Le panégyrique de Saint François de Sales – un sermon de dom Guéranger à la visitation du Mans – 1832

LE panÉgyrique de saint françois de sales :

UN SERMON DE DOM GUÉRANGER

AVANT LA RESTAURATION DE SOLESMES,

prÊchÉ À la visitation 1 du mans en 1832

 

 

Père Matthieu WALLUT, o.s.b. Solesmes

 

    

    Ce titre nous met un peu l’eau à la bouche. Instinctivement, le lecteur s’attend à découvrir quelque chose qui ressemble, de près ou de loin, à un panégyrique de Bossuet. Or les notes de l’abbé Guéranger que nous étudions ci-dessous, ne constituent en fait qu’un schéma développé, une sorte d’aide-mémoire à son usage exclusif : quelques feuillets griffonnés à la hâte où jaillissent les éclairs de sa pensée. L’abbé Guéranger n’avait pas l’habitude de rédiger in extenso ses sermons. Son panégyrique de saint François de Sales ne déroge pas à ce principe. Quelque solennelles qu’en aient été les circonstances, il ne l’a pas lu « en chaire ».

    D’un point de vue littéraire, c’est un réel obstacle ; mais, spirituellement, cela constitue une merveilleuse opportunité. Certes, on ne retrouvera pas dans ces lignes le style élaboré de l’Année liturgique ; au delà d’une formulation lacunaire, nous essaierons pourtant d’imaginer le verbe de dom Guéranger ; non pas son écriture, mais sa parole. Derrière le « non-écrit » de ces notes, il y a toute l’énergie d’une parole qui vibre et sait toucher les cœurs : il y a l’action proprement liturgique de la prédication ; c’est elle que nous avons voulu rejoindre.

    

    Dom Guéranger prédicateur nous est inconnu. Son panégyrique 2 de saint François de Sales, prononcé le 29 janvier 1832 3 , avant la restauration de Solesmes, offre une excellente occasion de découvrir comment, jeune prêtre, il pratiquait cet art éminemment pastoral. Il n’était pas dénué de talents pour l’exercer. Bien des traits de sa personnalité apparaissent et les lignes de force de sa spiritualité y sont presque toutes présentes. Mais ce qui nous touche surtout, dans les notes que nous publions ici, c’est la rencontre de son âme avec la figure si attachante de saint François de Sales. Ailleurs, dans une lettre à l’une de ses dirigées, il n’hésite pas à s’identifier au saint et à sa façon de mener les âmes :

    « Si j’étais S[aint François de Sales], je vous dirai que Dieu exige que vous ayez de la charité pour vous même ; non point cette indulgence naturelle qui n’est que lâcheté, mais cette vraie charité toute compatissante et toute surnaturelle. D’abord, si nous avions assez d’humilité pour nous bien connaître, nous aurions pitié de nous, et songeant ensuite que Dieu en a pitié aussi, nous nous joindrions à lui pour traiter cette pauvre âme, sans rigueur, sans boutades ; nous ne nous étonnerions point de ses escapades, nous la remettrions doucement dans son chemin, en un mot nous nous rappellerions qu’elle est à Dieu, avant d’être à nous. Voilà, je crois l’explication de ce mot du S[aint] évêque : il faut avoir de la charité pour soi-même 4  ».

    Pour Mère Cécile Bruyère, il demande « la docilité intérieure et extérieure avec une joie du cœur constante 5  », sachant combien François dut à lutter lui-même contre ses emportements et son irascible.

    Il n’est pas inutile d’évoquer d’abord les débuts de l’abbé Guéranger dans la prédication ; ce sera ainsi l’occasion de souligner ses prédispositions personnelles pour ce ministère. Au Mans, il prêchait souvent et ne refusait jamais ce service, ce qui était loin d’être le cas pour les autre prêtres. Il écrit, toujours à son amie Euphrasie :

    « Le grand nombre de prêtres dont regorge le diocèse fait qu’on ne s’aperçoit ni de ma présence ni de mon absence. D’un autre côté, pour satisfaire aux obligations de mon caractère, j’ai des pouvoirs dont personne, il est vrai, ne se presse de revendiquer l’usage, et je prêche de côté et d’autre, toutes les fois qu’on me le demande ; ce qui arrive quatre ou cinq fois par mois, surtout au Sacré Cœur 6  ».

    Nous verrons l’influence décisive de Bossuet sur le développement de son talent.

    À vrai dire, les premiers pas du séminariste Prosper Guéranger, dans le domaine de l’éloquence sacrée, furent laborieux. À 21 ans, témoigne-t-il,

    « le 21 novembre 1826, je prêchai pour la première fois [dans la chapelle des Dames du Sacré-Cœur]. Je ne fus pas heureux dans mon début ; car il me fallut tirer mon cahier de ma poche, et achever mon discours en forme de lecture. La même chose m’arriva encore quatre ou cinq fois, par suite de l’extrême difficulté que j’éprouve à retenir des phrases, et j’aurais renoncé à la prédication, sans une circonstance qui m’apprit que j’étais capable d’improviser un discours. L’année suivante, on m’avait invité à prêcher pour l’établissement de la confrérie du Saint-Sacrement dans la paroisse rurale d’Ardenay, à quatre lieues du Mans. L’assistance n’était pas imposante, je me lançai sans crainte ; je fis pleurer mon auditoire, et je descendis de chaire bien résolu à ne plus essayer d’apprendre par cœur aucun discours 7  ».

    Peu à peu, l’abbé Guéranger enrichit son expérience oratoire. À la mort de Monseigneur de La Myre, évêque du Mans, il fit son éloge funèbre. Par la suite, l’abbé Desgenettes le fit prêcher régulièrement dans sa paroisse des Missions étrangères. Il y eut aussi de « grandes occasions » : l’abbé Guéranger prêcha ainsi en mai 1830, au Mont Valérien, pour les stations de l’octave de l’Invention de la Sainte-Croix ; la même année, il prononça un sermon d’une heure, à l’occasion des vêpres de la Saint Pierre, sur un sujet qui lui tenait déjà particulièrement à cœur : le rôle du Pontife Romain dans l’Église catholique.

    De retour au Mans, l’abbé Guéranger, en raison de son air de jeunesse, ne fut guère sollicité pour entendre des confessions ; mais en revanche, il fut « fréquemment invité à monter en chaire 8  » : messes de paroisse à la cathédrale, remplacements à la Couture, instructions aux pensionnaires des Dames du Sacré-Cœur. Tant et si bien qu’il ne craint pas d’écrire trente ans plus tard : « La réputation de prédicateur toujours prêt sur toute sorte de sujets, m’ouvrit la chaire de la cathédrale pour les sermons prêchés devant le chapitre 9  », ce qui était, vu son jeune âge, une sorte de consécration avant la lettre.

    Cette réputation, le futur abbé de Solesmes ne l’avait pas usurpée, loin de là ! À une époque où le clergé se relevait difficilement des ruines intellectuelles accumulées par la tourmente révolutionnaire, l’abbé Guéranger était féru dans bien des domaines de la science ecclésiastique : il anticipait sur le vaste mouvement de renouveau des études cléricales qui caractérisa le 19ème siècle français.

    Certes, il avait reçu une formation scolastique bien pauvre, au séminaire du Mans ; et, de surcroît, sa faible santé l’avait contraint à demander la dispense de bien des cours, sinon de leur totalité. Cependant, le jeune Prosper étudia seul. Il compensa par un travail personnel, plus adapté à la forme de son intelligence, cette apparente lacune. Suivant ses goûts, il s’attacha surtout à l’étude de la théologie dite positive : Écriture Sainte, patristique, histoire ecclésiastique, hagiographie, liturgie. Familier de tout ce patrimoine vivant, il en tira pour sa prédication une compréhension d’ensemble des mystères de la vie chrétienne, et une multitude d’exemples concrets. Ces exemples sont à la prédication ce que la poignée est à la valise : par eux, on retient tout le reste.

    L’abbé Guéranger s’était révélé « toujours prêt sur toute sorte de sujets », parce qu’il avait su cultiver son sens de l’à-propos et de l’actualité. Ses premières publications témoignent de cette étonnante faculté de s’adapter aux problèmes de l’heure et de les envisager à la lumière de la foi. Il suffit de citer ici ses deux premiers articles  De la prière pour le Roi 10 , parus dans L’Avenir après la Révolution de Juillet 1830, et son premier ouvrage De l’élection et de la nomination des évêques, publié au printemps 1831, toujours en lien avec la situation religieuse et politique de ces années houleuses pour la France.

    Cet esprit, ouvert aux réalités contemporaines, l’entraînait parfois dans une sorte de jeu oratoire, où il mêlait sans retenue les thèmes les plus disparates. Dom Guéranger prit plaisir à raconter un épisode de ce genre dans ses Mémoires 11  : le sermon sur le Sacré-Cœur qu’il prononça devant le chapitre de la cathédrale du Mans, en 1831 ; ce fut un vrai numéro d’équilibriste ; et son auteur le relate avec humour et fierté :

     « J’avais pris l’engagement avec des amis d’y parler de la Belgique et de la Pologne 12 , et je tins parole, à la grande stupéfaction des vieux chanoines. La Belgique intéressait vivement l’école romaine par la victoire que les catholiques venaient d’y remporter en brisant le joug de la Hollande, et la généreuse tentative de la Pologne pour se soustraire au joug moscovite faisait battre tous les cœurs fidèles, qui applaudissaient à ce double échec infligé aux traités 13 de 1815. J’amenai la Belgique dans l’exorde à propos de la Bienheureuse Julienne qui avait amené la fête du Saint-Sacrement, comme la Bienheureuse Marguerite-Marie avait préparé l’institution de la fête du Sacré-Cœur. Je célébrai la Pologne qui, la première des nations, a obtenu du Saint-Siège la faveur de pouvoir célébrer par une fête le mystère du Cœur de Jésus ».

    Dom Guéranger conclut ce petit épisode par une note pleine de liberté et d’indépendance :

    « On n’eut rien à dire, et l’on continua de m’inviter ».

    On imagine la « stupéfaction des vieux chanoines… ».

    La science et le sens de l’opportunité peuvent suffire pour rédiger un bon sermon ; mais pour savoir le prononcer en public, il y faut de surcroît ce brin d’éloquence et cette sainte audace qui mobilisent l’être de l’orateur au service du message sacré qu’il veut transmettre.

