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Contre le jansénisme
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Écrit par Administrator   
Lundi, 27 Avril 2009 12:28

LE JANSÉNISME
ET
LA COMPAGNIE DE JÉSUS

« Revue de l’Anjou et du Maine »

Angers, Librairie de Cosnier et Lachèse

1858

tome deuxième

Dom Guéranger, Le jansénisme et la compagnie de Jésus, pp. 289-309

* *

Tout le monde a lu avec un vif intérêt dans la Revue de l’Anjou et du Maine, livraison de Novembre, un article de M. l’abbé H. Bernier, portant pour titre : Étude sur le jansénisme. L’objet de cet article était des plus graves ; et l’on ne saurait qu’applaudir à l’heureuse idée qu’a eue l’auteur de venir au secours de tant de gens auxquels manque entièrement la vraie théorie du jansénisme, et qui, faute de définitions saines et exactes, sont exposés à accepter mille erreurs dans la lecture des livres en si grand nombre qui ne traitent qu’en passant de cette hérésie et des débats auxquelles elle donna lieu. Nos livres modernes regorgent de notions fausses sur cette grande controverse ; des méprises de tout genre s’y rencontrent à chaque page ; des confusions risibles s’y trouvent mêlées à des injustices violentes ; en fin de compte, on ignore ce que c’est que le jansénisme, et pourtant il est convenu d’en parler toujours avec bienveillance, quand ce n’est pas avec admiration.

Le livre de M. Sainte-Beuve sur Port-Royal, les célèbres monographies de M. Cousin, les publications de manuscrits inédits, les réimpressions avec luxe des livres des docteurs du parti, sans parler des éternelles Provinciales que tout le monde vante et que personne ne lit, tout cet ensemble d’efforts tendant au même but a eu pour résultat, non d’initier les hommes d’aujourd’hui aux dogmes jansénistes, mais de les persuader que le parti de l’évêque d’Ypres formait la plus respectable agrégation de caractères généreux, d’âmes intègres et d’esprits élevés. On sait surtout, ou du moins on croit que rien n’était plus austère que les mœurs jansénistes ; ce n’est pas que le siècle ait la tentation de les imiter au pied de la lettre ; mais il aime assez à s’incliner devant la grandeur morale, et demeure persuadé qu’elle brillait au suprême degré dans les solitaires de Port Royal et dans leurs partisans.

Mon but n’est pas de tracer ici un portrait de la secte, ni de montrer combien elle se montra peu difficile à l’endroit des vertus, lorsqu’elle fut à même de recruter des adeptes dans les hautes régions sociales, et comment elle entendait les lois de l’équité, quand elle avait des adversaires à écraser, et celles de la franchise, quand il s’agissait d’esquiver les décisions de l’église, avec laquelle elle tenait à ne pas rompre extérieurement. Ce qui importe dans l’étude d’une secte ou d’une école, c’est de reconnaître d’abord son principe fondamental, son lien d’association ; là est son essence, sa vie, la raison de ses actes. Or, M. l’abbé Bernier l’a parfaitement expliqué, le Jansénisme avait pour base le système de Calvin, mitigé dans les larmes, mais au fond toujours le même. Un Dieu qui donne à l’homme des préceptes, et lui refuse la grâce sans laquelle il ne peut les accomplir ; un Christ qui n’a versé son sang que pour les élus ; des justes qui, lorsqu’ils font le bien, sont dans l’impuissance de résister à la grâce ; des pécheurs qui, lorsqu’ils font le mal, sont irrésistiblement entraînés : voilà le Jansénisme.

On conçoit aisément les conséquences pratiques d’une telle doctrine. Elle obtint un succès considérable, par le crédit et l’habileté de ceux qui s’en firent les apôtres et les docteurs ; et son premier effet fut de répandre la terreur, et d’inspirer un rigorisme de conduite qui n’avait rien de commun avec l’équitable sévérité de la morale chrétienne. Les Sacrements que le Sauveur a institués pour être le remède de la faiblesse humaine, en même temps que le stimulant des forts, devinrent un épouvantail pour les âmes qui ne reconnaissaient point en elles-mêmes cette haute perfection qu’on leur disait nécessaire pour s’en approcher. Des maximes, non seulement outrées, mais fausses, circulèrent partout ; on les rencontra dans presque tous les livres qui traitaient de pratique religieuse ; car les catholiques eux-mêmes tremblaient devant le reproche de morale relâchée. Ce fut la principale raison du succès des philosophes incrédules du 18e siècle ; il leur finit aisé de rendre odieuse et ridicule une religion que l’on cherchait par tous les moyens à compromettre avec l’esprit et avec le cœur de l’homme.

Quant à l’effet direct des dogmes jansénistes, il est aisé de voir combien il était désastreux en lui-même. La société que le christianisme établit et scelle entre Dieu et l’homme par l’amour était dissoute, du moment qu’il ne fallait plus voir dans le Créateur qu’un tyran qui condamne à des supplices éternels des êtres auxquels il a refusé impitoyablement la grâce qui les eût aidés à devenir des justes. D’autre part, la morale était ébranlée dans ses fondements, par une théorie qui, enlevant à l’homme la liberté d’agir et de n’agir pas, supprimait par-là même la responsabilité de ses actes. Après avoir jeté ses racines à une grande profondeur, dans toute la seconde moitié du 17e siècle, le jansénisme contribua puissamment à produire l’esprit malheureux du 18e  ; et il n’est pas possible d’oublier que parmi les hommes qui ont le plus contribué à la dissolution sociale, dans les assemblées politiques, à partir de la Constituante, il se trouvait bon nombre de jansénistes. Napoléon n’était pas théologien ; mais il avait deviné la portée funeste de la secte, et l’on sait que, dans son langage énergique, il tenait l’épithète de janséniste, plus injurieuse encore que celle d’idéologue.

La France, qui fut particulièrement ravagée par cette erreur tantôt dissimulée, tantôt audacieuse, en fut délivrée par divers moyens providentiels qu’il importe de rappeler ici. Le premier de tous fut l’autorité du Siège apostolique, qui ne fit pas défaut à sa divine mission d’extirper les hérésies du champ de l’Eglise. Ce fut à la prière des évêques de l’assemblée de 1653 que le pape Innocent X condamna les cinq propositions rapportées par M. le chanoine Bernier, et qui sont, au jugement de Bossuet, toute la substance du livre de Jansénius. Dans leur lettre au pontife, les prélats professaient hautement l’infaillibilité romaine, et confessaient que les décisions du pape, en matière de foi, jouissent dans toute l’église d’une autorité divine et souveraine, soit que les évêques aient exprimé leur sentiment dans leurs lettres, soit qu’ils l’aient passé sous silence. Après le nuage passager de 1682, il est beau d’avoir vu l’église de France, lors de la définition du dogme de l’Immaculée Conception, en 1854, unanime à recevoir dans une soumission parfaite et immédiate l’oracle apostolique, qui inscrivait parmi les vérités révélées de Dieu une croyance pour laquelle tant de savants et pieux personnages avaient jugé que Rome eût fait assez, en la reconnaissant simplement comme une doctrine de l’église catholique.

La sollicitude des pontifes romains, pour la France menacée de perdre la foi par les artifices du néo-calvinisme, ne se borna pas ai la proscription des cinq propositions de l’évêque d’Ypres. La secte tenta d’éluder le coup qu’elle avait reçu, en mettant en avant la distinction du fait et du droit ; ce fut en vain. Alexandre VII lui enleva ce misérable subterfuge, en publiant le célèbre formulaire dont la signature fut imposée aux pasteurs des peuples et aux docteurs de la science sacrée, dans toute la France. Bientôt, le parti inventa une nouvelle manœuvre, ce fut de réduire à un silence respectueux la soumission due au Siège apostolique, dans les questions de fait dogmatique. M. l’abbé Bernier, par ses excellentes explications, a su mettre à la portée de tous ses lecteurs la solution de la difficulté qu’avaient élevée les jansénistes à ce sujet. Clément XI, par la bulle : Vineam Domini Sabaoth, renversa ce dernier rempart de la secte qui dès lors fut réduite à se montrer à découvert. D’ailleurs, ses progrès étaient immenses ; elle était représentée partout ; le règne de Louis XIV tendait à son déclin, et le parti prévoyait une de ces régences qui, en France, ont toujours été marquées par l’affaiblissement du pouvoir et par des troubles. Ce fut alors que le P. Quesnel donna sa fameuse édition des Réflexions morales sur le Nouveau Testament, qui devint comme l’arche sainte de la secte, et remplaça avec avantage le lourd in-folio latin de Jansénius. Le livre était rédigé avec une rare habileté, et la crudité du dogme janséniste s’y dissimulait souvent sous des phrases d’une onction affectée. Clément XI vit le péril, et, par une nouvelle Constitution qui commence par les mots : Unigenitus Dei filius, condamna cent une propositions du livre des Réflexions morales, et proscrivit le livre lui-même sous les peines spirituelles les plus sévères. Cette bulle fut le coup de grâce pour le jansénisme ; il se débattit violemment, mais ce fut pour succomber sans retour. La bulle : Auctorum fidei, dirigée par Pie VI, en 1794 , contre le jansénisme italien, ne regardait déjà plus la France, dans la partie où elle condamne les derniers développements du système de l’évêque d’Ypres ; mais elle censurait très à propos les théories que la secte avait répandues dans notre pays sur la constitution de l’église, et qui portaient à ce moment leurs tristes fruits dans le schisme qui désolait nos contrées.

Ce fut donc d’abord à la vigilance et à l’intervention de l’autorité du Saint-Siège que l’église de France dut de ne pas voir l’ivraie étouffer la bonne semence dans son sein. Notre épiscopat s’associa aux efforts de son chef, en appliquant presque partout avec vigueur les constitutions apostoliques. Je dis presque partout ; car il y eut constamment, à toutes les phases du jansénisme, quelques évêques français publiquement livrés à la secte, et d’autres plus nombreux, mais moins déclarés, et dont les sympathies n’étaient un mystère pour personne. Nonobstant ces entraves, les assemblées du clergé firent leur devoir, et à mesure que les décrets des Souverains Pontifes arrivaient de Rome, elles les promulguèrent solennellement dans le royaume, et tracèrent la marche aux évêques diocésains. La cour seconda avec zèle les volontés du Saint-Siège. Par un mélange de force et de prudence, elle assura l’exécution des bulles, comme il convenait dans un royaume très chrétien dont les rois, au jour de leur sacre, faisaient le serment d’extirper les hérésies. Il y avait bien des intrigues à déjouer, à vaincre bien des obstacles qui provenaient de ce que l’on appelait les maximes françaises, maximes dangereuses dont la secte avait fait son palladium. Il faut même reconnaître que la cour, sous Louis XV, se montra trop craintive à l’égard des parlements qui, de bonne heure, avaient embrassé la cause du jansénisme ; et ce fuit une maladresse politique des plus graves, en même temps qu’une faute, au point de vue de la foi.

Mais il ne suffisait pas, pour l’extinction de l’hérésie, que les jugements apostoliques fussent publiés en France et enregistrés comme lois de l’État. L a secte avait infiltré partout son esprit, et sous toutes les formes elle tendait ses pièges aux fidèles. Ses adeptes étaient nombreux, considérés ; ses livres inondaient le pays, et l’on pouvait d’autant plus difficilement échapper à ses embûches que, bannissant tout caractère visible d’hérésie, elle s’était fait une règle fondamentale de ne jamais rompre le lien extérieur de communion avec l’Eglise. Pour déjouer ses plans de séduction, il fallait à l’église de France une institution vigilante, courageuse et dévouée aux intérêts de la foi, une institution possédant en même temps la science, le zèle, le crédit, capable en un mot de tenir tête à cet adversaire aux cent bras qui menaçait l’orthodoxie dans tout le royaume. Cette institution ne fit pas défaut : elle fut sous les armes dès le premier jour de la lutte ; et si plus tard elle dut succomber sous les coups des ennemis qu’elle s’était attirés par son indomptable courage, du moins elle put prévoir, en tombant, que le jansénisme, grâce à ses efforts, s’en allait achevant ses destinées. Cette institution, qui a si dignement mérité de la foi catholique, s’appelle la Compagnie de Jésus.

Dieu l’avait donnée à son Eglise, ainsi que nous l’enseigne la sainte liturgie en la fête de saint Ignace, pour tenir tête à la grande hérésie du XVIe siècle ; on ne doit donc pas être surpris qu’elle ait trouvé en elle l’énergie dont elle fit preuve, pendant plus d’un siècle que dura la lutte contre les novateurs qui ramenaient les affreux systèmes moyennant lesquels Luther et Calvin en étaient venus à faire Dieu auteur du mal. Et quel profit mondain les jésuites avaient-ils à recueillir dans une lutte qui leur attirait sur les bras tous les partisans et les fauteurs de la secte, c’est-à-dire le public à la mode, les gens de lettres, les cours de justice, un nombre immense de personnes pieuses, mais séduites, auxquels ils étaient désignés sans retour comme les suppôts de l’hérésie de Pelage et les corrupteurs de la morale ? S’ils eussent été mus par l’intérêt, n’avalent-ils pas tout à espérer au contraire, en livrant leur influence si étendue ai tari parti qui cherchait de toutes parts des auxiliaires, et qui leur eût ménagé mille triomphes.

Les jésuites firent tout autrement : ils se dévouèrent à la cause de la foi. Confesseurs de nos rois, ils leur firent comprendre la nécessité de soutenir les décisions de Rome ; prédicateurs, directeurs, ils répandirent en tous lieux les saines maximes ; théologiens, controversistes, ils lancèrent dans le public de nombreux ouvrages pour combattre l’erreur et prémunir les fidèles ; éducateurs de la jeunesse, ils l’initièrent au vrai christianisme qui repose sur ces deux bases inviolables : la miséricorde infinie du Christ mort sur la croix pour torts les hommes, et la liberté humaine lésée, mais non détruite par le péché ; secourue, mais non anéantie par la grâce.

Nous sommes trop loin aujourd’hui de cette lutte gigantesque pour ne pas la considérer avec impartialité. Les croyants, heureux héritiers des dogmes sauvés par tant de combats, doivent, s’ils sont justes, garder reconnaissance à ceux qui encoururent tant de haines pour maintenir la foi orthodoxe dans notre patrie. Ceux qui n’ont pas le bonheur d’être catholiques, ne seront qu’équitables s’ils acceptent avec une certaine défiance les rapports qui leur arrivent par les mémoires et les écrits de toute sorte qu’enfanta contre les jésuites une société au sein de laquelle le jansénisme fut si longtemps non seulement une mode, mais une recommandation. Quoi qu’on dise, quoi qu’on répète, la Compagnie de Jésus combattit résolument pour la notion même d’un Dieu juste, et pour la responsabilité humaine. Il faut être aveugle volontaire pour ne le pas voir, et pour réduire l’action de ce corps respectable à une prétendue conspiration contre toute morale. A la distance où les années nous ont placés, nous voyons au contraire que jamais la morale ne courut un plus grand péril que lorsque l’on entendit prêcher, et que l’on vit se propager l’étrange système au moyen duquel Jansénius enlevait à l’homme la liberté de ses actes, et le comparait à une balance dont les plateaux s’abaissent ou s’élèvent irrésistiblement, selon que le poids est placé dans l’un ou dans l’autre par une volonté étrangère. Il est trop tard pour nous parler des casuistes faciles, quand nous savons, et nous sommes à même de le vérifier, que les auteurs des Provinciales ne se gênaient pas de citer à faux ; et il est inutile de faire tant de bruit de la théorie d’Escobar, quand il est reconnu que les plus graves docteurs du parti donnèrent à leurs adeptes le conseil de garder avant tout leurs bénéfices, et de signer rondement le formulaire, tout en demeurant convaincus que le formulaire contenait une injustice et une erreur. Mais telle est aujourd’hui la préoccupation, la légèreté d’un grand nombre de personnes, que, peut-être, plus d’un lecteur croira rêver en lisant ces lignes, tant elles diffèrent de tout ce qu’il a lu jusqu’ici. Je ne puis entreprendre, dans cet article, de donner l’histoire complète et détaillée du jansénisme et de la Compagnie de Jésus ; mais je puis encore ajouter un trait : ce sera de dire que Fénelon pensait comme moi sur le jansénisme et sur ses menées ; qu’il apprécia comme moi le rôle des jésuites dans cette longue querelle ; enfin qu’il fut l’un des instigateurs de la bulle Unigenitus et l’ami du P. Le Tellier, auquel il adressa de son lit de mort la dernière de ses lettres, toute remplie de ses sollicitudes à l’endroit de la secte qu’il avait si vivement et si éloquemment combattue, durant tout le cours de son épiscopat.

Il faut, au reste, que les préjugés contre les jésuites dans leurs luttes avec la secte de l’évêque d’Ypres soient bien profondément enracinés, puisque M. l’abbé Bernier lui-même a cru devoir leur payer son tribut, dans l’article même dont je fais l’éloge. J’avoue que j’ai été quelque peu étonné, en lisant les lignes suivantes : « Le zèle » des jésuites ne parut ni assez pur, ni assez mesuré ; et l’on peut croire qu’ils avaient à cœur de faire triompher le système sur la grâce, inventé par leur père Molina, autant, tout au moins, que d’abattre une erreur opposée à la foi. Il y a longtemps, en effet, que les jansénistes ont prétendu que les jésuites, en leur faisant une si rude guerre, n’avaient d’autre but que de faire prévaloir le molinisme ; mais que M. le chanoine Bernier me permette de lui demander si jamais les jansénistes ont pu parvenir à prouver leur assertion ? Où, en quel lieu, en quelle circonstance, les jésuites ont-ils exigé de qui que ce soit la profession dit molinisme, pour le reconnaître catholique ? Tout ce que je sais, c’est que les jansénistes ont dit et répété sur tous les tons que ; la bulle Unigenitus était une bulle moliniste. A ce compte, M. l’abbé Bernier, qui la regarde comme une règle de foi, permettra bien, sans doute, aux jésuites de la soutenir, en dépit de la mauvaise humeur des sectaires qui la repoussaient. Il était bien libre aux jésuites d’être molinistes dans leurs écoles, comme il d’autres d’être thomistes dans les leurs ; mais prétendre qu’ils ont. voulu imposer le molinisme comme une doctrine obligatoire, c’est une accusation banale que M. Bernier répète sur la foi d’autrui ; mais j’ose le mettre au défi de l’appuyer sur des faits.

Lisons la suite : « Leur zèle, qui eut dès le principe les caractères de l’esprit de corps, n’hésita pas à opposer intrigues à intrigues, et il eut trop souvent les allures de l’esprit de parti. » M. l’abbé Bernier oublie ici un peu trop, ce semble, la situation critique dans laquelle se trouvait l’église de France, lorsque le jansénisme éclata dans son sein ; autrement, s’il s’en souvenait, il reconnaîtrait le service intense que les jésuites rendirent à cette Eglise, par cela même qu’ils étaient en mesure de mettre à sa disposition tous les services que peut rendre un corps puissant, organisé et fortement attaché à la foi orthodoxe. M. Bernier prononce le mot d’esprit de parti, à propos des jésuites ; on pourrait dire qu’il est peu généreux, après la victoire, d’insulter ceux à qui on est redevable ; mais j’aime mieux rappeler ici la phrase de l’abbé de Rancé au sujet de la mort d’Antoine Arnauld : « C’est une grande perte pour le parti janséniste ; heureux qui n’en a pas d’autre que celui de Jésus-Christ et de son Eglise ! » Quel était donc le parti des jésuites, dans ces querelles ? M. Bernier le reconnaîtra certainement comme moi celui de la Soumission aux décisions du Saint Siège. Or, n’est-ce pas là « le parti de Jésus-Christ et de son Eglise ? » Que M. le chanoine Bernier fasse comme l’abbé de Rancé ; qu’il réserve l’épithète de parti pour le jansénisme, il sera dans le vrai et dans les convenances.

Je ne le trouve pas juste non plus, quand il nous dit que les jésuites « opposèrent intrigues à intrigues. » De bonne foi, n’est-ce pas être par trop désintéressé dans une question où il s’agit après tout de la stricte orthodoxie ? Selon M. le chanoine Bernier, les jansénistes furent des intrigants et les jésuites d’autres intrigants ; c’est bientôt dit ; mais analysons un peu les intrigues de part et d’autre. Dans des questions qui touchaient à la foi, premier bien d’une nation chrétienne, les jésuites, qui prenaient la chose au sérieux, ont usé de leur influence pour éclairer la religion du prince, et l’engager à donner l’appui de son autorité à des décisions religieuses qui devaient rendre la paix au royaume, en tranchant de vives controverses ; ils ont veillé, autant qu’ils l’ont pu, au choix des évêques, et travaillé à écarter de l’épiscopat les sujets suspects de rébellion à l’égard des sentences doctrinales de Rome devenues lois de l’Etat ; ils ont démasqué un grand nombre de gens qui s’avançaient vers les places, dans l’intention d’y servir le parti ; ils ont averti l’autorité assez à temps pour empêcher la publication d’écrits incendiaires, et contraint des jansénistes à imprimer leurs livres en Hollande ; ce qui ne les empêchait pas d’en inonder la France. Mais n’ont-ils pas obtenu çà et là quelques lettres de cachet ? Cela a pu arriver. Je ne loue pas ce mode de police ; mais c’est à l’ancien régime qu’il faut s’en prendre et non aux jésuites. On sait que les familles mêmes, et les plus honorables, ne se faisaient pas faute de recourir a ce moyen contre des membres qui faisaient tenir déshonneur.

Il est des personnes qui s’étonnent toujours, lorsqu’elles entendent parler de répression, eu matière de doctrines religieuses ; elles oublient sans cesse qu’il fut un temps où la religion catholique était la loi fondamentale du royaume. Sans doute, il eût été fort à souhaiter que l’on eût procédé contre les délinquants autrement que par lettres de cachet ; mais il n’y avait que deux moyens, l’un et l’autre fort peu du goût des personnes dont je parle : le jugement par les tribunaux séculiers ; c’est un peu dur pour la liberté de penser ; le jugement par un tribunal ecclésiastique ; mais c’est l’Inquisition ; le nom seul ferait fuir. On en était donc réduit aux lettres de cachet, et tout le monde sait que saint Vincent de Paul y recourut contre Saint-Cyran, le fondateur du jansénisme en France. Que les jésuites aient pu avoir recours quelquefois au même moyen contre certains adeptes plus remuants du parti, je ne l’affirme ni ne le nie ; en tout cas, l’histoire de Saint-Cyran à la Bastille n’a ni arrêté l’essor des œuvres sublimes de saint Vincent de Paul, ni entravé sa canonisation. Cela prouve du moins qu’il est permis de conserver quelque estime pour un homme qui, à cette époque, aurait cru devoir éclairer l’autorité sur les menées de quelque dangereux sectaire.

