Le jansénisme et la compagnie de Jésus – 3ème article

LE JANSÉNISME
ET
LA COMPAGNIE DE JÉSUS

TROISIEME ET DERNIER ARTICLE

« Revue de l’Anjou et du Maine »

Angers, Librairie de Cosnier et Lachèse

1858

tome troisième

Dom Guéranger, Le jansénisme et la compagnie de Jésus, pp. 136-154

* *

    L’histoire sérieusement interrogée ne présente donc rien qui ne soit honorable à la Compagnie de Jésus dans l’attitude qu’elle crut devoir prendre à l’égard du jansénisme, et les fautes ou les excès dans lesquels auraient pu tomber quelques membres de ce corps, dans le cours d’une lutte qui a duré plus d’un siècle, ne sauraient, aux yeux de la postérité équitable, balancer un moment le service qu’a rendu à l’église et à la société cette phalange courageuse que rien ne put déconcerter, pas même ses propres périls. Nous avons vu les jésuites marcher au combat à là suite de saint Vincent de Paul et du pieux Olier ; leur modération a mérité les éloges de Gilbert de Choiseul ; Fénelon a vu leur cause unie à celle de l’orthodoxie ; une assemblée des évêques de France, au moment où cale compagnie allait succomber, lui a décerné le solennel témoignage de son estime pour le passé et pour le présent.

    Il est vrai que si l’on veut s’en rapporter aux mémoires et aux écrits passionnés d’une certaine époque, on peut prendre une fâcheuse impression sur la conduite de la Compagnie dans la querelle théologique qui nous occupe ; mais est-il donc permis d’oublier que le jansénisme fut, durant de longues années, la passion du grand inonde et des gens d’esprit ; qu’une telle faveur, qui s’attachait et aux personnes et aux principes, devait naturellement produire des jugements peu bienveillants sur le compte des adversaires de ces personnes et de ces principes ; qu’enfin, pour avoir été répétées sur tous les tons et à propos de tout, des imputations gratuites et injustes ne deviennent pas pour cella des vérités ? Il est donc nécessaire d’aller au fond, et d’aborder enfin résolument le problème. Il est bientôt fait de s’incliner devant Port-Royal ; mais il est un peu plus laborieux de démêler ce que Port-Royal fut en réalité. C’est ce qu’a tenté, de nos jours, entre autres, M. Petitot, le savant collaborateur de M. Monmerqué dans la publication des Mémoires sur l’Histoire de France, et il l’a fait avec un succès qui a mérité les éloges de M. Sainte-Beuve lui-même. Mais il faut reconnaître que les conclusions de M. Petitot sont loin d’être favorables aux jansénistes, et mettent la conduite des jésuites dans un jour tout autre que celui où l’on a coutume de la voir, quand on s’attache uniquement aux récits qui ont cours dans le monde de la littérature et des salons. J’oserais recommander la lecture de cet opuscule remarquable à M. le chanoine Bernier, et aussi celle de l’édition des Provinciales, avec notes et préfaces, qu’a publiée récemment M. l’abbé Maynard, chanoine honoraire de Poitiers. Ces deux ouvrages, d’un piquant intérêt, sont à la hauteur de la science historique d’aujourd’hui, et quiconque les a lus et médités peut croire légitimement posséder des notions saines sur la question du jansénisme et des jésuites. M. l’abbé Bernier sensible faire peu de cas des Mémoires de d’Avrigny ; je partage complètement son sentiment, et si mole jugement est si différent du sien dans la question qui nous occupe, c’est sur les sources et après de longues études, et non sur des Mémoires passionnés pour ou contre, que ma conviction s’est formée.

    J’ai promis d’examiner les témoignages que mon honorable adversaire produit à l’appui de son opinion ; je me mets en devoir de dégager ma parole. M. l’abbé Bernier rappelle d’abord avec triomphe la fameuse lettre de Pierre de Bérulle à Richelieu, dans laquelle le fondateur de l’Oratoire se plaint amèrement des procédés de plusieurs jésuites envers la société qu’il avait établie. Cette pièce qui n’a été rendue publique que plus d’un siècle après la mort de Bérulle, et par le soin des oratoriens eux-mêmes, à l’époque où le jansénisme était le plus ardent au sein de cette Compagnie, est juridiquement suspecte, au moins dans ses détails, faut que l’original n’a pas été produit ; or, il ne l’a jamais été. M. le chanoine Bernier aurait donc pu se défier davantage d’un document transmis si tardivement et par des mains suspectes. Il faut savoir être juste, même envers les ,jésuites. Il est de fait toutefois que Bérulle remit à Richelieu un mémoire de plaintes contre la Compagnie. Que ce mémoire ait été intégralement celui dont mon honorable adversaire cite des passages, ou qu’il ait été différent dans le fond et dans les termes, toujours est-il que les jésuites y firent une réponse. Pourquoi M, le chanoine Bernier n’en dit-il rien ? Cependant, le dernier biographe de Bérulle, le janséniste Tabaraud, convient de l’existence de celle réplique, et en donne même l’analyse à sa manière. Etait-il juste d’accepter la plainte , comme l’a fait M. Bernier, de la prendre sous sa responsabilité, sans laisser deviner à ses lecteurs que les inculpés ont eu une réponse à faire ?