    Passée la tourmente révolutionnaire, avec ses terribles excès de parole, la génération de l’abbé Guéranger – celle de Lacordaire – retrouve le souffle vivifiant, qui fait sainement vibrer les cœurs et dissipe les ténèbres de l’indifférence. C’est peut-être l’un des plus heureux fruits de la période romantique ; elle y avait été préparée par Chateaubriand.

    Dans Le génie du christianisme, Chateaubriand a fait d’intéressantes remarques sur les genres oratoires de son époque :

    « L’éloquence judiciaire et politique… ne savent que remuer les passions, et fondent leur espérance de succès sur le trouble qu'[elles] jettent dans les cœurs. L’éloquence de la chaire a cherché sa victoire dans une région plus élevée. C’est en combattant les mouvements [désordonnés] de l’âme qu’elle prétend séduire ; c’est en apaisant les passions qu’elle s’en veut faire écouter. Dieu et la charité, voilà son texte, toujours le même, toujours inépuisable 14  ».

    L’art oratoire du prédicateur consiste, en effet, à tirer un parti judicieux de sa propre faculté d’émotion, pour conférer un surcroît de vigueur à la clarté de son raisonnement. Lacordaire définissait ainsi l’éloquence : « Le son d’une âme passionnée 15  ». L’abbé Guéranger était de ces hommes profondément habités par leur sujet, y investissant tout leur être. Il fut un des témoins de cette génération romantique qui excella à établir entre les âmes un courant de sympathie autour des mystères célébrés dans la liturgie. De saint François de Sales, lui-même dit :

    « Il parle avec charme, il descend au fond du cœur ».

    Ainsi, par son expressivité, la voix du prédicateur établit une relation vivante avec son auditoire, tout en laissant le champ libre à l’action de la grâce. Il y a là une véritable entreprise de séduction des cœurs, qui va bien plus loin que la simple apologétique : rien moins que faire entrer les fidèles dans l’intimité du Verbe incarné, de l’Homme-Dieu. Les admirables pages du Règlement du noviciat nous montrent dom Guéranger soulignant le charme divin 16 qui émane des paroles de Notre-Seigneur, dans son enseignement évangélique : ce charme, qui constitue l’un des plus puissants ressorts sollicitant notre amour envers lui. Cette intégration du charme dans la pastorale est une conséquence heureuse de l’Incarnation : les abstractions n’ont pas de charme, elles ne s’adressent jamais aux sens ! Le Christ en tant qu’homme est venu séduire les âmes. C’est une prédication chaleureuse et rassurante, comme celle de dom Guéranger, qui a contribué au culte du Sacré-Cœur, tout au long de ce 19ème siècle.

    L’influence de Bossuet fut déterminante sur le développement de l’art oratoire de l’abbé Guéranger. Auprès de ce grand maître, il trouvait une doctrine abondante et sûre, un exemple inégalé de style. Au séminaire, il cultiva cet attrait par la lecture de L’Histoire de Bossuet du Cardinal de Bausset 17 . Il se rendit familier des œuvres oratoires de l’Aigle de Meaux, dont Chateaubriand parlait également dans son Génie du Christianisme. Au fil de ses sermons, il goûtait ce parfait équilibre entre la pensée et la parole qui l’exprime, entre la doctrine et sa formulation pastorale.

    À cette époque, l’abbé Guéranger se rendait bien compte d’ailleurs qu’il était loin d’atteindre son glorieux modèle :

    « J’ignorais complètement ce qu’était le style. Il y avait bien une sorte de fermentation latente dans ma tête ; mais ce ne devait être qu’après trente ans bien sonnés que je prendrais enfin possession de l’intelligence telle qu’il a plu à Dieu de me départir 18  ».

    De façon pittoresque et naïve, l’abbé Guéranger relate son pèlerinage sur les traces de Bossuet, en compagnie de son évêque Mgr de La Myre. À Germigny, il visita tous les souvenirs liés à l’ancienne villégiature de l’illustre prélat ; à Meaux, son ardeur n’y tint plus :

    « Là, je vis la chaire dans laquelle Bossuet avait tant de fois prêché, et j’eus l’outrecuidance de vouloir y monter 19  ».

    On imagine la scène ! Le pèlerinage s’acheva pour lui par la vénération de la tombe de Bossuet dans le sanctuaire de la cathédrale. Démarches expressives du tempérament de dom Guéranger : homme qui aime ressentir le charme exercé par les lieux, pour mieux rejoindre les personnes qui les ont habités 20 . C’est toute une petite mise en scène. Ce pourrait être aussi un aspect de son romantisme 21 , sinon de son esprit réaliste et concret. Signalons en passant, que le premier ouvrage que l’abbé Guéranger se vit offrir, en 1832, pour la future bibliothèque de Solesmes, fut précisément une édition de Bossuet 22 .

    La prédication en chaire se prêtait à toute une « gestuelle » qui venait souligner le verbe de l’orateur, pour en faciliter la compréhension auprès de l’assistance. On sait cependant, d’après des témoignages ultérieurs, que dom Guéranger n’était pas coutumier des effets de manche. Il a laissé le souvenir d’un célébrant posé et accompli : son éloquence avait plutôt ce parfum de discrétion bénédictine, sans l’empêcher d’être incisif au besoin. Car en tout état de cause, il lui fallait bien se faire entendre, et ménager habilement ses forces vocales. Depuis, la sonorisation de nos églises a considérablement modifié les conditions de la prédication, mais l’Esprit qui l’anime reste le même.

    Les notes de dom Guépin 23 sur son noviciat à Solesmes en 1858-1862 sont très
éclairantes à ce sujet. Parlant d’abord des conférences de dom Guéranger, dom Guépin écrit :

    « Le ton en était aussi monotone que possible ; le seul geste machinal que l’orateur se permit quelquefois était un certain frottement du front au-dessus du sourcil, qui semblait aider à l’achèvement d’une période dont la fin sortait difficilement. Dom Guéranger était légèrement bègue. Ce défaut naturel ôtait une certaine vie à sa parole, tout en
servant parfois singulièrement à relever ses traits charmants d’esprit qui terminaient sans cesse ses expositions ».

    Il faudrait nuancer ce témoignage en signalant ici que dom Guépin nous parle d’un dom Guéranger déjà avancé en âge et usé par des années de dévouement dans l’exercice de la charge abbatiale.

    Dans la suite du récit de dom Guépin, nous trouvons une description de dom Guéranger qui semble mieux correspondre à la silhouette du jeune abbé manceau qu’il était encore, au moment de son panégyrique de saint François de Sales. On a peine à croire, en effet, que les églises et les communautés du Mans se soient disputées les services d’un prédicateur bègue au discours lassant ! C’est que le talent de dom Guéranger se révélait surtout dans la part d’improvisation qu’il trouvait en chacune de ses prises de parole ; en un mot, quand il consentait à quitter ses notes.

    Dom Guépin écrit ainsi :

    « À la différence des orateurs les plus accrédités du clergé – du Cardinal Pie par exemple, qui avait besoin de préparer son sujet et qui, une fois qu’il l’avait exposé, n’avait plus rien à dire – grâce à ses études profondes et continuelles, dom Guéranger était réellement un improvisateur merveilleux et intarissable. Dom Guéranger n’avait assurément pas les dons oratoires et en particulier la puissante imagination du Père Lacordaire. Mais toutes les fois
qu’un incident l’y provoquait, il frappait, lui aussi, la terre du pied et, après quelque effort, une source à jet continu en sortait, bouillante et vivante, saturée de sels bienfaisants et fécondant tout autour d’elle. C’était comme ces sources minérales qui jaillissent en Islande d’un sol glacé et répandent autour d’elles la chaleur et la vie. Dieu avait donné à son serviteur une grande spontanéité et une grande vivacité d’esprit, d’un esprit très original ; comme il avait toujours travaillé, comme il avait amoncelé dans son esprit des couches superposées de l’érudition la plus solide et la plus variée, quand l’inspiration venait, avant de se traduire à l’extérieur, elle s’était renforcée et transformée par ces éléments à la fois solides et variés, à travers lesquels elle avait passé pour arriver au grand jour ».

    Tous ces éléments nuancent et confirment à la fois ce que nous avons noté plus haut sur les dispositions de l’abbé Guéranger pour le ministère de la prédication : quelque pénible qu’ait pu être le poids de sa charge et de ses infirmités à Solesmes, il avait conservé cette spontanéité qui fit son succès. On peut appliquer à lui-même ce qu’il dit de saint François de Sales : « Soulevé par son accent de vertu, on va ». Après cette longue parenthèse, revenons à la préparation de son panégyrique.

    Au printemps 1831, l’abbé Guéranger apprit que le prieuré de Solesmes était mis en vente.

    « Tout à coup, écrit-il, vers le mois de juin, l’idée me vint que si je pouvais y réunir quelques jeunes
prêtres, nous y rétablirions l’ordre de saint Benoît avec l’office divin et les études 24  ».

    En juillet, commença alors une série de contacts décisifs qui l’amenèrent à présenter officiellement son projet de restauration bénédictine à Mgr Carron, évêque du Mans, fin novembre 1831. Las ! L’abbé Guéranger fit alors les frais de la crise soulevée par M. de La Mennais et son journal L’Avenir 25  : le jeune évêque temporisa, par crainte de voir se constituer à Solesmes un autre foyer de libéralisme. Le coup fut rude.

    L’abbé Guéranger ne se laisse pas démonter et s’adresse à l’échelon hiérarchique supérieur : Rome. Avec une candeur et une ardeur toute juvénile, il rédige alors en latin une épître enflammée pour défendre, auprès du Pape Grégoire XVI, la cause du futur Solesmes, celle de la vie monastique et de la science ecclésiastique, sans lesquelles l’Église « ne saurait avoir ni beauté, ni éclat ». Il aurait voulu obtenir un bref en faveur d’un Solesmes qui n’existait pas encore. Rien de moins. Mais n’y avait-il pas un peu d’inconscience de sa part lorsqu’il confia cette supplique à Montalembert ! Ce dernier partait à Rome, entourer La Mennais avec Lacordaire pour solliciter l’arbitrage de Grégoire XVI sur la question de L’Avenir. En s’associant à cette démarche, l’abbé Guéranger risquait le même sort qu’eux. Il ne se cachait pas, d’ailleurs, d’être mennaisien 26 . Grégoire XVI ne donna pas de suite à sa demande. « L’année 1832 s’ouvrait sous des auspices peu favorables 27  ». On sait par ailleurs que l’encyclique Mirari vos condamna, en août 1832, toutes les théories de L’Avenir relatives à la liberté de la presse, la liberté de conscience, et la séparation de l’Église et de l’État.