Voilà pour les intrigues des jésuites ; mais celles des jansénistes, qui pourrait entreprendre de les raconter ? D’abord l’existence même du parti, fut-elle jamais autre chose qu’une intrigue ? Des gens qui voulaient à toute force se faire passer pour des membres d’une Eglise qui anathématisait leurs doctrines et excommuniait leurs personnes ; des gens dont tout l’effort fut employé, durant plus d’un siècle, à faire illusion aux fidèles en feignant une soumission qu’ils n’avaient pas, à éluder par toute sorte de subtilités les jugements de l’Eglise ; des gens qui savaient signer les formulaires de doctrine, sans croire un mot de ce qu’ils signaient ; des moralistes sévères qui recrutaient leur parti jusque dans les rangs des personnes les plus tarées de la cour et de la ville, et poursuivaient leurs adversaires avec toutes les armes, depuis la calomnie des Provinciales jusqu’au vaudeville et à la chanson ; qui, durant plus de quarante ans, ont pu déjouer toutes les mesures de la police du royaume qui cherchait à saisir les presses d’où sortait l’infâme gazette intitulée : Nouvelles ecclésiastiques ; qui ont su se ménager constamment dans l’épiscopat français des adhérents déclarés et des fauteurs secrets ; dans les corps religieux, et dans les facultés de théologie, surtout dans la Sorbonne, un nombre toujours considérable de partisans dévoués ; qui, pour dernier terme à leurs efforts, ont pu, malgré les sympathies du roi et de toute sa famille, malgré les actives et courageuses réclamations de l’épiscopat, procurer en France la suppression des jésuites, en attendant le jour où leurs émissaires en Portugal, en Espagne, à Naples, en Toscane, dans les Etats de l’Autriche, produiraient le même résultat. Qu’on feuillète seulement quelques années de leurs Nouvelles ecclésiastiques, et que l’on dise, après cela, si jamais association a su réunir plus de moyens d’intrigue sur une plus vaste échelle. Je dirai mieux encore ; aujourd’hui que le parti est mort, que ses restes ne comptent plus, son intrigue lui survit et plane encore sur nous. Les préjugés qu’elle a répandus vivent toujours, et des milliers de personnes, sans se douter le moins du monde qu’elles sont indignement jouées, croient et répètent avec une rare simplicité que les doctrines de Port-Royal étaient favorables à la liberté, tandis que celles des jésuites ne tendaient qu’à l’abaissement de l’homme. Véritablement, M. le chanoine Bernier n’a pas réfléchi, quand il nous dit que les jésuites « ont opposé intrigues à intrigues. »

Non, les jésuites n’étaient pas de force à lutter en fait d’intrigues contre de tels maîtres ; ils ont combattu vaillamment pour la bonne cause, et ils sont tombés avec gloire. Rome leur a rendu la vie, aux applaudissements de l’Eglise entière ; et maintenant qu’ils revivent, ils sont en droit de demander que l’on soit enfin juste envers leurs pères, que l’on se souvienne des périls de la foi au 17e et au 18e siècles, de tant d’efforts généreux pour sauver les premiers principes du dogme et de la morale, et qu’enfin on ne se scandalise pas au sujet des calomnies dont on les a couverts, puisque le Maître a annoncé à ses disciples qu’ils seraient calomniés, et même que leur nom deviendrait une injure.

Il va sans dire que nous n’avons point à nous occuper ici des infiniment petits, et que les anecdotes vraies ou fausses, que l’on rencontre dans les Mémoires, n’ont pas le droit d’être mises en ligne de compte. En traçant tout à l’heure le portrait de la vaste intrigue janséniste, je n’ai point fait appel à l’anecdote, quelle que soit la richesse du sujet sous ce rapport ; dans une lutte corps à corps qui a duré plus d’un siècle, il est permis de faire abstraction des épisodes. Jugeons l’ensemble et la moralité du combat, c’est tout ce qu’il est possible de faire ; à ce point de vue, le seul équitable, le seul sensé, la cause des jésuites n’a rien à craindre. Mais voyons ce que M. Bernier trouve encore à reprocher à leur compagnie. « Ils compromirent la cause de la bonne doctrine et de l’Eglise, tout en la défendant, parce qu’ils passionnèrent la défense ; ils la compromirent encore plus, peut-être, en l’identifiant et en la confondant avec leur cause propre ; car on se porta comme janséniste, pour n’être pas soupçonné de favoriser les casuistes relâchés. » Arrêtons-nous ici un moment. Selon M. l’abbé Bernier, les jésuites ont « passionné » la défense de la foi. Cela veut dire, sans doute, qu’ils n’ont pas défendu avec une froide modération le symbole chrétien attaqué par les jansénistes, et les décisions par lesquelles le Saint Siège vengeait le dogme et la morale de l’Evangile. Franchement, faut-il leur en faire un sujet d’accusation ? J’hésiterais, pour ma part ; car j’aurais peur d’attaquer en même temps les Pères de l’église qui étaient non seulement de grands docteurs, mais des saints, et qui ont si souvent, comme leurs écrits et comme leurs actes en portent la trace, « passionné » la défense de la foi. Et pourquoi donc la « passion » a-t-elle été donnée à l’homme, sinon pour défendre les intérêts de la vérité ? Vous aurez beau faire, l’homme se passionnera toujours pour quelque chose, si ce n’est pas pour la vérité, ce sera pour l’erreur ; la modération, quand la vérité est en jeu, est proche parente de l’indifférence ; et j’engage M. Bernier, si (ce que je ne pense pas) il en avait besoin, à méditer cette sentence pratique que saint Augustin propose aux défenseurs de l’orthodoxie : Non ita arrogantia caveatur, ut veritas deseratur ; ce qui veut dire, à mon sens : « Le fond avant tout, la forme après. »

Mais, ajoute M. Bernier, « les jésuites ont identifié leur cause avec celle de la bonne doctrine et de l’Eglise. » - Où et comment, s’il vous plaît ? Ont-ils écrit quelque part, dans les nombreux ouvrages publiés par eux à cette époque, qu’un homme, qui acceptait la condamnation des cinq propositions, le formulaire et la bulle Unigenitus, était encore obligé, pour être pleinement orthodoxe, à signer l’en­gagement d’être dévoué à la Compagnie ? Je ne connais pas d’autre moyen cependant d’identifier la cause des jésuites avec celle de la foi ? Déjà j’ai signalé plus haut cette autre calomnie répétée par tout le monde, que les jésuites exigeaient la profession du molinisme, sous peine de n’être pas reconnu pour orthodoxe ; prétendre qu’ils identifiaient leur cause avec celle de la foi, est une assertion tout aussi impossible à justifier. Maintenant que, dans la pensée des catholiques, l’idée de la Compagnie de Jésus se soit unie à celle de l’orthodoxie, je n’ai garde de le nier ; et c’est une assez belle récompense du zèle que les jésuites ont constamment déployé, contre leurs intérêts mêmes, à combattre le néo-calvinisme. Ceci est toujours arrivé dans l’Eglise, et arrivera toujours. Au 4e siècle, quiconque était pour le Consubstantiel était pour Athanase, et quiconque détestait Athanase était réputé détester le Consubstantiel. M. l’abbé Bernier n’ignore pas non plus que, dans le temps du Gallicanisme, on identifiait la cause de cette doctrine avec le nom de l’illustre auteur de la Défense de la Déclaration ; ainsi, il faut s’y résigner, les noms propres s’identifient d’eux-mêmes avec les doctrines, et M. l’abbé Bernier, qui a si doctement exposé les dangers de l’erreur janséniste, doit, quand il y réfléchit, tenir à honneur pour les jésuites de s’être trouvés identifiés avec la doctrine opposée à cette erreur.

Ce que M. Bernier ajoute, que «l’on se porta comme janséniste, pour n’être pas soupçonné de favoriser les casuistes relâchés, » est-il fondé en fait ? Il est vrai que l’habileté du parti de Port-Royal parut merveilleusement dans la diversion qu’il sut faire si à point par la publication des Provinciales ; mais est-ce à dire pour cela que le parti ne se grossit que de gens sérieusement effrayés de la corruption dont les jésuites menaçaient la morale ? Ces clameurs contre les casuistes étaient-elles donc de si bonne foi ? M. le chanoine Bernier ne nous fera pas croire que le Coadjuteur, que tant d’hommes à bonnes fortunes, tant de femmes connues par leurs galanteries, se donnaient à la cause de Port-Royal par pur amour de l’austérité chrétienne. Le fait est que les solitaires s’arrangeaient fort de ces recrues qui fondaient solidement le parti, et qu’ils n’étaient pas exigeants. Arnauld d’Andilly sentait son homme de cour, et s’arrangeait fort d’une conquête telle que celle de la marquise de Sablé. Racine, qui connaissait le dessous des cartes, nous en a dit assez dans un jour d’épanchement. M. Bernier a lu les lettres de ce grand poète sur les Imaginaires ; il sait que c’est là que l’on trouve les secrets du coin du feu. « Qu’une femme fût dans le désordre », dit l’illustre élève de Port-Royal à ses anciens maîtres, « qu’un homme » fût dans la débauche, s’ils se disaient de vos amis, vous espéreriez toujours de leur salut ; s’ils vous étaient peu favorables, quelque vertueux qu’ils fussent, vous appréhendiez toujours le jugement de Dieu pour eux. » Ainsi, d’après le témoignage de Racine, confirmé d’ailleurs par les mémoires du temps, on pouvait se décider pour Port-Royal et contre les jésuites, tout en restant « une femme » dans le désordre » et « un homme dans la débauche. » La mode, l’esprit d’opposition, aidaient à recruter le parti ; et la crainte d’être « soupçonné de favoriser les casuistes relâchés, » n’était pas le seul mobile qui poussât à la distinction du fait et du droit. M. l’abbé Bernier aurait dit, ce semble, en dire, ou en laisser deviner quelque chose.

Il continue ainsi : « Que l’opinion, égarée par la calomnie, ait été injuste envers cette compagnie, au sujet de la casuistique, c’est ce que je n’entends point discuter ici ; mais il reste toujours qu’à tort ou à raison, on se rapprocha de Port-Royal pour se tenir à l’écart des Jésuites. » Cependant, puisque M. l’abbé Bernier était en train de faire justice, puisqu’il destinait son excellent article à rectifier les idées du public sur la grande controverse du 17e siècle, il eût été utile qu’il donnât à ses lecteurs quelques saines idées sur l’invasion, réelle ou prétendue, de la morale relâchée qui a été si souvent alléguée par la secte janséniste, et qui a même été, selon lui, son grand moyen de succès. Je crois qu’il est utile d’avoir aussi une direction sur ce point ; et puisque M. Bernier n’a pas jugé à propos de la donner, je demande permission d’ajouter quelques lignes à sa phrase. Oui, dirai-je, il y a eu des casuistes relâchés au 17e siècle ; les condamnations d’Alexandre VII et d’Innocent XI en font foi. Parmi ces casuistes, les uns appartenaient à la Compagnie de Jésus, les autres étaient des docteurs de divers autres ordres, et même des docteurs séculiers. Dans les uns, comme dans les autres, jamais il n’y a eu l’intention d’anéantir la morale de l’Evangile ; cette accusation est encore plus absurde qu’elle est abominable ; mais on eut le tort de trop subtiliser sur les devoirs, et l’on vit, j’en conviens, des hommes d’une vertu éprouvée se laisser aller, dans leurs livres, à des théories dangereuses qui appelaient la répression du Saint Siège. Peut-on empêcher l’esprit humain de s’agiter et de systématiser, et comme l’a si bien remarqué l’illustre Balmès, les recherches approfondies sur la morale, au risque même de conduire certains esprits à de fausses spéculations, ne sont-elles pas un des plus nobles emplois de l’intelligence humaine ? Il y a donc eu des savants qui se sont fourvoyés ; mais le complot contre la morale de l’Evangile n’a eu d’existence que dans le roman des Provinciales. Certes, les jésuites étaient bien en droit de dire aux jansénistes : Vous parlez de  conspiration contre la morale ; et qui donc en est coupable si ce n’est vous ? » Vous employez toute votre éloquence à persuader à l’homme qu’il n’est pas libre ; qu’il est constamment le jouet de la grâce et de la concupiscence, sans pouvoir résister jamais à l’une ni à l’autre : n’est-ce pas vous qui enlevez jusqu’à la notion même du devoir, puisque le devoir ne se conçoit pas sans liberté. J’aurais aimé, je l’avoue, que M. le chanoine Bernier se fût un peu étendu sur ces considérations. Ses lecteurs y auraient gagné, et l’utilité de sou article en eût été plus complète.

Il est vrai qu’il ajoute ces paroles : « Pascal fit expier cruellement aux jésuites les excès ou les déviations de leur zèle en leur infligent les Provinciales ; et l’expiation se perpétua comme le succès de ces immortelles satires, dont, après tout, la solidité n’est qu’apparente, et qui ont été suffisamment, réfutées, quant au fond, par le petit livre intitulé : Entretiens d’Eudoxe et de Cléandre. » Il faut en prendre son parti, M. Bernier ne reconnaît dans le zèle des jésuites que des excès et des déviations ; mais peu importe désormais. Ce qui est piquant, c’est de le voir reconnaître que les Provinciales ont été « suffisamment réfutées ». M. Bernier qui n’est pas suspect de partialité le juge ainsi. Comment donc était-il tout à l’heure si indécis, lorsqu’il s’agissait de se prononcer sur la morale des jésuites ? Il avoue maintenant que les Provinciales ne se soutiennent pas ; quels arguments possède-t-il donc, en dehors des Provinciales, pour asseoir la fameuse thèse de la conspiration des jésuites contre la morale ? Il a toujours semblé à tout le monde que les petites Lettres une fois réfutées, l’accusation s’en allait en fumée ; j’oserai donc, encore une fois, compléter la phrase de M. l’abbé Bernier, et je dirai : « Les jésuites dans les Provinciales ont été calomniés ; le complot qu’on leur imputait contre la morale chrétienne est donc une chimère. »

Quant aux « immortelles satires », c’est une question littéraire qu’il ne m’appartient pas de trancher. Je conviens volontiers que les petites Lettres ont eu une sérieuse influence sur la langue à l’époque où elles parurent ; mais quand il m’arrive d’en lire quelqu’une, j’ai le malheur de me sentir porté à dire comme madame de Grignan : « C’est toujours la même chose. » Il est vrai que le goût de M. le chanoine Bernier est celui de madame de Sévigné et, qui mieux est, celui de Bossuet, je m’incline donc devant les immortelles, et devant ceux qui les goûtent ; mais quant à l’édification que peut produire cette lecture, je me range encore, il faut bien le dire, du côté de Racine, auteur de deux lettres qui n’ont jamais fait rire les jansénistes et que M. Bernier devrait bien recommander à ses lecteurs. Ils y trouveraient un esprit qui vaut celui de Pascal, et des remarques qui ont leur prix. Que l’on me permette d’en donner ici un petit trait ; une citation de Racine est bien faite pour délasser le lecteur :

« Dites-moi, Messieurs (de Port-Royal), qu’est-ce qui se passe dans » les, comédies ? On y joue un valet fourbe, un bourgeois avare, un marquis extravagant, et tout ce qu’il y a dans le monde de plus digne de risée. J’avoue que le Provincial a mieux choisi ses personnages ; il les a cherchés dans les couvents et dans la Sorbonne ; il introduit sur la scène tantôt des jacobins, tantôt des docteurs, et toujours des jésuites. Combien de rôles leur fait-il jouer ? tantôt il amène un jésuite bonhomme, tantôt un jésuite méchant, et toujours un jésuite ridicule. Le monde en a ri pendant quelque temps, et le plus austère janséniste aurait cru trahir la vérité que de n’en pas rire. » On conçoit que les jansénistes aient condamné Racine à la pénitence cationique*** pour avoir écrit ces lignes ; mais je suis assuré que M. Bernier conviendra que notre grand tragédien ne connaissait pas trop mal les immortelles.

Mais laissons les jésuites qui, après tout, sont bien en état de se défendre, s’ils le voulaient, et portons notre attention sur un autre passage de l’article de M. le chanoine Bernier. Dans ce passage, il s’agit de l’évêque d’Angers, Henri Arnauld, frère de celui que le parti a surnommé le Grand. M. Bernier vient de raconter comment ce pauvre prélat eut le malheur de se prêter à l’indigne manœuvre par laquelle les quatre évêques récalcitrants dont il faisait partie, d’accord avec les chefs de la secte, trompèrent sciemment le pape Clément IX, et feignirent une soumission contre laquelle ils protestaient en même temps par écrit secret. M. Bernier vient de raconter comment le même Henri Arnauld, de retour dans son diocèse, chercha à tromper son clergé et son peuple, dans le prétendu synode de Saumur, où les lois de la bonne foi comme celles de l’orthodoxie furent indignement foulées aux pieds, et c’est après avoir enregistré ces faits houleux, que notre écrivain ajoute ces incroyables paroles : « Il est » désolant d’avoir à constater des faits qui obscurcissent la gloire » d’ailleurs si pure, d’un de nos plus grands évêques. Mais s’il a des » droits bien acquis à notre reconnaissance par un épiscopat fécond » en œuvres de zèle et en sages institutions, la vérité a aussi les » siens, qui sont ici d’autant plus sacrés qu’ils intéressent la foi, la » dignité du Saint-Siège et l’autorité de l’Eglise. »

Je le demande à M. le chanoine Bernier, quelle idée de tels éloges prodigués à Henri Arnauld donneront-ils à ses lecteurs sur le jansénisme et ses effets ? Il l’a qualifié d’hérésie, il en a montré les rapports avec le calvinisme ; or voilà un évêque fauteur de cette erreur ; un évêque qui après avoir scandalisé l’Église par des mandements schismatiques, ne trouve rien de mieux à faire que de tromper le Saint-Siège par une lâche et frauduleuse souscription, et on vient nous dire de reconnaître dans un tel évêque des « vertus apostoliques ». N’y a-t-il donc des « vertus apostoliques » hors de l’Église ; et Henri Arnauld était-il par hasard dans l’Église, lorsqu’il avait encouru l’excommunication sous laquelle il a vécu depuis lors, pour avoir en réalité décliné la signature du formulaire, tout en feignant de l’avoir donnée ? Oui, « la foi, la dignité du Saint-Siège et l’autorité de l’Église » sont en jeu ici ; mais elles se réunissent pour flétrir celui qui s’est si tristement joué d’elles. Qu’importent « ses œuvres de zèle et ses sages institutions ? » L’absence de la foi et de la soumission les a rendues stériles ; elles ont eu pour lui leur récompense en ce monde ; mais n’étant pas produites dans la foi et l’unité de l’Église, elles n’ont été d’aucun poids aux yeux de celui qui exige cette foi et cette unité pour reconnaître dans nos œuvres, les œuvres chrétiennes et apostoliques. Ceci est vrai d’un particulier, mais à combien plus forte raison d’un évêque qui est « la lumière du monde ? » Si la lumière devient ténèbres, que deviendra l’Eglise ; et qui pourrait dire combien d’âmes ont égarées l’exemple et l’influence de Henri Arnaud, canonisé dès son vivant par le parti, et jusqu’à nos jours glorifié comme M. Bernier vient de le faire ? Il appelle Henri Arnauld un des plus grands évêques d’Angers. Qu’en pensent au ciel les saints évêques de cette illustre Eglise qui « ont vaincu le monde par la foi, » tandis que Henri Arnauld s’est laissé vaincre par le monde, et lui a sacrifié la foi ? Non, l’église d’Angers n’est pas intéressée à la gloire de Henri Arnauld ; son long épiscopat a été un fléau pour elle ; car tant qu’il se prolongea, la foi, le premier des biens, fut en péril. Que j’aimerais bien mieux entendre M. Bernier glorifier la noble faculté de théologie de sa ville, qui sut tenir tête à un pasteur infidèle, et conserver intacte à travers toute la longue crise du jansénisme, cette pureté de doctrine que la Sorbonne lui a enviée, et qui lui donnait le droit de s’intituler « La faculté vierge : Virgo Facultas ! »

Si je ne craignais de trop prolonger cette revue critique de l’article de M. l’abbé Bernier, j’insisterais sur un autre alinéa dans lequel, après avoir établi que les jansénistes défendaient « avec obstination, » un livre condamné « comme hérétique ; » vantaient et propageaient à outrance « les doctrines de ce même livre ; » dirigeaient une attaque incessante « contre le dogme ; » enfin « refusaient la soumission d’esprit et de cœur à l’Eglise enseignante ; » le respectable chanoine confesse qu’il a « de la répugnance » à flétrir ces hommes du nom de « sectaires. » J’avoue que je ne comprends pas cette logique. Vous venez de convenir que le jansénisme est une hérésie condamnée par l’Eglise ; d’autre part, vous avouez que les hommes en question ont soutenu « avec obstination » cette hérésie, et vous hésitez à les appeler hérétiques ! Alors, dites-nous quelle est la portée de votre article ? Quel service aurez-vous rendu à vos lecteurs, en leur montrant la gravité de l’erreur jansénienne et la solennité des arrêts que l’Eglise a rendus contre elle, si vous leur donnez droit de conclure que les réfractaires à ces arrêts ne peuvent pas être appelés sectaires ? Il me semble que, dans ce cas, la moralité de l’article se réduirait à ceci : quand l’Église a condamné une doctrine comme hérétique, ceux qui persistent à la soutenir ne doivent pas être appelés hérétiques. Ceci serait nouveau dans l’Église ; et la logique, je le répète, aurait de la peine à retrouver la conclusion dans les prémisses. Le motif sur lequel M. le chanoine Bernier appuie son indulgence est que ces mêmes hommes ont écrit sur d’autres matières des livres orthodoxes ; et prétendons-nous par hasard que les hérétiques sur un point sont incapables de soutenir la vérité sur un autre ? Il est vrai que les jansénistes enseignaient que les vertus mêmes des infidèles étaient des péchés ; mais l’Église a foudroyé cette doctrine ; mais en même temps elle nous enseigne qu’il suffit de la négation d’art sent dogme pour faire un hérétique, fut-on prêt à donner sa vie pour tous les autres. De même que nous citons Tertullien dans ses traités orthodoxes et que nous le poursuivons comme hérétique dans les autres, de même aussi nous prenons de Port-Royal ce qui peut être bon et utile ; mais nous anathématisons Port-Royal en tant qu’il résiste aux décisions rendues contre ses erreurs dans la foi.

