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| Polémique autour des trois premiers articles |
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| Écrit par Administrator | |||
| Dimanche, 02 Mars 2008 22:46 | |||
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Cet exposé si net et si franc ne passa point inaperçu. Une fois encore la vérité rencontra des contradicteurs. Au reste la lutte servait efficacement la lu. bonne cause. Prosper Guéranger se défendit avec toute l’ardeur de ses vingt-cinq ans. L’Ami de la Religion et du Roi se fit l’organe des tenants du Gallicanisme. Fort étranger au sujet qu’il prétendait traiter, ce journal avança les propositions les plus étranges. On y déplorait « ces exagérations d’un zèle qui « ne connaît ni les règles de la prudence, ni le ton qui sied à la « charité, ni l’histoire de la liturgie ! » Dans dix ans, l’auteur des Institutions liturgiques formulera un jugement que le récit de la polémique dont il est ici question fortifia d’une manière éclatante. « Comment, au dix-neuvième siècles, écrivait-il, eût-il été possible de réussir dans une réforme liturgique, quand il est évident pour tout le monde que la science liturgique a totalement cessé parmi nous. » Cette réforme se fera, mais nous verrons au prix de quels efforts. Le lecteur nous sera reconnaissant de placer sous ses yeux la thèse soutenue par l’Ami. Elle lui fera connaître les dispositions de certains esprits, dès l’origine de la lutte engagée sur le terrain de la Liturgie, tout en le préparant à admirer la logique et la verve de la réplique. Reprenant en détail les assertions de ses adversaires, le jeune polémiste les réfutera toutes une à une, et révélant sans pitié tant d’ignorances et de contradictions, il ne laissera de cet échafaudage absolument rien debout. Contre Prosper Guéranger :POLÉMIQUE SUR L’USAGE DES LITURGIES DIOCÉSAINES EN FRANCE (2-9 juin 1830) On nous assure que, dans quelques endroits, des hommes d’un zèle ardent font scrupule à des ecclésiastiques de réciter le bréviaire de leurs diocèses. Ils leur disent que le plus sûr est de s’en tenir au bréviaire romain, et de se défier de toutes ces liturgies modernes, qui sont des espèces d’essais de schisme, et qui ôtent à l’Église cette belle uniformité que l’on peut regarder comme sa force et sa gloire. Nous connaissons des ecclésiastiques qu’on a vivement pressés à ce sujet ; quelques-uns même ont déjà été ébranlés, et nous avons ouï parler d’un haut dignitaire, à qui on avait persuadé de réciter le bréviaire romain jusque dans son église, et pendant qu’au chœur on chante un office différent. Ainsi, quand il officie, il chante une oraison, récite une leçon, entonne une antienne dans un livre, et en prend un autre pour satisfaire à ses scrupules. Il faut convenir que, si cet usage prévalait dans les cathédrales, l’office divin y présenterait un spectacle bien bizarre. A l’appui de ce système il a paru dans un recueil périodique deux articles contre les liturgies adoptées en France. L’auteur de ces articles, qui ne s’est pas nommé, les a intitulés : Considérations sur la liturgie catholique. On ne conçoit pas trop ce qu’il veut ; car il dit lui-même qu’un siècle écoulé a sanctionné une œuvre téméraire dans son principe ; son but ne saurait donc être de troubler ceux que le droit ou la coutume obligent ou autorisent répudier les livres de l’Église de Rome pour y substituer une liturgie diocésaine ; qu’ils continuent de le faire en paix, à l’ombre de l’indulgence du Siège apostolique. Mais alors pourquoi faire deux articles contre ces mêmes liturgies ? Pourquoi les représenter comme des tentatives de schisme, comme des fruits de l’esprit de secte ? Pourquoi chercher à inspirer des alarmes et des scrupules sur l’usage de ces liturgies ? il y a dans tout cela bien de l’inconséquence, de la prévention et de l’exagération. L’auteur défie tout homme de sens, tout théologien de contester ses principes, comme tout logicien de se refuser à ses conséquences ; mais, comme ses principes et ses conséquences reposent sur des faits faux, tout l’édifice qu’il a bâti croule sans de grands efforts. L’anonyme fait un éloge magnifique de la liturgie romaine. S’il s’était borné à dire que cette liturgie est la plus vénérable par l’autorité dont elle émane et par son ancienneté, nous serions entièrement de son avis. Mais il suppose que cette liturgie n’a jamais varié, qu’elle fut dès l’origine ce qu’elle est aujourd’hui, que toutes les Églises la suivaient il y a plusieurs siècles, que l’Église tend à réunir les hommes dans un même langage. Or, toutes ces suppositions sont démenties par l’histoire. Dès la naissance de l’Eglise, il y a eu diversité dans les rites et dans les prières. Il y avait des usages différents à Rome et à Jérusalem, quoique ces deux Églises eussent été fondées par les Apôtres. Les Églises d’Afrique n’avaient pas les mêmes usages, comme nous l’apprenons de saint Augustin. Les Églises des Gaules avaient leurs rites particuliers, et en Italie même, l’Église de Milan avait sa liturgie distincte. Cette diversité tenait à ce que la liturgie n’était point écrite alors, et à ce que les fondateurs des Églises suivaient leur goût particulier pour telles ou telles cérémonies, et aussi le goût des peuples chez lesquels ils s’établissaient. Tous les savants conviennent que les Apôtres n’avaient point établi de liturgie uniforme, et cette uniformité n’était sans doute ni nécessaire, ni possible. On ne jugeait pas que cette diversité de rite s blessât la paix et l’unité. Saint Grégoire le Grand, ce saint et habile pontife, disait : A Dieu ne plaise que je viole dans les Églises ce qui y a été établi par les prédécesseurs des évêques qui les gouvernent ; je me ferais tort à moi-même si je troublai ainsi les droits de mes Frères. Bien loin de blâmer les coutumes .des autres Églises, ce grand pape exhortait Augustin, qu’il avait envoyé pour évangéliser l’Angleterre, à prendre dans les usages des Églises des Gaules ce qu’il jugerait convenir aux Anglais. L’historien Socrate, après avoir rapporté beaucoup d’exemples de la diversité des rites, ajoute qu’il serait impossible de faire un exact dénombrement des pratiques différentes des Églises, et Sozomène en dit autant dans son Histoire : Les Églises qui font profession de la même doctrine n’observent pas pour cela la même coutume. Saint Jérôme conseillait à chacun d’observer les traditions ecclésiastiques qu’on avait reçues de ses ancêtres. Saint Ambroise voulait aussi qu’on se conformât aux usages des lieux. C’est un préjugé de croire que ce qui se pratique aujourd’hui dans les diverses parties de l’office divin s’est toujours pratiqué dans l’Église romaine. Tous ceux qui ont un peu étudié la liturgie savent le contraire. Ils ont remarqué des rites qui ont passé d’usage. Le cardinal Bona et Mabillon en ont fait l’observation. Ces changements n’ont en soi rien d’étonnant, et les usages de l’Église dans des choses non essentielles peuvent bien participer à la mobilité des choses humaines. Le temps, les révolutions des états, la succession des générations, le mélange d’un autre peuple, ont introduit des coutumes différentes, et ce serait une grande susceptibilité que de voir un grave inconvénient dans cette variation de cérémonies, de prières et d’usages qui n’altèrent en rien le fond de la croyance. Le bréviaire romain ne fut donc point rédigé tout d’un coup et d’un seul jet, comme quelques-uns l’imaginent ; ce fut le produit lent et successif des temps, de l’expérience, de la piété et de l’étude de l’Écriture. Plusieurs papes y travaillèrent, saint Damase, saint Léon, saint Gélase, saint Grégoire, Adrien 1er, Grégoire III. Il paraît que saint Grégoire abrégea beaucoup ce que Gélase avait rendu trop long, et c’est pourquoi on l’a appelé bréviaire. Grégoire VII le mit dans un ordre nouveau. Depuis, les Franciscains y firent des changements, que Nicolas III autorisa. il n’y eut que l’église de Saint-Pierre de Rome qui conserva et conserve encore aujourd’hui, du moins en partie, son ancien office ; car le bréviaire de cette église est fort différent du romain. L’anonyme fera-t-il aussi le procès à l’église Saint-Pierre ? Se plaindra-t-il qu’elle ait répudié l’Église romaine et se soit soustraite à la communion des prières catholiques ? S’affligera-t-il de ce que le Pape tolère un tel scandale sous ses yeux ? Le cardinal Quignonès fit, en 1550, une autre édition du bréviaire romain, par l’ordre de Clément VII et de Paul III ; mais Pie II le fit supprimer. Au concile de Trente, on demanda la réforme du bréviaire, et le pape fut chargé d’y faire travailler. Saint Pie V approuva donc une nouvelle rédaction, et défendit d’y rien changer, d’y ajouter ou d’en retrancher ; ce qui n’empêcha pas Clément VIII de le revoir et de le réformer. En 1631, Urbain Vlll le fit encore retoucher, et y introduisit divers changements. Les papes suivants y ont encore ajouté, et y ont fait entrer de nouveaux offices. On peut voir dans le Commentaire de Grancolas le détail des additions, abréviations et corrections faites successivement au bréviaire romain. Où l’anonyme a-t-il pris que l’Église tend à réunir tous les hommes dans un même langage ? Il est certain, au contraire, que les Apôtres et leurs successeurs se servirent pour la liturgie de la langue vulgaire des différents pays où ils se trouvaient. Ainsi on ne doute point qu’à Jérusalem et dans d’autres lieux ils ne célébrassent en chaldéen ou en syriaque ; en grec à Antioche, à Alexandrie et dans les villes où on parlait cette langue ; en latin à Rome et dans l’Occident, où cette langue était vulgaire. On voit par des monuments de l’antiquité que la liturgie se célébrait en d’autres pays, suivant la langue qui y était en usage ; en égyptien, en éthiopien, en arménien, en esclavon, &c. Mais en même temps l’Église, pour de très bonnes raisons, n’a pas changé le langage de sa liturgie, quelque changement qui soit survenu dans la langue vulgaire. C’est ce qui s’observe en Orient comme en Occident. Les