    La mention de ces événements décisifs nous permet de comprendre l’état d’esprit de l’abbé Guéranger, au moment où les Visitandines du Mans lui demandent de faire le panégyrique de saint François de Sales. Lui-même, dans ses Mémoires, ne dissociait pas ce nouvel exercice d’éloquence des préoccupations majeures qui habitaient son âme :

    « Pendant que cette lettre faisait son chemin vers Rome sous le couvert de M. de Montalembert, je fus invité par les religieuses de la Visitation à prêcher dans leur église, le 29 janvier, le panégyrique de saint François de Sales, et le jour marqué je prononçai le discours 28  ».

    Le chanoine Bouvier, vicaire général du diocèse du Mans, et supérieur de la Visitation, conseilla probablement à cette communauté de solliciter l’abbé Guéranger pour faire ce panégyrique. Il connaissait les talents de son ancien élève au séminaire, il avait partagé avec lui la même sympathie pour L’Avenir, il regardait avec intérêt le projet de fondation de Solesmes. L’abbé Guéranger note d’ailleurs qu’il fit la confidence au chanoine Bouvier du peu de succès de l’entrevue au cours de laquelle il soumit son dessein à Mgr Carron.

    Celui-ci mit donc à profit le loisir dont il disposait pour préparer sérieusement son panégyrique – le premier apparemment qu’on lui ait demandé. C’était pour lui une occasion supplémentaire de s’occuper résolument, en ces semaines qui s’annonçaient indécises, à une époque charnière de sa vie. Certes, le désœuvrement n’a jamais menacé Prosper Guéranger : dès ses études au séminaire, on sait quels tours lui joua sa santé, à la suite d’une surcharge de travail intellectuel. Il allait bientôt brûler ses vaisseaux et rompre définitivement avec le monde, il ne savait comment, ni à quelle échéance : ce panégyrique venait à point canaliser ses énergies, et la flamme qui l’habitait pourrait y briller sans le consumer inutilement. Cette prise de contact avec la doctrine et la personnalité de François de Sales devait être vraiment bénéfique dans les semaines difficiles qu’il traversait.

    Nous n’avons pu identifier les sources biographiques sur saint François de Sales auxquelles eut recours l’abbé Guéranger. Ses notes manuscrites témoignent d’une connaissance approfondie du sujet. Il domine le sujet avec une aisance agréable, même si l’ensemble reste marqué par la jeunesse de l’orateur. Par contre, il apparaît clairement qu’il s’est inspiré du panégyrique que Bossuet 29 consacra aussi à François de Sales. Loin de faire œuvre de plagiat, il se démarqua avec finesse de son glorieux modèle. C’est un des traits de la science monastique de suivre pas à pas les traces des Anciens, de couler une pensée naissante dans les termes qui furent consacrés par les grands maîtres de la Tradition, et de ne point rechercher l’originalité pour elle-même. Là encore, nous voyons se profiler le futur dom Guéranger, tel que nous le connaissons.

    L’abbé Guéranger emprunte à Bossuet le leitmotiv de son panégyrique et reprend telle quelle la citation qui en constitue l’ossature : lucere et ardere 30 . Bossuet présentait François de Sales en moraliste, évoquant tour à tour : la science pleine d’onction du prédicateur (1er point), l’autorité modeste de l’évêque (2ème point) et la douceur de sa direction spirituelle (3ème point) ; mais il ne faisait que peu d’allusions à la vie même du saint. Il laissait dans l’ombre la personnalité de l’évêque de Genève, trouvant dans le modèle de ses vertus un prétexte suffisant pour développer son éloquence. L’abbé Guéranger, quant à lui, voyait les choses de façon beaucoup plus concrète ; et il faut reconnaître qu’il a davantage pénétré la vie et la doctrine de saint François de Sales ; mieux encore, il a réussi à nous introduire dans l’intimité du grand évêque.

    Ce panégyrique 31 nous est parvenu sous la forme de huit feuillets d’un tout petit format, couverts de notes succinctes, écrites d’une plume alerte et très fine. Ce ne sont que de courtes incises, entrecoupées de quelques formules plus étudiées, de quelques phrases lapidaires et de citations scripturaires. L’abbé Guéranger improvisait donc à partir de ce canevas détaillé, quoique très resserré dans sa présentation. Ceci suppose qu’il possédait vraiment son sujet, quant au fond, mais aussi qu’il s’était probablement entraîné à le déclamer avec suffisamment d’aisance et de liberté, quant à la forme, pour cette « première » à la Visitation du Mans.

    Le plan
en deux points est classique.

    Dans l’introduction, l’abbé Guéranger présente d’abord le type de sainteté auquel appartient saint François de Sales : celle de ceux qui ont « reçu mission de sauver les autres avec eux-mêmes ».

    Puis il consacre le premier point de son panégyrique à la carrière apostolique : suivant un schéma topographique et chronologique, il présente les étapes de la formation personnelle (Savoie, France, Rome), puis celles du ministère de saint François de Sales auprès des protestants du Chablais et de Genève ; le tout dans un style épique.

    Le second point de son panégyrique illustre plutôt la physionomie et l’œuvre spirituelle du saint, ses écrits et la fondation de l’Ordre de la Visitation.

    Ainsi, l’abbé Guéranger développe le propos qu’il avait d’abord condensé dans cette formule liminaire :

    « Puissant pour rétablir le règne de la foi – puissant pour réchauffer la piété 32  ».

    En guise de conclusion, il interpelle directement les Visitandines :

    « Il a laissé son esprit ; mes très chères sœurs, rappelez-vous qu’en ses derniers moments, on lui demanda ce qu’il avait à vous recommander : « Rien, dit-il, mais j’espère que le Dieu tout puissant, tout bon, tout miséricordieux, achèvera ce qu’il a commencé ». Et par qui l’achèvera-t-il ? Par votre fidélité à l’écouter, à l’imiter ».

    Puis, selon la coutume qu’il adoptera dans les volumes de son Année liturgique, il lance un appel mystique au saint du jour :

    « Et vous, apôtre de la foi, modèle, patron du clergé, priez pour nous, réchauffez-nous, ranimez notre foi, réveillez aussi la piété, soufflez sur ces ossements arides, soyez toujours notre étoile, notre boussole [sous la conduite de vos enseignements] jusqu’au port ».

    Il conduit ainsi ses auditrices, à travers les nuées, en présence du saint que l’Église célèbre ici-bas.

    C’est une merveilleuse illustration du souci concret des personnes qui caractérisa dom Guéranger tout au long de son œuvre : par delà la défense et l’illustration des grandes vérités de la foi catholique, son dessein fut le plus souvent d’établir un lien efficace de communion entre les personnes, en les rejoignant dans leur singularité propre, avec un bonheur souvent inégalé. Il s’agissait avant tout pour l’orateur d’actualiser la piété filiale des Visitandines envers leur saint fondateur. Après avoir ranimé la flamme de leur dévotion, l’abbé Guéranger s’efface devant la personne de saint François de Sales et lui laisse pour ainsi dire la parole.

    Devant l’ampleur du sujet, on comprend que l’abbé Guéranger n’ait pu tout dire. Aussi écarte-t-il habilement deux aspects de la vie de saint François de Sales : son gouvernement pastoral et ses multiples miracles, quitte à en faire seulement la mention. De même, pour la cohérence de son propos, il n’hésite pas à placer dans le second point un fait qui aurait eu légitimement sa place dans le premier : en détachant ainsi l’épisode de Notre-Dame des Grès, il en a souligné la portée. On constate ici sa maîtrise du sujet et la saine liberté qu’il prend avec lui.

    En historien, il situe François de Sales dans le contexte ecclésial de son époque. Il met en scène un grand nombre de personnages ; sans nuire à l’unité de son propos, ceux-ci viennent plutôt rehausser la grande fresque qu’il se plaît à brosser : au-delà de l’évocation des pontifes romains, des martyrs, des saints, des hommes de science et des rois, trône la figure emblématique de l’Église. Tout ceci contribue à donner un souffle impressionnant à son exposé, dont pourtant le saint ne cesse jamais d’être le sujet central.

    Le ton de ces notes reste d’une simplicité de bon aloi, presque familière et sans emphase : l’abbé Guéranger y parle de « François » tout bonnement, comme d’un vieil ami. Certes, son insistance sur les déplacements géographiques de saint François de Sales finit par être lassante. À force de dire : « Il va », il en vient à affirmer : « Il est partout ». Dans certaines suites d’incises, on arrive à percevoir le rythme oratoire de l’abbé Guéranger, avec toute sa netteté et sa vigueur, ramassé en quelques foulées précises qui vont droit au but :

    « En vain voudra-t-on le détourner, le monde, ses calculs, ses avantages, places, bien à faire, non : la foi, l’Église, combattre ».

    On l’a vu, l’abbé Guéranger n’avait pas rédigé son texte in extenso. C’est déjà un indice non seulement de l’expérience qu’il avait acquise, mais aussi de sa confiance en la grâce actuelle : il savait bien que, dans le contact avec son auditoire, l’action mystérieuse de l’Esprit opère comme une alchimie de la parole et des pensées, au point de leur donner parfois une teneur et une saveur inédites. Notre orateur avait tout de même le souci de contrôler son expression ; quelques repères constituant autant de passages obligés, maintenaient la logique
du discours. Ainsi, par exemple :

    « Il n’est pas nécessaire que je vive. Il l’est que l’Église soit servie… ».

    Plus nombreuses dans le second point, ces courtes incises sont des jalons que l’orateur retrouve aisément, afin d’achever le discours sans encombre.

