé ; mais, entre les sœurs de cette amante de Jésus, deux surtout attirent les complaisances du Ciel : Marie Égyptienne que le Cycle nous amènera bientôt, et Marguerite de Cor l’on e qui vient dès aujourd’hui nous apprendre que, si le péché éloigne de Dieu, la pénitence peut non seulement désarmer sa colère, mais former entre le Seigneur et l’âme pécheresse ce lien ineffable d’amour que l’Apôtre avait en vue, lorsqu’il a dit cette belle parole : Où le péché avait abondé, la grâce a surabondé 51 .

    Étudions les vertus de l’illustre Pénitente du XIIIe siècle, dans les Leçons de l’Office que l’Église a consacré à sa mémoire.

Margarita, a loco dormitionis Cortonensis appellata, Laviani in Tuscia ortum habuit. Primis adolescentiae suce annis mundi voluptatibus capta, in Montis Politiani civitate, vanam et lubricam vitam duxit : sed cum amasium ab hostibus foede transfossum, indicio canis in fovea sub strue lignorum tumulatum fortuito reperisset, illico facta est manus Domini super eam, quae magno culparum suarum moerere tacta, exiit foras et flevit amare Itaque Lavianum reversa, crine detonso, neglecto capite, pullaque veste contacta, erroribus suis mundique illecebris nuntium misit ; inque aedibus Deo sacris fune ad collum alligato, humi procumbens, ab omnibus quos antea moribus suis palam offenderat, veniam exoravit. Mox Cortonam profecta, in cinere et officio ab se lusam Dei majestatem placare studuit, donec post triennale virtutum experimentum e Fratribus• Minoribus spiritualis vitae ducibus, Tertii Ordinis habitum impetravit. Uberes exinde lacrymae ei familiares fuerunt, arque ima suspiria tenta animi contritione ducta, ut diu elinguis consisteret. Lectulus nuda humus, cervical lapis aut lignum porrexit ; arque ita noctes insomnes in coelestium meditatione trahere consuevit, nullum amplius pravum desiderium perpessa, dum bonus spiritus promptior infirmam carnem ad subeundos labores erigebat.

A daemone insidiis, funestisque conatibus lacessite, mulier fortis hostem, ex verbis detectum, semel atque iterum invicta repulit. Ad eludendum vanae gloriae lenocinium, quo a malo spiritu petebatur, praeteritos mores suos per vices et plateas alta vote accusare non destitit, omni supplicio se ream inclamans ; nec, nisi a confessario deterrita, in speciosam faciem, olim impuri amoris causam, saevire abstinuit, aegre ferens suam formam longe carnis maceratione non aboleri. Quibus aliisque magna paenitentiae argumentis, suorum criminum labo expiata, atque ita de se triumphatrix, ut sensus plane omnes e mundi illecebris custodiret, digna facta est qua sape Domini consuetudine frueretur. Ejusdem quoque Christi et Virginis Matris dolorum, quod ipsa ardenter expetierat, particeps facta, cunctis sensibus destituta, et vere mortua interdum visa est. Ad eam proinde veluti ad perfectionis magistram, ex dissitis etiam regionibus plurimi conveniebant : ipsa vero coelesti, quo erat perfusa, lumine, cordium secreta, conscientias hominum, imo et peccata in remotis licet partibus Deum offendentium cum dolore et lacrymis detegens, summaque in Deum et proximum charitate fervens, ingentem animarum fructum operata est. Aegris ad se venientibus salutem, obsessis a daemone liberationem impetravit. Puerum defunctum, lugente matre, ad vitam reduxit. Imminentes bellorum tumultus assiduis orationibus sedavit. Denique summae pietatis operibus vives et mortuos sibi demeruit.

Tot sanctis operibus occupata, de rigore, quo assidue corpus suum exercebat, nihil remisit, neque a studio coelestia meditandi se avelli passa est, in utroque vitae genere plane admiranda, utramque sororem, Magdalenam et Martham, referens. Tandem pro se Dominum orans, ut ex hac valle lacrymarum sursum in coelestem patriam evocaretur, exaudita est oratio ejus, die atque hora dormitionis ei patefactis. Meritis itaque et laboribus plena, ac coelestibus donis cumulata, cœpit corporis viribus destitui,perque dies decem et septem nullo cibo, sed divinis tantum colloquiis refecta est : tum sanctissimis Ecclesiae sacramentis rite susceptis,    vultu hilari, atque oculis in cœlum conversis, octavo Calendas Martias, anno Matis quinquagesimo, suce conversionis vigesimo tertio, humaine vero salutis millesimo ducentesimo nonagesimo septimo, felix migravit ad Sponsum. Corpus in hanc usque diem vegetum, incorruptum, illaesum et suaviter olens, summa religione colitur in ecclesia fratrum Minorum, quae jam ab eadem Margarita appellatur. Miraculis continuo floruit ; quibus permoti Romani Pontifices, ad augendum ejus cultum plurima liberaliter indulserunt. Benedictus vero decimus tertius, in festo Pentecostes, die sexta decima Mani anni millesimi septingentesimi vigesimi octavi, solemnem ejus Canonizationem religiosissime celebravit.

 

    Marguerite, appelée de Cor l’on e du lieu de sa mort, naquit à Alviano en Toscane. Les plaisirs du monde séduisirent les premières années de sa jeunesse ; et on la vit s’abandonner aux vanités et aux désordres, dans la ville de Montepulciano. Mais ayant un jour découvert par hasard le cadavre de son amant assassiné par des ennemis, sous un tas de fagots qui recouvraient une fosse, et près duquel un chien l’avait conduite, tout d’un coup la main de Dieu se fit sentir à elle. ; et la pécheresse, saisie d’un regret profond pour ses fautes, résolut de rompre avec sa vie antérieure, et pleura amèrement. Elle revint donc à Alviano, et ayant coupé ses cheveux et renoncé à ses parures, elle se couvrit d’un vêtement de couleur obscure, et renonça pour jamais aux erreurs de sa vie et aux attraits du monde. On la vit prosternée par terre, la corde au cou, demander pardon dans les églises à tous ceux qu’elle avait scandalisés par sa conduite. Elle partit ensuite pour Cor l’on e ; et là, sous la cendre et le cilice, elle se mit en devoir d’apaiser la divine majesté qu’elle avait offensée : jusqu’à ce que, après trois ans d’exercice dans toutes les vertus, elle obtint l’habit du Tiers-Ordre des Frères Mineurs, sous la conduite desquels elle s’était placée. Les larmes du repentir lui devinrent familières, et la contrition de son âme s’épanchait en des sanglots si violents, qu’elle en était souvent comme suffoquée. Sa couche était la terre nue, son oreiller une pierre ou un morceau de bois. Ses nuits se passaient dans la méditation des choses célestes ; l’ardeur de l’esprit qui en elle contraignait la chair, malgré sa faiblesse, à subir de si grands travaux, lui procura l’avantage de ne jamais plus éprouver un mauvais désir.

    Le démon fit jouer contre elle ses embûches, et lui livra de perfides assauts ; mais cette femme forte sut découvrir l’ennemi à son langage, et, toujours invincible, elle repoussa ses séductions à diverses reprises. Pour se prémunir contre le poison flatteur de la vaine gloire, que le malin esprit cherchait à glisser en elle, on l’entendit constamment accuser sa vie passée par les rues et les places publiques, déclarant à haute voix qu’elle était digne de tous les supplices. La défense de son confesseur put seule la détourner du projet qu’elle avait conçu d’altérer les traits de son visage, qui avait pu autrefois exciter une passion impure ; et c’était pour elle un regret de savoir que ses longues macérations n’avaient point anéanti sa beauté. De si nombreuses marques d’une rigoureuse pénitence épurèrent son âme de toutes les taches du péché ; et devenue maîtresse d’elle-même jusqu’à affranchir tous ses sens des moindres attraits de ce monde, elle devint digne de jouir souvent de la compagnie du Seigneur. La grâce qu’elle avait désirée ardemment, de participer aux douleurs du Christ et de la Vierge-Mère, lui fut accordée ; on la vit quelquefois, dans ces moments d’extase, privée de tout sentiment, comme si la vie l’eût abandonnée. On venait souvent à elle des contrées les plus éloignées, comme à une maîtresse de perfection. Dans la lumière céleste dont elle était inondée, elle découvrait les secrets des cœurs et les consciences des hommes ; elle apercevait, avec une vive douleur et beaucoup de larmes, des péchés dont Dieu était offensé dans les lieux éloignés d’elle. Enflammée d’amour pour Dieu et pour le prochain, elle opéra un fruit immense dans les âmes. Des malades vinrent lui demander la santé, des possédés leur délivrance ; elle obtint l’une et l’autre. Une mère en pleurs lui apporta son enfant mort ; elle le rendit à la vie. Ses prières continuelles eurent la vertu d’arrêter des guerres déclarées. Enfin, sa grande charité s’étendit sur les vivants et sur les morts.

    Au milieu de tant d’actions saintes, elle ne relâcha rien de la rigueur avec laquelle elle avait coutume de traiter son corps. Rien ne put la distraire de la contemplation des choses célestes ; et elle parut admirable dans les deux vies, reproduisant parfaitement en elle les deux sœurs, Madeleine et Marthe. Ayant enfin demandé au Seigneur de la faire passer de cette vallée de larmes dans la patrie céleste, sa prière fut exaucée, et Dieu lui fit connaître le jour et l’heure de sa mort. Pleine de mérites et de travaux, comblée des dons du ciel, elle sentit les forces de son corps l’abandonner ; et pendant dix-sept jours, elle vécut sans autre aliment que ses entretiens avec Dieu. Après avoir reçu les très saints Sacrements de l’Église, la joie étant peinte sur son visage et ses yeux levés au ciel, elle partit avec bonheur pour rejoindre l’Époux, le huit des calendes de mars, en la cinquantième année de son âge, et la vingt-troisième de sa conversion, l’an du salut mil deux cent quatre-vingt-dix-sept. Son corps, conservé jusqu’à ce jour sans corruption, entier, souple, et répandant une odeur délicieuse, est l’objet d’une grande dévotion, dans l’Église des Frères Mineurs, qui a pris le nom de sainte Marguerite. L’éclat des miracles a constamment environné ce saint corps : ce qui a porté les Pontifes Romains à encourager le culte de Marguerite par beaucoup de faveurs. Enfin, Benoît XIII a célébré avec pompe sa solennelle Canonisation, le jour de la Pentecôte, seize mai de l’an mil sept cent vingt-huit.

    La joie du ciel fut grande, ô Marguerite, le jour où votre cœur, dépris de ses coupables illusions, se convertit à Dieu ; mais l’allégresse des Anges fut plus vive encore le jour où, quittant ce corps mortel dont votre pénitence avait fait un sacrifice continuel, vous allâtes jouir des embrassements de l’Époux. Monument éternel de ses miséricordes, nous vous saluons, le cœur rempli d’espérance ; car nous aussi, nous sommes pécheurs, et nous voudrions comme vous éviter la justice que nous avons méritée, et obtenir le pardon que le Seigneur, dans sa bonté, a daigné vous accorder. Priez pour nous, ô Marguerite ! nous sommes vos frères dans la fragilité, dans les égarements ; obtenez que nous le soyons aussi dans la pénitence. Pour vous détacher des vains attraits du siècle, Dieu permit que le spectacle de la mort se révélât à vos yeux dans toute son horreur. Si des circonstances spéciales rendirent la vue du cadavre qui s’offrait à vos regards particulièrement éloquente pour vous, et vous firent mieux sentir encore le danger que l’âme encourt en bravant la justice divine ; comment se fait-il que nous demeurions insensibles aux coups que la mort ne cesse de frapper autour de nous, et qui nous révèlent à toute heure l’incertitude de la vie , et l’approche pour nous du jugement qui décidera de notre sort éternel? Rompez notre assoupissement, ô sainte amante de notre Sauveur ! L’Église, en ces jours, marque nos fronts de la cendre expiatrice ; elle nous rappelle que nous ne sommes que poussière, et que bientôt nous rentrerons dans la poussière. Que cet avertissement serve à nous détacher du monde et de nous-mêmes ; qu’il incline notre cœur vers la pénitence, port assuré après tant de naufrages ; qu’il produise en nous le désir de rétablir pleinement nos relations avec un Dieu si tendre à l’égard de la pauvre âme qui, après l’avoir trahi, vient se jeter dans ses bras, et lui demande la grâce de l’aimer. Votre exemple, ô Marguerite, nous apprend que nous pouvons tout espérer. Obtenez-nous une place à vos pieds, et daignez étendre à nous cette charité maternelle qui consuma votre cœur sur la terre.

 

LE IV MARS. SAINT CASIMIR, CONFESSEUR.

    C’est du sein même d’une cour mondaine que l’exemple des plus héroïques vertus nous est offert aujourd’hui. Casimir est prince de sang royal; toutes les séductions de la jeunesse et du luxe l’environnent ; cependant, il triomphe des pièges du monde avec la même aisance que le ferait un Ange exilé sur la terre. Profitons d’un tel spectacle ; et si, dans une condition bien inférieure à celle où la divine Providence avait placé ce jeune prince, nous avons sacrifié à l’idole du siècle, brisons ce que nous avons adoré, et rentrons au service du Maître souverain qui seul a droit à nos hommages. Une vertu sublime, dans les conditions inférieures de la société, nous semble quelquefois trouver son explication dans l’absence des tentations, dans le besoin de chercher au ciel un appui contre une fortune inexorable : comme si, dans tous les états, l’homme ne portait pas en lui des instincts qui, s’ils ne sont combattus, l’entraînent à la dépravation. En Casimir, la force chrétienne paraît avec une énergie qui montre que sa source n’est pas sur la terre, mais en Dieu. C’est là qu’il faut aller puiser, dans ce temps de régénération. Un jour, Casimir préféra la mort au péché. Fit-il autre chose, dans cette circonstance, que ce qui est exigé du chrétien, à toute heure de sa vie ? Mais tel est l’attrait aveugle du présent, que sans cesse on voit les hommes se livrer au péché qui est la mort de l’âme, non pas même pour sauver cette vie périssable, mais pour la plus légère satisfaction, quelquefois contre l’intérêt même de ce monde auquel ils sacrifient tout le reste. Tel est l’aveuglement que la dégradation originelle a produit en nous. Les exemples des saints nous sont offerts comme un flambeau qui doit nous éclairer : usons de cette salutaire lumière, et comp l’on s, pour nous relever, sur les mérites et l’intercession de ces amis de Dieu qui, du haut du ciel, considèrent notre dangereux état avec une si tendre compassion.

    Lisons maintenant dans le livre de la sainte Église le récit succinct des vertus du jeune prince.

Casimirus, patre Casimiro, matre Elisabetha Austriaca, Poloniae regibus ortus, a pueritia sub optimis magistris pietate, et bonis artibus instructus, juveniles artus aspero domabat cilicio, et assiduis extenuabat jejuniis. Regii spreta lecti mollitie, dura cubabat huma, et clam intempesta nocte, prae foribus templorum promis in terra divinam exorabat clementiam. In Christi contemplanda Passione assiduus, Missarum solemniis adeo erecta in Deum mente solebat adesse, ut extra se rapi videretur.

Catholicam promovere fidem summopere studuit, et Ruthenorum schisma abolere ; quapropter Casimirum patrem induxit, ut legem ferret, ne schismatici nova templa construerent, nec vetera collabentia restaurarent. Erga pauperes et calamitatibus oppressas beneficus et misericors, patris et defensoris egenorum nomen obtinuit. Virginitatem, quam ab incunabulis servavit illaesam sub extrema vite termina fortiter asseruit, dum gravi pressus infirmitate. mori potius, quam castitatis jacturam ex medicorum consilio subire, constanter decrevit.

Consummatus in brevi, virtutibus et meritis plenus, praenuntiato mortis die, inter sacerdotum, et religiosorum choros spiritum Deo reddidit, anno aetatis vigesimo quinto. Corpus Vilnam delatum multis claret miraculis. Etenim, praeterquam quod puella defuncta vitam, caeci visum, claudi gressum, et vara infirmi sanitatem ad ejus sepulchrum recuperarunt. Lithuanie exiguo numero ad potentissimi hostia insperatam irruptionem trepidantibus in aere apparens, insignem tribuit victoriam. Quibus permotus Leo decimus, eumdem sanctorum catalogo adscripsit.

 

    Casimir, fils de Casimir, roi de Pologne, et d’Élisabeth d’Autriche, fut élevé dans la piété et les belles-lettres par d’excellents maîtres. Dès sa jeunesse, il domptait sa chair par un rude cilice et par des jeûnes fréquents. Dédaignant la mollesse d’un lit somptueux, il couchait sur la terre nue, et s’en allait secrètement au milieu de la nuit implorer , prosterné contre terre, la divine miséricorde, devant les portes des églises. La Passion de Jésus-Christ était l’objet continuel de sa méditation, et il assistait à la sainte Messe avec un esprit tellement uni à Dieu, qu’il semblait ravi hors de lui-même.

    Il s’appliqua avec un grand zèle à l’augmentation de la foi catholique et à l’extinction du schisme des Ruthènes : c’est pourquoi il porta le roi Casimir son père à défendre par une loi aux schismatiques de bâtir de nouvelles églises, et de réparer les anciennes qui tombaient en ruine. Libéral et miséricordieux envers les pauvres et tous ceux qui souriraient quelque misère, il s’acquit le nom de père et de défenseur des indigents. Ayant conservé intacte la virginité depuis son enfance, il la défendit courageusement sur la fin de sa vie, lorsque, pressé par une grande maladie, il résolut fermement de mourir plutôt que de rien faire contre la chasteté, en acceptant les conseils des médecins.

    Ayant ainsi consommé sa course en peu de temps, plein de vertus et de mérites, après avoir prédit le jour de sa mort, il rendit son âme à Dieu, entouré de prêtres et de religieux, en la vingt-cinquième année de son âge. Son corps fut porté à Vilna, où il éclate par un grand nombre de miracles. Une jeune fille qui était morte recouvra la vie au tombeau du saint; les aveugles y reçurent la vue, les boiteux la marche, et de nombreux malades la santé. Il apparut dans les airs à une armée lithuanienne effrayée de son petit nombre, au moment de l’invasion inopinée d’un ennemi puissant, et il lui fit remporter une victoire signalée. Frappé de tant de merveilles, Léon X inscrivit Casimir au catalogue des Saints.

 

    Reposez maintenant au sein des félicités éternelles, ô Casimir, vous que les grandeurs de la terre et toutes les délices des cours n’ont pu distraire du grand objet qui avait ravi votre cœur. Votre vie a été courte en durée, mais féconde en mérites. Plein du souvenir d’une meilleure patrie, celle d’ici-bas n’a pu attirer vos regards ; il vous tardait de vous envoler vers Dieu, qui sembla n’avoir fait que vous prêter à la terre. Votre innocente vie ne fut point exempte des rigueurs de la pénitence : tant était vive en vous la crainte de succomber aux attraits des sens ! Faites-nous comprendre le besoin que nous avons d’expier les péchés qui nous ont séparés de Dieu. Vous préférâtes mourir plutôt que d’offenser Dieu ; détachez-nous du péché, qui est le plus grand mal de l’homme, parce qu’il est en même temps le mal de Dieu. Assurez en nous les fruits de ce saint temps qui nous est accordé pour faire enfin pénitence. Du sein de la gloire où vous régnez, bénissez la chrétienté qui vous honore ; mais souvenez-vous surtout de votre patrie terrestre. Autrefois, elle eut l’honneur d’être un boulevard assuré pour l’Église contre le schisme, l’hérésie et l’infidélité ; allégez ses maux, délivrez-la du joug, et, rallumant en son sein l’antique zèle de la foi, préservez-la des séductions dont elle est menacée.

 

LE VI MARS. SAINTE PERPÉTUE ET SAINTE FÉLICITÉ MARTYRES.

    La fête de ces deux illustres héroïnes de la foi chrétienne se rapportée la journée de demain, anniversaire de leur triomphe ; mais la mémoire de l’Ange de l’École, saint Thomas d’Aquin, brille avec tant d’éclat au sept mars, qu’elle semble éclipser celle des deux grandes martyres africaines. Le Saint-Siège a donc permis en certains lieux d’anticiper d’un jour leur fête ; et nous nous autorisons de cette liberté pour proposer dès aujourd’hui à l’admiration du lecteur chrétien le sublime spectacle dont fut témoin la ville de Carthage en l’an 2o3. Rien n’est plus propre à nous faire comprendre le véritable esprit de l’Évangile, sur lequel nous devons réformer, en ces jours, nos sentiments et notre vie. Les plus grands sacrifices sont demandés à ces deux femmes, à ces deux mères ; Dieu leur demande non seulement leur vie, mais plus que leur vie; et elles obéissent avec cette simplicité et cette magnanimité qui a fait d’Abraham le Père des croyants.