Coptes, les Arméniens et autres ne laissent pas de célébrer leur liturgie dans une langue qui a cessé pour eux d’être vulgaire, et qu’ils n’apprennent que par l’étude. L’Eglise romaine n’a jamais exigé d’eux qu’ils changeassent la langue de leur liturgie ; bien plus, le Saint-Siège n’a jamais souffert que les grecs unis quittassent leur rit pour prendre le rit latin. On trouve dans le Bullaire de Benoît XIV plusieurs décisions de ce pape pour interdire aux Grecs melchites de passer au rit latin ou au rit maronite, ou aux Latins d’abandonner leur rit pour en adopter un autre. Le savant pontife veut que l’on conserve les rites de l’Eglise d’Orient, qui ne sont contraires ni à la foi ni aux bonnes mœurs ; telle a toujours été, dit-il, la pratique de ses prédécesseurs. Il est donc tout à fait faux que l’Église tende à réunir tous les hommes dans un même langage. Ce n’est pas assez de se tromper sur la liturgie romaine, l’anonyme se trompe bien plus lourdement encore sur les liturgies de notre Église. Il suppose que ces liturgies ne sont nées qu’au XVIIle siècle, que ce fut une invention du jansénisme, une tentative d’isolement et de séparation, une entreprise coupable qui pouvait avoir les résultats les plus funestes. Avec qui priez-vous il a deux siècles, dit-il ? Avec l’Église romaine. Vos offices n’étaient-ils pas les siens ? Pourquoi l’avez-vous répudiée cette Mère des Églises ? Pourquoi avec-vous repoussé la communion de ses prières ? Craigniez-vous ses bénédictions ? Espériez-vous que vos voix, séparées de la sienne, feraient un concert plus agréable à l’Éternel ? Et plus bas : L’orthodoxie est sauvée, dites-vous. Est-ce une raison de vous soustraire ainsi à la communion des prières catholiques ? Est-ce une raison de scandaliser les fidèles, en leur arrachant ainsi l’ombre d’unité qui semblait exister encore ? Cette mercuriale si verte et si déplacée repose sur un fait faux. Nos Églises n’ont point abandonné la liturgie romaine dans le dernier siècle et n’ont point répudié la Mère des Églises. Il y avait très anciennement une liturgie spéciale pour bien des Églises de France. L’abbé Grancolas, dans son Commentaire historique sur le bréviaire romain, parle de l’ancien bréviaire des Églises de France et spécialement de l’Église de Paris ; il cite des conciles des Ve et VIe siècles, qui prescrivent différentes choses sur la liturgie. Un prêtre de Marseille, Musaeus, se chargea, vers l’an 450, de tirer de l’Écriture des leçons pour les fêtes, et d’y joindre des répons et des capitules. L’Église de Paris, celles de Lyon, de Vienne, d’Arles, de Rouen, de Reims, de Sens, &c., avaient chacune leurs usages[1]. La règle de saint Chrodegand, évêque de Metz, prescrit un office pour les clercs ou chanoines de son Église. Saint Grégoire de Tours parle d’un missel composé par Sidonius. Il y avait donc une grande variété de rites entre les différentes Églises des Gaules. Ce fut sans doute pour la faire cesser que Charlemagne voulut faire prendre les livres liturgiques de l’Eglise de Rome. On choisit des hommes capables de transcrire ces livres. Cependant on n’adopta pas entièrement tout ce qui était dans ces livres. On retint partout, dit Bocquillot, l’ancien psautier de la seconde réforme de saint Jérôme, qui est différent en plusieurs choses du romain ; chaque diocèse conserva son calendrier. En prenant les livres romains, chaque Église les accommoda à ses anciens usages. Il n’y eut donc point d’uniformité absolue. Valfride Strabon, qui vivait sous Louis le Débonnaire, dit que de son temps la diversité des offices était très grande, même entre les différentes provinces. On fit du missel comme des autres livres, et les églises les accommodèrent à leurs usages, comme on le voit par la différence des collectes, des épîtres, des évangiles et des cérémonies. Saint Louis, au rapport de Geoffroi de Beaulieu, disait toujours l’office selon l’usage de Paris. L’invention de l’imprimerie au quinzième siècle fournit aux évêques un moyen de rétablir l’uniformité dans les églises de leurs diocèses, qui se servaient de livres d’église manuscrits copiés avec plus ou moins d’exactitude. On fit imprimer des missels et des rituels, et il y en avait presque partout, dit Bocquillot, au commencement du seizième siècle. Nous avons vu des missels de Paris de 1491, de 1511 et de 1516 ; ils sont fort différents du romain. Les offices de nos églises n’étaient donc pas alors ceux de l’Eglise romaine ; on ne priait donc pas absolument comme elle, ce qui n’empêchait pas sans doute qu’on ne fut en communion de prières. Les premières impressions de livres d’église faites en France se ressentaient du peu de lumières et de critique de ce temps là. Aussi, après la réforme du bréviaire romain, sous Pie V, beaucoup d’églises l’adoptèrent en tout ou en partie, et avec des modifications plus ou moins importantes. Pierre de Gondi, évêque de Paris , aurait souhaité introduire le bréviaire romain dans son diocèse ; le chapitre s’y opposa ; mais dans la révision qui fut faite alors du bréviaire de Paris, on se rapprocha du romain, dont on prit la plupart des leçons, des hymnes, des répons et des psaumes. En 1583, on introduisit le romain dans la chapelle du roi, où on s’était toujours servi jusqu’alors des missels et bréviaires de Paris, comme dans toutes les saintes chapelles [2]. Quelques évêques qui voulaient introduire le romain trouvèrent de l’opposition dans leurs chapitres. Il y eut des éditions des livres d’église de Paris faites successivement sous MM. de Gondi (J. F.), de Péréfixe, de Harlay et de Noailles ; chacun d’eux y ajouta plus ou moins, mais le fond resta le même. il est dit dans le mandement de M. de Vintimille, en 1738, que le missel de M. de Harlay était des anciens sacramentaires ce qu’il y avait eu jusqu’alors de plus parfait en ce genre, qu’il fut admiré par toute la France, soit à cause du choix des passages de l’Écriture soit par la beauté des, prières tirées en partie ou nouvellement composée, mais dans le style de l’antiquité. Le bréviaire de M. de Harlay parut en 1680, et son missel en 1685 ; on croit que l’abbé Chastelain y eut la plus grande part ; c’était un célèbre liturgiste de ce temps là. Le cardinal de Noailles fit, en 1701, quelques changements au bréviaire de M. de Harlay. Nous arrivons à l’édition donnée sous M. de Vintimille, qui est celle que l’anonyme paraît avoir eu particulièrement en vue, et qu’il caractérise comme une entreprise audacieuse et coupable, comme si c’était alors pour la première fois qu’on se fût écarté du romain, et comme si on eût voulu alors rompre avec l’Église romaine. Le Mandement de M. de Vintimille .en tête du bréviaire n’annonce assurément pas cette intention. Le prélat dit qu’on s’est efforcé d’approcher, autant que possible, des anciens usages de l’Église romaine : Sic conati sumus ad morem antiquum romanoe Ecclesioe, qua licuit, accedere. Plus loin l’archevêque dit encore qu’il a tiré les oraisons du missel des sources les plus pures, surtout des Sacramentaires de l’Église romaine, qui est la Mère et la maîtresse des autres. ll faut avouer que, s’il y a là un esprit de schisme, il est bien déguisé. M. de Vintimille se félicite d’avoir pu profiter d’un ancien Sacramentaire romain qu’on venait de découvrir et de publier à Rome, sous les auspices de Clément XII, qui gouverne l’Église avec autant de piété que de sagesse ; il en a tiré beaucoup de prières qui respirent la piété comme le style et le savoir de Léon le Grand, auquel on attribue. On peut juger par là si M. de Vintimille avait l’intention de répudier la Mère des Églises et de repousser la communion de ses prières. Ces apostrophes de l’anonyme sont encore plus ridicules qu’injurieuses à une grande Église, et si c’est là du zèle, il n’est pas exempt de passion ni d’amertume. Qui croirait même que l’anonyme va jusqu’à se moquer d’une pensée de saint Augustin, qui comparait la variété des coutumes à la diversité des couleurs sur la robe de l’Epouse : Circumdata varietate ? Je sais, dit le critique, qu’on a dit sur ce sujet d’assez jolies choses, et qu’on a trouvé le moyen de rajeunir une parole d’un. Père de l’Église. . . Quelle maladresse d’avoir de nos jours mis en avant cette sentence, déjà si peu concluante par elle-même ! Voilà sur quel ton on parle de la comparaison du saint docteur ; ce sont d’assez jolies choses, et c’est une maladresse que de citer une pensée d’un aussi grand évêque. Cela n’est-il pas bien respectueux, bien sage, bien mesuré, bien digne d’un partisan de l’autorité ? Mais ce qui est presque un trait de folie, c’est d’avoir supposé que, par les nouveaux, bréviaires, on se soustrayait à la communion des prières catholiques, et qu’on arrachait aux fidèles l’ombre d’unité qui semblait exister encore. De bonne foi, la communion des prières catholiques peut-elle être compromise par la diversité de quelques rites et de quelques formules ? Peut-il tomber sous le sens qu’on ne soit plus en communion avec l’Église catholique, parce qu’on récite des antiennes ou des leçons un peu différentes, parce qu’on chante des hymnes où il y a un peu plus de poésie, ou parce qu’on applique à un office tel passage de l’Écriture plutôt que tel autre ? N’est-ce pas se faire une idée bien petite et bien étroite de cette belle et grande communion des saints que de la faire dépendre de quelques variations dans les prières et dans les usages ? Alors la communion des saints serait une chimère, puisqu’il n’y a jamais eu d’uniformité complète. Au contraire, cette diversité de liturgie est une preuve de plus en faveur du dogme, et nous avons des ouvrages modernes où on a recueilli des prières des liturgies de l’Orient, pour prouver l’accord de toutes les Églises sur l’Eucharistie et sur la présence réelle ; c’est un argument qui a été employé avec succès contre les protestants. Pour ne rien dissimuler, je dois faire mention d’un acte pontifical qu’on a souvent allégué contre les liturgies de nos Églises ; c’est la bulle de saint Pie V, Quod a nobis postulat, qui