En terminant, M. l’abbé Bernier reproche aux jansénistes d’avoir « dénaturé les anciennes maximes de la Sorbonne et du clergé de France » et de s’en être fait un rempart, après les avoir faussées, pour braver l’autorité de l’Église. Ce n’est pas ici le lieu d’entreprendre une discussion sur un point si délicat ; je me bornerai à dire que les maximes gallicanes que désigne ici M. Bernier n’étaient pas des maximes « anciennes, » ni dans la Sorbonne, ni dans le clergé de France. Il ne serait pas difficile de prouver par les faits qu’elles remontent assez peu haut, et qu’il fut un temps où la Sorbonne et le clergé de France .soutenaient avec tout le reste de l’Église les maximes romaines. Quant à ce qui est du clergé, j’ai cité plus haut les paroles de la lettre de l’assemblée de 1653 à Innocent X : c’est assez près de nous. Clément XI, dans son courageux Bref à l’assemblée de 1703, attribuait le succès et la permanence du jansénisme en France à ces mêmes maximes que préconise M. Bernier ; je crois que, à part l’autorité du pontife qui suffit bien à elle seule, les faits sont venus prouver combien son assertion était fondée. Partout où régnaient les doctrines romaines, le jansénisme n’a pu réussir ; chez nous il est devenu redoutable, parce que nos maximes modernes et non anciennes lui fournissaient un prétexte pour la résistance, et que nul n’osait alors articuler un mot pour réclamer le vrai remède. J’aurais beaucoup à ajouter ; mais j’aime mieux conclure, en bénissant Dieu qui protège la France de ce qu’il a daigné, en lui donnant le Concordat de 1801, renouveler en elle les véritables, anciennes maximes, et rendre familier à tous nos frères cet axiome emprunté à saint Augustin : « Rome a parlé, la cause est finie »

Dom P. Guéranger

Mise à jour le Lundi, 27 Avril 2009 12:29
 
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Lundi, 27 Avril 2009 12:30

LE JANSÉNISME
ET
LA COMPAGNIE DE JÉSUS

DEUXIÈME ARTICLE

« Revue de l’Anjou et du Maine »

Angers, Librairie de Cosnier et Lachèse

1858

tome troisième

Dom Guéranger, Le jansénisme et la compagnie de Jésus, pp. 75-112

* *

En répondant, dans la Revue de février, aux assertions malheureuses de M. le chanoine Bernier sur la ligne de conduite suivie par les jésuites durant la longue controverse du jansénisme, je n’avais pas entendu écrire un morceau d’histoire. Je m’étais borné à opposer aux accusations générales de l’adversaire de la Compagnie quelques généralités, à mon avis, mieux fondées en justice et en vérité historique. M. l’abbé Bernier, dans la livraison de mars, réclame avec vigueur contre les conclusions que j’ai opposées aux siennes, et il livre enfin toute sa pensée. On ne veut donc pas voir, dit-il, qu’en défendant la bonne cause, les jésuites visaient aussi à écraser des rivaux et à faire triompher leur idole ? C’est par là, c’est par ce côté tout humain, que des vues d’intérêt et de mauvaises passions venaient se mêler à leur zèle, avec d’autant plus de hardiesse qu’elles s’abritaient derrière les intérêts de la foi.

Désormais donc, entre M. Bernier et moi, la question est posée dans ses termes rigoureux ; et je l’avoue, je préfère qu’il en soit ainsi. Mon honorable antagoniste ne se borne plus à dire, avec une certaine réserve, que le zèle des jésuites ne parut ni assez pur, ni assez mesuré ; que l’on put 1 croire qu’ils avaient à cœur de faire « triompher le système sur la grâce, inventé par leur père Molina, d’autant tout au moins que d’abattre une erreur opposée à la foi ; » que leur zèle qui eut dès le principe les caractères de l’esprit de corps, n’hésita pas à opposer intrigues à intrigues, et qu’il eut trop « souvent les allures de l’esprit de parti ; »aujourd’hui, la Compagnie est accusée par M. l’abbé Bernier d’avoir visé à écraser ses rivaux et à faire triompher son idole, d’avoir abrité des vues d’intérêt et « de mauvaises passions derrière les, intérêts de la foi. » Un tel langage n’aurait pas de quoi surprendre, s’il échappait à quelqu’un de ces organes de la presse que l’on est accoutumé à entendre déclamer contre les hommes et les institutions de l’Église ; mais il étonne, autant qu’il afflige, dans un prêtre aussi recommandable que l’est M. le chanoine Bernier. Il est vrai que je l’ai poussé à dire son avis tout entier ; « Dom Guéranger l’a voulu, dit-il, à lui la responsabilité » ; et que les lecteurs de la Revue jugent maintenant, s’il a rendu « un vrai service à ceux dont il s’est, spontanément, peut-être, constitué l’avocat. »

M. l’abbé Bernier s’exagère ici la portée du mauvais service que j’aurais rendu à la Compagnie de Jésus, en l’amenant, lui homme de valeur, à formuler ses préventions contre elle. Les jésuites sont accoutumés à recevoir l’injure ; et si je suis à même de produire tout à l’heure en faveur de la conduite qu’ils ont tenue à l’égard du jansénisme des jugements autrement imposants que le mien, M. Bernier me permettra de lui rappeler qu’il leur est arrivé souvent de recevoir, pour prix de leur zèle dans la défense de la foi, des blâmes assez retentissants qui ne portaient pas plus juste et qui tombaient de plus haut que le sien. Comme celui dont elle porte le nom, la Société des jésuites est depuis son origine un signe de contradiction ; mais il faut avouer que la liste de ses contradicteurs, si longue et si fournie qu’elle soit, est assez mal composée, tandis que celle de leurs amis est incontestablement plus orthodoxe et plus pure. Je préfère donc, pour ma part, figurer sur cette dernière. Il n’est pas besoin, sans doute, d’affirmer que nul intérêt personnel, nulle solidarité de corps, ne m’entraînent à prendre la défense de la Compagnie attaquée. Membre d’un ordre dont l’esprit, le but et les moyens diffèrent essentiellement de l’esprit, du but et des moyens que saint Ignace impose à ceux qui suivent son Institut déclaré pieux et saint par le concile de Trente, je parle uniquement comme enfant de l’Église intéressé à l’honneur d’une corporation qu’elle entoure de la plus haute confiance, et comme ami de la vérité historique, cherchant sans passion à élucider une question que les préjugés avaient trop longtemps obscurcie.

Je n’ai pas le moins du monde l’idée que me suppose mon respectable antagoniste de prétendre investir la Compagnie de Jésus « d’une sorte d’inviolabilité », en vertu de laquelle il ne serait pas permis à un catholique de discuter et de juger consciencieusement les « actes et les faits qu’elle fournit à l’histoire ; » rien ne serait en effet plus insensé ; nia prétention est plus raisonnable. Une longue élude de l’histoire de l’Église aux XVIIe et XVIIIe siècles dans les sources, m’a convaincu que beaucoup avaient été injustes à l’égard des jésuites, et j’exprime ce résultat avec une conviction sincère et motivée. Mes travaux m’auraient conduit à une autre conclusion, je pourrais la taire par convenance ; mais jamais il ne m’arriverait de parler contre ma pensée.

M. le chanoine Bernier se demande pourquoi lorsqu’il est permis, dans l’histoire, de dire la vérité sur les papes et sur les évêques, on ne jouirait pas du même droit à l’égard des jésuites. Il a mille fois raisons de conclure a fortiori ; mais, dans l’espèce, il suppose ce qui est en question. En effet, s’il est en mesure de prouver que les jésuites, en poursuivant l’hérésie jansénienne, abritaient de mauvaises passions et cherchaient à faire triompher leur idole, qu’il le dise ; rien de mieux ; mais auparavant qu’il prenne soin de le démontrer. Dans son premier article il affirme simplement ; dans le second, il affirme encore, en alléguant quelques rares témoignages sur lesquels il croit pouvoir s’appuyer ; et d’un air triomphant, il s’écrie : « Entre nous et dom Guéranger, comme on le voit, la question est tout historique ; l’a-t-il discutée historiquement ? pas le moins du monde. » Et plus loin : « Que le R. P. Abbé nous oppose-t-il donc, à défaut d’une discussion historique des raisons a priori, des considérations sentimentales et d’heureuses distractions qui servent merveilleusement sa plaidoirie ». Il me serait aisé de relever ces expressions qui montrent que M. l’abbé Bernier est bien un peu agacé de cette polémique inattendue ; mais puisqu’il veut une discussion historique, il l’aura. Je l’avertis seulement que je ne m’appuierai pas du père d’Avrigny et que je citerai Saint-Simon. M. Bernier donne le conseil de tempérer l’un par l’autre ; je ferai plus ; je laisserai de côté d’Avrigny, dont le livre a malheureusement trouvé place dans le catalogue de l’Index, et je ne me ferai pas faute d’interroger les mémoires du janséniste Duc qui méritaient mieux encore d’y être inscrits.

Or donc, en 1640, paraissait à Louvain l’Augustinus, livre posthume de Corneille Jansénius, évêque d’Ypres. Ce livre contenait tout le fond de la doctrine de Calvin sur la grâce et le libre arbitre ; mais l’auteur avait eu l’adresse, en abusant des termes de saint Augustin dans ses controverses avec les pélagiens et les semi pélagiens, de placer tout son système sous le patronage de ce grand docteur. Quand j’attribue à l’Augustinus la note de livre hérétique, je ne fais autre chose que répéter le jugement de l’Église qui l’a flétri comme tel, non-seulement en condamnant comme hérétiques les cinq propositions qui en forment tout le système, mais en déclarant avec solennité que ces propositions y sont véritablement contenues.

Les voies avaient été préparées pour le succès de cette œuvre d’erreur par les soins de Duvergier de Hauranne, abbé de Saint Cyran, sous les yeux duquel l’évêque d’Ypres avait composé son livre. Les idées de Saint-Cyran étaient déjà aussi avancées qu’il était possible, et saint Vincent de Paul, qu’il espéra un moment capter par ses grands airs d’austérité, lui avait entendu dire en confidence que Calvin, à son avis, pensait juste, mais s’était mal exprimé. Ou sait que la conscience de St Vincent de Paul l’obligea de dénoncer l’hérésiarque à l’autorité, et les verrous de la Bastille s’étaient fermés sur Saint-Cyran en 1638, pour ne s’ouvrir qu’à la mort de Richelieu.

Ardent autant qu’habile, Saint-Cyran avait su entrer dans la confiance d’Angélique Arnauld, abbesse de Port Royal des Champs ; et en peu de temps il était parvenu à grouper autour de lui toute la famille de la célèbre réformatrice. Cette race des Arnauld était remarquable par les dons de l’esprit les plus distingués et par la plus rare énergie de caractère. Trois de ses membres se distinguèrent principalement dans le parti qui leur dut tous ses succès : Angélique, qui représentait l’ascétisme ; Antoine, auquel la secte donna le nom de grand Arnauld, nature inflexible et superbe, née pour la lutte ; Arnauld d’Andilly, homme de cour qui, par ses relations, sut pénétrer partout, et contribua puissamment à passionner en faveur de Port-Royal la cour et la ville.

Quel fut, dans cette première phase du jansénisme, le rôle des jésuites ? C’est la question que le lecteur est déjà en droit de m’adresser. Avant d’y répondre, il est besoin de dire que Saint-Cyran et Jansénius s’étaient montrés aussi unis dans l’aversion pour la Compagnie que dans l’amour des dogmes de Calvin. Ils avaient à venger l’injure du baïenisme si promptement étouffé sous les bulles de saint Pie V et de Grégoire XIII, et l’abjuration que Baïus lui même avait faite de son système, entre les mains des illustres jésuites Bellarmin et Tolet. L’Augustinus avait à peine paru que la science de deux des plus savants hommes de la société s’employait à Ie combattre. Nommer le père Pétau, c’est désigner d’un seul mot la plus vaste érudition et la probité la plus entière ; Pétau, eut pour second dans la lutte le père De Champs dont le beau livre de hoeresi janseniana se lit encore aujourd’hui avec intérêt.

Les deux controversistes avaient à peine donné au public le résultat de leurs travaux, que l’accusation de molinisme vint fondre sur eux. Cependant ils avaient soigneusement évité de confondre les opinions libres avec les dogmes de la foi ; mais les partisans de l’Augustinus dont la tactique devait être jusqu’à la fin de voiler leurs erreurs sous le nom et l’autorité de saint Augustin, avaient trouvé commode de flétrir du nom de molinisme la doctrine de l’Église, afin de rester libres de la repousser. Le lecteur doit savoir qu’il existe dans l’école deux principaux systèmes, orthodoxes tous deux, pour expliquer rationnellement le mystère impénétrable de la puissance de la grâce et de la réalité du libre arbitre. L’un est le thomisme qui donne plus à la grâce ; l’autre le molinisme qui accorde davantage à la liberté humaine. Ce dernier qui est dû au génie du jésuite Molina a été de tout temps le plus suivi dans la Compagnie. La question est de savoir si M. le chanoine Bernier est fondé à dire que les jésuites prétendirent l’imposer comme un dogme de foi. Toujours est-il que ni Pétau, ni De Champs n’avaient commis cette faute ; en revanche, nous apprenons de saint Vincent de Paul, dans une lettre à l’abbé d’Origny, que Saint-Cyran avait avoué au secrétaire d’État Chavigny, “ que Jansénius et lui s’étaient proposé ” de décréditer les jésuites sur le dogme et l’administration des sacrements ; et que, dans l’affaire présente, il ne s’agissait ni de Molina, ni de la science moyenne 2. ” C’était au dogme et non au système qu’ils en voulaient.

Dès le 6 mars 1642, Urbain VIII avait lancé une condamnation contre l’Augustinus. Ce coup qui ne devait pas être le dernier, mit le parti en fureur ; il y vit, non sans raison probablement, le résultat de la docte enquête des pères Petau et De Champs sur la portée des doctrines de Jansénius, et la vengeance ne, se fit pas attendre. Malheureusement, elle portait moins encore sur les jésuites que sur le christianisme lui-même. En donnant son livre de la fréquente communion, le docteur Antoine Arnault produisait deux résultats : il rendait inabordable et par là même inutile le moyen divin que le Sauveur a préparé pour soutenir l’homme dans sa faiblesse au milieu des luttes de ce monde, et il décréditait la Compagnie de Jésus. La sainte liturgie nous apprend en effet que la mission de saint Ignace avait été de rétablir la fréquentation des sacrements qui, avant lui, devenait de plus en plus rare. Le public se passionna pour ce livre dangereux et rédigé avec une souveraine habileté. La table sainte se vit abandonnée, et par suite le confessionnal. Une nouvelle école de directeurs, disciples non plus de l’Église, mais de Saint-Cyran, s’établit sur des maximes outrées et destructives des principes de la foi sur le sacrement de pénitence, maximes formulées par Arnauld et qui furent plus tard foudroyées par Alexandre Vlll.

Que devaient faire les Jésuites, en ce moment de péril pour les mœurs chrétiennes que la fréquentation des sacrements avait relevées, et qu’un rigorisme aussi funeste qu’erroné allait replonger dans une ruine irrémédiable ? Protester, sans doute, et prendre les moyens d’éclairer les fidèles. L’illustre Petau fit encore entendre sa voix, et la communion fréquente, telle que la désire et l’entend l’Église, fut soutenue par l’un des hommes qui par sa science et sa piété attirait le plus l’admiration de l’Europe. Mais le coup était porté. Le livre d’Arnauld était devenu le livre à la mode dans le grand monde ; on eût passé pour un pauvre esprit si l’on n’eût pas admiré et goûté la fréquente, comme parle madame de Sévigné. En attendant, la religion se perdait et les mœurs avec elle. Lisez plutôt ce qu’en écrivait saint Vincent de Paul à l’abbé d’Origny, au fort de la tempête

« Il est vrai, disait-il, qu’il n’y a que trop de gens qui abusent de ce divin sacrement, et moi misérable plus que tous les hommes du monde : je vous prie de m’aider à en demander pardon à Dieu ; mais la lecture de ce livre, au lieu d’affectionner les hommes à la fréquente communion, elle en retire plutôt. L’on ne voit plus cette hantise des sacrements qu’on voyait autrefois, non pas même à Pâques. Plusieurs curés se plaignent qu’ils ont beaucoup moins de communiants que les années passées. Saint-Sulpice en a 3,000 de moins. M. le curé de Saint Nicolas du Chardonnet, ayant visité les familles après Pâques, en personne et par d’autres, nous dit dernièrement qu’il a trouvé 1500 de ses paroissiens qui n’ont point communié, et ainsi des autres, L’on ne voit quasi personne qui s’en approche les premiers dimanches des mois et les bonnes fêles, ou très peu, et guère plus aux Religions, si ce n’est encore un peu aux jésuites 3. »

Entendons maintenant une femme du grand monde, la comtesse de Choisy, écrivant à la comtesse de Maure, et lui rendant compte des raisons de la rupture qu’elle vient d’avoir avec la marquise de Sablé : « Elle trouve donc mauvais que j’aie prononcé la sentence de rigueur contre M. Arnauld. Qu’elle quitte sa passion comme j’ai fait la mienne, et voyons s’il est juste qu’un particulier, sans ordre du roi, sans bref du pape, sans caractère d’évêque ni de curé, se mêle d’écrire incessamment pour réformer la religion et exciter par ce procédé-là des embarras dans les esprits qui ne font autre effet que de faire des libertins et des impies. J’en parle comme savante, voyant combien les courtisans et les mondains sont détraqués depuis ces propositions de la grâce, disant à tout moment : Hé ! qu’importe-t-il comme on le fait, puisque si nous avons la grâce nous serons sauvés, et si nous ne l’avons pas, nous serons perdus. Et puis ils concluent par dire : Tout cela sont fariboles. Avant toutes ces questions-ci, quand Pâques arrivait, ils étaient étonnés comme des fondeurs de cloches, ne sachant où se fourrer et ayant de grands scrupules ; présentement, ils sont gaillards et ne songent plus à se confesser, disant : Ce qui est écrit est écrit. Voilà ce que les jansénistes ont opéré à l’égard des mondains. » 4 

Il y avait donc une mêlée sans exemple à Paris et bientôt dans toute la France. Les uns, prenant au sérieux les nouveaux dogmes, et se rangeant avec terreur au culte d’un Dieu impitoyable et sans justice ; les autres déduisant très logiquement la morale la plus aisée d’un système qui détruisait la responsabilité humaine ; d’autres enfin passant tour à tour d’un camp dans l’autre, ou souvent même les habitant tous deux à la fois. A Port-Royal se rencontraient dans un même zèle les ducs de Luynes, de Liancourt, de Roannnez, le marquis de Coislin, Bernard de Sévigné, Cambout de Pont Château avec la princesse de Conti, la duchesse de Longueville qui ne retrouva l’honneur que pour perdre bientôt la foi ; la marquise de Sablé conquête d’Arnauld d’Andilly, duquel on disait à la ville qu’il avait un attrait particulier pour la conversion des âmes renfermées dans un beau corps ; la princesse de Guémené, l’une des maîtresses du coadjuteur qui prétend dans ses Mémoires que d’Andilly était encore plus amoureux d’elle que lui ; enfin le coadjuteur lui-même, en dépit de ses vices ; car, ainsi que nous le dit naïvement un des annalistes de Port-Royal, on l’admit dans une société si choisie, en considération de ses très excellentes qualités et de son fort grand désir d’avoir pour amis les gens de mérite5. En même temps, et toujours à l’ombre de la crosse d’Angélique Arnauld, une nouvelle génération s’élevait, formée à la science et nourrie des nouveaux dogmes par ceux qu’on appelait les solitaires ; c’étaient de jeunes seigneurs comme le duc de Chevreuse qui heureusement plus tard rencontra Fénelon ; et des enfants, du nombre desquels fut Racine.

Quelle devait être, durant cette crise redoutable, l’attitude des catholiques ? Ils entendaient enseigner hautement et avec une faveur toujours croissante que la rédemption de Jésus-Christ n’a pas été offerte pour tous les hommes, que la liberté humaine n’est qu’un nom, que l’absolution du prêtre dans le sacrement de Pénitence n’est plus que la déclaration d’une réconciliation avec Dieu déjà opérée par les œuvres du pécheur, que la divine Eucharistie est réservée pour les parfaits ; nos pères demeurés fidèles à la pure et consolante doctrine de l’Eglise, auraient-ils donc eu besoin d’être stimulés par l’amour de je ne sais quelle idole, pour qu’on les vit s’élever avec toute leur énergie contre le nouveau calvinisme, rendu plus dangereux et plus insolent à chaque heure par ses incessantes conquêtes ? Il est vrai que les jésuites étaient le point de mire de la secte, et que la haine qu’elle manifestait pour eux ne trouvait d’égal que dans son ardeur à répandre ses dogmes odieux. Mais était ce pour la Compagnie un motif suffisant de s’abstenir de la défense de la foi, que la crainte d’entendre les gens prévenus ou intéressés lui reprocher de faire en même temps ses propres affaires ? Ce calcul n’eût-il pas été une lâcheté, une prévarication aussi honteuse que coupable, dans une corporation qui avait été instituée et approuvée principalement pour combattre les hérésies du XVIe siècle, dont la France était appelée à voir une nouvelle forme d’autant plus dangereuse qu’elle semblait plus adoucie ?