    Les citations
de l’Écriture et du Bréviaire remplissent la même fonction. Celle qui ouvre le panégyrique 33 n’en constitue pas explicitement le thème mais le prélude. La comparaison de saint François de Sales avec la figure de Josué, brièvement développée en guise d’ouverture, répond aux lois du genre : tout discours prononcé dans l’espace sacré d’une église doit être en dépendance immédiate de l’Écriture Sainte ; quitte à opérer des rapprochements qui nous paraissent aujourd’hui un peu artificiels. Cette utilisation de la Bible dénote une connaissance approfondie, actualisée. Dans le récit de la mort de l’évêque de Genève, l’abbé Guéranger a multiplié les citations : il obtient ainsi un effet lyrique dont l’envolée s’harmonise agréablement avec l’esthétique du retable où Jean Restout (1692-1768) a représenté Saint François de Sales monté au Ciel 34 . L’abbé Guéranger qui prêchait devant ce tableau en donne un vaste commentaire qui donne son unité à cette célébration vespérale ; ce n’est pas un sermon en chambre qu’il donne, mais vraiment une action liturgique, appropriée au lieu.

    

    Venons-en à la spiritualité du panégyrique : celle-ci est tout à fait révélatrice de la pensée de dom Guéranger, avec ses trois grandes intuitions : Dieu, l’Église et Rome.

    Contre toute forme de naturalisme, l’abbé Guéranger souligne sans cesse l’initiative de l’action divine, dans la vocation et la vie de François.

    « Dieu destinait à son Église un homme puissant en œuvres et en paroles… Dieu le conduit… Dieu qui avait suscité François pour corroborer la piété, voulut aussi le mener dans le monde… Dieu lui donne un caractère ardent… Dieu avait créé ailleurs une âme 35 faite pour comprendre François, assurer ses desseins. La Providence les rapproche, l’un des plus grands modèles de fidélité à Dieu ».

    C’est bien Dieu qui conduit son Épouse et suscite pour elle des hommes selon son cœur. La vie même des hommes de Dieu est entièrement guidée par la main de la divine Providence : l’abbé Guéranger se plaît à le souligner à chaque étape, attribuant directement à Dieu lui-même ce que nous appellerions le jeu plus ou moins fortuit des causes secondes :

    « Dieu qui avait suscité François pour corroborer la piété, voulut aussi le mener dans le monde, pour le voir, le sentir : la Cour, la ville, la famille… ».

    Dans le second point du panégyrique, l’abbé Guéranger a l’habileté de présenter la doctrine spirituelle de François de Sales, non comme le fruit d’une réflexion abstraite, à partir des vérités de la foi, mais comme l’épanouissement d’une expérience vitale, pour ne pas dire mystique. En somme, Dieu, qui est la source de toute sainteté par sa grâce, est aussi à l’origine directe de la doctrine de ses saints. Et lorsque l’Église honore l’un d’entre eux du titre de Docteur, elle nous fait pour ainsi dire toucher du doigt cette merveilleuse réalité. La science des saints n’est alors que le reflet visible de leur piété profonde et de leur vie d’union à Dieu.

    Dieu conduit donc François de Sales dans la vie, comme un maître son disciple : l’abbé Guéranger ne nous a pas parlé de la figure sympathique de ce maître Déage, qui chapeauta le saint dans les années de sa formation
à Paris et à Padoue. Non, dans son panégyrique, le seul précepteur qu’il mette en scène, c’est Dieu.

    Dieu qui tire François des vallées de la Savoie, pour « le mener dans le monde ». Il lui apprend à se frotter à la Cour et à la ville. Il lui donne de sentir ses faiblesses, « de juger de ses forces, de le vaincre, [et même] de le convaincre de péché ». L’impétuosité même de son tempérament ne constitue pas ici un obstacle pour cette éducation liminaire ; au contraire, l’abbé Guéranger note :

    « Dieu lui donne un caractère ardent. Il sent au moins. Pour être médecin, il sent les maladies ».

    La théologie qui sous-tend ces propos est parfaitement équilibrée : Dieu reste l’auteur de la nature ; celle-ci doit être rapportée à lui, dans tous ses aspects. L’art d’user des choses de ce monde comme n’en usant pas.

    Sur cette lancée, Dieu continue la formation de François, en lui faisant expérimenter intérieurement les différentes phases du combat spirituel. La petite Thérèse a raconté cela d’une autre façon, mais la réalité reste la même : l’une et l’autre ont été conviés à « s’asseoir à la table des
pécheurs ». L’abbé Guéranger a souligné la finalité de cette épreuve, qui échappe bien souvent à celui qui y est plongé :

    « Pour donner des secours aux âmes pieuses, il éprouve les ombres de la mort : il se croit réprouvé, quel état pour lui ! Il va mourir, Dieu est sa vie et il le repousse ».

    La vie de saint François de Sales trouve surtout son achèvement en Dieu : il faudrait citer
ici toute la finale du second point :

    « Mais il fallait enfin sortir de ce monde ; lui qui apprend par ses principes à ne point craindre la mort. Dieu, montré à la foi, promis à l’espérance, donné à la charité. Spiritu magno vidit ultima 36 . Il fut doux envers la mort. Là se révèle toute son âme : il veut vivre, il veut mourir. Je n’ai jamais eu d’autre volonté que la sienne, il est le maître. Comme il s’élève à Dieu ! Cor meum et caro mea 37 . Misericordias Domini 38 . Quando veniam et apparebo 39 . Indica
mihi ubi cubes in meridie 40 . Ante te omne desiderium meum et gemit 41 . Non abscond[…] 42 . Trahe me,
curram in odorem 43 . Tout à coup au milieu des défaillances de la nature, une voix, une parole, le chant des chérubins. Saint, Saint, Saint. Il continue avec les anges ».

    

    C’est en somme une description allégorique de l’agonie de saint François de Sales : l’abbé Guéranger n’y fait aucune concession au tragique ; son expression est bien plutôt empreinte d’une paix profonde, par laquelle il nous fait goûter, comme par avance, les joies et les grandeurs de l’éternité. La mort est douce pour de tels hommes ! Tout cela respire l’esthétique baroque dans ce qu’elle a de plus accessible pour nos contemporains : la joie de la foi, l’espérance de la gloire, la charité qui éclaire et réchauffe le cœur.

    Ces dernières paroles sur la mort du saint nous l’ont montré entrant dans l’intimité bienheureuse de la très Sainte Trinité. La mort n’y est pas apparue comme une rupture ou un échec irrémédiable, mais comme l’heureux achèvement de toute une vie, comme la rencontre définitive avec celui qui est Amour. C’est ainsi que l’abbé Guéranger profite de chaque étape de son panégyrique pour conduire les âmes à Dieu.

    La prédication reste ici un exercice éminemment apostolique. Son dessein n’est pas d’abord de faire preuve d’éloquence, ni d’accumuler les exhortations morales, mais son enseignement n’a qu’une fin : établir le contact personnel des âmes avec Dieu ; quitte à leur rappeler bien sûr la nécessité de telle ou telle vertu : aux Visitandines, l’abbé Guéranger recommande surtout la fidélité à l’esprit de leur fondateur :

    « Montrez-vous héritières du zèle de votre saint patriarche pour le culte de ce divin Sauveur, pleines de zèle pour les âmes et pour votre perfection ».

    Le sens de Dieu nous est transmis par l’Église. L’un ne va pas sans l’autre. L’abbé Guéranger témoigne d’une vive foi dans le mystère de l’Église. Le premier point de son panégyrique nous met directement en présence de ce mystère. Dès les premières paroles, le ton y est pathétique au possible, sinon empreint de mélancolie : « Qu’elle était triste
l’Église… ». Cette description sinistre nous fait penser à l’esthétique du Radeau de la Méduse, peint par Géricault en 1819. Le décor sur lequel s’ouvre le premier acte de la vie de saint François de Sales est franchement catastrophique : c’est un tableau poignant de ce que nous pourrions appeler la déréliction de l’Église.

    L’abbé Guéranger avait eu le même genre d’intuition en 1827, en allant sur les ruines de Marmoutier. On sait qu’il vint y chanter le Rorate, l’après-midi même de son ordination ; il renouvela cet appel intime avec l’abbé Fonteinne, dans l’église abandonnée du prieuré de Solesmes, le 23 juillet 1831. La désolation de ces édifices monastiques le touchait au plus profond de son âme. Dieu lui avait donné l’intelligence des strophes du Rorate, il ne se doutait pas encore à quel point il contribuerait à relever la maison de Dieu effondrée.

    « Quelle était triste l’Église quand François naquit : humiliée, déchirée, disloquée. Défections, plorat filios suos 44 , singularis ferus 45 , les persécutions recommencées, le sang répandu, l’erreur débordée, nisi Deus reliquisset nobis semen 46  !… Rome devenue impuissante, vaincue dans l’apostolat ; les Bellarmin, Baronius, luttant en vain ; le Concile de Trente en vain imposant ; les martyrs rendant un témoignage stérile. Fidèle, Gorkum etc. Rome secouant déjà la poussière de ses pieds, se tournant vers le nouveau monde ».

    Avec réalisme, l’abbé Guéranger ne se contente pas d’une présentation édifiante, ou idéalisée, de la vie de l’Église, mais il s’efforce d’y reconnaître toutes les phases de l’histoire du salut. Lui aussi d’ailleurs a connu les ruines accumulées par la Révolution, et les voies providentielles qui ont permis en partie de les restaurer. Comme Josué, comme François de Sales, Prosper Guéranger fait partie de ces hommes qui n’ont de cesse de conquérir l’héritage d’Israël : les situations les plus tragiques ne les font pas reculer. C’est qu’ils ont foi dans l’assistance que Dieu a promise à son Église : à leurs yeux, l’Église n’est pas ce frêle esquif livré aux flots tumultueux de l’histoire, mais l’Arche très sûre du salut, qui mènera à bon port ceux qui se dévouent sans compter pour l’avènement du Royaume de Dieu.

    Quelque difficile que soit la situation, Dieu ne cesse de renouveler son Église. L’abbé Guéranger présente ainsi la naissance de François de Sales comme un événement providentiel dont l’écho retentit jusqu’à Rome :

    « Dans les glaciers de la Savoie, François de Sales naît : réjouissez-vous, Pie V ! Fermez vos yeux ! L’infidèle seul ne sentira pas la force de l’Église ».

