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Home Le liturgiste Les institutions liturgiques Préface de dom Guépin
Préface de dom Guépin PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Administrator   
Lundi, 27 Avril 2009 13:50

Depuis la mort du vénérable Père Dom Guéranger, abbé de Solesmes, des sollicitations pressantes et multipliées n’ont pas cessé de se faire entendre pour demander une édition nouvelle et complète de ses œuvres. Les éloges que N.T. S. Père le Pape Pie IX a décernés au valeureux champion de l’infaillibilité pontificale et de la liturgie romaine, lui ont fait une place à part entre les écrivains ecclésiastiques de notre temps. En exaltant « son puissant génie, sa merveilleuse érudition, son dévouement inébranlable à la chaire de Pierre, » en énumérant avec la clairvoyance d’un juge souverain les immenses résultats obtenus « par ses écrits pleins de foi, d’autorité et de science, » Pie IX a déclaré, on peut le dire, que l’œuvre du savant Abbé fait partie désormais du patrimoine commun de la famille catholique. La piété filiale n’est donc plus seule à imposer comme un devoir aux moines de Solesmes une publication nouvelle et intégrale des œuvres de leur père ; c’est une dette que l’Eglise leur réclame et qu’ils ont à cœur de payer le plus promptement possible.

L’Année liturgique et la Vie de sainte Cécile, les deux œuvres de prédilection du vénérable Abbé, ont été éditées déjà, ainsi que l’Essai sur la médaille de saint Benoît ; aujourd’hui, nous annonçons quatre volumes comprenant les Institutions liturgiques, la Lettre sur le droit de la Liturgie, les deux Défenses des Institutions liturgiques, l’ensemble en un mot des écrits polémiques de Dom Guéranger sur la Liturgie. Nous n’avons plus besoin d’en expliquer l’importance, depuis que le Souverain Pontife a daigné dire de notre père : « L’objet principal de ses travaux et de ses pensées a été de rétablir la Liturgie romaine dans ses anciens droits. Il a si bien conduit cette entreprise, que c’est à ses écrits, et en même temps à sa constance et à « son habileté singulière, plus qu’à toute autre influence, « qu’on doit d’avoir vu, avant sa mort, tous les diocèses de « France embrasser les rites de l’Église romaine (1). » Après ces paroles apostoliques, tout éloge des ouvrages que nous offrons de nouveau au public est assurément superflu ; mais sans anticiper sur une biographie, dont la rédaction est déjà commencée, il est nécessaire de rappeler brièvement au lecteur les principales circonstances qui ont marqué l’apparition de ces écrits. Cette courte exposition est indispensable pour en donner la pleine intelligence.

En possession depuis des années déjà longues du bienfait de l’unité romaine, la jeune génération cléricale ne peut elle-même se faire l’idée de l’anarchie liturgique à laquelle Dom Guéranger a arraché notre pays. Vingt bréviaires et vingt missels différents étaient en usage dans nos églises, se partageant la France de la manière la plus capricieuse ; deux diocèses limitrophes avaient rarement la même liturgie ; souvent on en trouvait deux et

­­­(1) Bref Ecclesiasticis viris, ci-dessus.

trois, quelquefois même jusqu’à cinq dans le même diocèse (1). Ignorant d’ordinaire l’origine suspecte du plus grand nombre de ces bréviaires et de ces missels, le clergé les regardait volontiers comme des monuments vénérables de l’antiquité, dès qu’il ne les avait pas vu fabriquer sous ses yeux. Dans chaque diocèse on professait, pour la liturgie locale, une admiration naïve, égalée seulement par le suprême dédain avec lequel on traitait le bréviaire et le missel romain. Par une étrange contradiction, ces œuvres tant vantées étaient remaniées sans cesse pour arriver à une perfection plus grande, dont le type même variait selon le goût des compositeurs à la mode dans chaque pays. Au XVIIIe siècle, les rédacteurs des nouveaux bréviaires, trop souvent suspects dans la doctrine, étaient au moins des hommes versés dans la science des Écritures et de la tradition ; on ne pouvait plus en dire autant des faiseurs du XIXe siècle ; et des élèves de rhétorique suppléaient comme hymnographes Santeuil et Coffin. Cette anarchie et ces variations perpétuelles avaient fait perdre au clergé le sens traditionnel et aux fidèles l’amour et l’intelligence des offices de l’Église. Les sacrements et toutes les choses saintes étaient exposés à mille profanations, par l’absence de règles fixes et suffisamment autorisées. Le devoir de la prière publique était négligé ; et la foi elle-même souffrait de ces désordres sans remède. Choisi par la divine Providence pour arrêter le cours

(1) Tel était en particulier le cas du diocèse de Carcassonne, qui à son ancien territoire avait ajouté tout ou partie de ceux de Narbonne, Saint-Papoul, Alet et Mirepoix. Ces cinq diocèses avaient chacun leur Liturgie avant la Révolution ; elles furent toutes conservées jusqu’en 1842.

De ces abus lamentables, Dom Guéranger naquit liturgiste. Dès sa plus petite enfance, il aima avec passion les offices de l’Eglise ; il les suivait avec une attention peu ordinaire à son âge, et de retour à la maison paternelle, son plus grand plaisir était d’imiter les cérémonies qui s’étaient déroulées sous ses yeux. Ce goût inné ou, pour mieux dire, cette grâce reçue au saint baptême se développa graduellement avec l’intelligence et l’instruction de Prosper Guéranger. Écolier, il savait par cœur tous les chants qu’on exécutait dans sa paroisse de Sablé et sentait déjà cette poésie divine de la Liturgie, dont il devait révéler à notre siècle le secret presque ignoré. Élève des classes supérieures au collège royal d’Angers, il conservait les goûts et les préoccupations de son enfance au milieu du scepticisme et de la corruption précoces d’un trop grand nombre de ses contemporains, et fortifiait par des études de plus en plus sérieuses le don mystérieux que le ciel lui avait départi.

Au sortir de sa rhétorique, quand il entra au séminaire du Mans, le jeune Guéranger était un clerc tout formé, qui, à une érudition ecclésiastique déjà surprenante, joignait le goût d’une piété virile, nourrie de l’Écriture Sainte et puisée dans les offices de l’Église. A cette époque, cependant, le jeune élève du sanctuaire partageait tous les préjugés de ses contemporains ; il admirait sincèrement les liturgies qui régnaient en France, et méprisait, sur la foi d’autrui, celle de Rome, qu’il ne connaissait pas. Sa joie fut grande quand il se vit appelé par le sous-diaconat à payer chaque jour au nom de l’Église le tribut de l’office canonial à la Majesté divine, et il récita avec une foi vive son Bréviaire manceau de Mgr de Froullay et du docteur Robinet, sans se défier le moins du monde qu’il dénoncerait un jour ce livre et ses pareils comme radicalement impuissants à remplir leur but. L’abbé Guéranger était déjà prêtre, quand la Providence mit entre ses mains le Missel romain, pour la célébration du saint Sacrifice. L’étude de l’histoire ecclésiastique et des Pères lui avait donné le goût de l’antiquité et le sens du langage de l’Église primitive. Quelle ne fut pas sa surprise d’entendre dans le Missel romain, les mêmes accents qui charmaient ses oreilles dans les monuments des premiers âges du christianisme !

Il goûta immédiatement « l’onction ravissante, l’ineffable mélancolie, la tendresse incommunicable de ces formules, les unes si simples, les autres si solennelles, dans lesquelles apparaît tantôt la douce et tendre confiance d’une royale épouse envers le monarque qui l’a choisie et couronnée, tantôt la sollicitude empressée d’un cœur de mère qui s’alarme pour des enfants bien-aimés ; mais toujours cette science des choses d’une autre vie, si profonde et si distincte, soit qu’elle confesse la vérité, soit qu’elle désire en goûter les fruits, que nul sentiment ne saurait être comparé au sien, nul langage rapproché de son langage (1). » Le jeune prêtre avait entendu la véritable prière de l’Église,qu’il ne connaissait pas encore. A mesure que cette perception devenait plus distincte et plus parfaite, il saisissait en même temps « le goût de terroir et l’odeur de nouveauté » de ces liturgies gallicanes, qu’il avait jusqu’alors admirées sans réserve, Elles ne lui

(1) Institutions liturgiques, c. I, p. 3.

donnaient que la pensée et la prière d’hommes privés, dépourvus de mission pour parler et intercéder au nom de l’Église. Avec la netteté d’esprit et la franchise de détermination qui devaient l’accompagner dans toute sa carrière, l’abbé Guéranger se résolut aussitôt à adopter pour son usage personnel la Liturgie romaine. Il ne voulut pas cependant exécuter ce grave dessein, sans le consentement de Mgr de la Myre, évêque du Mans, à la personne duquel il était attaché en qualité de secrétaire particulier. Le vénérable prélat avait visité autrefois Rome, l’Italie et l’Allemagne ; et quoique imbu des doctrines de l’ancienne Sorbonne, il avait vu trop de choses et il était trop grand seigneur pour partager les étroits préjugés des gallicans de la dernière heure. Il ne fit aucune difficulté d’accorder à l’abbé l’autorisation qu’il lui demandait, et, privé par ses infirmités de l’honneur de monter à l’autel, le vieil évêque assistait chaque matin à la messe que son secrétaire célébrait dans sa chapelle selon le rite romain. On était alors en 1828.

