Le jansénisme et la compagnie de Jésus – 2ème article

  1. LE JANSÉNISME
    ET
    LA COMPAGNIE DE JÉSUS

    DEUXIÈME ARTICLE*******

    « Revue de l’Anjou et du Maine »

    Angers, Librairie de Cosnier et Lachèse

    1858

    tome troisième

    Dom Guéranger, Le jansénisme et la compagnie de Jésus, pp. 75-112

    * *

        En répondant, dans la Revue de février, aux assertions malheureuses de M. le chanoine Bernier sur la ligne de conduite suivie par les jésuites durant la longue controverse du jansénisme, je n’avais pas entendu écrire un morceau d’histoire. Je m’étais borné à opposer aux accusations générales de l’adversaire de la Compagnie quelques généralités, à mon avis, mieux fondées en justice et en vérité historique. M. l’abbé Bernier, dans la livraison de mars, réclame avec vigueur contre les conclusions que j’ai opposées aux siennes, et il livre enfin toute sa pensée. On ne veut donc pas voir, dit-il, qu’en défendant la bonne cause, les jésuites visaient aussi à écraser des rivaux et à faire triompher leur idole ? C’est par là, c’est par ce côté tout humain, que des vues d’intérêt et de mauvaises passions venaient se mêler à leur zèle, avec d’autant plus de hardiesse qu’elles s’abritaient derrière les intérêts de la foi.

        Désormais donc, entre M. Bernier et moi, la question est posée dans ses termes rigoureux ; et je l’avoue, je préfère qu’il en soit ainsi. Mon honorable antagoniste ne se borne plus à dire, avec une certaine réserve, que le zèle des jésuites ne parut ni assez pur, ni assez mesuré ; que l’on put 1 croire qu’ils avaient à cœur de faire « triompher le système sur la grâce, inventé par leur père Molina, d’autant tout au moins que d’abattre une erreur opposée à la foi ; » que leur zèle qui eut dès le principe les caractères de l’esprit de corps, n’hésita pas à opposer intrigues à intrigues, et qu’il eut trop « souvent les allures de l’esprit de parti ; »aujourd’hui, la Compagnie est accusée par M. l’abbé Bernier d’avoir visé à écraser ses rivaux et à faire triompher son idole, d’avoir abrité des vues d’intérêt et « de mauvaises passions derrière les, intérêts de la foi. » Un tel langage n’aurait pas de quoi surprendre, s’il échappait à quelqu’un de ces organes de la presse que l’on est accoutumé à entendre déclamer contre les hommes et les institutions de l’Église ; mais il étonne, autant qu’il afflige, dans un prêtre aussi recommandable que l’est M. le chanoine Bernier. Il est vrai que je l’ai poussé à dire son avis tout entier ; « Dom Guéranger l’a voulu, dit-il, à lui la responsabilité » ; et que les lecteurs de la Revue jugent maintenant, s’il a rendu « un vrai service à ceux dont il s’est, spontanément, peut-être, constitué l’avocat. »

        M. l’abbé Bernier s’exagère ici la portée du mauvais service que j’aurais rendu à la Compagnie de Jésus, en l’amenant, lui homme de valeur, à formuler ses préventions contre elle. Les jésuites sont accoutumés à recevoir l’injure ; et si je suis à même de produire tout à l’heure en faveur de la conduite qu’ils ont tenue à l’égard du jansénisme des jugements autrement imposants que le mien, M. Bernier me permettra de lui rappeler qu’il leur est arrivé souvent de recevoir, pour prix de leur zèle dans la défense de la foi, des blâmes assez retentissants qui ne portaient pas plus juste et qui tombaient de plus haut que le sien. Comme celui dont elle porte le nom, la Société des jésuites est depuis son origine un signe de contradiction ; mais il faut avouer que la liste de ses contradicteurs, si longue et si fournie qu’elle soit, est assez mal composée, tandis que celle de leurs amis est incontestablement plus orthodoxe et plus pure. Je préfère donc, pour ma part, figurer sur cette dernière. Il n’est pas besoin, sans doute, d’affirmer que nul intérêt personnel, nulle solidarité de corps, ne m’entraînent à prendre la défense de la Compagnie attaquée. Membre d’un ordre dont l’esprit, le but et les moyens diffèrent essentiellement de l’esprit, du but et des moyens que saint Ignace impose à ceux qui suivent son Institut déclaré pieux et saint par le concile de Trente, je parle uniquement comme enfant de l’Église intéressé à l’honneur d’une corporation qu’elle entoure de la plus haute confiance, et comme ami de la vérité historique, cherchant sans passion à élucider une question que les préjugés avaient trop longtemps obscurcie.

        Je n’ai pas le moins du monde l’idée que me suppose mon respectable antagoniste de prétendre investir la Compagnie de Jésus « d’une sorte d’inviolabilité », en vertu de laquelle il ne serait pas permis à un catholique de discuter et de juger consciencieusement les « actes et les faits qu’elle fournit à l’histoire ; » rien ne serait en effet plus insensé ; nia prétention est plus raisonnable. Une longue élude de l’histoire de l’Église aux XVIIe et XVIIIe siècles dans les sources, m’a convaincu que beaucoup avaient été injustes à l’égard des jésuites, et j’exprime ce résultat avec une conviction sincère et motivée. Mes travaux m’auraient conduit à une autre conclusion, je pourrais la taire par convenance ; mais jamais il ne m’arriverait de parler contre ma pensée.

        M. le chanoine Bernier se demande pourquoi lorsqu’il est permis, dans l’histoire, de dire la vérité sur les papes et sur les évêques, on ne jouirait pas du même droit à l’égard des jésuites. Il a mille fois raisons de conclure a fortiori ; mais, dans l’espèce, il suppose ce qui est en question. En effet, s’il est en mesure de prouver que les jésuites, en poursuivant l’hérésie jansénienne, abritaient de mauvaises passions et cherchaient à faire triompher leur idole, qu’il le dise ; rien de mieux ; mais auparavant qu’il prenne soin de le démontrer. Dans son premier article il affirme simplement ; dans le second, il affirme encore, en alléguant quelques rares témoignages sur lesquels il croit pouvoir s’appuyer ; et d’un air triomphant, il s’écrie : « Entre nous et dom Guéranger, comme on le voit, la question est tout historique ; l’a-t-il discutée historiquement ? pas le moins du monde. » Et plus loin : « Que le R. P. Abbé nous oppose-t-il donc, à défaut d’une discussion historique des raisons a priori, des considérations sentimentales et d’heureuses distractions qui servent merveilleusement sa plaidoirie ». Il me serait aisé de relever ces expressions qui montrent que M. l’abbé Bernier est bien un peu agacé de cette polémique inattendue ; mais puisqu’il veut une discussion historique, il l’aura. Je l’avertis seulement que je ne m’appuierai pas du père d’Avrigny et que je citerai Saint-Simon. M. Bernier donne le conseil de tempérer l’un par l’autre ; je ferai plus ; je laisserai de côté d’Avrigny, dont le livre a malheureusement trouvé place dans le catalogue de l’Index, et je ne me ferai pas faute d’interroger les mémoires du janséniste Duc qui méritaient mieux encore d’y être inscrits.

        Or donc, en 1640, paraissait à Louvain l’Augustinus, livre posthume de Corneille Jansénius, évêque d’Ypres. Ce livre contenait tout le fond de la doctrine de Calvin sur la grâce et le libre arbitre ; mais l’auteur avait eu l’adresse, en abusant des termes de saint Augustin dans ses controverses avec les pélagiens et les semi pélagiens, de placer tout son système sous le patronage de ce grand docteur. Quand j’attribue à l’Augustinus la note de livre hérétique, je ne fais autre chose que répéter le jugement de l’Église qui l’a flétri comme tel, non-seulement en condamnant comme hérétiques les cinq propositions qui en forment tout le système, mais en déclarant avec solennité que ces propositions y sont véritablement contenues.

        Les voies avaient été préparées pour le succès de cette œuvre d’erreur par les soins de Duvergier de Hauranne, abbé de Saint Cyran, sous les yeux duquel l’évêque d’Ypres avait composé son livre. Les idées de Saint-Cyran étaient déjà aussi avancées qu’il était possible, et saint Vincent de Paul, qu’il espéra un moment capter par ses grands airs d’austérité, lui avait entendu dire en confidence que Calvin, à son avis, pensait juste, mais s’était mal exprimé. Ou sait que la conscience de St Vincent de Paul l’obligea de dénoncer l’hérésiarque à l’autorité, et les verrous de la Bastille s’étaient fermés sur Saint-Cyran en 1638, pour ne s’ouvrir qu’à la mort de Richelieu.

        Ardent autant qu’habile, Saint-Cyran avait su entrer dans la confiance d’Angélique Arnauld, abbesse de Port Royal des Champs ; et en peu de temps il était parvenu à grouper autour de lui toute la famille de la célèbre réformatrice. Cette race des Arnauld était remarquable par les dons de l’esprit les plus distingués et par la plus rare énergie de caractère. Trois de ses membres se distinguèrent principalement dans le parti qui leur dut tous ses succès : Angélique, qui représentait l’ascétisme ; Antoine, auquel la secte donna le nom de grand Arnauld, nature inflexible et superbe, née pour la lutte ; Arnauld d’Andilly, homme de cour qui, par ses relations, sut pénétrer partout, et contribua puissamment à passionner en faveur de Port-Royal la cour et la ville.

        Quel fut, dans cette première phase du jansénisme, le rôle des jésuites ? C’est la question que le lecteur est déjà en droit de m’adresser. Avant d’y répondre, il est besoin de dire que Saint-Cyran et Jansénius s’étaient montrés aussi unis dans l’aversion pour la Compagnie que dans l’amour des dogmes de Calvin. Ils avaient à venger l’injure du baïenisme si promptement étouffé sous les bulles de saint Pie V et de Grégoire XIII, et l’abjuration que Baïus lui même avait faite de son système, entre les mains des illustres jésuites Bellarmin et Tolet. L’Augustinus avait à peine paru que la science de deux des plus savants hommes de la société s’employait à Ie combattre. Nommer le père Pétau, c’est désigner d’un seul mot la plus vaste érudition et la probité la plus entière ; Pétau, eut pour second dans la lutte le père De Champs dont le beau livre de hoeresi janseniana se lit encore aujourd’hui avec intérêt.