    Qu’il ait existé de très bonne heure un certain malaise entre deux corps que les plus graves questions de doctrine devaient diviser bientôt pour jamais, c’est ce que je me garderai de contester ; ruais à quoi faut-il en attribuer la cause ? Voyons un peu les faits : nous sommes à plus de deux siècles de distance, et nous n’avons d’autre intérêt dans tout ceci que celui de la vérité historique. Or, il est constant d’une part que Saint-Cyran et Jansénius ont été les plus redoutables ennemis qu’aient jamais eut les jésuites, et d’autre part que Bérulle a vécu dans l’intimité avec ces deux personnages jusqu’à sa mort. Nous apprenons de la mère Angélique que M. de Bérulle voyait et déplorait les abus de la cour de Rome, et entretenait M. de Saint-Cyran 1 . On sait ce que le parti entendait par les abus de la cour de Rome, et la suite le lit bien voir. Nous voyous dans la correspondance de Jansénius avec Saint-Cyran que parmi les noms de guerre dont ils se servaient dans leurs lettres, il y en avait un qui désignait Bérulle, celui de Sentir 2  ; que l’Evêque d’Ypres crut devoir conserver d’abord quelque réserve à l’égard de Bérulle relativement au livre de l’Augustinus qu’il composait déjà 3  ; que plus tard, ayant confié son projet au général de l’Oratoire, la chose avait été bien prise 4  ; que Bérulle ayant sollicité de Jansénius une approbation pour son livre des Grandeurs de Jésus, celui-ci M’ayant pas même lu cet ouvrage, mais craignant de perdre la bienveillance d’un personnage de si grand poids, avait donné celte approbation en termes minutés par Saint-Cyran, sous les yeux de Bérulle qui avait refusé deux projets envoyés par Jansénius lui-même 5  ; que ce dernier était en négociation avec le général de l’Oratoire pour introduire sa congrégation en Flandre, dans le but exprimé de l’opposer aux jésuites 6 .

    Tout ceci atteste assez clairement que, longtemps avant l’apparition de l’Augustinus, la tempête qui devait éclater contre les jésuites couvait sourdement ; ce que l’on sait assez, d’ailleurs ; et que Bérulle était du nombre des personnes sur lesquelles on avait compté, par cette raison même qu’il venait de fonder une corporation nouvelle. C’était un secours semblable auquel aspirait Jansénius pour le succès de son parti, qui n’était autre que celui de Bains renaissant de ses cendres dans la contrée qui avait été son berceau et que l’on avait cru sa tombe. Ecrivant à Saint-Cyran sur ses espérances relativement à l’Oratoire, il disait : Telles gens sont étranges quand ils épousent quelque affaire. Je juge par-là que ce ne serait pas peu de chose si Pilmot (l’Augustinus) était secondé par quelque compagnie semblable ; car étant une fois embarqués, ils passent toutes les bornes pro et contra 7 . Supposez maintenant que les jésuites aient eu connaissance de l’intimité de relations qui existait entre Saint-Cyran et Jansénius d’un côté et Pierre de Bérulle de l’autre ; et comment l’auraient-ils ignorée, eux qui habitaient a la fois Paris et la Flandre ? Supposons, dis-je, que les jésuites aient connu ces relations dont l’issue a été si fatale ; a-t-on droit d’être surpris qu’il en soit résulté plein de bienveillance entre les deux corps ? J’admettrai volontiers qu’il y ait eu, en certains lieux et de la part de certaines personnes, des démarches, des propos indiscret et passionnés ; mais, de bonne foi, des hommes pour être jésuites cessent-ils d’être hommes ? Et M. le chanoine Bernier est-il fondé à dire, sur le seul fait qu’il allègue de cette lettre de Bérulle à Richelieu , que l’histoire est là qui nous montre la Compagnie de Jésus s’attachant, partout où elle trouve des concurrents, à les annuler ou à les écarter, s’ils ne veulent pas se laisser assujettir, et poursuivant de son hostilité toute rivalité sérieuse ? Vraiment, ceci est par trop fort, et accuse une prévention que l’on regrette de rencontrer dans un homme aussi équitable que l’est M. le chanoine Bernier. Le janséniste Tabaraud, qui naturellement admet en entier la lettre de Bérulle, et qui n’aime pas les jésuites et pour raison, ne peut pas s’empêcher de reconnaître que Bérulle jouit constamment de l’amitié du P. Coton qui parmi les jésuites de France n’était pas le moins influent. Il nous révèle aussi que, du vivant de Bérulle, les deux collèges que les jésuites et les oratoriens avaient à Lyon, le premier sous la conduite du célèbre Théophile Raynaud, le second sous celle du P. Bourgoin, vivaient dans la plus étroite familiarité, au point que les élèves de ces deux maisons fraternisaient ensemble chaque samedi. De tels faits donnent à penser que l’hostilité n’était ni si ardente, ni si générale de la part des jésuites que le voudrait prétendre M. l’abbé Bernier.