ordonne de se servir du bréviaire romain. Mais il ne parait pas que ce saint Pontife ait voulu y astreindre toutes les Églises ; car sa bulle n’est point adresse à tous les évêques, comme il est d’usage, quand le Saint-Siège parle à toute l’Église. D’ailleurs le pape dit formellement qu’il excepte les bréviaires qui avaient deux cents ans d’ancienneté. Or, plusieurs de nos Églises de France étaient dans le cas de l’exception et avaient des missels et des bréviaires particuliers. Elles ont donc pu légitimement conserver leurs rites, et le Saint Siége n’a point cherché à les troubler dans la possession de leurs usages. On ne sait donc sur quel fondement l’anonyme a dit que Rome avait vainement employé son Index, et ailleurs, qu’elle avait marqué son mécontentement d’une manière indirecte et pleine de mesure. Il n’y a aucune preuve de ces allégations. Les nouveaux bréviaires ne sont point à l’Index, et nous ne connaissons aucune trace du mécontentement indirect des papes. Benoît XlV se contente de dire que les évêques ne doivent point changer la liturgie sans avoir consulté le Saint-Siège. Le même Pontife cite, dans son traité de Synodo dioecesana, plusieurs nouveaux rituels, ceux de Paris, de Strasbourg, de Toul, de Cahors, de Tulle, et il ne mêle aucune improbation à ce qu’il en rapporte. Au contraire, il en parle quelquefois avec éloge. Aussi les théologiens les plus dévoués au Saint-Siège n’ont point cru que la bulle de Pie V, obligeât les ecclésiastiques à quitter le bréviaire de leurs diocèses. « La qualité de l’office est observée, dit Bellarmin, quand les ecclésiastiques suivent les usages de leurs Églises et les religieux ceux de leur Ordre ; car la forme du bréviaire n’est pas la même à Rome, à Liège, à Milan et dans d’autres villes, et le bréviaire des enfants de saint Benoît n’est pas celui des Frères Prêcheurs. Et quoique Cajetan dans sa somme, où il traite des Heures canoniques, enseigne que les ecclésiastiques et les religieux ne pèchent pas mortellement en laissant le bréviaire de leur Église ou de leur Ordre pour prendre le bréviaire romain, cependant cela n’est ni si certain ni si sûr, comme Soto en avertit avec raison, à moins qu’on ne le fasse du consentement de l’évêque et de tout le chapitre [3] » Et le savant cardinal apporte ensuite les raisons de sa décision, dont la première est que, comme un clerc est obligé à raison de son bénéfice, de réciter l’office divin, il est également obligé de réciter tel office, parce qu’il est attaché par ce bénéfice à telle Église. Telle est l’opinion de ce célèbre et pieux jésuite. Collet, dans un de ses ouvrages, examine ex professo cette question, de quel bréviaire il faut se servir et il conclut qu’un religieux doit se servir du bréviaire de son Ordre, qu’un ecclésiastique n’a pas la liberté de choisir toute sorte de bréviaires à son gré, qu’un bénéficier doit se conformer au bréviaire de son Église et ne peut en réciter d’autre. Si Pie V, ajoute Collet, a statué quelque chose par rapport aux évêques, il n’a rien prescrit qui dispense les simples prêtres de leur rendre une pleine et parfaite obéissance [4]. C’est ainsi que l’entendait saint Charles Borromée, qui devait connaître mieux que personne les intentions du pape. il ordonnait à tous les ecclésiastiques et religieux qui, par le droit ou la coutume devaient suivre le rit ambrosien, il leur ordonnait, dis-je, en vertu de la sainte obéissance, de dire tant en public qu’en particulier, l’office suivant son bréviaire ambrosien, déclarant que ceux qui feraient autrement ne satisferaient pas à l’obligation de l’office. La pratique des ecclésiastiques les plus sages et les plus éclairés est conforme à ces principes. L’abbé Bourdoise, ce rigide observateur des règles de la discipline, qui contribua tant à la réforme du clergé au XVIIe siècle « était bien persuadé, dit l’auteur de sa vie, que le respect qu’il devait à l’Église romaine ne l’obligeait point à dire le romain. il croyait que les Églises qui étaient en possession d’avoir des bréviaires particuliers pouvaient non seulement s’en servir, mais qu’elles devaient même préférer le leur à tout autre... Il savait ce que les conciles et les papes ont dit de plus fort sur cette matière, et il s’en servait à propos. il s’appuyait particulièrement sur les autorités de Tolet, de Bellarmin, de Navare, de Bonacina, de Gavanti et autres théologiens et canonistes, lesquels, quoique italiens pour la plupart et très attachés au Saint Siége, enseignent positivement qu’un prêtre ne peut quitter le bréviaire de son diocèse, à moins qu’il n’en ait la permission... je ne sais, disait-il à un bénéficier, sur quoi vous vous fondez pour dire le bréviaire romain, je crois que vous avez des raisons pour cela, mais je ne les sais pas, et vous m’obligeriez bien si vous vouliez me les faire connaître... » L’auteur de la Vie de Bourdoise cite plusieurs faits de ce genre, pour prouver son zèle à se conformer aux usages des lieux où il se trouvait ; voici entre autres un trait assez remarquable, et c’est. par là que nous finirons. « Au mois de mai 1642, dit l’auteur, M. Bourdoise ayant convaincu plusieurs ecclésiastiques de l’obligation de dire le bréviaire diocésain, ils voulurent encore savoir le sentiment de M. Vincent, supérieur général de la mission, qui, ayant entendu les raisons de M. Bourdoise, leur conseilla de quitter le bréviaire romain, qu’il avait fortement soutenu jusqu’alors [5]. » Ces faits et ces témoignages nous paraissent un peu plus concluants que les pompeuses déclamations de l’écrivain du Mémorial. Qu’opposera-t-il à ces autorités ? Ira-t-il apostropher aussi saint Vincent de Paul et lui reprocher ce conseil donné à des ecclésiastiques de quitter le bréviaire romain ? L’accusera-t-il d’avoir par là répudié cette Mère des Églises, d’avoir repoussé la communion de ses prières ; de craindre ses bénédictions ? Saint Vincent de Paul aurait-il scandalisé les fidèles, en leur arrachant ainsi l’ombre d’unité qui semblait exister encore ? Ces pathétiques interpellations ne sont-elles pas bien ridicules quand elles s’adressent à un homme si pieux, si sage, si dévoué à l’Eglise romaine ? Et en faut-il davantage pour montrer tout ce qu’il y a de faux, d’exagéré et de déclamatoire dans les deux articles que nous signalons ? Depuis que ces réflexions étaient rédigées, il a paru dans le même recueil un troisième article sur la liturgie catholique. Cet article est dans le même goût que les précédents. Qu’est-ce que c’est que cette affectation de donner exclusivement le nom de liturgie catholique à la liturgie romaine, comme si les liturgies de l’Orient, celle de saint Ambroise et les anciennes liturgies de nos Eglises n’étaient pas catholiques ? N’est-ce pas une témérité inconcevable dans un prêtre de proscrire ainsi ce que le Saint-Siège permet, de jeter le soupçon d’hérésie sur les pratiques et les prières adoptées dans les plus grandes Églises, de dire que nos liturgies sont tombées dans un mépris universel ? Est-ce ainsi qu’on sert la cause de l’Église, et ne faut-il pas déplorer ces exagérations d’un zèle qui ne connaît ni les règles de la prudence, ni le ton qui sied à la charité, ni l’histoire véritable de la liturgie ?[6]
[1] Voyez, sur ces usages différents de nos Églises, les Voyages liturgiques de Brun Desmarettes. C’est un ouvrage très curieux par les détails. L’auteur y cite des missels, des ordinaires ou rubriquaires fort anciens ; un de Vienne qui a bien, dit-il, 450 ans ; un missel manuscrit d’Auxerre de 400 ans, un missel manuscrit pour l’église Saint-Martin de Tours, qui était de l’an 1157 ; un ordinaire de la cathédrale d’Orléans, qui avait 200 ans d’antiquité ; un ordinaire et cérémonial de Rouen, qui avait près de 650 ans ; un pontifical manuscrit de la même Église, qui avait environ 700 ans, &c. Il fait connaître beaucoup de pratiques et de cérémonies particulières aux différentes Églises. Nul ouvrage ne prouve mieux la prodigieuse variété de coutumes qui existaient dans les cathédrales : les prières, le chant, l’ordre des offices, les cérémonies, &c., tout se diversifiait à l’infini. Il n’y avait donc alors, c’est-à-dire il y a plusieurs siècles, ni cette uniformité absolue, ni cette conformité complète avec les usages de Rome qu’il a plu à l’anonyme de supposer. [2] II y eut pour cela une raison spéciale ; la cour changeant souvent de résidence et habitant tour à tour Paris, Saint-Germain, fontainebleau, Chambord, il eût paru trop incommode de changer fréquemment de liturgie [3] Bellarmin, Controv, de bonis open. in part., lib. I, c. XVIII, n. 9, 10, 11 et 12 [4] Examen et résolution des principales difficultés qui regardent l’office divin, par Collet, première partie, chap. 3 [5] Vie de Bourdoise, 1714, in-4, pages 507 et 508 [6] Une phrase de cet article a besoin d’être rectifiée, il y est dit page 44 : Le cardinal Quignonès, fit, en 1550, une autre édition du bréviaire romain, par l’ordre de Clément VII et de Paul III, mais Pie Il le fit supprimer. Il y a là plus d’une inexactitude. La première édition du bréviaire du cardinal Quignonès parut à Rome en 1535 ; il y en eut successivement plusieurs éditions à Rome, en Italie, et dans les Pays-Bas. Le cardinal mourut en 1540. Son bréviaire composé par ordre de Clément VII, obtint l’approbation de Paul III, de Jules III et de Paul IV ; ce n’est point Pie II qui le fit supprimer ; ce pape était mort dans le siècle précédent. Ce fut Pie V qui, après la réforme du bréviaire romain, défendit en 1568 la récitation du bréviaire du cardinal Quignonès Réponse de l'abbé Propser Guéranger :