Mais les jésuites ne faillirent pas à leur mission. A côté de saint Vincent de Paul et du pieux Olier, on les vit sur la brèche, et ils y demeurèrent durant plus d’un siècle, exposés à tous les coups, heureux de conquérir celte impopularité qui fait leur gloire, et que M. le chanoine Bernier, malgré ses imprudents efforts, ne saurait accroître. Il est vrai que la huitième des béatitudes est réservée à ceux qui souffrent persécution pour la justice ; aussi je me garde de plaindre les jésuites. Est-ce à dire que, durait une si longue période, des membres particuliers d’un corps qui en France ne comptait pas moins de quatre mille individus, n’aient jamais excédé en rien dans l’attaque ou dans la défense ? M. l’abbé Bernier semble vouloir donner à croire que je l’ai entendu ainsi. Qu’il relise, s’il le veut, les réserves que j’ai mises à la louange, il verra qu’en parlant avec admiration de l’attitude de la Compagnie de Jésus à l’égard du jansénisme, je me suis gardé de nier que, dans une si longue action, il n’ait pu se rencontrer des torts chez quelques particuliers. Le docteur Arnauld a courageusement défendu les jésuites dans l’affaire de la conspiration des poudres ; est-ce à dire pour cella qu’il n’a pas cherché à déshonorer la Compagnie, en publiant la morale pratique ? La secte a soutenu un moment la cause de Rome dans l’affaire de la Régale ; en pourrait-on conclure qu’elle professait une grande déférence pour les jugements apostoliques ? Je renouvelle donc les réserves de mon premier article, et je reprends le fil de mon récit.

Dans le fort du mouvement qu’excitait le livre de la fréquente Communion, il arriva que le père Nouet, si connu par ses excellents livres de piété qui sont encore aujourd’hui avec tant de fruit entre les mains des fidèles, dénonçant dit haut de la chaire les périls qu’allait enfanter cette production malheureuse, se laissa emporter par son zèle jusqu’à attaquer les quinze archevêques ou évêques dont le livre portait l’approbation. Sans doute, il était triste de trouver le nom de ces prélats, dont plusieurs avaient d’ailleurs été surpris, attaché à une œuvre si suspecte ; mais le jésuite avait eu tort de passer si promptement de la censure des doctrines du livre il celle de ses patrons, et il dut réparer soit imprudence, en adressant à l’Assemblée du clergé qui se tenait alors, un désaveu des conséquences que l’on eût pu tirer de, son discours. La postérité catholique l’excuse d’avoir un moment oublié les convenances ; mais à cette heure, on était loin de sentir encore toute la portée que devait avoir le jansénisme.

Un peu plus tard , en 1651 , lorsque l’incendie se fut déclaré sans retour, et que la France était désormais livrée pour un siècle et plus à la secte qui devait la ravager si cruellement, parut un livre sous ce titre : Le jansénisme confondu. Il était du jésuite Brisacier, et combattait vigoureusement les nouvelles erreurs. On n’y trouvait pas plus que dans ceux de Petau et de De Champs l’apologie du molinisme ; mais l’attaque personnelle était violente contre Port Royal et ses adeptes. Le coadjuteur pressé par le parti auquel il s’était livré, publia une ordonnance portant condamnation non des erreurs jansénistes contre lesquelles le livre était dirigé, mais contre le livre lui-même. Port-Royal dut se savoir gré de ses tendresses à l’égard du héros de la Fronde et des ruelles ; mais la censure de Paul de Gondy avait moins de portée que celles de l’Index ; le temps en a fait prompte justice, et Innocent X n’en accueillit pas avec moins de faveur le P. Brisacier, lorsque peu après il lui fut présenté. La censure du coadjuteur devait être lue au prône de toutes les églises paroissiales de Paris ; trois curés refusèrent de se soumettre à cette injonction. L’un deux était le pieux Olier, auquel M. le chanoine Bernier n’imputera pas, je l’imagine, d’avoir en cela eu pour but de glorifier l’idole. Plus tard cependant les trois curés, contraints par les haut commandements du prélat, dit M. Faillon, dans la Vie de M. Olier, publièrent la censure, en ajoutant que l’archevêque n’avait pas condamné par là les sentiments exposés dans le livre du Jansénisme confondu, mais simplement pris la défense des religieuses de Port-Royal, dont il était parlé en cet écrit 6.

Mais il était temps de demander à Rome un jugement en forme sur les doctrines de l’Augustinus ; car la note d’hérésie formelle qu’elles méritaient ne leur avait pas encore été infligée par l’autorité souveraine. L’épiscopat français, par l’organe de quatre-vingt-huit de ses membres, demanda une décision à Innocent X, auquel il adressa une lettre qui est un des plus beaux monuments de l’histoire ecclésiastique. Cette pièce avait été rédigée par Habert, évêque de Vabres ; mais l’Assemblée du clergé de 1650, par crainte du parlement déjà envahi par la secte, n’avait pas osé la signer dans ses réunions ; ce qui eut obligé de la porter, avec quelque péril d’entraves, sur les procès-verbaux. Il fint donc convenu qu’elle serait présentée individuellement à la signature des évêques, tant de ceux qui avaient été membres de l’Assemblée que de ceux qui n’en avaient pas fait partie. Pour mener cette affaire, il fallait un homme zélé contre la secte ; quel sera-t-il ? un jésuite ? non ; ce sera saint Vincent de Paul, ce vengeur infatigable de la foi , dont la sainte liturgie nous dit, au jour de sa fête, que dès qu’il eût senti le jansénisme, il l’eut en horreur ; mox ut sensit, exhorruit. Dans ce ministère dévoué, Vincent fut aidé par un autre saint prêtre, le pieux Olier, curé de Saint-Sulpice ; et lorsque les trois docteurs chargés des vœux de l’église de France à Rome durent se mettre en route, ce furent en­core saint Vincent de Paul et Olier qui fournirent aux frais de leur voyage.

Enfin, le 31 mai 1653, Innocent X prononça la sentence infaillible et irrévocable sur cinq propositions résumées de toute la doctrine de l’Augustinus. Elles étaient qualifiées d’hérétiques, et défense faite à tous les chrétiens d’y adhérer et de les soutenir désormais. Or, ces cinq propositions avaient été dressées en France ; cette analyse d’un in-folio captieux était l’œuvre d’un français. D’un jésuite peut être ? Non, encore ; l’honneur en revenait à un docteur de l’Université de Paris, Nicolas Cornet, recteur du collège de Navarre, le maître de Bossuet. L’épiscopat, la sainteté, la science, s’étaient unis pour amener le jugement de ce grand procès. Quand M. l’abbé Bernier nous dit que l’on voit une raison très suffisante et la véritable cause des décisions que l’autorité a portées dans cette conjoncture, quand on réfléchit que les erreurs de Jansénius avaient déjà été condamnées, au fond, dans Calvin et dans Baïus ; il est clair qu’il se dissimule, à son insu, la vraie situation des choses en 1653. Il ne s’agit pas de trouver une raison suffisante pour expliquer la décision d’Innocent X, comme si c’était ici une question d’amateur. L’hérésie avait levé la tête, elle était puissante, elle gagnait tous les jours du crédit ; il était de la dernière urgence de trancher dans le vif. Sans doute, c’était déchaîner des passions, faire naître d’implacables rancunes, et l’on sait que ces rancunes se sont déclarées sur saint Vincent de Paul, au point qu’il a été de mode chez les jansénistes jusqu’à la fin d’affecter de le désigner sous le nom de monsieur Vincent, après sa canonisation comme auparavant ; mais de telles considérations, n’arrêtèrent ni cet homme de Dieu, ni Olier, ni Cornet. Pourquoi M. l’abbé Bernier réserve-t-il ses injures pour les jésuites ? Par quelle partialité n’accuse-t-il pas ces trois grands hommes d’avoir visé à écraser des rivaux, pour faire triompher leur idole, d’avoir abrité leurs vues d’intérêt et leurs mauvaises passions derrière les intérêts de la foi ? Il est constant par les monuments .du temps qu’ils n’ont rien épargné pour déterminer l’accord de l’épiscopat contre le jansénisme ; qu’ils ont essuyé plus d’un refus de signature, en particulier saint Vincent de Paul de la part des évêques de Luçon, d’Alés et de Pamiers ; qu’ils ont poussé vivement la cause à Rome par le moyen de leurs trois docteurs. Pourquoi donc M. le chanoine Bernier réserve-t-il ses invectives pour les seuls jésuites qui ont été infiniment m oins agissants dans cette affaire ?

Mais les jésuites étaient haïs du parti que saint Vincent de Paul, le plus doux des hommes, crut devoir poursuivre avec tant de vigueur ; ils étaient haïs parce que ce parti les savait inébranlables dans l’orthodoxie ; parce qu’il les sentait présents dans toute l’église et veillant sans cesse à la garde du dépôt de la foi ; parce qu’il savait que Vincent de Paul, Olier, Cornet, mourraient un jour, et qu’une corporation religieuse aussi zélée pour sa discipline intérieure n’épuise pas sa vie en un siècle ; et M. Bernier qui est à même d’apprécier tous ces motifs, ne veut pas admettre que les jésuites aient pu soutenir avec désintéressement la cause du christianisme tout entier mis en péril par les doctrines de Port-Royal et leurs succès ! Autant dire, que l’on ne croit pas à la dignité humaine, et contester jusqu’à la possibilité de la vertu ; autant dire que lorsqu’un homme vicieux vous a en horreur ; vous ne pouvez plus attaquer ses vices, que par le seul motif de votre intérêt. C’est par un sentiment de jalousie contre Port-Royal que les jésuites ont combattu le jansénisme ; mais, je vous prie, était-ce par rivalité contre Port-Royal que Bellarmin et Tolet combattirent Baïus, et l’amenèrent à se soumettre au jugement de Rome, à une époque où il n’était encore question ni de Saint-Cyran, ni de Jansénius ? Et il eut fallu que, lorsque cinquante ans après, les mêmes erreurs reparaissaient entourées de tout ce qui forme l’opinion publique dans un pays, les jésuites gardassent le silence ou n’opposassent qu’une molle résistance à l’hérésie, dans la crainte d’être soupçonnés d’y vouloir faire leurs propres affaires ! non, heureusement, il n’en fut pas ainsi, et, quoiqu’en dise M. le chanoine Bernier sur mes phrases sentimentales, je ne rougirai pas d’avoir dit que « les croyants, heureux héritiers des dogmes sauvés par tant de combats, doivent, s’ils sont justes, garder reconnaissance à ceux qui encoururent tant de haines pour maintenir la foi orthodoxe dans leur patrie ». Je ne croirai pas non plus enlever rien à la gloire des dépositaires de l’autorité dans l’Église, en exaltant les services rendus par des subalternes à la cause commune ; le bulletin d’une victoire peut dire que l’attitude de tel corps a décidé le succès de la bataille, sans faire aucun tort au général en chef sous le commandement duquel il combattait.

M. l’abbé Bernier ne veut pas demeurer d’accord avec moi que les jésuites ont fait preuve de désintéressement en embrassant la cause de l’orthodoxie et en refusant leur influence à un parti qui cherchait de toutes parts des auxiliaires et dont les colères étaient si fort à craindre. C’est qu’il ne se rend pas compte suffisamment des événements qui contribuèrent à former le parti janséniste, et auxquels il dut ses brillants succès. Il ne faut pas croire cependant que l’attrait que pouvaient inspirer les Arnauld avait été, si puissant qu’il ait suffi pour amener lui seul à leurs pieds les héros et les héroïnes de la Fronde. Il y eut de la réaction politique dans cette cabale ; les observateurs impartiaux s’en sont rendu compte, et ont su voir dans Port-Royal ce qui véritablement s’y trouvait, un foyer d’opposition au gouvernement. Les jésuites s’exposaient à plus d’un danger, en bravant pour l’intérêt de la foi la formidable coterie qui avait son centre aux portes de Paris, et qui avait su si bien couvrir ses manœuvres, sous les dehors d’un christianisme épuré. Les jésuites étaient assez habiles sans doute pour voir ce que nous voyons nous-mêmes aujourd’hui, et ils eurent bien quelque mérite de n’en pas tenir compte ; Une fois le jansénisme condamné par les efforts de saint Vincent de Paul, d’Olier, de Cornet, sur la demande de l’épiscopat presque tout entier, qu’ils s’abstinssent désormais de prêcher durement contre les nouvelles erreurs, d’exiger de leurs pénitents l’adhésion sincère aux jugements apostoliques, on eût vu la tolérance envers eux succéder aux anciennes attaques, et à coup sûr les Provinciales n’auraient pas paru. C’est par ces fameuses Petites lettres que je rentrerai dans mon récit.

Le coup était donc porté ; la bulle d’Innocent X avertissait tous les fidèles qu’une nouvelle hérésie avait levé la tête et que cette hérésie était le jansénisme. La secte chancela un moment sur elle-même ; Qu’allait-on faire ? se soumettre ou résister ? Port-Royal ne fit ni l’un ni l’autre. Il se décida à condamner les cinq propositions, mais en soutenant qu’elles n’exprimaient pas la doctrine de Jansénius. Par ce stratagème, les sectaires gardaient leurs sentiments hérétiques, et trouvaient le moyen de conserver le lien extérieur avec l’Église. Calvin avait été moins bien inspiré. Cependant le docteur Arnauld devait une explication au public, car il était pour longues années le chef de tout le parti. Il la donna par sa Lettre, à un Duc et Pair. Cet écrit fut aussitôt déféré à la Sorbonne, et la Faculté déclara impies, scandaleux et hérétiques les principes qu’y soutenait Arnauld. Le docteur, après cet éclat, fut réduit à se cacher ; bientôt il se vit exclu de la Faculté et contraint de chercher un asile en Hollande où pendant le reste de sa vie, qui dura encore près de quarante ans, il habita presque constamment, ne cessant d’alimenter la guerre par ses écrits, sous toutes les formes, et par son active correspondance.

C’était la Sorbonne et non les jésuites qui avait réprimé l’audace du docteur ; mais la Compagnie n’en était pas moins là tout entière sur le champ de bataille, résolue à lutter sans relâche pour le maintien des décisions du Saint Siège. Avouer dans de nouveaux écrits les sentiments que l’on avait dans l’âme était chose périlleuse pour la secte qui tenait à demeurer dans l’Église, malgré l’Église ; mais restait un moyen sûr d’obtenir le succès sur un public prévenu et passionné. Décréditer d’un seul coup la Compagnie, en la donnant pour l’ennemie de toute morale, atteinte et convaincue par mille textes de ses docteurs d’avoir formé le projet de renverser l’Evangile ; c’était bien fort ; on le tenta, et le succès ne fit pas défaut à la tentative. Pour cela, il ne fallait qu’un homme d’esprit et de verve qui sût manier la plaisanterie, dont l’audace ne reculât devant aucun excès, et dont la bonne foi fit égarée par l’ascendant que n’exerçaient sur lui des hommes qu’il regardait comme ses pères et ses maîtres. Ce génie malheureux fut Pascal ; les maîtres qui le trompèrent furent Arnauld d’abord, dont l’âme se révéla alors tout entière, et Nicole qui osa écrire les Essais de morale, après avoir fourni ait jeune écrivain toutes les notes sur lesquelles celui-ci composa ce que Chateaubriand a si justement appelé son mensonge immortel. On est stupéfait en lisant, après deux siècles, ce factum virulent et tant soit peu monotone ; mais ce qui surprend le plus, c’est qu’il ait réussi, malgré l’énormité, disons mieux, l’absurdité de la thèse que l’auteur y veut soutenir. On tâchait dans ces lettres, dit Voltaire, de prouver que les jésuites avaient un dessein formé de corrompre les mœurs des hommes, dessein qu’aucune secte, qu’aucune société n’a jamais pu avoir ; mais il ne s’agissait pas d’avoir raison, il s’agissait de divertir le public7. Néanmoins, les Provinciales ont fait l’opinion durant un long temps, et elles la dominent encore aujourd’hui plus qu’on ne le pense.

J’aurais bien envie de demander à M. le chanoine Bernier, qui, dans cette affaire des jésuites ou des jansénistes, « visait à écraser » ses rivaux et à faire triompher son idole ; qui abritait derrière les intérêts de la morale ses vues d’intérêt et ses mauvaises passions ? Qu’ont fait de semblable les jésuites contre leurs ennemis ? Nous sommes là en présence de l’œuvre capitale du parti ; que M. Bernier nous produise quelque chose de pareil, d’approchant en malice et en perfidie de la part de ceux qu’il poursuit. Pourquoi son langage est-il donc si plein de ménagement pour les uns et si peu mesuré pour les autres ? Mais poursuivons.

La distinction du fait et du droit, par laquelle les jansénistes trouvaient le moyen de soutenir l’Augustinus, tout en paraissant renoncer aux cinq propositions, ayant nécessité de nouvelles mesures de la part du siège apostolique et Alexandre VII, ayant imposé la signature d’un formulaire qui coupait court à tout subterfuge, de graves complications s’ensuivirent. Hardouin de Péréfixe, archevêque de Paris, se vit réduit à prendre la seule mesure efficace pour faire cesser le scandale que causait la résistance des religieuses de Port-Royal à la signature du Formulaire ; cette mesure consistait à dissoudre la communauté, et à placer les opposantes dans des monastères orthodoxes. Vit-on alors les jésuites conseiller ce parti rigoureux ? On l’a dit ; car que n’a-t-on pas dit ? Voici des faits incontestables et qui renversent par la base les assertions dans lesquelles M. l’abbé Bernier a prétendu que les jésuites voulaient imposer à toute force le molinisme avec les dogmes de la foi.

On était en 1662 ; la suppression de l’abbaye était imminente et les fameux solitaires allaient être dispersés par la police. Louis XIV permet que des conférences aient lieu entre deux des docteurs dis parti et deux ,jésuites investis de sa confiance, dans le but de ménager, s’il est possible encore, un accommodement. Les deux docteurs jansénistes étaient La Lanne et Girard ; les deux jésuites, le P. Annat, confesseur du roi, le même que Racine traite si mal dans son Histoire de Port-Royal, et le P. Ferrier. Louis XIV appela pour présider aux conférences l’évêque de Comminges, Gilbert de Choiseul, qui fut toute sa vie, sinon le fauteur, du moins l’ami des jansénistes, et qui, devenu plus tard évêque de Tournay, inquiétait Bossuet à l’Assemblée de 1682, par ses opinions trop libres sur l’autorité du Saint-Siège. Or, nous avons le témoignage de ce prélat peu suspect sur l’attitude des deux jésuites dans ces conférences. Dans une lettre du 20 mars 1663, adressée à Henri Arnauld, évêque d’Angers, lettre, que je recommande à M. le chanoine Bernier, Gilbert de Choiseul parle ainsi

Comme cette affaire a été commencée de concert avec les Pères Annat et Ferrier, jésuites, elle se continue avec eux, et je vous dois rendre ce témoignage de leur sincérité, que, dans toute la suite, il m’a toujours paru qu’ils étaient véritablement amis de la paix, qu’ils y travaillaient de la meilleure foi du monde, et que s’ils avaient de la fermeté en quelque occasion contre les sentiments de ceux qu’on appelle jansénistes, cela ne venait pas d’aucune aversion de leurs personnes, mais de l’attachement qu’ils ont à l’autorité du Saint Siège et du désir d’établir solidement la tranquillité que nous cherchons8.

Je prie le lecteur de bien peser les termes de ce jugement de l’évêque de Comminges, témoin non suspect des dispositions des deux jésuites, et de se rappeler qu’il s’agit ici du P. Annat, confesseur dit roi, et du P. Ferrier qui lui succéda dans cette charge. Il n’est pas besoin de rappeler l’influence qu’exerçait en France le confesseur du roi sur toute la Compagnie, on la comprend d’ailleurs aisément.

Voilà les hommes intraitables que M. le chanoine Bernier nous signale ; nous sommes cependant là à fine époque postérieure à la publication des Provinciales. Les petites lettres font les délices du grand monde et des gens d’esprit ; elles portent partout la diffamation la plus odieuse contre les jésuites, et voilà la rancune qu’en témoignent les jésuites ! Gilbert de Choiseul qui les a vus à l’œuvre, écrivant au propre frère d’Arnauld, les proclame amis de la paix, et M. Bernier, qui vit à deux siècles de là, les accuse de vouloir écraser des rivaux. Mais le molinisme ? en est-il question sur le traité de paix ? Ecoutez encore l’évêque de Comminges : MM. de La Lanne et Girard, dont vous connaissez sans doute le mérite, ayant parlé pour tous, ont si nettement exposé leur doctrine sur les cinq propositions condamnées que, se réduisant seulement art sentiment des thomistes, mais à se servir même des termes de leur école, il ne petit rester le moindre soupçon d’erreur entre eux. Ainsi, voilà les jésuites dans cette occasion solennelle, reconnaissant (au reste, comme toujours) que l’on peut parfaitement être catholique tout en étant thomiste. Gilbert de Choiseul atteste que par la grâce de Dieu, les conférences ont fort heureusement réussi. Les jésuites ont seulement réclamé des docteurs de Port-Royal qu’ils voulussent bien déclarer qu’ils reçoivent les décisions que les papes Innocent X et Alexandre VII ont faites sur ce sujet dans leurs constitutions et qu’ils s’y soumettent. Je ne doute pas que, dans la circonstance, M. le chanoine Bernier n’eût montré la même exigence.

Ainsi, Port-Royal allait être sauvé, et c’est aux jésuites qu’il devrait son salut. Malheureusement le docteur Arnauld fit rompre les négociations ; il ne voulut pas être redevable de la fin de son exil à un accord passé avec les jésuites. En vain, l’un de ses plus zélés disciples, Le Nain, lui écrivait au nom d’un des premiers magistrats du royaume ces énergiques paroles : Vous serez condamné et devant Dieu et devant les hommes, si vous ne voulez pas croire à un prélat aussi éclairé, aussi vertueux et aussi éloigné de tout soupçon que M. de Comminges9 Le fier docteur fut inflexible et la première dispersion de Port-Royal s’ensuivit. A-t-on le droit de l’imputer aux jésuites que l’on avait vus, à la suite de Bossuet, user toutes les concessions pour réduire à l’orthodoxie ces filles obstinées qui, selon le mot célèbre de leur archevêque, étaient pures comme des anges et orgueilleuses comme des démons ? Car, si l’on eût pu amener la soumission des docteurs à l’Eglise, il est hors de doute que l’on eût eut du même coup celle des religieuses. Par la même raison, celles ci étant dispersées, l’autorité prit des mesures pour dissoudre l’agrégation des prétendus solitaires qui s’était formée autour de l’abbaye. Ils se retirèrent, les uns en province, les autres près de leurs amis, à Paris ; la duchesse de Longueville ouvrit son hôtel aux plus célèbres d’entre eux.