    Au fond, Bérulle était-il favorable aux jésuites ? Ce fondateur, d’une institution rivale, avait-il pour la Compagnie, je ne dis pas de la bienveillance, mais du moins une honnête indifférence ? Au rapport de Tabaraud, qui parle sur des documents positifs, Richelieu aurait exprimé dans ses Notes politiques, que Bérulle professait un éloignement systématique pour les jésuites. Une lettre de Bérulle lui même à Potier d’Oquerre, secrétaire d’État, en date du 24 mars 1629, les attaque directement comme institution. Faisons donc la part de tout ceci ; et, tout en rendant hommage aux vertus du fondateur de l’Oratoire, reconnaissons que la passion a pu, se mêler à quelques uns de ses jugements, à quelques-uns de ses actes. On sait combien il s’est montré dur dans l’affaire des carmélites. Il avait amenée d’Espagne six de ces religieuses pour établir leur réforme en France ; ces filles, qui avaient été la plupart élevées par. sainte Thérèse elle-même, ne purent supporter le joug que Bérulle faisait peser sur elles. Elles se retirèrent presque toutes en Flandre ; et parmi les fugitives, il en est deux qui ont été déclarées Vénérables par le Saint Siège : Agnès de Jésus et Anne de Saint-Barthélemy. Une circonstance étrange révèle encore certains côtés défectueux dans Bérulle ; c’est l’idée qu’il avait eue d’exiger des carmélites de France, dont il était visiteur général par l’autorité apostolique, un quatrième vœu qui fut désapprouvé à Rome et censuré par les Universités de Louvain et de Douai ; et ce qui passe tout, un cinquième vœu de ne jamais révoquer le quatrième. Tout cela n’était pas heureux, et atténue tant soit peu l’autorité de Bérulle. Il y aurait injustice à faire peser sur lui la responsabilité de la conduite déplorable qu’a tenue sa congrégation dans la question janséniste, puisqu’il était mort depuis vingt ans, lorsque elles cinq propositions de l’Augustinus furent condamnées par l’église ; mais les relations du fondateur de l’Oratoire avec Saint-Cyran et Jansénius, en même temps qu’elles ont dû faire naître de bonne heure une certaine défiance chez les jésuites à l’égard de la nouvelle corporation, étaient de nature à créer au sein de celle-ci une sorte de tradition malheureuse dont elle ne sut pas se défendre, et qui lui devint funeste. J’estime hors de doute que si Bérulle, séduit par les beaux dehors des chefs de la conjuration janséniste, eût vécu assez pour voir la condamnation de leurs doctrines, il n’eût, pas hésité un instant à rompre publiquement avec eux. C’est au reste ce que firent un grand nombre de personnes que l’Augustinus avait d’abord égarées ; je me bornerai à citer en exemple l’illustre Thomassin, la gloire de l’Oratoire.

    Après Bérulle, M. le chanoine Bernier met en avant Racine, à qui il a emprunté la gracieuse imputation qu’il se complaît à diriger contre les jésuites, d’avoir en une idole, et d’avoir cherché per fas et nefas à faire triompher celte idole. J’avoue que j’ai eu peine à comprendre comment M. Bernier avait pu avoir l’idée d’en appeler à Racine, dans une question du genre de celle qui nous occupe. Racine élevé à Port-Royal, neveu d’une des abbesses de Port-Royal, historiographe de Port-Royal, ne pouvait pas être impartial à l’endroit des jésuites ; son témoignage ne devait donc pas être allégué dans le sens de M. l’abbé Bernier. J’ai pu et dû profiter pour ma thèse, des aveux précieux qui échappèrent au grand poète un jour qu’il en vint à se demander à lui-même ce qu’étaient donc enfin ces gens de Port-Royal qui jusqu’alors avaient tant pesé sur son existence ; j’ai pu et dû citer les deux lettres sur les Imaginaires, parce qu’elles sont empreintes d’une candeur et d’une véracité aux quelles M. Sainte-Beuve a lui-même rendu hommage ; c’était Racine corrigeant Racine, pour retomber bientôt, il est vrai, dans le panneau dont il ne sortit plus ; mais si j’avais droit de profiter de ces aveux d’un homme qui revient pour un moment à la lumière et brille ce qu’il avait adoré, M. le chanoine Bernier n’est pas fondé a tirer avantage des préventions que pet homme, d’un naturel doux et timide, conserva toute sa vie contre une Compagnie qu’il avait été élevé à maudire.