DÉFENSE DES CONSIDÉRATIONS SUR LA LITURGIE CATHOLIQUE (15 juin 1830)Au Rédacteur de l’Ami de la Religion et du Roi Monsieur le Rédacteur, Je vous ai souvent entendu vous plaindre du peu de mesure que certains écrivains mettent dans leurs attaques contre les ennemis de la vérité ; j’avais pris de là occasion de vous croire un homme sans fiel et sans malice, qui regarderait comme au-dessous de lui de descendre jusqu’à l’injure vis-à-vis de ceux qu’il lui plaît de considérer comme ses adversaires ; car je ne pensais pas, je vous assure, soulever votre ire en agitant une question aussi peu personnelle pour vous que celle de la liturgie. J’étais donc bien tranquille de ce côté, lorsqu’on est venu m’apporter deux numéros de votre journal dans lesquels je suis traité, comme on dit, du haut en bas. Les plus grossières injures, les plus dures épithètes me sont prodiguées dans un style que j’ai peine à reconnaître pour celui de la bonne compagnie. Vous sentez bien que ces choses-là laissent une question dans tout son entier et retombent, par le plus court chemin, sur leur auteur. Aussi ne ,m’en serais-je pas mis en peine le moins du monde, si pour appuyer un peu vos invectives vous ne vous étiez amusé à noircir mes intentions, à falsifier mes paroles, à me prêter des sottises pour avoir le plaisir de les réfuter. De plus votre zèle gallican vous ayant cette fois placé sur un terrain qui n’est pas le vôtre, il vous est échappé mainte et mainte bévue, que je ne veux pas laisser passer, plus encore pour l’éclaircissement des importantes questions que j’ai soulevées, que pour ma justification. Je suis fâché que cette défense nécessaire me force d’anticiper sur ce qui ride reste encore à dire sur la liturgie catholique ; je le ferai cependant autant que cela pourra être utile, en réservant toutefois de plus amples détails pour l’instant où je traiterai la question sous le rapport canonique. Vous commencez, Monsieur, par m’apprendre, car c’est de vous que je le tiens, qu’il existe en France une coalition ultramontaine contre les liturgies particulières, et vous semblez donner à entendre que j’ai l’honneur d’être l’organe de cette faction si dangereuse. Je vous avoue cependant que c’est dans votre journal que je viens de trouver la première nouvelle de l’existence de ce parti, j’ignore donc par moi même s’il existe réellement, mais ce que je sais bien, c’est que personne ne m’a jamais ni chargé, ni conseillé d’écrire sur cette matière, et qu’en le faisant je n’ai obéi qu’à ma conviction personnelle, dans l’intérêt de ce que j’ai cru l’ordre et la vérité, ne me doutant nullement, encore une fois, que je dusse avoir l’avantage de vous rencontrer sur mon chemin. Vous pouvez donc, sans crainte de m’offenser, déclamer tout à votre aise sur les progrès de cet esprit d’unité qui vous déplait si fort ; seulement je ne puis m’empêcher de vous marquer ma surprise de la manière leste dont vous vous exprimez sur le compte d’un prince de l’Église, qui, après tout, n’a contre lui que le malheur de ne pas penser comme vous, sur certaines questions. Mais, encore une fois, cela ne me regarde pas, je me hâte d’arriver à ce qui m’est personnel. D’abord je commence par vous dire que mon but est si peu d’inspirer des scrupules aux ecclésiastiques sur la récitation des bréviaires diocésains, que, loin de là, mon projet a toujours été, lorsque je serais arrivé aux questions canoniques sur l’office divin, établir formellement qu’on peut, en conscience, en faire usage, dans les diocèses où la pratique est telle. Mon but, comme je l’ai dit dans mon premier article, ne saurait donc être de troubler ceux que le droit ou la coutume obligent ou autorisent à répudier les livres de l’Église de Rome, Pour y substituer une liturgie diocésaine. Qu’ils continuent de le faire en paix à l’ombre de l’indulgence du Siège apostolique. Voilà, certes, qui est assez clair, pour quiconque entend le .français. Vous me demandez ensuite pourquoi faire deux articles contre ces mêmes liturgies ? J’ai déjà répondu à cette question, lorsque j’ai dit que mon but était de dévoiler le dangereux principes qui donnèrent naissance aux nouvelles liturgies, et d’empêcher, autant que possible, certaines personnes de les prendre pour articles de foi. Aussi, dans mes trois articles, sur cette matière, vous ne trouverez, si vous y faites bien attention, que des principes généraux, et pas un mot qui puisse inspirer des alarmes et des scrupules sur l’usage de ces liturgies. Si donc il y a quelque part de l’inconséquence, de la prévention et de l’exagération, ce n’est point à moi que s’adresse ce reproche, pour le moment. J’avais dit, dans un premier article, que je défiais tout homme de sens, tout théologien de contester mes principes, comme tout logicien de se refuser à. mes conséquences. Un résumé de ces principes et de ces conséquences que je donnerai bientôt mettra la chose dans tout son jour. En attendant, vous croyez devoir me prévenir que comme nues principes et mes conséquences reposent sur des faits faux, tout l’édifice que j’ai bâti croule sans de grands efforts. Mais dites moi, Monsieur, ai-je jamais prétendu que, mes principes reposassent sur des faits ? Qu’est-ce que des principes appuyés sur des faits, par conséquent sur des événements qui peuvent être ou n’être pas ? J’en connais de pareils principes ; mais ce ne sont pas les miens. Indépendamment de tout fait, avant l’examen de l’histoire de la liturgie, il est certain, il est indubitable que l’antiquité, l’universalité, l’autorité et l’oraison sont les qualités qui conviennent nécessairement à la liturgie. Que ces choses-là se développent et s’éclaircissent par des faits, j’en demeure d’accord, mais avant tout , de pareils principes sont fondés sur l’essence des choses. L’anonyme, dites-vous, fait un éloge magnifique de la liturgie romaine. C’est vrai, car c’est un éloge du cœur. Mais celui que vous en faites, Monsieur, n’est pas du tout au-dessous du mien. Le bréviaire romain, ce sont vos paroles, fut le produit lent et successif des temps, de l’expérience, de la piété et de l’étude de l’Écriture. Certes, je n’essaierai jamais de dire mieux. Mais comment après être convenu d’une chose que, vraiment, je ne vous demandais pas, comment trouvez-vous le courage de défendre avec tant de chaleur ces nouveaux bréviaires qui ne sont, vous devez l’avouer, ni un produit lent, ni un produit successif des temps et de l’expérience ; ces nouveaux bréviaires, ouvrage de la piété de plus d’un janséniste et dans lesquels la science de l’Écriture, quelquefois suspecte, ne conduit bien souvent qu’à des applications de textes détournés à un faux sens ? Dans la discussion des principes généraux que j’ai mis en avant, vous semblez vous être arrêté à un seul point, la question de l’universalité dans la liturgie. Ainsi vous m’accordez qu’une Église qui compte déjà dix-huit siècles, adroit de trouver étrange que l’on ait voulu, au dix-septième siècle, lui apprendre à parler. Mais ce que vous ne me pardonnez pas, c’est d’avoir dit que l’Eglise tend à réunir tous les hommes dans le même langage. Cependant, Monsieur, à qui faut-il s’en rapporter à ce sujet ? Ne serait-ce point, par hasard à l’Église elle-même ? eh bien ! si vous admettez ce principe, comme je veux le croire, vous admettez aussi que l’Église s’explique par l’organe de ses souverains Pontifes : or voici ce que dit l’un d’entre eux, Clément VIII, du haut de la Chaire apostolique[1] : « Puisque, dans l’Église catholique, laquelle « a été établie par Notre Seigneur Jésus-Christ, sous un seul « chef, son Vicaire sur la terre, on doit toujours garder « l’union et la conformité dans tout ce qui a rapport à la « gloire de Dieu et à l’accomplissement des fonctions ecclésiastiques ; c’est surtout dans l’unique forme des prières contenues au bréviaire romain que cette communion avec Dieu « qui est un, doit être perpétuellement conservée, afin que « dans l’Église répandue par tout l’univers, les fidèles de « JÉSUS-CHRIST invoquent et louent Dieu par les seuls et « mêmes rites de chants et de Prières. » Si cet oracle si imposant ne vous suffisait pas, je suis en mesure de vous fournir cent autres textes des papes et des conciles, qui répètent tous d’une manière aussi formelle cette vérité qu’il vous plait de contester. C’est donc tout à fait en pure perte que vous vous êtes mis à faire de l’érudition pour prouver ce que personne ne révoque en doute, savoir la grande variété des liturgies durant les premiers siècles. C’est l’argument que les jansénistes et les protestants opposent à l’Église romaine, lorsqu’ils veulent attaquer l’unité de langage qu’elle a si admirablement établie dans toute l’Église. Mais que leur répond-t-on ? ce que je vais avoir l’honneur de vous apprendre. C’est que bien des coutumes que l’on pouvait tolérer sans inconvénient dans des siècles où le premier besoin de l’Église était la propagation de la foi, cessent de devenir légitimes, du moment où l’Église, pleinement développée, les improuve. Pourquoi ? parce qu’à l’Église, et à l’Église seule appartient de juger ce qui est convenable au peuple fidèle. Or, vous devez savoir que le même concile de Trente, qui a jugé avec le SAINT-ESPRIT qu’il fallait tenir de plus en plus à l’usage absolu de la langue latine dans le service divin, a chargé le Pontife romain du soin de donner à l’Église un bréviaire et un missel uniformes, et que c’est pour se conformer à cette sollicitude du concile que saint Pie V a publié l’un et l’autre dans la forme que vous savez. Ainsi tout ce que vous dites des liturgies privées, dans les premiers siècles, ne signifie plus rien, dès que l’Église a fait connaître ses intentions et développé sa pensée primitive. Concluons donc que si c’est une grande susceptibilité que de voir un grave inconvénient dans cette variété, ce reproche tombe tout droit sur l’Église et sur le Saint-Siège ; c’est pourquoi, loin de rien faire pour le fuir, je me ferai toujours gloire de l’avoir mérité. Je n’ai prétendu nulle part, Monsieur, que le bréviaire romain avait été composé d’un seul jet. J’ai dit au contraire que le langage de l’Église devait s’enrichir par le cours des siècles, et si je n’ai pas, dans cet endroit, développé davantage cette pensée, c’est que je compte le faire plus tard, quand ce sujet se présentera sous ma plume. Je n’ai dit nulle part qu’avant la bulle de saint Pie V, il y avait uniformité absolue dans les liturgies, et conformité complète avec les usages de