La protection que cette princesse étendit sur les chefs de la secte, et les égards que la cour crut devoir conserver envers elle, aimant mieux la voir dépenser son ardeur dans l’intrigue religieuse que dans l’intrigue politique, eurent une immense influence sur l’avenir cet accord du jansénisme. C’est elle en grande partie qu’est dû frauduleux connu sous le nom de paix de Clément IX, manœuvre habile qui fit illusion à beaucoup de monde, et qui, en arrêtant le bras qui devait extirper l’hérésie, donna à celle-ci le temps et les moyens de s’implanter plus profondément que jamais dans le royaume. L’épiscopat avait souscrit le formulaire d’Alexandre VII, moins quatre prélats, les évêques de Beauvais, d’Aleth, de Paniers et d’Angers. Il n’était plus possible de laisser sur leurs sièges ces quatre sectaires que le parti canonisait. Déjà douze commissaires apostoliques avaient été institués par le Saint Siège pour procéder à leur déposition. Mais ils avaient des partisans secrets dans l’épiscopat, et avec le conseil et l’appui de la duchesse de Longueville, on put tenter un coup pour les sauver. Gondrin, archevêque de Sens, et Vialart, évêque de Châlons-sur-Marne, se mirent en avant. Ils furent suivis de dix-neuf de leurs collègues. On obtint de Clément IX un répit, on circonvint son nonce, et quand tout fut prêt, on entama des conférences. Cette fois, le docteur Arnauld consentit à traiter ; jamais il mit une condition, et cette condition lui fut accordée. Il exigea que les jésuites fussent tenus à l’écart de toute conférence, et que les négociations de cette paix qui devait le rendre lui-même à son parti demeurât pour eux un mystère. Ainsi, heureusement pour eux, les jésuites n’eurent la responsabilité de rien dans cette paix fourrée ; en revanche, la duchesse de Longueville et la princesse de Conti assistaient aux conférences, et ainsi que le dit pieusement l’un des historiographes de Port-Royal, ces dames étaient comme la lumière des évêques ; elles les conduisaient comme parla main ; elle leurs montraient tous les pas qu’ils devaient faire, et leur mettaient les paroles dans la bouche10.

On sait que tout finit par la souscription des quatre évêques, moyennant une contre-lettre, au formulaire d’Alexandre VII ; et le loup se vit bien et dûment établi dans la bergerie. L’un des quatre évêques cependant, Pavillon d’Aleth, répugna d’abord à souscrire, et semblait braver les conséquence d’un tel refus ; il céda enfin aux instances d’Arnauld et de l’archevêque de Sens. Voici en quels termes ce dernier gourmandait sa lenteur à se décider. Quel triomphe pour les jésuites, lui écrivait-il, de voir échouer une chose de cette conséquence, qu’on avait voulu leur cacher, et de se trouver plus élevés qu’ils ne l’ont jamais été par ce qui devait les ruiner sans ressource ! Ainsi au dire de Gondrin, l’entremetteur dans cet ignoble compromis entre la foi et l’hérésie, il fallait avant tout humilier les jésuites. Qu’importe la doctrine ! Qu’importe l’honneur ! Il faut que l’évêque d’Aleth signe avec les autres ; s’il continue de refuser, l’odieuse Compagnie aura droit de dire que l’hérésie est au sein de l’Église de France. Et c’est après de tels faits, que M. le chanoine Bernier qui les connaît comme moi, me reproche d’avoir dit que la cause des jésuites était liée à celle de la foi !

Le docteur Arnauld avait donc vaincu, et il allait, durant quelques années, goûter dans Paris les douceurs du triomphe. Ce n’était plus le temps où, forçant son ban, il arrivait furtivement de Hollande pour réchauffer le parti, et venait chercher, sous le déguisement d’un soldat, un asile sûr dans l’hôtel de la duchesse de Longueville. Il se montrait maintenant en plein jour, et partageait tranquillement. le nom de Grand avec Louis XIV. Cependant, les jésuites dont l’habileté et le crédit avaient été si fort dépassés, commençaient à produire dans les chaires de Paris un de leurs membres dont la vie et la parole étaient un cruel démenti aux Provinciales. Bourdaloue était jésuite autant qu’un autre, et sa vertu, son éloquence, étaient devenues l’entretien de la cour et de la ville. Madame de Sévigné elle même n’avait pas résisté ; l’aimable marquise, sans renoncer à son goût pour les petites lettres, allait très volontiers, comme elle dit, en Bourdaloue. Le parti janséniste jugea qu’il était nécessaire de ramener l’opinion, en frappant un nouveau coup. La Morale pratique des jésuites fut donnée au public. Ce volumineux pamphlet, dans lequel on met sur le compte des jésuites une sérié d’abominations commises dans les deux mondes, avait été conçu par le marquis de Coislin devenu l’abbé de Pont Château, et compilé par Saint Martin et Gilles d’Asson : le docteur Arnauld y mit la dernière main.

Telle était la modération de ces hommes qui venaient d’être admis à la paix, sans qu’on eût demandé d’eux le moindre acte de déférence à l’égard des jésuites. Quant au jugement à porter sur la valeur historique de ce nouveau manifeste de Port-Royal contre la Compagnie, je ne crois pouvoir mieux faire que de produire l’opinion du parlement de Paris lui même, dans son arrêt du 10 septembre 1669 ; personne, j’imagine, ne le tiendra pour suspect de partialité en faveur des jésuites. Sur ce qui nous a été représenté par le procureur du roi, y est-il dit, qu’il est averti que, depuis quelques jours, certaines personnes mal affectionnées à la Compagnie de Jésus semaient en cette ville un libelle scandaleux intitulé : Morale pratique, prétendu imprimé à Cologne, chez Gervinus Quintel, en 1669, par lequel et par les faussetés dont il est rempli, par le ramas qui a été malicieusement fait d’une infinité de mémoires inventés à plaisir et de pièces supposées, il est aisé de juger, aussi bien que par les termes d’aigreur dont l’auteur s’est servi, qu’il a eu le dessein de décrier la société et la conduite des jésuites...

Ici, M. l’abbé Bernier est encore obligé de reconnaître que les mauvaises passions et le désir d’écraser des rivaux ne sont pas précisément du côté des jésuites, et que l’idole que les auteurs de la Morale pratique ont voulu faire triompher n’est pas la Compagnie de Jésus. Et c’étaient ces hommes de Port-Royal, dont la doctrine était que l’homme cède irrésistiblement à son attrait bon ou mauvais, qui se posaient pour vengeurs de la Morale, contre une société qui employait ses vingt mille voix à proclamer dans toute l’Église la liberté et la responsabilité humaines ! Que leur fallait-il donc encore ? Ils étaient réhabilités ; leurs signatures mensongères leur avaient ouvert l’accueil partout ; le docteur Arnauld avait été reçu en audience par le roi ; Innocent XI lui portait de la considération ; les religieuses de Port-Royal avaient retrouvé leur cloître ; tout marchait du même pied, pour ainsi dire, qu’avant la condamnation des cinq propositions ; saint Vincent de Paul, Olier, Cornet, n’étaient plus là ; mais le jansénisme en revanche était partout. Il infectait de plus en plus les corps religieux, les facultés de théologie, et quiconque osait ne pas parler avec respect de ses grands hommes et de leurs œuvres encourait la réputation de petit esprit, ou de serviteur des jésuites. Au milieu d’une telle situation, l’attitude de la Compagnie ne pouvait cesser d’être guerroyante ; le contraire eut été trahison. M. le chanoine Bernier lui a reproché d’avoir passionné la défense de la foi j’ai répondu à ce reproche ; mais qu’on juge maintenant des périls, et pour peu que l’on tienne à l’orthodoxie, que l’on dise si la mollesse pouvait être de saison dans de telles conjonctures. Au reste, s’il n’y eut pas de mollesse, il y eut de la modération et de la dignité. J’en assignerai une preuve incontestable dans le rôle et le caractère des quatre confesseurs de Louis XIV, qui se succédèrent dans le cours de cette longue crise. On sait qu’ils disposaient d’un haut crédit auprès du monarque ; mais leur influence au sein de leur société n’était pas moindre. Voyons quelle fut la ligne suivie par chacun deux. Annat, entré en fonctions dans l’année 1654, y demeura jusqu’en 1670. Nous l’avons vu à l’œuvre dans la tentative de réconciliation entre Port-Royal et l’Église, au lendemain des Provinciales ; avons nous trouvé en lui un homme intraitable ? Annat, ne s’est-il pas montré la probité même ? Et l’on ne saurait s’en étonner quand on se souvient que, au rapport de Bayle lui-même, ce jésuite risqua cent fois son crédit, en contrariant, avec la plus généreuse insistance, les passions du roi.

Ferrier succéda à Annat. Nous le connaissons déjà aussi par le témoignage de Gilbert de Choiseul ; nous savons qu’il s’inquiétait peu si les fauteurs du jansénisme, dans le cas d’une conversion, préféraient le thomisme au molinisme : il y a mieux encore ; c’est qu’il savait, au besoin, contenir ceux de ses confrères qu’un zèle indiscret eût pu entraîner au delà des bornes de la justice. Souvent, dit Amelot de la Houssaye, je lui ai entendu dire à des jésuites qui voulaient le faire entrer dans leurs querelles particulières pour être appuyés de son crédit, que le roi ne l’avait pas fait son confesse pour être l’avocat des méchantes causes11.

La Chaise remplaça Ferrier en 1675. Je ne sache rien qui soit mieux de nature à montrer que durant les longues années qu’il remplit son poste, les jansénistes eurent peu à souffrir de la part des jésuites si ce n’est de produire le témoignage si connu que lui rend Saint-Simon lui-même ; Saint-Simon qui épuise son vocabulaire d’injures, et on sait quelle en était la richesse, contre Letellier successeur de La Chaise. Juste, droit, sensé, sage, doux et modéré, fort ennemi de la délation, de la violence des éclats, La Chaise avait de l’honneur, de la probité, de l’humanité12. Plus loin, il ajoute : Les ennemis même des jésuites furent forcés de lui rendre justice, et d’avouer que c’était un homme de bien, honnêtement né et très digne de remplir sa place.

J’ajouterai deux traits seulement qui aideront à faire connaître la Chaise : l’un est relatif aux jansénistes, l’autre peut servir à montrer, la loyauté des relations de ce jésuite avec Louis XIV. On dénonça au roi les rapports qu’entretenait Rollin avec le P. Quesnel, sujet rebelle et chef du parti ; la prison allait devenir le prix des imprudences du savant professeur qui fut, toute sa vie, le fauteur malheureux de la secte. La Chaise intervint, et Rollin conserva sa liberté. Le roi ayant manifesté au confesseur son projet de contracter mariage avec madame de Maintenon, le jésuite eut assez d’indépendance pour contrarier l’intention du monarque, et ne céda que devant la nécessité ; ce qui fut cause que madame de Maintenon ne le goûta jamais.

Voilà donc trois jésuites, et les plus influents de tous, sans l’aveu desquels leurs confrères n’auraient pu rien entreprendre de traça soit peu important contre la secte, qui se révèlent à nous comme des hommes modérés, délicats, pleins d’égards, et gérant avec intégrité leur ministère. A eux trois, ils représentent une période de plus de cinquante années dans le poste de confesseur du roi, et l’on ne reconnaît dans aucun d’eux les mauvaises passions dont parle M. Bernier. Nous verrons tout à l’heure ce qu’il faut penser de leur successeur dans la confiance de Louis XIV. Dans tous les cas, il ne géra que six ans son emploi, et eut-il été aussi farouche que le prétend Saint-Simon, cette courte période ne pourrait, être donnée comme représentant toute la ligne de conduite de la Compagnie de Jésus à l’égard des jansénistes.

Reste donc à parler du P. Letellier et à dire aussi la vérité sur son compte. Mais auparavant qu’il me soit permis de toucher en passant l’Assemblée du clergé de 1700. Elle est fameuse par une censure de propositions de morale qui paraît être un triomphe pour M. le chanoine Bernier. Voyons d’abord les événements du jansénisme qui signalèrent la fin du XVlle siècle. En 1694, le docteur Arnauld avait disparu de la scène du monde, et le P. Quesnel lui avait succédé dans le rôle de chef du parti. Ce fut sous ce dernier que le jansénisme qui depuis Clément IX, couvait sous la cendre, éclata de nouveau par un incendie qui dépassait en étendue et en ravages tout ce que l’on avait vu jusqu’alors. L’étincelle qui détermina l’embrasement fut le livre des Réflexions morales sur le Nouveau Testament, livre où le Père Quesnel étalait désormais dans toute sa crudité la doctrine des cinq propositions. L’Augustinus avait vieilli ; ce lourd in-folio latin ne pouvait plus être de mode et demandait d’être rajeuni. Il l’était dans les Réflexions et sans avoir rien perdu. La première édition avait paru dès 1671, niais elle était moins hardie que les suivantes ; Vialart, évêque de Châlons-sur-Marne, le même que nous avons vu avec Goudrin de Sens, négociateur de la paix de Clément IX et le répondant des quatre évêques réfractaires, la revêtit de son approbation ; mais la troisième édition passait toute mesure. Jamais le jansénisme ne s’était épanoui au grand jour avec tant d’audace. Louis Antoine de Noailles, successeur de Vialart, osa recommander aux fidèles de son diocèse la lecture d’un tel livre, par son mandement du 23 juin 1695. L’influence de madame de Maintenon fit transférer la même, année ce prélat sur le siège de Paris, où il devait être si longtemps le fléau de l’orthodoxie.

Sur ce nouveau théâtre, les allures de Chalons sur Marne auraient été tant soit peu déplacées. L’illustre protectrice et parente n’aimait pas le jansénisme, et il était à propos que le nouvel archevêque se signalât dès l’abord par quelque acte éclatant contre la secte. L’occasion ne tarda pas à s’en présenter ; et le 20 août 1696, paraissait une ordonnance archiépiscopale portant condamnation d’un livre que l’abbé de Barcos, neveu de Saint-Cyran, avait publié sous ce titre : Exposition de la foi de l’Église touchant la grâce et la prédestination. Bossuet lui même avait minuté la partie dogmatique de l’ordonnance, et il était visible à tous les regards que Noailles qui signait, et qui fulminait contre le janséniste Barcos avait changé de camp. En pareille situation, les pamphlets sont à craindre. Il en parut un qui portait le litre de Problème ecclésiastique. On y demandait à qui il fallait croire, de Noailles, évêque de Chalons, approuvant une doctrine, en 1695, dans les Réflexions morales, ou de Noailles, archevêque de Paris, condamnant la même doctrine en 1696. L’écrit était anonyme ; on l’attribua promptement aux jésuites, et l’inimitié de Noailles qui, d’ailleurs, avec ses idées, ne pouvait leur être favorable, se déclara pour jamais contre eux. Ils étaient cependant innocents de ce pamphlet dont l’auteur véritable, dom Thierry de Viaixnes, qui l’avait compilé dans un tout autre but que de complaire aux jésuites, se déclara plus tard. Au reste, tout catholique avait droit de se poser ce problème, tant que Noailles n’avait pas désavoué le mandement par lequel il avait recommandé à son peuple de Châlons un livre qui devait être réprouvé plus tard par l’église universelle, comme soutenant cent une propositions condamnables.

En attendant, l’irritation était extrême contre les jésuites à l’archevêché. On accusait le P. Daniel, le P. Doucin ; et les jansénistes se félicitaient d’avoir trouvé un expédient pour intimider Noailles dans la voie des concessions, et pour le brouiller tout d’abord avec la Compagnie. L’Assemblée de 1700 vint bientôt, et Noailles la présida. On y résolut de publier une censure contre la morale relâchée, et cent vingt-sept propositions de casuistes furent condamnées. Tout le monde savait parfaitement à quelle adresse allait cette censure. L’espace ne me permet pas d’en donner ici l’histoire détaillée ; je dirai seulement que cette opération était sans but pratique ; car il est notoire que le laxisme était très loin de la théologie française, à la fin du 17e siècle ; et que c’était d’ailleurs un acte aussi inutile que peu respectueux pour le Saint Siège, que de condamner, par l’autorité d’une assemblée partielle de l’église de France, des propositions qui, il y avait quarante ans, l’avaient été par les souverains Pontifes, dans des décrets reçus de l’Église universelle, la France exceptée.

Tout ceci montrait assez combien peu les jésuites avaient de crédit. L’inutilité de la censure, son inconvenance dans les conjonctures, furent relevées par plusieurs prélats dans l’Assemblée ; mais leur voix fut promptement couverte. Les jansénistes triomphèrent de l’humiliation infligée à la Compagnie, et se plaignirent modérément de la condamnation de trois propositions de leurs auteurs que l’on avait censurées, en considérant que leurs adversaires avaient reçu un coup, indirect, il est vrai, mais tout autrement sensible. Dans un travail plus complet que ne peut l’être cet article, il serait intéressant d’étudier la composition de l’épiscopat français à cette époque ; Fénelon, dans son Mémoire à Clément XI, sous la date de 1705, révèle un affligeant tableau ; et, d’après les renseignements qu’il fournit, le lecteur est en droit de conclure que, depuis la paix de Clément IX, on n’avait pas cherché à pourvoir les églises de pasteurs trop décidés contre le jansénisme. Cependant Ferrier et La Chaise avaient eu en main, à eux seuls, la feuille des bénéfices pendant trente ans. On en déduira avec raison que ces jésuites si influents n’avaient pas tant songé qu’on l’a dit à faire leurs affaires. Nous verrons bientôt l’épiscopat du XVIlle siècle manifester à l’endroit de la Compagnie un vif et profond intérêt ; cependant, passé 1715 , aucun de ses membres ne dut à un jésuite son élévation.

Louis XIV déclinait, le père La Chaise n’était plus qu’un vieillard hors de combat, Madame de Maintenon n’avait jamais subi l’influence des jésuites ; le 18e siècle était ouvert, et se préparait à lâcher la digue à cette incroyance qui couvait sourdement depuis quarante ans ; et avec tout cela, l’hérésie janséniste, renouvelée par le livre des Réflexions morales, levait la tête plus haut que jamais. Les catholiques étaient fatigués d’une querelle théologique qui durait depuis plus d’un demi-siècle ; le formulaire d’Alexandre VII était usé, dès lors qu’un autre livre avait remplacé l’Augustinus. La situation ne pouvait donc se dénouer que par un acte énergique qui tranchât dans le vif plus avant que jamais. La bulle Unigenitus fut ce moyen décisif qui sauva la foi ; et l’Église en fut redevable au père Letellier.

Ce jésuite, en 1709, avait remplacé La Chaise auprès de Louis XIV, Les mémoires du temps, ceux de Saint-Simon en particulier, ont rendu sa mémoire particulièrement odieuse ; il importe donc de le faire connaître. Il était à peine installé dans ses fonctions, qu’eut lieu la destruction de Port-Royal. Naturellement, la postérité égarée par des calomnies l’en a rendu responsable ; rien cependant n’est plus mal fondé. Clément XI, dans un bref à Louis XIV, avait demandé cette mesure dans les termes les plus énergiques, evellatur et eradicetur. Sur les lieux, les jésuites ne furent pour rien dans son exécution. J’en donnerai pour garant les jansénistes eux mêmes. Voici les paroles de Clémencet, dans son histoire générale de Port-Royal : MM. de Saint-Sulpice, à ce qu’on prétend, dit-il, obtinrent par le crédit de madame de Maintenon, la démolition de Port Royal des Champs, en lui représentant que si ou le laissait subsister, les temps pouvant changer, les jansénistes pourraient aussi y revenir et rétablir leurs erreurs. Cela fait voir que ce n’est point aux jésuites qu’il faut attribuer la démolition de Port Royal des Champs ; non qu’ils n’en fussent capables, mais parce que cela était contraire à leurs desseins et à leurs intérêts13. Guillebert, autre historien janséniste, dans ses Mémoires historiques et chronologiques sur Port-Royal, parlant de cette destruction, s’exprime ainsi : Ce ne sont pas les jésuites, mais une fausse démarche des amis de Port Royal des Champs, qui en occasionna la démolition14. Ceci doit suffire, ce semble, pour absoudre Letellier d’une participation que les jansénistes eux-mêmes ne lui imputent pas.

Saint-Simon lui attribue d’avoir obtenu de Louis XIV l’ordre au cardinal de Noailles d’accepter la bulle Vineam Domini sabaoth, que Clément XI avait rendue contre le prétendu silence respectueux des jansénistes15. Aux yeux des catholiques, ce ne serait pas un reproche, assurément, pour Letelllier ; mais encore faut-il ne pas se brouiller avec la chronologie. Voici des dates : la bulle Vineam Domini sabaoth fut rendue en 1705 ; Noailles la fit souscrire la même année aux religieuses de Port-Royal ; et c’est seulement en 1709 que Louis XIV vit Letellier pour la première fois.