Deux ans après, l’abbé Guéranger commençait sa carrière d’écrivain dans le Mémorial catholique, revue dont l’inspirateur était M. de Lamennais, les principaux rédacteurs MM. de Salinis et Gerbet, et dont l’influence fut considérable pour le retour de la France aux doctrines romaines. Le nouveau collaborateur donna à ce recueil quatre articles intitulés Considérations sur la Liturgie. Il essayait d’y rendre ce qu’il éprouvait de respect et d’affection pour la Liturgie romaine, et il établissait la nécessité pour la Liturgie d’être antique, universelle, autorisée et pieuse. Ces principes allaient droit au renversement des bréviaires et des missels français ; mais l’auteur n’en tirait pas les conclusions et ne s’attaquait pas directement à un abus, qu’il croyait trop enraciné pour être détruit. Son but était surtout de compromettre une fois de plus l’école gallicane, en montrant que ses fausses doctrines et ses hardiesses à l’égard de l’autorité apostolique l’avaient conduite, sur ce terrain comme sur tant d’autres, à deux pas de l’hérésie et l’avaient aveuglée, au point qu’elle s’était fermé la source principale de la tradition et ôté des mains les armes les plus sûres de l’orthodoxie et les plus puissants moyens d’action sur les âmes.

Cette première attaque n’était qu’une escarmouche, mais elle suffit pour donner l’éveil à l’ennemi. L’organe officiel du gallicanisme était alors l’ Ami de la Religion : son rédacteur en chef, Picot, prit l’alarme et essaya de réfuter l’abbé Guéranger. Celui-ci riposta avec la verve un peu audacieuse de la jeunesse, et, sentant l’insuffisance de son esprit et de son érudition, Picot battit en retraite devant celui qu’il appelait déjà « un rude jouteur » Quels cris de désespoir n’eût pas poussés le journaliste gallican, s’il avait pu prévoir que ce jeune débutant devait porter le coup de mort, non-seulement aux liturgies, mais aux doctrines françaises du XVIIIe siècle, objet de sa sénile admiration ! Cette querelle passa inaperçue au milieu des ardentes controverses du moment. Les ultramontains, absorbés par les questions philosophiques et sociales agitées par M. de Lamennais, les directeurs eux-mêmes du Mémorial catholique toujours armés pour défendre contre les gallicans les bases mêmes de la constitution de l’Église, avaient peine à comprendre la portée d’une question si secondaire en apparence ; et les articles de l’abbé Guéranger étaient pour eux une fantaisie de spécialiste, qu’on pardonnait à sa jeunesse dans l’espoir de meilleurs services pour l’avenir. L’heure de la lutte décisive n’était pas venue et, à vrai dire, le champion de la Liturgie romaine n’était pas encore prêt.

Onze années s’écoulèrent avant que l’abbé Guéranger reprît sa thèse, onze années d’études, de prières, de rudes souffrances, et par là même de préparation à l’œuvre que Dieu lui réservait. En 1833, le jeune prêtre se retirait à l’ancien prieuré de Solesmes ; et là, avec le concours de quelques hommes de foi, il entreprenait de rendre à la France l’ordre bénédictin, détruit chez nous par la Révolution. Cette généreuse résolution le vouait pour toujours au service liturgique, œuvre principale et centre de la vie du moine bénédictin. Mais jusque dans l’ordre de Saint-Benoît, les traditions avaient été foulées aux pieds. La congrégation de Saint-Maur, rejetant les livres romains que son saint patron avait le premier apportés en France, s’était donnée, au XVIIIe siècle, une Liturgie dans le goût du temps, que l’on avait proclamée un chef-d’œuvre ; la réputation de cette compilation s’était étendue au-delà de la France ; on la vantait en Italie, et au moment où le prieuré de Solesmes se repeuplait, les bénédictins de Hongrie faisaient réimprimer le Bréviaire de Saint-Maur et le substituaient dans leurs monastères au Bréviaire romano-monastique. Réagissant contre ces pernicieux exemples, Dom Guéranger établit à Solesmes la Liturgie romaine le 33, jour de l’installation canonique de sa petite communauté. Il rentrait ainsi de plein droit dans la portion la plus sacrée du patrimoine bénédictin. De saint Grégoire le Grand à saint Grégoire VII et au delà, les pontifes qui ont façonné la Liturgie romaine ont été presque tous des fils de saint Benoît, et si le patriarche du Cassin a prescrit dans sa Règle une forme particulière de l’office divin, les seules différences essentielles entre les usages monastiques et les romains sont la distribution du Psautier et le nombre des leçons ; et les moines bénédictins n’ont jamais eu d’autres responsoriaux ni d’autres antiphonaires que ceux de l’Église romaine, accrus de nombreuses pièces de leur composition.

Rempli, dès le premier jour, avec surabondance de l’esprit de son état, le jeune prieur de Solesmes ne se contentait pas d’apporter à l’office divin une attention toujours éveillée et un saint enthousiasme ; mais, grâce à cette puissance de synthèse qui était un des caractères principaux de son génie, il savait ramener à la Liturgie comme à un point central les études qu’il poussait avec une infatigable ardeur dans toutes les directions de la science ecclésiastique. La théologie dogmatique et mystique, le droit canonique, l’histoire et la littérature, l’esthétique l’aidaient tour à tour à découvrir les mystères des rites sacrés, à saisir jusque dans les moindres détails le sens des formules, que le missel et le bréviaire faisaient passer sous ses yeux. Depuis les plus minutieuses questions de rubriques jusqu’aux arcanes de la théologie et de la symbolique du sacrifice de l’Agneau immaculé, la science liturgique dans son ensemble lui devint promptement familière, et nous osons dire qu’aucun moderne ne l’a possédée au même degré. D’autres ont eu peut-être autant et plus l’érudition sur des points de détail, mais personne n’a compris et expliqué comme lui le mystère toujours vivant, toujours opérant de la Liturgie.

La Liturgie, en effet, n’était pas pour Dom Guéranger le but de curieuses recherches, l’objet d’une science plus ou moins aride et humaine : c’était l’instrument de la prière incessante, de la profession de foi et de la louange de l’Église, l’organe principal de sa vie, la voie mystérieuse de communication entre le ciel et la terre, le moyen principal de la sanctification des âmes. L’année ecclésiastique se présentait à lui comme la manifestation de Jésus-Christ et le renouvellement périodique de ses mystères dans l’Église. Le rôle du liturgiste tel qu’il le comprenait, était de suivre avec attention ce mouvement sans cesse renaissant, d’en saisir toutes les formes extérieures, de les expliquer soigneusement afin d’aider les âmes à en recueillir la grâce. Les sacrements et les sacramentaux lui apparaissaient de même comme les canaux mystérieux par lesquels la vie divine arrivait du ciel sur la terre ; et le moindre détail de leur histoire ou de leur célébration prenait à ses yeux l’importance d’un fait surnaturel. Ainsi envisagées, les études liturgiques étaient avant tout, pour Dom Guéranger, une préparation à la prière et aux fonctions sacerdotales ; l’amour de Dieu et de l’Église, le zèle pour sa propre sanctification et le salut des âmes, devenaient les mobiles qui soutenaient son ardeur dans ses recherches incessantes et pénibles. Tel était l’esprit qu’il s’efforçait d’inspirer à ses disciples, leur répétant sans cesse que le service liturgique étant leur première obligation, ils nepouvaient être de véritables enfants de saint Benoît qu’à condition de le célébrer non-seulement avec ferveur, mais avec une pleine intelligence de ses mystères. Il voulait qu’ils eussent comme lui une piété à l’antique, avide des aliments qu’offre directement la main de l’Église et n’acceptant les autres qu’avec réserve et par surcroît. Cette direction donna dès le premier jour à l’humble communauté qui se formait à Solesmes, au milieu de difficultés incessantes, un caractère à part, et fut le principe de cohésion et de vie auquel elle dut de subsister et de grandir malgré de rudes épreuves.