    Voyons maintenant d’Aguesseau. M. l’abbé Bernier cite avec triomphe ces paroles de l’illustre chancelier. : Les jésuites profitèrent de la conjoncture pour faire leur affaire, en paraissant faire celle de l’Eglise. Plus loin, l’honorable adversaire, usant de modération, nous dit qu’il s’abstient de citer d’autres passages de d’Aguesseau, pour qu’on ne s’imagine pas qu’il trouve du plaisir à médire des jésuites. Que M. l’abbé Bernier se rassure ; on peut plaindre les préventions qui l’entraînent, mais il ne viendra dans l’esprit d’aucun de ceux qui le connaissent, de penser qu’il ait écrit par plaisir ses deux articles de la Revue de l’Anjou. Quant à l’autorité de d’Aguesseau, lorsqu’il est question des jésuites, je me permettrai de dire qu’elle est assez suspecte. D’Aguesseau a trop longtemps appartenu au parti janséniste, pour n’être pas soupçonné d’avoir gardé quelques préventions contre la Compagnie. Voici le portrait que faisait de lui, en 1705, Fénelon, dans son célèbre mémoire à Clément XI. Celui qui remplit aujourd’hui la charge de procureur général (au parlement de Paris) a tellement puisé dans ses traditions de famille le zèle pour le parti, qu’on le tient, s’il est permis de le dire, pour plus janséniste que Jansénius lui-même 8 . Comme il est remarquable par la science du droit autant que par l’éloquence, le péril qui peut venir de lui pour la saine doctrine en est d’autant plus grand. D’Aguesseau le fit bien voir, quelques années plus tard, lorsqu’il employa toute son influence pour empêcher l’enregistrement de la constitution Unigenitus. Dans la suite, il parut de meilleure composition, et l’on a tout lieu de croire qu’il est sincère dans ses Mémoires sur les affaires de l’Église » où il se montre totalement dépris du parti auquel il s’était voué durant de longues années. On est heureux de voir cet homme d’Etat reconnaître enfin que la secte de Port-Royal a été un malheur pour l’Église et pour le pays ; mais y a-t-il lieu de s’étonner que sa conversion n’ait pas été jusqu’à rendre justice aux jésuites ? Une telle palinodie eût. été par trop héroïque dans l’ancien procureur général du parlement de Paris ; mais aussi M. le chanoine Bernier aurait pu se dispenser de nous donner d’Aguesseau comme un témoin désintéressé dans la cause que nous instruisons lui et moi.

    Après d’Aguesseau, M. l’abbé Bernier produit le cardinal de Baussel, dont il cite une phrase assez, peu bienveillante pour les jésuites, dans l’Histoire de Bossuet. Cette Histoire présente bien d’autres passages sur lesquels on pourrait émettre plus d’une réclamation. Nous n’avons pas à en faire ici la critique ; je me borne à renvoyer le lecteur à la lettre que le saint archevêque de Bordeaux, Charles François Daviau, adressa à l’auteur, pour lequel il professait d’ailleurs une sincère estime. Quelque raides cependant que soient les paroles du cardinal de Bausset à l’endroit où il parle des jésuites dans leurs rapports avec les jansénistes, il faut convenir que sont langage n’a aucun rapport avec celui de M. l’abbé Bernier, et qu’il vient-il blâmer aujourd’hui les évêques qui crurent devoir donner des mandements dans le sens de celui de l’archevêque de Paris ? Est-ce que, par hasard, ces prélats étaient dispensés de veiller à leurs troupeaux, parce que l’évêque de la capitale avait publié une lettre pastorale ? Leurs droits et leurs devoirs n’étaient-ils pas les mêmes ? L’erreur exprimée dans le Cas de conscience n’était-elle pas en faveur partout où il y avait des jansénistes ? et l’on sait qu’il y en avait partout. M. l’abbé Bernier met trop d’importance à une boutade fort injuste de Bossuet ; mais pour être plus complet encore, il attrait dît emprunter à Le Dieu une autre parole de l’évêque de Meaux ; je veux dire celle qu’il proféra en entendant parler du beau mandement que Fénelon venait de donner sur le Cas de conscience. Mais il a préféré garder le silence, comme l’a fait le cardinal de Bausset, sur cette faiblesse de l’illustre vieillard. Ce sont de tels traits qui font regretter que l’on ait eu l’idée de publier le journal de Le Dieu. Quant à ce que dit M. le chanoine Bernier, que les mandements donnés par plusieurs évêques sur le Cas de conscience furent généralement jugés inopportuns, je le mets bien au défi d’en fournir la preuve la plus légère, en dehors du mot de Bossuet transmis par l’abbé Le Dieu. Ce qu’il y a de certain, c’est que la bulle Vineam Domini
Sabaoth, qui condamnait le Cas de conscience, ne tarda pas à venir confirmer par le plus auguste suffrage les mandements des évêques, et que  » l’opportunité  » de cette bulle fut hautement reconnue par les évêques de l’Assemblée qui eut à la promulguer. C’est ainsi que faute de vouloir convenir, avec Fénelon, que la cause des jésuites se trouvait liée momentanément avec celle de la foi, M. le chanoine Bernier est, entraîné à tenir un langage que désavouent toutes ses convictions.