        Les deux controversistes avaient à peine donné au public le résultat de leurs travaux, que l’accusation de molinisme vint fondre sur eux. Cependant ils avaient soigneusement évité de confondre les opinions libres avec les dogmes de la foi ; mais les partisans de l’Augustinus dont la tactique devait être jusqu’à la fin de voiler leurs erreurs sous le nom et l’autorité de saint Augustin, avaient trouvé commode de flétrir du nom de molinisme la doctrine de l’Église, afin de rester libres de la repousser. Le lecteur doit savoir qu’il existe dans l’école deux principaux systèmes, orthodoxes tous deux, pour expliquer rationnellement le mystère impénétrable de la puissance de la grâce et de la réalité du libre arbitre. L’un est le thomisme qui donne plus à la grâce ; l’autre le molinisme qui accorde davantage à la liberté humaine. Ce dernier qui est dû au génie du jésuite Molina a été de tout temps le plus suivi dans la Compagnie. La question est de savoir si M. le chanoine Bernier est fondé à dire que les jésuites prétendirent l’imposer comme un dogme de foi. Toujours est-il que ni Pétau, ni De Champs n’avaient commis cette faute ; en revanche, nous apprenons de saint Vincent de Paul, dans une lettre à l’abbé d’Origny, que Saint-Cyran avait avoué au secrétaire d’État Chavigny,  » que Jansénius et lui s’étaient proposé  » de décréditer les jésuites sur le dogme et l’administration des sacrements ; et que, dans l’affaire présente, il ne s’agissait ni de Molina, ni de la science moyenne 2 .  » C’était au dogme et non au système qu’ils en voulaient.

        Dès le 6 mars 1642, Urbain VIII avait lancé une condamnation contre l’Augustinus. Ce coup qui ne devait pas être le dernier, mit le parti en fureur ; il y vit, non sans raison probablement, le résultat de la docte enquête des pères Petau et De Champs sur la portée des doctrines de Jansénius, et la vengeance ne, se fit pas attendre. Malheureusement, elle portait moins encore sur les jésuites que sur le christianisme lui-même. En donnant son livre de la fréquente communion, le docteur Antoine Arnault produisait deux résultats : il rendait inabordable et par là même inutile le moyen divin que le Sauveur a préparé pour soutenir l’homme dans sa faiblesse au milieu des luttes de ce monde, et il décréditait la Compagnie de Jésus. La sainte liturgie nous apprend en effet que la mission de saint Ignace avait été de rétablir la fréquentation des sacrements qui, avant lui, devenait de plus en plus rare. Le public se passionna pour ce livre dangereux et rédigé avec une souveraine habileté. La table sainte se vit abandonnée, et par suite le confessionnal. Une nouvelle école de directeurs, disciples non plus de l’Église, mais de Saint-Cyran, s’établit sur des maximes outrées et destructives des principes de la foi sur le sacrement de pénitence, maximes formulées par Arnauld et qui furent plus tard foudroyées par Alexandre Vlll.

        Que devaient faire les Jésuites, en ce moment de péril pour les mœurs chrétiennes que la fréquentation des sacrements avait relevées, et qu’un rigorisme aussi funeste qu’erroné allait replonger dans une ruine irrémédiable ? Protester, sans doute, et prendre les moyens d’éclairer les fidèles. L’illustre Petau fit encore entendre sa voix, et la communion fréquente, telle que la désire et l’entend l’Église, fut soutenue par l’un des hommes qui par sa science et sa piété attirait le plus l’admiration de l’Europe. Mais le coup était porté. Le livre d’Arnauld était devenu le livre à la mode dans le grand monde ; on eût passé pour un pauvre esprit si l’on n’eût pas admiré et goûté la fréquente, comme parle madame de Sévigné. En attendant, la religion se perdait et les mœurs avec elle. Lisez plutôt ce qu’en écrivait saint Vincent de Paul à l’abbé d’Origny, au fort de la tempête

        « Il est vrai, disait-il, qu’il n’y a que trop de gens qui abusent de ce divin sacrement, et moi misérable plus que tous les hommes du monde : je vous prie de m’aider à en demander pardon à Dieu ; mais la lecture de ce livre, au lieu d’affectionner les hommes à la fréquente communion, elle en retire plutôt. L’on ne voit plus cette hantise des sacrements qu’on voyait autrefois, non pas même à Pâques. Plusieurs curés se plaignent qu’ils ont beaucoup moins de communiants que les années passées. Saint-Sulpice en a 3,000 de moins. M. le curé de Saint Nicolas du Chardonnet, ayant visité les familles après Pâques, en personne et par d’autres, nous dit dernièrement qu’il a trouvé 1500 de ses paroissiens qui n’ont point communié, et ainsi des autres, L’on ne voit quasi personne qui s’en approche les premiers dimanches des mois et les bonnes fêles, ou très peu, et guère plus aux Religions, si ce n’est encore un peu aux jésuites 3 . »

        Entendons maintenant une femme du grand monde, la comtesse de Choisy, écrivant à la comtesse de Maure, et lui rendant compte des raisons de la rupture qu’elle vient d’avoir avec la marquise de Sablé : « Elle trouve donc mauvais que j’aie prononcé la sentence de rigueur contre M. Arnauld. Qu’elle quitte sa passion comme j’ai fait la mienne, et voyons s’il est juste qu’un particulier, sans ordre du roi, sans bref du pape, sans caractère d’évêque ni de curé, se mêle d’écrire incessamment pour réformer la religion et exciter par ce procédé-là des embarras dans les esprits qui ne font autre effet que de faire des libertins et des impies. J’en parle comme savante, voyant combien les courtisans et les mondains sont détraqués depuis ces propositions de la grâce, disant à tout moment : Hé ! qu’importe-t-il comme on le fait, puisque si nous avons la grâce nous serons sauvés, et si nous ne l’avons pas, nous serons perdus. Et puis ils concluent par dire : Tout cela sont fariboles. Avant toutes ces questions-ci, quand Pâques arrivait, ils étaient étonnés comme des fondeurs de cloches, ne sachant où se fourrer et ayant de grands scrupules ; présentement, ils sont gaillards et ne songent plus à se confesser, disant : Ce qui est écrit est écrit. Voilà ce que les jansénistes ont opéré à l’égard des mondains. » 4  

        Il y avait donc une mêlée sans exemple à Paris et bientôt dans toute la France. Les uns, prenant au sérieux les nouveaux dogmes, et se rangeant avec terreur au culte d’un Dieu impitoyable et sans justice ; les autres déduisant très logiquement la morale la plus aisée d’un système qui détruisait la responsabilité humaine ; d’autres enfin passant tour à tour d’un camp dans l’autre, ou souvent même les habitant tous deux à la fois. A Port-Royal se rencontraient dans un même zèle les ducs de Luynes, de Liancourt, de Roannnez, le marquis de Coislin, Bernard de Sévigné, Cambout de Pont Château avec la princesse de Conti, la duchesse de Longueville qui ne retrouva l’honneur que pour perdre bientôt la foi ; la marquise de Sablé conquête d’Arnauld d’Andilly, duquel on disait à la ville qu’il avait un attrait particulier pour la conversion des âmes renfermées dans un beau corps ; la princesse de Guémené, l’une des maîtresses du coadjuteur qui prétend dans ses Mémoires que d’Andilly était encore plus amoureux d’elle que lui ; enfin le coadjuteur lui-même, en dépit de ses vices ; car, ainsi que nous le dit naïvement un des annalistes de Port-Royal, on l’admit dans une société si choisie, en considération de ses très excellentes qualités et de son fort grand désir d’avoir pour amis les gens de mérite 5 . En même temps, et toujours à l’ombre de la crosse d’Angélique Arnauld, une nouvelle génération s’élevait, formée à la science et nourrie des nouveaux dogmes par ceux qu’on appelait les solitaires ; c’étaient de jeunes seigneurs comme le duc de Chevreuse qui heureusement plus tard rencontra Fénelon ; et des enfants, du nombre desquels fut Racine.

        Quelle devait être, durant cette crise redoutable, l’attitude des catholiques ? Ils entendaient enseigner hautement et avec une faveur toujours croissante que la rédemption de Jésus-Christ n’a pas été offerte pour tous les hommes, que la liberté humaine n’est qu’un nom, que l’absolution du prêtre dans le sacrement de Pénitence n’est plus que la déclaration d’une réconciliation avec Dieu déjà opérée par les œuvres du pécheur, que la divine Eucharistie est réservée pour les parfaits ; nos pères demeurés fidèles à la pure et consolante doctrine de l’Eglise, auraient-ils donc eu besoin d’être stimulés par l’amour de je ne sais quelle idole, pour qu’on les vit s’élever avec toute leur énergie contre le nouveau calvinisme, rendu plus dangereux et plus insolent à chaque heure par ses incessantes conquêtes ? Il est vrai que les jésuites étaient le point de mire de la secte, et que la haine qu’elle manifestait pour eux ne trouvait d’égal que dans son ardeur à répandre ses dogmes odieux. Mais était ce pour la Compagnie un motif suffisant de s’abstenir de la défense de la foi, que la crainte d’entendre les gens prévenus ou intéressés lui reprocher de faire en même temps ses propres affaires ? Ce calcul n’eût-il pas été une lâcheté, une prévarication aussi honteuse que coupable, dans une corporation qui avait été instituée et approuvée principalement pour combattre les hérésies du XVIe siècle, dont la France était appelée à voir une nouvelle forme d’autant plus dangereuse qu’elle semblait plus adoucie ?

        Mais les jésuites ne faillirent pas à leur mission. A côté de saint Vincent de Paul et du pieux Olier, on les vit sur la brèche, et ils y demeurèrent durant plus d’un siècle, exposés à tous les coups, heureux de conquérir celte impopularité qui fait leur gloire, et que M. le chanoine Bernier, malgré ses imprudents efforts, ne saurait accroître. Il est vrai que la huitième des béatitudes est réservée à ceux qui souffrent persécution pour la justice ; aussi je me garde de plaindre les jésuites. Est-ce à dire que, durait une si longue période, des membres particuliers d’un corps qui en France ne comptait pas moins de quatre mille individus, n’aient jamais excédé en rien dans l’attaque ou dans la défense ? M. l’abbé Bernier semble vouloir donner à croire que je l’ai entendu ainsi. Qu’il relise, s’il le veut, les réserves que j’ai mises à la louange, il verra qu’en parlant avec admiration de l’attitude de la Compagnie de Jésus à l’égard du jansénisme, je me suis gardé de nier que, dans une si longue action, il n’ait pu se rencontrer des torts chez quelques particuliers. Le docteur Arnauld a courageusement défendu les jésuites dans l’affaire de la conspiration des poudres ; est-ce à dire pour cella qu’il n’a pas cherché à déshonorer la Compagnie, en publiant la morale pratique ? La secte a soutenu un moment la cause de Rome dans l’affaire de la Régale ; en pourrait-on conclure qu’elle professait une grande déférence pour les jugements apostoliques ? Je renouvelle donc les réserves de mon premier article, et je reprends le fil de mon récit.