    Ce genre de raccourci apologétique n’est pas artificiel ; la doctrine sur la Providence ne nous enseigne-t-elle pas l’intime connexion des différents éléments de l’histoire du salut ? Il est heureux de pouvoir ainsi toucher du doigt l’œuvre de Dieu et de saisir discrètement le fil de la Providence. Nos propres vies nous paraîtraient moins chaotiques qu’elles ne le semblent parfois, si nous sollicitions la grâce d’en déchiffrer sobrement le sens mystérieux. Tout est dans la main du Père.

    La victoire de Lépante en 1571, repoussait l’infidèle 47 . Sur le front de Savoie, l’abbé Guéranger voit en François de Sales un nouveau « champion de l’Église », contre le protestantisme. Peut-être la force et le courage des saints est-il précisément de ne pas douter de l’efficacité de leur mission, au service de l’Église, en dépit de ses malheurs et de son apparent abandon. Cette « ardeur de conquérant » a poussé François de Sales à défendre les droits de l’Église, à la façon de ces grands saints, si chers à l’abbé Guéranger : « Héritier du zèle des Dunstan, des Becket, des Grégoire ». Toute la passion de dom Guéranger pour la Sainte Église se résume en ces quelques noms. Les psychologues contemporains ne manqueraient pas d’ailleurs de souligner la quasi-identification que dom Guéranger opère vis-à-vis du moine Hildebrand (qui deviendra pape sous le nom de Grégoire VII) ; non sans noter également l’humilité profonde avec laquelle il reste fidèle à sa grâce personnelle.

    L’abbé Guéranger ne se contente pas de raconter avec brio des événements, il cherche à en expliquer la succession. Ainsi, il établit une corrélation directe entre les malheurs de l’Église et un certain manque d’ardeur chez les fidèles et dans le clergé:

    « L’Église était désolée parce que la piété
s’était refroidie ».

    D’où l’émergence d’hommes au caractère ardent, pour réveiller le peuple chrétien endormi. Il faut remarquer avec quelle discrétion s’opère cette réforme des cœurs, avec quelle prudence et quel tact, l’ardeur des saints s’emploie à rénover l’Église. C’est là tout le charme de saint François de Sales ! Autant le combat contre l’hérésie revêt-il des allures dramatiques, autant la douce conquête des âmes se fait-elle dans une sérénité qui désarme et rassure. Aucune outrance, aucune violence ; les saints ont toujours réformé l’Église de l’intérieur, sans jamais se désolidariser de sa structure actuelle.

    Ici, l’abbé Guéranger donne à son panégyrique un ton résolument anti-janséniste. Comme il aime à le souligner pour saint François de Sales, « l’austérité des premiers temps ne convenait plus ». Ceci peut d’ailleurs aussi bien s’entendre de saint Benoît, après ses débuts d’ermite à Subiaco. Non que les saints puissent emprunter à leur guise les larges avenues du monde, mais la façon dont il avancent sur la voie étroite n’a rien d’étriqué ni de compassé. Dieu conduit les âmes au large ; il dilate les cœurs de ses fidèles. Le Dieu de François est « le Dieu tout-puissant, tout bon, tout miséricordieux ». En réaliste qu’il était, l’abbé Guéranger pose donc le « grand
problème : concilier ce monde nécessaire avec l’Évangile ». Toute la logique de l’Incarnation rédemptrice est contenue dans ces quelques paroles ; le renoncement au monde n’est pas la déshumanisation, l’évangile n’étant que l’accomplissement divin de cette humanité aimée et rachetée par le Christ.

    Avant de fonder un foyer de vie monastique, c’est-à-dire une vie séparée du monde par la clôture et par l’habit, l’abbé Guéranger se plaît à noter comment François de Sales en « vient à  prononcer au monde le mot si redouté de perfection ». Sa démarche n’est plus celle d’un saint Augustin, fuyant la cité terrestre et ses vices, mais elle préfigure, dans son expression même, la pastorale voulue par le dernier concile du Vatican : l’ouverture des trésors de la vie spirituelle et liturgique à l’ensemble des fidèles, avec cette note d’accueillance et de condescendance, qui permet de rejoindre chacun dans la situation concrète où il se trouve. Cette « ouverture au monde » est bien préfigurée par l’Introduction à la vie dévote, et dans le sens qui convient : c’est-à-dire l’évangélisation des réalités du monde, et non l’accueil indiscret de l’esprit du monde dans la doctrine et la pastorale de l’Église !

    Car il s’agit toujours d’amener les âmes à Dieu, c’est-à-dire à leur perfection :

    « Il parle avec charme, il descend au fond du cœur. Le cœur s’ouvre aux accents de vertu. La vérité entre…
L’homme goûte la vertu. Il sent son cœur fait pour elle… Voilà le grand utantur tamquam non
utantur 48  ! ».

    L’abbé Guéranger a souligné que la vie spirituelle est ainsi offerte par François de Sales « pour toutes les conditions » ; « l’oraison »
elle-même, qui paraissait l’apanage des religieux, « est comprise du monde ». Cette pastorale spirituelle est éminemment féconde, même s’il est difficile d’en mesurer directement les fruits.

    Le premier point du panégyrique fourmillait de mentions historiques et topographiques, d’ordre purement événementiel, le second point nous montre la pénétration spirituelle de l’abbé Guéranger. En étudiant l’histoire ecclésiastique, il avait su acquérir nombre de connaissances érudites, il entretenait en lui cette sagesse profonde qui nourrit l’intelligence, sans dessécher le cœur. Une fois son auditoire apprivoisé, il est alors en mesure de lui livrer son message spirituel : l’aspect narratif cède le pas à la doctrine ; mais toujours au moyen d’un vocabulaire simple et accessible.

    « Son admirable traité 49 . C’est là qu’il enseigne l’art d’aimer Dieu ; qu’il va chercher dans le cœur cette disposition fondamentale, héritage de Dieu. Il décrit le vide des créatures, le plein de l’amour divin, le bien-être de cet état, sa force ; règne de Dieu dans l’âme ; sa puissance, sa sublimité, son indifférence, cette langue du ciel inconnue sur la terre ».

    Il y a des orateurs qui ont l’art de redire sans cesse ce dont tout le monde vit, mais avec un accent nouveau, qui conduit les âmes plus avant dans la voie qui leur convient. Alors le fidèle qui écoute, retrouve son Dieu au plus profond de son cœur, et l’exercice de la prédication devient un moment agréable, préludant à l’intimité de la communion eucharistique. Ainsi peut-on, le moment venu, porter comme un toast en l’honneur des auditeurs : l’abbé Guéranger ne s’en prive pas. Les Visitandines l’avaient invité pour qu’il évoquât la figure de leur fondateur ; rien n’empêchait qu’il leur parlât aussi de leur Ordre. Le tout avec un accent un peu pompeux, qui dut faire frémir d’aise ces bonnes religieuses :

    « Mais parlerai-je de ses ouvrages, sans parler du plus beau, de celui où il parle encore, quoique mort ? ». Sous-entendu : « Comment parler de lui, sans parler de vous ? ».

    Après Dieu et l’Église, venons-en au dernier aspect que nous avons choisi de souligner dans la présentation de la doctrine spirituelle de ce panégyrique : Rome. À première vue, cela peut paraître étonnant : le lien entre la personne de François de Sales et le Siège Romain fut certes essentiel à l’épanouissement de son ministère, mais il fallait l’intuition de l’abbé Guéranger pour lui donner pareil relief tout au long de son panégyrique.

    Dom Guéranger n’a jamais dissocié la Sainte Église du Siège Romain, dans ses heures fastes, comme dans ses malheurs. Saint François de Sales « s’offre à Dieu et à son Église » –
indissociablement.

    De même que l’abbé Guéranger nous a présenté la désolation de l’Église au lendemain de la Réforme, il ne craint pas d’évoquer la faiblesse de Rome et jusqu’à son apparente inefficacité ! « Rome devenue impuissante, vaincue dans l’apostolat ». Non pour faire droit à la critique de Luther et de Calvin, mais pour souligner que les efforts des hommes, fidèles à leur foi et à leur vocation, ne sont pas toujours couronnés de succès ici-bas : « Les Bellarmin, les Baronius luttant en vain, les martyrs rendant un témoignage stérile ».

    C’est l’activité institutionnelle de l’Église elle-même qui semble inopérante : « Le Concile de Trente en vain
imposant ». L’abbé Guéranger n’en tire pas pour autant une condamnation de la pastorale du Concile de Trente ; au contraire, il saisit le premier indice qui lui permette de souligner la vitalité et la
fécondité, toujours renouvelées, du génie romain : face à l’obstination et au refus de conversion des Réformés, « Rome secouant déjà la poussière de ses pieds, se tourne vers le nouveau monde ». L’épopée de l’évangélisation de l’Amérique témoigne déjà de la vigueur du catholicisme romain.

    La piété filiale de l’abbé Guéranger envers le successeur de Pierre, l’incite spontanément à féliciter le pape saint Pie V de la naissance de saint François de Sales : « François de Sales naît,
réjouissez-vous, Pie V ! ». Comme si le Père commun méritait qu’on lui rende hommage pour la naissance de ce vrai fils de l’Église ! Comme si le Pape avait secrètement conscience des nouveaux saints que le baptême des petits enfants engendre pour son époque. Tout cela fait un peu sourire, nous l’avons déjà noté ; mais ces vues, chez un homme de la trempe de dom Guéranger, apportent à son panégyrique une note d’humour savoureux.

    Il est symptomatique de l’entendre mettre en rapport le premier engagement de François de Sales sur la voie du sacerdoce avec son désir de voir Rome.

    « Il faut qu’il aille à Rome. Videre Petrum. C’est là les fondements de la foi, catacombes, martyrs, Vatican, rocher inébranlable ».

    On ne sait trop s’il s’agit de François ou de l’orateur ! L’abbé Guéranger aurait tant aimé présenter lui-même à Grégoire XVI sa supplique en faveur de la restauration de Solesmes. Qu’importe ! L’affinité des âmes, leur commune élection, donne tout son poids aux paroles de l’abbé Guéranger. On peut parler avec objectivité des situations et des personnes que l’on connaît par affinité de tempérament. Cette connaissance par connaturalité est profonde, véritable.