    Leurs deux noms, comme l’observe saint Augustin, sont un présage du sort que leur réserve le ciel : une perpétuelle félicité. L’exemple qu’elles donnent de la force chrétienne est à lui seul une victoire qui assure le triomphe de la foi de Jésus-Christ sur la terre d’Afrique. Encore quelques     années, et le grand Cyprien fera retentir sur cette plage sa voix mâle et éloquente, appelant les chrétiens au martyre ; mais n’y a-t-il pas un accent plus pénétrant encore dans les pages écrites de la main de cette jeune femme de vingt-deux ans, la noble Perpétue, qui nous raconte avec un calme tout céleste les épreuves qu’il lui a fallu traverser pour aller à Dieu, et qui, au moment de partir pour l’amphithéâtre , remet à un autre la plume avec laquelle il devra écrire le dénouement de la sanglante et sublime tragédie ? En lisant de tels récits, dont les siècles n’ont altéré ni le charme, ni la grandeur, on se sent en présence des glorieux ancêtres de la foi, on admire la puissance de la grâce divine qui suscita de tels courages du sein même d’une société idolâtre et corrompue ; et considérant quel genre de héros Dieu employa pour briser les formidables résistances du monde païen, on ne peut s’empêcher de dire avec saint Jean Chrysostome : « J’aime à lire les Actes des Martyrs; mais j’avoue mon attrait particulier pour ceux qui retracent les combats qu’ont soutenus les femmes chrétiennes. Plus faible est l’athlète, plus glorieuse est la victoire ; car c’est alors que l’ennemi voit venir sa défaite du côté même où jusqu’alors il triomphait. Ce fut par la femme qu’il nous vainquit ; et c’est maintenant par elle qu’il est terrassé. Elle fut entre ses mains une arme contre nous ; elle devient le glaive qui le transperce. Au commencement, la femme pécha, et pour prix de son péché eut la mort en partage ; la martyre meurt, mais elle meurt pour ne pas pécher. Séduite par une promesse mensongère, la femme viola le précepte de Dieu ; pour ne pas enfreindre sa fidélité envers son dite vin bienfaiteur, la martyre sacrifie plutôt sa vie. Quelle excuse maintenant présentera l’homme pour se faire pardonner la mollesse, quand de simples femmes déploient un si mâle courage; quand on les a vues, faibles et délicates, triompher de l’infériorité de leur sexe, et, fortifiées s par la grâce, remporter de si éclatantes victoires 52 ? »

    Les Leçons de l’Office de nos deux grandes martyres reproduisent les principaux traits de leurs glorieux combats. On y a fait entrer un fragment du propre récit de sainte Perpétue. Il inspirera sans doute à plus d’un lecteur le désir de lire en entier, dans les Actes des Martyrs, le reste de ce magnifique testament de notre héroïne

 

Severo imperatore, apprehensi sunt in Africa adolescentes catechumeni, Revocatus et Felicitas conserva ejus, Saturninus et Secundulus : inter quos et Vivia Perpetua, honeste nata, liberaliter instituta, matronaliter nupta, habens filium ad ubera. Erat autem ipsa annorum circiter viginti duorum. Haec ordinem martyrii sui conscriptum manu sua reliquit. Quum adhuc, inquit, cum persecutoribus essemus, et me pater avertere, pro sua affectione, perseveraret : Pater, inquio, aliud me dicere non possum, nisi quod sum Christiana. Tunc pater, motus in hoc verbo, misit se in me, ut oculos mihi erueret. Sed vexavit tantum ; et profectus est victus cum argumentis diaboli. In spatio paucorum dierum baptizati sumus mihi autem Spiritus dictavit nihil aliud petendum in aqua, nisi sufferentiam carnis. Post paucos dies, recipimur in carcerem : et expavi, quia nunquam experta eram tales tenebras. Mox rumor cucurrit ut audiremur. Supervenit autem et de civitate pater meus, consumptus taedio ; et ascendit ad me, ut me dejiceret, dicens : Miserere, filia, canis meis ; miserere patri, si dignus sum a te pater vocari. Aspice ad fratres tuos, aspice ad matrem tuam : aspice ad filium tuum, qui post te vivere non poterit. Depone animos, ne universos nos extermines. Haec dicebat pater pro sua pietate : se ad pedes meos jactans, et lacrymis non filiam, sed dominam me vocabat. Et ego dolebam canos patrie mei : quod solus de passione mea gavisurus non esset de toto genere meo. Et confortavi eum, dicens : Hoc fiet quod Deus voluerit. Scito enim nos non in nostra potestate esse constitutos, sed in Dei. Et recessit a me contristatus.

Alio die, quum pranderemus, subito rapti malus ut audiremur : et pervenimus ad forum. Ascendimus in catasta. Interrogati caeteri confessi sunt. Ventum est et ad me. Et apparuit pater illico cum filio meo : et extraxit me de gradu, et dixit supplicans : Miserere infanti Et Hilarianus procurator : Parce, inquit, canis patrie tui, parce infantile pueri : fac sacrum pro salute imperatorum. Et ego respondi : Non facio : christiana sum. Tunc nos universos pronuntiat et damnat ad bestias : et hilares descendimus ad carcerem. Sed quia consueverat a me in- fans mammas accipere, et mecum in carcere manere, statim mitto ad patrem, postulans infantem. Sed pater dare noluit : et, quomodo Deus voluit, neque Ille amplius mammas desideravit, neque mihi fervorem fecerunt. Atque hoc scripsit beata Perpetua usque in pridie certaminis. Felicitas vero, quae praegnans octo jam mensium fuerat apprehensa, instante spectaculi die, in magne erat luctu, ne propter ventrem differretur. Sed et commartyres ejus graviter contristabantur, ne tam bonam sociam in via ejusdem spei relinquerent. Conjuncto itaque gemitu, ad Dominum orationem fuderunt ante tertium diem muneris. Statim post orationem dolores eam invaserunt. Et quum in partu laborans doleret, ait illi quidam ex ministris : Quae sic modo doles, quid facies objecta bestiis, quas contempsisti quum sacrificare noluisti ? Et illa respondit : Modo ego patior quod patior: Mie autem alius erit in me qui patietur pro me ; quia et ego pro illo passura sum. Ita enixa est puellam, quam sibi quaedam soror in filiam educavit,

Illuxit dies victoriae illorum : et processerunt de carcere in amphitheatrum, quasi in coelum, hilares, vultu decori: si forte, gaudio paventes, non timore. Sequebatur Perpetua placido vultu, et pedum incessu ut matrona Christi dilecta : vigorem oculorum suorum dejiciens ab omnium conspectu. Item Felicitas, salvam se peperisse gaudens, ut ad bestias pugnaret. Illis ferocissimam vaccam diabolus praeparavit. Itaque reticulis indutæ producuntur. Inducitur prior Perpetua. Jactata est et concidit in lumbos : et ut conspexit tunicam a latere discissam ad velamentum femorum adduxit, pudoris potius memor quam doloris. Dehinc requisita et dispersos capillos infibulavit. Non enim decebat martyrem dispersis capillis pati : ne in sua gloria plangere videretur. Ita surrexit ; et elisam Felicitatem quum vidisset, accessit et manum ei tradidit, et sublevavit illam. Et ambae pariter steterunt : et populi duritia devicta, revocatae sunt in portam Sanevivariam. Illic Perpetua, quasi a somno expergita, adeo in spiritu et extasi fuerat, circumspicere coepit : et stupentibus omnibus, ait : Quando producimur ad vaccam illam, nescio. Et quum audisset quod jam evenerat ; non prius credidit, nisi quasdam notas vexationis in corpore et habitu suo recognovisset. Exinde accersitum fratrem suum, et catechumenum Rusticum nomine, allocuta est eos, dicens : In fide state, et invicem omnes diligite ; et passionibus nostris ne scandalizemini.

Secundulum Deus maturiore exitu de saeculo adhuc in carcere evocaverat. Saturninus et Revocatus leopardum experti, etiam ab urso vexati sunt. Saturus apro oblatus est ; deinde ad ursum tractus, qui de cavea prodire noluit itaque bis illaesus revocatur. In fine spectaculi, leopardo objectus, de uno morsu ejus tanto perfusus est sanguine, ut populus revertenti illi secundi Baptismatis testimonium reclamaverit : Salvum lotum, salvum lotum. Exinde jam exanimis, prosternitur cum cœteris ad jugulationem solito loto. Et quum populus illos in medium postularet, ut gladio penetrante in eorum corpore, oculos suos comites homicidii adjungeret ; ultro surrexerunt, et se quo volebat populus transtulerunt : ante jam osculati invicem, ut martyrium per solemnia pacis consummarent. Caeteri quidem immobiles et cum silentio ferrum receperunt : multo magis Saturus, qui prior reddidit spiritum. Perpetua autem, ut aliquid doloris gustaret, inter costas puncta exululavit ; et errantem dexteram tirunculi gladiatoris ipsa in jugulum suum posuit. Fortasse tanta, femina aliter non potuisset occidi, quia ab immundo spiritu timebatur, nisi ipsa voluisset.

 

    Sous l’empereur Sévère, on arrêta en Afrique (à Carthage) plusieurs jeunes catéchumènes : entre autres Révocatus et Félicité, tous deux de condition servile ; Saturnin et Sécundulus ; enfin parmi eux se trouvait Vivia Perpétua, jeune femme de naissance distinguée, élevée avec soin, mariée à un homme de condition, et ayant un enfant qu’elle allaitait encore. Elle était âgée d’environ vingt-deux ans, et elle a laissé le récit de son martyre écrit de sa propre main, « Nous étions encore avec nos persécuteurs, dit-elle, lorsque mon père, dans l’affection qu’il me portait, vint faire de nouveaux efforts pour m’amènera changer de résolution. « Mon père, lui dis-je, il m’est impossible de dire autre chose si ce n’est que je suis chrétienne. » A ce mot, saisi de colère, il se jeta sur moi pour m’arracher les yeux; mais il ne fit que me maltraiter, et il se retira vaincu ainsi que le démon avec tous ses artifices. Peu de jours après nous fûmes baptisés; le Saint-Esprit m’inspira alors de ne demander autre chose que la patience dans les peines corporelles. Peu après, on nous renferma dans la prison. J’éprouvai d’abord un saisissement, ne m’étant jamais trouvée dans des ténèbres comme celles d’un cachot. Au bout de quelques jours, le bruit courut que nous allions être interrogés. Mon père arriva de la ville, accablé de chagrin, et vint près de moi pour me faire renoncer à mon dessein. Il me dit : « Ma fille, aie pitié de mes cheveux blancs, aie pitié de l’on père, si je mérite encore d’être appelé l’on père. Regarde tes frères, regarde ta mère, regarde l’on enfant qui ne pourra vivre si tu meurs; laisse cette fierté et ne sois pas la cause de notre perte à tous. » Mon père me disait toutes ces choses par tendresse ; puis se jetant à mes pieds tout en larmes, il m’appelait non plus sa fille, mais sa dame. Je plaignais la vieillesse de mon père, songeant qu’il serait le seul , de toute notre famille qui ne se réjouirait pas de mon martyre. Je lui dis pour le fortifier : « Il n’arrivera de tout ceci que ce qu’il plaira à Dieu ; sache que nous ne dépendons pas de nous-mêmes, mais de lui. » Et il se retira accablé de tristesse.

    Un jour, comme nous dînions, on vint nous enlever pour subir l’interrogatoire. Arrivés sur le forum, nous montâmes sur l’estrade. Mes compagnons fuient interrogés et confessèrent. Quand mon tour fut venu, mon père parut tout à coup avec mon enfant; il me tira à part, et me suppliant : « Aie pitié de l’on enfant », me dit-il. Le procurateur Hilarien me dit aussi : « Épargne la vieillesse de l’on père, épargne l’âge tendre de l’on fils; sacrifie pour la santé des empereurs. » Je répondis : « Je ne le ferai pas : je suis chrétienne. » Alors le juge prononça la sentence, qui nous condamnait aux bêtes, et nous redescendîmes joyeux à la prison. Comme je nourrissais mon enfant, et que je l’avais eu jusqu’alors avec moi dans la prison, je l’envoyai aussitôt réclamer à mon père; mais mon père ne voulut pas me le donner. Dieu permit que l’enfant ne demandât plus à téter, et que je ne fusse pas incommodée par mon lait. » Tout ceci est tiré du récit de la bienheureuse Perpétue, qui le conduit jusqu’à la veille du combat. Quant à Félicité, elle était enceinte de huit mois lorsqu’elle avait été arrêtée; et le jour des spectacles étant si proche, elle était inconsolable, prévoyant que sa grossesse ferait différer son martyre. Ses compagnons n’étaient pas moins affligés qu’elle, dans la pensée qu’ils laisseraient seule sur le chemin de l’espérance céleste une si excellente compagne. Ils unirent donc leurs instances et leurs larmes auprès de Dieu pour obtenir sa délivrance. C’était trois jours seulement avant les spectacles ; mais à peine avaient-ils fini leur prière que Félicité se sentit prise par les douleurs. Et parce que, l’accouchement étant difficile, la souffrance lui arrachait des plaintes, un guichetier lui dit : « Si tu te plains déjà, que feras-tu quand tu seras exposée aux bêtes, que tu as bravées cependant en refusant de sacrifier ? » Elle lui répondit : « Maintenant, c’est moi qui souffre ; mais alors il y en aura un autre qui souffrira pour moi, parce que je devrai souffrir pour lui. » Elle accoucha donc d’une fille qui fut adoptée par l’une de nos sœurs.

    Le jour de la victoire étant arrivé, les martyrs partirent de la prison pour l’amphithéâtre comme pour le ciel, avec un visage gai et d’une beauté céleste , émus de joie et non de crainte. Perpétue s’avançait la dernière ; ses traits respiraient la tranquillité, et sa démarche était digne comme celle d’une noble matrone chérie du Christ. Elle tenait les yeux baissés, pour en dérober l’éclat aux spectateurs. Félicité était près d’elle, remplie de joie d’avoir accompli ses couches assez à temps pour pouvoir combattre les bêtes. C’était une vache très féroce que le diable leur avait préparée. On les enveloppa chacune dans un filet pour les exposer à cette bête. Perpétue fut exposée la première. La bête la lança en l’air, et la laissa retomber sur les reins. La martyre revenue à elle, et s’apercevant que sa robe était déchirée le long de sa cuisse, la rejoignit proprement , plus jalouse de la pudeur que sensible à ses souffrances. On la ramena pour recevoir un nouveau choc ; elle renoua alors ses cheveux qui s’étaient détachés : car il ne convenait pas qu’une martyre, en son jour de victoire, parût les cheveux épars, et montrât un signe de deuil dans un moment si glorieux. Quand elle fut relevée, ayant aperçu Félicité, que le choc avait toute brisée, étendue par terre, elle alla à elle, et lui donnant la main, elle la releva. Elles se présentèrent pour recevoir une nouvelle attaque ; mais le peuple se lassa d’être cruel, et on les conduisit vers la porte Sana-Vivaria. Alors Perpétue , sortant comme d’un sommeil, tant l’extase de son esprit avait été profonde, et regardant autour d’elle, dit, au grand étonnement de tous : « Quand donc nous exposera-t-on à cette vache furieuse? » Lorsqu’on lui raconta ce qui était arrivé, elle ne put le croire qu’après avoir vu sur son corps et sur ses vêtements les traces de ce qu’elle avait souffert. Alors, faisant approcher son frère et un catéchumène nommé Rusticus, elle leur dit : « Demeurez fermes dans la foi, aimez-vous les uns les autres et ne soyez pas scandalisés de nos souffrances. »

    Quant à Sécundulus , Dieu l’avait retiré de ce monde, pendant qu’il était encore renfermé dans la prison. Saturnin et Revocatus , après avoir été attaqués par un léopard, furent encore vivement traînés par un ours. Saturus fut d’abord exposé à un sanglier, puis exposé à un ours ; mais la bête ne sortit pas de sa loge, en sorte que le martyr, épargné deux fois, fut rappelé. A la fin du spectacle, il fut présenté à un léopard, qui d’un coup de dent le couvrit de sang. Le peuple, comme il s’en retournait, faisant une allusion à ce second baptême, s’écria : Sauvé, lavé ! Sauvé, lavé ! On transporta ensuite le martyr expirant au lieu où il devait être égorgé avec les autres. Le peuple demanda qu’on les ramenât tous au milieu de l’amphithéâtre, afin de repaître ses regards homicides du spectacle de leur immolation par le glaive. Les martyrs se levèrent, et se traînèrent où le peuple les demandait, après s’être embrassés, afin de sceller leur martyre par le baiser de paix. Ils reçurent le coup mortel sans faire aucun mouvement et sans laisser échapper une plainte ; surtout Saturus, qui expira le premier. Quant à Perpétue , afin qu’elle goûtât du moins quelque souffrance, l’épée du gladiateur s’arrêta sur ses côtes, et lui fit pousser un cri. Ce fut elle qui conduisit elle-même à sa gorge la main encore novice de cet apprenti. Peut-être aussi que cette sublime femme ne pouvait mourir autrement, et que l’esprit immonde qui la redoutait n’eût osé attenter à sa vie, si elle-même n’y eût consenti.

 

    Nous donnons ici, en les réunissant sous une seule doxologie, les trois Hymnes que le Siège Apostolique a approuvées en l’honneur de nos saintes martyres.

    HYMNE.

Christi sponsa piis laudibus efferat

Binas impavido pectore feminas :

In sexu fragili corda virilia Hymnis pangat ovantibus.

Ad lucem genitae sole sub Africo,

Nunc ambae pugiles actibus inclytis

In toto radiant orbe : micantibus

Fulgent tempora laureis. Exornat generis Perpetuam decus ;

Sponso connubiis juncta recentibus

Clarescit ; sed honor hanc trahit altior

Christi foedera praetulit. Se Regis famulam libera profitens,

Dum servile jugum Felicitas subit :

Ad luctam properans gressibus aemulis,

Palmas ad similes volat. Frustra Perpetuam fletibus et minis

Impugnat genitor : quae simul angitur,

Errantem- miserans. Oscula filio

Lactenti dedit ultima.

Terris Eva parens quae mala contulit,

forum sentit onus Felicitas grave ;

Nunc et passa sibi parturiens gemit,

Mox passura Deo libens.

Coeli Perpetuae panditur ostium ;

Inspectare datur jam sibi praelia

Exortura videt ; sed requiem Deus

Post certamina conferet. Tangit scala domos aurea coelitum :

Ast utrumque latus cuspidibus riget ;

Lapsos terribilis faucibus excipit

Hanc infra recubans draco.

Ascendas, mulier, nec draco terreat ;

Contritumque caput sit tibi pro gradu,

Per quem sidereos incipias pede

Orbes scandere concito. Hortus deliciis jam patet affluens,

In quo mulget oves pastor amabilis :

Huc optata venis, filia : sic ait,

Hanc dulci recreans cibo.

In circum rapitur foedus et horrida

Dejectus teritur femineo pede.

Victrix, suscipe praemia.

Luxit clara dies, vincere qua datur

Athletis Domini. Pergite martyres :

Omnis Perpetuam curia coelitum,

Et te, Felicitas, cupit. Quassat Perpetuae membra tenerrima,

Elidit sociam bellua. Te soror

Stans. o Felicitas, ad nova praelia

Erectam reparat manu

E coelo pugilum respiciens Deus

Certamen, geminas ad bravium vocat.

Effuso properet sanguine spiritus,

In Christi remeans sinum. Optatus penetrat corpora martyrum

Lictoris gladius sed trepidam manum

Fortis Perpetuae dextera dirigit,

Praebens guttura cuspidi. Nunc, o magnanime,

gaudia quae manent

In Sponsi thalamo carpite jugiter.

Vos exempla dedit : praesidium potens

Vestris ferte clientibus. Laus aeterna Patri, laus quoque Filio ;

Par individuo gloria Flamini ;

In cunctis resonet Christiadum choris

Virtus martyribus data. Amen.

 

    Épouse du Christ, célèbre aujourd’hui dans de pieux cantiques deux femmes au cœur invincible ; chante avec transport deux cœurs d’hommes dans le sexe le plus faible.

    Toutes deux nées sous le soleil de l’Afrique, toutes deux aujourd’hui, dans l’univers entier , brillent de l’éclat que leur ont acquis de sublimes combats ; le front de chacune est ceint de lauriers glorieux.

    La noblesse du sang recommande d’abord Perpétue ; une récente alliance l’a unie à un époux illustre ; mais il est à ses yeux une illustration plus haute encore : elle préfère à tout le service du Christ.

    Quoique libre, elle met sa gloire à servir un si grand roi ; quant à Félicité, la condition d’esclave est son sort ici-bas; mais dans la lutte glorieuse elle suit d’un pas égal la noble Perpétue; elle s’élance vers la palme avec une même ardeur.

    En vain le père de Perpétue emploie pour l’abattre et les menaces et les pleurs ; elle n’éprouve qu’une filiale compassion pour l’erreur du vieillard ; bientôt il lui faut donner le dernier baiser à l’enfant qu’elle allaite.

    Dans la prison, Félicité éprouve les douleurs dont Ève notre mère a attiré les rigueurs sur son sexe; elle souffre et enfante en gémissant, celle qui bientôt doit souffrir pour Dieu avec allégresse.

    Dans une vision, Perpétue voit s’ouvrir les portes du ciel ; il lui est permis de jeter ses regards dans ce séjour de délices ; elle apprend que des combats lui sont réservés, et aussi quel repos Dieu lui prépare après ces combats.

    Elle voit une échelle d’or qui monte jusqu’au séjour céleste ; mais ses deux côtés sont armés de pointes menaçantes. Ceux qui viendraient à tomber de ces degrés périlleux, un affreux dragon couché au pied de l’échelle les recevrait dans sa gueule.

    Monte, ô femme, ne crains pas le dragon; pose l’on pied sur sa tête humiliée, comme sur le degré d’où tu montes vaillamment jusqu’au delà des astres.

    Au sommet de l’échelle s’ouvre pour Perpétue un délicieux jardin : c’est là que l’aimable Pasteur comble ses brebis de caresses : « Ma fille, lui dit-il, ma fille tant désirée, te voilà donc enfin », et il lui fait part d’un mets plein de douceur.

    Une autre fois, elle se sent entraînée au milieu du cirque ; là un homme repoussant, d’un aspect horrible, brandissant un glaive, s’élance sur elle ; mais bientôt il est abattu et foulé sous le pied d’une faible femme. Reçois, ô Perpétue, le prix de tes hauts faits.

    Le jour de gloire, celui qui doit éclairer la victoire, se lève enfin pour les athlètes du Seigneur. Avancez, ô martyres ! Le ciel tout entier t’attend, ô Perpétue ! la cour des élus te désire, ô Félicité !

    Une bête farouche froisse cruellement les membres délicats de Perpétue; bientôt c’est le tour de sa compagne ; mais, ô Félicité, ta noble sœur se relevant de l’arène vient te tendre la main et te disposer à des luttes nouvelles.

    Enfin Dieu, qui du haut du ciel contemple les combats de ces deux héroïnes, les appelle à la couronne; il est temps qu’à travers leur sang qui s’épanche sur la terre, leurs âmes s’élancent dans le sein du Christ.

    Bientôt le glaive d’un licteur comble le désir des martyres en les immolant. Le bras qui doit égorger Perpétue tremble en s’essayant; mais la main de l’héroïne conduit elle-même sur sa gorge l’épée qui doit la traverser.

    Et maintenant, ô femmes magnanimes, goûtez à jamais près de l’Époux les joies qui vous sont préparées; il vous montre à nous comme les modèles du courage; accordez votre puissant secours à ceux qui vous implorent.

    Gloire éternelle au Père, louange égale au Fils et au divin Esprit qui les unit; et vous, chrétiens, célébrez en tous lieux la force victorieuse que le ciel a donnée aux Martyrs. Amen.