Rome. J’ai dit expressément le contraire. Voici mes paroles : Ce n’est pas qu’on ne rencontrât encore quelques Églises particulières, fidèles en tout ou en partie à leurs anciens usages. J’indique ensuite les causes de cette diversité ; vous pouvez les y aller chercher, mais le mieux eût été peut-être d’examiner, avant de m’attaquer, si j’étais vraiment répréhensible. Ce n’est pas assez, dites-vous, de se tromper sur la liturgie ,romaine, l’anonyme se trompe bien Plus lourdement encore sur les liturgies de notre Église. En vérité, Monsieur, vous avez un style fort aimable et des expressions tout à fait élégantes. Le lecteur a pu juger combien lourdement je me suis trompé sur la liturgie romaine, il est sans doute impatient de savoir combien plus lourdement encore je me suis trompé sur les liturgies de l’Église de France. je vais le mettre à même d’en juger. Suivant vous, Monsieur, je suppose que ces liturgies ne sont nées qu’au dix-huitième siècle. Avant de vous répondre, permettez-moi de vous demander si vous savez de quoi il s’agit, ou si vous avez intention de dénaturer sans cesse mes paroles. J’en appelle à tout homme qui sait lire et qui veut comprendre ce qu’il lit, et je lui demande si je n’ai pas fait, dans les articles incriminés, une distinction expresse entre les liturgies anciennes et par là même autorisées par la bulle de saint Pie V, et les liturgies factices que j’ai uniquement eues en vue dans cette discussion. je suis plein de respect, de vénération, d’admiration pour les premières ; ce n’est donc point celles-là que je me suis permis d’examiner. C’est au contraire celles qui sont nées de nos jours, et que nos contemporains ont, pour ainsi dire, vues commencer ; voilà celles dont j’ai fixé l’origine commune au dix-huitième siècle, et si j’avais besoin de pièces justificatives pour le prouver, votre arsenal m’en fournirait abondamment. L’anonyme suppose, dites-vous encore, que ce fut une invention du jansénisme, une tentative d’isolement et de séparation, une entreprise coupable qui pouvait avoir les résultats les plus funestes. Mais ne savez-vous pas comme moi que ces liturgies furent rédigées par des prêtres pour la plupart jansénistes, accueillies avec enthousiasme par le parti janséniste, soutenues par les parlements jansénistes. Vous savez tout cela, car vous l’avez écrit vous-mêmes autrefois ; mais depuis... Cette entreprise en de pareilles mains pouvait-elle être autre chose qu’une tentative d’isolement et de séparation ? Ses résultats n’étaient-ils pas menaçants ? N’avez-vous pas parlé vous-mêmes, dans un certain tome XXVI, des corrections et purgations multipliées qu’on fit successivement subir au bréviaire de Paris ? De grâce un peu plus de mémoire et nous serons bientôt d’accord. Mais voici quelque chose de plus curieux encore : Nos Églises n’ont point abandonné la liturgie romaine dans le dernier siècle et n’ont point répudié la mère des Églises. J’écoute comment vous allez le prouver. D’abord, pour me prouver qu’une chose ne s’est pas passée dans le dernier siècle, vous me citez des conciles du cinquième et du sixième, et Musaeus qui vivait vers l’an 450, et Sidonius, contemporain de saint Grégoire de Tours. Il y avait donc une grande variété de rites entre les différentes Églises des Gaules. D’accord ; mais passons à Charlemagne, vous avouez qu’il introduisit dans son empire les livres romains. Il est vrai que vous ajoutez que chaque Église les accommoda plus ou moins à ses usages. je l’accorde encore, si vous voulez. Vient ensuite le concile de Trente et la constitution de saint Pie V. Or je vous défie de me montrer en France, trente ans après cette bulle, six Églises qui n’eussent pas, n’importe sous quel titre, l’ensemble complet de la liturgie romaine. Les calendriers diocésains n’ont rien à faire ici. Ils sont permis partout où l’on suit le romain. Ainsi donc, au commencement du dix-huitième siècle, sur cent trente diocèses, cent vingt-quatre au moins marchaient d’accord avec l’Église romaine, dans tout ce qui concerne le culte divin. Or il est de fait que maintenant, à peine douze diocèses sont restés fidèles à cette belle uniformité ; donc j’ai parfaitement pu dire que ces Églises ont abandonné la liturgie romaine, et répudié la mère des Églises. Je passe à votre second article. Vous y faites l’histoire de la liturgie parisienne. Permettez que je prenne acte de vos aveux. Pierre de Gondy, évêque de Paris, aurait souhaité introduire le bréviaire romain dans son diocèse,- le chapitre s’y opposa : mais dans la révision qui fut faite du bréviaire de Paris, on se rapprocha du romain, dont on prit la plupart des leçons, des hymnes, des répons et des psaumes [2]. Or comme le bréviaire romain se compose de leçons, d’hymnes, de répons et de psaumes, si le bréviaire de Paris en adopta la plupart, il s’ensuit évidemment que la liturgie de Paris se trouva être à peu près la liturgie romaine. Ce n’est pas tout, votre levée de bouclier m’a donné l’idée de faire des recherches dans les premiers volumes de votre journal, et voici ce que j’ai trouvé dans ce tome XXVI que je citais tout à l’heure : Jean François de Gondy, archevêque de Paris, publia en 1643 un bréviaire qui différait très peu du romain. Ainsi la liturgie parisienne, qui déjà, sous Pierre de Gondy, prélat qui se démit en 1598, s’était si fort rapproché du rit romain, subit encore une nouvelle épuration en 1643, en sorte que vous avouez qu’il n’y avait plus alors que très peu de différence. D’après cela, dites-moi, les changements qu’on a cru devoir lui faire subir, jusqu’à effacer les dernières traces de cette antique ressemblance, n’ont-ils pas nécessairement eu pour but de répudier la mère des Églises, et de repousser la communion de ses prières. Laissons à part, si vous voulez, les intentions ; mais n’est-ce pas là l’effet que cette innovation a naturellement produit ? En vain me citerez-vous le mandement de M. de Vintimille, mandement dans lequel le prélat dit qu’il s’est efforcé autant que possible, d’approcher des anciens usages de l’Église romaine[3]. Sic conati sumus ad morem antiquum romanoe Ecclesioe, qua licuit accedere. Vous me forcez par là de vous répondre que, si le prélat a réellement écrit ces paroles, il n’a pas parlé suivant la vérité, puisque, de l’aveu de tout le monde, rien ne ressemble moins à la liturgie romaine que la liturgie de M. de Vintimille. En vain me direz-vous encore que dans la préface de son missel M. de Vintimille se félicite d’avoir pu profiter, dans la composition de cet ouvrage, d’un ancien sacramentaire romain qu’on venait de découvrir et de publier à Rome ; qu’est-ce que cela fait à la chose ? On peut juger par là, me dites-vous d’un air triomphant, si M. de Vintimille avait l’intention de répudier la mère des Églises et de repousser la communion de ses prières ? Eh ! Monsieur, deux mots, s’il vous plaît ? Cet ancien sacramentaire était-il en usage à Rome, au moment où M. de Vintimille composait son missel ? Vous êtes forcé de répondre que non. Avouez donc que c’est une singulière manière d’être en communion avec l’Église romaine, que de repousser les livres dont elle se sert au temps où nous vivons, pour adopter ceux dont elle se servait, il y a mille ans et plus. A ce propos, il vous plaît de dire que je suis encore plus ridicule qu’injurieux. Je vous laisse à juger à qui de vous ou de moi doit s’appliquer cette double qualification. Je viens maintenant au trait de folie que vous voulez bien signaler dans mon travail. Vous m’accusez d’avoir dit que par l’innovation liturgique on avait arraché aux fidèles l’ombre d’unité qui existait encore. Rien n’est plus traître, Monsieur, que cette manière d’extraire et de mutiler les membres d’une phrase. Vos lecteurs qui n’ont pas lu mes articles n’auront pas manqué de croire que j’accuse les nouveaux liturgistes d’avoir rompu l’unité de la foi dans l’Église de France, ou tout au moins brisé le lien de la communion du Saint Siége ; car telle est l’idée que donnent tout naturellement les paroles isolées de la phrase que vous avez extraite. Or, rien n’est plus éloigné de ma pensée. Je n’ai voulu parler et je n’ai parlé en effet que de l’unité de liturgie qui disparut chez nous, à mesure que les nouveaux bréviaires étendirent leur domination. Ce n’est donc point à moi, Monsieur, que peut s’adresser le reproche de folie ; ce n’est point à vous non plus ; mais sûrement vous ne méritez pas le reproche de franchise. Mon autre folie est d’avoir dit qu’on s’était soustrait à la communion des prières catholiques. Là dessus vous vous avisez de me prouver gravement que la diversité des prières ne rompt pas la communion des saints. je vous l’accorde, Monsieur ; mais lorsque l’uniformité est prescrite et observée dans l’Église catholique, cette diversité ne rompt-elle pas la communion des prières catholiques ? Cette expression vous effarouche ; mais savez-vous bien qu’elle n’est pas de moi, mais d’un saint pape, aussi célèbre par sa doctrine que par sa sagesse. Saint Pie V, dans la bulle Quod a nobis, passant en revue les abus qui s’étaient glissés dans l’Église à propos de l’usage de la liturgie, s’exprime ainsi au sujet des liturgies diocésaines Une coutume détestable s’était introduite dans les provinces. Des évêques se fabriquaient un bréviaire particulier, et au moyen de leurs offices dissemblables, et propres pour ainsi dire à chaque diocèse, déchiraient en lambeaux CETTE COMMUNION DE PRIÈRES et DE LOUANGES qui doivent être adressées au seul Dieu, dans une seule et même forme, et cela jusque dans des Églises « qui, dès le commencement, comme foutes les autres, avaient coutume de célébrer l’office divin suivant l’antique « usage romain. » L’avez-vous entendu ? Ai-je dit autre chose ? Veuillez bien aussi faire attention qu’outre l’assistance du SAINT-ESPRIT, le pape, en écrivant ces lignes, était l’organe du concile de Trente qui avait chargé le Saint-Siège de la répression de tous les abus dans la liturgie. Vous voilà donc forcé à étendre sur d’autres que sur moi le