    Toujours est-il que l’abbé Guéranger vibre particulièrement dans ce panégyrique lorsqu’il s’agit de Rome. C’est plus qu’un mythe, fondateur de son existence sacerdotale ; c’est le point de convergence de tous ses regards et de tous ses efforts. Rome n’est pas une chimère pour son âme de catholique, elle est la garante de sa foi.

    Aussi prend-il facilement feu et flamme pour dénoncer la
« Rome hérétique, perfide, fausse
sage », qu’est devenue Genève, où « le nom de catholique y est en horreur ». Lisons ces propos comme ils sont écrits, car l’œcuménisme n’est pas encore à l’ordre du jour. L’abbé Guéranger ne sent pas le besoin de jeter un voile pudique sur les violences de la Réforme en Savoie. Il ne craint pas de souligner les « difficultés, les préjugés, les passions et l’orgueil des ministres ». Ni « les complots » qu’ils fomentent contre la vie de François de Sales. Plus encore, il dépeint l’œuvre d’évangélisation du Chablais comme une lutte contre les puissances de l’enfer :

    « Il va donc. L’enfer frémit. François résiste ».

    Pourtant son optique est plus irénique qu’on pourrait le penser : ce diocèse à conquérir, c’est, pour François de Sales, « un champ à défricher » ; et les hérétiques sont ceux « dont il faut faire des frères ». Aussi, toute l’activité missionnaire de l’évêque fut-elle empreinte d’une vraie douceur évangélique : son combat n’utilisa jamais les armes de l’Inquisition, et il ne connut d’autre violence que celle de la charité :

    « Voyez-le à la frontière du Chablais, à genoux, se réduisant à la vie apostolique… Fidèle à sa mission ; disciple de Jésus-Christ. [L’]humilité, [la] pénitence, [le] renoncement furent les seuls ressorts de son ministère. Les nombreuses conversions – 72 000 – manifestent le succès de son entreprise ; il ne laisse que cent protestants, encore témoignent-ils de sa sainteté ».

    Rome, elle, est aux côtés de son « champion ». L’abbé Guéranger évoque quelques-unes des relations que François de Sales entretint avec les Papes Clément VIII et Paul V, abandonnant sur ce sujet toute une érudition qui n’avait pas sa place dans un sermon. Ce qui lui tient à cœur, par contre, c’est de souligner la reconnaissance quasi-officielle que les papes successifs donnèrent aux méthodes pastorales et à l’enseignement de François de Sales. « L’Église les approuve… ». Il écrit, et alors s’accomplissent ces paroles de Clément VIII :

    « Buvez, mon fils, de votre citerne et des ruisseaux de votre cœur. Que l’abondance de ses eaux se répande dans toutes les places publiques afin que le monde en puisse boire et s’y désaltérer 50  ».

    Pour les saints, « servir l’Église » a toujours été synonyme d’une profonde communion de pensée et d’action avec le Siège Romain. Comme François de Sales, appliquant les décisions du Concile de Trente, l’abbé Guéranger cherche à inscrire son projet de restauration bénédictine dans le cadre canonique et pastoral de son époque. Il a cultivé tout au long de son existence la soumission effective et affective vis-à-vis du Pontife Romain ; il ne concevait pas qu’une vie ecclésiale puisse être féconde sans cet enracinement. De Rome, il attendait des encouragements, mais surtout un discernement sur l’authenticité de son entreprise. Son audace évangélique n’aurait jamais pu l’engager contre Rome et ses décisions. En cela, il s’est déjà démarqué de La Mennais.

    Complétons, pour finir, ces quelques notes en évoquant d’autres aspects qui témoignent de la rencontre intime de l’abbé Guéranger avec saint François de Sales 51 . Tout le panégyrique manifeste comme une secrète connivence entre les deux hommes.

    L’humanisme chrétien, prôné par François de Sales, a profondément séduit l’abbé Guéranger : la discrétion dont fit preuve l’évêque de Genève est bien bénédictine dans son expression. Avant la fondation de Solesmes, dom Guéranger était imprégné de cette vision équilibrée de la vie chrétienne, qu’il retrouvera dans la liturgie grégorienne. Point d’austérités excessives, un contact effectif avec les réalités de son époque, « le monde, la Cour, la ville, la famille ». La conviction qu’il faut, en tout état de cause, « concilier ce monde nécessaire avec l’Évangile ».

    Pour en revenir aux circonstances qui entourent ce panégyrique, cette question est au cœur de la crise déclenchée par La Mennais et son journal L’Avenir, en 1831 : La Mennais cherchait des solutions nouvelles pour « concilier ce monde nécessaire avec l’Evangile », en refusant de compromettre l’Église avec la société civile. En ces mois de décembre 1831 et de janvier 1832, la méditation et la lecture des écrits de saint François de Sales ont certainement aidé l’abbé Guéranger à faire la part des choses. Il a pu prendre du recul face au libéralisme naissant. François de Sales offrait un autre modèle d’action sur la société : l’oraison mise à la portée de toutes les âmes, de tous les tempéraments, de toutes les conditions. François de Sales aida grandement notre apprenti bénédictin à éviter les pièges de l’activisme politico-religieux. L’abbé Guéranger vibrait aux problèmes cruciaux de son époque ; seule la paix du cloître pouvait l’empêcher de s’engager 52 plus avant dans la tourmente du siècle.

    La voie ouverte par François de Sales promettait d’être un parcours heureux pour l’homme de bonne volonté :

    « L’homme goûte la vertu. Il sent son cœur fait pour elle : il comprend son nom de chrétien, son cœur, ses fautes, il est saintement confondu… Les dévots même, il les instruit, il leur donne la mesure de la piété. Joie dans l’Esprit-Saint, paix, bonheur, repos, liberté d’esprit, plus d’anxiété, douceur avec soi-même ».

    Communiquer aux âmes « l’art d’aimer Dieu », afin qu’elles connaissent « le plein de l’amour divin, le bien-être de cet état, sa force. Le règne de Dieu dans l’âme, sa puissance, sa sublimité, son indifférence, cette langue du ciel inconnue de la terre ». Et pour avancer, point d’autre moteur que l’amour de Dieu :

    « Pour soutenir la marche, quel accent il emploie ? L’amour
fort comme la mort, qui porte tout le poids ».

    Quel optimisme sans quiétisme ! Tout ceci respire l’air du grand large : rien d’orthopédique, ni d’inquiet. Nous sommes loin des angoisses 53 que le romantisme s’ingéniait à cultiver.

    Un tel état d’esprit influe évidemment sur la manière de concevoir la vie religieuse. Elle devient quelque chose d’agréable et de séduisant, comme le Prologue de la Règle de saint Benoît : il y a une correspondance admirable entre la finale du chapitre sur l’humilité dans la Règle bénédictine, et les propos de l’abbé Guéranger sur saint François de Sales : « le plein de l’amour divin, le bien être de cet état, sa force, le règne de Dieu dans l’âme, sa puissance, sa sublimité, son indifférence : cette langue du ciel inconnue sur la terre ». La conversion est dépeinte de façon rassurante, sous les formes d’une joyeuse pénitence :

    « Le cœur s’ouvre aux accents de vertu, la vérité entre… L’homme goûte la vertu, il sent son cœur fait pour elle. Il comprend son nom de chrétien, son cœur, ses fautes ; il est saintement confondu ».

    La vie monastique présentée comme accessible à tous :

    « Il appelle au cloître, comme au festin de l’Époux, les saines et les infirmes ».

    Non que tout fut rose pour lui comme pour l’abbé Guéranger. François traversa, au cours de sa formation, une crise spirituelle terrible : il se croyait damné… ; il put la surmonter grâce à l’intercession de Notre-Dame de Bonne-Délivrance, la Vierge noire de Saint-Etienne-des-Grès 54 . Le jeune abbé s’en souvint, en mai 1833, juste avant la restauration bénédictine :

    « L’œuvre était loin de marcher à pas de géant, et cependant Dieu me maintenait au cœur une confiance dont rien ne rebutait la simplicité. Je priais beaucoup et avec ardeur, mais ma prière n’était jamais troublée par l’inquiétude. Je reconnais maintenant avec évidence que j’étais soutenu ; car pour peu que j’eusse réfléchi humainement, il était par trop clair que je n’avais pas à ma disposition les éléments par lesquels une telle œuvre pouvait réussir. J’avais grande dévotion à visiter la Vierge noire qui est conservée dans la chapelle des sœurs de St Thomas de Villeneuve. C’est cette Madonne qui était autrefois dans l’Église détruite aujourd’hui de Saint-Étienne des Grès… Devant cette image vénérée, je recommandais mes labeurs à la Reine du ciel, et la priais de les bénir, après quoi je me retirais sans jamais sentir la moindre hésitation 55  ».

    Sur le registre des messes de la Chapelle de St Thomas de Villeneuve, à Neuilly, dom Guéranger avait écrit :

    « Se remet de toutes ses forces, lui et son troupeau, à la très puissante et très digne Reine, à la très douce Mère ».

    Mais, à travers leurs épreuves, ils se trouvaient l’un et l’autre en mesure de prendre du recul et d’aider les âmes de façon efficace. C’est une des modalités de la sainteté que le panégyrique aborde en son introduction : à certains, « Dieu demande une sainteté privée, des vertus personnelles, une vie cachée dans le Christ : c’est l’état commun ». Et nous aurions tendance à croire que c’est ce que Dieu veut pour tous. « D’autres ont reçu la mission de sauver les autres avec eux-mêmes… Il semble qu’ils ne seront reçus au ciel qu’avec les trophées de nombreuses victoires ». François de Sales et dom Guéranger ne se sont pas esquivés face à cette vocation originale, leur audace n’était pas de la présomption.

    Habilement, l’abbé Guéranger
présente la fondation de l’ordre de la Visitation comme une question de flair surnaturel, fondé sur l’amitié de François de Sales avec la baronne de Chantal : une amitié voulue par Dieu.

    « Dieu avait créé ailleurs une âme faite pour comprendre François, assurer ses desseins. La Providence les rapproche ».

    En son âme, François sent « le point
de contact des choses ». Cette intuition profonde, qui est une aptitude aux opérations de l’Esprit. Force est de constater que l’abbé Guéranger fait aussi allusion à sa propre situation, en ces mois où il se prépare, avec l’abbé Fonteinne, à restaurer Solesmes. François de Sales « a vu tous les ordres : il en manque un », celui de la Visitation qu’il s’apprête à fonder. De même, l’abbé Guéranger avait-il compris combien la disparition de la vie bénédictine en France, après la Révolution, portait préjudice à la vie de l’Église.