La conséquence nécessaire d’un pareil enseignement était de placer les études liturgiques au premier rang parmi les travaux des moines de Solesmes. Cette direction, donnée à la naissante famille bénédictine par son chef, reçut la sanction suprême de l’autorité apostolique par le bref Innumeras inter de Grégoire XVI, qui établit canoniquement la Congrégation de France, érigea Solesmes en abbaye et conféra la dignité abbatiale à Dom Guéranger, le 1er septembre 1837. Dans cet acte solennel, le Souverain Pontife, après avoir déclaré que la nouvelle Congrégation avait pour objet de restaurer la pratique de la Règle de Saint-Benoît en France et de secourir les âmes désireuses de la vie monastique, ajoutait qu’après ce but suprême, elle devait travailler à ranimer, dans la mesure de ses forcés, la science de l’antiquité ecclésiastique et spécialement les saines traditions de la Liturgie près de s’éteindre, Sanas sacrœ Liturgiœ traditiones labescentes confovere.

Dom Guéranger inscrivit ces paroles comme épigraphe en tête de ses Institutions liturgiques, et les rappela souvent, à bon droit, dans le cours de sa polémique, quand on lui reprocha de soulever sans mission des controverses inopportunes. Par l’acte apostolique du Ier septembre 1837,Grégoire XVI n’avait certainement pas eu le dessein de provoquer en France une révolution liturgique, que personne à Rome n’osait espérer ; mais il donnait réellement à la Congrégation bénédictine de France et à son chef le mandat de travailler à la propagation et à la défense des vrais principes de la science liturgique, et il accordait d’avance à leurs efforts cette bénédiction de saint Pierre dont l’efficacité dépasse toute prévision humaine, parce qu’elle est la bénédiction même de Jésus-Christ. Dom Guéranger, de son côté, était un de ces serviteurs que Dieu aime à employer pour ses grands desseins. « C’était, pouvons-nous dire avec l’évêque de Poitiers, l’homme de la perfection évangélique, vivant de la vie de l’Eglise « et tenant toutes les avenues de son âme ouvertes aux vouloirs divins. Dégagé des souillures du siècle, il était ce vase sanctifié et consacré dont le Seigneur use selon l’utilité et qui est prêt à toute bonne œuvre : erit vas sanctificatum, et utile Domino, ad omne opus bonum paratum (1). » C’est là, c’est-à-dire dans l’ordre mystérieux de la grâce et de la toute-puissance divine, et non pas dans des vouloirs humains, qu’il faut chercher le principe de l’heureuse révolution, qui a renouvelé la face de nos églises de France.

(1) II Tim. II, 21. —Oraison funèbre du T. R. P. Dom Guéranger par Monseigneur Pie, évêque de Poitiers, p. 9.

Pour répondre à l’invitation du Souverain Pontife, Dom Guéranger conçut le plan d’une somme liturgique, dans laquelle il se proposait de condenser toute la science des rites sacrés. Durand de Mende et d’autres écrivains du moyen âge ont eu le même dessein ; mais leurs ouvrages ne sont plus que des ébauches imparfaites. Les travaux de l’érudition aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles ont tiré de l’obscurité et quelquefois mis en œuvre pour des points particuliers les matériaux de la science liturgique ; les découvertes de l’archéologie chrétienne ajoutent sous nos yeux de nouvelles richesses à ces trésors lentement accumulés ; aucune main n’a su encore bâtir l’édifice. Dom Guéranger avait l’ambition de le construire et il en était capable. Dans la préface du premier volume des Institutions, il trace son plan d’une main hardie et sûre. L’histoire étant le fondement et le cadre de tout enseignement ecclésiastique, il voulait d’abord exposer les vicissitudes de la Liturgie dans l’Église en indiquant, à mesure qu’il les rencontrerait sur son chemin,les sources auxquelles on pouvait en puiser la science. Après cette introduction historique et bibliographique, l’auteur se proposait de donner les notions nécessaires sur les livres de la Liturgie, sur le calendrier et les mystérieuses divisions de l’année ecclésiastique. L’étude complète du sacrifice chrétien, des sacrements et des sacramentaux devait former comme le corps de l’ouvrage ; des commentaires du bréviaire et du missel, une série de traités spéciaux sur les règles de la symbolique, sur la langue et le style, le droit et l’autorité de la Liturgie comme moyen d’enseignement dans l’Église, et enfin une théologie liturgique étaient destinés à couronner ce vaste ensemble, que l’auteur espérait renfermer dans cinq volumes, et qui, dans la réalité, aurait pu en réclamer quinze ou vingt.

Le premier parut en 1840. Après quelques notions préliminaires sur la Liturgie et l’importance de son étude,Dom Guéranger en retraçait l’histoire depuis les temps apostoliques jusqu’à la réforme commencée par saint Pie V et achevée par Urbain VIII, à laquelle la Liturgie romaine doit sa rédaction définitive. Par la simple exposition des faits, l’Abbé de Solesmes démontrait que si une certaine variété avait existé à l’origine dans les usages liturgiques des diverses églises, les Pontifes romains avaient travaillé au plus tard dès le Ve siècle à établir l’unité dans tout leur patriarcat d’Occident, et que depuis le XIe siècle, les livres et les rites de l’Église romaine étaient, sauf quelques variations de détail, les seuls usités dans la chrétienté latine, à l’exception de Milan et de son territoire. La France en particulier n’en connaissait pas d’autres depuis Charlemagne ; et bien loin de contester l’autorité souveraine des papes en matière de Liturgie, elle avait accueilli avec la plus filiale obéissance les bulles de saint Pie V pour la réforme liturgique et s’y était pleinement conformée, en conservant seulement quelques usages particuliers, dont le Siège apostolique reconnaissait lui-même la légitimité (1).

(1) Le premier volume des Institutions liturgiques s’arrêtait à la fin du chapitre XV ; des nécessités typographiques nous ont contraint à y ajouter dans cette édition, le chapitre XVI, qui commence l’histoire de la Liturgie au XVIIe siècle.

La conséquence de ces principes était immédiate et écrasante pour les liturgies gallicanes ; mais,comme l’auteur ne la tirait pas encore, beaucoup de lecteurs ne l’aperçurent pas et les applaudissements furent unanimes. Personne ne sentit et n’exprima mieux la portée et le mérite de l’ouvrage qu’une femme, dont nous pouvons citer ici les paroles, à cause des liens particuliers qui l’unirent à Dom Guéranger et surtout du respect que sa foi généreuse, son zèle pour les intérêts catholiques, son heureuse influence sur la haute société parisienne ont acquis à sa mémoire : « Il suffirait de ce livre, écrivait la comtesse Swetchine à l’abbé de Solesmes, pour conduire à la vérité intégrale un esprit droit, et, quand vous ne traitez que de la Liturgie, c’est toute la vérité catholique qui apparaît. Quelle modération puissante et profonde dont l’Église seule vous donnait le modèle ! quelle courageuse liberté, quelle indépendance de vous-même ! car je n’y vois pas un trait que puisse revendiquer la nature. La vérité est toujours forte sots votre plume sans le secours d’aucune exagération ; les propositions les plus neuves et par là même les plus hardies, y sont démontrées avec tant de raison, de clarté et de précision, qu’on est amené tout naturellement au point où vous voulez conduire, comme par une rampe que l’on gravit sans s’en apercevoir ; c’est vraiment lumineux et jamais l’érudition ne s’est montrée moins sèche. Les détails les plus insignifiants en apparence sont imprégnés d’un accent de foi et de piété ; dès la troisième page, je priais avec vous (1). » Trente-sept ans sont écoulés depuis que Mme Swetchine écrivait ces lignes ; les passions que Dom Guéranger combattait sont éteintes, les préjugés vaincus ; les principes qu’il exposait avec tant de lucidité, acceptés de tous sans contestation, n’ont plus besoin d’être démontrés ; mais si les temps sont changés, la valeur du livre ne l’est pas, et nous croyons que le lecteur ne pourra parcourir ce premier volume, sans ressentir les impressions que la noble et pieuse amie de Dom Guéranger savait rendre avec tant de précision et de finesse.

(1) Lettres inédites de Mme Swetchine, p. 413. Lettre à Dom Guéranger, du 40.