        Dans le fort du mouvement qu’excitait le livre de la fréquente Communion, il arriva que le père Nouet, si connu par ses excellents livres de piété qui sont encore aujourd’hui avec tant de fruit entre les mains des fidèles, dénonçant dit haut de la chaire les périls qu’allait enfanter cette production malheureuse, se laissa emporter par son zèle jusqu’à attaquer les quinze archevêques ou évêques dont le livre portait l’approbation. Sans doute, il était triste de trouver le nom de ces prélats, dont plusieurs avaient d’ailleurs été surpris, attaché à une œuvre si suspecte ; mais le jésuite avait eu tort de passer si promptement de la censure des doctrines du livre il celle de ses patrons, et il dut réparer soit imprudence, en adressant à l’Assemblée du clergé qui se tenait alors, un désaveu des conséquences que l’on eût pu tirer de, son discours. La postérité catholique l’excuse d’avoir un moment oublié les convenances ; mais à cette heure, on était loin de sentir encore toute la portée que devait avoir le jansénisme.

        Un peu plus tard , en 1651 , lorsque l’incendie se fut déclaré sans retour, et que la France était désormais livrée pour un siècle et plus à la secte qui devait la ravager si cruellement, parut un livre sous ce titre : Le jansénisme confondu. Il était du jésuite Brisacier, et combattait vigoureusement les nouvelles erreurs. On n’y trouvait pas plus que dans ceux de Petau et de De Champs l’apologie du molinisme ; mais l’attaque personnelle était violente contre Port Royal et ses adeptes. Le coadjuteur pressé par le parti auquel il s’était livré, publia une ordonnance portant condamnation non des erreurs jansénistes contre lesquelles le livre était dirigé, mais contre le livre lui-même. Port-Royal dut se savoir gré de ses tendresses à l’égard du héros de la Fronde et des ruelles ; mais la censure de Paul de Gondy avait moins de portée que celles de l’Index ; le temps en a fait prompte justice, et Innocent X n’en accueillit pas avec moins de faveur le P. Brisacier, lorsque peu après il lui fut présenté. La censure du coadjuteur devait être lue au prône de toutes les églises paroissiales de Paris ; trois curés refusèrent de se soumettre à cette injonction. L’un deux était le pieux Olier, auquel M. le chanoine Bernier n’imputera pas, je l’imagine, d’avoir en cela eu pour but de glorifier l’idole. Plus tard cependant les trois curés, contraints par les haut commandements du prélat, dit M. Faillon, dans la Vie de M. Olier, publièrent la censure, en ajoutant que l’archevêque n’avait pas condamné par là les sentiments exposés dans le livre du Jansénisme confondu, mais simplement pris la défense des religieuses de Port-Royal, dont il était parlé en cet écrit 6 .

        Mais il était temps de demander à Rome un jugement en forme sur les doctrines de l’Augustinus ; car la note d’hérésie formelle qu’elles méritaient ne leur avait pas encore été infligée par l’autorité souveraine. L’épiscopat français, par l’organe de quatre-vingt-huit de ses membres, demanda une décision à Innocent X, auquel il adressa une lettre qui est un des plus beaux monuments de l’histoire ecclésiastique. Cette pièce avait été rédigée par Habert, évêque de Vabres ; mais l’Assemblée du clergé de 1650, par crainte du parlement déjà envahi par la secte, n’avait pas osé la signer dans ses réunions ; ce qui eut obligé de la porter, avec quelque péril d’entraves, sur les procès-verbaux. Il fint donc convenu qu’elle serait présentée individuellement à la signature des évêques, tant de ceux qui avaient été membres de l’Assemblée que de ceux qui n’en avaient pas fait partie. Pour mener cette affaire, il fallait un homme zélé contre la secte ; quel sera-t-il ? un jésuite ? non ; ce sera saint Vincent de Paul, ce vengeur infatigable de la foi , dont la sainte liturgie nous dit, au jour de sa fête, que dès qu’il eût senti le jansénisme, il l’eut en horreur ; mox ut sensit, exhorruit. Dans ce ministère dévoué, Vincent fut aidé par un autre saint prêtre, le pieux Olier, curé de Saint-Sulpice ; et lorsque les trois docteurs chargés des vœux de l’église de France à Rome durent se mettre en route, ce furent encore saint Vincent de Paul et Olier qui fournirent aux frais de leur voyage.

        Enfin, le 31 mai 1653, Innocent X prononça la sentence infaillible et irrévocable sur cinq propositions résumées de toute la doctrine de l’Augustinus. Elles étaient qualifiées d’hérétiques, et défense faite à tous les chrétiens d’y adhérer et de les soutenir désormais. Or, ces cinq propositions avaient été dressées en France ; cette analyse d’un in-folio captieux était l’œuvre d’un français. D’un jésuite peut être ? Non, encore ; l’honneur en revenait à un docteur de l’Université de Paris, Nicolas Cornet, recteur du collège de Navarre, le maître de Bossuet. L’épiscopat, la sainteté, la science, s’étaient unis pour amener le jugement de ce grand procès. Quand M. l’abbé Bernier nous dit que l’on voit une raison très suffisante et la véritable cause des décisions que l’autorité a portées dans cette conjoncture, quand on réfléchit que les erreurs de Jansénius avaient déjà été condamnées, au fond, dans Calvin et dans Baïus ; il est clair qu’il se dissimule, à son insu, la vraie situation des choses en 1653. Il ne s’agit pas de trouver une raison suffisante pour expliquer la décision d’Innocent X, comme si c’était ici une question d’amateur. L’hérésie avait levé la tête, elle était puissante, elle gagnait tous les jours du crédit ; il était de la dernière urgence de trancher dans le vif. Sans doute, c’était déchaîner des passions, faire naître d’implacables rancunes, et l’on sait que ces rancunes se sont déclarées sur saint Vincent de Paul, au point qu’il a été de mode chez les jansénistes jusqu’à la fin d’affecter de le désigner sous le nom de monsieur Vincent, après sa canonisation comme auparavant ; mais de telles considérations, n’arrêtèrent ni cet homme de Dieu, ni Olier, ni Cornet. Pourquoi M. l’abbé Bernier réserve-t-il ses injures pour les jésuites ? Par quelle partialité n’accuse-t-il pas ces trois grands hommes d’avoir visé à écraser des rivaux, pour faire triompher leur idole, d’avoir abrité leurs vues d’intérêt et leurs mauvaises passions derrière les intérêts de la foi ? Il est constant par les monuments .du temps qu’ils n’ont rien épargné pour déterminer l’accord de l’épiscopat contre le jansénisme ; qu’ils ont essuyé plus d’un refus de signature, en particulier saint Vincent de Paul de la part des évêques de Luçon, d’Alés et de Pamiers ; qu’ils ont poussé vivement la cause à Rome par le moyen de leurs trois docteurs. Pourquoi donc M. le chanoine Bernier réserve-t-il ses invectives pour les seuls jésuites qui ont été infiniment m oins agissants dans cette affaire ?

        Mais les jésuites étaient haïs du parti que saint Vincent de Paul, le plus doux des hommes, crut devoir poursuivre avec tant de vigueur ; ils étaient haïs parce que ce parti les savait inébranlables dans l’orthodoxie ; parce qu’il les sentait présents dans toute l’église et veillant sans cesse à la garde du dépôt de la foi ; parce qu’il savait que Vincent de Paul, Olier, Cornet, mourraient un jour, et qu’une corporation religieuse aussi zélée pour sa discipline intérieure n’épuise pas sa vie en un siècle ; et M. Bernier qui est à même d’apprécier tous ces motifs, ne veut pas admettre que les jésuites aient pu soutenir avec désintéressement la cause du christianisme tout entier mis en péril par les doctrines de Port-Royal et leurs succès ! Autant dire, que l’on ne croit pas à la dignité humaine, et contester jusqu’à la possibilité de la vertu ; autant dire que lorsqu’un homme vicieux vous a en horreur ; vous ne pouvez plus attaquer ses vices, que par le seul motif de votre intérêt. C’est par un sentiment de jalousie contre Port-Royal que les jésuites ont combattu le jansénisme ; mais, je vous prie, était-ce par rivalité contre Port-Royal que Bellarmin et Tolet combattirent Baïus, et l’amenèrent à se soumettre au jugement de Rome, à une époque où il n’était encore question ni de Saint-Cyran, ni de Jansénius ? Et il eut fallu que, lorsque cinquante ans après, les mêmes erreurs reparaissaient entourées de tout ce qui forme l’opinion publique dans un pays, les jésuites gardassent le silence ou n’opposassent qu’une molle résistance à l’hérésie, dans la crainte d’être soupçonnés d’y vouloir faire leurs propres affaires ! non, heureusement, il n’en fut pas ainsi, et, quoiqu’en dise M. le chanoine Bernier sur mes phrases sentimentales, je ne rougirai pas d’avoir dit que « les croyants, heureux héritiers des dogmes sauvés par tant de combats, doivent, s’ils sont justes, garder reconnaissance à ceux qui encoururent tant de haines pour maintenir la foi orthodoxe dans leur patrie ». Je ne croirai pas non plus enlever rien à la gloire des dépositaires de l’autorité dans l’Église, en exaltant les services rendus par des subalternes à la cause commune ; le bulletin d’une victoire peut dire que l’attitude de tel corps a décidé le succès de la bataille, sans faire aucun tort au général en chef sous le commandement duquel il combattait.

        M. l’abbé Bernier ne veut pas demeurer d’accord avec moi que les jésuites ont fait preuve de désintéressement en embrassant la cause de l’orthodoxie et en refusant leur influence à un parti qui cherchait de toutes parts des auxiliaires et dont les colères étaient si fort à craindre. C’est qu’il ne se rend pas compte suffisamment des événements qui contribuèrent à former le parti janséniste, et auxquels il dut ses brillants succès. Il ne faut pas croire cependant que l’attrait que pouvaient inspirer les Arnauld avait été, si puissant qu’il ait suffi pour amener lui seul à leurs pieds les héros et les héroïnes de la Fronde. Il y eut de la réaction politique dans cette cabale ; les observateurs impartiaux s’en sont rendu compte, et ont su voir dans Port-Royal ce qui véritablement s’y trouvait, un foyer d’opposition au gouvernement. Les jésuites s’exposaient à plus d’un danger, en bravant pour l’intérêt de la foi la formidable coterie qui avait son centre aux portes de Paris, et qui avait su si bien couvrir ses manœuvres, sous les dehors d’un christianisme épuré. Les jésuites étaient assez habiles sans doute pour voir ce que nous voyons nous-mêmes aujourd’hui, et ils eurent bien quelque mérite de n’en pas tenir compte ; Une fois le jansénisme condamné par les efforts de saint Vincent de Paul, d’Olier, de Cornet, sur la demande de l’épiscopat presque tout entier, qu’ils s’abstinssent désormais de prêcher durement contre les nouvelles erreurs, d’exiger de leurs pénitents l’adhésion sincère aux jugements apostoliques, on eût vu la tolérance envers eux succéder aux anciennes attaques, et à coup sûr les Provinciales n’auraient pas paru. C’est par ces fameuses Petites lettres que je rentrerai dans mon récit.