 

    PERPÉTUE ! Félicité! noms glorieux et prédestinés, r vous venez luire sur nous en ces jours, comme deux astres bienfaisants qui nous apportent à la fois la lumière et la vie. Les Anges vous répètent au ciel dans leurs chants de triomphe, et nous, sur la terre, nous vous redisons avec amour et espérance. Vous nous rappelez cette parole du livre sacré : « Le Seigneur a inauguré de nouveaux combats ; à la suite des guerriers, la femme s’est levée comme une noble mère dans Israël. » (Judic. V, 7.) Gloire à la Toute-Puissance divine qui, voulant accomplir à la lettre la parole de l’Apôtre, choisit « ce qu’il y a de faible pour confondre ce qui est fort » ! (I Cor. 1, 27.) Gloire à l’Église d’Afrique, fille de l’Église de Rome, à l’Église de Carthage qui n’a pas encore entendu la voix de son Cyprien, et qui déjà produit de si grands cœurs !

    La chrétienté tout entière s’incline devant vous, ô Perpétue ! elle fait plus encore : chaque jour, à l’autel, le sacrificateur prononce votre nom béni parmi les noms privilégiés qu’il redit en présence de l’auguste victime ; votre mémoire est ainsi pour jamais associée à l’immolation de l’Homme-Dieu, auquel votre amour a rendu le témoignage du sang. Mais quel bienfait il a daigné nous départir, en nous permettant de pénétrer les sentiments de votre âme généreuse dans ces pages tracées de votre main, et qui sont venues jusqu’à nous à travers les siècles ! C’est là que nous apprenons de vous ce qu’est cet amour plus fort que la mort » (Cant. VIII, 6), qui vous rendit victorieuse dans tous les combats. L’eau baptismale n’avait pas touché encore votre noble front, et déjà vous étiez enrôlée parmi les martyrs. Bientôt il vous fallut soutenir les assauts d’un père, et triompher de la tendresse filiale d’ici-bas, pour sauver celle que vous deviez à cet autre Père qui est dans les cieux. Votre cœur maternel ne tarda pas d’être soumis à la plus terrible des épreuves, lorsque cet enfant qui, sous les voûtes obscures d’un cachot, puisait la vie à votre sein, vous fut enlevé comme un nouvel Isaac, et que vous demeurâtes seule, à la veille du dernier combat.

    Mais dans ce combat, ô Perpétue, au milieu des compagnons de votre victoire, qui est semblable à vous ? Quelle est cette ivresse d’amour qui vous a saisie, lorsqu’est arrivé le moment de souffrir dans votre corps, au point que vous ne sentez pas même la cruelle brisure de vos membres délicats lancés sur le sol de l’arène ? « Où étiez-vous, dirons-nous avec saint Augustin, lorsque vous ne voyiez même pas cette bête furieuse à laquelle on vous avait exposée ? De quelles délices jouissiez-vous, au point d’être devenue insensible à de telles douleurs ? Quel amour vous enivrait ? Quelle beauté céleste vous captivait ? Quel breuvage vous avait ravi le sentiment des choses d’ici-bas, à vous qui étiez encore dans les liens d’un corps mortel 53 ? » Mais, avant la dernière lutte, le Seigneur vous avait préparée par le sacrifice. Nous comprenons alors que votre vie fût devenue toute céleste, et que votre âme, habitant déjà, par l’amour, avec Jésus qui vous avait tout demandé et à qui vous aviez tout accordé, fût dès lors comme étrangère à ce corps qu’elle devait sitôt abandonner. Un dernier lien vous retenait encore, et le glaive devait le trancher; mais afin que votre immolation fût volontaire jusqu’à la fin, il fallut que votre main conduisît elle-même ce fer libérateur qui ouvrait passage à votre âme si rapide dans son vol vers le souverain bien. O femme véritablement forte, ennemie du serpent infernal et objet de sa haine, vous l’avez vaincu ! Votre grandeur d’âme vous a placée parmi les plus nobles héroïnes de notre foi ; et depuis seize siècles votre nom aie privilège de faire battre tout cœur chrétien.

    Recevez aussi nos hommages, ô Félicité ! car vous avez été jugée digne de servir de compagne à Perpétue. Dans le siècle, elle brillait au rang des matrones de Carthage; mais, malgré votre condition servile, le baptême l’avait rendue votre sœur, et vous marchiez son égale dans l’arène du martyre. A peine relevée de ses chutes violentes, elle courait à vous et vous tendait la main ; la femme noble et l’humble esclave se confondaient dans l’embrassement du martyre ; et les spectateurs de l’amphithéâtre pouvaient déjà pressentir que la nouvelle religion recelait en elle-même une vertu sous l’effort de laquelle succomberait l’esclavage. Vous aviez dit, ô Félicité, que lorsque l’heure du combat aurait sonné, ce ne serait plus vous qui souffririez, mais le Christ immortel qui souffrirait en vous : il a été fait selon votre foi et votre espérance ; et le Christ est apparu vainqueur dans Félicité comme dans Perpétue. Jouissez donc, ô femme bénie, du prix de vos sacrifices et de vos combats. Du haut du ciel, vous veillerez sur cet enfant qui naquit d’une martyre dans une prison ; déjà, sur la terre, une si noble naissance lui a fait rencontrer une seconde mère. Honneur à vous qui n’avez pas regardé en arrière, mais qui vous êtes élancée à la suite du Christ ! Votre félicité est éternelle au ciel, et ici-bas votre gloire durera autant que le monde.

    Maintenant, ô sœurs illustres, soyez-nous propices en ces jours. Tendez vos palmes vers le trône de la divine majesté, et faites-en descendre sur nous les miséricordes. Nous ne sommes plus cette société païenne qui se pressait aux jeux de l’amphithéâtre pour voir répandre votre sang ; la foi chrétienne victorieuse par vous et par tant d’autres martyrs a triomphé des erreurs et des vices de nos aïeux ; et ceux-ci nous ont transmis le sacré symbole pour lequel vous aviez tout sacrifié. Mais, pour n’être pas aussi profondes, nos misères n’en sont pas moins lamentables. Il est un second paganisme qui se glisse chez les peuples chrétiens et qui les pervertit. Il a sa source dans l’indifférence qui glace le cœur et dans la mollesse qui énerve la volonté. O Perpétue, ô Félicité ! demandez que vos exemples ne soient pas perdus pour nous, et que la pensée de vos héroïques dévouements nous soutienne dans les sacrifices moindres que le Seigneur exige de nous. Priez aussi pour nos nouvelles Églises qui s’élèvent sur le rivage africain que vos souffrances ont illustré ; elles se recommandent à vous ; bénissez-les, et faites-y refleurir, par votre puissante intercession, la foi et les mœurs chrétiennes.

 

LE VII MARS. SAINT THOMAS D’AQUIN, DOCTEUR DE L’ÉGLISE.

    Saluons aujourd’hui l’un des plus sublimes et des plus lumineux interprètes de la Vérité divine. L’Église l’a produit bien des siècles après l’âge des Apôtres, longtemps après que la parole des Ambroise, des Augustin, des Jérôme et des Grégoire, avait cessé de retentir ; mais Thomas a prouvé que le sein de la Mère commune était toujours fécond ; et celle-ci, dans sa joie de l’avoir mis au jour, l’a nommé le Docteur Angélique. C’est donc parmi les chœurs des Anges que nos yeux doivent chercher Thomas; homme par nature, sa noble et pure intelligence l’associe aux Chérubins du ciel ; de même que la tendresse ineffable de Bonaventure, son émule et son ami, a introduit ce merveilleux disciple de François dans les rangs des Séraphins. La gloire de Thomas d’Aquin est celle de l’humanité, dont il est un des plus grands génies ; celle de l’Église, dont ses écrits ont exposé la doctrine avec une lucidité et une précision qu’aucun Docteur n’avait encore atteintes ; celle du Christ lui-même, qui daigna de sa bouche divine féliciter cet homme si profond et si simple d’avoir expliqué dignement ses mystères aux hommes. En ces jours qui doivent nous ramener à Dieu, le plus grand besoin de nos âmes est de le connaître, comme notre plus grand malheur a été de ne l’avoir pas assez connu. Demandons à saint Thomas « cette lumière sans tache qui convertit les âmes, cette doctrine qui donne la sagesse même aux enfants, qui réjouit le cœur et éclaire les yeux 54 ». Nous verrons alors la vanité de tout ce qui est hors de Dieu, la justice de ses préceptes, la malice de nos infractions, la bonté infinie qui accueillera notre repentir.

    Lisons maintenant quelques-uns des titres du Docteur Angélique à l’admiration et à la confiance des fidèles.

 

Praeclarum Christiani orbis decus et Ecclesiae lumen, beatissimus vir Thomas, Landulpho Comite Aquinate et Theodora Neapolitana, nobilibus parentibus natus, future in Deiparam devotionis affectum adhuc infantulus ostendit. Nain chartulam ab eo inventam, in qua salutatio angelica scripta erat, frustra adnitente nutrice, compressa manu valide ‘ retinuit, et a matre per vim abreptam, ploratu et gestu repetiit, ac mox redditam deglutivit. Quintum annum agens, monachis sancti Benedicti Cassinatibus custodiendus traditur. Inde Neapolim studiorum causa missus, jam adolescens Fratrum Praedicatorum Ordinem suscepit. Sed matre ac fratribus id indigne ferentibus, Lutetiam Parisiorum mittitur. Quem fratres in itinere per vim raptum in arcem castri Sancti Joannis perducunt, ubi varie exagitatus , ut sanctum propositum mutaret, mulierem etiam, quae ad labefactandam ejus constantiam introducta fuerat, titione fugavit. Mox beatus juvenis, flexis genibus ante signum crucis orans, ibique somno correptus, per quietem sentire virus est sibi ab angelis constringi lumbos : quo ex tempore omni postea libidinis sensu caruit. Sororibus, quae, ut eum a pio consilio removerent, in castrum venerant, persuasit ut, contemptis curis saecularibus, ad exercitationem coelestis vite se conferrent.

Emissus e castro per fenestram, Neapolim reducitur : unde Romam, postea Parisium a fratre Joanne Theutonico, Ordinis Praedicatorum generali magistro, ductus, Alberto Magne doctore, philosophiae ac theologiæ operam dedit. Viginti quinque annos natus, magister est appellatus, publiceque philosophos ac theologos summa cum laude est interpretatus. Nunquam se lectioni aut scriptioni dedit, nisi post orationem. In difficultatibus locorum sacræ Scripturae, ad orationem jejunium adhibebat. Quin etiam sodali suo fratri Reginaldo dicere solebat, quidquid sciret non tam studio aut labore suo peperisse, quam divinitus traditum accepisse. Neapoli, cum ad imaginem Crucifixi vehementius oraret, hanc vocem audivit : Bene scripsisti de me, Thoma : quam ergo mercedem accipies ? Cui ille : Non aliam, Domine, nisi teipsum.

Collationes patrum assidue pervolutabat ; et nullum fuit scriptorum genus in quo non esset diligentissime versatus. Scripta ejus et multitudine, et varietate et facilitate explicandi res difficiles adeo excellunt, ut uberrima atque incorrupta illius doctrina, cum revelatis veritatibus mire consentiens, aptissima sit ad omnium temporum errores pervincendos. A summo Pontifice Urbano quarto Romam vocatus, ejus jussu ecclesiasticum lucubravit Officium in Corporis Christi solemnitate celebrandum ; oblatos vero honores, et Neapolitanum archi-episcopatum etiam deferente Clemente quarto recusavit. A praedicatione divini verbi non desistebat ; quod cum faceret per octavam Paschae in basilica sancti Petri, mulierem, qun ejus fimbriam tetigerat, a fluxu sanguinis liberavit. Missus a beato Gregorio decimo ad Concilium Lugdunense, in monasterio Fossae Novae in morbum incidit, ubi aegrotus Cantica canticorum explanavit. Ibidem obiit, quinquagenarius, anno salutis millesimo ducentesimo septuagesimo quarto, Nonis Martii. Miraculis etiam mortuus claruit ; quibus probatis, a Joanne vigesimo secundo in sanctorum numerum relatus est, anno millesimo trecentesimo vigesimo tertio ; translate postea ejus corpore Tolosam, ex mandato beati Urbani quinti. Cum sanctis angelicis spiritibus non minus innocentia quam ingenio comparatus, doctoris ange- liai nomen jure est adeptus, eidem auctoritate sancti Pii quinti confirmatum. Leo autem decimus tertius, libentissime excipiens postulationes et vota omnium pene sacrorum antistitum orbis Catholici, ad tot praecipue philosophicorum systematum a veritate aberrantium luem propulsandam, ad incrementa scientiarum, et communem humani generis utilitatem, eum ex sacrorum rituum Congregationis consulto, per apostolicas litteras coelestem patronum scholarum omnium Catholicarum declaravit et instituit.

 

    Admirable ornement du monde chrétien et lumière de l’Église, le bienheureux Thomas naquit de Landolphe, comte d’Aquin, et de Théodora de Naples, tous deux de noble extraction. Il montra, encore au berceau, quelle devait être l’ardeur de sa dévotion envers la Mère de Dieu ; car ayant trouvé un papier sur lequel on avait écrit la Salutation angélique, il le retint dans sa main fermée malgré les efforts de sa nourrice, et sa mère l’ayant arraché de force, il le redemanda par pleurs et par gestes, jusqu’à ce qu’on le lui rendît, ce qui étant fait, il l’avala. Il fut confié à l’âge de cinq ans aux soins des moines Bénédictins du Mont-Cassin. De là, il fut envoyé à Naples pour faire ses études; et, étant encore adolescent, il entra dans l’Ordre des Frères-Prêcheurs. Cette résolution ayant excité le mécontentement de sa mère et de ses frères, on le fit partir pour Paris. Durant le voyage, il fut enlevé par ses frères qui l’entraînèrent dans le château-fort de Saint-Jean. On s’y prit de diverses manières pour le détourner de sa sainte résolution, jusqu’à envoyer près de lui une femme de mauvaise vie, afin d’ébranler sa constance. Thomas la mit en fuite avec un tison. Après cette victoire le saint jeune homme, s’étant mis à genoux devant une croix, fut saisi d’un sommeil durant lequel il sentit ceindre ses reins par les Anges ; et, depuis ce temps, il fut exempt des révoltes de la chair. Ses sœurs étaient venues aussi au château dans l’intention de le détourner de son pieux dessein ; il leur persuada de mépriser les embarras du siècle, et d’embrasser les exercices d’une vie toute céleste.

    On l’aida à s’échapper du château par une fenêtre, et on le ramena à Naples. Ce fut de là que Frère Jean le Teutonique, Maître général de l’Ordre des Frères-Prêcheurs, le conduisit à Rome, puis à Paris, où il étudia la philosophie et la théologie sous Albert le Grand. Élevé au degré de Docteur dès l’âge de vingt-cinq ans, il expliqua publiquement, et avec une grande réputation, les écrits des philosophes et des théologiens. Jamais il ne se livra à la lecture ou à la composition sans avoir prié. Pour obtenir l’intelligence des passages difficiles de l’Écriture sainte, il joignait le jeûne à la prière. Il avait même coutume de dire à Frère Réginald, son compagnon, que ce qu’il savait, il l’avait moins acquis par son étude et son travail qu’il ne l’avait reçu du Ciel. Un jour qu’il priait avec ardeur à Naples devant un crucifix, il entendit cette voix : « Tu as bien écrit de moi, Thomas : quelle récompense en désires-tu recevoir ?» A quoi il répondit : « Point d’autre que vous-même, Seigneur. »

    Il lisait assidûment les traités des Pères, et il n’y avait pas de genre de livres qu’il n’eût étudié avec soin. Ses écrits sont d’une telle importance par leur nombre, leur variété et la facilité avec laquelle les choses difficiles y sont expliquées, que sa doctrine abondante et pure, merveilleusement conforme aux vérités révélées, est très propre à détruire les erreurs de tous les temps. Appelé à Rome par le Souverain Pontife Urbain IV, il composa par son ordre l’office de la fête du Corps du Seigneur. Il refusa les dignités qu’on lui Offrit, même l’archevêché de Naples qui lui était proposé par Clément IV. Il prêchait constamment la parole de Dieu ; en s’acquittant de cette fonction, un des jours de l’Octave de Pâques , dans l’Église de Saint- Pierre, il guérit d’une perte de sang une femme qui toucha le bas de sa robe. Comme il se rendait au Concile de Lyon par ordre du Bienheureux Grégoire X, il tomba malade dans l’abbaye de Fosse-Neuve, où, malgré son infirmité, il donna l’explication du Cantique des cantiques. Ce fut là qu’il mourut, âgé de cinquante ans, l’an du salut mil deux cent soixante-quatorze, aux nones de mars II éclata, même après sa mort, par des miracles, lesquels étant prouvés, Jean XXII le mit au nombre des Saints, en mil trois cent vingt-trois ; son corps fut ensuite transporté à Toulouse par l’ordre du Bienheureux Urbain V. Comparé aux esprits angéliques non moins pour son innocence que pour son génie,il a mérité le titre de Docteur Angélique, qui lui fut confirmé par l’autorité de saint Pie V. Enfin Léon XIII, agréant avec grande joie les prières et les vœux de presque tous les évêques du monde catholique : pour éloigner le fléau de tant de systèmes , philosophiques principalement, qui s’écartent de la vérité, pour le progrès des sciences et la commune utilité du genre humain, de l’avis de la Congrégation des Rites Sacrés, l’a par Lettres Apostoliques déclaré et institué céleste Patron de toutes les Écoles Catholiques.

 

    La Liturgie Dominicaine a consacré les trois Hymnes suivantes au grand Docteur qui est une des premières gloires de l’Ordre des Frères-Prêcheurs :

    HYMNE.

Exsultet mentis jubilo Laudans turba fidelium, Errorum pulso nubilo Per novi sons radium.

Thomas in mundi vespere, Fudit thesauros gratiae : Donis plenus ex aethere Morum et sapientiae.

De cujus fonte luminis, Verbi coruscant faculae, Scripturae sacras Numinis, Et veritatis regulae.

Fulgens doctrinae radiis, Clarus vitae munditia, Splendens miris prodigiis, Dat toti mundo gaudia.

Laus Patri sit, ae Genito Simulque sancto Flamini, Qui sancti Thomas merito Nos coeli jungat agmini. Amen.

 

    Que l’assemblée des fidèles se livre à l’allégresse ; qu’elle fasse entendre un chant de louange ; qu’elle célèbre le nouveau soleil dont les rayons dissipent les nuages de l’erreur.

    Thomas, sur le soir du monde, a répandu des trésors de grâce ; rempli des dons célestes, la sainteté et la sagesse ont éclaté en lui.

    Source de lumière , il nous fait connaître les splendeurs du Verbe, les Écritures que Dieu même a dictées, et les règles de la Vérité.

    Ceint de l’auréole de la doctrine, il brille par la pureté de sa vie; la gloire des miracles l’environne ; il est la joie du monde entier.

    Louange au Père, au Fils et au Saint-Esprit ; daigne la Trinité Sainte, par les mérites de Thomas, nous réunir aux chœurs, célestes ! Amen.

 

    HYMNE

Thomas insignis genere, Claram ducens originem, Subit naeatis tenerae Praedicatorum Ordinem.

Typum gessit luciferi, Splendens in coetu nubium, Plusquam doctores caeteri Purgans dogma Gentilium.

Profunda scrutans fluminum,

In lucem pandit abdita, Dum supra sensus hominum

Obscura facit cognita.

Fit paradisi fluvius, Quadripartite pervius : Fit Gedeonis gladius, Tuba, lagena, radius.

Laus Patri sit, ac Genito Simulque sancto Flamini, Qui sancti Thomas merito, Nos coeli jungat agmini. Amen

 

    Thomas, issu de noble race, embrasse en un âge encore tendre la milice des Prêcheurs.

    Semblable à l’astre du matin, il resplendit du sein des nues ; il réfute les erreurs des Gentils plus pleinement que ne l’avaient fait avant lui les docteurs.

    Il sonde la profondeur des abîmes, il met au jour les choses les plus cachées; il éclaircit les saintes obscurités qui dépassent l’intelligence de l’homme.

    Il est un fleuve de Paradis qui s’épanche en quatre rameaux; il possède l’armure complète de Gédéon : le glaive, la trompette, le vase et le flambeau.

    Louange au Père, au Fils et au Saint-Esprit ; daigne la Trinité Sainte, par les mérites de Thomas, nous réunir aux chœurs célestes ! Amen.

    HYMNE.

Lauda, mater Ecclesia, Thomas felicem exitum, Qui pervenit ad gaudia Per Verbi vitae meritum.

Fessa Nova tune suscipit Thecam thesauri gratiae, Cum Christus Thomam efficit

Haeredem regni gloriae.

Manens doctrinae veritas, Et funeris integritas,

Mira fragrans suavitas,

Aegris collata sanitas.

Monstrat hunc dignum laudibus

Terra, ponto, et superis ; Nos juvet suis precibus,

Deo commendet meritis,

Laus Patri sit ac Genito, Simulque sancto Flamini, Qui sancti Thornœ merito Nos coeli jungat agmini. Amen.

 

    Célèbre, ô Église Mère, l’heureuse mort de Thomas, lorsqu’il fut admis à l’éternel bonheur par les mérites du Verbe de vie.

    Fosse-Neuve reçut la dépouille mortelle de celui qui était un trésor de grâces, au jour où le Christ appela Thomas à l’héritage du royaume de gloire.

    Sa doctrine de vérité nous reste avec son corps précieux, le parfum merveilleux qu’il exhale, et la santé qu’il rend aux infirmes.

    Ses prodiges le rendent digne des louanges de la terre, des mens et des cieux ; qu’il daigne nous aider par ses prières, nous recommander à Dieu par ses mérites.

    Louange au Père, au Fils et au Saint-Esprit; daigne la Trinité Sainte, par les mérites de Thomas, nous réunir aux chœurs célestes ! Amen.

