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L'Année liturgique - Présentation PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Administrator   
Dimanche, 11 Mai 2008 12:32

L'Année liturgique


QUELQUES CHIFFRES

Les quinze tomes de l'Année liturgique, dom Guéranger en a publié neuf, à savoir la majeure partie du temporal. La publication commence en 1841 par le tome de l'Avent. Les volumes se succèdent au rythme irrégulier des maigres loisirs de l'abbé de Solesmes : "J'aurai fait cet énorme volume en deux mois et demi, avec tout l'ordinaire de ma charge. Je compte bien être tué à Noël !" Il s'agit de la deuxième partie du Temps de Noël. La confidence faite, ici, avec humour, dans une lettre à dom Pitra, revient d'autres fois dans la correspondance de l'abbé ; elle prouve dans quelles conditions précaires fut rédigée l'Année liturgique. En 1866, le troisième tome du Temps Pascal vit le jour. Il s'achève sur l'admirable commentaire des dons du Saint-Esprit. Après la mort du maître, son disciple, dom Lucien Fromage, complétera l'œuvre inachevée.

La diffusion fut lente dans les débuts. C'est après la mort de l'auteur en 1875, que le nouvel éditeur, Oudin, fit de l'Année liturgique un best-seller. Les dates de rééditions indiquent le développement de la diffusion : 10 éditions se succèdent en 25 ans ; l'année 1900 verra la 13e édition. En 1935, le volume de la Semaine Sainte atteignait la 30e édition. La traduction de l'œuvre en anglais commença de paraître en 1867 avec une préface de Manning, en allemand en 1875, en italien en 1884.


LA SPIRITUALITÉ DE L'ANNÉE LITURGIQUE

Les ouvrages qui forment le contexte français de l'Année liturgique sont soit des méditations - pour tous les jours ou certains temps de l'année chrétienne -, soit des manuels sur l'année chrétienne. Tout autre est le propos de l'abbé de Solesmes, exposé en clair dans la préface générale qui dès la première page conduit le lecteur de la prière à la liturgie :

Le premier des biens

"La prière est pour l'homme le premier des biens. Elle est sa lumière, sa nourriture, sa vie même, puisqu'elle le met en rapport avec Dieu, qui est lumière, nourriture et vie. Mais, de nous-mêmes, nous ne savons pas prier comme il faut ; il est nécessaire que nous nous adressions à Jésus-Christ, et que nous lui disions comme les apôtres : Seigneur, enseignez-nous à prier. Lui seul peut délier la langue des muets, rendre disserte la bouche des enfants, et il fait ce prodige en envoyant son Esprit de grâce et de prière, qui prend plaisir à aider notre faiblesse, suppliant en nous par un gémissement inénarrable."

L'Esprit Saint, Esprit de Dieu

"Or, sur cette terre, c'est dans la sainte Église que réside ce divin Esprit, il est descendu vers elle comme un souffle impétueux, en même temps qu'il apparaissait sous l'emblème expressif de langues enflammées. Depuis lors, il fait sa demeure dans cette heureuse Épouse ; il est le principe de ses mouvements ; il lui impose ses demandes, ses vœux, ses cantiques de louange, son enthousiasme et ses soupirs. De là vient que depuis dix-huit siècles, elle ne se tait ni le jour, ni la nuit ; et sa voix est toujours mélodieuse, sa parole va toujours au cœur de l'Époux.

Tantôt, sous l'impression de cet Esprit qui anima le divin psalmiste et les prophètes, elle puise dans les livres de l'ancien peuple le thème de ses chants ; tantôt, fille et sœur des saints apôtres, elle entonne les cantiques insérés aux livres de la Nouvelle Alliance ; tantôt enfin, se souvenant qu'elle aussi a reçu la trompette et

la harpe, elle donne passage à l'Esprit qui l'anime, et chante à son tour un cantique nouveau ; de cette triple source émane l'élément divin qu'on nomme la liturgie."

Telle est la genèse divine de la liturgie : l'homme a besoin de prier mais il en est incapable ; le Christ lui apprend à prier, son Esprit ne cesse d'inspirer à l'Église la prière qui lui plaît. La liturgie est la voix inspirée de l'Épouse qui puise aux sources variées des livres saints ou de l'inspiration qui jamais ne lui manque.

Page caractéristique de la manière de dom Guéranger dans l'Année liturgique ; aux définitions abstraites, il préfère le retour aux sources de la Parole de Dieu, de la Tradition, de l'Histoire, saisissant la liturgie dans l'instantané de son jaillissement puis dans la continuité de son développement. L'accent est toujours mis sur l'action divine. "La prière de l'Église est donc la plus agréable à l'oreille et au cœur de Dieu, et partant, la plus puissante. Heureux donc celui qui prie avec l'Église, qui associe ses vœux particuliers à ceux de cette Épouse, chérie de l'Époux et toujours exaucée!"