        Le coup était donc porté ; la bulle d’Innocent X avertissait tous les fidèles qu’une nouvelle hérésie avait levé la tête et que cette hérésie était le jansénisme. La secte chancela un moment sur elle-même ; Qu’allait-on faire ? se soumettre ou résister ? Port-Royal ne fit ni l’un ni l’autre. Il se décida à condamner les cinq propositions, mais en soutenant qu’elles n’exprimaient pas la doctrine de Jansénius. Par ce stratagème, les sectaires gardaient leurs sentiments hérétiques, et trouvaient le moyen de conserver le lien extérieur avec l’Église. Calvin avait été moins bien inspiré. Cependant le docteur Arnauld devait une explication au public, car il était pour longues années le chef de tout le parti. Il la donna par sa Lettre, à un Duc et Pair. Cet écrit fut aussitôt déféré à la Sorbonne, et la Faculté déclara impies, scandaleux et hérétiques les principes qu’y soutenait Arnauld. Le docteur, après cet éclat, fut réduit à se cacher ; bientôt il se vit exclu de la Faculté et contraint de chercher un asile en Hollande où pendant le reste de sa vie, qui dura encore près de quarante ans, il habita presque constamment, ne cessant d’alimenter la guerre par ses écrits, sous toutes les formes, et par son active correspondance.

        C’était la Sorbonne et non les jésuites qui avait réprimé l’audace du docteur ; mais la Compagnie n’en était pas moins là tout entière sur le champ de bataille, résolue à lutter sans relâche pour le maintien des décisions du Saint Siège. Avouer dans de nouveaux écrits les sentiments que l’on avait dans l’âme était chose périlleuse pour la secte qui tenait à demeurer dans l’Église, malgré l’Église ; mais restait un moyen sûr d’obtenir le succès sur un public prévenu et passionné. Décréditer d’un seul coup la Compagnie, en la donnant pour l’ennemie de toute morale, atteinte et convaincue par mille textes de ses docteurs d’avoir formé le projet de renverser l’Evangile ; c’était bien fort ; on le tenta, et le succès ne fit pas défaut à la tentative. Pour cela, il ne fallait qu’un homme d’esprit et de verve qui sût manier la plaisanterie, dont l’audace ne reculât devant aucun excès, et dont la bonne foi fit égarée par l’ascendant que n’exerçaient sur lui des hommes qu’il regardait comme ses pères et ses maîtres. Ce génie malheureux fut Pascal ; les maîtres qui le trompèrent furent Arnauld d’abord, dont l’âme se révéla alors tout entière, et Nicole qui osa écrire les Essais de morale, après avoir fourni ait jeune écrivain toutes les notes sur lesquelles celui-ci composa ce que Chateaubriand a si justement appelé son mensonge immortel. On est stupéfait en lisant, après deux siècles, ce factum virulent et tant soit peu monotone ; mais ce qui surprend le plus, c’est qu’il ait réussi, malgré l’énormité, disons mieux, l’absurdité de la thèse que l’auteur y veut soutenir. On tâchait dans ces lettres, dit Voltaire, de prouver que les jésuites avaient un dessein formé de corrompre les mœurs des hommes, dessein qu’aucune secte, qu’aucune société n’a jamais pu avoir ; mais il ne s’agissait pas d’avoir raison, il s’agissait de divertir le public 7 . Néanmoins, les Provinciales ont fait l’opinion durant un long temps, et elles la dominent encore aujourd’hui plus qu’on ne le pense.

        J’aurais bien envie de demander à M. le chanoine Bernier, qui, dans cette affaire des jésuites ou des jansénistes, « visait à écraser » ses rivaux et à faire triompher son idole ; qui abritait derrière les intérêts de la morale ses vues d’intérêt et ses mauvaises passions ? Qu’ont fait de semblable les jésuites contre leurs ennemis ? Nous sommes là en présence de l’œuvre capitale du parti ; que M. Bernier nous produise quelque chose de pareil, d’approchant en malice et en perfidie de la part de ceux qu’il poursuit. Pourquoi son langage est-il donc si plein de ménagement pour les uns et si peu mesuré pour les autres ? Mais poursuivons.

        La distinction du fait et du droit, par laquelle les jansénistes trouvaient le moyen de soutenir l’Augustinus, tout en paraissant renoncer aux cinq propositions, ayant nécessité de nouvelles mesures de la part du siège apostolique et Alexandre VII, ayant imposé la signature d’un formulaire qui coupait court à tout subterfuge, de graves complications s’ensuivirent. Hardouin de Péréfixe, archevêque de Paris, se vit réduit à prendre la seule mesure efficace pour faire cesser le scandale que causait la résistance des religieuses de Port-Royal à la signature du Formulaire ; cette mesure consistait à dissoudre la communauté, et à placer les opposantes dans des monastères orthodoxes. Vit-on alors les jésuites conseiller ce parti rigoureux ? On l’a dit ; car que n’a-t-on pas dit ? Voici des faits incontestables et qui renversent par la base les assertions dans lesquelles M. l’abbé Bernier a prétendu que les jésuites voulaient imposer à toute force le molinisme avec les dogmes de la foi.

        On était en 1662 ; la suppression de l’abbaye était imminente et les fameux solitaires allaient être dispersés par la police. Louis XIV permet que des conférences aient lieu entre deux des docteurs dis parti et deux ,jésuites investis de sa confiance, dans le but de ménager, s’il est possible encore, un accommodement. Les deux docteurs jansénistes étaient La Lanne et Girard ; les deux jésuites, le P. Annat, confesseur du roi, le même que Racine traite si mal dans son Histoire de Port-Royal, et le P. Ferrier. Louis XIV appela pour présider aux conférences l’évêque de Comminges, Gilbert de Choiseul, qui fut toute sa vie, sinon le fauteur, du moins l’ami des jansénistes, et qui, devenu plus tard évêque de Tournay, inquiétait Bossuet à l’Assemblée de 1682, par ses opinions trop libres sur l’autorité du Saint-Siège. Or, nous avons le témoignage de ce prélat peu suspect sur l’attitude des deux jésuites dans ces conférences. Dans une lettre du 20 mars 1663, adressée à Henri Arnauld, évêque d’Angers, lettre, que je recommande à M. le chanoine Bernier, Gilbert de Choiseul parle ainsi

        Comme cette affaire a été commencée de concert avec les Pères Annat et Ferrier, jésuites, elle se continue avec eux, et je vous dois rendre ce témoignage de leur sincérité, que, dans toute la suite, il m’a toujours paru qu’ils étaient véritablement amis de la paix, qu’ils y travaillaient de la meilleure foi du monde, et que s’ils avaient de la fermeté en quelque occasion contre les sentiments de ceux qu’on appelle jansénistes, cela ne venait pas d’aucune aversion de leurs personnes, mais de l’attachement qu’ils ont à l’autorité du Saint Siège et du désir d’établir solidement la tranquillité que nous cherchons 8 .

        Je prie le lecteur de bien peser les termes de ce jugement de l’évêque de Comminges, témoin non suspect des dispositions des deux jésuites, et de se rappeler qu’il s’agit ici du P. Annat, confesseur dit roi, et du P. Ferrier qui lui succéda dans cette charge. Il n’est pas besoin de rappeler l’influence qu’exerçait en France le confesseur du roi sur toute la Compagnie, on la comprend d’ailleurs aisément.

        Voilà les hommes intraitables que M. le chanoine Bernier nous signale ; nous sommes cependant là à fine époque postérieure à la publication des Provinciales. Les petites lettres font les délices du grand monde et des gens d’esprit ; elles portent partout la diffamation la plus odieuse contre les jésuites, et voilà la rancune qu’en témoignent les jésuites ! Gilbert de Choiseul qui les a vus à l’œuvre, écrivant au propre frère d’Arnauld, les proclame amis de la paix, et M. Bernier, qui vit à deux siècles de là, les accuse de vouloir écraser des rivaux. Mais le molinisme ? en est-il question sur le traité de paix ? Ecoutez encore l’évêque de Comminges : MM. de La Lanne et Girard, dont vous connaissez sans doute le mérite, ayant parlé pour tous, ont si nettement exposé leur doctrine sur les cinq propositions condamnées que, se réduisant seulement art sentiment des thomistes, mais à se servir même des termes de leur école, il ne petit rester le moindre soupçon d’erreur entre eux. Ainsi, voilà les jésuites dans cette occasion solennelle, reconnaissant (au reste, comme toujours) que l’on peut parfaitement être catholique tout en étant thomiste. Gilbert de Choiseul atteste que par la grâce de Dieu, les conférences ont fort heureusement réussi. Les jésuites ont seulement réclamé des docteurs de Port-Royal qu’ils voulussent bien déclarer qu’ils reçoivent les décisions que les papes Innocent X et Alexandre VII ont faites sur ce sujet dans leurs constitutions et qu’ils s’y soumettent. Je ne doute pas que, dans la circonstance, M. le chanoine Bernier n’eût montré la même exigence.

        Ainsi, Port-Royal allait être sauvé, et c’est aux jésuites qu’il devrait son salut. Malheureusement le docteur Arnauld fit rompre les négociations ; il ne voulut pas être redevable de la fin de son exil à un accord passé avec les jésuites. En vain, l’un de ses plus zélés disciples, Le Nain, lui écrivait au nom d’un des premiers magistrats du royaume ces énergiques paroles : Vous serez condamné et devant Dieu et devant les hommes, si vous ne voulez pas croire à un prélat aussi éclairé, aussi vertueux et aussi éloigné de tout soupçon que M. de Comminges 9 Le fier docteur fut inflexible et la première dispersion de Port-Royal s’ensuivit. A-t-on le droit de l’imputer aux jésuites que l’on avait vus, à la suite de Bossuet, user toutes les concessions pour réduire à l’orthodoxie ces filles obstinées qui, selon le mot célèbre de leur archevêque, étaient pures comme des anges et orgueilleuses comme des démons ? Car, si l’on eût pu amener la soumission des docteurs à l’Eglise, il est hors de doute que l’on eût eut du même coup celle des religieuses. Par la même raison, celles ci étant dispersées, l’autorité prit des mesures pour dissoudre l’agrégation des prétendus solitaires qui s’était formée autour de l’abbaye. Ils se retirèrent, les uns en province, les autres près de leurs amis, à Paris ; la duchesse de Longueville ouvrit son hôtel aux plus célèbres d’entre eux.