reproche de folie. Et sur qui, s’il vous plait ? Sur le pape et l’Église. Vous ne vouliez pas sans doute aller aussi loin, j’en suis bien sûr, mais enfin, si vous ne me déchargez promptement de votre accusation, vous voyez sur qui elle va peser. Je vous avoue qu’en pareille compagnie elle me paraîtra fort légère. -Puisse-t-elle l’être tout autant à votre conscience. Enfin vous vous donnez la peine d’examiner quelle autorité l’on peut donner à la constitution de saint Pie V ; et c’est ici que vous nous dites des choses ineffables. Il ne Parait Pas que ce saint Pontife ait voulu astreindre au bréviaire romain toutes les Églises ; car sa bulle n’est point adressée à tous les évêques. L’avez-vous lue, cette bulle ? Le meilleur, je pense, est de croire que vous ne l’avez pas lue ; mieux eût valu sans doute n’en pas parler ; mais enfin, il y a un remède ; donnez-vous la peine de consulter le Bullaire, et vous verrez, de vos yeux, qu’elle est adressée à tous les Patriarches, archevêques, évêques, abbés et Prélats de tout ordre ; vous y verrez qu’elle a été affichée aux lieux marqués pour la promulgation des bulles, afin que personne n’en prétende cause d’ignorance. Quant à la question de sa réception en France, je la traiterai plus tard, et j’espère le faire avec succès. D’ailleurs le pape dit formellement qu’il excepte les bréviaires qui avaient deux cents ans d’ancienneté. Or plusieurs de nos Églises de France étaient dans le cas de l’exception, et avaient des missels et des bréviaires particuliers. Elles ont donc pu légitimement conserver leurs rites, et le Saint-Siège n’a point cherché à les troubler dans la possession de leurs usages. Quels singuliers raisonnements, Monsieur, vous offrez à vos lecteurs ! Plusieurs de nos Églises étaient dans le cas de l’exception, et je vous défie encore d’en montrer plus de six ; donc toutes nos Églises ont pu et peuvent encore changer de liturgie à volonté. Plusieurs de nos Églises ont pu légitimement conserver leurs rites ; donc elles ont pu les changer autant qu’elles ont voulu. Car, Monsieur, vous ne devez pas ignorer que malgré le respect apparent pour l’antiquité dont un certain parti aimait à faire parade, les liturgies saintement gallicanes de Lyon, de Vienne, de Sens, &c., ont été honteusement répudiées pour faire place à de nouvelles, inconnues jusqu’alors. Ce que Rome avait respecté comme venant de l’antiquité, a été dévoré par l’esprit d’innovation, et la conspiration qui a presque détruit chez nous l’usage du romain, n’a pas épargné davantage les antiques rites des Gaules. Après des démonstrations si concluantes, vous avez voulu, sans doute pour compléter la question, résoudre le cas de conscience relatif au mode dont on doit remplir l’obligation de la récitation de l’office divin. Telle est aussi mon intention, en terminant la suite d’articles que je me propose de donner sur l’importante matière de notre discussion. C’est pourquoi je ne veux dire que ce qui est nécessaire pour renverser vos assertions. C’est à tort, Monsieur, que vous cherchez à vous prévaloir, de l’autorité de Bellarmin. Ce savant théologien écrivait pour un pays où toutes les Églises qui n’étaient pas obligées au romain, possédaient de droit une liturgie ancienne, obligatoire, au même titre, par la constitution Quod a nobis. Un prêtre qui dans ces diocèses réciterait le romain serait en contravention expresse avec l’esprit de la bulle de saint Pie V, de même que, par exemple, M. de Montazet, en introduisant à Lyon une liturgie moderne, désobéissait formellement à cette constitution. Bellarmin n’a donc pu donner une décision sur le cas qui nous occupe, puisque ce cas n’existait pas encore. Quant à saint Charles Borromée, j’ai la même réponse à vous donner. Le rit ambroisien étant expressément approuvé par le Saint-Siège, longtemps même avant saint Pie V, il ne pouvait y avoir aucun motif de lui substituer, en public ou en particulier, la liturgie romaine, et le saint évêque remplissait un de ses premiers devoirs en maintenant l’exécution des décrets des souverains Pontifes. Vous osez, Monsieur, vous prévaloir de l’autorité de Collet, dans son traité de l’office divin. Permettez encore une fois que je vous demande si vous avez lu tout ce que vous citez. Vous me mettez dans la nécessité continuelle de contester votre droiture ou votre bon sens. J’ai lu Collet, et même plusieurs fois, et j’y ai trouvé le contraire de ce que vous lui attribuez. Il est vrai, comme vous le dites fort bien, que ce théologien enseigne qu’un religieux doit se servir du, bréviaire de son Ordre ; qu’un ecclésiastique n’a pas la liberté de choisir toute sorte de bréviaires à son gré ; qu’un bénéficier doit se conformer au bréviaire, de son Église. Tout cela est vrai ; mais pourquoi, s’il vous plait, passer- sous silence cette autre question : Un ecclésiastique qui n’est pas bénéficier, et vous savez que c’est aujourd’hui la majeure partie des prêtres français, cet ecclésiastique peut-il réciter le bréviaire romain ? Vous eussiez trouvé la réponse dans Collet, et vous l’eussiez trouvée affirmative, même dans deux endroits. Comme je n’ai pas pour l’instant ce livre entre les mains, je ne vous indique pas les pages ; si toutefois vous le désirez, je me charge de vous satisfaire promptement. J’en viens à l’autorité de Bourdoise et de saint Vincent de Paul, et c’est encore ici que vous me mettez dans la nécessité de signaler de nouvelles méprises. D’abord vous ne nous dites point si tous les ecclésiastiques, auxquels ces deux saints personnages conseillèrent de quitter le bréviaire romain, étaient bénéficiers , ou s’ils ne l’étaient pas ; or, pour juger de la force de votre preuve, il est nécessaire de connaître cette particularité. En second lieu, par quel motif saint Vincent de Paul et M. Bourdoise exigeaient-ils l’observation de la liturgie diocésaine ? Leur pensée était, suivant vos propres paroles, que les Églises qui étaient en possession d’avoir des bréviaires particuliers pouvaient non seulement s’en servir, mais qu’elles devaient même préférer le leur à tout autre. Remarquez bien ces paroles : Les Églises qui étaient en possession. Ceci se rapproche tout à fait de la manière de voir des souverains Pontifes. Aussi ajoutez-vous, ,en parlant de M. Bourdoise : Il savait ce que les conciles et les papes ont dit de Plus fort sur cette matière, et il s’en servait à propos. Eh ! Monsieur, nous sommes d’accord jusqu’à présent. La question est aussi claire que possible. Il est incontestable, et je vous accorde de grand cœur que, dans le cas où l’Église de Paris ait été en possession d’une liturgie spéciale, durant le temps fixé par les souverains Pontifes, ses prêtres ont dû s’y soumettre, sous peine de désobéissance. Saint Vincent de Paul et M. Bourdoise ne disent rien qui ne soit très conforme à ma doctrine ; mais par quel singulier tour de force allez-vous conclure de là que saint Vincent de Paul et M. Bourdoise auraient parlé de même lors de l’innovation du dix-huitième siècle ? Ils s’appuyaient sur les autorités de Tolet, de Bellarmin, de Navare, de Bonacina, de Gavanti ; mais ces théologiens n’approuvent les liturgies diocésaines qu’autant qu’elles se trouvent dans le cas prévu par la constitution de saint Pie V. En troisième lieu, le bréviaire de Paris, dont se servaient et saint Vincent de Paul et M. Bourdoise, ne pouvait être que celui de Pierre de Gondy, lequel de votre propre aveu était conforme au bréviaire romain, dans :la plupart des leçons, des hymnes, des répons et des Psaumes. C’tait donc comme dans un grand nombre de diocèses où l’on suivait le romain avant la Révolution, un bréviaire diocésain ad Romani formam expressum. L’essentiel de la constitution de saint Pie V était observé, et l’on avait l’avantage, nullement contesté à Rome, de pouvoir suivre le calendrier diocésain [4]. je conçois parfaitement, dans ce cas, qu’il fût beaucoup plus convenable de réciter le romain ainsi adapté au diocèse, que de suivre le rit purement romain, sans faire mention des solennités locales. Tel est le sentiment que je soutiendrais dans un diocèse où l’on aurait eu le soin de mettre ainsi d’accord deux choses qui peuvent très bien marcher ensemble. Mais, encore une fois, la question n’est plus la même. Le bréviaire de M. de Vintimille ressemble beaucoup moins à celui de Pierre de Gondy, que le bréviaire romain au bréviaire ambroisien. C’est donc chose au moins fort singulière que de citer le témoignage de saint Vincent de Paul, mort en 1660, en faveur d’un livre imprimé en 1735. Cela me rappelle naturellement le mot tout récent d’un grand vicaire fort attaché à nos maximes gallicanes. Quelqu’un lui objectait que saint Vincent de Paul s’était comporté en ultramontain dans ses controverses contre les jansénistes. - Toujours est-il, répondit le grand vicaire, qu’il n’a jamais improuvé la déclaration de 1682. je cite cet anachronisme, parce qu’il est dans le goût de celui qui vous est échappé. Mais voici bien autre chose. A force de vous répéter à vous-même que saint Vincent de Paul est d’un sentiment contraire au mien, vous vous l’êtes tellement persuadé, que vous ne doutez plus que je ne partage votre conviction, et non content de me faire penser, il vous plait aussi de me faire parler. L’écrivain du Mémorial, dites-vous, ira-t-il apostropher aussi saint Vincent de Paul ? L’accusera-t-il d’avoir par là répudié la mère des Églises, d’avoir repoussé la communion de ses prières, de craindre ses bénédictions ? Saint Vincent de Paul aurait-il scandalisé les fidèles, en leur arrachant ainsi l’ombre d’unité qui semblait exister encore ? Ces Pathétiques interpellations ne sont-elles pas bien ridicules, quand elles s’adressent à un homme si Pieux, si sage, si dévoué à l’Église romaine ? - Oui, Monsieur, fort ridicules et fort déplacées, je, vous assure. Mais n’est-ce pas à vous qu’elles appartiennent ? Ai-je dit un seul mot qui puisse, directement ou indirectement, s’appliquer à saint Vincent de Paul ? Ai-je manqué dernièrement l’occasion de lui payer le