A l’ouverture du 18e siècle, le jansénisme avait enfin rencontré dans l’épiscopat un adversaire résolu à l’attaquer en visière ; il était temps ; mais Dieu ne fit point défaut à l’Église de France. Il a donné un docteur contre chaque hérésie : Fénelon fut celui que la divine Sagesse avait préparé contre le jansénisme et ses subterfuges. Après lui, la pensée des orthodoxes ne vacilla plus ; la formule était donnée ; il n’y avait plus qu’à la répéter et à l’appliquer. Mais Fénélon sentait qu’un jugement apostolique contre les Réflexions morales était le premier de tons les besoins. Ses amis, les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, avec La Chétardie, curé de Saint-Sulpice, avaient eux même présenté Letellier à Louis XIV, assurés qu’ils étaient d’avoir trouvé en lui un jésuite intègre et zélé pour la foi ; mais Letellier, loin de montrer cette violence que Saint-Simon lui attribue, hésitait en face du péril et tremblait d’aggraver le mal par la vigueur du remède. Longtemps il eut besoin que des lettres de Cambrai vinssent ranimer son courage. La Correspondance de Fénelon en rend témoignage ; et je juge inutile de m’arrêter, dans ce récit rapide, à en transcrire des passages significatifs que tout le monde peut y lire. On y verra la preuve que la bulle Unigenitus ne fut pas plus l’ouvrage prémédité des jésuites que ne l’avait été la constitution d’Innocent X contre les cinq propositions. Fénelon fit alors ce qu’avaient fait, au 17e siècle, saint Vincent de Paul, Olier et Cornet ; mais les temps étaient changés depuis 1682 ; et l’on devait déjà prévoir que les condamnés pourraient fort bien appeler de la bulle papale au futur concile œcuménique ; ce que n’avaient pas même songé à faire, en 1653, les fauteurs de l’Augustinus.

En attendant, les jésuites étaient en butte à la plus violente réaction ; plus ils s’effaçaient et plus on les poursuivait. Noailles, qui fut constamment le mannequin du parti, alla jusqu’à retirer en masse les pouvoirs de prêcher et de confesser à tous les membres de la Compagnie qui exerçaient le saint ministère dans le diocèse de Paris. Il n’y eut d’exception que pour le père Letellier : l’archevêque du moins jugea qu’il était par trop fort de ravir au roi lui-même son confesseur. On sait que cette interdiction générale se continua après la mort de Louis XIV, et qu’elle dura longues années, au grand scandale des gens de bien. En face d’un tel abus de pouvoir, que faisait Louis XIV ? Il parlementait avec l’archevêque, dans un mémoire, au lieu de recourir au pape. Que faisait madame de Maintenon ? Elle tâchait de prendre Noailles par les sentiments et s’usait à la peine Or, tout ceci n’était que le commencement des tribulations de la Compagnie ; le jansénisme lui en préparait bien d’autres, y compris la suppression et l’expulsion. Si M. l’abbé Bernier a jamais pesé tous ces faits, il a du courage d’attaquer aujourd’hui les jésuites comme des hommes à mauvaises passions, jaloux d’écraser leurs rivaux. Au reste, pendant qu’on les traitait ainsi, ceux mêmes qui les écrasaient osaient tenir un langage analogue. Heureusement, la réponse fut faite alors à des reproches si odieux et si dérisoires. Elle est de Fénelon, et je demande au lecteur la permission d’en donner ici quelques traits.

Rien n’est plus diffamant pour une Compagnie religieuse que de l’accuser, à la face de toute la chrétienté, d’avoir une mauvaise doctrine, d’être coupable d’une conduite irrégulière à l’égard des évêques, et de vouloir être aujourd’hui leurs maîtres et leurs juges.

Il n’y a point de milieu : cette accusation, si elle est bien prouvée, est une conviction affreuse qui doit faire délester cette Compagnie à tous les gens de bien ; mais si elle est sans preuve, elle est une calomnie atroce qui couvre de honte celui qui l’a faite. La calomnie n’en est pas moins calomnie pour venir des supérieurs d’une éminente dignité : elle en est cent fois plus odieuse et plus diffamante. Ils sont bien plus écoutés et plus crus que les calomniateurs vulgaires : chaque parole de telles personnes est un coup mortel. Ils sont même bien plus coupables : eux qui devraient être les pères et les protecteurs des ministres de l’autel, peuvent ils impunément les déchirer ? Est-ce donc là l’usage de leur dignité ? Est-ce donc là cette bonté tendre et paternelle, pour laquelle ils sont élevés au-dessus des autres ?

Il faut donc que M. le cardinal de Noailles prouve en toute rigueur, devant le tribunal de l’Église, la mauvaise doctrine de cette Compagnie, sa conduite irrégulière à l’égard des évêques, et la tyrannie par laquelle ils veulent être aujourd’hui leurs maîtres et leurs juges. Voilà des faits horribles à prouver. Plus l’accusation est griève, plus la preuve doit être démonstrative. Il faut donc que ce cardinal démontre tous ces faits allégués, ou qu’il succombe comme un insigne calomniateur. S’il ne fait que continuer des plaintes et des insinuations vagues, il ne fera que ce qui est ordinaire à tous les auteurs passionnés de libelles diffamatoires. Il ne lui reste plus aucun moyen de reculer. Il faut qu’il entre en preuve, et qu’un éternel opprobre tombe sur les jésuites ou sur lui. Mais si les preuves juridiques manquent, il doit réparer la calomnie, en la rétractant avec autant d’éclat qu’il l’avait publiée. Dieu, dont il a blessé la vérité, l’Église qu’il a scandalisée, sa conscience, dont il a étouffé la voix pour contenter son ressentiment, sa dignité même dont il a abusé pour noircir les innocents, demandent cette humiliante réparation16 ».

On voit par cette citation d’un mémoire destiné à être mis sous les yeux du roi et de madame de Maintenon, que Fénelon n’était pas homme à souffrir les accusations vagues contre les jésuites. Il les connaissait à fond, il savait tout ce que le parti pouvait dire contre eux ; mais lui, évêque d’un diocèse frontière, qui avoisinait le berceau et le foyer de la secte, avait apprécié les périls de la foi ; il aimait son pays et avait déjà le pressentiment des maux que causeraient au royaume des dissensions religieuses dans lesquelles on verrait bientôt les parlements prendre fait et cause, et par leur résistance aux édits royaux préparer une terrible et inévitable révolution. Avant d’aller plus loin je citerai encore à M. Bernier un passage du mémoire ; et d’autant plus volontiers qu’il y trouvera exprimé en la même manière que je l’ai fait, le mode d’action ordinaire des jésuites contre le jansénisme. Le cardinal, dit-il, qui prétend que les jésuites soulèvent le troupeau contre le pasteur, doit prouver que cette Compagnie travaille à procurer ce soulèvement. Mais s’il ne prouve que le soin que les jésuites auront peut être pris de mettre en garde leurs pénitents et leurs pénitentes contre le livre hérétique du chef des jansénistes et contre tant d’autres livres du parti, qu’on débite si impunément depuis quelques années dans Paris, ils doivent se faire honneur d’avouer le fait. C’est ce que tout ecclésiastique zélé contre l’hérésie doit faire courageusement et avec discrétion, sans manquer jamais de ménagement pour la puissance supérieure. En ce cas, là raison. qui a fait refuser les pouvoirs aux jésuites, est précisément celle qui les en rend dignes pour la défense de la foi.

Fenélon rédigeait ce mémoire en 1712. En ce moment même, Clément XI s’occupait à préparer le jugement décisif et solennel que la cour de France avait sollicité sur le livre de Quesnel. Letellier s’était enfin déterminé à sortir de ses voies de temporisation ; plusieurs évêques s’étaient unis à Fenélon pour vaincre les résistances du jésuite ; et celui-ci, une fois résolu, avait engagé son royal pénitent à recourir à l’oracle apostolique. Mais le jugement prononcé, on devait s’attendre que Letellier, qui enfin l’implorait avec instance, le soutiendrait avec vigueur. Il ne se dissimulait pas combien la situation allait devenir difficile ; car l’âge du roi faisait pressentir une prochaine vacance du trône et la régence d’un prince que les jésuites ne confessaient pas. Dans le cœur d’un prêtre digne de son caractère, le dévouement à la foi ne calcule pas, et Letellier, nous le verrons tout à l’heure, était un prêtre de cette sorte.

Enfin le 8 septembre 1713 , la bulle Unigenitus fut signée par Clément XI, et bientôt elle arriva en France. La fureur du jansénisme auquel elle enlevait pour jamais son masque fut au comble. Publier cette constitution dans le royaume où les jansénistes étaient partout, la faire enregistrer au parlement, selon les nécessités d’alors, procurer l’unité de vues dans l’Assemblée des évêques convoqués à Paris pour la recevoir ; toutes ces choses étaient devenues d’une extrême difficulté, depuis surtout que l’autorité de Rome avait été si imprudemment soulevée et si témérairement décidée, il y avait trente ans. Dans tout le reste de l’Église, la bulle Unigenitus fut reçue avec soumission comme règle de foi, aussitôt qu’elle fut connue authentiquement ; en France, elle donna lieu dans les commencements à des complications qui faillirent tout perdre. Ce fut alors que l’on put voir quel homme était Letellier, et quel mobile gouvernait sa conduite. Les jansénistes, sans le vouloir, lui ont rendu uni magnifique témoignage, et d’autant plus précieux qu’il se trouve consigné, presque dans les mêmes termes, dans les deux écrits historiques les plus violents qu’ils aient dirigés contre la bulle Unigenitus ; je veux dire le Journal de l’abbé Dorsanne, et les Anecdotes ou Mémoires secrets sur la Constitution. je choisis de préférence la version de ce dernier pamphlet, parce qu’il est le plus violent des deux contre les jésuites.

On était en 1714. La cour qui avait sollicité la bulle se laissait effrayer par l’intrigue et le fracas du parti. Letellier tenait ferme pour la foi, dans ces dernières heures de sort influence. Le président de Maisons poussé par de hautes influences vient parlementer avec le jésuite. Il propose divers expédients relatifs à la bulle. Si le roi écrivait au pape pour le prier d’envoyer des explications, en forme de commentaire de sa constitution ? Letellier repousse cette fin de non recevoir mise en avant par les jansénistes, et à laquelle plusieurs évêques s’étaient laissés prendre. Si l’on autorisait les évêques il ne publier la bulle qu’avec des explications rédigées par eux ? Letellier rejette comme irrespectueuse envers le Saint-Siège et dangereuse pour la foi, cette proposition que le parti avait également lancée et qui avait ses adhérents dans l’épiscopat. Si enfin, l’Église de France se réunissait en concile national ? Ce troisième parti, ajoutait Maisons, présente bien aussi ses dangers. Tous les inconvénients d’un concile, dit le narrateur janséniste, n’étonnèrent point le P. Letellier. Il répondit seulement que c’était l’affaire des évêques ; qu’ils étaient prudents et sages, et qu’il fallait espérer qu’étant assemblés, ils prendraient le parti le plus raisonnable. Le président ne gagnant rien sur ce Père, il lui représenta que sa Société jouait gros jeu dans tout ceci ; qu’il pourrait venir un temps où ils n’auraient pas la protection qu’ils ont actuellement , et qu’alors tout serait à craindre pour eux. A la vue de l’orage y dont on menaçait le jésuite, il demeura ferme sans s’émouvoir, et dit que plusieurs d’entre eux allant chercher la mort en Angleterre, et dans d’autres pays bien plus éloignés, ils devaient être prêts de la souffrir dans la patrie, si c’était l’ordre de Dieu17.

On conçoit qu’aux yeux de ceux pour qui la foi catholique n’est tout au plus qu’un système, la fermeté du jésuite semblera plus imprudente que sage ; aux yeux d’un catholique qui connaît tout le prix d’une décision doctrinale dans les controverses religieuses, cette résistance d’un homme qui se sent à veille d’une crise terrible à laquelle il sait que ni lui, ni sa Compagnie, ne pourront peut être survivre, cette résistance, dis-je, est sublime et digne d’un confesseur de la foi. Que M. le chanoine Bernier relève tant qu’il voudra l’esprit de corps qu’il reproche aux jésuites ; mais qu’il ait ici la justice de reconnaître que l’idole du P. Letellier, de ce jésuite si compromis, n’est pas la compagnie ; non, son idole, c’est la foi, c’est l’Eglise. M. Bernier n’en a, sans doute, pas d’autre ; qu’il me laisse, donne espérer qu’un jour il voudra bien reconnaître avec moi que les jésuites ont pu, il est vrai, compromettre jusqu’à leur existence dans la défense de la foi, mais qu’ils n’y ont pas compromis la cause de l’Eglise. Qu’il ne se rende pas à mes appréciations, je le conçois ; mais qu’il écoute Fenélon, ce témoin vertueux, compétent et irrécusable, et qu’il consente donc, enfin à parler des jésuites, comme en parlaient les catholiques de France, au fort de cette tempête, dont les orages sont déjà si loin de nous.

Peu de mois après la conférence de Maisons avec P. Letellier , Louis XIV achevait son règne. Le régent n’était pas homme à soutenir la bulle ; l’anarchie religieuse fut au comble durant plusieurs années. Noailles et son parti triomphaient désormais sans obstacle, et Letellier ne tarda pas à partir pour l’exil. Abreuvé de chagrins et douloureusement affecté des malheurs de l’Eglise, transféré d’Amiens à la Flèche par une police que dirigeaient les ennemis de sa Compagnie, il succomba dès 1719. Sa mort fut comme le présage de celle que bientôt allait subir sa Société.

Cependant, l’épiscopat, en France, s’élevait de plus en plus à la hauteur de ses dangers. Fénelon en descendant dans la tombe laissa après lui une postérité d’évêques résolue à braver tous les périls d’une lutte à front découvert contre l’hérésie. Bissy à Meaux, Mailly à Reims, Belzunce à Marseille, Tencin à Embrun, Languet à Sens, Beaumont à Paris, se résignèrent à toutes les calomnies du parti, à toutes les voies de fait d’une magistrature égarée. Sans doute, ils regrettaient que la mollesse avec laquelle on avait agi, sous le règne précédent, envers la nouvelle hérésie, la fausse paix qu’on avait fait avec elle, les ménagements qu’on avait cru devoir conserver à l’égard de ses représentants, eussent aggravé à un tel point la situation de l’Église en France ; mais en même temps ces grands évêques ne craignaient pas d’avouer en toutes manières leurs sympathies pour une Compagnie qu’on avait toujours vue au champ d’honneur, et dont les doctes travaux et l’influence leur venaient encore si puissamment en aide. L’influence d'un journal appelé Nouvelles ecclésiastiques, malgré la surveillance de l’autorité, circulait dans tout le royaume, portant partout l’injure et la diffamation à la fois contre les évêques qu’on appelait constitutionaires et contre les jésuites ; les tabernacles s’ouvraient, par arrêt de parlement, et le prêtre était décrété de prise de corps avec, ordre d’aller déposer le Saint des Saints sur les lèvres hérétiques des appelants de la bulle ; l’archevêque de Paris était exilé de son diocèse, son temporel saisi, tout cela sous les yeux de Louis XV, et par décret d’une cour de justice qui démolissait ainsi la société et la religion, tandis que Voltaire courait sus à ce qu’il appelait l’infâme.

On devait s’attendre à des victimes nombreuses, lorsque le pays, labouré par le jansénisme et la philosophie se donnant la main serait suffisamment préparé ; mais la première de toutes devait être la Compagnie de Jésus. Les rancunes de Port-Royal, s’unissant aux intrigues des philosophes et devenues efficaces par le concours aussi aveugle que passionné des parlements, amenèrent la destruction violente, et injuste, d’un corps de religieux qui était une des gloires de notre pays et le dernier boulevard de la société française par ses nombreuses maisons d’éducation. Avant de signer l’édit de suppression, la conscience peu timorée de Louis XV s’alarma. Il chercha un moyen de résistance auprès de l’épiscopat. Cinquante un évêques réunis en assemblée à Paris reçurent la consultation royale et durent y répondre. Était-il à propos que le roi supprimât la Compagnie ? Le seul Fits-James, de Soissons, prélat janséniste, fut pour l’affirmative ; les cinquante autres tinrent ferme pour sauver un corps qui avait si bien mérité de l’Église ; et peu de jours après, soixante-dix adhésions épiscopales à la décision des cinquante vinrent apprendre à Louis XV que supprimer les jésuites en France, c’était atteindre la religion au cœur. Elle mérite bien quelques égards, peut-être, cette Compagnie qui, dans un tel moment, après tous les prétendus torts qu’on lui reproche, recevait encore un tel témoignage.

Mais tout devait être inutile, et les ressentiments de madame de Pompadour se virent satisfaits en même temps que les passions plus redoutables des quesnellistes et des encyclopédistes. Toutefois, l’épiscopat voulut tenter encore, par un dernier coup, de réveiller dans le monarque avili, le sentiment du christianisme et celui de sa dignité. Une nouvelle assemblée du clergé tenue en 1762 lui adressa une noble et courageuse remontrance qui renferme une appréciation du rôle des jésuites en France trop significative pour qu’il me soit possible de l’omettre ici. Les lecteurs de M. le chanoine Bernier et les miens me sauront gré de, leur fournir l’occasion d’apprendre quel jugement portait en présence du trône et de la nation, sur l’ensemble de la conduite des jésuites durant un siècle et demi, l’élite des évêques de France. Avant de lire ces lignes que je vais transcrire, il est bon de se rappeler que l’assemblée de 1762 n’adressait point au roi une harangue secrète ; que la remontrance devait être rendue publique ; et que, par conséquent, les éloges qu’elle contient à l’endroit des jésuites ont dû être pesés avec ; soin, et ne peuvent renfermer que l’expression aussi précise que ferme du sentiment des évêques.

Cette société, disent les prélats, depuis la première époque de son établissement, n’a cessé d’éprouver des contradictions. Les ennemis de la foi l’ont toujours persécutée, et dans le sein même de l’Église, elle a trouvé des adversaires, aussi dangereux rivaux de ses succès et de ses talents, qu’attentifs à profiter de ses fautes les plus légères ; mais, malgré des secousses violentes et réitérées, ébranlée quelquefois, jamais renversée, la société des jésuites jouissait dans le royaume d’un état, sinon tranquille, du moins honorable et florissant. Chargés du dépôt le plus précieux pour la nation dans l’éducation de la jeunesse, partageant, sous l’autorité des évêques, les fonctions les plus délicates du saint ministère, honorés ne la confiance des rois dans le plus redoutable des tribunaux, aimés, recherchés d’un grand nombre de vos sujets, estimés de ceux qui les craignaient ils avaient obtenu une considération trop générale pour être équivoque 18.

Tels furent les adieux de l’épiscopat français aux jésuites qu’ils devaient naturellement mieux connaître que ne le peut M. le chanoine Bernier. Les évêques de l’assemblée de 1762 laissent-ils deviner que ces religieux aient compromis la bonne cause ? Reconnaissent ils ces mauvaises passions dont parle M. Bernier, devine-t-on à leur langage, si rempli d’estime et d’intérêt paternel, que les jésuites eussent une seconde religion, une idole ? Les livrent-ils, comme fait M. Bernier, en convenant qu’ils auraient écrasé leurs rivaux ?

Rien de tout cela : ils disent au roi, ils disent à la nation, que les jésuites ont eu des rivaux attentifs à profiter de leurs fautes les plus légères ; voilà tout ce qu’avouent les évêques ; et certes, c’est une grande gloire pour un corps de quatre mille individus d’avoir traversé un siècle et demi et tant de situations si difficiles, sans avoir eu à se reprocher que de légères fautes. Au dire des évêques, les jésuites furent estimés de ceux mêmes qui les craignaient ; ils jouissaient de la considération générale ; était-ce possible, si leurs vues, leurs actes et leur influence eussent été tels que les a dépeints, sans preuves, il est vrai, M. le chanoine Bernier ? La longueur de cet article m’empêche d’ajouter ici quelques mots au sujet des témoignages que l’honorable adversaire a produits à l’appui de son opinion ; je regrette de n’avoir pu terminer en une seule fois ce plaidoyer tout désintéressé. M. l’abbé Bernier m’avait reproché de n’être pas assez historique ; j’ai voulu l’être aujourd’hui davantage, et j’ai abusé de sa patience et de celle de nos lecteurs. Je m’engage à être plus bref, la prochaine fois.



DOM P. GUERANGER

1 Une erreur typographique, dans le premier article, donnait à lire peut au lieu de put. Je m’empresse de la rectifier.

2 Collet, Vie de saint Vincent de Paul, tome 1er, livre V.

3 Lettre du 15 juin 1648.

4 Manuscrits de Conrart, tome 1er, Bibliothèque de l’Arsenal.

5 Fontaine, Mémoires, t. II.

6 Vie de M. Olier, t. II.

7 Siècle de Louis XIV.

8 Lettres de M. Antoine Arnauld, t. I, p. 317.

9 Lettre de M. Antoine Arnauld, t. I, p. 414.

10 Mémoires de Fontaine, t. IV.

11 Mémoires d’Amelot de la Houssaye, t. III.

12 Mémoires du duc de Saint-Simon, t IX.

13 T. X, p. 4.

14 T. VI, p. 157.

15 T. VIII, p. 421.

16 Correspondance de Fénelon, t. IV, p. 53.

17 Anecdotes, mémoires secrets sur la constitution Unigenitus, t. 1er, page 114. Voir aussi Journal de l’abbé Dorsanne, t. 1er, page 176.

18 Procès-verbaux du clergé, t. VIII, 1e partie, pièces justificatives, n. IV.

 
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Lundi, 27 Avril 2009 12:31

CHRONIQUE

« Revue de l’Anjou et du Maine »

Angers, Librairie de Cosnier et Lachèse

1858

tome troisième

pp. 113-116

* *

M. l’abbé Bernier nous adresse la lettre suivante :

A M. le directeur de la Revue de l’Anjou et du Maine.

Monsieur le Directeur,

Il s’est glissé, dans la note que vous avez jointe à mon article en réponse au R. P. abbé de Solesmes, quelques inexactitudes, imputables à des préoccupations qui ont mis votre mémoire en défaut. Je réclame de votre justice une simple rectification sur les faits, et, à cet effet, la publication, dans le plus prochain numéro de votre Revue, des particularités suivantes, que j’affirme de la manière la plus positive, parce que j’en ai un souvenir on ne peut plus clair et précis

1° Lorsque je vous rencontrai, fortuitement, dans le courant du mois d’août dernier, au débouché de la rue Chaperonnière, vous me demandâtes si je ne vous donnerais pas quelque article pour votre Revue ; c’était la seconde fois que vous m’honoriez d’une pareille demande. Je vous répondis que je n’avais rien à vous offrir, sinon un travail déjà vieux sur le jansénisme, et qui, pour rentrer dans la spécialité de votre Revue, aurait besoin de quelques additions relatives à Henri Arnaud. Vous m’invitâtes à y mettre ce complément et à vous le livrer.