        La protection que cette princesse étendit sur les chefs de la secte, et les égards que la cour crut devoir conserver envers elle, aimant mieux la voir dépenser son ardeur dans l’intrigue religieuse que dans l’intrigue politique, eurent une immense influence sur l’avenir cet accord du jansénisme. C’est elle en grande partie qu’est dû frauduleux connu sous le nom de paix de Clément IX, manœuvre habile qui fit illusion à beaucoup de monde, et qui, en arrêtant le bras qui devait extirper l’hérésie, donna à celle-ci le temps et les moyens de s’implanter plus profondément que jamais dans le royaume. L’épiscopat avait souscrit le formulaire d’Alexandre VII, moins quatre prélats, les évêques de Beauvais, d’Aleth, de Paniers et d’Angers. Il n’était plus possible de laisser sur leurs sièges ces quatre sectaires que le parti canonisait. Déjà douze commissaires apostoliques avaient été institués par le Saint Siège pour procéder à leur déposition. Mais ils avaient des partisans secrets dans l’épiscopat, et avec le conseil et l’appui de la duchesse de Longueville, on put tenter un coup pour les sauver. Gondrin, archevêque de Sens, et Vialart, évêque de Châlons-sur-Marne, se mirent en avant. Ils furent suivis de dix-neuf de leurs collègues. On obtint de Clément IX un répit, on circonvint son nonce, et quand tout fut prêt, on entama des conférences. Cette fois, le docteur Arnauld consentit à traiter ; jamais il mit une condition, et cette condition lui fut accordée. Il exigea que les jésuites fussent tenus à l’écart de toute conférence, et que les négociations de cette paix qui devait le rendre lui-même à son parti demeurât pour eux un mystère. Ainsi, heureusement pour eux, les jésuites n’eurent la responsabilité de rien dans cette paix fourrée ; en revanche, la duchesse de Longueville et la princesse de Conti assistaient aux conférences, et ainsi que le dit pieusement l’un des historiographes de Port-Royal, ces dames étaient comme la lumière des évêques ; elles les conduisaient comme parla main ; elle leurs montraient tous les pas qu’ils devaient faire, et leur mettaient les paroles dans la bouche 10 .

        On sait que tout finit par la souscription des quatre évêques, moyennant une contre-lettre, au formulaire d’Alexandre VII ; et le loup se vit bien et dûment établi dans la bergerie. L’un des quatre évêques cependant, Pavillon d’Aleth, répugna d’abord à souscrire, et semblait braver les conséquence d’un tel refus ; il céda enfin aux instances d’Arnauld et de l’archevêque de Sens. Voici en quels termes ce dernier gourmandait sa lenteur à se décider. Quel triomphe pour les jésuites, lui écrivait-il, de voir échouer une chose de cette conséquence, qu’on avait voulu leur cacher, et de se trouver plus élevés qu’ils ne l’ont jamais été par ce qui devait les ruiner sans ressource ! Ainsi au dire de Gondrin, l’entremetteur dans cet ignoble compromis entre la foi et l’hérésie, il fallait avant tout humilier les jésuites. Qu’importe la doctrine ! Qu’importe l’honneur ! Il faut que l’évêque d’Aleth signe avec les autres ; s’il continue de refuser, l’odieuse Compagnie aura droit de dire que l’hérésie est au sein de l’Église de France. Et c’est après de tels faits, que M. le chanoine Bernier qui les connaît comme moi, me reproche d’avoir dit que la cause des jésuites était liée à celle de la foi !

        Le docteur Arnauld avait donc vaincu, et il allait, durant quelques années, goûter dans Paris les douceurs du triomphe. Ce n’était plus le temps où, forçant son ban, il arrivait furtivement de Hollande pour réchauffer le parti, et venait chercher, sous le déguisement d’un soldat, un asile sûr dans l’hôtel de la duchesse de Longueville. Il se montrait maintenant en plein jour, et partageait tranquillement. le nom de Grand avec Louis XIV. Cependant, les jésuites dont l’habileté et le crédit avaient été si fort dépassés, commençaient à produire dans les chaires de Paris un de leurs membres dont la vie et la parole étaient un cruel démenti aux Provinciales. Bourdaloue était jésuite autant qu’un autre, et sa vertu, son éloquence, étaient devenues l’entretien de la cour et de la ville. Madame de Sévigné elle même n’avait pas résisté ; l’aimable marquise, sans renoncer à son goût pour les petites lettres, allait très volontiers, comme elle dit, en Bourdaloue. Le parti janséniste jugea qu’il était nécessaire de ramener l’opinion, en frappant un nouveau coup. La Morale pratique des jésuites fut donnée au public. Ce volumineux pamphlet, dans lequel on met sur le compte des jésuites une sérié d’abominations commises dans les deux mondes, avait été conçu par le marquis de Coislin devenu l’abbé de Pont Château, et compilé par Saint Martin et Gilles d’Asson : le docteur Arnauld y mit la dernière main.

        Telle était la modération de ces hommes qui venaient d’être admis à la paix, sans qu’on eût demandé d’eux le moindre acte de déférence à l’égard des jésuites. Quant au jugement à porter sur la valeur historique de ce nouveau manifeste de Port-Royal contre la Compagnie, je ne crois pouvoir mieux faire que de produire l’opinion du parlement de Paris lui même, dans son arrêt du 10 septembre 1669 ; personne, j’imagine, ne le tiendra pour suspect de partialité en faveur des jésuites. Sur ce qui nous a été représenté par le procureur du roi, y est-il dit, qu’il est averti que, depuis quelques jours, certaines personnes mal affectionnées à la Compagnie de Jésus semaient en cette ville un libelle scandaleux intitulé : Morale pratique, prétendu imprimé à Cologne, chez Gervinus Quintel, en 1669, par lequel et par les faussetés dont il est rempli, par le ramas qui a été malicieusement fait d’une infinité de mémoires inventés à plaisir et de pièces supposées, il est aisé de juger, aussi bien que par les termes d’aigreur dont l’auteur s’est servi, qu’il a eu le dessein de décrier la société et la conduite des jésuites…

        Ici, M. l’abbé Bernier est encore obligé de reconnaître que les mauvaises passions et le désir d’écraser des rivaux ne sont pas précisément du côté des jésuites, et que l’idole que les auteurs de la Morale pratique ont voulu faire triompher n’est pas la Compagnie de Jésus. Et c’étaient ces hommes de Port-Royal, dont la doctrine était que l’homme cède irrésistiblement à son attrait bon ou mauvais, qui se posaient pour vengeurs de la Morale, contre une société qui employait ses vingt mille voix à proclamer dans toute l’Église la liberté et la responsabilité humaines ! Que leur fallait-il donc encore ? Ils étaient réhabilités ; leurs signatures mensongères leur avaient ouvert l’accueil partout ; le docteur Arnauld avait été reçu en audience par le roi ; Innocent XI lui portait de la considération ; les religieuses de Port-Royal avaient retrouvé leur cloître ; tout marchait du même pied, pour ainsi dire, qu’avant la condamnation des cinq propositions ; saint Vincent de Paul, Olier, Cornet, n’étaient plus là ; mais le jansénisme en revanche était partout. Il infectait de plus en plus les corps religieux, les facultés de théologie, et quiconque osait ne pas parler avec respect de ses grands hommes et de leurs œuvres encourait la réputation de petit esprit, ou de serviteur des jésuites. Au milieu d’une telle situation, l’attitude de la Compagnie ne pouvait cesser d’être guerroyante ; le contraire eut été trahison. M. le chanoine Bernier lui a reproché d’avoir passionné la défense de la foi j’ai répondu à ce reproche ; mais qu’on juge maintenant des périls, et pour peu que l’on tienne à l’orthodoxie, que l’on dise si la mollesse pouvait être de saison dans de telles conjonctures. Au reste, s’il n’y eut pas de mollesse, il y eut de la modération et de la dignité. J’en assignerai une preuve incontestable dans le rôle et le caractère des quatre confesseurs de Louis XIV, qui se succédèrent dans le cours de cette longue crise. On sait qu’ils disposaient d’un haut crédit auprès du monarque ; mais leur influence au sein de leur société n’était pas moindre. Voyons quelle fut la ligne suivie par chacun deux. Annat, entré en fonctions dans l’année 1654, y demeura jusqu’en 1670. Nous l’avons vu à l’œuvre dans la tentative de réconciliation entre Port-Royal et l’Église, au lendemain des Provinciales ; avons nous trouvé en lui un homme intraitable ? Annat, ne s’est-il pas montré la probité même ? Et l’on ne saurait s’en étonner quand on se souvient que, au rapport de Bayle lui-même, ce jésuite risqua cent fois son crédit, en contrariant, avec la plus généreuse insistance, les passions du roi.

        Ferrier succéda à Annat. Nous le connaissons déjà aussi par le témoignage de Gilbert de Choiseul ; nous savons qu’il s’inquiétait peu si les fauteurs du jansénisme, dans le cas d’une conversion, préféraient le thomisme au molinisme : il y a mieux encore ; c’est qu’il savait, au besoin, contenir ceux de ses confrères qu’un zèle indiscret eût pu entraîner au delà des bornes de la justice. Souvent, dit Amelot de la Houssaye, je lui ai entendu dire à des jésuites qui voulaient le faire entrer dans leurs querelles particulières pour être appuyés de son crédit, que le roi ne l’avait pas fait son confesse pour être l’avocat des méchantes causes 11 .

        La Chaise remplaça Ferrier en 1675. Je ne sache rien qui soit mieux de nature à montrer que durant les longues années qu’il remplit son poste, les jansénistes eurent peu à souffrir de la part des jésuites si ce n’est de produire le témoignage si connu que lui rend Saint-Simon lui-même ; Saint-Simon qui épuise son vocabulaire d’injures, et on sait quelle en était la richesse, contre Letellier successeur de La Chaise. Juste, droit, sensé, sage, doux et modéré, fort ennemi de la délation, de la violence des éclats, La Chaise avait de l’honneur, de la probité, de l’humanité 12 . Plus loin, il ajoute : Les ennemis même des jésuites furent forcés de lui rendre justice, et d’avouer que c’était un homme de bien, honnêtement né et très digne de remplir sa place.