tribut de mes hommages, à l’époque d’une grande solennité consacrée à son illustre mémoire ? Non, Monsieur, ce n’est point sur ce ton que je parle de saint Vincent de Paul, et si dans les articles que vous attaquez je suis faux, exagéré et déclamatoire, au moins ma conscience me répond que je ne suis point impie. Cette lettre est déjà bien longue, et cependant je suis loin d’avoir révélé tout ce qui. mérite de l’être, dans vos deux articles. je dois néanmoins signaler encore certaines inexactitudes, pour ne pas me servir d’une autre expression, qui pourraient peut-être faire illusion à quelques-uns de vos lecteurs. Après m’avoir appris que l’église Saint-Pierre de Rome se sert d’un bréviaire différent du bréviaire romain, vous daignez joindre à cette doue leçon une mercuriale de fort bon genre, qui consiste à retourner contre moi mes propres paroles. L’anonyme, dites-vous encore, fera-t-il aussi le procès à l’église Saint-Pierre ? Se Plaindra-t-il qu’elle ait répudié l’Église romaine et se soit soustraite à la communion des prières catholiques ? S’affligera-t-il de ce que le pape tolère un tel scandale sous ses yeux ? A moins d’une distraction tout à fait miraculeuse, il y a ici un peu de mauvaise foi ou beaucoup d’ignorance. D’abord mauvaise foi, parce que vous devez savoir que cette dérogation, même suivant les principes que je soutiens, ne peut en aucune façon être un scandale, puisqu’elle n’a lieu qu’en vertu de l’approbation, je dis plus de l’injonction des souverains Pontifes. Ignorance, parce que si vous vous étiez donné la peine de feuilleter le bréviaire de la basilique de Saint-Pierre, vous eussiez retrouvé la plus grande partie des prières qui composent le bréviaire romain actuel, lequel n’en est que l’abrégé, breviarium. je sais que rien ne vous oblige à des recherches de ce genre, mais .cependant quand on veut ,parler de quelque chose, il est toujours bon d’en prendre une idée. La basilique de Saint-Pierre n’a donc point répudié la communion des prières catholiques ; et pas un mot de ce que j’ai dit sur les liturgies françaises n’est applicable à cette vénérable Église. Ce que vous dites de saint Grégoire le Grand ne prouve rien par la raison qu’il prouve trop. Ce saint Pontife souffrait la diversité des liturgies, de même que l’Église de son temps n’avait point encore prescrit l’unité de langage dans les offices divins. Le Saint-Siège s’étant depuis prononcé sur un point comme sur l’autre, tous les arguments que vous entasseriez pour attaquer l’unité de liturgie, vous les aurez à résoudre contre les partisans de la langue vulgaire. La permission que saint Grégoire donna à saint Augustin, l’apôtre d’Angleterre, de choisir entre les diverses coutumes, paraît plutôt une sorte d’exception qui appuie la doctrine que je défends, qu’une preuve en faveur de la vôtre. En outre, il parait que nonobstant cette dispense, les Églises d’Angleterre dès leur berceau pratiquaient les rites et les cérémonies de l’Église romaine. Vous en pouvez trouver les preuves tout au long dans Thomassin, sur la Discipline de l’Église. Lorsque vous m’objectez la conduite de Rome vis-à-vis des Grecs unis, vous retombez de nouveau dans la même méprise. Encore une fois, il s’agit d’une exception, et vous savez qu’il est reconnu qu’une exception, loin d’ébranler la règle, la confirme. Peut-être trouverez-vous que je vous donne souvent la même réponse ; je vous dirai à cela que c’est vous qui m’y forcez en répétant si souvent la même objection. La raison pour laquelle Rome tolère et autorise dans l’Église les liturgies antiques, je l’ai déjà dit, c’est qu’elle n’a rien à craindre de l’antiquité, bien différente en cela de vos nouveaux liturgistes qui n’ont rien de plus pressé que de nous donner du neuf, en toutes choses, parce que, comme je l’ai dit également, le passé les embarrasserait. La règle de saint Chrodegand, évêque de Metz, m’assurez-vous, prescrit un office pour les clercs ou chanoines de son Église. D’accord, Monsieur ; mais si cet office est celui de l’Église romaine, que prétendez-vous conclure de là ? Or, voici les paroles de Paul diacre, auteur d’une histoire des évêques de Metz. Après avoir rapporté que saint Chrodegand fut envoyé à Rome par le roi Pépin, pour une mission importante, il nous apprend qu’à son retour il établit le rit romain dans l’Église de Metz : « Ipsumque clerum abundandanter lege divina, romanaque imbutum cantilena, morem et ordinem romanoe ? Ecclesioe servare praecepit. » Si vous n’avez pas le loisir de chercher ce texte dans l’original, vous pouvez le trouver dans l’Histoire de France de Duchesne, tome Il, page 204. Autre distraction. Valafrid Strabon dit que de son temps la diversité des offices était très grande, même entre les différentes provinces. Avez-vous lu cet auteur, Monsieur ? je suis bien porté à croire le contraire. Eh bien ! moi, je l’ai lu, et voici ce que j’ai trouvé dans son livre De rebus ecclesiasticis, chap. XXV ; De horis canonicis, &c. , Bibliotbeca Patrum, tome XV, page 195. Après avoir parlé de la variété des usages que le temps et la différence des mœurs avaient introduits, il ajoute : « Sed privilegio romanae Sedis observato, « & congruentia rationabili dispositionum apud eam factarurn « persuadente, factum est ut, in omnibus pene Latinorum « Ecclesiis, consuetudo et magisterium ejusdem Sedis praevaleret ; quia non est alia traditio aeque sequenda, vel in « regula fidei vel in observationum doctrina [5]. » Cependant Valafrid Strabon vivait sous Louis le Débonnaire, par conséquent à une époque assez éloignée de celle où l’Église a fait une loi de cette uniformité. Ce qu’il signale ici n’est donc que cette tendance catholique qui, dans tous les temps, et en toutes choses, force toute Église à graviter vers Rome. L’autorité de Sozomène dont vous cherchez à vous prévaloir n’est d’aucun poids ; cet historien ayant vécu dans un siècle trop éloigné de ceux où l’Église romaine s’est occupée de réunir tous les hommes dans le même langage. Seulement je vous exhorte à consulter cet auteur dans l’endroit même que vous avez cité, probablement sur la foi d’autrui. Vous y verrez que Sozomène, après avoir reconnu que les différentes Églises pratiquent différents rites, ajoute que cette fidélité aux anciens usages peut devenir dangereuse en ce qu’elle rend quelquefois les erreurs héréditaires et indestructibles. Vous savez que c’est là ce que j’ai dit aussi moi-même ; convenez que c’est une assez pauvre raison en faveur de liturgies diocésaines non approuvées par l’Église. Pour montrer que les souverains Pontifes n’improuvent pas les nouvelles liturgies gallicanes, il vous est venu je ne sais comment la pensée d’invoquer le grand nom de Benoît XIV. C’est une belle autorité ; si vous pouviez la revendiquer, votre cause n’en serait pas plus mauvaise. Par quelle maladresse allez-vous donc citer tout juste ce qui vous condamne ? Suivant votre citation, Benoît XIV enseigne que les évêques ne doivent point changer de liturgie sans avoir consulté le Saint-Siège. Or, comme les évêques de France n’ont jamais pris pour cela l’avis du Saint-Siège, si ce texte prouve quelque chose, c’est contre vous. En vain ajoutez-vous que ce grand pape cite quelquefois avec éloge les rituels de Paris, de Strasbourg, de Toul, de Cahors, de Tulle. Cela ne démontre qu’une chose, votre peu de connaissance dans la liturgie. Un rituel n’est un livre liturgique que par les formules pour l’administration des sacrements, les bénédictions, &c. : le reste, c’est-à-dire ce qui concerne les règles de conduite dans tel ou tel cas, les ordonnances épiscopales, les statuts synodaux, les résolutions de cas de conscience, tout cela forme une partie à part, et une partie entièrement du domaine de l’évêque. Le rituel romain, après les formules sacrées, ne renferme que très peu de dispositions de ce genre, et dans tous les diocèses où l’on suit le romain, on est forcé d’y suppléer par des ordonnances locales, témoin, par exemple, le rituel de Toulon. Il n’est donc pas étonnant que Benoît XIV rende justice, quand, il y a lieu, aux règlements qu’il a trouvés dans la partie administrative de nos rituels. Il n’y a pas dans tout cela un mot pour autoriser les nouveaux rituels, en tant que liturgies. Il vous était échappé un anachronisme assez plaisant à propos du bréviaire du cardinal Quignonez. Vous vous êtes rétracté ; je n’ai plus rien à dire, sinon qu’un peu moins de précipitation dans la composition de vos articles vous eût peut-être fait éviter quelques-unes des nombreuses bévues dont ils sont parsemés. Mais puisque nous sommes sur le bréviaire de Quignonez, je profite de l’occasion pour vous apprendre quelque chose de nouveau. Croiriez-vous, Monsieur, que ce cardinal, qui obtint pour son bréviaire l’approbation momentanée du Saint Siége, ne fut jamais honoré de celle de la Sorbonne ? La sacrée faculté, après avoir considéré que dans ce bréviaire l’ordre et le nombre des psaumes étaient dérangés, que les leçons n’étaient plus les mêmes, que de nombreuses omissions et de fréquents changements le rendaient, pour ainsi dire, nouveau, ajoute : « On a lieu d’être surpris de la hardiesse avec laquelle l’auteur de ce nouveau bréviaire rejette toutes ces salutaires institutions établies, pour ainsi dire, dès l’origine de l’Église et « parvenues jusqu’à nos jours. II a fait preuve de peu de sagesse, lorsqu’il a osé préférer, sans rougir, sa propre manière de voir aux antiques ordonnances de nos pères, aux usages communs et approuvés. Nous devons donc mettre chacun à même de juger combien est dangereuse cette édition d’un pareil bréviaire, et combien on doit s’y opposer [6]. » Ainsi parlait la Sorbonne en 1535. Elle qualifiait aussi sévèrement que moi, des innovations beaucoup moins considérables que celles dont nous avons été témoins. Vous me faites, Monsieur, une espèce de crime d’avoir dit que les partisans des nouvelles liturgies s’étaient maladroitement prévalu d’une parole plus brillante que solide de saint Augustin, qui comparait la diversité des coutumes