    On trouve chez François de Sales, comme chez dom Guéranger, ce goût pour une « sainteté intelligente 56  ». Le binôme « saint et savant » séduisait déjà l’abbé Guéranger ; en effet, il souhaitait ardemment reprendre l’héritage spirituel et intellectuel des moines de la Congrégation de Saint-Maur. À cette époque, il ne concevait pas la sainteté bénédictine sans une part de science, sinon d’érudition. Et il remarque combien l’équilibre entre ces deux aspects de la vie sacerdotale avait été déterminant dans le succès de l’apostolat de François de Sales : « Saint contre l’inconduite des réformés, savant contre leurs sophismes » ; ce qui lui donna de « prêche[r] contre le vice comme l’erreur » avec la même efficacité. L’art de ne pas mépriser le détail et d’être en mesure de prendre les bonnes décisions. « Il écoute tout. Il raisonne. Il répond ».

    Ajoutons encore deux remarques : l’abbé Guéranger trouve le moyen dans ce panégyrique de mettre en scène l’activité liturgique de François de Sales : la liturgie, au cœur de la vie de l’Église, au cœur de son activité missionnaire, comme au centre de sa contemplation. Malgré les « fatigues, [les] terreurs [et les] précipices, [la] messe
[est célébrée] chaque jour aux Allinges ». « Il célèbre », et c’est là un moyen privilégié de son apostolat, sinon son principal objectif. « Le sacrifice n’a pas encore été célébré dans Thonon », car la ville ne s’est pas encore convertie. L’abbé Guéranger rédige ainsi le bulletin de la victoire remportée par François de Sales : « La messe de Noël est célébrée ».

    L’autre remarque que nous pourrions faire concerne la dévotion au Sacré-Cœur, et le ton qu’emploie alors l’abbé Guéranger, évoque déjà celui qu’il utilisera plus tard dans son projet de Constitutions pour Solesmes :

    « Ordre de la Visitation, ce n’est pas en vain que, dans ces derniers temps encore, Dieu vous a choisi pour la dévotion au Sacré-Cœur ».

    Avec une approche plus bénédictine, il écrit dans les Constitutions de 1837 :

    « Adorant le mystère du Verbe incarné avec toutes ses immenses conséquences, la congrégation le confesse sous les espèces eucharistiques ; elle se réjouit de le voir mis en lumière encore récemment sous le symbole du Cœur très aimant de Jésus 57 … ».

    On pourrait tirer des notes de l’abbé Guéranger bien d’autres enseignements. Nous avons seulement essayé de deviner l’atmosphère de ce panégyrique, la mentalité de son auteur, sinon la teneur elle-même du sermon. C’est presque un avantage de n’en posséder aujourd’hui que des bribes : cela nous a contraint à creuser le texte, à en chercher l’âme. Cela nous a permis de découvrir sur le vif un dom Guéranger, avant la lettre, dans toute l’ardeur de sa jeunesse. Les Visitandines du Mans savaient l’apprécier ; il ne lui déplaisait pas non plus de le noter :

    « Le jour marqué, je prononçai le discours qui plut aux religieuses de ce monastère, et ouvrit pour moi avec elles des relations qui se sont resserrées toujours davantage et ont produit les plus heureux fruits 58  ».

    Il est clair que ce panégyrique fit l’effet d’une heureuse diversion pour l’abbé Guéranger, à l’heure où il se retrouvait pratiquement « le bec dans l’eau ». Dom Guéranger s’était plus ou moins « grillé » en jouant la carte de L’Avenir. L’évêque du Mans avait refusé de soutenir son projet solesmien, le Pape Grégoire XVI faisait la sourde oreille. Le chanoine Bouvier le mit en relation avec les Visitandines. Celles-ci devinèrent l’envergure du jeune abbé, elles soutinrent son moral 59 et l’assistèrent de leurs prières pour la réussite de son projet, pourtant si mal « emmanché ». Comme nous l’avons laissé entendre, François de Sales vint l’aider à surmonter sa déception et approfondir sa vocation bénédictine. Il retrouvait auprès de ce docteur de l’Église la discrétion pour convaincre, la foi dans le mystère de l’Église, la suavité de l’abandon aux voies de la Providence divine.

    L’issue de la mission de Montalembert, de Lacordaire et de La Mennais fut un échec complet : tant pour la cause de L’Avenir que pour le projet de l’abbé Guéranger.

    L’abbé Guéranger fut alors pressenti par le Chanoine Bouvier pour être aumônier de la Visitation du Mans : son projet solesmien ne verrait pas le jour de si tôt ! Mais il était résolument trop jeune pour prendre en charge des moniales ; et celles-ci s’y refusèrent. L’abbé Guéranger leur avait peut-être demandé de ne pas céder aux instances du Chanoine Bouvier, afin de garder sa liberté pour Solesmes. La Supérieure, Mère Clanchy, était une femme énergique, apte à soutenir le moral de ce jeune abbé. Son expérience de la Révolution et de la reprise de la vie conventuelle dans de nouveaux bâtiments dut être riche d’enseignements pour le futur restaurateur de Solesmes. Auprès de cette communauté, l’abbé Guéranger pourrait affermir son courage et franchir les obstacles qui s’accumulaient encore devant lui, avant de restaurer Solesmes.

    Les liens qui furent noués avec ce monastère n’en furent que plus étroits par la suite. La cérémonie du 11 juillet 1833, qui marqua la reprise de la vie monastique à Solesmes, avec la procession de la communauté au chant du psaume In convertendo, s’inspira directement de celle à laquelle l’abbé Guéranger avait participé au Mans, pour l’inauguration de la nouvelle Visitation.
Au long de son abbatiat, dom Guéranger eut recours à la prière de cette communauté 60 . Il reçut de grandes grâces spirituelles dans leur chapelle. Pour exprimer sa reconnaissance aux Visitandines du Mans, celles-ci furent l’une des toutes premières communautés avec lesquelles Solesmes s’affilia dès 1838. En retour, la même année, les Visitandines offrirent le premier reliquaire de Saint Benoît que possédât Solesmes.

    Il faudrait poursuivre l’étude des homélies et des sermons de dom Guéranger. En inventorier les notes éparses. Ce serait une façon de le découvrir sous un nouvel angle lors des célébrations liturgiques. Toujours est-il que, malgré son talent en ce domaine, il ne songea jamais à rejoindre les Frères Prêcheurs ; d’ailleurs, comment l’aurait-il fait, en ce début des années 1830, puisque Lacordaire ne restaura cet ordre en France qu’après 1840 ? L’abbé Prosper Guéranger avait une autre vocation, Solesmes absorberait bientôt toutes ses énergies.

     

 

  1.     PANÉGYRIQUE DE SAINT FRANCOIS DE SALES

        

        prêché à la Visitation du Mans le 29 Janvier 1832 61 .

        

        Fuit maximus in salutem electorum Dei, expugnare insurgentes hostes ut consequeretur hereditatem Isræl – « Il a été puissant pour opérer le salut des élus, pour renverser les ennemis de Dieu, pour conquérir l’héritage d’Israël » (Si 46,2).

        Dieu qui est admirable dans ses saints glorifie son nom en eux de plusieurs manières. Des uns, il demande une sainteté privée, des vertus personnelles – vita abscondita cum Christo in Deo 62
    – et voilà l’état commun, d’autres ont reçu la mission de sauver les autres avec eux-mêmes. Chandelier, ardere et lucere 63 ,
    potestatem habens 64 . Qu’ils se sauvent s’ils veulent dans la solitude, Dieu va les y chercher. Il semble qu’ils ne seront reçus au ciel qu’avec les trophées de nombreuses victoires. Ils portent, comme Paul, sollicitudinem Ecclesiarum 65 .

        Genre de sainteté bien plus excellent, lorsque vocation. Quel autre plus que François de Sales. Dépossédé de son siège, réduit à l’une des villes les plus petites. Son nom est partout. Siluit terra 66 . Laudem enarrabit omnis Ecclesia sanctorum 67 .

        C’est pourquoi, mes très chères sœurs, je n’ai pu trouver de texte plus convenable pour exprimer les œuvres de votre patriarche que ces paroles dites de Josué. Il a été puissant etc., oui ! François de Sales a été établi dans des temps malheureux pour reconquérir l’héritage d’Israël envahi par l’hérésie, pour s’opposer aux ennemis de Dieu ; il a été établi pour le salut des élus dans l’Église, pour ressusciter la sainteté et la perfection.

        Telle a été sa vie. Puissant pour rétablir le règne de la foi, puissant pour réchauffer la piété.

        Ô Marie, vous qui cunctas hæreses interemisti 68 , vous qui êtes la mère de grâce. Ave Maria.

        

        1er point

        

        Quelle était triste l’Église quand François naquit : humiliée, déchirée, disloquée. Défections, plorat filios suos 69 , singularis ferus 70 , les persécutions recommencées, le sang répandu, l’erreur débordée, nisi Deus reliquisset nobis semen 71  !… Rome devenue impuissante, vaincue dans l’apostolat ; les Bellarmin, Baronius, luttant en vain ; le Concile de Trente en vain imposant ; les martyrs rendant un témoignage stérile. Fidèle 72 , Gorkum 73 etc. Rome secouant déjà la poussière de ses pieds, se tournant vers le nouveau monde.

        Mais Dieu destinait à son Église un homme puissant en œuvres et en paroles : saint contre l’inconduite des réformés, savant contre leurs sophismes doctes. Dans les glaciers de la Savoie, François de Sales naît : réjouissez-vous, Pie V ! Fermez vos yeux. L’infidèle 74 seul ne sentira pas la force de l’Église.

        François à peine adolescent, sent dans son cœur l’ardeur d’un conquérant. Il veut servir l’Église.

        Dieu le veut en France : quels ennemis, quelle doctrine, quels fruits. Voilà le champ à défricher, voilà ceux dont il faut faire des frères.

        Mais ce n’est pas tout. Il faut qu’il aille à Rome. Videre Petrum 75 . C’est là les fondements, les sources de la foi : catacombes, martyrs, Vatican, rocher inébranlable.