        J’ajouterai deux traits seulement qui aideront à faire connaître la Chaise : l’un est relatif aux jansénistes, l’autre peut servir à montrer, la loyauté des relations de ce jésuite avec Louis XIV. On dénonça au roi les rapports qu’entretenait Rollin avec le P. Quesnel, sujet rebelle et chef du parti ; la prison allait devenir le prix des imprudences du savant professeur qui fut, toute sa vie, le fauteur malheureux de la secte. La Chaise intervint, et Rollin conserva sa liberté. Le roi ayant manifesté au confesseur son projet de contracter mariage avec madame de Maintenon, le jésuite eut assez d’indépendance pour contrarier l’intention du monarque, et ne céda que devant la nécessité ; ce qui fut cause que madame de Maintenon ne le goûta jamais.

        Voilà donc trois jésuites, et les plus influents de tous, sans l’aveu desquels leurs confrères n’auraient pu rien entreprendre de traça soit peu important contre la secte, qui se révèlent à nous comme des hommes modérés, délicats, pleins d’égards, et gérant avec intégrité leur ministère. A eux trois, ils représentent une période de plus de cinquante années dans le poste de confesseur du roi, et l’on ne reconnaît dans aucun d’eux les mauvaises passions dont parle M. Bernier. Nous verrons tout à l’heure ce qu’il faut penser de leur successeur dans la confiance de Louis XIV. Dans tous les cas, il ne géra que six ans son emploi, et eut-il été aussi farouche que le prétend Saint-Simon, cette courte période ne pourrait, être donnée comme représentant toute la ligne de conduite de la Compagnie de Jésus à l’égard des jansénistes.

        Reste donc à parler du P. Letellier et à dire aussi la vérité sur son compte. Mais auparavant qu’il me soit permis de toucher en passant l’Assemblée du clergé de 1700. Elle est fameuse par une censure de propositions de morale qui paraît être un triomphe pour M. le chanoine Bernier. Voyons d’abord les événements du jansénisme qui signalèrent la fin du XVlle siècle. En 1694, le docteur Arnauld avait disparu de la scène du monde, et le P. Quesnel lui avait succédé dans le rôle de chef du parti. Ce fut sous ce dernier que le jansénisme qui depuis Clément IX, couvait sous la cendre, éclata de nouveau par un incendie qui dépassait en étendue et en ravages tout ce que l’on avait vu jusqu’alors. L’étincelle qui détermina l’embrasement fut le livre des Réflexions morales sur le Nouveau Testament, livre où le Père Quesnel étalait désormais dans toute sa crudité la doctrine des cinq propositions. L’Augustinus avait vieilli ; ce lourd in-folio latin ne pouvait plus être de mode et demandait d’être rajeuni. Il l’était dans les Réflexions et sans avoir rien perdu. La première édition avait paru dès 1671, niais elle était moins hardie que les suivantes ; Vialart, évêque de Châlons-sur-Marne, le même que nous avons vu avec Goudrin de Sens, négociateur de la paix de Clément IX et le répondant des quatre évêques réfractaires, la revêtit de son approbation ; mais la troisième édition passait toute mesure. Jamais le jansénisme ne s’était épanoui au grand jour avec tant d’audace. Louis Antoine de Noailles, successeur de Vialart, osa recommander aux fidèles de son diocèse la lecture d’un tel livre, par son mandement du 23 juin 1695. L’influence de madame de Maintenon fit transférer la même, année ce prélat sur le siège de Paris, où il devait être si longtemps le fléau de l’orthodoxie.

        Sur ce nouveau théâtre, les allures de Chalons sur Marne auraient été tant soit peu déplacées. L’illustre protectrice et parente n’aimait pas le jansénisme, et il était à propos que le nouvel archevêque se signalât dès l’abord par quelque acte éclatant contre la secte. L’occasion ne tarda pas à s’en présenter ; et le 20 août 1696, paraissait une ordonnance archiépiscopale portant condamnation d’un livre que l’abbé de Barcos, neveu de Saint-Cyran, avait publié sous ce titre : Exposition de la foi de l’Église touchant la grâce et la prédestination. Bossuet lui même avait minuté la partie dogmatique de l’ordonnance, et il était visible à tous les regards que Noailles qui signait, et qui fulminait contre le janséniste Barcos avait changé de camp. En pareille situation, les pamphlets sont à craindre. Il en parut un qui portait le litre de Problème ecclésiastique. On y demandait à qui il fallait croire, de Noailles, évêque de Chalons, approuvant une doctrine, en 1695, dans les Réflexions morales, ou de Noailles, archevêque de Paris, condamnant la même doctrine en 1696. L’écrit était anonyme ; on l’attribua promptement aux jésuites, et l’inimitié de Noailles qui, d’ailleurs, avec ses idées, ne pouvait leur être favorable, se déclara pour jamais contre eux. Ils étaient cependant innocents de ce pamphlet dont l’auteur véritable, dom Thierry de Viaixnes, qui l’avait compilé dans un tout autre but que de complaire aux jésuites, se déclara plus tard. Au reste, tout catholique avait droit de se poser ce problème, tant que Noailles n’avait pas désavoué le mandement par lequel il avait recommandé à son peuple de Châlons un livre qui devait être réprouvé plus tard par l’église universelle, comme soutenant cent une propositions condamnables.

        En attendant, l’irritation était extrême contre les jésuites à l’archevêché. On accusait le P. Daniel, le P. Doucin ; et les jansénistes se félicitaient d’avoir trouvé un expédient pour intimider Noailles dans la voie des concessions, et pour le brouiller tout d’abord avec la Compagnie. L’Assemblée de 1700 vint bientôt, et Noailles la présida. On y résolut de publier une censure contre la morale relâchée, et cent vingt-sept propositions de casuistes furent condamnées. Tout le monde savait parfaitement à quelle adresse allait cette censure. L’espace ne me permet pas d’en donner ici l’histoire détaillée ; je dirai seulement que cette opération était sans but pratique ; car il est notoire que le laxisme était très loin de la théologie française, à la fin du 17e siècle ; et que c’était d’ailleurs un acte aussi inutile que peu respectueux pour le Saint Siège, que de condamner, par l’autorité d’une assemblée partielle de l’église de France, des propositions qui, il y avait quarante ans, l’avaient été par les souverains Pontifes, dans des décrets reçus de l’Église universelle, la France exceptée.

        Tout ceci montrait assez combien peu les jésuites avaient de crédit. L’inutilité de la censure, son inconvenance dans les conjonctures, furent relevées par plusieurs prélats dans l’Assemblée ; mais leur voix fut promptement couverte. Les jansénistes triomphèrent de l’humiliation infligée à la Compagnie, et se plaignirent modérément de la condamnation de trois propositions de leurs auteurs que l’on avait censurées, en considérant que leurs adversaires avaient reçu un coup, indirect, il est vrai, mais tout autrement sensible. Dans un travail plus complet que ne peut l’être cet article, il serait intéressant d’étudier la composition de l’épiscopat français à cette époque ; Fénelon, dans son Mémoire à Clément XI, sous la date de 1705, révèle un affligeant tableau ; et, d’après les renseignements qu’il fournit, le lecteur est en droit de conclure que, depuis la paix de Clément IX, on n’avait pas cherché à pourvoir les églises de pasteurs trop décidés contre le jansénisme. Cependant Ferrier et La Chaise avaient eu en main, à eux seuls, la feuille des bénéfices pendant trente ans. On en déduira avec raison que ces jésuites si influents n’avaient pas tant songé qu’on l’a dit à faire leurs affaires. Nous verrons bientôt l’épiscopat du XVIlle siècle manifester à l’endroit de la Compagnie un vif et profond intérêt ; cependant, passé 1715 , aucun de ses membres ne dut à un jésuite son élévation.

        Louis XIV déclinait, le père La Chaise n’était plus qu’un vieillard hors de combat, Madame de Maintenon n’avait jamais subi l’influence des jésuites ; le 18e siècle était ouvert, et se préparait à lâcher la digue à cette incroyance qui couvait sourdement depuis quarante ans ; et avec tout cela, l’hérésie janséniste, renouvelée par le livre des Réflexions morales, levait la tête plus haut que jamais. Les catholiques étaient fatigués d’une querelle théologique qui durait depuis plus d’un demi-siècle ; le formulaire d’Alexandre VII était usé, dès lors qu’un autre livre avait remplacé l’Augustinus. La situation ne pouvait donc se dénouer que par un acte énergique qui tranchât dans le vif plus avant que jamais. La bulle Unigenitus fut ce moyen décisif qui sauva la foi ; et l’Église en fut redevable au père Letellier.

        Ce jésuite, en 1709, avait remplacé La Chaise auprès de Louis XIV, Les mémoires du temps, ceux de Saint-Simon en particulier, ont rendu sa mémoire particulièrement odieuse ; il importe donc de le faire connaître. Il était à peine installé dans ses fonctions, qu’eut lieu la destruction de Port-Royal. Naturellement, la postérité égarée par des calomnies l’en a rendu responsable ; rien cependant n’est plus mal fondé. Clément XI, dans un bref à Louis XIV, avait demandé cette mesure dans les termes les plus énergiques, evellatur et eradicetur. Sur les lieux, les jésuites ne furent pour rien dans son exécution. J’en donnerai pour garant les jansénistes eux mêmes. Voici les paroles de Clémencet, dans son histoire générale de Port-Royal : MM. de Saint-Sulpice, à ce qu’on prétend, dit-il, obtinrent par le crédit de madame de Maintenon, la démolition de Port Royal des Champs, en lui représentant que si ou le laissait subsister, les temps pouvant changer, les jansénistes pourraient aussi y revenir et rétablir leurs erreurs. Cela fait voir que ce n’est point aux jésuites qu’il faut attribuer la démolition de Port Royal des Champs ; non qu’ils n’en fussent capables, mais parce que cela était contraire à leurs desseins et à leurs intérêts 13 . Guillebert, autre historien janséniste, dans ses Mémoires historiques et chronologiques sur Port-Royal, parlant de cette destruction, s’exprime ainsi : Ce ne sont pas les jésuites, mais une fausse démarche des amis de Port Royal des Champs, qui en occasionna la démolition 14 . Ceci doit suffire, ce semble, pour absoudre Letellier d’une participation que les jansénistes eux-mêmes ne lui imputent pas.