2° Peu de jours après, vous étiez à la veille de votre départ pour les vacances. J’allai, non pas vous offrir un article, mais vous remettre un article que je vous avais proposé, sur une demande itérative de votre part.

3° Je vous donnai lecture du manuscrit. Vous me suggérâtes l’idée d’une modification sur un point accidentel ; j’adoptai votre idée et je la complétai, dans votre sens. Vous ne demandâtes aucune autre modification ; et vous ne témoignâtes pas la moindre hésitation pour l’admission et l’insertion de l’article.

4° Vous réservâtes le droit, bien naturel, de joindre, si vous le jugiez opportun, quelques notes au texte, pour décliner la solidarité des assertions auxquelles il ne vous conviendrait pas de paraître vous associer ; mais il n’y eut pas un seul mot dans le cours de notre entretien qui pût me faire deviner, qu’en acceptant mon article, vous vous réserviez de le combattre, de le réfuter, comme vous dites, dans le recueil même dont vous lui ouvriez l’entrée ; rien, absolument rien, ne fut de nature à me faire pressentir celle regrettable controverse, clans laquelle j’ai cédé à l’avance l’honneur du dernier mot à quiconque l’ambitionnera, mais qu’il ne sera donné à personne de clore à la satisfaction des esprits judicieux, avant d’avoir cité, discuté et comparé les divers monuments de l’histoire du jansénisme.

Recevez, Monsieur, etc. BERNIER, chanoine. »



Si nous nous étions laissé dominer par une préoccupation au point de commettre une injustice ou une grave erreur, nous croirions n’avoir rien de mieux à faire que d’avouer nos torts et de les réparer. Ce devoir ne nous parait pénible à remplir envers qui que ce soit : en tout cas, il ne pourrait y avoir hésitation de notre part en présence d’un ecclésiastique aussi honorable que M. l’abbé Bernier. Mais nous avons passé plusieurs fois au crible de la conscience toutes les expressions contenue dans notre note du 1er mars, et nous n’en avons pas trouvé une seule qui justifiât la réclamation qu’on vient de lire. Il y a plus, nous avons vainement cherché, dans la lettre même de M. l’abbé Bernier, l’indication des inexactitudes dont il se plaint.

Qu’avons-nous dit, en effet ? Que M. Bernier était venu nous proposer une étude sur le jansénisme, et que nous avions accepté ce travail, parce que la doctrine de l’église y était sainement exposée, mais sans dissimuler à l’auteur que nos sentiments n’étaient pas d’accord avec les siens, à l’endroit de certains faits sur lesquels les opinions sont libres.

Or, rien de tout cela n’est contesté. Seulement, M. Bernier tient à faire remarquer : 1° que s’il nous a présenté son article sur le jansénisme, c’est que nous l’avions prié plusieurs fois d’écrire dans la Revue ; 2° que, tout en nous réservant de décliner la responsabilité de quelques passages de cet article, nous ne lui avions pas manifesté l’intention de les réfuter.

Ces deux observations sont parfaitement exactes, et nous n’éprouvons aucune répugnance à les rendre publiques. M. Bernier a été l’un des rédacteurs les plus justement estimés de l’ancienne Revue de l’Anjou.. C’est un écrivain sérieux et instruit, et tout le monde ici se rappelle encore sa charmante et spirituelle notice sur le Collège de Beaupreau. Il est donc tout naturel qu’en prenant la direction de la Revue de l’Anjou et du Maine, nous ayons tenu à honneur de nous assurer sa collaboration. Mais avons-nous contracté, par cela même, l’engagement. implicite de ne combattre aucune des opinions que nous lui laissons la liberté d’exprimer dans notre recueil ? L’affirmer, ce serait exiger de nous une abdication sans dignité et tout à fait insolite dans la presse.

M l’abbé Bernier établit une distinction que nous ne saurions admettre entre le droit de décliner la responsabilité d’un article et celui de le réfuter. Si le directeur d’un journal ou d’une Revue peut déclarer qu’il ne partage pas une opinion à laquelle cependant il donne la publicité, il peut évidemment, et sans explication préalable , produire toutes les preuves qu’il juge nécessaires, à l’appui de son dissentiment. La seule obligation qui lui soit imposée, c’est d’éviter toute parole blessante ou injurieuse : nous n’avons jamais songé à nous en affranchir.

Il y a peu de temps, le R. P. dom Guéranger, dans un de ses articles sur le Naturalisme, a porté un jugement qui a paru contestable à l’Univers. Non seulement cette feuille a déclaré qu’elle ne l’adoptait pas, mais encore elle a annoncé qu’elle ferait connaître en quoi sa doctrine diffère de la thèse du savant bénédictin. Nous ne pensons pas que le R. P. abbé de Solesmes ait élevé la moindre plainte à ce sujet.

Quel est le but de la lettre de M. Bernier ? De prouver qu’il n’est pas responsable de la controverse engagée ? Que M. Bernier n’ait pas eu le dessein de soulever une polémique, nous le croyons sans peine. Personne cependant ne lui a dicté les pages qui l’ont suscitée, et ne l’a contraint de les livrer à l’impression. En les publiant, quoiqu’il en fût de notre sentiment personnel, il s’exposait à être contredit, ici ou ailleurs, peu importe. Il pouvait encore, peut-être, répondre au R. P. abbé de Solesmes de manière à avoir l’honneur du dernier mot, et à rendre inutile toute protestation de notre part. La responsabilité du débat porte donc bien réellement sur lui. Mais, nous le confessons volontiers, elle porte aussi sur nous. Il est vrai que nous ne trouvons pas le fardeau trop lourd , parce que, à notre avis, le danger est beaucoup moins dans la discussion en elle-même que dans les assertions soutenues par M. Bernier. - Pourquoi, nous objectera-t-on, les jugeant dangereuses, avez-vous consenti à les répandre ? - Nous l’avons déjà dit, parce qu’elles appartiennent au domaine libre. Mais nous avons pensé qu’il convenait de mettre en regard des appréciations que nous croyons plus justes, et, nous le répétons, nous eussions essayé de remplir cette tâche , si le R. P. dom Guéranger ne s’en était chargé.

La discussion se poursuit, féconde en enseignements, et il s’en faut de quelques pages seulement qu’elle soit épuisée : les lecteurs jugeront et a les esprits judicieux a reconnaîtront de quel côté a les divers monuments de l’histoire du jansénisme ont été le mieux étudiés. Il ne nous reste qu’un vœu à exprimer, c’est que M. l’abbé Bernier, à qui la Revue est ouverte aujourd’hui comme elle l’était hier, demeure à notre égard dans les sentiments d’affectueuse estime qu’il nous a toujours témoignés. Quant à nous, rien ne saurait altérer le respect que son caractère nous inspire.

 
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Lundi, 27 Avril 2009 12:32

LE JANSÉNISME
ET
LA COMPAGNIE DE JÉSUS

TROISIEME ET DERNIER ARTICLE

« Revue de l’Anjou et du Maine »

Angers, Librairie de Cosnier et Lachèse

1858

tome troisième

Dom Guéranger, Le jansénisme et la compagnie de Jésus, pp. 136-154

* *

L’histoire sérieusement interrogée ne présente donc rien qui ne soit honorable à la Compagnie de Jésus dans l’attitude qu’elle crut devoir prendre à l’égard du jansénisme, et les fautes ou les excès dans lesquels auraient pu tomber quelques membres de ce corps, dans le cours d’une lutte qui a duré plus d’un siècle, ne sauraient, aux yeux de la postérité équitable, balancer un moment le service qu’a rendu à l’église et à la société cette phalange courageuse que rien ne put déconcerter, pas même ses propres périls. Nous avons vu les jésuites marcher au combat à là suite de saint Vincent de Paul et du pieux Olier ; leur modération a mérité les éloges de Gilbert de Choiseul ; Fénelon a vu leur cause unie à celle de l’orthodoxie ; une assemblée des évêques de France, au moment où cale compagnie allait succomber, lui a décerné le solennel témoignage de son estime pour le passé et pour le présent.

Il est vrai que si l’on veut s’en rapporter aux mémoires et aux écrits passionnés d’une certaine époque, on peut prendre une fâcheuse impression sur la conduite de la Compagnie dans la querelle théologique qui nous occupe ; mais est-il donc permis d’oublier que le jansénisme fut, durant de longues années, la passion du grand inonde et des gens d’esprit ; qu’une telle faveur, qui s’attachait et aux personnes et aux principes, devait naturellement produire des jugements peu bienveillants sur le compte des adversaires de ces personnes et de ces principes ; qu’enfin, pour avoir été répétées sur tous les tons et à propos de tout, des imputations gratuites et injustes ne deviennent pas pour cella des vérités ? Il est donc nécessaire d’aller au fond, et d’aborder enfin résolument le problème. Il est bientôt fait de s’incliner devant Port-Royal ; mais il est un peu plus laborieux de démêler ce que Port-Royal fut en réalité. C’est ce qu’a tenté, de nos jours, entre autres, M. Petitot, le savant collaborateur de M. Monmerqué dans la publication des Mémoires sur l’Histoire de France, et il l’a fait avec un succès qui a mérité les éloges de M. Sainte-Beuve lui-même. Mais il faut reconnaître que les conclusions de M. Petitot sont loin d’être favorables aux jansénistes, et mettent la conduite des jésuites dans un jour tout autre que celui où l’on a coutume de la voir, quand on s’attache uniquement aux récits qui ont cours dans le monde de la littérature et des salons. J’oserais recommander la lecture de cet opuscule remarquable à M. le chanoine Bernier, et aussi celle de l’édition des Provinciales, avec notes et préfaces, qu’a publiée récemment M. l’abbé Maynard, chanoine honoraire de Poitiers. Ces deux ouvrages, d’un piquant intérêt, sont à la hauteur de la science historique d’aujourd’hui, et quiconque les a lus et médités peut croire légitimement posséder des notions saines sur la question du jansénisme et des jésuites. M. l’abbé Bernier sensible faire peu de cas des Mémoires de d’Avrigny ; je partage complètement son sentiment, et si mole jugement est si différent du sien dans la question qui nous occupe, c’est sur les sources et après de longues études, et non sur des Mémoires passionnés pour ou contre, que ma conviction s’est formée.

J’ai promis d’examiner les témoignages que mon honorable adversaire produit à l’appui de son opinion ; je me mets en devoir de dégager ma parole. M. l’abbé Bernier rappelle d’abord avec triomphe la fameuse lettre de Pierre de Bérulle à Richelieu, dans laquelle le fondateur de l’Oratoire se plaint amèrement des procédés de plusieurs jésuites envers la société qu’il avait établie. Cette pièce qui n’a été rendue publique que plus d’un siècle après la mort de Bérulle, et par le soin des oratoriens eux-mêmes, à l’époque où le jansénisme était le plus ardent au sein de cette Compagnie, est juridiquement suspecte, au moins dans ses détails, faut que l’original n’a pas été produit ; or, il ne l’a jamais été. M. le chanoine Bernier aurait donc pu se défier davantage d’un document transmis si tardivement et par des mains suspectes. Il faut savoir être juste, même envers les ,jésuites. Il est de fait toutefois que Bérulle remit à Richelieu un mémoire de plaintes contre la Compagnie. Que ce mémoire ait été intégralement celui dont mon honorable adversaire cite des passages, ou qu’il ait été différent dans le fond et dans les termes, toujours est-il que les jésuites y firent une réponse. Pourquoi M, le chanoine Bernier n’en dit-il rien ? Cependant, le dernier biographe de Bérulle, le janséniste Tabaraud, convient de l’existence de celle réplique, et en donne même l’analyse à sa manière. Etait-il juste d’accepter la plainte , comme l’a fait M. Bernier, de la prendre sous sa responsabilité, sans laisser deviner à ses lecteurs que les inculpés ont eu une réponse à faire ?

Qu’il ait existé de très bonne heure un certain malaise entre deux corps que les plus graves questions de doctrine devaient diviser bientôt pour jamais, c’est ce que je me garderai de contester ; ruais à quoi faut-il en attribuer la cause ? Voyons un peu les faits : nous sommes à plus de deux siècles de distance, et nous n’avons d’autre intérêt dans tout ceci que celui de la vérité historique. Or, il est constant d’une part que Saint-Cyran et Jansénius ont été les plus redoutables ennemis qu’aient jamais eut les jésuites, et d’autre part que Bérulle a vécu dans l’intimité avec ces deux personnages jusqu’à sa mort. Nous apprenons de la mère Angélique que M. de Bérulle voyait et déplorait les abus de la cour de Rome, et entretenait M. de Saint-Cyran 1. On sait ce que le parti entendait par les abus de la cour de Rome, et la suite le lit bien voir. Nous voyous dans la correspondance de Jansénius avec Saint-Cyran que parmi les noms de guerre dont ils se servaient dans leurs lettres, il y en avait un qui désignait Bérulle, celui de Sentir 2 ; que l’Evêque d’Ypres crut devoir conserver d’abord quelque réserve à l’égard de Bérulle relativement au livre de l’Augustinus qu’il composait déjà 3 ; que plus tard, ayant confié son projet au général de l’Oratoire, la chose avait été bien prise 4 ; que Bérulle ayant sollicité de Jansénius une approbation pour son livre des Grandeurs de Jésus, celui-ci M’ayant pas même lu cet ouvrage, mais craignant de perdre la bienveillance d’un personnage de si grand poids, avait donné celte approbation en termes minutés par Saint-Cyran, sous les yeux de Bérulle qui avait refusé deux projets envoyés par Jansénius lui-même 5 ; que ce dernier était en négociation avec le général de l’Oratoire pour introduire sa congrégation en Flandre, dans le but exprimé de l’opposer aux jésuites 6.

Tout ceci atteste assez clairement que, longtemps avant l’apparition de l’Augustinus, la tempête qui devait éclater contre les jésuites couvait sourdement ; ce que l’on sait assez, d’ailleurs ; et que Bérulle était du nombre des personnes sur lesquelles on avait compté, par cette raison même qu’il venait de fonder une corporation nouvelle. C’était un secours semblable auquel aspirait Jansénius pour le succès de son parti, qui n’était autre que celui de Bains renaissant de ses cendres dans la contrée qui avait été son berceau et que l’on avait cru sa tombe. Ecrivant à Saint-Cyran sur ses espérances relativement à l’Oratoire, il disait : Telles gens sont étranges quand ils épousent quelque affaire. Je juge par-là que ce ne serait pas peu de chose si Pilmot (l’Augustinus) était secondé par quelque compagnie semblable ; car étant une fois embarqués, ils passent toutes les bornes pro et contra7. Supposez maintenant que les jésuites aient eu connaissance de l’intimité de relations qui existait entre Saint-Cyran et Jansénius d’un côté et Pierre de Bérulle de l’autre ; et comment l’auraient-ils ignorée, eux qui habitaient a la fois Paris et la Flandre ? Supposons, dis-je, que les jésuites aient connu ces relations dont l’issue a été si fatale ; a-t-on droit d’être surpris qu’il en soit résulté plein de bienveillance entre les deux corps ? J’admettrai volontiers qu’il y ait eu, en certains lieux et de la part de certaines personnes, des démarches, des propos indiscret et passionnés ; mais, de bonne foi, des hommes pour être jésuites cessent-ils d’être hommes ? Et M. le chanoine Bernier est-il fondé à dire, sur le seul fait qu’il allègue de cette lettre de Bérulle à Richelieu , que l’histoire est là qui nous montre la Compagnie de Jésus s’attachant, partout où elle trouve des concurrents, à les annuler ou à les écarter, s’ils ne veulent pas se laisser assujettir, et poursuivant de son hostilité toute rivalité sérieuse ? Vraiment, ceci est par trop fort, et accuse une prévention que l’on regrette de rencontrer dans un homme aussi équitable que l’est M. le chanoine Bernier. Le janséniste Tabaraud, qui naturellement admet en entier la lettre de Bérulle, et qui n’aime pas les jésuites et pour raison, ne peut pas s’empêcher de reconnaître que Bérulle jouit constamment de l’amitié du P. Coton qui parmi les jésuites de France n’était pas le moins influent. Il nous révèle aussi que, du vivant de Bérulle, les deux collèges que les jésuites et les oratoriens avaient à Lyon, le premier sous la conduite du célèbre Théophile Raynaud, le second sous celle du P. Bourgoin, vivaient dans la plus étroite familiarité, au point que les élèves de ces deux maisons fraternisaient ensemble chaque samedi. De tels faits donnent à penser que l’hostilité n’était ni si ardente, ni si générale de la part des jésuites que le voudrait prétendre M. l’abbé Bernier.

Au fond, Bérulle était-il favorable aux jésuites ? Ce fondateur, d’une institution rivale, avait-il pour la Compagnie, je ne dis pas de la bienveillance, mais du moins une honnête indifférence ? Au rapport de Tabaraud, qui parle sur des documents positifs, Richelieu aurait exprimé dans ses Notes politiques, que Bérulle professait un éloignement systématique pour les jésuites. Une lettre de Bérulle lui même à Potier d’Oquerre, secrétaire d’État, en date du 24 mars 1629, les attaque directement comme institution. Faisons donc la part de tout ceci ; et, tout en rendant hommage aux vertus du fondateur de l’Oratoire, reconnaissons que la passion a pu, se mêler à quelques uns de ses jugements, à quelques-uns de ses actes. On sait combien il s’est montré dur dans l’affaire des carmélites. Il avait amenée d’Espagne six de ces religieuses pour établir leur réforme en France ; ces filles, qui avaient été la plupart élevées par. sainte Thérèse elle-même, ne purent supporter le joug que Bérulle faisait peser sur elles. Elles se retirèrent presque toutes en Flandre ; et parmi les fugitives, il en est deux qui ont été déclarées Vénérables par le Saint Siège : Agnès de Jésus et Anne de Saint-Barthélemy. Une circonstance étrange révèle encore certains côtés défectueux dans Bérulle ; c’est l’idée qu’il avait eue d’exiger des carmélites de France, dont il était visiteur général par l’autorité apostolique, un quatrième vœu qui fut désapprouvé à Rome et censuré par les Universités de Louvain et de Douai ; et ce qui passe tout, un cinquième vœu de ne jamais révoquer le quatrième. Tout cela n’était pas heureux, et atténue tant soit peu l’autorité de Bérulle. Il y aurait injustice à faire peser sur lui la responsabilité de la conduite déplorable qu’a tenue sa congrégation dans la question janséniste, puisqu’il était mort depuis vingt ans, lorsque elles cinq propositions de l’Augustinus furent condamnées par l’église ; mais les relations du fondateur de l’Oratoire avec Saint-Cyran et Jansénius, en même temps qu’elles ont dû faire naître de bonne heure une certaine défiance chez les jésuites à l’égard de la nouvelle corporation, étaient de nature à créer au sein de celle-ci une sorte de tradition malheureuse dont elle ne sut pas se défendre, et qui lui devint funeste. J’estime hors de doute que si Bérulle, séduit par les beaux dehors des chefs de la conjuration janséniste, eût vécu assez pour voir la condamnation de leurs doctrines, il n’eût, pas hésité un instant à rompre publiquement avec eux. C’est au reste ce que firent un grand nombre de personnes que l’Augustinus avait d’abord égarées ; je me bornerai à citer en exemple l’illustre Thomassin, la gloire de l’Oratoire.

Après Bérulle, M. le chanoine Bernier met en avant Racine, à qui il a emprunté la gracieuse imputation qu’il se complaît à diriger contre les jésuites, d’avoir en une idole, et d’avoir cherché per fas et nefas à faire triompher celte idole. J’avoue que j’ai eu peine à comprendre comment M. Bernier avait pu avoir l’idée d’en appeler à Racine, dans une question du genre de celle qui nous occupe. Racine élevé à Port-Royal, neveu d’une des abbesses de Port-Royal, historiographe de Port-Royal, ne pouvait pas être impartial à l’endroit des jésuites ; son témoignage ne devait donc pas être allégué dans le sens de M. l’abbé Bernier. J’ai pu et dû profiter pour ma thèse, des aveux précieux qui échappèrent au grand poète un jour qu’il en vint à se demander à lui-même ce qu’étaient donc enfin ces gens de Port-Royal qui jusqu’alors avaient tant pesé sur son existence ; j’ai pu et dû citer les deux lettres sur les Imaginaires, parce qu’elles sont empreintes d’une candeur et d’une véracité aux quelles M. Sainte-Beuve a lui-même rendu hommage ; c’était Racine corrigeant Racine, pour retomber bientôt, il est vrai, dans le panneau dont il ne sortit plus ; mais si j’avais droit de profiter de ces aveux d’un homme qui revient pour un moment à la lumière et brille ce qu’il avait adoré, M. le chanoine Bernier n’est pas fondé a tirer avantage des préventions que pet homme, d’un naturel doux et timide, conserva toute sa vie contre une Compagnie qu’il avait été élevé à maudire.

Voyons maintenant d’Aguesseau. M. l’abbé Bernier cite avec triomphe ces paroles de l’illustre chancelier. : Les jésuites profitèrent de la conjoncture pour faire leur affaire, en paraissant faire celle de l’Eglise. Plus loin, l’honorable adversaire, usant de modération, nous dit qu’il s’abstient de citer d’autres passages de d’Aguesseau, pour qu’on ne s’imagine pas qu’il trouve du plaisir à médire des jésuites. Que M. l’abbé Bernier se rassure ; on peut plaindre les préventions qui l’entraînent, mais il ne viendra dans l’esprit d’aucun de ceux qui le connaissent, de penser qu’il ait écrit par plaisir ses deux articles de la Revue de l’Anjou. Quant à l’autorité de d’Aguesseau, lorsqu’il est question des jésuites, je me permettrai de dire qu’elle est assez suspecte. D’Aguesseau a trop longtemps appartenu au parti janséniste, pour n’être pas soupçonné d’avoir gardé quelques préventions contre la Compagnie. Voici le portrait que faisait de lui, en 1705, Fénelon, dans son célèbre mémoire à Clément XI. Celui qui remplit aujourd’hui la charge de procureur général (au parlement de Paris) a tellement puisé dans ses traditions de famille le zèle pour le parti, qu’on le tient, s’il est permis de le dire, pour plus janséniste que Jansénius lui-même8. Comme il est remarquable par la science du droit autant que par l’éloquence, le péril qui peut venir de lui pour la saine doctrine en est d’autant plus grand. D’Aguesseau le fit bien voir, quelques années plus tard, lorsqu’il employa toute son influence pour empêcher l’enregistrement de la constitution Unigenitus. Dans la suite, il parut de meilleure composition, et l’on a tout lieu de croire qu’il est sincère dans ses Mémoires sur les affaires de l’Église„ où il se montre totalement dépris du parti auquel il s’était voué durant de longues années. On est heureux de voir cet homme d’Etat reconnaître enfin que la secte de Port-Royal a été un malheur pour l’Eglise et pour le pays ; mais y a-t-il lieu de s’étonner que sa conversion n’ait pas été jusqu’à rendre justice aux jésuites ? Une telle palinodie eût. été par trop héroïque dans l’ancien procureur général du parlement de Paris ; mais aussi M. le chanoine Bernier aurait pu se dispenser de nous donner d’Aguesseau comme un témoin désintéressé dans la cause que nous instruisons lui et moi.