L'Année liturgique est fondée sur cette béatitude, le lecteur en est averti. Il doit faire un choix :

- ou bien chercher l'esprit de prière et la prière elle-même dans des méthodes, dans des livres qui renferment, certes, des pensées louables, pieuses même, mais des pensées humaines,

- ou bien chercher à comprendre "cette prière liturgique (qui) deviendrait bientôt impuissante, si les fidèles la laissaient retentir sans s'y joindre de cœur". Tout le souhait de l'auteur est que "l'esprit de prière se ranime à sa source naturelle".

Le but de l'ouvrage est présenté comme une conclusion de ces prémisses :

"Notre intention n'est pas de mettre en œuvre les ressources de notre esprit tel que pour bâtir un système... Nous n'avons qu'un but, et nous demandons humblement à Dieu de l'atteindre : c'est de servir d'interprète à la Sainte Église, de mettre les fidèles à portée de la suivre dans sa prière de chaque saison mystique, et même de chaque jour et de chaque heure. A Dieu ne plaise que nous nous permettions jamais de mettre nos pensées d'un jour à côté que celles que Notre Seigneur jésus Christ, qui est la divine sagesse, inspire par son Esprit à son Épouse bien-aimée."


L'Année liturgique a été célébrée avant d'être écrite...

Dans l'ordre spirituel il n'y a d'influence réelle que venant du spirituel. Le moine bénédictin n'a d'influence réelle que dans la mesure où il "ne préfère rien à l'œuvre de Dieu", où il est fidèle à son identité. L'Année liturgique est l'œuvre d'un moine qui l'a célébrée, chantée, priée au chœur avec ses frères pendant des années avant de prendre la plume. "Celebrata tradere" (prêcher ce qui a été célébré), s'il est permis d'adapter une formule connue. Écrite par un seul, l'œuvre a été vécue par une communauté. Le moine est membre d'un corps, son influence peut être distinguée mais jamais séparée de l'influence de son monastère. Née de Solesmes, Solesmes est aussi sans cesse renée par elle, car elle n'a cessé de former les générations de novices. Ce sont eux que dom Guéranger exhortait à "remercier souvent le Seigneur de ce qu'il a daigné les choisir pour recueillir et transmettre les traditions de la prière publique".

L'Année liturgique est l'écho vivant de la prière de l'abbé de Solesmes. Ainsi s'explique que si souvent le commentaire s'achève en une supplication spontanée, prolongée, personnelle mais tout imprégnée de l'esprit de la liturgie. Ces pages, où ne manque pas le lyrisme, touchent les cœurs et montrent aux fidèles comment ils peuvent passer doucement de la prière publique à la prière personnelle, comment la

prière de l'Église devient leur prière non seulement quand ils célèbrent mais aussi quand ils vivent. Bénédictin, dom Guéranger réalise ainsi l'apostolat de la prière liturgique. Manning ne s'y est pas trompé, quand il écrit :"L'œuvre [...] est vraiment bénédictine par l'esprit dans lequel elle est réalisée et par les buts qu'elle se propose. L'Année liturgique est fruit de l'esprit de prière et de recueillement." S'il y a un secret de fabrication et de diffusion, il est là.

...et méditée avant d'être écrite

Le style de l'ouvrage est simple, souple, répondant au goût d'une époque où le romantisme sensibilisait aux beautés de la nature, de la religion et de ses symboles. Dom Guéranger a su parler à ses contemporains comme saint François de Sales avait su le faire pour les siens. Mais cette liberté de forme qui, aujourd'hui encore, garde son charme et rend la lecture aisée, pourrait donner le change. Le vocabulaire est précis et varié, emprunté de préférence à la sainte Écriture et à la Tradition des Pères ou de la liturgie. La structure surtout est ferme, pensée avec logique et souci pastoral.


UNE THÉOLOGIE SOLIDE

Dom Guéranger a appelé l'Année liturgique un livre d'instruction, on dirait aujourd'hui de catéchèse. Il a eu le plus grand souci de fonder cet enseignement sur une théologie orthodoxe. Tous les traités affleurent, mais il insiste sur certains aspects :

- parmi les attributs de Dieu, il y a un équilibre remarquable dans la présentation de la justice et de la miséricorde, avec insistance sur l'amour prévenant, en réaction contre le jansénisme.

- le mystère de la Sainte Trinité est contemplé à travers celui de l'Incarnation rédemptrice, qui constitue la trame du temporal.

- le mystère de l'Église est partout présent, mais il est analysé de façon plus systématique pendant le Temps Pascal, alors que le Christ entretient ses apôtres du Royaume de Dieu. Les différents aspects sont bien mis en valeur, institution et communion, peuple de Dieu (l'expression revient souvent dans les collectes que commente dom Guéranger) et Corps mystique. En relation avec les questions disputées de l'époque, dom Guéranger saisit toutes les occasions de rappeler la primauté de Pierre et le primat de l'Église romaine, les droits sacrés de l'Église et sa liberté. Sa théologie de l'Église tranche par rapport aux traités de l'époque, elle annonce la synthèse de Vatican II.