        Saint-Simon lui attribue d’avoir obtenu de Louis XIV l’ordre au cardinal de Noailles d’accepter la bulle Vineam Domini sabaoth, que Clément XI avait rendue contre le prétendu silence respectueux des jansénistes 15 . Aux yeux des catholiques, ce ne serait pas un reproche, assurément, pour Letelllier ; mais encore faut-il ne pas se brouiller avec la chronologie. Voici des dates : la bulle Vineam Domini sabaoth fut rendue en 1705 ; Noailles la fit souscrire la même année aux religieuses de Port-Royal ; et c’est seulement en 1709 que Louis XIV vit Letellier pour la première fois.

        A l’ouverture du 18e siècle, le jansénisme avait enfin rencontré dans l’épiscopat un adversaire résolu à l’attaquer en visière ; il était temps ; mais Dieu ne fit point défaut à l’Église de France. Il a donné un docteur contre chaque hérésie : Fénelon fut celui que la divine Sagesse avait préparé contre le jansénisme et ses subterfuges. Après lui, la pensée des orthodoxes ne vacilla plus ; la formule était donnée ; il n’y avait plus qu’à la répéter et à l’appliquer. Mais Fénélon sentait qu’un jugement apostolique contre les Réflexions morales était le premier de tons les besoins. Ses amis, les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, avec La Chétardie, curé de Saint-Sulpice, avaient eux même présenté Letellier à Louis XIV, assurés qu’ils étaient d’avoir trouvé en lui un jésuite intègre et zélé pour la foi ; mais Letellier, loin de montrer cette violence que Saint-Simon lui attribue, hésitait en face du péril et tremblait d’aggraver le mal par la vigueur du remède. Longtemps il eut besoin que des lettres de Cambrai vinssent ranimer son courage. La Correspondance de Fénelon en rend témoignage ; et je juge inutile de m’arrêter, dans ce récit rapide, à en transcrire des passages significatifs que tout le monde peut y lire. On y verra la preuve que la bulle Unigenitus ne fut pas plus l’ouvrage prémédité des jésuites que ne l’avait été la constitution d’Innocent X contre les cinq propositions. Fénelon fit alors ce qu’avaient fait, au 17e siècle, saint Vincent de Paul, Olier et Cornet ; mais les temps étaient changés depuis 1682 ; et l’on devait déjà prévoir que les condamnés pourraient fort bien appeler de la bulle papale au futur concile œcuménique ; ce que n’avaient pas même songé à faire, en 1653, les fauteurs de l’Augustinus.

        En attendant, les jésuites étaient en butte à la plus violente réaction ; plus ils s’effaçaient et plus on les poursuivait. Noailles, qui fut constamment le mannequin du parti, alla jusqu’à retirer en masse les pouvoirs de prêcher et de confesser à tous les membres de la Compagnie qui exerçaient le saint ministère dans le diocèse de Paris. Il n’y eut d’exception que pour le père Letellier : l’archevêque du moins jugea qu’il était par trop fort de ravir au roi lui-même son confesseur. On sait que cette interdiction générale se continua après la mort de Louis XIV, et qu’elle dura longues années, au grand scandale des gens de bien. En face d’un tel abus de pouvoir, que faisait Louis XIV ? Il parlementait avec l’archevêque, dans un mémoire, au lieu de recourir au pape. Que faisait madame de Maintenon ? Elle tâchait de prendre Noailles par les sentiments et s’usait à la peine Or, tout ceci n’était que le commencement des tribulations de la Compagnie ; le jansénisme lui en préparait bien d’autres, y compris la suppression et l’expulsion. Si M. l’abbé Bernier a jamais pesé tous ces faits, il a du courage d’attaquer aujourd’hui les jésuites comme des hommes à mauvaises passions, jaloux d’écraser leurs rivaux. Au reste, pendant qu’on les traitait ainsi, ceux mêmes qui les écrasaient osaient tenir un langage analogue. Heureusement, la réponse fut faite alors à des reproches si odieux et si dérisoires. Elle est de Fénelon, et je demande au lecteur la permission d’en donner ici quelques traits.

        Rien n’est plus diffamant pour une Compagnie religieuse que de l’accuser, à la face de toute la chrétienté, d’avoir une mauvaise doctrine, d’être coupable d’une conduite irrégulière à l’égard des évêques, et de vouloir être aujourd’hui leurs maîtres et leurs juges.

        Il n’y a point de milieu : cette accusation, si elle est bien prouvée, est une conviction affreuse qui doit faire délester cette Compagnie à tous les gens de bien ; mais si elle est sans preuve, elle est une calomnie atroce qui couvre de honte celui qui l’a faite. La calomnie n’en est pas moins calomnie pour venir des supérieurs d’une éminente dignité : elle en est cent fois plus odieuse et plus diffamante. Ils sont bien plus écoutés et plus crus que les calomniateurs vulgaires : chaque parole de telles personnes est un coup mortel. Ils sont même bien plus coupables : eux qui devraient être les pères et les protecteurs des ministres de l’autel, peuvent ils impunément les déchirer ? Est-ce donc là l’usage de leur dignité ? Est-ce donc là cette bonté tendre et paternelle, pour laquelle ils sont élevés au-dessus des autres ?

        Il faut donc que M. le cardinal de Noailles prouve en toute rigueur, devant le tribunal de l’Église, la mauvaise doctrine de cette Compagnie, sa conduite irrégulière à l’égard des évêques, et la tyrannie par laquelle ils veulent être aujourd’hui leurs maîtres et leurs juges. Voilà des faits horribles à prouver. Plus l’accusation est griève, plus la preuve doit être démonstrative. Il faut donc que ce cardinal démontre tous ces faits allégués, ou qu’il succombe comme un insigne calomniateur. S’il ne fait que continuer des plaintes et des insinuations vagues, il ne fera que ce qui est ordinaire à tous les auteurs passionnés de libelles diffamatoires. Il ne lui reste plus aucun moyen de reculer. Il faut qu’il entre en preuve, et qu’un éternel opprobre tombe sur les jésuites ou sur lui. Mais si les preuves juridiques manquent, il doit réparer la calomnie, en la rétractant avec autant d’éclat qu’il l’avait publiée. Dieu, dont il a blessé la vérité, l’Église qu’il a scandalisée, sa conscience, dont il a étouffé la voix pour contenter son ressentiment, sa dignité même dont il a abusé pour noircir les innocents, demandent cette humiliante réparation 16  ».

        On voit par cette citation d’un mémoire destiné à être mis sous les yeux du roi et de madame de Maintenon, que Fénelon n’était pas homme à souffrir les accusations vagues contre les jésuites. Il les connaissait à fond, il savait tout ce que le parti pouvait dire contre eux ; mais lui, évêque d’un diocèse frontière, qui avoisinait le berceau et le foyer de la secte, avait apprécié les périls de la foi ; il aimait son pays et avait déjà le pressentiment des maux que causeraient au royaume des dissensions religieuses dans lesquelles on verrait bientôt les parlements prendre fait et cause, et par leur résistance aux édits royaux préparer une terrible et inévitable révolution. Avant d’aller plus loin je citerai encore à M. Bernier un passage du mémoire ; et d’autant plus volontiers qu’il y trouvera exprimé en la même manière que je l’ai fait, le mode d’action ordinaire des jésuites contre le jansénisme. Le cardinal, dit-il, qui prétend que les jésuites soulèvent le troupeau contre le pasteur, doit prouver que cette Compagnie travaille à procurer ce soulèvement. Mais s’il ne prouve que le soin que les jésuites auront peut être pris de mettre en garde leurs pénitents et leurs pénitentes contre le livre hérétique du chef des jansénistes et contre tant d’autres livres du parti, qu’on débite si impunément depuis quelques années dans Paris, ils doivent se faire honneur d’avouer le fait. C’est ce que tout ecclésiastique zélé contre l’hérésie doit faire courageusement et avec discrétion, sans manquer jamais de ménagement pour la puissance supérieure. En ce cas, là raison. qui a fait refuser les pouvoirs aux jésuites, est précisément celle qui les en rend dignes pour la défense de la foi.

        Fenélon rédigeait ce mémoire en 1712. En ce moment même, Clément XI s’occupait à préparer le jugement décisif et solennel que la cour de France avait sollicité sur le livre de Quesnel. Letellier s’était enfin déterminé à sortir de ses voies de temporisation ; plusieurs évêques s’étaient unis à Fenélon pour vaincre les résistances du jésuite ; et celui-ci, une fois résolu, avait engagé son royal pénitent à recourir à l’oracle apostolique. Mais le jugement prononcé, on devait s’attendre que Letellier, qui enfin l’implorait avec instance, le soutiendrait avec vigueur. Il ne se dissimulait pas combien la situation allait devenir difficile ; car l’âge du roi faisait pressentir une prochaine vacance du trône et la régence d’un prince que les jésuites ne confessaient pas. Dans le cœur d’un prêtre digne de son caractère, le dévouement à la foi ne calcule pas, et Letellier, nous le verrons tout à l’heure, était un prêtre de cette sorte.

        Enfin le 8 septembre 1713 , la bulle Unigenitus fut signée par Clément XI, et bientôt elle arriva en France. La fureur du jansénisme auquel elle enlevait pour jamais son masque fut au comble. Publier cette constitution dans le royaume où les jansénistes étaient partout, la faire enregistrer au parlement, selon les nécessités d’alors, procurer l’unité de vues dans l’Assemblée des évêques convoqués à Paris pour la recevoir ; toutes ces choses étaient devenues d’une extrême difficulté, depuis surtout que l’autorité de Rome avait été si imprudemment soulevée et si témérairement décidée, il y avait trente ans. Dans tout le reste de l’Église, la bulle Unigenitus fut reçue avec soumission comme règle de foi, aussitôt qu’elle fut connue authentiquement ; en France, elle donna lieu dans les commencements à des complications qui faillirent tout perdre. Ce fut alors que l’on put voir quel homme était Letellier, et quel mobile gouvernait sa conduite. Les jansénistes, sans le vouloir, lui ont rendu uni magnifique témoignage, et d’autant plus précieux qu’il se trouve consigné, presque dans les mêmes termes, dans les deux écrits historiques les plus violents qu’ils aient dirigés contre la bulle Unigenitus ; je veux dire le Journal de l’abbé Dorsanne, et les Anecdotes ou Mémoires secrets sur la Constitution. je choisis de préférence la version de ce dernier pamphlet, parce qu’il est le plus violent des deux contre les jésuites.