Le second volume des Institutions liturgiques parut un an à peine [après son aîné, et reçut un accueil tout différent. Les applaudissements redoublèrent, il est vrai, mais ils cessèrent d’être unanimes, et une opposition formidable et bruyante s’organisa contre le livre et son auteur. Dès les premières pages, Dom Guéranger était entré dans le vif de la question. Il montrait une coalition naissant au sein des parlements et du clergé pour combattre l’influence de Rome et asservir l’Église à l’État, sous prétexte des libertés gallicanes. La magistrature française commençait par porter la main sur la Liturgie, au nom d’un droit prétendu de la couronne , bientôt les évêques eux-mêmes, outrepassant les limites de leur autorité, se laissaient entraîner par les préjugés d’une critique orgueilleuse et ennemie des plus saintes traditions, altéraient les livres liturgiques de leurs églises, supprimaient des formules et des usages vénérables, pour y substituer des nouveautés sans autorité et sans caractère. La secte janséniste apparaissait ensuite, et prenait sur le clergé de France une influence dont nous sentons encore les pernicieux effets. Pour tarir la source principale de la vie catholique, elle s’attaqua avec un art diabolique à la Liturgie romaine. Profitant des préjugés nationaux des gallicans, des prétentions hautaines des hypercritiques, elle réussit à jeter le discrédit et le ridicule sur les livres vénérables, qui étaient depuis tant de siècles les instruments de la prière pour toute la chrétienté latine. Quand l’antique édifice élevé par les papes et les saints eut été ébranlé, la secte odieuse fournit encore des ouvriers, tout prêts à refaire, au goût du temps et en un jour, toute la Liturgie. Avec l’accent de la foi et d’une juste indignation, Dom Guéranger montrait le crime de ces attentats et le tort irréparable qu’ils avaient fait à la religion en France. Il peignait, avec une vivacité de couleurs et une verve entraînante, le progrès rapide de cette coalition du gallicanisme, du jansénisme et d’une critique à demi rationaliste, qui gagnait peu à peu toutes les églises de France et entraînait même quelques-uns des prélats les plus catholiques du XVIIIe siècle.

Dans la franchise de son langage monastique, l’auteur ne dissimulait rien et ne craignait pas de signaler les faiblesses des hommes les plus illustres ; mais, alors même que l’amour de l’Église et des âmes lui dictait les pages les plus émues, il savait garder le respect dû à des prélats morts dans la communion du siège apostolique. Attentif à relever tout ce qui pouvait être à l’honneur de l’ancienne Église de France, il s’attachait à recueillir soigneusement les protestations que ces nouveautés liturgiques arrachèrent à des évêques et des prêtres, qui avaient conservé dans sa plénitude l’esprit de la tradition catholique. En traçant enfin l’histoire liturgique de la France au XIXe siècle, il voilait sous des formes délicates le blâme qui ressortait de l’exposé nécessaire de certains faits contemporains et louait au contraire avec une effusion, qu’on trouvera aujourd’hui exagérée, les moindres actes dans lesquels il pouvait saisir un indice de retour aux saines traditions. Un argument irrésistible en faveur de la Liturgie romaine résultait de l’ensemble de ce récit. Quiconque n’était pas aveuglé par des préjugés d’éducation ou de secte, se disait en fermant le livre : « Il faut revenir à la Liturgie romaine ; c’est le plus puissant moyen de raviver la foi en France et de rendre indissolubles les liens trop affaiblis, hélas ! qui nous rattachent au Saint-Siège. »

Dom Guéranger n’avait ni le dessein ni l’espérance de provoquer une semblable révolution en quelques années. L’accueil fait à son premier volume lui permettait de penser que le second porterait coup et arrêterait peut-être le progrès du mal qu’il dénonçait avec tant de vérité et d’énergie ; mais, à vrai dire, le vaillant écrivain ne s’arrêta pas à calculer l’effet de sa parole. Il allait où Dieu le portait ; il avait senti qu’il avait une vérité à faire entendre, et il l’annonçait avec simplicité. Credidi, pouvait-il dire, propter quod locutus sum (1). « Je crois, et à cause de cela, je parle ; c’est à Dieu de faire ce qu’il voudra de ma parole. »

(1) Ps. CXV, 1.

L’effet de cette publication fut immense, et les vétérans du clergé français se rappelleront longtemps les controverses passionnées qu’elle excita dans son sein. Tous les hommes qui par leur âge et leur éducation tenaient aux traditions gallicanes, se déclarèrent violemment contre les Institutions liturgiques. Il n’y eut qu’un cri dans leur camp pour dénoncer la conspiration qui s’ourdissait à Solesmes contre l’autorité des évêques, contre les doctrines de l’Église de France, contre ses gloires les plus pures. Vainement Dom Guéranger avait pris soin de réserver formellement la question du droit liturgique, et avait blâmé toute démonstration imprudente et téméraire du clergé du second ordre contre les Liturgies diocésaines ; vainement il répétait que le retour à l’unité ne pouvait être accompli que par l’autorité des évêques : on ne lui tint aucun compte de ces ménagements. Son nom devint dans certaines bouches le synonyme de fauteur de rébellion, d’écrivain exagéré et paradoxal. Heureux encore quand on ne lui accolait pas des qualifications théologiques plus sévères !

Tout autre était le jugement d’une fraction de l’épiscopat et du clergé français, moins nombreuse peut-être que la première, mais plus indépendante des préjugés en vogue et plus solidement instruite. C’était celle qui, ralliée aux véritables doctrines catholiques, appelées alors ultramontaines, travaillait à arracher la France au joug funeste du gallicanisme. Pour celle-là, le second volume des Institutions liturgiques donnait une base inébranlable aux convictions que le premier avait fait naître , et le rétablissement de la Liturgie romaine dans les diocèses de France, apparaissait comme la première et la plus importante étape de ce retour vers Rome, objet de tant de vœux et de persévérants efforts.

Malgré les récriminations dont son livre était l’objet, Dom Guéranger avait remporté un premier avantage. Le coup de mort n’était pas porté aux liturgies, gallicanes déjà subsistantes ; mais, à partir de la publication du second volume des Institutions liturgiques, on n’osa plus en fabriquer de nouvelles. Le bréviaire, dont M. le chanoine Quilien avait doté l’Église de Quimper en 1840, fut le dernier ; le missel, déjà préparé pour lui servir de complément, resta dans les cartons de l’auteur, et la Liturgie romaine demeura en vigueur dans toutes ou presque toutes les paroisses du diocèse. Il en fut de même dans les autres églises, où elle s’était encore maintenue. Nous sommes heureux d’inscrire ici les noms de deux prélats, honorés aujourd’hui de la pourpre romaine, qui, les premiers, se prononcèrent en faveur du rite romain. Son Éminence le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, rassura les fidèles, qui l’avaient toujours possédé et qui le savaient menacé d’une destruction prochaine ; Son Eminence le cardinal Saint-Marc, archevêque de Rennes, en attendant l’heure de le rendre à tout son peuple, déclara son intention formelle d’en conserver les débris, qui subsistaient dans un certain nombre de paroisses de son diocèse.

Sur ces entrefaites, un prélat qui, avec Mgr Parisis, avait pris la tête du mouvement ultramontain en France, Mgr Gousset, archevêque de Reims, consulta le Saint-, Siège sur la situation de nos Eglises, au point de vue liturgique, et sur la ligne de conduite que devaient tenir les évêques. Le pape Grégoire XVI répondit par un bref du 42, dans lequel, en déplorant comme un malheur la variété des livres liturgiques et en rappelant les ; bulles de saint Pie V, il déclarait cependant que, par crainte de graves dissensions, il s’abstiendrait non-seulement d’en presser l’exécution, mais même de répondre aux questions qui lui seraient adressées à ce sujet (1). Ne pouvant obtenir de Rome une solution officielle à ses difficultés, l’archevêque de Reims consulta alors l’abbé de Solesmes et lui posa ces trois questions :

1° Quelle est l’autorité d’un évêque particulier en matière de Liturgie, dans un diocèse où la Liturgie romaine se trouve être actuellement en usage ?

2° Quelle est l’autorité d’un évêque particulier en matière de Liturgie, dans un diocèse où la Liturgie romaine n’est pas actuellement en usage ?

3° Quelle conduite doit garder un évêque dans un diocèse où la Liturgie romaine a été abolie depuis la réception de la bulle de saint Pie V dans le même diocèse ?

Dom Guéranger répondit à ces trois questions par un traité canonique intitulé, Lettre à Monseigneur l’Archevêque de Reims, sur le droit de la Liturgie. Nous le publions à la suite des Institutions liturgiques. Si l’on veut se reporter, en lisant cet écrit, aux circonstances dans lesquelles il fut composé, à la tempête déjà déchaînée contre l’auteur, aux dangers qui empêchaient le Souverain Pontife de réclamer l’observation du droit liturgique en France, on trouvera, croyons-nous, que Dom Guéranger a déployé dans cet ouvrage, plus qu’en aucun autre, la constance et l’habileté singulière » que N. S. P. le Pape Pie IX, a louées dans sa conduite pendant la controverse liturgique (2).