En vivant l'année liturgique, les lecteurs de dom Guéranger progressent dans l'intelligence des vérités de foi et dans l'amour de l'Église. Au XIXe siècle, "le siècle de l'Église", dom Guéranger a révélé aux plus humbles le visage de leur Mère à travers sa prière publique.

LA LOGIQUE DE L'HISTOIRE DU SALUT


Au cours de l'année liturgique, chaque "saison mystique" fait revivre au fidèle une étape de l'histoire du salut, un mystère. "Très sensible au mouvement de la vie et au déroulement de l'histoire vers son terme, dom Guéranger goûte pleinement cette succession annuelle". Historien, il excelle à évoquer dans son caractère propre chaque période. Des Pères de l'Église, il a appris à donner à l'Ancien Testament toute sa valeur d'attente du mystère du Christ. Celui-ci est suivi avec un sens très sûr de l'historicité des Évangiles en même temps que du symbolisme. L'histoire de l'Église est présentée non sous forme d'une grande fresque mais comme un vitrail aux mille teintes. C'est le grand nombre des saints, auxquels, en réaction contre la Réforme, il fait la part large. Avec le plus grand art, il brosse la physionomie de chacun et le remet dans son contexte historique. Ainsi chaque teinte du vitrail apparaît dans son originalité, mais la lumière qui lui donne tout son éclat vient du Christ. Dom Guéranger ne conçoit pas l'histoire sans la lecture critique et savoureuse à la fois des documents, des sources. Le fruit de ses recherches sur l'évolution de la liturgie est donné dans le chapitre premier de chaque temps liturgique. Dom Guéranger entend construire sur les données précises de la Tradition. Au siècle où se développe l'histoire comme science, dom Guéranger veut faire œuvre objective. Il estime d'ailleurs que l'histoire a un sens parce qu'elle a un centre, le Christ : c'est le sens chrétien de l'histoire.


L'ENTHOUSIASME PASTORAL

Enthousiasme est l'un des mots préférés de dom Guéranger quand il décrit les dispositions à apporter lorsque le baptisé entre dans cet acte divin et humain qu'est la liturgie. Lui-même vibrait intensément lorsqu'il célébrait les Mystères, sensibilisé qu'il était aux rites, aux chants, aux formules. Il voulait communiquer cette intelligence des symboles et cette sensibilité à leur beauté ; son feu intérieur était diffusif. Il le fut auprès de ses moines, il le fut auprès des moniales bénédictines de Sainte-Cécile de Solesmes et de leur première abbesse, madame Cécile

Bruyère, dont l'ouvrage, La vie spirituelle et l'oraison, est un témoin devenu classique de la pensée du premier abbé de Solesmes. Cet enthousiasme nourrissait en dom Guéranger des espérances immenses : "Aider les enfants de l'Église catholique à pénétrer les intentions de leur mère dans le divin service qu'elle offre à son céleste Époux." Il fait prier afin de pouvoir mener cette œuvre à terme. Mais aussi, avec le sens pastoral que lui avait acquis son ministère pastoral de jeune prêtre, il fait tout pour adapter à cette fin les moyens dont il dispose.

Offrir chaque jour au chrétien un aliment solide était une intuition très juste d'un besoin de toujours ; encore fallait-il qu'il soit bien présenté. Après le chapitre historique qui ouvre chaque temps liturgique, dom Guéranger précise la mystique et la pratique propre à chacun. Il initie les fidèles non seulement au sens de certaines rubriques, mais à l'ensemble du mystère qu'elles évoquent et aux exigences morales qu'elles entraînent. Le moine insiste non seulement sur la pratique des vertus mais aussi sur l'ascèse chrétienne. Combien il déplore le relâchement concernant le jeûne en carême ! Ainsi, à partir de la liturgie, c'est toute la vie chrétienne qui est mise en place avec un parfait équilibre : morale et ascèse, mystique et droit canon, rien n'y manque, tout est ordonné à la charité vécue en Église. Les commentaires de la Messe et des principaux offices pour chaque temps montrent l'extrême variété de la vie liturgique. De même le florilège de textes liturgiques cités à la suite des commentaires de chaque jour prouve le zèle éclairé et ouvert de dom Guéranger qui emprunte à toutes les liturgies, ambrosienne, mozarabe, grecque, arménienne, syrienne, gallicane, etc. Son but est de développer le contact direct avec les textes et de sensibiliser les fidèles à la poésie car "elle est partout, dans la liturgie comme dans les Ecritures, parce qu'elle seule est à la hauteur de ce qui doit être exprimé".

L'Église elle-même a reconnu dans cette oeuvre sa pensée et elle y a mis son sceau comme à un bien qui lui appartient : le titre donné par dom Guéranger, l'Année liturgique, a trouvé place en tête du chapitre V de la Constitution sur la sainte liturgie du concile Vatican II. Le contenu de ce chapitre, écho de la Préface générale, est la meilleure part de l'héritage laissé par dom Guéranger, devenu bien commun de l'Église universelle.

Dom Jean-Philippe Lemaire, La Vie spirituelle (1985).

 

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