    Il me serait pénible de demander compte à un si respectable, adversaire d’une foule de propositions, les unes dures, les autres injustes, dont son deuxième article est rempli ; il est évident que la plume était entraînée et que le cœur n’était pas d’accord avec la main. J’ai dû seulement répondre au désir qu’avait émis M. l’abbé Bernier de nie voir entrer plus avant dans les faits. Je sais un peu l’histoire ecclésiastique de timon pays ; et je n’ai pas cessé de l’étudier depuis bien des années. En écrivant ces pages, je n’avais qu’un regret., celui de ne pouvoir donner un volume au lieu d’un article. Puisse-je avoir dissipé quelques préventions mal fondées, et aidé quelques-uns de mes lecteurs à comprendre que, dans leur lutte contre le jansénisme, les jésuites, toujours d’accord avec le Saint Siège et la masse de l’épiscopat français, ont contribué plus que personne à combattre l’entraînement qui portait nos pères vers une hérésie funeste ; qu’ils ont été , à part quelques exceptions rares et de peu d’importance, aussi modérés que fidèles, et qu’ils ont la gloire d’avoir en tout ceci préféré les intérêts de l’orthodoxie à ceux de leur Société. La cour qu’ils ont servie les a trahis à la fin ; les parlements dont ils bravèrent le courroux les ont immolés ; la société française qu’ils voulaient préserver des séductions d’une secte dangereuse les laissa tomber, sans trop comprendre combien ils lui feraient défaut un jour ; l’épiscopat du moins les a entourés de son estime jusqu’à leur dernière heure, et il est beau d’avoir succombé comme ils succombèrent. A ce moment, les cris de triomphe du jansénisme éclatèrent ; mais la secte était frappée au cœur ; les miracles du diacre Paris et les convulsions achevaient l’œuvre déjà si avancée par la bulle Unigenitus, et le jansénisme arrêterait son histoire à l’année de la suppression des jésuites, si quelques-uns de ses survivants ne s’étaient pas trouvés à la fin du siècle pour allonger tristement nos annales, aux temps de l’Assemblée constituante et de la Convention. Mais ils étaient trop peu nombreux pour recueillir à eux seuls la récolte que leurs prédécesseurs avaient semée, et dont les fruits seront longtemps encore funestes à notre patrie. Toute hérésie renferme en germe une révolution ; qui ne le comprend pas ne comprend rien, et il faut avoir lu bien innocemment les monuments de notre histoire pour n’y avoir pas découvert que le jansénisme, tout en prêchant la grâce victorieuse et le retour à l’ancienne discipline, fut dès l’abord un parti politique, et qu’il continua de l’être sourdement jusqu’à la fin. On sait, et je l’ai déjà rappelé, que son génie révolutionnaire n’avait pas échappé à l’œil si ferme et si clairvoyant de Napoléon.

    M. le chanoine Bernier a bien voulu expliquer en quel sens il éprouve de la répugnance à qualifier de .sectaires les docteurs de Port Royal ; il avait voulu dire simplement que c’était chez lui un sentiment de regret, à la pensée des services que quelques-uns de ces hommes ont pu rendre momentanément par leur science, et non une intention de les soustraire complaisamment à la note qu’ils ont si tristement méritée. Je ne dois pas réclamer contre une interprétation que l’auteur seul pouvait donner, mais que le vague de l’expression rendait à mon avis nécessaire. Quant aux vertus apostoliques de Henri Arnauld, M. Bernier tient à les maintenir, tout en convenant que ces vertus n’étaient pas apostoliques dans un sens absolu. J’avoue que je ne comprends pas la distinction. Mon honorable antagoniste connaît donc des vertus apostoliques dans le sens relatif ? Il me semble qu’il forme un peu trop sa théorie des vertus d’après les personnes, au lieu de juger les personnes d’après la théorie. J’oserai donc lui répéter qu’il n’est pas de vertus apostoliques hors de l’église ; et je suis même persuadé que M. le chanoine Bernier en est convaincu comme moi. Que n’adopte-t-il la formule du docteur Babin qui reconnaît dans Henri Arnauld de grandes qualités de l’esprit et du cœur ? Je n’aurais eu garde de m’élever contre.