 

    Gloire à vous, Thomas, lumière du monde ! vous avez reçu les rayons du Soleil de justice, et vous les avez rendus à la terre. Votre œil limpide a contemplé la vérité, et en vous s’est accomplie cette parole : Heureux ceux dont le cœur est pur ; car ils verront Dieu 55 . Vainqueur dans la lutte contre la chair, vous avez obtenu les délices de l’esprit ; et le Sauveur, ravi des charmes de votre âme angélique, vous a choisi pour célébrer dans l’Église le divin Sacrement de son amour. La science n’a point tari en vous la source de l’humilité ; la prière fut toujours votre secours dans la recherche de la vérité ; et après tant de travaux vous n’aspiriez qu’à une seule récompense, celle de posséder le Dieu que votre cœur aimait.

    Votre carrière mortelle fut promptement interrompue, et vous laissâtes inachevé le chef-d’œuvre de votre angélique doctrine ; mais, ô Thomas, Docteur de vérité, vous pouvez luire encore sur l’Église de Dieu. Assistez-la dans les combats contre l’erreur. Elle aime à s’appuyer sur vos enseignements, parce qu’elle sait que nul ne connut plus intimement que vous les secrets de son Époux. En ces jours où les vérités sont diminuées parmi les enfants des hommes 56 , fortifiez, éclairez la foi des croyants. Confondez l’audace de ces vains esprits qui croient savoir quelque chose, et qui profitent de l’affaissement général des intelligences, pour usurper dans la nullité de leur savoir le rôle de docteurs. Les ténèbres s’épaississent autour de nous ; la confusion règne partout ; ramenez-nous à ces notions qui dans leur divine simplicité sont la vie de l’esprit et la joie du cœur.

    Protégez l’Ordre illustre qui se glorifie de vous avoir produit ; fécondez-le de plus en plus ; car il est un des premiers auxiliaires de l’Église de Dieu. N’oubliez pas que la France a eu l’honneur de vous posséder dans son sein, et que votre chaire s’est élevée dans sa capitale : obtenez pour elle des jours meilleurs. Sauvez-la de l’anarchie des doctrines, qui a enfanté pour elle cette désolante situation où elle périra, si la véritable science, celle de Dieu et de sa Vérité, ne lui est rendue.

    La sainte Quarantaine doit voir les enfants de l’Église se disposer à rentrer en grâce avec le Seigneur leur Dieu ; révélez-nous, ô Thomas, cette souveraine Sainteté que nos péchés ont offensée ; faites-nous comprendre l’état d’une âme qui n’est plus en rapport avec la justice éternelle. Saisis d’une sainte horreur à la vue des taches qui nous couvrent, nous aspirerons à purifier nos cœurs dans le sang de l’Agneau immaculé, et à réparer nos fautes par les œuvres de la pénitence.

 

LE VIII MARS. SAINT JEAN DE DIEU, CONFESSEUR.

    Le même esprit qui avait inspire Jean de Matha se reposa sur Jean de Dieu, et le porta à se faire le serviteur de ses frères les plus délaissés. Tous deux, dans ce saint temps, se montrent à nous comme les apôtres de la charité fraternelle. Ils nous enseignent, par leurs exemples, que c’est en vain que nous nous flatterions d’aimer Dieu, si la miséricorde envers le prochain ne règne pas dans notre cœur, selon l’oracle du disciple bien-aimé qui nous dit : « Celui qui aura reçu en partage les biens de ce monde, et qui, voyant son frère dans la nécessité, tiendra pour lui ses entrailles fermées, comment la charité de Dieu demeurerait-elle en lui 57 ? » Mais, s’il n’est point d’amour de Dieu sans l’amour du prochain, l’amour des hommes, quand il ne se rattache pas à l’amour du Créateur et du Rédempteur, n’est aussi lui-même qu’une déception. La philanthropie, au nom de laquelle un homme prétend s’isoler du Père commun, et ne secourir son semblable qu’au nom de l’humanité, cette prétendue vertu n’est qu’une illusion de l’orgueil, incapable de créer un lien entre les hommes, stérile dans ses résultats. Il n’est qu’un seul lien qui unisse les hommes : c’est Dieu, Dieu qui les a tous produits, et qui veut les réunir à lui. Servir l’humanité pour l’humanité même, c’est en faire un Dieu ; et les résultats ont montré si les ennemis de la charité ont su mieux adoucir les misères auxquelles l’homme est sujet en cette vie, que les humbles disciples de Jésus-Christ qui puisent en lui les motifs et le courage de se vouer à l’assistance de leurs frères. Le héros que nous honorons aujourd’hui fut appelé Jean de Dieu, parce que le saint nom de Dieu était toujours dans sa bouche. Ses œuvres sublimes n’eurent pas d’autre mobile que celui de plaire à Dieu, en appliquant à ses frères les effets de cette tendresse que Dieu lui avait inspirée pour eux. Imitons cet exemple ; et le Christ nous assure qu’il réputera fait à lui-même tout ce que nous aurons fait en faveur du dernier de nos semblables.

    Le patronage des hôpitaux a été dévolu par l’Église à Jean de Dieu, de concert avec Camille de Lellis que nous retrouverons au Temps après la Pentecôte. Voici le récit abrégé des vertus de notre saint, tel qu’il nous est proposé dans la sainte Liturgie.

Joannes de Deo, ex Catholicis piisque parentibus in oppido Montis-Majoris, junioris regni Lusitaniae natus, quam sublimiter in sortem Domini fuerit electus, insuetus splendor super ejus domo refulgens, sonitusque aeris campani sua sponte emissus, ab ipso ejus nativitatis tempore non obscure praenuntiarunt. A laxioris vivendi ratione, divina operente virtute, revocatus, magne sanctitatis exhibere specimen coepit, et ob auditam praedicationem verbi Dei sic ad meliora se excitatum sensit, ut jam ab ipso sanctioris vite rudimento consummatum aliquid, perfectumque visus sit attigisse. Bonis omnibus in pauperes carceribus inclusos erogatis, admirabilis paenitentiae, suique ipsius contemptus cuncto populo spectaculum factus, a plerisque ceu demens graviter afflictus, in carcerem amentibus destinatum conjicitur. At Joannes coelesti charitate magis incensus, gemino atque amplo valetudinario ex piorum eleemosynis in civitate Granatensi exstructo, jactoque novi Ordinis fundamento, Ecclesiam nova prole foecundavit, Fratrum hospitalitatis, infirmis praeclaro animarum corporumque profectu inservientium, et longe lateque per orbem diffusorum.

Pauperibus aegrotis, quos propriis quandoque humeris domum deferebat, nulla re ad animae corporisque salutem proficua deerat. Effusa quoque extra nosocomium charitate, indigentibus mulieribus viduis, et praecipue virginibus periclitantibus, clam alimenta subministrabat, curamque indefessam adhibebat ut carnis concupiscentiam a proximis hujusmodi vitio inquinatis exterminaret. Cum autem maximum in regio Granatensi valetudinario excitatum fuisset incendium, Joannes impavidus prosiliit in ignem, huc illuc discurrens, quousque tum infirmos humeris exportatos, tum lectulos e fenestris projectos ab igne vindicavit, ac per dimidiam horam inter flammas jam in immensum succrescentes versatus, exinde divinitus incolumis, universis civibus admirantibus, exivit, in schola charitatis edocens, segniorem in eum fuisse ignem qui foris usserat, quarta qui intus accenderat.

Multiplici asperitatum genere, demississima obedientia, extrema paupertate, orandi studio, rerum divinarum contemplatione, ac in beatam Virginem pietate mirifice excelluit, et lacrimarum dono enituit. Denique gravi morbo correptus, omnibus Ecclesiae sacramentis rite sancteque refectus, viribus licet destitutus, propriis indutus vestibus e lectulo surgens, ac provolutus in genua, manu et corde Christum Dominum e cruce pendentem perstringens : octavo Ides Martii, anno millesimo quingentesimo quinquagesimo, obiit in osculo Domini : quem etiam mortuus tenuit nec dimisit, et in eadem corporis constitutione sex circiter horas, quousque inde dimotus fuisset, tota civitate inspectante, mirabiliter permansit, odorem mire fragrantem diffundens. Quem ante et post obitum plurimis miraculis clarum Alexander octavus, Pontifex maximus, in sanctorum numerum retulit ; et Leo decimus tertius, ex sacrorum catholici orbis antistitum voto, ac rituum congregationis consulto, coelestem omnium hospitalium et infirmorum ubique degentium patronum declaravit, ipsiusque nomen in agonizantium litaniis invocari praecepit.

 

    Jean de Dieu naquit de parents catholiques et pieux, dans la ville de Mont-Majour, au royaume de Portugal. Dès le moment de sa naissance, des prodiges annoncèrent d’une manière éclatante que le Seigneur l’avait choisi pour de glorieuses destinées. Une splendeur inattendue parut sur la maison, et les cloches sonnèrent d’elles-mêmes. S’étant livré quelque temps à une vie relâchée, il en fut retiré par la puissance divine, et commença à donner l’exemple d’une haute sainteté. Un sermon dans lequel il avait entendu la parole de Dieu, le porta si efficacement au désir de se convertir, que dès lors il sembla avoir atteint une perfection consommée, bien qu’il ne fût qu’au commencement d’une sainte vie. Ayant distribué tout ce qu’il possédait aux pauvres prisonniers, sa pénitence admirable et le mépris qu’il faisait de soi-même le donnèrent en spectacle à tout le peuple. Il passa pour insensé aux yeux du plus grand nombre : ce qui lui attira les plus mauvais traitements, et fît qu’on alla jusqu’à l’enfermer dans une prison destinée aux fous. Mais Jean, enflammé de plus en plus d’une charité céleste, trouva moyen de construire dans la ville de Grenade, avec les aumônes des personnes pieuses, deux vastes hôpitaux. Il y jeta les fondements d’un nouvel Ordre, et donna à l’Église l’Institut des Frères Hospitaliers, qui, répandus en beaucoup de lieux, servent les malades avec un grand profit pour les âmes et pour les corps.

    Souvent il apportait sur ses épaules à son hospice les pauvres malades ; et là, rien ne leur manquait de ce qui pouvait être utile à leur bien spirituel et corporel. Sa charité s’étendait bien au delà des murs de son hôpital. Il faisait passer secrètement les choses nécessaires à de pauvres veuves, à de jeunes filles dont la vertu était en danger, et mettait le zèle le plus ardent à délivrer du vice impur ceux qui en étaient atteints. Un incendie terrible s’étant déclaré dans l’hôpital royal de Grenade, Jean se jeta intrépidement au milieu du feu ; on le vit aller et venir dans l’enceinte embrasée jusqu’à ce qu’il eût transporté sur ses épaules tous les malades, et sauvé tous les lits, en les jetant par les fenêtres. Après avoir passé une demi-heure au milieu des flammes, qui pendant ce temps avaient Fait d’immenses progrès, conservé sain et sauf par un secours divin, on le vit enfin reparaître, à la grande admiration de tous les habitants de Grenade ; et Jean enseigna par cet exemple, comme un docteur de charité, que le feu qui le brûlait au dehors était moins ardent que celui qui le consumait au dedans.

    La recherche de toutes sortes de mortifications, la plus profonde obéissance, l’amour de la pauvreté la plus rigoureuse, le zèle de la prière, la contemplation des choses divines, et la dévotion envers la sainte Vierge furent les traits admirables par lesquels il excella. Il éclata aussi par le don des larmes. Attaqué d’une grave maladie, après avoir reçu les sacrements de l’Église dans les plus saintes dispositions, on le vit, au moment où ses forces allaient l’abandonner, se lever de son lit, couvert de ses vêtements, se jeter à genoux, et serrant de la main et du cœur l’image de Jésus-Christ attaché à la croix, mourir ainsi dans le baiser du Seigneur, le huit des ides de mars de l’an mil cinq cent cinquante. Même après sa mort, ses mains retenaient encore le crucifix sans vouloir le rendre, et il demeura dans la même posture, répandant une odeur de suavité merveilleuse, pendant environ six heures, sous les yeux de la ville entière, jusqu’à ce qu’enfin on levât son corps. Les nombreux miracles qui avaient signalé sa vie et qui s’opérèrent après sa mort, portèrent le pape Alexandre VIII à l’inscrire au nombre des Saints. Selon le vœu des prélats du monde catholique, et sur l’avis de la Congrégation des Rites sacrés, Léon XIII l’a déclaré Patron des hôpitaux et des malades en tous lieux, ordonnant d’invoquer son nom dans les litanies des agonisants.

 

    Qu’elle est belle, ô Jean de Dieu ! votre vie consacrée au soulagement de vos frères ! qu’elle est grande en vous, la puissance de la charité! Sorti, comme Vincent de Paul, de la condition la plus obscure, ayant comme lui passé vos premières années dans la garde des troupeaux, la charité qui consume votre cœur arrive à vous faire produire des œuvres qui dépassent de beaucoup l’influence et les moyens des puissants selon le monde. Votre mémoire est chère à l’Église ; elle doit l’être à l’humanité tout entière, puisque vous l’avez servie au nom de Dieu, avec un dévouement personnel dont n’approchèrent jamais ces économistes qui savent disserter, sans doute, mais pour qui le pauvre ne saurait être une chose sacrée, tant qu’ils ne veulent pas voir en lui Dieu lui-même. Homme de charité, ouvrez les yeux de ces aveugles, et daignez guérir la société des maux qu’ils lui ont faits. Longtemps on a conspiré pour effacer du pauvre la ressemblance du Christ ; mais c’est le Christ lui-même qui l’a établie et déclarée, cette ressemblance ; il faut que le siècle la reconnaisse, ou il périra sous la vengeance du pauvre qu’il a dégradé. Votre zèle, ô Jean de Dieu, s’exerça, avec une particulière prédilection, sur les infirmes; protégez-les contre les odieux attentats d’une laïcisation qui poursuit leurs âmes jusque dans les asiles que leur avait préparés la charité chrétienne. Prenez pitié des nations modernes qui, sous prétexte d’arriver à ce qu’elles appelaient la sécularisation, ont chassé Dieu de leurs mœurs et de leurs institutions: la société, elle aussi, est malade, et ne sent pas encore assez distinctement son mal; assistez-la, éclairez-la, et obtenez pour elle la santé et la vie. Mais comme la société se compose des individus, et qu’elle ne reviendra à Dieu que par le retour personnel des membres qui la composent, réchauffez la sainte charité dans le cœur des chrétiens : afin que, dans ces jours où nous voulons obtenir miséricorde, nous nous efforcions d’être miséricordieux, comme vous l’avez été, à l’exemple de celui qui, étant notre Dieu offensé, s’est donné lui-même pour nous, en qui il a daigné voir ses frères. Protégez aussi du haut du ciel le précieux institut que vous avez fondé, et auquel vous avez donné votre esprit, afin qu’il s’accroisse et puisse répandre en tous lieux la bonne odeur de cette charité de laquelle il emprunte son beau nom.

 

LE IX MARS. SAINTE FRANÇOISE, VEUVE ROMAINE.

    La période de trente-six jours que nous avons ouverte au lendemain de la Purification de Notre-Dame, et qui comprend toutes les fêtes des Saints dont la solennité peut se rencontrer du trois février au dernier terme où descend quelquefois le Mercredi de la Quinquagésime, nous a offert une suite de noms glorieux dont l’ensemble représente tous les degrés de la cour céleste. Les Apôtres nous ont donné Mathias, avec la Chaire de Pierre à Antioche; les Martyrs, plus forts en nombre, ont fourni Siméon, Biaise, Valentin, Faustin et Jovite, Perpétue et Félicité, et les quarante héros de Sébaste que nous honorerons demain ; les Pontifes ont été représentés par André Corsini et par les grands noms de Cyrille d’Alexandrie et de Pierre Damien qui figurent en même temps dans l’auguste sénat des Docteurs, au milieu desquels nous avons salué Thomas d’Aquin; les simples Confesseurs nous ont produit du sein des cloîtres Romuald, Jean de Matha, Jean de Dieu, et du milieu même des pompes mondaines l’angélique Casimir ; le chœur des Vierges a envoyé vers nous Agathe, Dorothée, Apolline, couronnées des roses vermeilles du martyre, et Scholastique, dont la candeur efface celle du lis; enfin, les saintes Pénitentes ont offert à notre admiration l’austère Marguerite de Cor l’on e. Aujourd’hui, cette imposante série déjà si nombreuse, malgré la rareté des fêtes sur le Cycle dans cette saison, se complète par l’admirable figure de l’épouse chrétienne, dans la personne de Françoise, la pieuse dame romaine.

    Après avoir donné durant quarante ans l’exemple de toutes les vertus dans l’union conjugale qu’elle avait contractée dès l’âge de douze ans, Françoise alla chercher dans la retraite le repos de son cœur éprouvé par de longues tribulations ; mais elle n’avait pas attendu ce moment pour vivre au Seigneur. Durant toute sa vie, des œuvres de la plus haute perfection l’avaient rendue l’objet des complaisances du ciel, en même temps que les douces qualités de son cœur lui assuraient la tendresse et l’admiration de son époux et de ses enfants, des grands dont elle fut le modèle, et des pauvres qu’elle servait avec amour. Pour récompenser cette vie tout angélique, Dieu permit que l’Ange gardien de Françoise se rendît presque constamment visible à elle, en même temps qu’il daigna l’éclairer lui-même par les plus sublimes révélations. Mais ce qui doit particulièrement nous frapper dans cette vie admirable, qui rappelle à tant d’égards les traits de celle des deux grandes saintes Élisabeth de Hongrie et Jeanne-Françoise de Chantai, c’est l’austère pénitence que pratiqua constamment l’illustre servante de Dieu. L’innocence de sa vie ne la dispensa pas de ces saintes rigueurs ; et le Seigneur voulut qu’un tel exemple fût donné aux fidèles, afin qu’ils apprissent à ne pas murmurer contre l’obligation de la pénitence qui peut n’être pas aussi sévère en nous qu’elle le fut en sainte Françoise, mais néanmoins doit être réelle, si nous voulons aborder avec confiance le Dieu de justice, qui pardonne facilement à l’âme repentante, mais qui exige la satisfaction.

    La sainte Église consacre le récit suivant à la vie, aux vertus et aux miracles de sainte Françoise.

Francisca, nobilis matrona romana, ab ineunte astate illustria dedit virtutum exempla : etenim pueriles ludos, et illecebras mundi respuens, solitudine, et oratione magnopere delectabatur. Undecim annos nata virginitatem suam Deo consecrare, et monasterium ingredi proposuit. Parentum tamen voluntati humiliter obtemperans, Laurentio de Pontianis, juveni aeque diviti ac nobili nupsit. In matrimonio arctioris vitae propositum, quantum licuit, semper retinuit : a spectaculis, conviviis, aliisque hujusmodi oblectamentis abhorrens, lanea ac vulgari veste utens, et quidquid a domesticis curis supererat temporis, orationi, aut proximorum utilitati tribuens, in id vero maxima sollicitudine incumbens, ut matronas romanas a pompis saeculi, et ornatus vanitate revocaret. Quapropter domum Oblatarum, sub regula sancti Benedicti, Congregationis Montis Oliveti, adhuc viro alligata, in Urbe instituit. Viri exilium, bonorum jacturam, ac universae domus maerorem non modo constantissime toleravit, sed gratias agens cum beato Job, illud frequenter usurpabat : Dominus dedit, Dominus abstulit : sit nomen Domini benedictum.

Viro defuncto, ad praedictam Oblatarum domum convolans, nudis pedibus, fune ad collum alligato, humi prostrata, multis cum lacrymis, earum numero adscribi suppliciter postulavit. Voti compos facta, licet esset omnium mater, non alio tamen quam anone, vilissimaeque feminae, et immunditiae vasculi titulo gloriabatur. Quam vilem sui existimationem, et verbo declaravit, et exemplo. Saepe enim e suburbana vinea a evertens, et lignorum fascem proprio capiti impositum deferens, vel eisdem onustum agens per Urbem asellum, pauperibus subveniebat, in quos etiam largas eleemosynas erogabat ; aegrotantesque in xenodochiis visitans, non corporali tantum cibo, sed salutaribus monitis recreabat. Corpus suum vigiliis, jejuniis, cilicio, ferreo cingulo, crebrisque flagellis, in servitutem redigere jugiter satagebat. Cibum illi semel in die, herbae et legumina aqua potum praebuit. Hos tamen corporis cruciatus aliquando confessarii mandato, a cujus ore nutuque pendebat, modice temperavit.

Divina mysteria, praesertim vero Christi Domini Passionem, tante mentis ardore, tantaque lacrymarum vi contemplabatur, ut prae doloris magnitudine pene confici videretur. Saepe etiam cura oraret, maxime sumpto sanctissimae Eucharistiae sacramento, spiritu in Deum elevata, ac coelestium contemplatione rapta, immobilis permanebat. Quapropter humani generis hostis varus eam contumeliis ac verberibus a proposito dimovere conabatur: quem tamen illa imperterrita semper elusit, angeli praesertim praesidio, cujus familiari consuetudine gloriosum de eo triumphum reportavit. Gratia curationum, et prophetiae dono enituit, quo et future praedixit, et cordium secreta penetravit. Non semel aquae, vel per rivum decurrentes, vel e coelo labentes, intactam prorsus, dum Deo vacaret, reliquerunt. Modica panis fragmenta, quae vix tribus sororibus reficiendis fuissent satis, sic ejus precibus Dominus multiplicavit, ut quindecim inde exsaturatis, tantum superfuerit, ut canistrum impleverit : et aliquando, earumdem sororum extra Urbem mense Januario ligna parantium, sitim recentis uvae racemis ex vite in arbore pendentibus mirabiliter obtentis, abunde expleverit. Denique multis, et miraculis clara, migravit ad Dominum, anno aetatis sute quinquagesimo sexto, quam Paulus quintus, Pontifex maximus, in sanctarum numerum retulit.