liturgiques à la variété des couleurs de la robe de l’Épouse. Ce que j’ai dit, je le dis encore, et de plus je ne crains pas d’affirmer que saint Augustin lui-même, s’il eût vécu mille ans plus tard, se serait fait gloire de penser à ce sujet comme les papes et les conciles. Le respect que nous devons à ce grand docteur ne nous permet pas de penser autrement. Quant à la comparaison elle-même, on n’y doit voir qu’une de ces innombrables explications théologiques de l’Écriture qu’employaient les Pères de l’Église, et qui de l’aveu des théologiens ne présentent une autorité véritable que lorsqu’elles sont consacrées par l’Église. A propos du respect dû aux saints, savez-vous, Monsieur, que vous les traitez assez lestement. De quel droit refusez vous au grand pape Grégoire VII le titre de saint, lorsque vous l’accordez dans la même page à saint Damase, saint Léon, saint Gélase, saint Grégoire, saint Pie V ? Je dois penser charitablement qu’en donnant à ces grands personnages le titre qu’ils méritent, votre désir est de donner une marque de soumission à l’Église, et non de faire un acte de l’indépendance de votre jugement ; d’après cela, quel peut être votre motif pour ravir un si beau titre à un Pontife que la même Église en a cru devoir honorer ? Cette singulière conduite peut être celle d’un janséniste, mais on ne saurait la reconnaître pour celle d’un catholique. Que vous a donc fait saint Grégoire VII pour que vous osiez lui refuser insolemment le titre qu’il a mérité et braver ainsi les décrets de l’Église ? Est-ce parce qu’il a déposé un empereur couvert de crimes, en vertu de son autorité pontificale ? Dans ce cas, Monsieur, supprimez bien vite le titre de saint que vous avez eu la témérité ultramontaine de donner à saint Pie V. Quoique vous n’en sachiez rien, quoique nos hagiographes gallicans se soient appliqués à l’effacer de la vie de ce grand pape, il n’en est pas moins vrai qu’il a déposé solennellement Élisabeth reine d’Angleterre, par la bulle Regnans in excelsis, que vous trouverez au bullaire de ce saint Pontife, sous l’année 1570, en date du 5 des kalendes de mars. Je ne résiste pas à l’envie de vous faire connaître lé : considérant de cette bulle : le voici : « Regnans in excelxis, cui data est omnis in coelo et in terra potestas, unam, sanctam, catholicam et apostolicam Ecclesiam, extra quam nulla est salus, uni soli in terris videlicet Apostolorum principi Petro, Petrique successori romano Pontifici, in potestatis plénitudine tradidit gubernandam. Hunc unum super omnes gentes et omnia regna principem constituit, qui evellat, destruat, dissipet, disperdat, plantet et aedificet, ut fidelem populum maturae caritatis nexu constrictum, in unitate Spiritus contineat, salvumque et incolumem suo exhibeat Salvatori [7]. »Suit l’acte de déposition lancé contre la cruelle ennemie du catholicisme. Dans vos principes, cet acte a dû être au moins un péché mortel, car recourir à la bonne foi pour excuser un pape, .& un pape comme saint Pie V, c’est chose par trop impertinente. Vous ne voyez nulle part qu’il s’en soit repenti ; tout porte à craindre que ce pape ne soit mort dans son péché : comment osez-vous lui donner le titre de saint, ce titre que vous refusez pour la même raison à saint Grégoire VII ? Avouez qu’il y a là dedans une singulière inconséquence ; reste à savoir ce qu’en pense, dans les cieux, Celui qui a couronné ces deux grands Pontifes. Pendant qu’on imprimait votre premier article, mon troisième a paru ; cela vous a mis à même de lui donner un petit coup de votre massue, dans votre numéro du 9 juin. Je suis fâché que vous ne soyez pas entré davantage dans la discussion ; j’aurais été curieux d’apprendre comme quoi la liturgie parisienne, par exemple, a autant ou plus d’autorité que la liturgie romaine. Ces choses-là font toujours plaisir à entendre dire. Loin de là, vous vous mettez tout bonnement à critiquer mon titre. Considérations sur la liturgie catholique, et vous prétendez que parce que j’ai intitulé ainsi mes articles, je veux dire que la liturgie romaine est la seule à qui l’on puisse donner le nom de catholique. Je vous l’avoue, je n’avais pas encore pensé à cela. Je croyais tout bonnement, et ceux de mes lecteurs que je connais le comprennent ainsi, que ce titre équivaut à celui-ci : Considérations sur la liturgie dans l’Église catholique. Un tel sujet me force de parler souvent de la liturgie romaine et de la signaler comme la première de toutes, mais je n’ai pas écrit un mot qui puisse autoriser la grosse sottise qu’il vous plaît de me prêter. Vous pouvez lire tout le contraire en plusieurs endroits de mon travail. Comme je tiens par dessus tout à mettre une entière bonne foi dans la controverse qui s’est élevée entre nous, je reconnais ici avec franchise que, malgré mes recherches il m’a été impossible d’acquérir la preuve par écrit de mon assertion sur la proscription des nouveaux bréviaires dans l’Index romain. Ce fait m’a été attesté plusieurs fois par des hommes trop respectables et trop savants pour que j’ose le contredire, mais je sens qu’il en est autrement pour le public. Je consens donc, jusqu’à plus ample informé, à rétracter cette assertion : la question n’en reste pas moins dans tout son entier. L’Église, comme on l’a vu, s’est expliquée sur l’unité de liturgie, d’une manière bien autrement imposante que n’eût pu le faire la congrégation de l’Index. D’ailleurs, aux yeux d’un gallican une semblable condamnation n’eût été qu’un bien léger poids dans la balance, puisqu’une de nos précieuses libertés consiste précisément à ne tenir aucun compte des décrets des congrégations romaines. C’est avec un sentiment pénible, Monsieur, que je me suis vu contraint de vous poursuivre avec tant de rigueur. Si vous êtes équitable, vous conviendrez que je n’ai usé qu’avec modération du droit de représailles que le ton virulent de vos articles me donnait sur vous. J’aurais craint de compromettre la bonté de ma cause, si je me fusse laissé aller à l’invective ; et si vous me reprochez d’avoir été un peu vif en quelques endroits, un lecteur désintéressé trouvera peut-être que je n’ai pas dit tout ce que je pouvais dire. Apprenez donc une bonne fois, qu’on peut être un .écrivain du Mémorial, et cependant répondre avec mesure aux injustes attaques de l’Ami de la Religion et du Roi. Puissiez vous prendre enfin la résolution de vivre en paix avec ceux qui, comme vous sans doute, n’ont d’autre désir que celui de servir la cause de l’Église ! Puissiez-vous bientôt renoncer à cette humeur inquiète et tracassière qui vous porte à contre dire, à harceler sans cesse tous ceux qui croient pouvoir faire quelques pas dans une carrière que par un étrange monopole, vous semblez vouloir exploiter tout seul ! C’est le vœu que je forme bien plus pour vous-même, que pour la vérité, qui n’a besoin ni de vous, ni de moi, pour triompher. L’auteur des Considérations sur la liturgie catholique.
[1] Cum in Ecclesia catholica, a Christo D. N., sub uno capite, ejus in terris vicario, instituta, unio et earum rerum qua ? ad Dei gloriam, et debitum ecclesiasticarum personarum officium spefant, conformatio semper conservanda sit ; tum praecipue illa communio uni Deo, una et eadem formula, preces adhibendi, quae romano breviario continetur, perpetuo retinenda est, ut Deus, in Ecclesia per universum orbem diffusa, uno et eodem orandi et psallendi ordine, a Christi fidelibus semper laudetur et invocetur. (Bullarium ; Clemens VIII, Bulla Cuin in Ecclesia.) [2] Quelle différence y a-t-il entre les psaumes du bréviaire romain et ceux du bréviaire de Paris ? singulière manière de s’exprimer qui montre combien l’auteur est dépaysé ! Mais aussi qu’allait-il faire dans cette matière ? [3] Hommage remarquable rendu aux principes que nous défendons ! Tant il est vrai que pour se donner un peu d’autorité, toute liturgie a besoin de s’appuyer, de près ou de loin, sur la liturgie romaine. [4] Dans un grand nombre de diocèses de France où l’on suit le rit parisien, on a fait de même. Le titre du bréviaire annonce un bréviaire diocésain, &, à l’exception des offices de dévotion locale, on retrouve d’un bout à l’autre tout l’ensemble du rit parisien. C’est dans ce sens que j’ai avancé que la moitié de la France suit la liturgie de Paris [5] Cependant, à cause du privilège du Siège romain, et de la sagesse de ses pratiques, il est arrivé que dans presque toutes les Églises latines, la coutume et l’autorité de ce même Siège a prévalu ; parce qu’en effet il n’existe point de traditions qui doivent autant servir de règle soit dans les choses de la foi, soit dans l’observance des coutumes [6] Quum autem haec usque adeo salutaria Ecclesiae instituta, in ecclesiasticis officiis, a primordio ferme Ecclesiae ad haec usque tempora servata fuerint, mirum quonam pacto is qui novum hoc breviarium edidit, haec omnia rejiciat. . . Parum quoque sapere sobrie visus est hujusmodi scriptor, dum, suam unius sententiam antiquis patrum decretis, communi et approbato usui minime erubuit praeferre ; proinde est quam periculosa sit nec ferenda hujusmodi breviarii editio cognoscant omnes opere pretium est ostendere. (D’Argentré ; Collectio judiciorum de novis erroribus, 1733, tome II, pag. 121 .) [7] Celui qui règne dans les cieux et qui a reçu toute puissance au ciel et sur la terre, a confié son Église une, sainte, catholique et apostolique, hors de laquelle il n’y a point de salut, à un seul homme sur la terre, à Pierre, prince des Apôtres, et au Pontife romain, successeur de Pierre, afin qu’il la gouverne dans la plénitude de la puissance. C’est lui seul qu’il a établi prince au-dessus de toutes les nations et de tous les royaumes, avec la charge d’arracher, de détruire, de dissiper, de perdre, de planter et d’édifier ; avec la mission de contenir dans l’unité de l’esprit le peuple fidèle enchaîné dans les liens d’une mutuelle charité et de le conduire sain et sauf à son Sauveur.
Contre l'abbé Propser Guéranger : |
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