    Mais je ne puis m’empêcher de relever la tactique au moyen de laquelle M. Bernier, entraîné par son zèle pour Henri Arnauld, cherche à prouver que ce prélat, fauteur de l’hérésie, n’était pas dangereux pour son diocèse.  » Tout le monde savait, dit-il, que l’évêque  » conditionnait les cinq propositions erronées ; il restait que, sur l’imputation de ces erreurs à l’Augustinus, lourd in-folio latin que personne ne lisait, à l’exception de quelques scolastiques en très petit nombre, le prélat croyait qu’on pouvait s’en tenir à un respectueux silence. A-t-on vu quelque part qu’il s’en allait prêchant, ou qu’il faisait prêcher due les cinq propositions n’étaient pas, quant au sens, dans le gros in-folio ? Le péril de la foi était donc en réalité bien minime. Si quelqu’un, par hasard, a besoin de voir jusqu’où peut conduire la nécessité de soutenir une assertion fausse que l’on a produite et à laquelle on est résolu de ne pas renoncer, qu’il relise les lignes que je viens de transcrire. Ainsi, voilà M. le chanoine Bernier parfaitement rassuré sur le maintien de le foi dans le diocèse d’Angers, à l’époque d’une hérésie puissante et dangereuse. L’évêque, il est vrai, tient pour l’Augustinus, mais ne condamne-t-il pas les cinq propositions ? A quoi bon s’inquiéter ? Le fait est pourtant que l’on s’inquiétait à Paris et à Rome pour l’église d’Angers à cause d’Arnauld, pour l’église d’Aleth à cause de Pavillon, pour l’église de Beauvais à cause de Buzanval, pour l’église de Pamiers à cause de Caulet, enfin pour l’église de France tout entière, à cause des périls que ces quatre évêques réfractaires faisaient encourir à la saine doctrine. M. Bernier sait aussi bien que moi que les jansénistes, qui adhéraient à la condamnation des cinq propositions, leur prêtaient un sens qui n’était pas précisément celui de Jansénius ; on connaît l’Écrit en cinq colonnes, moyennant lequel il était possible de signer la bulle d’Innocent X, sans renoncer aux erreurs condamnées, anathématisant d’intention cinq énormités de Calvin que Jansénius n’avait pas répétées. Or, l’hérésie du moment était celle de Jansénius dont le livre était mis hors d’atteinte par la distinction du fait et du droit. Sans doute que si Henri Arnauld se fut borné à prêcher et à faire prêcher que les cinq propositions n’étaient pas dans le livre de l’évêque d’Ypres, une prédication, réduite à de tels termes, eût été longtemps avant d’altérer dans le peuple angevin la foi essentielle dans l’accord de la grâce divine et du libre arbitre ; mais Henri Arnauld, considérant la doctrine de l’Augustinus comme saine, n’avait rien de mieux à faire, à son point de vue, que de la prêcher et de la faire prêcher. Il n’eût pu, sans se contredire, faire descendre de chaire les prédicateurs qui enseignaient cette doctrine, ni arrêter les livres qui la professaient. Dans la collation des bénéfices du diocèse dont il disposait, naturellement il ne devait pas exclure les sujets qui pensaient comme lui. Ses plans, pour l’éducation cléricale, ne devaient pas être, et on le vit bien, de chercher, avant tout, des maîtres soumis à l’Eglise. Et c’est dans une telle situation que M. Bernier prend sur lui de dire que  » le péril de la loi  » était minime ! En vérité, c’est trop de partialité, dans une matière où la partialité ne fut jamais permise. Qu’il vaudrait bien mieux reconnaître hautement que si la foi fut en péril à Angers, elle dut son salut à la courageuse Faculté qui tint constamment tête au prélat réfractaire, et sauva l’église d’Angers du sort qu’éprouvèrent celles de Montpellier sous Colbert, d’Auxerre sous Caylus, de Soissons sous Fitz-James, etc. !

    Mais c’est assez parler du jansénisme sur lequel M. l’abbé Bernier nie pense pas autrement que moi ; j’en viens au gallicanisme à l’endroit duquel nous sommes un peu moins d’accord. Il ne veut pas que je dise que 1682 ne fut qu’un nuage passager. Selon lui, en 1682, il y avait déjà 268 ans que le système avait apparu au concile de Constance ; et si l’on ajoute à ces 268 ans les 118 ans qui mènent jusqu’à 1801, époque du Concordat, commencement d’une autre ère, on trouve un total de 386 ans qui formeraient non un nuage passager, mais une période imposante. M. Bernier a-t-il raison de faire fond sur celle durée ? Je ne le pense pas, et voici pourquoi avant le concile de Constance, le : écoles de France tenaient le Pape pour infaillible et supérieur au concile ; c’est un fait incontestable. Il y a donc en variation. Plus d’une fois, dans le cours de 386 ans, l’église de France s’est exprimée par ses divers organes dans le sens de la doctrine antérieure, totalement par la lettre des quatre-vingt-huit évêques demandant à Innocent X un jugement sur les propositions de Jansénius. En outre, tandis que ce système régnait chez nous, il est de fait que toutes les autres provinces de l’église ne cessaient pas d’adhérer aux maximes qui avaient régné même en France avant Gerson. M. l’abbé Bernier n’aime pas la comparaison du nuage ; elle est cependant naturelle pour exprimer cet effet de lumière qui se produit sur un même paysage où les jours luttent avec les ombres. Et faut-il tout dire ? Les ombres semblent planer plutôt sur la France, pendant cette période, que sur le reste de l’église ; car, tout ce qu’il y a dé révoltés depuis 1682 , affecte de s’appuyer sur la fameuse Déclaration : les appelants de la bulle Unigenitus, Febronius, Ricci et son synode de Pistoie, Camus et sa constitution civile du clergé, les anti-concordataires et leur petite église. J’ai peut-être l’esprit mal fait ; mais quand je parcours tout ceci, j’ai le malheur de penser au nuage. Quant à l’avoir appelé nuage passager, c’est de bonne foi ; car M. l’abbé Bernier conviendra que, nuage ou non, le gallicanisme est passé. 1801 lui a été funeste, et ni le talent, ni la sincérité de ses derniers représentants ne lui rendront la vie. M. le chanoine Bernier nous avertit ensuite que nous autres ultramontains, nous ne sommes pas forts ; cependant, parmi nous, il en est plusieurs, qui connaissent autre chose que les diatribes dit comte de Maistre et les déclamations tranchantes de Lamennais. Il a l’amabilité de nous dire que les Bellarmin, les André Duval, les Thomassin, s’ils revenaient dans le monde, rougiraient de nos livres. Ce serait disgracieux pour nous, j’en conviens ; mais pourtant, s’ils reconnaissaient chez nous leurs principes, si nos écrits n’avaient encouru en aucune manière la censure de l’Église, je veux croire, malgré tout, qu’ils nous traiteraient avec quelque indulgence.