(1) On trouvera ce bref dans la Lettre sur le droit de la Liturgie.

(2) Voy. le bref Ecclesiasticis viri ci-dessus.

Il fallait en effet poser avec fermeté les principes et cependant tenir compte des difficultés, qui arrêtaient les évêques les mieux intentionnés et effrayaient Rome elle-même ; la moindre exagération eût compromis la cause de la Liturgie romaine aux yeux de l’épiscopat et provoqué peut-être des manifestations intempestives au sein du clergé du second ordre. Ce double écueil fut sagement évité ; la Lettre sur le droit liturgique est un chef-d’œuvre de tact et de prudence, en même temps que de fermeté dans l’exposé et l’application des principes. Devons-nous dire ici que, vingt ou trente ans plus tard, quand le triomphe de la Liturgie romaine était assuré, certains Français n’ont pas trouvé l’Abbé de Solesmes assez absolu dans l’affirmation des droits du Pontife romain, en matière de Liturgie. Cette assertion ne mérite pas une discussion ; nous serions en droit de répondre à ses auteurs, que, sans Dom Guéranger, ils diraient encore certainement, et fabriqueraient peut-être des bréviaires gallicans. La vérité est que le vénérable abbé de Solesmes a fait rentrer le Saint-Siège dans l’exercice plus étendu et plus souverain que jamais d’un droit que Grégoire XVI n’osait pas réclamer et que ses prédécesseurs, depuis le XVIIIe siècle, avaient cru perdu pour toujours en France.

En terminant sa Lettre sur le droit liturgique, Dom Guéranger répondait sommairement aux incriminations dont les Institutions liturgiques avaient été l’objet ; dès lors, il pouvait prévoir que cette première défense ne suffirait pas. Dans les préfaces de ses deux volumes, il s’était engagé à reproduire loyalement les objections qui lui seraient faites et à y répondre dans la suite de son ouvrage. Sûr de sa cause, il désirait la discussion au lieu de la craindre ; mais il ne se serait jamais attendu à l’éclat que prit tout à coup la polémique, ni surtout à voir devant lui les champions qui descendirent dans la lice.

Nous ne parlons pas ici de Mr l’abbé Tresvaux du Fraval, chanoine de l’Église métropolitaine de Paris, ami et ancien auxiliaire de M. Picot, dans la première rencontre de celui-ci avec l’abbé Guéranger. Les opinions gallicanes de ce prêtre respectable et instruit, mais imprégné de tous les préjugés d’un autre âge, étaient bien connues de l’abbé de Solesmes ; la lutte qu’ils eurent ensemble dans l’Ami de la Religion était prévue et inévitable ; c’était un de ces combats d’avant-garde qu’amène toujours le commencement d’une campagne et qui n’ont aucune influence sur son résultat. L’intervention soudaine de Mgr d’Astros, archevêque de Toulouse, eut une tout autre portée sur le débat. Le rang que ce prélat occupait dans l’Église, le souvenir de sa courageuse résistance aux volontés tyranniques de Napoléon et de sa détention à Vincennes, sa réputation de piété donnaient une grande autorité à sa parole sur la masse du clergé et des fidèles, qui ignoraient l’attachement du vieil archevêque aux doctrines gallicanes. Grande fut l’émotion quand parut un livre signé par Mgr d’Astros et portant ce titre solennel : L’Église de France injustement flétrie dans un ouvrage ayant pour titre : — Institutions liturgiques, par le R. P. Dom Prosper Guéranger, abbé de Solesmes, —par Mgr l’archevêque de Toulouse (1).

(1) Toulouse, Delsol et Cie, Paris, Périsse frères, 1843.

Après l’apparition d’un tel livre, pour les laïques la cause était jugée sans examen. Le titre de l’ouvrage et le nom de l’auteur suffisaient, sur la foi de Mgr d’Astros, on eut une conviction toute faite. Jusque dans la tribu sacerdotale, on était si mal préparé à cette controverse, que de bons esprits furent troublés par la publication et même par la lecture de cet étrange écrit. Le droit canonique, la liturgie, l’histoire ecclésiastique elle-même et surtout les études d’érudition proprement dite, étaient tellement négligés à cette époque, que tous ne saisissaient pas du premier coup d’œil la faiblesse des arguments du prélat. Ressuscitant les procédés des vieux polémistes du XVIe et du XVIIe siècle, Mgr d’Astros ne ménageait pas les termes : son premier chapitre était une démonstration de l’imprudence et de la témérité de l’auteur des Institutions liturgiques ; le second mettait au jour son injustice et ses dispositions hostiles envers l’Église de France. Quarante pages étaient consacrées à cette réfutation d’ensemble ; la seconde partie de l’ouvrage contenait un examen détaillé des reproches faits par Dom Guéranger aux bréviaires et aux missels de Paris, et se terminait par un examen des beautés de la Liturgie en usage depuis le xvnf siècle dans cette Église et dans une grande partie des diocèses de France. Chemin faisant, le vénérable auteur infligeait aux Institutions liturgiques les notes d’imprudence, de témérité, d’injustice, d’absurdité, de calomnie, de fureur, de blasphème, d’indécence, d’obscénité ; il traitait l’auteur déjeune impie,et allait jusqu’à lui prédire la chute lamentable de M. de Lamennais. Gomment n’être pas impressionné par un pareil langage sortant d’une bouche justement révérée ? La brochure de Mgr d’Astros, rapidement épuisée, eut bientôt une seconde édition ; et dans la préface, l’auteur annonçait que près de cinquante évêques lui avaient écrit pour le remercier d’avoir pris la défense de l’Église de France et qu’ils partageaient son jugement sur les écrits et|les doctrines de Dom Guéranger.

Dès le 43, Mgr Affre, archevêque de Paris, s’était prononcé avec éclat, en adressant à son clergé une circulaire pour protester, comme gardien de l’honneur’ de son Église, contre les appréciations des Institutions liturgiques sur la Liturgie parisienne, et recommander à l’attention de ses prêtres l’ouvrage de Mgr d’Astros. Soixante évêques adhéraient, disait-on, à cet acte épiscopal qui, par sa forme officielle et la modération apparente de sa rédaction, donnait une autorité inattendue au livre de l’archevêque de Toulouse. Les défenseurs des Liturgies gallicanes,et NN. SS. Affre et d’Astros les premiers, triomphaient même du bref de Grégoire XVI à l’archevêque de Reims et du silence absolu que Rome était déterminée à garder dans cette polémique ; et on tirait de la paternelle discrétion du Souverain Pontife, les conclusions les plus inattendues contre Dom Guéranger et l’importance du retour à l’unité liturgique.

Dès que l’abbé de Solesmes avait eu connaissance de l’écrit de Mgr, d’Astros, il avait annoncé qu’il y répondrait. Descendant dans l’arène de la polémique, le vénérable prélat s’était dépouillé pour ainsi dire de son caractère sacré et avait pris les armes ordinaires des publicistes pour attaquer les Institutions liturgiques ! Au même titre Dom Guéranger croyait pouvoir répondre. Mgr Affre, au contraire, avait donné à sa lettre la forme d’un acte d’autorité épiscopale. L’abbé de Solesmes garda un humble silence et ne se départit jamais de cette attitude dans tout le cours de cette polémique, quoique plus d’un mandement publié à cette époque autorisât de sa part une apologie. Même à l’égard de Mgr d’Astros, voulant pousser les ménagements jusqu’aux dernières limites, Dom Guéranger laissa passer plusieurs mois avant de livrer au public sa Défense des Institutions liturgiques, en réponse au livre du vénérable prélat. Il espérait que la première effervescence de la discussion passée, la question serait jugée avec plus de calme et de raison ; il craignait aussi d’opérer une diversion funeste aux efforts des catholiques, alors concentrés sur la revendication de la liberté d’enseignement ; mais ces ménagements devaient avoir nécessairement un terme.