        On était en 1714. La cour qui avait sollicité la bulle se laissait effrayer par l’intrigue et le fracas du parti. Letellier tenait ferme pour la foi, dans ces dernières heures de sort influence. Le président de Maisons poussé par de hautes influences vient parlementer avec le jésuite. Il propose divers expédients relatifs à la bulle. Si le roi écrivait au pape pour le prier d’envoyer des explications, en forme de commentaire de sa constitution ? Letellier repousse cette fin de non recevoir mise en avant par les jansénistes, et à laquelle plusieurs évêques s’étaient laissés prendre. Si l’on autorisait les évêques il ne publier la bulle qu’avec des explications rédigées par eux ? Letellier rejette comme irrespectueuse envers le Saint-Siège et dangereuse pour la foi, cette proposition que le parti avait également lancée et qui avait ses adhérents dans l’épiscopat. Si enfin, l’Église de France se réunissait en concile national ? Ce troisième parti, ajoutait Maisons, présente bien aussi ses dangers. Tous les inconvénients d’un concile, dit le narrateur janséniste, n’étonnèrent point le P. Letellier. Il répondit seulement que c’était l’affaire des évêques ; qu’ils étaient prudents et sages, et qu’il fallait espérer qu’étant assemblés, ils prendraient le parti le plus raisonnable. Le président ne gagnant rien sur ce Père, il lui représenta que sa Société jouait gros jeu dans tout ceci ; qu’il pourrait venir un temps où ils n’auraient pas la protection qu’ils ont actuellement , et qu’alors tout serait à craindre pour eux. A la vue de l’orage y dont on menaçait le jésuite, il demeura ferme sans s’émouvoir, et dit que plusieurs d’entre eux allant chercher la mort en Angleterre, et dans d’autres pays bien plus éloignés, ils devaient être prêts de la souffrir dans la patrie, si c’était l’ordre de Dieu 17 .

        On conçoit qu’aux yeux de ceux pour qui la foi catholique n’est tout au plus qu’un système, la fermeté du jésuite semblera plus imprudente que sage ; aux yeux d’un catholique qui connaît tout le prix d’une décision doctrinale dans les controverses religieuses, cette résistance d’un homme qui se sent à veille d’une crise terrible à laquelle il sait que ni lui, ni sa Compagnie, ne pourront peut être survivre, cette résistance, dis-je, est sublime et digne d’un confesseur de la foi. Que M. le chanoine Bernier relève tant qu’il voudra l’esprit de corps qu’il reproche aux jésuites ; mais qu’il ait ici la justice de reconnaître que l’idole du P. Letellier, de ce jésuite si compromis, n’est pas la compagnie ; non, son idole, c’est la foi, c’est l’Eglise. M. Bernier n’en a, sans doute, pas d’autre ; qu’il me laisse, donne espérer qu’un jour il voudra bien reconnaître avec moi que les jésuites ont pu, il est vrai, compromettre jusqu’à leur existence dans la défense de la foi, mais qu’ils n’y ont pas compromis la cause de l’Eglise. Qu’il ne se rende pas à mes appréciations, je le conçois ; mais qu’il écoute Fenélon, ce témoin vertueux, compétent et irrécusable, et qu’il consente donc, enfin à parler des jésuites, comme en parlaient les catholiques de France, au fort de cette tempête, dont les orages sont déjà si loin de nous.

        Peu de mois après la conférence de Maisons avec P. Letellier , Louis XIV achevait son règne. Le régent n’était pas homme à soutenir la bulle ; l’anarchie religieuse fut au comble durant plusieurs années. Noailles et son parti triomphaient désormais sans obstacle, et Letellier ne tarda pas à partir pour l’exil. Abreuvé de chagrins et douloureusement affecté des malheurs de l’Eglise, transféré d’Amiens à la Flèche par une police que dirigeaient les ennemis de sa Compagnie, il succomba dès 1719. Sa mort fut comme le présage de celle que bientôt allait subir sa Société.

        Cependant, l’épiscopat, en France, s’élevait de plus en plus à la hauteur de ses dangers. Fénelon en descendant dans la tombe laissa après lui une postérité d’évêques résolue à braver tous les périls d’une lutte à front découvert contre l’hérésie. Bissy à Meaux, Mailly à Reims, Belzunce à Marseille, Tencin à Embrun, Languet à Sens, Beaumont à Paris, se résignèrent à toutes les calomnies du parti, à toutes les voies de fait d’une magistrature égarée. Sans doute, ils regrettaient que la mollesse avec laquelle on avait agi, sous le règne précédent, envers la nouvelle hérésie, la fausse paix qu’on avait fait avec elle, les ménagements qu’on avait cru devoir conserver à l’égard de ses représentants, eussent aggravé à un tel point la situation de l’Église en France ; mais en même temps ces grands évêques ne craignaient pas d’avouer en toutes manières leurs sympathies pour une Compagnie qu’on avait toujours vue au champ d’honneur, et dont les doctes travaux et l’influence leur venaient encore si puissamment en aide. L’influence d’un journal appelé Nouvelles ecclésiastiques, malgré la surveillance de l’autorité, circulait dans tout le royaume, portant partout l’injure et la diffamation à la fois contre les évêques qu’on appelait constitutionaires et contre les jésuites ; les tabernacles s’ouvraient, par arrêt de parlement, et le prêtre était décrété de prise de corps avec, ordre d’aller déposer le Saint des Saints sur les lèvres hérétiques des appelants de la bulle ; l’archevêque de Paris était exilé de son diocèse, son temporel saisi, tout cela sous les yeux de Louis XV, et par décret d’une cour de justice qui démolissait ainsi la société et la religion, tandis que Voltaire courait sus à ce qu’il appelait l’infâme.

        On devait s’attendre à des victimes nombreuses, lorsque le pays, labouré par le jansénisme et la philosophie se donnant la main serait suffisamment préparé ; mais la première de toutes devait être la Compagnie de Jésus. Les rancunes de Port-Royal, s’unissant aux intrigues des philosophes et devenues efficaces par le concours aussi aveugle que passionné des parlements, amenèrent la destruction violente, et injuste, d’un corps de religieux qui était une des gloires de notre pays et le dernier boulevard de la société française par ses nombreuses maisons d’éducation. Avant de signer l’édit de suppression, la conscience peu timorée de Louis XV s’alarma. Il chercha un moyen de résistance auprès de l’épiscopat. Cinquante un évêques réunis en assemblée à Paris reçurent la consultation royale et durent y répondre. Était-il à propos que le roi supprimât la Compagnie ? Le seul Fits-James, de Soissons, prélat janséniste, fut pour l’affirmative ; les cinquante autres tinrent ferme pour sauver un corps qui avait si bien mérité de l’Église ; et peu de jours après, soixante-dix adhésions épiscopales à la décision des cinquante vinrent apprendre à Louis XV que supprimer les jésuites en France, c’était atteindre la religion au cœur. Elle mérite bien quelques égards, peut-être, cette Compagnie qui, dans un tel moment, après tous les prétendus torts qu’on lui reproche, recevait encore un tel témoignage.

        Mais tout devait être inutile, et les ressentiments de madame de Pompadour se virent satisfaits en même temps que les passions plus redoutables des quesnellistes et des encyclopédistes. Toutefois, l’épiscopat voulut tenter encore, par un dernier coup, de réveiller dans le monarque avili, le sentiment du christianisme et celui de sa dignité. Une nouvelle assemblée du clergé tenue en 1762 lui adressa une noble et courageuse remontrance qui renferme une appréciation du rôle des jésuites en France trop significative pour qu’il me soit possible de l’omettre ici. Les lecteurs de M. le chanoine Bernier et les miens me sauront gré de, leur fournir l’occasion d’apprendre quel jugement portait en présence du trône et de la nation, sur l’ensemble de la conduite des jésuites durant un siècle et demi, l’élite des évêques de France. Avant de lire ces lignes que je vais transcrire, il est bon de se rappeler que l’assemblée de 1762 n’adressait point au roi une harangue secrète ; que la remontrance devait être rendue publique ; et que, par conséquent, les éloges qu’elle contient à l’endroit des jésuites ont dû être pesés avec ; soin, et ne peuvent renfermer que l’expression aussi précise que ferme du sentiment des évêques.

        Cette société, disent les prélats, depuis la première époque de son établissement, n’a cessé d’éprouver des contradictions. Les ennemis de la foi l’ont toujours persécutée, et dans le sein même de l’Église, elle a trouvé des adversaires, aussi dangereux rivaux de ses succès et de ses talents, qu’attentifs à profiter de ses fautes les plus légères ; mais, malgré des secousses violentes et réitérées, ébranlée quelquefois, jamais renversée, la société des jésuites jouissait dans le royaume d’un état, sinon tranquille, du moins honorable et florissant. Chargés du dépôt le plus précieux pour la nation dans l’éducation de la jeunesse, partageant, sous l’autorité des évêques, les fonctions les plus délicates du saint ministère, honorés ne la confiance des rois dans le plus redoutable des tribunaux, aimés, recherchés d’un grand nombre de vos sujets, estimés de ceux qui les craignaient ils avaient obtenu une considération trop générale pour être équivoque 18 .

        Tels furent les adieux de l’épiscopat français aux jésuites qu’ils devaient naturellement mieux connaître que ne le peut M. le chanoine Bernier. Les évêques de l’assemblée de 1762 laissent-ils deviner que ces religieux aient compromis la bonne cause ? Reconnaissent ils ces mauvaises passions dont parle M. Bernier, devine-t-on à leur langage, si rempli d’estime et d’intérêt paternel, que les jésuites eussent une seconde religion, une idole ? Les livrent-ils, comme fait M. Bernier, en convenant qu’ils auraient écrasé leurs rivaux ?

        Rien de tout cela : ils disent au roi, ils disent à la nation, que les jésuites ont eu des rivaux attentifs à profiter de leurs fautes les plus légères ; voilà tout ce qu’avouent les évêques ; et certes, c’est une grande gloire pour un corps de quatre mille individus d’avoir traversé un siècle et demi et tant de situations si difficiles, sans avoir eu à se reprocher que de légères fautes. Au dire des évêques, les jésuites furent estimés de ceux mêmes qui les craignaient ; ils jouissaient de la considération générale ; était-ce possible, si leurs vues, leurs actes et leur influence eussent été tels que les a dépeints, sans preuves, il est vrai, M. le chanoine Bernier ? La longueur de cet article m’empêche d’ajouter ici quelques mots au sujet des témoignages que l’honorable adversaire a produits à l’appui de son opinion ; je regrette de n’avoir pu terminer en une seule fois ce plaidoyer tout désintéressé. M. l’abbé Bernier m’avait reproché de n’être pas assez historique ; j’ai voulu l’être aujourd’hui davantage, et j’ai abusé de sa patience et de celle de nos lecteurs. Je m’engage à être plus bref, la prochaine fois.

     

    DOM P. GUERANGER

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