    J’avoue que je n’ai pu m’empêcher de sourire en voyant M. Bernier, à la suite de ces aménités littéraires, m’opposer comme uni bouclier invincible, la trop longue liste des jésuites français qui ont eu le malheur de donner des gages au gallicanisme. Parce que je défends la compagnie de Jésus insultée par lui, pour avoir soutenu contre les jansénistes la cause de la foi, il faudra donc que je me fasse le champion des individus de ce corps qui ont oublié leur devoir et fourni des armes à la secte qu’ils devait combattre ? M. Bernier n’y pense pas : rien ne l’autorise à croire que loris tout ceci j’aie voulut défendre autre chose que la foi et l’Eglise. Les jésuites, dans l’affaire du jansénisme, ont soutenu l’un et l’autre ; honneur à eux ! S’il en est parmi eux qui n’aient pas professé les pures doctrines romaines, je les plains, et au besoin je suis prêt à les combattre.

    M. Bernier paraît étonné que j’aie donné, sous sa forme de convention plutôt que dans ses termes rigoureux, l’axiome formé des paroles de saint Augustin : Rome a parlé, la cause est finie. Il prétend que c’est un emprunt frauduleux que saint Augustin lui-même désavouerait. C’est bien sévère ; car je pourrais citer par centaines es mandements d’évêques où le mot du grand docteur d’Hippone se trouve ainsi formulé. Que M. Bernier compulse seulement ceux qui ont été publiés au temps de la bulle Unigenitus, et plus tard sur la Constitution civile du clergé, et qu’il compte, s’il le peut les endroits où ces prélats disent comme moi : Rome a parlé, la cause est finie. J’avoue que je ne m’attendais pas à cette algarade, pour avoir répété un mot qui se trouve partout. Quant à l’accusation de fraude, elle est ainsi injuste qu’irrespectueuse pour ceux dont je n’ai fait que redire les termes. Que dit donc saint Augustin ? le voici : On a envoyé les deux conciles (d’Afrique) au Siège Apostolique ; la réponse confirmative en est revenue : la cause est finie ; puisse l’erreur finir de même ! Si ces paroles ne signifient pas : Rome a parlé, la cause est, finie, que signifient-elles ? Je sais bien que Fénelon, dans son livre de Romano Pontifice, s’en sert pour prouver l’infaillibilité des jugements doctrinaux du Saint-Siège ; mais qu’y faire ? Toujours est-il que, selon saint Augustin, une cause dogmatique est finie, lorsque Rome informée a rendu son jugement ; et que le saint docteur n’exige pas, comme le fait le quatrième article de la Déclaration, que toute l’église ait accepté.

    Je ne sais comment M. Bernier a pu croire que je mettais en avant celte sentence de saint Augustin pour faire entendre que le Saint Siège a prononcé un jugement doctrinal contre les maximes gallicanes ; rien dans mes paroles, ni dans mes intuitions, n’avait trait à cela. J’exprimais seulement les avantages de I’unité qui règne généralement aujourd’hui en France sur la manière d’entendre la prérogative romaine, et qui fait que les catholiques disent volontiers en toute occasion : Rome a parlé, la cause est finie. Il est bien permis de se féliciter de ce grand résultat du Concordat de 1801. M. le chanoine Bernier nous parle ensuite d’une décision de la sacrée Congrégation de la Pénitencerie du 27 septembre 1820, qui porte que l’on peut en Sûreté de conscience adhérer à la doctrine de la déclaration de 1682, attendu qu’aucune note théologique n’a été attachée à cette doctrine. Je me permettrai quelques rectifications : 1° La sacrée Pénitencerie n’est pas une Congrégation, mais simplement un tribunal, comme la Daterie. 2 La décision en question ne porte pas que l’on peut eu sûreté de conscience adhérer à la doctrine de la Déclaration ; loin de là elle enseigne que l’on peut absoudre ceux qui adhéreraient encore, pourvu qu’ils y soient dans la bonne foi, modo sint in bona fide. C’est dire assez clairement que cette adhésion n’est pas une chose libre, puisque celui qui la professe a besoin d’être excusé par la bonne foi. Il est évident que M. l’abbé Bernier n’avait pas la pièce sous les yeux. Je n’ajouterai plus qu’un mot ; il sera relatif à l’hypothèse d’une définition doctrinale du Saint Siège sur l’objet du gallicanisme. Ici, je crois que M. l’abbé Bernier se fait une illusion complète. Pour renoncer aux maximes qui lui sont chères, il attend une décision en forme. En cela, il se trompe et prend tout à fait le change. L’infaillibilité de l’Église n’a .jamais été et ne sera jamais l’objet d’une décision juridique ; c’est par une toute autre voie, par la voie pratique, que cette vérité nous arrive. Dès l’origine du christianisme, on a considéré comme exclu par le fait de la communion de l’Église quiconque résiste aux décisions doctrinales qu’elle rend. La situation est la même, quant aux jugements doctrinaux du Pontife romain ; dans tous les siècles, quiconque y a résisté a été réputé hérétique par ce seul fait. Pourquoi ? Sinon parce que ces jugements sont réputés infaillibles en eux-mêmes. C’est donc en étudiant la marche de l’Église, divinement conduite par l’Esprit Saint, que l’on apprend à connaître les prérogatives qui sont en elle et dont elle a la conscience. On l’a bien vu dernièrement, lorsque Pie IX a déclaré révélée de Dieu la croyance générale à l’Immaculée Conception de Marie, et formellement hérétiques ceux qui oseraient, même intérieurement, refuser l’adhésion de leur foi à cette décision. Je le demande à M. le chanoine Bernier, pense-t-il avoir été en droit de suspendre son adhésion art jugement apostolique, jusqu’à ce qu’il ait eu la preuve de l’assentiment général de l’Église, comme l’exige le 4e article de la Déclaration, pour qu’une décision du Pape en matière de foi devienne irréformable ? Il s’agissait non du fait de la Conception Immaculée dont personne ne doutait dans l’Église, mais de la qualité de dogme révélé de Dieu, qualité sur laquelle on a discuté respectueusement, jusqu’à ce que la sentence soit venue fixer les incertitudes. Qu’est-il arrivé ? Rome a parlé, et la cause a été fraie ; finie d’un seul coup, finie en un moment, pour M. le chanoine Bernier, comme pour le : plus ultramontain des ultramontains. Un gallican aurait dit : Ne nous pressons pas ; attendons pour l’acte de foi que l’Église ait prononcé en dernier ressort ; M. Bernier n’a point raisonné ainsi ; il a accepté avec toute l’Église l’enseignement du Docteur de tous les chrétiens, comme parlent les Grecs et les Latins dans le concile de Constance.