        Il s’offre à Dieu et à l’Église.

        En vain voudra-t-on le détourner : le monde, ses calculs, ses avantages, places, bien à faire. Non, la foi, l’Église, combattre.

        Triomphe de la chair et du sang. Cléricature, sacerdoce. Il prêche, il célèbre.

        Mais il est temps de le mettre sur le chandelier 76 .

        Il est une Rome hérétique, perfide, fausse sage : Genève. Le nom de catholique y est en horreur. C’est là que François devra combattre, mettre le siège. Jugement de Dieu sur cette ville qui n’empêche pas l’œuvre de Dieu.

        Tous tremblent. On le croit perdu. Il foule la prudence humaine.

        Voyez-le à la frontière du Chablais, à genoux, se réduisant à la vie apostolique.

        Ruine de l’Église : la nuit qu’il passe dans un temple ruiné. Quomodo sedet sola civitas 77 .

        Une ville est là, redoutable, toute hérétique, furieuse de rébellion et d’erreur : Thonon.

        C’est là qu’il va ; messe chaque jour aux Allinges ; fatigues, terreurs, précipices. Si
    consistant adversum me 78 . Nesciebatis oportet me esse 79 .

        Difficultés, préjugés, passions, orgueil des ministres ; force de la vérité, fuite des ministres, complots contre sa vie. Il n’est pas nécessaire que je vive, il l’est que l’Église soit servie.

        Église de Thonon autour de François.

        Rome est instruite. Clément VIII reconnaît que Dieu encore : infirma elegit ut 80 etc.

        Mais le sacrifice n’a pas encore été célébré dans Thonon. François va chez le duc de Savoie 81 et triomphe de la prudence humaine.

        Il va donc. L’enfer frémit. François résiste. La messe de Noël est célébrée.

        Mais ce n’est rien encore. Genève ne l’a pas vu. Genève se vante de sa science. Théodore de Bèze. François y va. Confère. Tire des aveux ruineux pour l’hérésie. L’orgueil et les passions traversent son ouvrage. Il s’éloigne le cœur brisé.

        Le pays s’ébranle. Les peuples viennent en foule. Fluent ad eum omnes gentes 82 . Abjurations innombrables. Cependant, point d’autres miracles que ceux de la vertu. Fuit
    maximus expugnare 83 etc. 72 200 84 .

        L’épiscopat s’avance par les voies de la providence. Il frémit, il supplie, il va mourir. Il se prépare dans la retraite. Son sacre.

        Bailliage de Gex. Il va en France. Henri IV le voit, l’admire. Il prêche contre le vice comme l’erreur. Conquêtes en France.

        Champion de l’Église, il défend ses droits : héritier du zèle des Dunstan, des Becket, des Grégoire 85 .

        Qui le peindra dans son diocèse, corrigeant les abus, établissant le bien. Il est partout, pertransit universos 86 . Il recueille les débris de l’hérésie. Sa renommée s’étend de plus en plus. Paul V le consulte 87 . Saint Grégoire le thaumaturge. Il ne laisse que 100 protestants, encore témoignent-ils de sa sainteté.

        Mais terminons par ce trait sa carrière apostolique.

        

        2ème point

        

        Au moment où François de Sales parut, la piété demandait un apôtre. L’Église était désolée parce que la piété s’était refroidie.

        L’austérité des premiers temps ne convenait plus. Cependant la loi de Dieu était imprescriptible. Dieu, qui avait suscité François pour corroborer la piété, voulut aussi le mener dans le monde, de le voir, le sentir : la Cour, la ville, la famille. Il lui donne de vaincre le monde, de le convaincre de péché, de juger ses forces.

        Dieu lui donne un caractère ardent. Il sent au moins : pour être médecin, il sent les maladies.

        Pour donner des secours aux âmes pieuses, il éprouve les ombres de la mort. Il se croit réprouvé, quel état pour lui ! Il va mourir. Dieu est sa vie, et il le repousse.

        Un prodige. Notre Dame des Grès : c’est là que, naguère, il épancha son cœur qu’il vouait, et désir sublime. Marie l’entend, le ciel l’agrée, la rosée descend. Il apprend la tentation, tentatum per omnia 88 .

        Il arrive donc en face de ce grand problème : concilier le monde nécessaire avec l’Évangile ; que d’erreurs ! Le génie et la piété pouvaient seuls. Il écrit, et alors s’accomplissent ces paroles de Clément VIII :

        « Buvez, mon fils, de votre citerne et des ruisseaux de votre cœur. Que l’abondance de ses eaux se répande dans toutes les places publiques, afin que le monde en puisse boire et s’y désaltérer 89  ».

        Il est temps en effet que les merveilles de sa direction soient connues.

        Un grand roi 90 donne le plan de la Vie dévote, qu’un autre roi hérétique 91 appelle un livre d’or. C’est là qu’il vient prononcer au monde le mot si redouté de perfection. La faiblesse, la lâcheté fuient. Il parle avec charme, il descend au fond du cœur. Le cœur s’ouvre aux accents de vertu, la vérité entre. On est étonné de voir la terre de Gex en produire de si beaux fruits.

        L’homme goûte la vertu, il sent son cœur fait pour elle. Il comprend son nom de chrétien,
    son cœur, ses fautes ; il est saintement confondu.

        Voilà le grand utantur tamquam non utantur 92 . Il entre dans le détail : amusements innocents : Saint Jean, colombe. Il écoute tout, il raisonne, il répond. Iter tutum 93
    pour toutes les conditions. L’oraison est comprise du monde.

        Les dévots même, il les instruit, il leur donne la mesure de la piété : joie dans l’Esprit Saint, paix, bonheur, repos, liberté d’esprit, plus d’anxiété, douceur avec soi même.

        Cependant, fidèle à sa mission ; disciple de Jésus Christ, vim patitur cœlum 94 ,
    humilité, pénitence, renoncement. Mais, soulevé par son accent de vertu, on va.

        Mais pour soutenir la marche, quel accent il emploie ? L’amour, fort comme la mort 95 , qui porte tout le poids.

        Il enseigne partout. Sa vie, ses discours, ses lettres, tout est plein, surtout son admirable traité.

        C’est là qu’il enseigne l’art d’aimer Dieu, qu’il va chercher dans le cœur cette disposition fondamentale, héritage de Dieu. Il décrit le vide des créatures, le plein de l’amour divin, le bien être de cet état, sa force, règne de Dieu dans l’âme, sa puissance, sa sublimité, son indifférence : cette langue du ciel inconnue sur la terre.

        Enseignements immortels ! L’Église les approuve iter tutum et planum ad
    perfectionem 96 . Dirigentibus monitis gaudia consequamur æterna 97

        Mais parlerai-je de ses ouvrages sans parler du plus beau, de celui où il parle encore quoique mort 98 . Dieu avait créé ailleurs une âme faite pour comprendre François, assurer ses desseins. La providence les rapproche : l’un des plus grands modèles de fidélité à Dieu.

        Il a vu, le grand homme, tous les ordres : il en manque un. Ses principes qui voient les rapports, le point de contact des choses. Il trouve le secret. Il appelle au cloître, comme au festin de l’époux, les saines et les infirmes.

        Il donne des règles sapientia, discretione, suavitate mirabiles 99 .

        Le monde est étonné des fruits de salut. Le souhait du Saint patriarche, que les étoiles et les sables, se réalise jusqu’à ces derniers temps, même ferveur.

        Mais il fallait enfin sortir de ce monde ; lui qui apprend par ses principes à ne point craindre la mort. Dieu, montré à la foi, promis à l’espérance, donné à la charité.

        Spiritu magno vidit ultima 100 . Il fut doux envers la mort.

        Là se révèle toute son âme : il veut vivre, il veut mourir. Je n’ai jamais eu d’autre volonté que la sienne, il est le maître.

        Comme il s’élève à Dieu ! Cor meum et caro mea 101 . Misericordias D[omi]ni 102 . Quando veniam et apparebo 103 . Indica mihi ubi cubes in meridie 104 . Ante te omne desiderium meum et gemit[us meus] 105 . Non abscond[…] 106 . Trahe me, curram in odorem 107 .

        Tout à coup, au milieu des défaillances de la nature, une voix, une parole, le chant des chérubins. Saint, Saint, Saint. Il continue avec les anges.

        Laissons l’Église recueillir ses prodiges, reçu au milieu de ses pompes, l’inscrire parmi ses saints. Profitons de ses enseignements. Il a laissé son esprit ; mes très chères sœurs, rappelez-vous qu’en ses derniers moments, on lui demanda ce qu’il avait à vous recommander :

        « Rien, dit-il, mais j’espère que le Dieu tout puissant, tout bon, tout miséricordieux, achèvera ce qu’il a commencé. Et par qui l’achèvera-t-il ? Par votre fidélité à l’écouter, à l’imiter. Ordre de la Visitation, ce n’est pas en vain que dans ces derniers temps encore, Dieu vous a choisi pour la dévotion au Sacré Cœur. Montrez-vous héritières du zèle de votre saint patriarche pour le culte de ce divin Sauveur, pleines de zèle pour les âmes et pour votre perfection… ».

        Et vous, apôtre de la foi, modèle, patron du clergé, priez pour nous, réchauffez-nous, ranimez la foi, réveillez aussi la piété, soufflez sur ces ossements arides 108 , soyez toujours notre étoile, notre boussole, dirigentibus monitis 109 jusqu’au port.

        Amen.

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2 réponses à “Le panégyrique de Saint François de Sales – un sermon de dom Guéranger à la visitation du Mans – 1832”

  1. A rebours : Veritatis Splendor – Falk Von Gaver | Schola Saint Maur

    […] qui devraient prendre chair. Et incarnatus est. [Comment ne pas penser, en lisant cette phrase, aux mots de dom Guéranger dans les constitutions de la congrégation bénédictine de France, en 1837 : « Adorant le […]

  2. A rebours : Veritatis Splendor – Falk Von Gaver | CatInfor.com

    […] qui devraient prendre chair. Et incarnatus est. [Comment ne pas penser, en lisant cette phrase, aux mots de dom Guéranger dans les constitutions de la congrégation bénédictine de France, en 1837 : « Adorant le […]