 

    Françoise, noble dame romaine, donna dès les premières années de sa vie d’illustres exemples de vertu. Elle méprisa les divertissements de l’enfance et les attraits du monde, mettant toutes ses joies dans la solitude et dans la prière. A l’âge de onze ans, elle conçut le dessein de consacrer sa virginité à Dieu, et d’entrer dans un monastère. Toutefois ayant cru, dans son humilité, devoir obéir à la volonté de ses parents, elle épousa Laurent de Ponziani, jeune homme riche et de grande naissance. Elle conserva toujours dans le mariage, autant qu’il lui fut possible, le genre de vie austère qu’elle s’était proposé, fuyant avec horreur les spectacles, les festins et les autres divertissements semblables. Son habit était de laine et d’une grand simplicité, et tout ce qui lui restait de temps après les soins domestiques, elle l’employait à la prière et à l’assistance du prochain. Elle s’appliquait avec un grand zèle à retirer les dames romaines des pompes du siècle, et à les détourner des vaines parures. Ce fut ce qui la porta, du vivant de son mari, à fonder dans Rome la maison des Oblates de la Congrégation du Mont-Olivet, sous la Règle de saint Benoît. Elle supporta non seulement avec constance, mais avec action de grâces, l’exil de son mari, la perte de ses biens, les malheurs de sa famille tout entière, disant souvent avec le bienheureux Job : « Le Seigneur me l’a donné, le Seigneur me l’a ôté : que le Nom du Seigneur soit béni. »

    Après la mort de son mari, elle courut à la maison des Oblates, et là, les pieds nus’, la corde au cou , prosternée contre terre et fondant en larmes, elle les supplia de vouloir bien la recevoir parmi elles. Son désir lui ayant été accordé, bien qu’elle fût la mère de toutes, elle mettait sa gloire à ne prendre d’autres titres que ceux de servante, de femme de néant et de vase d’ignominie. Ses paroles et ses actions manifestaient ce mépris qu’elle faisait d’elle-même. Car souvent, en revenant d’une vigne située dans un faubourg, elle marchait par la Ville portant un faix de bois sur sa tête, ou conduisant l’âne qui le portait. Elle secourait les pauvres, et leur faisait d’abondantes aumônes. Elle visitait les malades dans les hôpitaux, et les soulageait non seulement par la nourriture du corps, mais encore par de salutaires exhortations. Elle s’appliquait constamment à tenir son corps en servitude par les veilles, les jeûnes, le cilice, la ceinture de fer, et les fréquentes disciplines. Elle ne faisait qu’un repas par jour; et ses mets étaient des herbes et des légumes, sa boisson de l’eau pure. Quelquefois cependant elle modéra un peu ces grandes austérités par l’ordre de son confesseur, auquel elle obéissait fidèlement.

    Elle contemplait les divins mystères, et principalement la Passion de Jésus-Christ notre Seigneur, avec une si grande ferveur d’esprit et une telle abondance de larmes, qu’elle semblait prête à expirer par la violence de la douleur. Souvent aussi lorsqu’elle priait, particulièrement après avoir reçu le très saint Sacrement de l’Eucharistie, elle demeurait immobile, l’esprit élevé en Dieu et ravi parla contemplation des choses célestes. De son côté, l’ennemi du genre humain s’efforçait, par les mauvais traitements et les coups, à la détourner de la voie qu’elle s’était proposée ; mais, sans jamais le craindre, elle évitait toujours ses attaques ; et par le secours spécial de son Ange avec lequel elle conversait familièrement, elle triompha glorieusement de cet ennemi. Elle éclata par le don de guérir les malades, et par celui de prophétie qui lui faisait prédire l’avenir et pénétrer les secrets des cœurs. Plus d’une fois, pendant qu’elle vaquait à Dieu, les eaux qui couraient en ruisseaux, les pluies même du ciel, la laissèrent sans la toucher. Le Seigneur multiplia un jour à sa prière quelques morceaux de pain suffisant à peine à la nourriture de trois sœurs, en sorte que non seulement quinze en furent rassasiées, mais qu’il en resta encore de quoi remplir une corbeille. Une autre fois, lorsque les sœurs travaillaient hors de la Ville, au mois de janvier, à préparer du bois, elle désaltéra entièrement leur soif en leur présentant des grappes de raisin produites miraculeusement sur un cep qui pendait aux branches d’un arbre. Enfin tout éclatante de vertus et de miracles, elle s’en alla au Seigneur dans la cinquante-sixième année de son âge ; et le Pape Paul V l’a mise au nombre des Saints.

 

    O Françoise , sublime modèle de toutes les vertus, vous avez été la gloire de Rome chrétienne et l’ornement de votre sexe. Que vous avez laissé loin derrière vous les antiques matrones de votre ville natale ! que votre mémoire bénie l’emporte sur la leur! Fidèle à tous vos devoirs, vous n’avez puisé qu’au ciel le motif de vos vertus, et vous avez semblé un ange aux yeux des hommes é l’on nés. L’énergie de votre âme trempée dans l’humilité et la pénitence vous a rendue supérieure à toutes les situations. Pleine d’une tendresse ineffable envers ceux que Dieu même vous avait unis, de calme et de joie intérieure au milieu des épreuves, d’expansion et d’amour envers toute créature, vous montriez Dieu habitant déjà votre âme prédestinée. Non content de vous assurer la vue et la conversation de votre Ange, le Seigneur soulevait souvent en votre faveur le rideau qui nous cache encore les secrets de la vie éternelle. La nature suspendait ses propres lois, en présence de vos nécessités; elle vous traitait comme si déjà vous eussiez été affranchie des conditions de la vie présente. Nous vous glorifions pour ces dons de Dieu, ô Françoise! mais ayez pitié de nous qui sommes si loin encore du droit sentier par lequel vous avez marché. Aidez-nous à devenir chrétiens; réprimez en nous l’amour du monde et de ses vanités, courbez-nous sous le joug de la pénitence, rappelez-nous à l’humilité, fortifiez-nous dans les tentations. Votre crédit sur le cœur de Dieu vous rendit assez puissante pour produire des raisins sur un cep flétri par les frimas de l’hiver; obtenez que Jésus, la vraie Vigne, comme il s’appelle lui-même, daigne nous rafraîchir bientôt du vin de son amour exprimé sous le pressoir de la Croix. Offrez-lui pour nous vos mérites, vous qui, comme lui, avez souffert volontairement pour les pécheurs. Priez aussi pour Rome chrétienne qui vous a produite; faites-y fleurir rattachement à la foi, la sainteté des mœurs et la fidélité à l’Église. Veillez sur la grande famille des fidèles ; que vos prières en obtiennent l’accroissement, et renouvellent en elle la ferveur des anciens jours.

LE X MARS. LES QUARANTE MARTYRS.

    Le nombre quadragénaire éclate aujourd’hui sur le Cycle ; quarante nouveaux protecteurs se lèvent sur nous, comme autant d’astres pour nous protéger dans la sainte carrière de la pénitence. Sur la glace meurtrière de l’étang qui fut l’arène de leurs combats, ils se rappelaient, nous disent leurs Actes, les quarante jours que le Sauveur consacra au jeûne ; ils étaient saintement fiers de figurer ce mystère par leur nombre. Comparons leurs épreuves à celles que l’Église nous impose. Serons-nous, comme eux, fidèles jusqu’à la fin ? La couronne de persévérance ceindra-t-elle notre front régénéré dans la solennité pascale ? Les quarante Martyrs souffrirent, sans se démentir, la rigueur du froid et les tortures auxquelles ils furent ensuite soumis ; la crainte d’offenser Dieu, le sentiment de la fidélité qu’ils lui devaient, assurèrent leur constance. Que de fois nous avons péché, sans pouvoir alléguer en excuse des tentations aussi rigoureuses ! Cependant, le Dieu que nous avons offensé pouvait nous frapper au moment même où nous nous rendions coupables, comme il fit pour ce soldat infidèle qui, renonçant à la couronne, demanda , au prix de l’apostasie, la grâce de réchauffer dans un bain tiède ses membres glacés. Il n’y trouva que la mort et une perte éternelle. Nous avons été épargnés et réservés pour la miséricorde ; rappelons-nous que la justice divine ne s’est dessaisie de ses droits contre nous que pour les remettre entre nos mains. L’exemple des Saints nous aidera à comprendre ce que c’est que le mal, à quel prix il nous faut l’éviter, et comment nous sommes tenus à le réparer.

    Voici maintenant le récit liturgique, dans lequel l’Église nous retrace les principaux traits du combat des glorieux Martyrs de Sébaste.

Licinio imperatore, et Agricolao praeside, ad Sebasten Armeniae urbem, quadraginta militum fides in Jesum Christum, et fortitudo in cruciatibus perferendis enituit. Qui saepius in horribilem carcerem detrusi, vinculisque constricti, cum ora ipsorum lapidibus contusa fuissent, hiemis tempore frigidissimo, nudi sub aperto aere supra stagnum rigens pernoctare jussi sunt, ut frigore congelati necarentur. Una autem erat omnium oratio : Quadraginta in stadium ingressi sumus, quadraginta item, Domine, corona donemur ; ne una quidem huic numero desit. Est in honore hic numerus, quem tu quadraginta dierum jejunio decorasti, per quem divina lex ingressa est in orbem terrarum. Elias quadraginta dierum jejunio Deum quaerens, ejus visionem consecutus est. Et haec quidam illorum erat oratio.

Caeteris autem custodibus somno deditis, solus vigilabat janitor, qui et illos orantes, et luce circumfusos, et quosdam e coelo descendentes angelos tanquam a Rege missos, qui coronas triginta novem militibus distribuerent, intuens, ita secum loquebatur : Quadraginta hi sunt ; quadragesimi corona ubi est ? Quae dum cogitaret, unus ex illo numero, cui animus ad frigus ferendum defecerat in proximum tepefactum balneum desiliens, sanctos illos summo dolore affecit.

Verum Deus illorum preces irritas esse non est passus ; nam rei eventum admiratus janitor, mox custodibus e somno excitatis, detractisque sibi vestibus, ac se christianum esse clara voce professus, martyribus se adjunxit. Cum vero praesidis satellites janitorem quoque christianum esse cognovissent, bacillis comminuta omnium eorum crura fregerunt.

In eo supplicio mortui sunt omnes praeter Melithonem, natu minimum. Quem cum praesens mater ejus fractis cruribus adhuc viventem vidisset, sic cohortata est: Fili, paulisper sustine, ecce Christus ad januam stat adjuvans te. Cum vero reliquorum corpora plaustris imponi cerneret, ut in rogum inferrentur, ac Miura suum relinqui, quod speraret impie turba, puerum, si vixisset, ad idolorum cultum revocari posse ; ipso in humeros sublato, sancta mater vehicula Martyrum corporibus onusta strenue prosequebatur; in cujus amplexu Melithon spiritum Deo reddidit, ejusque corpus in eumdem ilium caeterorum martyrum rogum pia mater injecit : ut qui fide et virtute conjunctissimi fuerant, funeris etiam societate copulati, una in coelum pervenirent. Combustis illis, eorum reliquiae proiectae in profluentem, cum mirabiliter in unum confluxissent locum, salvae et integrae repertae, honorifico sepulchro conditae sunt.

 

    Sous l’empire de Licinius, Agricolaüs étant gouverneur de Sébaste, ville d’Arménie, quarante soldats rirent éclater leur foi en Jésus-Christ, et leur courage à souffrir les tourments pour son nom. Après avoir été souvent jetés dans une affreuse prison, et avoir eu le visage froissé à coups de pierres, on leur fit passer la nuit sur un étang glacé, nus, exposés à la rigueur de l’air dans le temps le plus âpre de l’hiver, afin qu’ils y mourussent de froid. Là, ils firent tous cette prière : « Seigneur, nous sommes entrés quarante dans la lice ; accordez-nous d’être aussi quarante à recevoir la couronne, et que pas un ne fasse défaut à notre société. Ce nombre est en honneur, parce que vous l’avez honoré par un jeûne de quarante jours, et parce qu’il fut le terme après lequel la Loi divine fut donnée au monde. Élie aussi, après avoir cherché Dieu par un jeûne de quarante jours, mérita le bonheur de le contempler. » Telle était leur prière.

    Ceux qui les gardaient étant endormis, le portier qui veillait seul aperçut, pendant que les Martyrs étaient en prières, une lumière qui les environnait, et des Anges qui descendaient du ciel pour distribuer des couronnes à trente-neuf soldats, comme de la part de leur Roi. A cette vue, il se dit en lui-même: « Ils sont quarante : où donc est la couronne du quarantième ? » Pendant qu’il faisait cette remarque, un de la troupe à qui le courage manqua pour supporter le froid plus longtemps, alla se jeter dans un bain d’eau chaude qui était proche, et affligea sensiblement ses saints compagnons par sa désertion. Mais Dieu ne permit pas que leurs prières demeurassent sans effet ; car le portier, plein d’admiration de ce qu’il venait de voir, s’en alla aussitôt réveiller les gardes : et ayant ôté ses vêtements, il confessa à haute voix qu’il était chrétien, et alla se joindre aux Martyrs. Quand les gardes du gouverneur eurent appris que le portier aussi se déclarait chrétien, ils leur rompirent à tous les jambes à coups de bâton .

    Ils moururent tous dans ce supplice, hors le plus jeune nommé Melithon. Sa mère qui était présente, le voyant encore en vie, quoiqu’il eût les jambes rompues, l’encouragea par ces paroles : « Mon fils, souffre encore un peu : le Christ est à la porte ; il va t’aider de son secours. » Lorsqu’elle vit que l’on chargeait sur des chariots les corps des autres Martyrs pour les jeter dans un bûcher, et qu’on laissait celui de son fils, parce que ces impies espéraient amener le jeune homme au culte des idoles s’il pouvait vivre, cette sainte mère le prit sur ses épaules, et suivait courageusement les chariots qui portaient les corps des Martyrs. Durant le trajet, Melithon rendit son âme à Dieu dans les embrassements de sa pieuse mère ; et elle le jeta dans le même bûcher qui devait consumer les corps des autres Martyrs, afin que ceux qui avaient été si étroitement unis par la foi et le courage, le fussent encore après la mort dans les mêmes funérailles, et qu’ils arrivassent au ciel tous ensemble. Le feu ayant dévoré leurs corps, on jeta ce qui était resté dans une rivière mais on retrouva ces reliques saines et entières dans un même lieu, où elles s’étaient miraculeusement réunies, et on les ensevelit avec honneur.

 

    Afin de célébrer plus dignement la mémoire de ces célèbres Martyrs, nous empruntons quelques traits à la Liturgie grecque qui chante leur gloire avec un saint enthousiasme.

    (DIE IX MARTII.)

Generose praesentia sufferentes, in praemiis quae sperabant gaudentes, sancti martyres ad invicem dicebant : Non vestimentum exuimus, sed veterem hominem deponimus; rigida est hiems, sed dulcis paradisus ; molesta est glacies, sed jucunda requies. Non ergo recedamus, O commilitones : paulum sustineamus, ut victoriae coronas obtineamus a Christo Domino et Salvatore animarum nostrarum.

Fortissima mente martyrium sustinentes, athletae admirandi, per ignem et aquam transivistis, et inde ad salutis latitudinem pervenistis, in haereditatem accipientes regnum coelorum, in quo divinas pro nobis preces facite, sapientes quadraginta martyres.

Attonitus stetit quadraginta martyrum custos coronas aspiciens, et amore hujus vit contempto, desiderio gloriae tuae, Domino, quae illi apparuerat, sublevatus est, et cum martyribus cecinit Benedictus es, Deus patrum nostrorum.

Vitae amator miles ad lavacrum currens pestiferum mortuus est ; Christi autem amicus egregius raptor coronarum quae apparuerant, velut in lavacro immortalitatis, cum martyribus canebat : Benedictus es, Deus patrum nostrorum.

Virili praedita pectore, mater Deo amica, super humeros tollens quem genuerat fructum pietatis, martyrem cum martyribus victimam adducit, patris Abrahae imitatrix. O fili, ad perenniter manentem vitam velocius currens carpe viam, Christi amica mater ad puerum clamabat. Non fero te secundum ad Deum praemia largientem pervenire.

Venite, fratres, martyrum laudibus celebremus phalangem, frigore incensam, et erroris frigus ardenti zelo incendentem ; generosissimum exercitum, sacratissimum agmen, consertis pugnans clypeis, infractum et invictum, defensores fidei et custodes, martyres quadraginta, divinam choream, legatos Ecclesiæ, potenter Christum deprecantes ut pacem animis nostris concedat et magnam misericordiam.

 

    Supportant avec générosité les maux présents, remplis de joie à cause de la récompense qu’ils espéraient, les saints Martyrs se disaient entre eux : « Ce n’est pas un vêtement que nous dépouillons, c’est le vieil homme ; l’hiver est rigoureux, mais le Paradis est doux ; la glace est cruelle, mais le repos est agréable. Ne reculons donc pas, chers compagnons; souffrons un peu, afin de recevoir du Christ Seigneur et Sauveur de nos âmes la couronne de victoire. »

    Athlètes admirables, vous avez souffert le martyre avec courage ; vous avez passé par le feu et l’eau; vous êtes arrivés au repos du salut, obtenant pour héritage le royaume des cieux; offrez-y pour nous vos saintes prières, quarante Martyrs pleins de sagesse.

    Le gardien des quarante Martyrs fut frappé d’étonnement, à la vue des couronnes; il méprisa l’amour de cette vie, il s’éleva par le désir de ta gloire, Seigneur, qui lui était apparue, et il chanta avec les Martyrs : « Tu es béni, Dieu de nos pères ! »

    Le soldat trop amateur de la vie courut au bain empoisonné, et il y périt; mais l’ami du Christ, ravisseur généreux de la couronne qui lui était apparue, plongé dans un bain d’immortalité, chantait avec les Martyrs: « Tu es béni, Dieu de nos pères ! »

    La mère aimée de Dieu, pleine d’un mâle courage, imitatrice de la foi d’Abraham, portant sur ses épaules le fils qui était le fruit de sa piété, amena le Martyr avec les Martyrs. comme une victime. O mon fils, disait cette mère aimée du Christ à celui qu’elle avait enfanté, cours dans la voie, élance-toi rapidement vers la vie qui dure toujours ; je ne supporte pas que tu arrives le second auprès de Dieu qui donne la récompense. »

    Venez, frères, célébrons par nos louanges la phalange des Martyrs, brûlée par la froidure, et consumant par son ardeur le froid de l’erreur ; l’armée généreuse, le bataillon sacré toujours résistant et invincible, combattant sous ses boucliers réunis; les défenseurs et les gardiens de la foi, le chœur divin des quarante Martyrs, les intercesseurs de l’Église, eux dont la prière est puissante auprès du Christ pour obtenir la paix à nos âmes et la grande miséricorde.

 

    Vaillants soldats de Jésus-Christ, qui consacrez par votre nombre mystérieux l’ouverture de la sainte Quarantaine, recevez aujourd’hui nos hommages. Toute l’Église de Dieu vénère votre mémoire ; mais votre gloire est plus grande encore dans les cieux. Enrôlés dans la milice du siècle, vous étiez avant tout les soldats ; du Roi éternel ; vous lui avez gardé fidélité, et, en retour, vous avez reçu de sa main la couronne immortelle. Nous aussi nous sommes ses soldats ; et nous marchons à la conquête d’un royaume qui sera le prix de notre courage. Les ennemis sont nombreux et redoutables ; mais, comme vous, nous pouvons les vaincre, si, comme vous, nous sommes fidèles à user des armes que le Seigneur nous a mises entre les mains. La foi en la parole de Dieu, l’espérance en son secours, l’humilité et la prudence assureront notre victoire. Gardez-nous, ô saints athlètes, de tout pacte avec nos ennemis ; car, si nous voulions servir deux maîtres, notre défaite serait certaine. Durant ces quarante jours, il nous faudra retremper nos armes, guérir nos blessures, renouveler nos engagements ; venez-nous en aide, guerriers émérites des combats du Seigneur; veillez, afin que nous ne dégénérions pas de vos exemples. Une couronne aussi nous attend ; plus facile à obtenir que la vôtre, elle pourrait cependant nous échapper, si nous laissions faiblir en nous le sentiment de notre vocation. Plus d’une fois, hélas ! nous avons semblé renoncer à cette heureuse couronne que nous devons ceindre éternellement ; aujourd’hui nous voulons tout faire pour nous l’assurer, Vous êtes nos frères d’armes; la gloire de notre commun Maître y est intéressée ; hâtez-vous, ô saints Martyrs, de venir à notre secours.

 

LE XII MARS. SAINT GRÉGOIRE LE GRAND, PAPE ET DOCTEUR DE L’ÉGLISE.

    ENTRE tous les pasteurs que le Christ a donnés à l’Église universelle pour le représenter sur la terre, nul n’a surpassé les mérites et la renommée du saint Pape que nous célébrons aujourd’hui. Son nom est Grégoire, et signifie la vigilance ; son surnom est le Grand, dont il était déjà en possession, lorsque Dieu donna le septième Grégoire à son Église. Ces deux illustres pontifes sont frères ; et tout cœur catholique les confond dans un même amour et dans une commune admiration.

    Celui dont nous honorons en ce jour la mémoire est déjà connu des fidèles qui s’appliquent à suivre l’Église dans la Liturgie. Mais ses travaux sur le service divin, dans tout le cours de Tannée, ne se sont pas bornés à enrichir nos Offices de quelques cantiques pleins d’onction et de lumière ; tout l’ensemble de la Liturgie Romaine le reconnaît pour son principal organisateur. C’est lui qui, recueillant et mettant en ordre les prières et les rites institués par ses prédécesseurs, leur a donné la forme qu’ils retiennent encore aujourd’hui. Le chant ecclésiastique a pareillement reçu de lui son dernier perfectionnement ; les sollicitudes du saint Pontife pour recueillir les antiques mélodies de l’Église, pour les assujettir aux règles, et les disposer selon les besoins du service divin, ont attaché pour jamais son nom à cette grande œuvre musicale qui ajoute tant à la majesté des fonctions sacrées, et qui contribue si puissamment à préparer Pâme du chrétien au respect des Mystères et au recueillement de la piété.

    Mais le rôle de Grégoire ne s’est pas réduit à ces soins qui suffiraient à immortaliser un autre Pontife. Lorsqu’il fut donné à la chrétienté, l’Église latine comptait trois grands Docteurs : Ambroise, Augustin et Jérôme ; la science divine de Grégoire l’appelait à l’honneur de compléter cet auguste quaternaire. L’intelligence des saintes Écritures, la pénétration des mystères divins, l’onction et l’autorité, indices de l’assistance du Saint-Esprit, paraissent dans ses écrits avec plénitude ; et l’Église se réjouit d’avoir reçu en Grégoire un nouveau guide dans la doctrine sacrée.