    Au reste, M. l’abbé Bernier, quand il y réfléchira, est en mesure de se rendre compte mieux que bien d’autres de l’inutilité d’une décision contre le gallicanisme. Nous l’avons vu soutenir avec autant de force que de lumières, contre les jansénistes, l’infaillibilité de l’église dans les faits dogmatiques ; où puisait-il ses arguments ? Dans une définition juridique sur cette infaillibilité ? Mais il n’en existe pas plus en celte matière que sur l’infaillibilité du Pape, que sur l’infaillibilité de l’église rassemblée ou dispersée M. Bernier raisonnait sur la pratique de l’église, sur la nécessité de cette pratique pour la conservation de la foi dans l’Église. Or, tout ce qu’il nous disait avec tant de solidité et de précision sur les jugements de l’église en matière de faits dogmatiques, est directement applicable et a toujours été appliqué aux jugements doctrinaux du Siège apostolique. – Mais, me répondra-t-il, il y a eu des gallicans, et parmi eux des hommes aussi .intègres que doctes. – D’accord, lui répliquerai je :mais n’y a-t-il pas eu des théologiens orthodoxes d’intention, et nullement jansénistes, qui ont contesté l’infaillibilité de l’église dans les faits dogmatiques ? Ils se trompaient, voilà tout ; et comme ils étaient dans la bonite foi, on pouvait les absoudre, ainsi que les gallicans dont parle le rescrit de la sacrée Pénitencerie. Au font, ces controverses sont utiles, et servent à développer l’intelligence des vérités premières. On est catholique, dès que l’on croit à l’infaillibilité de l’église ; quant au siège de cette infaillibilité, on peut en faire l’objet de discussions plus ou moins approfondies, à l’aide desquelles le jour se fait dans les esprits ; l’essentiel est que, de part et d’autre, personne ne bronche sur l’infaillibilité de l’Église. Quiconque l’admet, admet par là même l’infaillibilité du Pontife romain ; puisque le jour où le Pontife romain rendrait une décision erronée, l’église cesserait d’exister, soit qu’elle adhérât à cette fausse décision, soit qu’elle se séparât de celui qui est la pierre fondamentale sur laquelle le Christ l’a établie de ses propres mains.

    Il y a donc en tout ceci beaucoup de malentendu ; aussi a-t-on vu les gallicans, en mainte occasion, se ranger aux décisions doctrinales dit Saint Siège avec autant d’empressement que les ultramontains. lis étaient inconséquents peut-être ; mais ils étaient catholiques avant tout, et l’on ne saurait trop louer leur droiture qui les faisait passer par-dessus les préjugés d’école, et les élevait si heureusement au-dessus des systèmes qui ont été funestes à d’autres ; car il faut bien le reconnaître, si les doctrines romaines n’ont jamais fait un hérétique, les maximes gallicanes en ont fait beaucoup, en offrant prétexte à la résistance. Je m’arrête là, en demandant pardon pour toute cette théologie aux lecteurs de la Revue. M. le chanoine Bernier, j’en suis persuadé, m’excusera aussi d’avoir prolongé cette polémique, et de m’être laissé trop dominer peut-être par l’intérêt que le sujet m’inspirait. Qu’il demeure convaincu que, si j’ai pris la hardiesse de combattre ses idées, cette lutte, où je n’avais aucun intérêt personnel, n’a jamais suspendu chez nous les sentiments d’estime envers lui que je partage avec ses nombreux amis, en même temps que j’aspire à conserver la sienne.

Dom P. Guéranger

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