La réplique de Dom Guéranger parut en 1844 ; nous la donnerons dans le quatrième volume de cette édition. Elle est divisée en deux parties : dans la première, l’auteur établit de nouveau l’importance de l’unité liturgique, sa nécessité, son obligation dans tout le patriarcat d’Occident ; il montre ensuite qu’en racontant la révolution qui avait privé la France du bienfait de cette unité, il n’a ni excédé les droits d’un historien catholique, ni injurié l’épiscopat ; qu’en paraissant enfin souhaiter et prédire le rétablissement de la Liturgie romaine, il n’a point attenté aux droits de la hiérarchie ni fomenté des troubles dans le clergé. Cette réponse générale est suivie d’un examen de toutes les accusations de détail portées par l’archevêque de Toulouse contre les Institutions liturgiques. Suivant page à page le livre de son vénérable contradicteur, Dom Guéranger reproduit le texte même des principaux passages et place en regard ses explications et ses réponses,toujours respectueuses dans la forme, mais nettes et péremptoires sur le fond. En parcourant ces pages, on ne s’étonne pas que l’abbé de Solesmes ait dit en commençant sa défense : « Il me serait doux de m’avouer vaincu dans le combat, si j’avais la conscience de ma défaite ; malheureusement je ne l’ai pas, cette conscience. Je pourrais, il est vrai, garderie silence et ne pas entreprendre ma justification ; mais, d’autre part, il me semble qu’un devoir impérieux, celui de défendre la vérité, me presse de prendre la parole et de présenter des explications nécessaires : je dirai plus (car je m’en flatte), une justification complète. »

La partie sérieuse et désintéressée du public jugea que l’abbé de Solesmes avait tenu ce qu’il annonçait au début de son apologie, et qu’il ne restait rien des accusations de son adversaire. Dès lors la cause de la Liturgie romaine, fut gagnée et le mouvement de retour à l’unité, qui devait d s’étendre peu à peu à toutes nos Eglises, commença pour ne plus s’arrêter. Un pieux prélat, dont la mémoire est restée en bénédiction dans son diocèse, Mgr Georges-Maçonnais, évêque de Périgueux, en prit l’initiative par un mandement daté du 1er décembre 1844. Huit jours après, le chapitre de Gap, par une délibération unanime » demandait à son évêque, Mgr Depéry, le rétablissement de la Liturgie romaine ; et le prélat, accédant avec empressement à ces vœux, annonçait sa résolution son diocèse par une lettre pastorale, en tête de laquelle il insérait un extrait de la Défense des Institutions liturgiques.

Cependant la polémique n’était pas terminée. Nous ne parlerons pas ici de la réplique essayée par Mgr d’Astros sous ce titre : Examen de la Défense de Dom Guéranger, et courte réfutation de sa Lettre à Monseigneur l’Archevêque de Reims (1). L’accueil que lui fit le public dispensa Dom Guéranger de toute réponse. Le vénérable archevêque de Toulouse avait essayé d’arrêter par une autre barrière les progrès de la Liturgie romaine : à l’unité liturgique de tout l’Occident latin, il voulut opposer l’unité métropolitaine ; et usant de l’autorité qu’il avait sur l’esprit d’un de ses suffragants, Mgr de Saint-Rome-Gualy, évêque de Carcassonne, il l’avait décidé à prendre la Liturgie toulousaine ; mais les autres évêques de la province n’acceptèrent point le système de leur métropolitain. Dès 1847, Mgr Doney, évêque de Mon-tauban,promulguait dans son diocèse la Liturgie romaine ; et après moins de dix années de règne, la Liturgie toulousaine devait disparaître de Carcassonne, à la voix de Son Éminence le cardinal de Bonnechose, aujourd’hui archevêque de Rouen (1854).

(1) Toulouse, Douladoure ; Paris et Lyon, Périsse frères, 46.

En 1845, un nouveau défenseur des Liturgies gallicanes s’était révélé dans la personne de Mgr Fayet, évêque d’Orléans. L’ouvrage de ce prélat intitulé : Des Institutions liturgiques de Dom Guéranger et de sa Lettre à Mgr l’Archevêque de Reims, écrit dans un style tout différent de celui de Mgr d’Astros, n’était pas moins sévère pour l’abbé de Solesmes et ses doctrines (1). « Presque tout, disait l’auteur, m’a paru faux ou dangereux dans le livre de Dom Guéranger : les principes, les raisonnements et même les faits. » Mgr Fayet attribuait en outre à son adversaire, les plus dangereuses visées. « Ce n’est pas, disait-il, en simple écrivain ou en simple docteur que Dom Guéranger attaque l’Eglise de France, c’est comme pouvoir réformateur qu’il se pose en face des évêques chargés de la gouverner ; et sous ce point de vue, l’épiscopat doit à ses entreprises plus d’attention qu’on n’en donne ordinairement à de simples productions littéraires (2). »

(1) Ce livre parut de nouveau en 1846 sous le titre légèrement modifié d’Examen des Institutions liturgiques de Dom Guéranger, et de sa Lettre à Mgr l’Archevêque de Reims. Cette différence de titre et de millésime, qui semble annoncer une seconde édition, n’était en réalité qu’un artifice d’éditeur pour écouler un ouvrage tiré à profusion d’exemplaires et peu recherché par le public.

(2) Des Institutions liturgiques, p. VI et XVIII.

Réfuter l’abbé de Solesmes paraissait du reste à l’évêque d’Orléans chose facile. « Dans un temps, disait-il, où il suffit de déployer un certain appareil de science et d’érudition pour entraîner les esprits hors de l’orthodoxie, nous nous proposons de montrer combien la science et l’érudition ont peu de profondeur parmi nous, et à quelles étranges nouveautés elles peuvent conduire quand elles sortent des routes battues, et qu’elles se mettent en voyage pour faire des découvertes en théologie. Nous allons tout simplement les mettre « aux prises avec le catéchisme : car notre science à nous « ne va pas plus loin (1). »

Le spirituel prélat se faisait donc fort de prouver que le système liturgique du P. abbé de Solesmes reposait sur une erreur fondamentale en théologie, et sur une fausse notion de la foi, delà prière et du culte divin. Les premières pages de son livre étaient consacrées à démontrer que la « Liturgie proprement dite n’a aucun rapport « nécessaire avec la vertu de la religion, qui ne -produit « par elle-même que des actes intérieurs d’adoration, de « louange, de sacrifice, etc. ; qu’il faut laisser la Liturgie « dans son domaine, et le culte divin dans le sien ; enfin « que par l’exercice public de la Liturgie, l’Église se met « plutôt en communication avec les hommes qu’avec a Dieu (2). » Mgr Fayet entreprenait ensuite de discuter les principales autorités sur lesquelles Dom Guéranger appuyait son système ; et de là, passant aux faits liturgiques qui regardaient la France, il entreprenait de prouver qu’ils étaient, pour la plupart, altérés ou puisés à des sources suspectes, et qu’ils n’avaient point eu sur l’affaiblissement de la religion la funeste influence qu’on se plaisait à leur attribuer.

Si l’évêque d’Orléans avait été réellement en mesure de remplir un tel programme, après la publication de son livre, c’en eût été fait des Institutions liturgiques et de leur auteur ; mais le prélat, plus spirituel que savant, avait écrit avec assez de verve et d’éclat un volume de près de six cents pages, sans se défier que les bases mêmes de son argumentation étaient fausses,et qu’il faisait à chaque page ce qu’il reprochait à Dom Guéranger, les découvertes les plus surprenantes en érudition et surtout en théologie. Le nouveau champion des Liturgies gallicanes ne devait pas les sauver delà ruine ; mais tant qu’une réfutation ne lui était pas opposée, il restait maître du terrain. Des voix nombreuses s’élevaient du côté des gallicans pour proclamer qu’il était sans contestation vainqueur, et leurs journalistes annonçaient que plus de trente évêques avaient écrit à Mgr Fayet pour adhérer à son livre.

(1) Examen des Institutions liturgiques, p. XVIII.

(2) Ibid., p. 40, 35, 36, 43.



Dom Guéranger commença donc une série de lettres sous le titre de Nouvelle Défense des Institutions liturgiques (1846). La première était consacrée à établir que la religion n’est pas complète sans le culte extérieur, et que la Liturgie n’est autre chose que le culte extérieur rendu à Dieu par l’Église, principes élémentaires qu’un évêque catholique n’aurait jamais pu nier, s’il n’eût pas été sous l’empire de la préoccupation la plus étrange. La seconde lettre, admirable dissertation, prouvait, par la doctrine de saint Augustin, de Bossuet et de tous les théologiens, que la Liturgie était le principal instrument de la tradition de l’Église. Mgr Fayet avait été jusqu’à lui refuser tout caractère dogmatique et à soutenir qu’une erreur liturgique ne pouvait violer que les lois de la discipline.

La troisième lettre parut en 1847. Après ses deux théories surprenantes sur la vertu de religion et l’autorité doctrinale de la Liturgie, Mgr Fayet avait cherché encore avec non moins de désinvolture, à montrer que la. question liturgique n’avait point une si grande importance.