    Le respect qui s’attachait à tout ce qui sortait de la plume d’un si grand Pontife a préservé de la destruction son immense correspondance ; et l’on y peut voir qu’il n’est pas un seul point du monde chrétien que son infatigable regard n’ait visité, pas une question religieuse, même locale ou personnelle, dans l’Orient comme dans l’Occident, qui n’ait attiré les efforts de son zèle, et dans laquelle il n’intervienne comme pasteur universel. Éloquente leçon donnée par les actes d’un Pape du vie siècle à ces novateurs qui ont osé soutenir que la prérogative du Pontife Romain n’aurait eu pour base que des documents fabriqués plus de deux siècles après la mort de Grégoire !

    Assis sur le Siège Apostolique, Grégoire y a paru l’héritier des Apôtres, non seulement comme dépositaire de leur autorité, mais comme associé à leur mission d’appeler à la foi des peuples entiers. L’Angleterre est là pour attester que si elle connaît Jésus-Christ, si elle a mérité durant tant de siècles d’être appelée l’Île des Saints, elle le doit à Grégoire qui, touché de compassion pour ces Angles, dont il voulait, disait-il, faire des Anges, envoya dans leur île le saint moine Augustin avec ses quarante compagnons, tous enfants de saint Benoît, comme Grégoire lui-même. Le saint Pontife vécut encore assez longtemps pour recueillir la moisson évangélique, qui crût et mûrit en quelques jours sur ce sol où la foi, semée dès les premiers temps et germée à peine, avait presque été submergée sous l’invasion d’une race conquérante et infidèle. Qu’on aime à voir l’enthousiasme du saint vieillard, quand il emprunte le langage de la poésie, et nous montre « l’Alléluia et les Hymnes romaines répétées dans une langue accoutumée aux chants barbares, l’Océan aplani sous les pas des saints, des flots de peuples indomptés tombant calmés à la voix des prêtres 58 » !

    Durant les treize années qu’il tint la place de Pierre, le monde chrétien sembla, de l’Orient à l’Occident, ému de respect et d’admiration pour les vertus de ce chef incomparable, et le nom de Grégoire fut grand parmi les peuples. La France a le devoir de lui garder un fidèle souvenir ; car il aima nos pères, et prophétisa la grandeur future de notre nation par la foi. De tous les peuples nouveaux qui s’étaient établis sur les ruines de l’empire romain, la race franque fut longtemps seule à professer la croyance orthodoxe; et cet élément surnaturel lui valut les hautes destinées qui lui ont assuré une gloire et une influence sans égales. C’est assurément pour nous, Français, un honneur dont nous devons être saintement fiers, de trouver dans les écrits d’un Docteur de l’Église ces paroles adressées, dès le VI° siècle, à un prince de notre nation : « Comme la dignité royale s’élève au-dessus des autres hommes, ainsi domine sur tous les royaumes des peuples la prééminence de votre royaume. Être roi comme tant d’autres n’est pas chose rare: mais être roi catholique, alors que les autres sont indignes de l’être, c’est assez de grandeur. Comme brille par l’éclat de la lumière un lustre pompeux dans l’ombre d’une nuit obscure, ainsi éclate et rayonne la splendeur de votre foi, à travers les nombreuses perfidies des autres nations 59 . »

    Mais qui pourrait dépeindre les vertus sublimes qui firent de Grégoire un prodige de sainteté ? Ce mépris du monde et de la fortune qui lui fit chercher un asile dans l’obscurité du cloître ; cette humilité qui le porta à fuir les honneurs du Pontificat, jusqu’à ce que Dieu révélât enfin par un prodige l’antre où se tenait caché celui dont les mains étaient d’autant plus dignes de tenir les clefs du ciel, qu’il en sentait davantage le poids; ce zèle pour tout le troupeau dont il se regardait comme l’esclave et non comme le maître, s’honorant du titre immortel de serviteur des serviteurs de Dieu ; cette charité envers les pauvres, qui n’eut de bornes que l’univers ; cette sollicitude infatigable à laquelle rien n’échappe et qui subvient à tout, aux calamités publiques, aux dangers de la patrie comme aux infortunes particulières ; cette constance et cette aimable sérénité au milieu des plus grandes souffrances, qui ne cessèrent de peser sur son corps durant tout le cours de son laborieux pontificat ; cette fermeté à conserver le dépôt de la foi et à poursuivre l’erreur en tous lieux ; enfin cette vigilance sur la discipline, qui la renouvela et la soutint pour des siècles dans tout le corps de l’Église : tant de services, tant de grands exemples ont marqué la place de Grégoire dans la mémoire des chrétiens avec des traits qui ne s’effaceront jamais.

    Lisons maintenant le récit abrégé que l’Église nous présente de quelques-unes des actions du saint Pontife, dans les fastes de sa Liturgie.

Gregorius Magnus, Romanus, Gordiani senatoris filius, adolescens philosophiae operam dedit, et praetorio officio functus, patre mortuo, sex monasteria Sicilia aedificavit ; Romae septimum sancti Andreae nomine in suis aedibus, prope basilicam sanctorum Joannis et Pauli ad clivum Scauri ubi Hilarione ac Maximiano magistris monachi vitam professus, postea abbas fuit. Mox Diaconus Cardinalis creatus, Constantinopolim a Pelagio Pontifice ad Tiberium Constantinum imperatorem legatus mittitur ; apud quem memorabile etiam illud effecit, quod Eutychium patriarcham, qui scripserat contra veram ac tractabilem corporum resurrectionem, ita convicit, ut ejus librum imperator in ignem injiceret. Quare Eutychius paulo post cum in morbum incidisset, instante morte, pellem manus sue tenebat, multis praesentibus, dicens : Confiteor quia omnes in hac carne resurgemus.

Romam rediens, Pelagio pestilentia sublato, summo omnium consensu Pontifex eligitur : quem honorem ne acciperet, quamdiu potuit, recusavit. Nam alieno vestitu in spelunca delituit : ubi deprehensus indicio igneae columne, ad Sanctum Petrum consecratur. In pontificatu multa successoribus doctrinae ac sanctitatis exempla reliquit. Peregrinos quotidie ad mensam adhibebat : in quibus et angelum, et Dominum angelorum peregrini facie accepit. Pauperes et urbanos et externos, quorum numerum descriptum habebat, benigne sustentabat. Catholicam fidem multis lotis labefactatam restituit. Nam Donatistas in Africa, Arianos in Hispania repressit : Agnoitas Alexandria ejecit. Pallium Syagrio Augustodunensi episcopo dare noluit, nisi Neophytos haereticos expelleret ex Gallia. Gothos heresim Arianam relinquere coegit. Missis in Britanniam doctis et sanetis viris Augustino et aliis monachis, insulam ad Jesu Christi fidem convertit, vere a Beda presbytero Angliae vocatus apostolus. Joannis patriarchae Constantinopolitani audaciam fregit, qui sibi universalis Ecclesiae episcopi nomen arrogabat. Mauritium imperatorem, eos qui milites fuissent, monachos fieri prohibentem, a sententia deterruit.

Ecclesiam ornavit sanctissimis institutis et legibus. Apud Sanctum Petrum coacta synodo, multa constituit. In iis, ut in Missa Kyrie eleison novies repeteretur ; ut extra id tempus, quod continetur Septuagesima et Pascha, Alleluia diceretur : ut adderetur in Canone : Diesque nostros in tua pace disponas. Litanias, Stationes, et Ecclesiasticum officium auxit. Quatuor Conciliis, Nicaeno, Constantinopolitano, Ephesino et Chalcedonensi, tamquam quatuor Evangeliis honorem haberi voluit. Episcopis Siciliae, qui ex antiqua Ecclesiarum consuetudine Romam singulis trienniis conveniebant, quinto quoque anno semel venire indulsit. Multos libros confecit : quos cum dictaret, testatas est Petrus diaconus se Spiritum sanctum columbae specie in ejus capite saepe vidisse. Admirabilia sunt quae dixit, fecit, scripsit, decrevit, praesertim infirma semper et aegra valetudine. Qui denique multis editis miraculis, Pontificatus anno decimo tertio, mense sexto, die decimo, quarto Idus Martii, qui dies festus a Graecis etiam propter insignem hujus Pontificis sapientiam ac sanctitatem, praecipuo honore celebratur, ad coelestem beatitudinem evocatus est. Cujus corpus sepultum est in basilica sancti Petri, prope secretarium.

 

    Grégoire le Grand, né à Rome, fils du sénateur Gordien, étudia la philosophie dans sa jeunesse, et exerça la charge de Préteur. Après la mort de son père, il fonda six monastères en Sicile. Il en établit un septième, à Rome, sous le nom de Saint-André, dans sa maison, près de la Basilique des Saints-Jean-et-Paul, sur la pente dite de Scaurus. Là, sous la conduite d’Hilarion et de Maximien, il professa la vie monastique, et fut ensuite Abbé. Peu après, il fut créé Cardinal-Diacre, et envoyé par le Pape Pelage à Constantinople, en qualité de légat auprès de l’empereur Tibère-Constantin. Ce fut là qu’eut lieu cette conférence mémorable dans laquelle il convainquit d’erreur si évidemment le Patriarche Eutychius, qui avait écrit contre la résurrection corporelle des morts, que l’empereur jeta au feu le livre composé par ce prélat. Eutychius lui-même, étant peu après tombé malade, lorsqu’il se vit proche de la mort, tenant la peau de sa main, dit en présence de plusieurs personnes: «Je confesse que nous ressusciterons tous dans cette chair. »

    De retour à Rome, Grégoire fut élu Pontife, du consentement commun, à la place de Pelage que la peste avait enlevé; mais il refusa cet honneur aussi longtemps qu’il lui fut possible. Déguisé sous un habit étranger, il alla se cacher dans une caverne; mais une colonne de feu ayant indiqué sa retraite, on l’arrêta; et il fut consacré dans l’Église de Saint-Pierre. Dans son pontificat, il a laissé à ses successeurs de nombreux exemples de doctrine et de sainteté. Il admettait tous les jours des étrangers à sa table; et parmi eux, il lui arriva de recevoir un Ange, et même le Seigneur des Anges, sous la figure d’un pèlerin. Il nourrissait libéralement les pauvres, tant de la ville que du dehors, et il en tenait une liste. Il rétablit la foi catholique en beaucoup d’endroits où elle avait souffert : car il réprima les Donatistes en Afrique et les Ariens en Espagne, et il chassa les Agnoïtes d’Alexandrie. Il refusa le pallium à Syagrius, Évêque d’Autun, jusqu’à ce qu’il eût chassé de la Gaule les hérétiques Néophytes. Il obligea les Goths à renoncer à l’hérésie des Ariens. Il envoya dans la Grande-Bretagne Augustin et plusieurs autres moines, tous hommes saints et savants, par lesquels il convertit cette île à la foi de Jésus-Christ : ce qui l’a fait appeler avec raison Apôtre de l’Angleterre par le prêtre Bède. Il réprima l’audace de Jean, Patriarche de Constantinople, qui s’arrogeait le nom d’Évêque universel de l’Église. L’empereur Maurice avant défendu aux soldats d’embrasser la vie monastique, il lui fit révoquer ce décret.

    Il a orné l’Église de plusieurs institutions et lois très saintes. Dans un concile rassemblé à Saint-Pierre, il établit entre autres choses qu’on répéterait neuf fois Kyrie eleison à la Messe; que l’on dirait Alléluia hors le temps qui sépare la Septuagésime de la Pâque ; qu’on ajouterait au Canon ces mots : Diesque nostros in tua pace disponas. Il augmenta le nombre des processions et des Stations, et compléta l’Office ecclésiastique. Il voulut qu’on honorât à l’égal des quatre Évangiles les quatre Conciles de Nicée, de Constantinople,d’Ephèse et de Chalcédoine. Il accorda aux évêques de Sicile, qui, selon l’ancienne coutume de leurs Églises, allaient à Rome tous les trois ans, la liberté de n’y venir que tous les cinq ans. Il a composé plusieurs livres ; et Pierre Diacre atteste avoir vu souvent, pendant qu’il les dictait, le Saint-Esprit en forme de colombe sur la tète du saint. Les choses qu’il a dites, faites, écrites, décrétées, sont admirables, et d’autant plus qu’il souffrit constamment des maladies et des infirmités dans son corps. Enfin, après avoir fait beaucoup de miracles, il fut appelé au bonheur céleste après treize ans, six mois et dix jours de pontificat, le quatre des ides de mars, que les Grecs eux-mêmes célèbrent avec une vénération particulière, à cause de l’insigne sainteté de ce Pontife. Son corps fut enseveli dans la Basilique de Saint-Pierre, près du Secretarium.

 

    A la suite de cette belle Légende, nous placerons ici quelques Antiennes et quelques Répons extraits d’un Office approuvé par le Saint-Siège en l’honneur d’un si grand Pape.

    ANTIENNES ET RÉPONS

Beatus Gregorius in cathedra Petri sublimatus, Vigilantis nomen factis implevit.

Pastor eximius pastoralis vitae specimen tradidit et regulam

Dum paginae sacrae mysteria panderet, columba nive candidior apparuit.

Gregorius, monachorum speculum, pater Urbis, orbis

Gregorius, respiciens Anglorum juvenes, ait : Angelicam habent faciem ; et tales angelorum in coelis decet esse consortes.

R. Gregorius, ab annis adolescentiae suae, Deo coepit devotus existere. * Et ad supernas vitae patriam totis desideriis anhelavit.

V. Pauperibus opes distribuens, Christum pro nobis egenum, egenus ipso secutus est. * Et ad supernae vit patriam totis desideriis anhelavit.

R. Sex in Sicilia monasteria constituens, fratres illic Christo servituros aggregavit ; septimum vero intra Romanae urbis muros instituit : * In quo et ipso militiam coelestem aggressus est.

V. Mundum cum flore despiciens, dilectae solitudinis locum quaesivit. In quo et ipse militiam coelestem aggressus est.

R. Ad summi Pontificatus apicem quaesitus, quum ad sylvarum et cavernarum latebras confugisset, * Visa est columna lucis a summo cadi usque ad eum linea recta refulgens.

V. Tam eximium pastorem sitiens populus, jejuniis et orationibus ad coelum insistebat.

Visa est columna lucis a summo coeli usque ad eum linea recta refulgens.

R. Ecce nunc magni maris fluctibus quatior, pastoralis curas procellis illisus * Et cum priorem vitam recolo, quasi post tergum reductis oculis viso littore suspiro.

V. Immensis fluctibus turbatus feror, via jam portum valeo videre quem reliqui.

Et quum priorem vitam recolo, quasi post tergum reductis oculis, viso littore suspiro.

R. E fonte Scripturarum moralia et mystica proferens, fluenta Evangelii in populos derivavit : * Et defunctus adhuc loquitur.

V. Velut aquila perlustrans mundum amplitudine charitatis majoribus et minimis providet.

Et defunctus adhuc loquitur.

R. Cernens Gregorius Anglorum adolescentulos, dolebat tam lucidi vultus homines a tenebrarum principe possideri : * Tantamque frontis speciem, mentem ab internis gaudiis vacuam gestare.

V. Ex intimo corde longa trahens suspiria, lugebat imaginem Dei ab antiquo serpente deturpatam.

Tantamque frontis speciem, mentem ab internis gaudiis vacuam gestare.

R. Quum Joannes episcopus arroganter primas Sedis jura dissolvere tentaret, surrexit Gregorius fortis et mansuetus : * Apostolica fulgens auctoritate, humilitate praeclarus.

V. Petri claves invictus asseruit, et cathedram principalem illaesam custodivit.

Apostolica fulgens auctoritate, humilitate praeclarus.

R. Gregorius, praesul meritis et nomine dignus, antiques divinae fendis modulationes renovans, * ‘ Militantis Ecclesiae vocem triumphantis sponsae concentibus sociavit.

V. Sacramentorum codicem mystico calamo re,scribens, veterum patrum instituta posteris transmisit.

Militantis Ecclesiae vocem triumphantis sponsae concentibus sociavit.

R. Stationes per basilicas et martyrum coemeteria ordinavit : * Et sequebatur exercitus Domini Gregorium praeeuntem.

V. Ductor coelestis militiae arma spiritualia proferebat.

*Et sequebatur exercitus Domini Gregorium praeeuntem.

 

    Le bienheureux Grégoire, élevé sur la chaire de Pierre, réalisa par sa vigilance la signification de son nom.

    Pasteur excellent, il fut le modèle de la vie pastorale, en même temps qu’il en traça les règles.

    Un jour qu’il expliquait les mystères de la sainte Ecriture, on vit près de lui une colombe plus blanche que la neige.

    Grégoire, le miroir des moines, le père de Rome, les délices du monde entier.

    Ayant arrêté ses regards sur de jeunes Anglais, Grégoire dit : « Ils ont des visages d’Anges, il est juste de les faire participer au sort des Anges dans le ciel. »

    R/. Dès son adolescence, Grégoire se livra avec ferveur au service de Dieu : * Et il aspira de toute l’ardeur de ses désirs à la patrie de la vie céleste.

    V/. Ayant distribué aux pauvres ses richesses, il se mit pauvre à la suite du Christ qui s’est fait pauvre pour nous ;

    * Et il aspira de toute l’ardeur de ses désirs à la patrie de la vie céleste.

    R/. Ayant établi six monastères en Sicile, il y réunit des frères pour le service du Christ; il en fonda un septième dans l’enceinte de la ville de Rome : * Et c’est là qu’il s’enrôla dans les rangs de la céleste milice.

    V/. Dédaignant le monde en sa fleur, il n’eut plus d’attrait que pour sa chère solitude ;

    * Et c’est là qu’il s’enrôla dans les rangs de la céleste milice.

    R/. Comme on le cherchait pour l’élever aux honneurs du Pontificat suprême, il s’enfuit à l’ombre des forêts et des antres ;

    * Mais une colonne lumineuse apparut, descendant du ciel en ligne directe jusque sur lui.

    V/. Dans son ardeur de posséder un si excellent pasteur, le peuple se livrait au jeune et aux prières ;

    * Mais une colonne lumineuse apparut, descendant du ciel en ligne directe jusque sur lui.

    R/. Me voici donc maintenant battu des flots de la grande mer, brisé des tempêtes de la charge pastorale : * Et lorsque, au souvenir de ma vie antérieure, je jette mes regards derrière moi, à la vue du rivage qui s’éloigne, je soupire.

    V/. Plein de trouble, je me sens emporté par des vagues immenses ; à peine aperçois-je encore le port que j’ai quitté :

    * Et lorsque, au souvenir de ma vie antérieure, je jette mes regards derrière moi., à la vue du rivage qui s’éloigne, je soupire.

    R/. Ayant puisé dans la source des Écritures l’enseignement moral et la doctrine mystique, Grégoire dirigea vers les peuples le fleuve de l’Évangile ; * Et après sa mort sa voix se fait entendre encore.

    V/. Il parcourt le monde comme l’aigle ; dans sa vaste charité, il pourvoit aux grands et aux petits.

    * Et après sa mort sa voix se fait entendre encore.

    R/. Ayant vu des jeunes gens de la nation anglaise, Grégoire regrettait que des hommes d’un si beau visage fussent dans la possession du prince des ténèbres; * Et que sous des traits si agréables se cachât une âme privée des. joies intérieures.

    V/. Du fond de son cœur il poussait de profonds soupirs, déplorant que l’image de Dieu eût été ainsi souillée par l’ancien serpent.

    * Et que sous des traits si agréables se cachât une âme privée des joies intérieures.

    R/. L’évêque Jean ayant voulu, dans son audace, porter atteinte aux droits du premier Siège, Grégoire se leva dans la force et la mansuétude ; * Tout éclatant de l’autorité apostolique, tout resplendissant d’humilité.

    V/. Il fut invincible dans la défense des clefs de Pierre, et préserva de toute atteinte la Chaire principale ;

    * Tout éclatant de l’autorité apostolique, tout resplendissant d’humilité,

    R/. Pontife illustre par ses mérites comme par son nom, Grégoire renouvela les mélodies de la louange divine ; * Et il réunit dans un même concert la voix de l’Église militante aux accords de l’Épouse triomphante.

    V/. Ayant transcrit de sa plume mystique le livre des Sacrements, il fit passer à la postérité les formules sacrées des anciens Pères.

    * Et il réunit dans un même concert la voix de l’Église militante aux accords de l’Épouse triomphante.

    R/. Il régla les Stations aux Basiliques et aux Cimetières des martyrs; * Et l’armée du Seigneur s’avançait, suivant les pas de Grégoire.

    V/. Chef de la milice céleste, il distribuait à chacun les armes spirituelles.

    * Et l’armée du Seigneur s’avançait, suivant les pas de Grégoire.

    Saint Pierre Damien, dont nous avons célébré la fête il y a quelques jours, a consacré à la gloire de notre grand Pontife l’Hymne suivante.

    

 

HYMNE

Anglorum jam apostolus, Nunc angelorum socius,

Ut tune, Gregori, gentibus Succurre jam credentibus.

Tu largas opum copias, Omnemque mundi gloriam Spernis, ut inops inopem Jesum sequaris principem.

Videtur egens naufrage, Dum stipem petit angelus ;

Tu munus jam post geminum, Praebes et vas argenteum.

Ex hoc te Christus tempore Suae praefert Ecclesia :

Sic Petri gradum percipis, Cujus et normam sequeris.

0 Pontifex egregie, Lux et decus Ecclesiae,

Non sinas in periculis, Quos tot mandatis instruis.

Mella cor obdulcantia Tua distillant labia, Fragrantum vim aromatum Tuum vincit eloquium.

Scripturae sacrae mystica Mire solvis aenigmata, Theorica mysteria

Te docet ipsa Veritas.

Tu nactus apostolicam Vicem simul et gloriam, Nos solve culpae nexibus, Redde polorum sedibus.

Sit Patri laus ingenito, Sit decus Unigenito,

Sit utriusque parili

Maiestas summa Flamini. Amen.

 

    Apôtre des Anglais, maintenant compagnon des Anges, Grégoire, secourez les nations qui ont reçu la foi.

    Vous avez méprisé l’opulence des richesses et toute la gloire du monde, pour suivre pauvre le Roi Jésus dans sa pauvreté.

    Un malheureux naufragé se présente à vous : c’est un Ange qui, sous ces traits, vous demande l’aumône ; vous lui faites une double offrande, à laquelle vous ajoutez encore un vase d’argent.

    Peu après, le Christ vous place à la tête de son Église; imitateur de Pierre, vous montez sur son trône.

    O Pontife excellent, gloire et lumière de l’Église ! n’abandonnez pas aux périls ceux que vous avez instruits par tant d’enseignements.

    Vos lèvres distillent un miel qui est doux au cœur ; votre éloquence surpasse l’odeur des plus délicieux parfums.

    Vous dévoilez d’une manière admirable les énigmes mystiques de la sainte Écriture ; la Vérité elle-même vous révèle les plus hauts mystères.

    Vous possédez le rang et la gloire des Apôtres ; dénouez les liens de nos péchés ; restituez-nous au royaume des cieux.

    Gloire au Père incréé ; honneur au Fils unique ; majesté souveraine à l’Esprit égal aux deux autres. Amen.

 

    Père du peuple chrétien, Vicaire de la charité du Christ autant que de son autorité, Grégoire, Pasteur vigilant, le peuple chrétien que vous avez tant aimé et servi si fidèlement, s’adresse à vous avec confiance. Vous n’avez point oublié ce troupeau qui vous garde un si cher souvenir ; accueillez aujourd’hui sa prière. Protégez et dirigez le Pontife qui tient de nos jours la place de Pierre et la vôtre ; éclairez ses conseils, et fortifiez son courage. Bénissez tout le corps hiérarchique des Pasteurs, qui vous doit de si beaux préceptes et de si admirables exemples. Aidez-le à maintenir avec une inviolable fermeté le dépôt sacré de la foi ; secourez-le dans ses efforts pour le rétablissement de la discipline ecclésiastique, sans laquelle tout n’est que désordre et confusion. Vous avez été choisi de Dieu pour ordonner le service divin, la sainte Liturgie, dans la chrétienté ; favorisez le retour aux pieuses traditions de la prière qui s’étaient affaiblies chez nous, et menaçaient de périr. Resserrez de plus en plus le lien vital des Églises dans l’obéissance à la Chaire romaine, fondement de la foi et source de l’autorité spirituelle.

    Vos yeux ont vu surgir le principe funeste du schisme désolant qui a séparé l’Orient de la communion catholique ; depuis, hélas ! Byzance a consommé la rupture ; et le châtiment de son crime a été l’abaissement et l’esclavage, sans que cette infidèle Jérusalem ait songé encore à reconnaître la cause de ses malheurs. De nos jours, son orgueil monte de plus en plus ; un auxiliaire a surgi de l’Aquilon, plein d’audace et les mains teintes du sang des martyrs. Dans son orgueil, il a juré de poser un pied sur le tombeau du Sauveur, et l’autre sur la Confession de saint Pierre : afin que toute créature humaine l’adore comme un dieu. Ranimez, ô Grégoire ! le zèle des peuples chrétiens, afin que ce faux Christ soit renversé, et que l’exemple de sa chute demeure comme un monument de la vengeance du véritable Christ notre unique Seigneur, et un accomplissement de la promesse qu’il a faite : que les portes de l’enfer ne prévaudront point contre la Pierre. Nous savons^ saint Pontife ! que cette parole s’accomplira; mais nous osons demander que nos yeux en voient l’effet.

    Souvenez-vous, ô Apôtre d’un peuple entier ! souvenez-vous de l’Angleterre qui a reçu de vous la foi chrétienne. Cette île qui vous fut si chère, et au sein de laquelle fructifia si abondamment la semence que vous y aviez jetée, est devenue infidèle à la Chaire romaine, et toutes les erreurs se sont réunies dans son sein. Depuis trois siècles déjà, elle s’est éloignée de la vraie foi ; mais de nos jours, la divine miséricorde semble s’incliner vers elle. O Père ! aidez cette nation que vous avez enfantée à Jésus-Christ ; aidez-la à sortir des ténèbres qui la couvrent encore. C’est à vous de rallumer le flambeau qu’elle a laissé s’éteindre. Qu’elle voie de nouveau la lumière briller sur elle, et son peuple fournira comme autrefois des héros pour la propagation de la vraie foi et pour la sanctification du peuple chrétien.

    En ces jours de la sainte Quarantaine, priez aussi, ô Grégoire, pour le troupeau fidèle qui parcourt religieusement la sainte carrière de la pénitence. Obtenez-lui la componction du cœur, l’amour de la prière, l’intelligence du service divin et de ses mystères. Nous lisons encore les graves et touchantes Homélies que vous adressiez, à cette époque, au peuple de Rome ; la justice de Dieu, comme sa miséricorde, est toujours la même : obtenez que nos cœurs soient remués par la crainte et consolés par la confiance. Notre faiblesse s’effraie souvent de la rigidité des lois de l’Église qui prescrivent le jeûne et l’abstinence; rassurez nos courages, ranimez dans nos cœurs l’esprit de mortification. Vos exemples nous éclairent, vos enseignements nous dirigent; que votre intercession auprès de Dieu fasse de nous tous de vrais pénitents afin que nous puissions retrouver, avec la joie d’une conscience purifiée, le divin Alléluia que vous nous avez appris à chanter sur la terre, et que nous espérons répéter avec vous dans l’éternité.

 

    Nos âmes sont désormais préparées ; l’Église peut ouvrir la carrière quadragésimale. Dans les trois semaines qui viennent de s’écouler, nous avons appris à connaître la misère de l’homme déchu, l’immense besoin qu’il a d’être sauvé par son divin auteur ; la justice éternelle contre laquelle le genre humain osa se soulever, et le terrible châtiment qui fut le prix de tant d’audace ; enfin, l’alliance du Seigneur, en la personne d’Abraham, avec ceux qui, dociles à sa voix, s’éloignent des maximes d’un monde pervers et condamné.

    Maintenant nous allons voir s’accomplir les mystères sacrés et redoutables, par lesquels la blessure de notre chute a été guérie, la divine justice désarmée, la grâce qui nous affranchit du joug de Satan et du monde répandue sur nous avec surabondance.

    L’Homme-Dieu, dont nous avons cessé un moment de suivre les traces, va reparaître à nos regards, courbé sous sa Croix, et bientôt immolé pour notre Rédemption. La douloureuse Passion que nos péchés lui ont imposée va se renouveler sous nos yeux dans le plus solennel des anniversaires.

    Soyons attentifs, et purifions-nous. Marchons courageusement dans la voie de la pénitence ; que chaque jour allège le fardeau que nos péchés font peser sur nous; et lorsque nous aurons participé au calice du Rédempteur par une sincère compassion pour ses douleurs, nos lèvres longtemps fermées aux chants d’allégresse seront déliées par l’Église, et nos cœurs, dans une ineffable jubilation, tressailliront tout à coup au divin Alléluia!

 

LES SEPT PSAUMES DE LA PÉNITENCE

    I.

    David, atteint d’une maladie, demande pardon à Dieu qui l’a frappé, et le prie de guérir les plaies de son âme.

    PSAUME VI.

Domine, ne in furore tuo arguas me : * neque in ira tua corripias me.

Miserere mei, Domine, quoniam infirmus sum : * sana me Domine, quoniam conturbata sunt ossa mea.

Et anima mea turbata est valde : * sed tu Domine usquequo?

Convertere, Domine, et eripe animam meam : * salvum me fac propter misericordiam tuam.

Quoniam non est in morte qui memor sit tui : * in inferno autem quis confitebitur tibi ?

Laboravi in gemitu meo, lavabo per singulas noctes lectum meum : * lacrymis meis stratum meum rigabo.

Turbatus est a furore oculus meus : * inveteravi inter omnes inimicos meos.

Discedite a me, omnes qui operamini iniquitatem : * quoniam exaudivit Dominus vocem fletus mei.

Exaudivit Dominus deprecationem meam : *Dominus orationem meam suscepit.

Erubescant et conturbentur vehementer omnes inimici mei : * convertantur et erubescant valde velociter     

 

    Seigneur, ne me reprenez pas dans votre fureur, et ne me châtiez pas dans votre colère.

    Ayez pitié de moi, Seigneur; car je languis de faiblesse; guérissez-moi, Seigneur, parce que le trouble m’a saisi jusqu’au fond de mes os.

    Mon âme est toute troublée; mais vous, Seigneur, jusqu’à quand différerez-vous ?

    Seigneur, tournez-vous vers moi, et délivrez mon âme : sauvez-moi, à cause de votre miséricorde ;

    Car nul dans la mort ne se souvient de vous : qui publiera vos louanges dans le sépulcre?

    Je me suis épuisé à force de gémir ; j’ai baigné chaque nuit mon lit de mes pleurs ; j’ai arrosé ma couche de mes larmes.

    Mon œil a été troublé de fureur: j’ai vieilli au milieu de tous mes ennemis.

    Retirez-vous de moi, vous tous qui commettez l’iniquité ; car le Seigneur a exaucé la voix de mes pleurs.

    Le Seigneur a exaucé ma supplication ; le Seigneur a reçu ma prière.

    Que tous mes ennemis rougissent et soient saisis d’étonnement ; qu’ils retournent en arrière , et soient couverts de honte.

 

    II.

    David éprouve le bonheur d’une âme à qui Dieu a pardonné ses péchés; il représente sa situation sous la figure d’un malade qui revient à la vie.

    PSAUME XXXI.

Beati, quorum remisse sunt iniquitates : * et quorum tecta sunt peccata.

Beatus vir, qui non imputavit Dominus peccatum : * nec est in spiritu ejus dolus.

Quoniam tacui, inveteraverunt ossa mea : dum clamarem tota die.

Quoniam die ac nocte gravata est super me manus tua : * conversus sum in aerumna mea, dum configitur spina.

Delictum meum cognitum tibi feci : * et injustitiam meam non abscondi.

Dixi Confitebor adversum me injustitiam meam Domino : * et tu remisisti impietatem peccati mei.

Pro hac orabit ad te omnis sanctus : * in tempore opportuno.

Verumtamen in diluvio aquarum multarum * ad eum non approximabunt.

Tu es refugium meum a tribulatione, quae circumdedit me : * exsultatio mea, erue me a circumdantibus me.

Intellectum tibi dabo, et instruam te in via hac qua gradieris : * firmabo super te oculos meos.

Nolite fieri sicut equus et mulus : * quibus non est intellectus.

In camo et freno maxillas eorum constringe : * qui non approximant ad te.

Multa flagella peccatoris : * sperantem autem in Domino misericordia circumdabit.

Laetamini in Domino, et exsultate justi : * et gloriamini omnes recti corde.

 

    Heureux ceux dont les iniquités sont pardonnées, et dont les péchés sont couverts.

    Heureux celui à qui le Seigneur n’a point imputé de péché, et dont l’esprit est sans déguisement.

    Parce que je me suis tu, ne voulant pas confesser mon crime, mes os se sont envieillis, tandis que je criais tout le jour.

    Car votre main s’est appesantie sur moi jour et nuit; je m’agitais dans mon angoisse, et l’épine s’enfonçait de plus en plus dans ma chair.

    Je vous ai découvert mon péché, et je ne vous ai point caché mon iniquité.

    J’ai dit : Je confesserai contre moi-même mon iniquité au Seigneur; et vous avez remis l’impiété de mon péché.

    C’est pour obtenir cette grâce que tout homme pieux vous suppliera dans le temps favorable.

    Et quand les grandes eaux du déluge inonderaient la terre, elles n’approcheront pas de lui.

    Vous êtes mon refuge contre les maux qui m’environnent; ô Dieu, quiètes ma joie, délivrez-moi de ceux qui m’assiègent.

    Vous m’avez dit: « Je te donnerai l’intelligence, et je t’instruirai dans la voie où tu dois marcher; je tiendrai mes yeux arrêtés sur toi.

    « Ne deviens pas semblable au cheval et au mulet qui n’ont point d’intelligence,

    « Et dont il te faut serrer la bouche avec le mors et le frein, parce qu’autrement ils n’approcheraient pas de toi. »

    Les fléaux sur le pécheur sont nombreux, mais la miséricorde environnera celui qui espère en Dieu.

    Réjouissez-vous dans le Seigneur, ô justes, et tressaillez de joie ; et glorifiez-vous en lui, vous tous qui avez le cœur droit.

 

    III.

    David ressent les plaies profondes que la longue habitude du péché a faites en lui, et prie Dieu de le regarder en pitié.

    PSAUME XXXVII.

Domine, ne in furore tuo arguas me : * neque in ira tua corripias me.

Quoniam sagittæ tuæ infixe sunt mihi : * et confirmasti super me manum tuam.

Non est sanitas in carne mea a facie ire tuae : * non est pax ossibus meis a facie peccatorum meorum.

Quoniam iniquitates meae supergressae sunt caput meum : * et sicut onus grave gravatae sunt super me.

Putruerunt, et corruptae surit cicatrices meae, * a facie insipientiae meae.

Miser factus sum, et curvatus sum usque in finem : * tota die contristatus ingrediebar.

Quoniam lumbi mei impleti sunt illusionibus : * et non est sanitas in carne mea.

Afflictus sum et humiliatus sum nimis: * rugiebam a gemitu cordis mei.

Domine, ante te omne desiderium meum : * et gemitus meus a te non est absconditus.

Cor meum conturbatum est, dereliquit me virtus mea : * et lumen oculorum meorum, et ipsum non est mecum.

Amici mei et proximi mei : * adversum me appropinquaverunt et steterunt.

Et qui juxta me erant, de longe steterunt : * et vira faciebant qui quaerebant animant meam.

Et qui inquirebant mala mihi, locuti sunt vanitates : * et dolos tota die meditabantur.

Ego autem tanquam surdus non audiebam : * et sicut mutus non aperiens os suum.

Et factus sum aient homo non audiens : * et non habens in ore suo redargutiones.

Quoniam in te, Domine, speravi : * tu exaudies me, Domine Deus meus.

Quia dixi : Nequando supergaudeant mihi inimici

mei : * et dum commoventur pedes mei, super me magna locuti sont.

Quoniam ego in flagella paratus sum:* et dolor meus in conspectu meo semper.

Quoniam iniquitatem meam annuntiabo : * et cogitabo pro peccato meo.

Inimici autem mei vivunt, et confirmati sunt super me : * et multiplicati sont qui oderunt me inique.

Qui retribuunt mala pro bonis, detrahebant mihi * quoniam sequebar bonitatem.

Ne derelinquas me, Domine Deus meus : * ne discesseris a me.

Intende in adjutorium meum : * Domine, Deus salutis meae.

 

    Seigneur, ne me reprenez pas dans votre fureur, et ne me châtiez pas dans votre colère.

    Car vous m’avez percé de vos flèches, et vous avez appesanti votre main sur moi.

    Il n’y a plus rien de sain dans ma chair, à la vue de votre colère; il n’y a point de paix dans mes os, à la vue de mes péchés.

    Car mes iniquités se sont élevées au-dessus de ma tête; et elles m’ont accablé comme un poids insupportable.

    Mes plaies se sont corrompues et putréfiées, à cause de ma folie.

    Je suis devenu misérable et tout courbé ; je passe tout le jour dans la tristesse.

    Mes reins sont remplis d’illusions : et il n’y a plus rien de sain dans ma chair.

    J’ai été affligé et humilié jusqu’à l’excès; je pousse du fond de mon cœur des sanglots et des cris.

    Tous mes désirs vous sont connus, Seigneur : et mon gémissement ne vous est point caché.

    Mon cœur est troublé ; mes forces me quittent ; et la lumière même de mes yeux m’a abandonné.

    Mes amis et mes proches sont venus vers moi, et se sont élevés contre moi.

    Ceux qui étaient auprès de moi s’en sont éloignés ; et ceux qui cherchaient à m’ôter la vie me faisaient violence.

    Ceux qui cherchaient à me faire du mal ont publié des mensonges ; et ils méditaient quelque tromperie pendant tout le jour.

    Pour moi, j’étais comme un sourd qui n’entend point et comme un muet qui n’ouvre point la bouche.

    Je suis devenu comme un homme qui n’entend plus, et qui n’a rien à répliquer.

    Parce que j’ai mis en vous, Seigneur, toute mon espérance: vous m’exaucerez, ô Seigneur mon Dieu !

    Car je me suis dit à moi-même : A Dieu ne plaise que je devienne un sujet de joie à mes ennemis, qui ont déjà parlé insolemment de moi, lorsque mes pieds se sont ébranlés.

    Je suis préparé au châtiment, et ma douleur est toujours devant mes yeux.

    Je confesserai mon iniquité, et je serai sans cesse occupé du désir d’expier mon péché.

    Et toutefois mes ennemis vivent, et sont devenus plus puissants que moi ; et le nombre de ceux qui me haïssent injustement s’accroît tous les jours.

    Ceux qui rendent le mal pour le bien m’ont déchiré dans leurs propos, parce que j’embrassais la justice.

    Ne m’abandonnez point, ô Seigneur, mon Dieu ; ne vous éloignez point de moi.

    Hâtez-vous de me secourir, ô Seigneur, Dieu de mon salut.

 

    IV.

    Regrets et prières de David, quand le prophète Nathan lui reprocha, de la part de Dieu, le double crime qu’il avait commis à l’occasion de Bethsabée.

    PSAUME L.

Miserere mei Deus : * secundum magnam misericordiam tuam.

Et secundum multitudinem miserationum tuarum: * dele iniquitatem meam.

Amplius lava me ab iniquitate mea : * et a peccato meo munda me.

Quoniam iniquitatem meam ego cognosco : * et peccatum meum contra me est semper.

Tibi soli peccavi, et malum coram te feci : * ut justificeris in sermonibus tuis et vincas cum judicaris.

Ecce enim in iniquitatibus conceptus sum : * et in peccatis concepit me mater mea.

Ecce enim veritatem dilexisti : * incerta et occulta sapientiæ tuae manifestasti mihi.

Asperges me hyssopo, et mundabor : * lavabis me, et super nivem dealbabor.

Auditui meo dabis gaudium et laetitiam : * et exsultabunt ossa humiliata.

Averte faciem tuam a peccatis meis : * et omnes iniquitates meas dele.

Cor mundum crea in me Deus : * et spiritum rectum innova in visceribus meis.

Ne projicias me a facie tua : * et Spiritum sanctum tuum ne auferas a me.

Redde mihi laetitiam salutaris tui : * et spiritu principali confirma me.

Docebo iniquos vias tuas : * et impii ad te convertentur.

Libera me de sanguinibus, Deus, Deus salutis meae : * et exsultabit lingua mea justitiam tuam.

Domine, labia mea aperies : * et os meum annuntiabit laudem tua,m.

Quoniam si voluisses sacrificium, dedissem utique : * holocaustis non delectaberis.

Sacrificium Deo spiritus contribulatus : * cor contritum et humiliatum, Deus, non despicies.

Benigne fac, Domine, in bona voluntate tua Sion : * ut aedificentur muri Jerusalem.

Tune acceptabis sacrificium justitiae, oblationes, et holocausta : * tunc imponent super altare tuum vitulos.

 

    Ayez pitié de moi, de moi, Seigneur, selon votre grande miséricorde :

    Et dans l’immensité de votre clémence, daignez effacer mon péché.

    Lavez-moi de plus en plus de mon iniquité, et purifiez-moi de mon offense.

    Car je reconnais mon iniquité; et mon péché est toujours devant moi.

    C’est contre vous seul que j’ai péché, et j’ai fait le mal en votre présence : je le confesse ; daignez me pardonner, afin que vous soyez reconnu juste dans vos paroles, et que vous demeuriez victorieux dans les jugements qu’on fera de vous.

    J’ai été conçu dans l’iniquité, et ma mère m’a conçu dans le péché.

    Vous aimez la vérité ; vous m’avez découvert ce qu’il y a de plus mystérieux et de plus caché dans votre sagesse.

    Vous m’arroserez d’eau avec l’hysope, comme le lépreux, et je serai purifié ; vous me laverez, et je deviendrai plus blanc que la neige.

    Vous me ferez entendre une parole de joie et de consolation ; et mes os humiliés tressailliront d’allégresse.

    Détournez votre face de mes péchés, et effacez toutes mes offenses.

    O Dieu, créez en moi un cœur pur, et renouvelez l’esprit droit dans mes entrailles.

    Ne me rejetez pas de devant votre face ; et ne retirez pas de moi votre Esprit-Saint.

    Rendez-moi la joie en celui par qui vous voulez me sauver, et confirmez-moi par l’Esprit de force.

    J’enseignerai vos voies aux méchants, et les impies se convertiront à vous.

    Délivrez-moi du sang que j’ai versé, ô Dieu, ô Dieu mon Sauveur! et ma langue publiera avec joie votre justice.

    Seigneur, ouvrez mes lèvres, et ma bouche chantera vos louanges.

    Si vous aimiez les sacrifices matériels, je vous en offrirais ; mais les holocaustes ne sont pas ce qui vous est agréable.

    Une âme brisée de regrets est le sacrifice que Dieu demande ; ô Dieu, vous ne mépriserez pas un cœur contrit et humilié.

    Seigneur, traitez Sion selon votre miséricorde, et bâtissez les murs de Jérusalem.

    Vous agréerez alors le sacrifice de justice, les offrandes et les holocaustes : et on vous offrira des génisses sur votre autel.

 

        V.

Le psalmiste déplore la captivité du peuple de Dieu dans Babylone, et demande le rétablissement de Sion ; à son exemple, l’âme pécheresse et repentante demande d’être régénérée par la grâce.

    PSAUME CI.

Domine, exaudi orationem meam : * et clamer meus ad te veniat.

Non avertas faciem tuam a me : * in quacumque die tribulor, inclina ad me aurem tuam.

In quacumque die invocavero te : * velociter exaudi me.

Quia defecerunt sicut fumus dies mei : * et ossa mea sicut cremium aruerunt.

Percussus sum ut foenum, et aruit cor meum : * quia oblitus sum comedere panem meum.

A
voce gemitus mei * adhaesit os meum carni meae

Similis factus sum pelicano solitudinis : * factus sum sicut nycticorax in domicilia.

Vigilavi : * et factus sum sicut passer solitarius in tecto.

Tata die exprobrabant mihi inimici mei : * et qui laudabant me adversum me jurabant.

Quia cinerem tamquam panem manducabam : * et potum meum cum fletu miscebam.

A facie irae et indignationis tuae : * quia elevans allisisti me.

Dies mei sicut umbra declinaverunt : * et ego sicut foenum arui.

Tu autem, Domine, in aeternum permanes : * et memoriale tuum in generationem et generationem.