« Les changements opérés dans nos églises au XVIIIe siècle n’intéressaient, tout au plus, disait-il, que les règlements généraux ou particuliers que l’Église a faits sur cette matière, » et il se jugeait fondé à conclure « que le meilleur bréviaire était celui que l’on disait le mieux (1). » L’abbé de Solesmes répondait avec raison que toute subordination était désormais abolie dans l’Église, du moment que l’on pouvait regarder comme légitime un ordre de choses qui avait contre lui les règles de la discipline ecclésiastique. Dans sa troisième lettre, il s’attacha donc à faire voir le lien intime qui relie la discipline à la foi ; à rappeler les droits de la discipline générale contre laquelle les tentatives isolées sont toujours nulles ; à prouver enfin l’existence d’une réserve apostolique qui fait de la Liturgie que chose papale et non une chose diocésaine.

Dom Guéranger se proposait de compléter son apologie par deux autres lettres, dont la première aurait exposé sa doctrine sur l’hérésie antiliturgique et démontré que son enseignement à cet égard ne ressemblait en rien à celui que son adversaire lui imputait ; la deuxième devait être consacrée à la réfutation d’une foule d’accusations de détail que Mgr Fayet avait multipliées sur un ton de plaisanterie dégagée, assez étrange dans une pareille controverse sur les lèvres d’un évêque. Dom Guéranger, qui, dans ses lettres, discutait avec la gravité d’un savant et d’un homme d’Église, même les objections les plus bizarres,aurait peut-être laissé en terminant le champ

(1) Les Institutions liturgiques. Préf. p. IX, XLIX.

plus libre à son esprit finement caustique, sans oublier cependant les égards dus à un caractère sacré ; mais un coup soudain vint interrompre la polémique, Mgr Fayet mourut à Paris, le 49, emporté en quelques heures par le choléra. Dom Guéranger renonça aussitôt à continuer sa défense des Institutions liturgiques. Il se borna seulement à donner, dans la préface de son troisième volume, une réponse sommaire à certaines attaques, que de nouveaux adversaires répétaient après l’évêque d’Orléans en cherchant à mettre en doute l’orthodoxie de l’abbé de Solesmes ou la probité de ses intentions.

Des écrivains, héritiers de tous les préjugés et même quelquefois des plus dangereuses erreurs du XVIIe et du XVIIIe siècle, essayèrent en effet de continuer la lutte après Mgr Fayet. De ce nombre furent, en 1847, M. l’abbé Bernier, vicaire général d’Angers, homme d’esprit et d’érudition, mais dont le jugement avait été absolument gâté par les livres de l’école française du XVIIe siècle ; et, en 185o, M. l’abbé Prompsault, qu’on peut justement appeler le dernier écrivain janséniste de notre pays. Après son éclatante victoire sur ses deux premiers adversaires, Dom Guéranger n’avait pas besoin de se préoccuper de ses nouveaux ennemis. Le mouvement de retour à la Liturgie romaine se propageait avec une force irrésistible ; chaque année, deux ou trois diocèses rejetaient leurs bréviaires et leurs missels gallicans, pour reprendre les livres grégoriens ; MM. Bernier et Prompsault, même renforcés de M. Laborde (de Lectoure), ne pouvaient arrêter un pareil triomphe. Quelques notes d’explication suffisaient pour répondre à des critiques aussi mal fondées que véhémentes.

On les trouvera encore dans la préface du troisième volume des Institutions liturgiques, publié pour la première fois en 185i (i).

Dom Guéranger y commençait la partie didactique de son œuvre, et traitait des livres liturgiques en général, de leur importance, de leur antiquité, de leur langue, de leur traduction, de leur publication et de leur correction, de leur forme avant et après l’invention de l’imprimerie et enfin de leurs ornements. En donnant ce volume, l’auteur annonçait qu’il allait s’occuper immédiatement d’un commentaire complet du Bréviaire et du Missel romains, qu’on lui réclamait de tous côtés. Il promettait aussi à bref délai sa théologie liturgique et ne doutait pas, du reste, qu’il ne lui fût donné d’exécuter dans sa totalité le plan immense tracé en tête de ses Institutions. Familiarisé avec les moindres détails de la science liturgique, Dom Guéranger trouvait sur-le-champ dans sa mémoire et son génie, la notion exacte de toute chose, la solution précise des difficultés et la réponse à toutes les questions ; mais quand il s’agissait de composer un livre, malgré sa vaste érudition et sa merveilleuse facilité, il ne pouvait ni abréger les recherches, ni allonger les heures, ni se débarrasser surtout des sollicitudes de sa charge pastorale. S’il avait continué ses Institutions liturgiques, sa vie entière aurait dû être consacrée à ce travail exclusivement à tout autre, et il n’en aurait probablement pas vu le terme. Il en rêva la continuation jusqu’au dernier jour de sa vie ; mais d’autres labeurs, plus urgents, l’en détournèrent toujours. « Plusieurs vies patriarcales ajoutées les unes aux autres, a dit l’évêque de Poitiers, n’auraient pas suffi à Dom Guéranger pour produire tout ce qu’il avait en projet. Ses projets pourtant n’étaient pas des rêves et des chimères, parce qu’à la façon des patriarches, il devait agir encore dans la survivance des siens (1). » Espérons que cette parole du grand évêque sera réalisée un jour pour les Institutions liturgiques et que Dieu suscitera dans la postérité spirituelle de Dom Guéranger des hommes capables d’élever peu à peu l’œuvre gigantesque dont le savant abbé a posé les fondements. Continuer, dans la mesure de leurs forces, les traditions et les œuvres d’un père tel que Dom Guéranger, est le plus grand honneur que puissent ambitionner ses fils.

(1) Paris, Julien, Lanier et Cie ; et J. Lecoffre.

L’abbé de Solesmes n’a point achevé ses Institutions liturgiques ; mais il en a écrit assez pour que sa mission de restaurateur de la Liturgie romaine en France ait été accomplie dans sa plénitude. Après la publication des trois lettres à Mgr Fayet, la polémique vraiment sérieuse fut close pour toujours ; les clameurs d’une ignorance obstinée et de préjugés aussi étroits qu’invincibles trouvèrent encore quelques échos dans des articles de journaux et des brochures sans portée ; Dom Guéranger, toujours pris à partie dans ces tristes publications, dédaigna d’y répondre. Plein de respect et de réserve à l’égard de l’autorité épiscopale, il n’essaya pas non plus de presser le rétablissement de la Liturgie romaine dans les diocèses dont les prélats cherchaient à temporiser, trop longtemps, au gré de certaines impatiences. Chaque année, quelqu’une des Églises de France reprenait possession de la Liturgie romaine ; Dom Guéranger gardait toujours le silence ; et jamais on ne surprit sur ses lèvres une seule parole indiquant qu’il s’attribuât à lui-même l’honneur de ces merveilleux changements. Dieu lui réservait la consolation d’assister au triomphe définitif de la cause qu’il avait servie avec tant de vaillance. L’abbé de Solesmes vit la Liturgie romaine remplacer à Paris l’œuvre des Vigier et des Mézenguy ; et quelques mois avant sa mort, Orléans, le dernier diocèse qui conservât le Bréviaire parisien, le rejeta pour reprendre enfin possession de cet héritage des Gélase, des Grégoire le Grand, des Pie V, dont la perte avait été si funeste au clergé et au peuple de France.

(1) Oraison funèbre du T. R. P. Dom Guéranger, p. 21.

Après sa victoire, Dom Guéranger ne négligea pas ses études liturgiques. S’il n’écrivit plus sur ces matières sous une forme polémique ou purement didactique, il fut en revanche appliqué jusqu’à son dernier jour à un travail, qui a été l’œuvre de prédilection de sa vie et qui renferme la moelle exquise et nourrissante de presque toute la science des rites sacrés. L’Année liturgique, commencée en 1841 par la publication de l’Avent, et poussée jusqu’à son neuvième volume, consacré aux fêtes de l’Ascension et de la Pentecôte, présente l’explication des rites et des mystères principaux de la Liturgie durant la partie la plus longue et la plus importante du cycle ecclésiastique. Le fidèle y trouve le commentaire de tous les offices auxquels il est appelé dans sa paroisse, et le prêtre la clef de son missel et de son bréviaire (1). Aucun des monuments d’érudition, qui font l’ornement de nos bibliothèques, ne peut tenir lieu de cet ouvrage si modeste en apparence ; et nous ne craignons pas d’être abusé par notre tendresse filiale, en disant que les deux] œuvres inachevées de Dom Guéranger sont deux manuels indispensables pour former un liturgiste digne de ce nom. Les Institutions renferment, avec l’histoire de la Liturgie, un immense amas de notions fondamentales et d’indications bibliographiques qu’aucun autre livre ne présente ; elles sont ainsi une introduction à peu près complète à la science des rites sacrés, dont l’Année liturgique, de son côté, dévoile en grande partie les mystères. En étudiant à fond ces deux ouvrages, on acquiert le sens des études liturgiques ; on apprend de quel côté il faut attaquer les questions et à quelles sources on doit recourir ; dès le premier pas, on entrevoit la solution, quand on ne la possède pas déjà complète ; on se pénètre surtout de ce respect pour les choses saintes, de cette piété à la fois ardente et intelligente, de cet enthousiasme pour le culte divin, sans lesquels on n’aura jamais le secret de la science liturgique.