Tu exsurgens misereberis Sion : * quia tempus miserendi ejus, quia venit tempus.

Quoniam placuerunt servis tuis lapides ejus : * et terne ejus miserebuntur.

Et timebunt gentes nomen tuum, Domine : * et omnes reges terra gloriam tuam

Quia aedificavit Dominas Sion : * et videbitur in gloria sua.

Respexit in orationem humilium : * et non sprevit precem eorum.

Scribantur haec in generatione altera : * et populus qui creabitur laudabit Dominum.

Quia prospexit de excelso sancto suo : * Dominus de coelo in terram aspexit.

Ut audiret gemitus compeditorum : * ut solveret filios interemptorum.

Ut annuntient in Sion nomen Domini : * et laudem ejus in Jerusalem.

In conveniendo populos in unum : * et reges, ut serviant Domino.

Respondit ei in via virtutis suae : * paucitatem dierum meorum nuntia mihi.

Ne revoces me in dimidio ‘dierum meorum : * in generationem et generationem anni tui.

Initio tu, Domine, terram fundasti : * et opera manuum tuarum sunt coeli.

Ipsi peribunt, tu autem permanes : * et omnes sicut vestimentum veterascent.

Et sicut opertorium muta- bis eos, et mutabuntur : * tu autem idem ipse es, et anni tui non deficient.

Filii servorum tuorum habitabunt : * et semen eorum in saeculum dirigetur.

 

    Seigneur , écoutez ma prière, et que mes cris s’élèvent jusqu’à vous.

    Ne détournez pas de moi votre face : quelque jour que je sois dans l’affliction, prêtez l’oreille à ma voix :

    En quelque jour que je vous invoque, hâtez-vous de me secourir.

    Car mes jours se sont évanouis comme la fumée, et mes os se sont desséchés comme du bois prêt à prendre feu.

    J’ai été frappé comme l’herbe des champs, et mon cœur s’est desséché, parce que j’ai oublié de manger mon pain.

    Mes os tiennent à ma peau, à force de gémir et de soupirer.

    Je suis devenu semblable au pélican des déserts, et au hibou des lieux solitaires.

    J’ai passé les nuits dans les veilles, et je suis devenu semblable au passereau sur le toit.

    Mes ennemis me faisaient des reproches durant tout le jour, et ceux qui me louaient faisaient des imprécations contre moi ;

    Parce que je mangeais la cendre comme le pain, et que je mêlais mon breuvage de mes larmes,

    A la vue de votre colère et de votre indignation, par lesquelles vous m’avez écrasé après m’avoir élevé.

    Mes jours se sont évanouis comme l’ombre, et je me suis desséché comme l’herbe.

    Mais vous,Seigneur, vous demeurez éternellement ; et la mémoire de votre Nom passe de race en race.

    Vous vous lèverez, et vous aurez pitié de Sion, puisque le temps est venu d’avoir compassion d’elle, le temps en est venu ;

    Parce que ses ruines sont aimées de vos serviteurs, et qu’ils ont compassion de la terre où elle s’éleva.

    Alors les nations craindront votre Nom, et les rois de la terre publieront votre gloire ;

    Parce que le Seigneur aura rebâti Sion, et qu’il y paraîtra dans sa gloire.

    Il a tourné ses regards vers la prière des humbles, et il n’a pas méprisé leurs vœux.

    Ceci est écrit pour une race qui doit venir; un peuple qui sera créé plus tard louera le Seigneur:

    Parce qu’il a regardé du haut de son Sanctuaire; le Seigneur a jeté un regard du ciel sur la terre,

    Pour écouter les gémissements des captifs; pour rendre la liberté aux enfants de ceux qu’on a mis à mort :

    Afin qu’ils célèbrent dans Sion le Nom du Seigneur, et qu’ils chantent ses louanges dans Jérusalem;

    Lorsque les peuples s’uniront ensemble avec les rois pour servir le Seigneur.

    Dans son désir de voir de telles merveilles, le Prophète, encore dans la force de l’âge, a dit au Seigneur : Révélez-moi l’étendue de ma courte vie;

    Ne me tirez pas du monde à la moitié de mes jours. Vos années à vous dureront dans la suite de tous les âges.

    Seigneur, vous avez fondé la terre dès le commencement, et les cieux sont l’ouvrage de vos mains.

    Ils périront : vous, vous demeurerez ; ils vieilliront tous comme un vêtement.

    Vous les changerez comme un manteau, et ils changeront de forme : mais vous, vous êtes toujours le même, et vos années n’auront pas de fin.

    Les enfants de vos serviteurs habiteront sur la terre, et leur postérité sera éternellement heureuse.

 

    VI.

    Le pécheur, abîmé dans ses péchés, n’attend de secours que de l’infinie miséricorde de Dieu.

    PSAUME CXXIX.

De profundis clamavi ad te, Domine : * Domine, exaudi vocem meam.

Fiant cures tus? intendentes : * in vocem deprecationis mea:.

Si iniquitates observaveris Domine : * Domine, quis sustinebit ?

Quia apud te propitiatio est : * et propter legem tuam sustinui te, Domine.

Sustinuit anima mea in verbo ejus : * speravit anima mea in Domino.

A custodia matutina usque ad noctem : * speret Israel in Domino.

Quia apud Dominum misericordia : * et copiosa apud eum redemptio.

Et ipso redimet Israël : * ex omnibus iniquitatibus ejus.

 

    Du fond de l’abîme, j’ai crié vers vous, Seigneur : Seigneur, écoutez ma voix.

    Que vos oreilles soient attentives aux accents de ma supplication.

    Si vous recherchez les iniquités, Seigneur: Seigneur, qui pourra subsister?

    Mais, parce que la miséricorde est avec vous, et à cause de votre loi, je vous ai attendu, Seigneur.

    Mon âme a attendu avec confiance la parole du Seigneur; mon âme a espéré en lui.

    Du point du jour à l’arrivée de la nuit, Israël doit espérer dans le Seigneur;

    Car dans le Seigneur est la miséricorde, et en lui une abondante rédemption.

    Et lui-même rachètera Israël de toutes ses iniquités.

 

    VII.

    David réfugié dans une caverne se voit cerné par les troupes de Saül ; il prie Dieu de ne pas le traiter selon la rigueur de ses jugements, mais de lui découvrir une voie par laquelle il puisse échapper au danger. Le pécheur, captif sous ses péchés, circonvenu de tentations, implore de Dieu sa délivrance.

    PSAUME CXLII.

Domine, exaudi orationem meam, auribus percipe obsecrationem meam in veritate tua : * exaudi me in tua justitia.

Et non intres in judicium cum servo tuo : * quia non • justificabitur in conspectu tuo omnis vivens.

Quia persecutus est inimicus animam meam : * humiliavit in terra vitam meam.

Collocavit me in obscuris sicut mortuos saeculi : et anxiatus est super me spiritus meus: * in me turbatum est cor meum.

Memor fui dierum antiquorum, meditatus sum in omnibus operibus tuis : * in factis manuum tuarum meditabar.

Expandi manus meas ad te : * anima mea sicut terra sine aqua tibi.

Velociter exaudi me, Domine • * defecit spiritus meus.

Non avertas faciem tuam a me : * et similis ero descendentibus in lacum.

Auditam fac mihi mane misericordiam tuam : * quia in te speravi.

Notam fac mihi viam in qua ambulem • * quia ad te levavi animam meam.

Eripe me de inimicis meis, Domine, ad te confugi : * dote me facere voluntatem tuam, quia Deus meus es tu.

Spiritus tuus bonus deducet me in terram rectam * propter nomen tuum, Domine, vivificabis me in aequitate tua.

Educes de tribulatione animam meam : * et in misericordia tua disperdes inimicos meos.

Et perdes omnes qui tribulant animam meam : * quoniam ego servus tuus sum.

ANT. Ne reminiscaris, Domine, delicta nostra, vel parentum nostrorum, neque vindictam sumas de peccatis nostris.

 

    Seigneur, écoutez ma prière; prêtez l’oreille à ma demande selon votre vérité : exaucez-moi selon votre justice ;

    Et n’entrez pas en jugement avec votre serviteur : parce que nul homme vivant ne pourra être trouvé juste devant vous.

    Car l’ennemi a poursuivi mon âme ; il a humilié ma vie jusqu’en terre ;

    Il m’a confiné dans une obscure retraite, comme les morts ensevelis depuis longtemps ; mon âme a été remplie d’angoisses; mon cœur s’est troublé au dedans de moi.

    Je me suis souvenu des jours anciens ; j’ai médité sur toutes vos œuvres, et sur les ouvrages de vos mains.

    J’ai élevé mes mains vers vous ; mon âme est devant vous comme une terre sans eau.

    Hâtez-vous, Seigneur, de m’exaucer ; mon âme tombe en défaillance.

    Ne détournez pas votre face de dessus moi, de peur que je ne sois semblable à ceux qui descendent dans l’abîme.

    Faites-moi ressentir dès le matin votre miséricorde, parce que j’ai espéré en vous.

    Montrez-moi la voie par laquelle je dois marcher; puisque j’ai élevé mon âme vers vous.

    Seigneur, délivrez-moi de mes ennemis ; j’ai recours à vous; enseignez-moi à faire votre volonté, parce que vous êtes mon Dieu.

    Votre Esprit plein de bonté me conduira dans un chemin droit; vous me donnerez la vie, Seigneur, dans votre justice, pour la gloire de votre Nom.

    Vous tirerez mon âme de l’affliction, et vous détruirez tous mes ennemis, selon votre miséricorde.

    Vous ferez périr tous ceux qui affligent mon âme, parce que je suis votre serviteur.

    Ant. Daignez ne pas vous souvenir de nos péchés. Seigneur, ni de ceux de nos proches, et ne tirez pas vengeance des offenses que nous vous avons faites.

 

SUPPLÉMENT

LE XI FÉVRIER. LES SEPT SAINTS FONDATEURS DE L’ORDRE DES SERVITES DE LA B. V. MARIE

    Le ciel de l’Église s’assombrit. Tout nous annonce déjà les jours où l’Emmanuel apparaîtra dans l’état lamentable où l’auront mis nos crimes. Bethléhem appelait-elle donc si tôt le Calvaire ! Au pied de la Croix comme en Ephrata, nous retrouverons la Mère de la divine grâce ; alors Marie enfantera dans ses larmes les frères du premier-né dont la naissance fut toute de douceur. Comme nous avons goûté ses joies, nous saurons avec elle pleurer et souffrir.

    Prenons modèle des bienheureux honorés en ce jour. Leur vie se consuma dans la contemplation des souffrances de Notre-Dame; l’Ordre qu’ils établirent eut pour mission de propager le culte de ces inénarrables douleurs. C’était le temps où saint François d’Assise venait d’arborer comme à nouveau sur un monde refroidi le signe du divin Crucifié ; dans cette reprise de l’œuvre du salut, pas plus qu’au Vendredi de la grande semaine, Jésus ne pouvait se montrer à la terre sans Marie: les Servîtes complétèrent par ce côté l’œuvre du patriarche des Mineurs ; l’humanité désemparée retrouva confiance en méditant sur la passion du Fils et la compassion de la Mère.

    Quelle place occupent dans l’économie de la rédemption les douleurs de la Vierge très sainte, c’est ce que doivent nous dire en leur temps deux fêtes diverses appelées à en consacrer le mystère. Les complaisances de la souveraine des cieux pour l’Ordre qui s’en fit l’apôtre, apparurent dans la multiple effusion de sainteté dont son origine fut marquée. L’épanouissement simultané des sept lis que les Anges cueillent aujourd’hui sur terre offre un spectacle inusité au ciel Pierre de Vérone en eut la vision, au temps où leurs tiges implantaient sur la cime du Senario leurs racines fécondes; et le futur Martyr vit la Vierge bénie sourire à la montagne d’où d’autres fleurs sans nombre, nées à l’entour, envoyaient aussi leurs parfums sur l’Église. Jamais Florence, la ville des fleurs, n’avait encore à ce point fructifié pour Dieu. Aussi l’enfer, qui à l’heure même multipliait ses entreprises sur la noble cité, ne put prévaloir contre Marie dans ses murs. Les fêtes de Julienne Falconiéri, de Philippe Benizi, qui précédèrent au Cycle sacré celle de ce jour, nous ramèneront à ces pensées. Mais dès maintenant, unissons notre gratitude à celle de l’Église pour la famille religieuse des Servites ; le monde lui doit d’avoir avancé dans la connaissance et l’amour de la Mère de Dieu, devenue notre mère au prix de souffrances que nul autre enfantement ne connut

    Le récit consacré par l’Église à la mémoire des saints fondateurs nous dira leurs mérites, et les bénédictions dont leur fidélité à Marie fut récompensée. Le 11 février, choisi pour la célébration de leur commune fête, ne rappelle la mort d’aucun des sept bienheureux; mais c’est à pareil jour qu’en 1304, après des vicissitudes infinies, l’Ordre sorti d’eux obtint l’approbation définitive de l’Église.

Saeculo tertio decimo, cum Friderici secundi diro schismate, cruentisque factionibus cultiores Italiae populi scinderentur, providens Dei misericordia praeter alios sanctitate illustres, septem e Florentina nobilitate viros suscitavit, qui in caritate conjuncti, praeclarum fraternae dilectionis praeberent exemplum. Hi, nimirum, Bonfilius Monaldius, Bonajuncta Manettus, Manettus Antelensis, Amedeus de Amideis, Uguccio Uguccionum, Sostenus de Sosteneis et Alexius Falconerius, cum anno trigesimo tertio ejus saeculi, die sacra cœlo Virgini receptae, in quodam piorum hominum conventu, Laudantium nuncupato, ferventius orarent ; ab eadem Deipara singulis apparente sunt admoniti, ut sanctius perfectiusque vitae genus amplecterentur. Re itaque prius cum Florentino praesule collata, hi septem viri, generis nobilitate divitiisque posthabitis, sub vilissimis detritisque vestibus cilicio induti, octava die Septembris in ruralem quamdam aediculam secessere, ut ea die primordia vitae sanctioris auspicarentur, qua ipsa Dei Genitrix mortalibus orta sanctissimam vitam inceperat.

Hoc vitae institutum quam sibi foret acceptum Deus miraculo ostendit. Nam cum paulo deinceps hi septem viri per Florentinam urbem Ostiatim eleemosynam emendicarent, accidit, ut repente infantium voce, quos inter fuit sanctus Philippus Benitius quintum aetatis mensem vix ingressus, beatae Mariae Servi acclamarentur : quo deinde nomine semper appellati sunt. Quare, vitandi populi occursus ac solitudinis amore ducti in Senarii montis recessu omnes convenere, ibique coeleste quoddam vitae genus aggressi sunt. Victitabant enim in speluncis, sola aqua herbisque contenti : vigiliis aliisque asperitatibus corpus attinebant ; Christi passionem ac moestissimae ejusdem Genitricis dolores assidue méditantes. Quod quum olim sacra Parasceves die impensius exsequerentur, ipsa beata Virgo illis iterato apparens, lugubrem vestem quam induerent, ostendit, sibique acceptissimum fore significavit, ut novum in Ecclesia regularem Ordinem excitarent, qui jugera recoleret ac promoveret memoriam dolorum, quos ipsa pertulit sub cruce Domini. Haec sanctus Petrus, inclytus Ordinis Praedicatorum martyr, ex familiari cum sanctis illis viris consuetudine ac peculiari etiam Deiparae visione quum didicisset ; lis auctor fuit ut Ordinem Regularem sub appellatione Servorum beatae Virginis instituerent ; qui postea ab Innocentio Quarto Pontifice Maximo approbatus fuit.

Porro sancti illi viri, quum plures sibi socios adjunxissent, Italiae civitates atque oppida, praesertim Etruriæ, excurrere coeperunt, praedicantes ubique Christum crucifixum, civiles discordias compescentes, et innumeros fere devios ad virtutis semitam revocantes. Neque Italiam modo, sed et Galliam, Germaniam ac Poloniam suis evangelicis laboribus excoluerunt. Denique quum bonum Christi odorem longe lateque diffudissent, portent orum quoque gloria illustres, migrarunt ad Dominum. Sed quos unus verre fraternitatis ac religionis amor in vita sociaverat, unum pariter demortuos contexit sepulchrum, unaque populi veneratio prosecuta est. Quapropter Clemens undecimus et Benedictus decimus tertius Pontifices Maximi delatum iisdem a pluribus saeculis individuum cultum confirmarunt : ac Leo decimus tertius, approbatis antea miraculis, post indultam venerationem ad collectivam earumdem invocationem a Deo patratis, eosdem anno quinquagesimo sacerdotii sui Sanctorum honoribus cumulavit eorumque memoriam Officio ac Missa in universa Ecclesia quotannis recolendam instituit.

 

    Lorsque, au XIII° siècle, le schisme funeste excité par Frédéric II et de sanglantes factions divisaient les peuples les plus policés d’Italie, la prévoyante miséricorde de Dieu, entre d’autres personnages illustres par leur sainteté, suscita sept nobles Florentins dont l’union dans la charité allait faire un mémorable exemple d’amour fraternel. C’étaient Bonfils Monaldi, Buonagiunta Manetti,Manetto de l’Antella, Amédée des Amidei, Uguccione des Uguccioni, Sostène des Sostegni et Alexis Falconieri. Comme en l’année trente-trois de ce siècle, au jour de l’Assomption de la bienheureuse Vierge, ils priaient avec ferveur dans le lieu de réunion de la pieuse confrérie dite des Laudesi, la Mère de Dieu apparut à chacun d’eux, les exhortant à embrasser un genre de vie plus saint et plus parfait. En ayant donc conféré d’abord avec l’évêque de Florence, ces sept hommes eurent bientôt fait de dire adieu à leur noblesse et à leurs richesses ; ils n’eurent plus pour vêtements que des habits vils et usés recouvrant un cilice; le huit septembre, ils s’établissaient dans une humble retraite en dehors de la ville, voulant placer les débuts de leur nouvelle existence sous les auspices du jour où la Mère de Dieu, naissant parmi les humains, avait elle-même commencé sa vie très sainte.

    Dieu montra par un miracle combien leur résolution lui était agréable. Comme en effet, peu après, tous les sept traversaient Florence en y mendiant de porte en porte, il arriva que soudain la voix des enfants, parmi lesquels saint Philippe Benizi âgé de cinq mois à peine, les acclama comme Serviteurs de la Bienheureuse Vierge Marie ; c’était le nom qu’ils devaient garder désormais. A la suite de ce prodige , l’amour qu’ils avaient pour la solitude les portant à éviter le concours du peuple, ils choisirent pour retraite le mont Senario. Là, s’adonnant à une vie toute céleste, ils séjournaient dans les cavernes, se contentaient d’eau et d’herbes pour nourriture, brisaient leur corps par les veilles et d’autres macérations. La passion du Christ et les douleurs de sa très affligée Mère étaient l’objet de leurs continuelles méditations. Un jour de Vendredi saint qu’ils s’absorbaient avec une ferveur plus grande en ces considérations, la Bienheureuse Vierge, apparaissant à tous en personne une seconde fois, leur montra l’habit de deuil qu’ils devaient revêtir, et leur dit qu’il lui serait très agréable de les voir fonder dans l’Église un nouvel Ordre régulier, dont la mission serait de pratiquer et de promouvoir sans cesse le culte des douleurs endurées par elle au pied de la croix du Seigneur. Dans l’établissement de cet Ordre sous le titre de Servites de la Bienheureuse Vierge , ils eurent pour conseil saint Pierre Martyr , l’illustre Frère Prêcheur , devenu l’intime de ces saints personnages, et qu’une vision particulière de la Mère de Dieu avait instruit de ses volontés L’Ordre fut ensuite approuvé par le Souverain Pontife Innocent IV.

    Nos saints s’étant donc adjoint des compagnons, se mirent à parcourir les villes et les bourgs de l’Italie, spécialement en Toscane, prêchant partout le Christ crucifié, apaisant les discordes civiles, et ramenant au sentier de la vertu un nombre presque infini d’égarés. Ce ne fut pas seulement au reste l’Italie, mais aussi la France, l’Allemagne et la Pologne qui profitèrent de leurs évangéliques labeurs. Enfin, après avoir répandu au loin la bonne odeur du Christ et s’être vus illustrés par la gloire des miracles, ils passèrent au Seigneur. Un même amour de la vraie fraternité et de la religion les avait unis dans la vie. un même tombeau couvrit leurs corps, une même vénération du peuple les suivit dans la mort. C’est pourquoi les Souverains Pontifes Clément XI et Benoît XIII confirmèrent le culte indivis qui leur était rendu depuis plusieurs siècles ; et Léon XIII, ayant premièrement approuvé la valeur en la cause, puis reconnu la vérité des miracles opérés par Dieu sur leur invocation collective, les éleva en l’année cinquantième de son sacerdoce aux honneurs suprêmes des Saints, établissant que leur mémoire serait célébrée tous les ans par l’Office et la Messe dans toute l’Église.

 

    Comme vous avez fait des douleurs de Marie vos propres douleurs, elle partage avec vous maintenant ses joies éternelles. Cependant la vigne dont les grappes, mûrissant avant l’heure, présageaient votre fécondité sur une terre glacée, exhale encore ses suaves parfums dans le séjour de notre exil. Le peuple fidèle apprécie grandement les fruits qu’elle produit toujours ; depuis longtemps il honorait, à titre de rameaux du cep béni, les Philippe, les Julienne; mais aujourd’hui ses hommages remontent à la septuple racine d’où leur sève est tirée. Vous vous complûtes dans l’obscurité où la Reine des Saints passa elle-même sa vie mortelle. Mais en ce siècle où la gloire de Marie perce tous les nuages, il n’est point d’ombre qui puisse soustraire plus longtemps les serviteurs a l’éclat dont resplendit leur auguste Maîtresse.

    Que vos bienfaits vous manifestent toujours plus! Ne cessez point de réchauffer le cœur du monde vieilli au foyer où le vôtre puisa la vigueur d’amour qui le fit triompher du siècle et s’immoler pour Dieu. Cœur de Marie, dont le glaive de douleur a fait jaillir des flammes où les Séraphins alimenteront éternellement leurs feux, soyez pour nous modèle, refuge et réconfort, en attendant le moment fortuné qui terminera l’exil de cette terre des souffrances et des larmes.

FIN DE LA SEPTUAGÉSIME

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