(1) L’Année liturgique, éditée chez MM. Oudin frères, à Poitiers et à Paris, 68, rue Bonaparte, est divisée en sections, selon les temps de l’année ecclésiastique : la première est l’Avent, qui comprend un seul volume, la deuxième le Temps de Noël en offre deux ; les trois sections suivantes, la Septuagésime, le Carême et le Temps de la Passion, n’ont qu’un volume chacune ; la dernière, le Temps pascal en a trois. L’ouvrage sera continué par trois volumes qui achèveront l’explication de l’année ecclésiastique ; les âmes pieuses jouiront bientôt du premier et y retrouveront avec bonheur un reflet de la doctrine et de l’inspiration de Dom Guéranger.

Depuis le rétablissement du rite romain en France, des travaux estimables ont été exécutés sur la partie purement matérielle des rubriques et du cérémonial. Ces études préliminaires étaient indispensables, puisqu’il fallait renouer une tradition pratique, brisée depuis plus d’un siècle ; mais il serait temps de comprendre que pour être liturgiste, ce n’est pas assez de posséder à fond les cérémoniaux accrédités présentement à Rome, de connaître Gavanti et quelques autres rubricistes, de consulter enfin avec un soin minutieux les moindres décrets de la Congrégation des Rites, C’est là sans doute le premier pas ; ce travail donne le squelette de la science, mais non la science elle-même, et un rubriciste consommé arrive quelquefois à n’en pas avoir l’idée. On n’est liturgiste qu’à la condition de faire pour les rites sacrés ce que l’interprète des livres saints fait pour l’Écriture, d’appeler à son secours toutes les ressources de l’érudition pour expliquer le sens du texte, de briser l’écorce de la lettre pour saisir l’esprit. La moindre des cérémonies a un sens et une histoire qu’il faut rechercher dans la tradition. De la Liturgie de saint Pie V, on doit remonter aux commentateurs et aux monuments liturgiques du moyen âge pour arriver aux sources grégoriennes et atteindre jusqu’aux premiers écrits des Pères et à l’Ecriture sainte elle-même. La théologie, l’histoire, l’archéologie doivent être sans cesse mises à contribution ; et alors la science des rites sacrés apparaît sur les lèvres ou la plume de son interprète ce qu’elle est en réalité, la noble sœur et l’indispensable auxiliaire de l’exégèse biblique et de la théologie. Aucun écrit ne fera mieux comprendre l’importance et la sublimité de ces études que les Institutions liturgiques de Dom Guéranger : et à ce titre, c’est une des meilleures lectures que l’on puisse conseiller aux jeunes clercs. En étudiant cet ouvrage, ils apprendront ce que c’est qu’un travail d’érudition, et en voyant des horizons tout nouveaux s’ouvrir devant eux, ils entendront le cri éloquent d’une âme généreuse et sainte, dévorée de l’amour de l’Église et transportée d’enthousiasme pour le culte divin. On trouverait difficilement un livre plus propre à communiquer ces deux grandes passions, sans lesquelles il n’y a pas d’âme vraiment sacerdotale ; et nous oserons dire que les Institutions liturgiques peuvent être à ce point de vue plus utiles aux élèves du sanctuaire, que certains livres ascétiques, accrédités par des usages séculaires.

On s’étonnera peut-être que Dom Guéranger n’ait pas réimprimé lui-même un ouvrage qui eut un si éclatant succès. Chacun des trois volumes des Institutions, tiré à trois mille exemplaires, fut presque immédiatement épuisé ; les brochures, que nous réunissons dans un quatrième volume, sont depuis longtemps introuvables. Quoiqu’il en fût souvent sollicité, Dom Guéranger ne réédita pas. cet ouvrage, parce qu’il voulait le refaire, Comme tous les auteurs qui marchent les premiers dans une voie inexplorée, l’abbé de Solesmes avait été nécessairement incomplet. Dans la préface de son troisième volume, il déclarait déjà qu’il était en mesure de remplir les lacunes de son histoire de la révolution liturgique en France au XVIIIe siècle (1) ; presque toutes les autres parties de son travail devaient être augmentées de même, dans une proportion plus ou moins considérable ; et ce que le vénérable abbé disait en 1851, il le répétait à plus forte raison en 1874, dans les derniers jours de sa laborieuse carrière. Il parlait alors quelquefois de la refonte de ses Institutions liturgiques comme de l’œuvre qu’il réservait pour les heures paisibles de l’extrême vieillesse. Dieu ne lui a pas donné la longévité que rêvait la tendresse de ses fils et que tant de travaux commencés réclamaient pour être menés à terme ; les Institutions liturgiques sont restées telles qu’il les a composées en premier jet, et c’est ainsi que nous les publions de nouveau. C’est un ouvrage qui est encore unique en son genre et qui a sa place marquée dans la bibliothèque de tout homme voué aux études ecclésiastiques et même simplement historiques.

(1) Institutions liturgiques, t. III, p. XLIII, 1ère édit.

On pourrait sans doute, après Dom Guéranger et en suivant ses traces, refaire l’histoire de la Liturgie, spécialement pour la France du XVIIIe siècle ; ce serait l’œuvre d’une vie entière. Les Institutions liturgiques n’en resteront pas moins à leur place parmi les travaux les plus considérables de l’érudition ecclésiastique. Non-seulement on les consultera, mais on les relira comme un modèle de polémique incisive et souvent éloquente, toujours exacte et grave. ‘Elles resteront comme le monument de cette révolution liturgique, qui est un des principaux événements de l’histoire religieuse de notre siècle. La restauration de la Liturgie romaine en France a été le prélude du concile du Vatican et de la ruine définitive du gallicanisme ; or, de l’aveu de tous, amis et ennemis, cette restauration est l’œuvre de Dom Guéranger, et c’est par les Institutions liturgiques qu’il l’a opérée. L’avenir seul dévoilera toute l’étendue du [service que l’abbé de Solesmes a rendu à l’Église et spécialement à notre patrie ; mais, témoins des épreuves qui accablent le Souverain Pontife, inquiets des menaces que l’avenir fait peser sur nos têtes, nous sentons déjà que le rétablissement d’un des liens les plus étroits qui rattachent nos Églises au centre de l’unité catholique, est pour elles un principe de force et un gage de sécurité.

Pour conclure cette préface, nous n’avons plus qu’à dire un mot de notre propre rôle dans cette publication. Il s’est réduit à celui d’un simple éditeur. Nous ne pouvions nous substituer à l’auteur, et surtout à un auteur tel que celui des Institutions liturgiques, pour des remaniements qui auraient altéré le caractère de son œuvre. Notre dessein a été de maintenir partout le texte primitif, même dans les passages où nous savions ce qu’aurait voulu y ajouter l’auteur. Nous venons de raconter l’accueil fait aux Institutions liturgiques ; rarement un travail d’érudition a été soumis à une critique aussi malveillante et aussi prolongée ; telle était là solidité de l’édifice, que pas une pierre de ses murailles n’a été ébranlée. Notre devoir était donc de le conserver intact. Secondé par le dévouement de nos frères en religion, nous avons veillé avec soin à la correction du texte et placé sur les marges un résumé de chaque alinéa, emprunté le plus souvent aux propres paroles de l’auteur. Nous avons inséré dans le corps de l’ouvrage quelques additions placées dans le troisième volume, et se rapportant aux deux premiers ; en résumé, l’œuvre de Dora Guéranger resté dans son intégrité et garde par là même toute son autorité.

Le lecteur retrouvera même, religieusement conservées en tête de ce volume, la préface de l’auteur et l’épître dédicatoire, par laquelle il faisait hommage de son oeuvre au cardinal Lambruschini, secrétaire d’État de S. S. Grégoire XVI, qui lui avait témoigné une grande bienveillance au moment de l’érection canonique de la congrégation bénédictine de France.

De son côté, notre intelligent éditeur n’a rien épargné pour donner à l’exécution matérielle de ces volumes la forme élégante et noble dont il a su revêtir déjà les grandes publications auxquelles il doit sa renommée. Nous espérons donc que cette édition sera un service rendu à l’Église en même temps qu’un hommage à l’un de ses plus grands serviteurs.

Dom Alphonse GUÉPIN, M. B.

 

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