Après d’Aguesseau, M. l’abbé Bernier produit le cardinal de Baussel, dont il cite une phrase assez, peu bienveillante pour les jésuites, dans l’Histoire de Bossuet. Cette Histoire présente bien d’autres passages sur lesquels on pourrait émettre plus d’une réclamation. Nous n’avons pas à en faire ici la critique ; je me borne à renvoyer le lecteur à la lettre que le saint archevêque de Bordeaux, Charles François Daviau, adressa à l’auteur, pour lequel il professait d’ailleurs une sincère estime. Quelque raides cependant que soient les paroles du cardinal de Bausset à l’endroit où il parle des jésuites dans leurs rapports avec les jansénistes, il faut convenir que sont langage n’a aucun rapport avec celui de M. l’abbé Bernier, et qu’il vient-il blâmer aujourd’hui les évêques qui crurent devoir donner des mandements dans le sens de celui de l’archevêque de Paris ? Est-ce que, par hasard, ces prélats étaient dispensés de veiller à leurs troupeaux, parce que l’évêque de la capitale avait publié une lettre pastorale ? Leurs droits et leurs devoirs n’étaient-ils pas les mêmes ? L’erreur exprimée dans le Cas de conscience n’était-elle pas en faveur partout où il y avait des jansénistes ? et l’on sait qu’il y en avait partout. M. l’abbé Bernier met trop d’importance à une boutade fort injuste de Bossuet ; mais pour être plus complet encore, il attrait dît emprunter à Le Dieu une autre parole de l’évêque de Meaux ; je veux dire celle qu’il proféra en entendant parler du beau mandement que Fénelon venait de donner sur le Cas de conscience. Mais il a préféré garder le silence, comme l’a fait le cardinal de Bausset, sur cette faiblesse de l’illustre vieillard. Ce sont de tels traits qui font regretter que l’on ait eu l’idée de publier le journal de Le Dieu. Quant à ce que dit M. le chanoine Bernier, que les mandements donnés par plusieurs évêques sur le Cas de conscience furent généralement jugés inopportuns, je le mets bien au défi d’en fournir la preuve la plus légère, en dehors du mot de Bossuet transmis par l’abbé Le Dieu. Ce qu’il y a de certain, c’est que la bulle Vineam Domini Sabaoth, qui condamnait le Cas de conscience, ne tarda pas à venir confirmer par le plus auguste suffrage les mandements des évêques, et que “ l’opportunité ” de cette bulle fut hautement reconnue par les évêques de l’Assemblée qui eut à la promulguer. C’est ainsi que faute de vouloir convenir, avec Fénelon, que la cause des jésuites se trouvait liée momentanément avec celle de la foi, M. le chanoine Bernier est, entraîné à tenir un langage que désavouent toutes ses convictions.

Il me serait pénible de demander compte à un si respectable, adversaire d’une foule de propositions, les unes dures, les autres injustes, dont son deuxième article est rempli ; il est évident que la plume était entraînée et que le cœur n’était pas d’accord avec la main. J’ai dû seulement répondre au désir qu’avait émis M. l’abbé Bernier de nie voir entrer plus avant dans les faits. Je sais un peu l’histoire ecclésiastique de timon pays ; et je n’ai pas cessé de l’étudier depuis bien des années. En écrivant ces pages, je n’avais qu’un regret., celui de ne pouvoir donner un volume au lieu d’un article. Puisse-je avoir dissipé quelques préventions mal fondées, et aidé quelques-uns de mes lecteurs à comprendre que, dans leur lutte contre le jansénisme, les jésuites, toujours d’accord avec le Saint Siège et la masse de l’épiscopat français, ont contribué plus que personne à combattre l’entraînement qui portait nos pères vers une hérésie funeste ; qu’ils ont été , à part quelques exceptions rares et de peu d’importance, aussi modérés que fidèles, et qu’ils ont la gloire d’avoir en tout ceci préféré les intérêts de l’orthodoxie à ceux de leur Société. La cour qu’ils ont servie les a trahis à la fin ; les parlements dont ils bravèrent le courroux les ont immolés ; la société française qu’ils voulaient préserver des séductions d’une secte dangereuse les laissa tomber, sans trop comprendre combien ils lui feraient défaut un jour ; l’épiscopat du moins les a entourés de son estime jusqu’à leur dernière heure, et il est beau d’avoir succombé comme ils succombèrent. A ce moment, les cris de triomphe du jansénisme éclatèrent ; mais la secte était frappée au cœur ; les miracles du diacre Paris et les convulsions achevaient l’œuvre déjà si avancée par la bulle Unigenitus, et le jansénisme arrêterait son histoire à l’année de la suppression des jésuites, si quelques-uns de ses survivants ne s’étaient pas trouvés à la fin du siècle pour allonger tristement nos annales, aux temps de l’Assemblée constituante et de la Convention. Mais ils étaient trop peu nombreux pour recueillir à eux seuls la récolte que leurs prédécesseurs avaient semée, et dont les fruits seront longtemps encore funestes à notre patrie. Toute hérésie renferme en germe une révolution ; qui ne le comprend pas ne comprend rien, et il faut avoir lu bien innocemment les monuments de notre histoire pour n’y avoir pas découvert que le jansénisme, tout en prêchant la grâce victorieuse et le retour à l’ancienne discipline, fut dès l’abord un parti politique, et qu’il continua de l’être sourdement jusqu’à la fin. On sait, et je l’ai déjà rappelé, que son génie révolutionnaire n’avait pas échappé à l’œil si ferme et si clairvoyant de Napoléon.

M. le chanoine Bernier a bien voulu expliquer en quel sens il éprouve de la répugnance à qualifier de .sectaires les docteurs de Port Royal ; il avait voulu dire simplement que c’était chez lui un sentiment de regret, à la pensée des services que quelques-uns de ces hommes ont pu rendre momentanément par leur science, et non une intention de les soustraire complaisamment à la note qu’ils ont si tristement méritée. Je ne dois pas réclamer contre une interprétation que l’auteur seul pouvait donner, mais que le vague de l’expression rendait à mon avis nécessaire. Quant aux vertus apostoliques de Henri Arnauld, M. Bernier tient à les maintenir, tout en convenant que ces vertus n’étaient pas apostoliques dans un sens absolu. J’avoue que je ne comprends pas la distinction. Mon honorable antagoniste connaît donc des vertus apostoliques dans le sens relatif ? Il me semble qu’il forme un peu trop sa théorie des vertus d’après les personnes, au lieu de juger les personnes d’après la théorie. J’oserai donc lui répéter qu’il n’est pas de vertus apostoliques hors de l’église ; et je suis même persuadé que M. le chanoine Bernier en est convaincu comme moi. Que n’adopte-t-il la formule du docteur Babin qui reconnaît dans Henri Arnauld de grandes qualités de l’esprit et du cœur ? Je n’aurais eu garde de m’élever contre.

Mais je ne puis m’empêcher de relever la tactique au moyen de laquelle M. Bernier, entraîné par son zèle pour Henri Arnauld, cherche à prouver que ce prélat, fauteur de l’hérésie, n’était pas dangereux pour son diocèse. “ Tout le monde savait, dit-il, que l’évêque ” conditionnait les cinq propositions erronées ; il restait que, sur l’imputation de ces erreurs à l’Augustinus, lourd in-folio latin que personne ne lisait, à l’exception de quelques scolastiques en très petit nombre, le prélat croyait qu’on pouvait s’en tenir à un respectueux silence. A-t-on vu quelque part qu’il s’en allait prêchant, ou qu’il faisait prêcher due les cinq propositions n’étaient pas, quant au sens, dans le gros in-folio ? Le péril de la foi était donc en réalité bien minime. Si quelqu’un, par hasard, a besoin de voir jusqu’où peut conduire la nécessité de soutenir une assertion fausse que l’on a produite et à laquelle on est résolu de ne pas renoncer, qu’il relise les lignes que je viens de transcrire. Ainsi, voilà M. le chanoine Bernier parfaitement rassuré sur le maintien de le foi dans le diocèse d’Angers, à l’époque d’une hérésie puissante et dangereuse. L’évêque, il est vrai, tient pour l’Augustinus, mais ne condamne-t-il pas les cinq propositions ? A quoi bon s’inquiéter ? Le fait est pourtant que l’on s’inquiétait à Paris et à Rome pour l’église d’Angers à cause d’Arnauld, pour l’église d’Aleth à cause de Pavillon, pour l’église de Beauvais à cause de Buzanval, pour l’église de Pamiers à cause de Caulet, enfin pour l’église de France tout entière, à cause des périls que ces quatre évêques réfractaires faisaient encourir à la saine doctrine. M. Bernier sait aussi bien que moi que les jansénistes, qui adhéraient à la condamnation des cinq propositions, leur prêtaient un sens qui n’était pas précisément celui de Jansénius ; on connaît l’Ecrit en cinq colonnes, moyennant lequel il était possible de signer la bulle d’Innocent X, sans renoncer aux erreurs condamnées, anathématisant d’intention cinq énormités de Calvin que Jansénius n’avait pas répétées. Or, l’hérésie du moment était celle de Jansénius dont le livre était mis hors d’atteinte par la distinction du fait et du droit. Sans doute que si Henri Arnauld se fut borné à prêcher et à faire prêcher que les cinq propositions n’étaient pas dans le livre de l’évêque d’Ypres, une prédication, réduite à de tels termes, eût été longtemps avant d’altérer dans le peuple angevin la foi essentielle dans l’accord de la grâce divine et du libre arbitre ; mais Henri Arnauld, considérant la doctrine de l’Augustinus comme saine, n’avait rien de mieux à faire, à son point de vue, que de la prêcher et de la faire prêcher. Il n’eût pu, sans se contredire, faire descendre de chaire les prédicateurs qui enseignaient cette doctrine, ni arrêter les livres qui la professaient. Dans la collation des bénéfices du diocèse dont il disposait, naturellement il ne devait pas exclure les sujets qui pensaient comme lui. Ses plans, pour l’éducation cléricale, ne devaient pas être, et on le vit bien, de chercher, avant tout, des maîtres soumis à l’Eglise. Et c’est dans une telle situation que M. Bernier prend sur lui de dire que “ le péril de la loi ” était minime ! En vérité, c’est trop de partialité, dans une matière où la partialité ne fut jamais permise. Qu’il vaudrait bien mieux reconnaître hautement que si la foi fut en péril à Angers, elle dut son salut à la courageuse Faculté qui tint constamment tête au prélat réfractaire, et sauva l’église d’Angers du sort qu’éprouvèrent celles de Montpellier sous Colbert, d’Auxerre sous Caylus, de Soissons sous Fitz-James, etc. !

Mais c’est assez parler du jansénisme sur lequel M. l’abbé Bernier nie pense pas autrement que moi ; j’en viens au gallicanisme à l’endroit duquel nous sommes un peu moins d’accord. Il ne veut pas que je dise que 1682 ne fut qu’un nuage passager. Selon lui, en 1682, il y avait déjà 268 ans que le système avait apparu au concile de Constance ; et si l’on ajoute à ces 268 ans les 118 ans qui mènent jusqu’à 1801, époque du Concordat, commencement d’une autre ère, on trouve un total de 386 ans qui formeraient non un nuage passager, mais une période imposante. M. Bernier a-t-il raison de faire fond sur celle durée ? Je ne le pense pas, et voici pourquoi avant le concile de Constance, le : écoles de France tenaient le Pape pour infaillible et supérieur au concile ; c’est un fait incontestable. Il y a donc en variation. Plus d’une fois, dans le cours de 386 ans, l’église de France s’est exprimée par ses divers organes dans le sens de la doctrine antérieure, totalement par la lettre des quatre-vingt-huit évêques demandant à Innocent X un jugement sur les propositions de Jansénius. En outre, tandis que ce système régnait chez nous, il est de fait que toutes les autres provinces de l’église ne cessaient pas d’adhérer aux maximes qui avaient régné même en France avant Gerson. M. l’abbé Bernier n’aime pas la comparaison du nuage ; elle est cependant naturelle pour exprimer cet effet de lumière qui se produit sur un même paysage où les jours luttent avec les ombres. Et faut-il tout dire ? Les ombres semblent planer plutôt sur la France, pendant cette période, que sur le reste de l’église ; car, tout ce qu’il y a dé révoltés depuis 1682 , affecte de s’appuyer sur la fameuse Déclaration : les appelants de la bulle Unigenitus, Febronius, Ricci et son synode de Pistoie, Camus et sa constitution civile du clergé, les anti-concordataires et leur petite église. J’ai peut-être l’esprit mal fait ; mais quand je parcours tout ceci, j’ai le malheur de penser au nuage. Quant à l’avoir appelé nuage passager, c’est de bonne foi ; car M. l’abbé Bernier conviendra que, nuage ou non, le gallicanisme est passé. 1801 lui a été funeste, et ni le talent, ni la sincérité de ses derniers représentants ne lui rendront la vie. M. le chanoine Bernier nous avertit ensuite que nous autres ultramontains, nous ne sommes pas forts ; cependant, parmi nous, il en est plusieurs, qui connaissent autre chose que les diatribes dit comte de Maistre et les déclamations tranchantes de Lamennais. Il a l’amabilité de nous dire que les Bellarmin, les André Duval, les Thomassin, s’ils revenaient dans le monde, rougiraient de nos livres. Ce serait disgracieux pour nous, j’en conviens ; mais pourtant, s’ils reconnaissaient chez nous leurs principes, si nos écrits n’avaient encouru en aucune manière la censure de l’Église, je veux croire, malgré tout, qu’ils nous traiteraient avec quelque indulgence.

J’avoue que je n’ai pu m’empêcher de sourire en voyant M. Bernier, à la suite de ces aménités littéraires, m’opposer comme uni bouclier invincible, la trop longue liste des jésuites français qui ont eu le malheur de donner des gages au gallicanisme. Parce que je défends la compagnie de Jésus insultée par lui, pour avoir soutenu contre les jansénistes la cause de la foi, il faudra donc que je me fasse le champion des individus de ce corps qui ont oublié leur devoir et fourni des armes à la secte qu’ils devait combattre ? M. Bernier n’y pense pas : rien ne l’autorise à croire que loris tout ceci j’aie voulut défendre autre chose que la foi et l’Eglise. Les jésuites, dans l’affaire du jansénisme, ont soutenu l’un et l’autre ; honneur à eux ! S’il en est parmi eux qui n’aient pas professé les pures doctrines romaines, je les plains, et au besoin je suis prêt à les combattre.

M. Bernier paraît étonné que j’aie donné, sous sa forme de convention plutôt que dans ses termes rigoureux, l’axiome formé des paroles de saint Augustin : Rome a parlé, la cause est finie. Il prétend que c’est un emprunt frauduleux que saint Augustin lui-même désavouerait. C’est bien sévère ; car je pourrais citer par centaines es mandements d’évêques où le mot du grand docteur d’Hippone se trouve ainsi formulé. Que M. Bernier compulse seulement ceux qui ont été publiés au temps de la bulle Unigenitus, et plus tard sur la Constitution civile du clergé, et qu’il compte, s’il le peut les endroits où ces prélats disent comme moi : Rome a parlé, la cause est finie. J’avoue que je ne m’attendais pas à cette algarade, pour avoir répété un mot qui se trouve partout. Quant à l’accusation de fraude, elle est ainsi injuste qu’irrespectueuse pour ceux dont je n’ai fait que redire les termes. Que dit donc saint Augustin ? le voici : On a envoyé les deux conciles (d’Afrique) au Siège Apostolique ; la réponse confirmative en est revenue : la cause est finie ; puisse l’erreur finir de même ! Si ces paroles ne signifient pas : Rome a parlé, la cause est, finie, que signifient-elles ? Je sais bien que Fénelon, dans son livre de Romano Pontifice, s’en sert pour prouver l’infaillibilité des jugements doctrinaux du Saint-Siège ; mais qu’y faire ? Toujours est-il que, selon saint Augustin, une cause dogmatique est finie, lorsque Rome informée a rendu son jugement ; et que le saint docteur n’exige pas, comme le fait le quatrième article de la Déclaration, que toute l’église ait accepté.

Je ne sais comment M. Bernier a pu croire que je mettais en avant celte sentence de saint Augustin pour faire entendre que le Saint Siège a prononcé un jugement doctrinal contre les maximes gallicanes ; rien dans mes paroles, ni dans mes intuitions, n’avait trait à cela. J’exprimais seulement les avantages de I’unité qui règne généralement aujourd’hui en France sur la manière d’entendre la prérogative romaine, et qui fait que les catholiques disent volontiers en toute occasion : Rome a parlé, la cause est finie. Il est bien permis de se féliciter de ce grand résultat du Concordat de 1801. M. le chanoine Bernier nous parle ensuite d’une décision de la sacrée Congrégation de la Pénitencerie du 27 septembre 1820, qui porte que l’on peut en Sûreté de conscience adhérer à la doctrine de la déclaration de 1682, attendu qu’aucune note théologique n’a été attachée à cette doctrine. Je me permettrai quelques rectifications : 1° La sacrée Pénitencerie n’est pas une Congrégation, mais simplement un tribunal, comme la Daterie. 2 La décision en question ne porte pas que l’on peut eu sûreté de conscience adhérer à la doctrine de la Déclaration ; loin de là elle enseigne que l’on peut absoudre ceux qui adhéreraient encore, pourvu qu’ils y soient dans la bonne foi, modo sint in bona fide. C’est dire assez clairement que cette adhésion n’est pas une chose libre, puisque celui qui la professe a besoin d’être excusé par la bonne foi. Il est évident que M. l’abbé Bernier n’avait pas la pièce sous les yeux. Je n’ajouterai plus qu’un mot ; il sera relatif à l’hypothèse d’une définition doctrinale du Saint Siège sur l’objet du gallicanisme. Ici, je crois que M. l’abbé Bernier se fait une illusion complète. Pour renoncer aux maximes qui lui sont chères, il attend une décision en forme. En cela, il se trompe et prend tout à fait le change. L’infaillibilité de l’Église n’a .jamais été et ne sera jamais l’objet d’une décision juridique ; c’est par une toute autre voie, par la voie pratique, que cette vérité nous arrive. Dès l’origine du christianisme, on a considéré comme exclu par le fait de la communion de l’Église quiconque résiste aux décisions doctrinales qu’elle rend. La situation est la même, quant aux jugements doctrinaux du Pontife romain ; dans tous les siècles, quiconque y a résisté a été réputé hérétique par ce seul fait. Pourquoi ? Sinon parce que ces jugements sont réputés infaillibles en eux-mêmes. C’est donc en étudiant la marche de l’Église, divinement conduite par l’Esprit Saint, que l’on apprend à connaître les prérogatives qui sont en elle et dont elle a la conscience. On l’a bien vu dernièrement, lorsque Pie IX a déclaré révélée de Dieu la croyance générale à l’Immaculée Conception de Marie, et formellement hérétiques ceux qui oseraient, même intérieurement, refuser l’adhésion de leur foi à cette décision. Je le demande à M. le chanoine Bernier, pense-t-il avoir été en droit de suspendre son adhésion art jugement apostolique, jusqu’à ce qu’il ait eu la preuve de l’assentiment général de l’Église, comme l’exige le 4e article de la Déclaration, pour qu’une décision du Pape en matière de foi devienne irréformable ? Il s’agissait non du fait de la Conception Immaculée dont personne ne doutait dans l’Église, mais de la qua­lité de dogme révélé de Dieu, qualité sur laquelle on a discuté respectueusement, jusqu’à ce que la sentence soit venue fixer les incertitudes. Qu’est-il arrivé ? Rome a parlé, et la cause a été fraie ; finie d’un seul coup, finie en un moment, pour M. le chanoine Bernier, comme pour le : plus ultramontain des ultramontains. Un gallican aurait dit : Ne nous pressons pas ; attendons pour l’acte de foi que l’Église ait prononcé en dernier ressort ; M. Bernier n’a point raisonné ainsi ; il a accepté avec toute l’Église l’enseignement du Docteur de tous les chrétiens, comme parlent les Grecs et les Latins dans le concile de Constance.

Au reste, M. l’abbé Bernier, quand il y réfléchira, est en mesure de se rendre compte mieux que bien d’autres de l’inutilité d’une décision contre le gallicanisme. Nous l’avons vu soutenir avec autant de force que de lumières, contre les jansénistes, l’infaillibilité de l’église dans les faits dogmatiques ; où puisait-il ses arguments ? Dans une définition juridique sur cette infaillibilité ? Mais il n’en existe pas plus en celte matière que sur l’infaillibilité du Pape, que sur l’infaillibilité de l’église rassemblée ou dispersée M. Bernier raisonnait sur la pratique de l’église, sur la nécessité de cette pratique pour la conservation de la foi dans l’Eglise. Or, tout ce qu’il nous disait avec tant de solidité et de précision sur les jugements de l’église en matière de faits dogmatiques, est directement applicable et a toujours été appliqué aux jugements doctrinaux du Siège apostolique. - Mais, me répondra-t-il, il y a eu des gallicans, et parmi eux des hommes aussi .intègres que doctes. - D’accord, lui répliquerai je :mais n’y a-t-il pas eu des théologiens orthodoxes d’intention, et nullement jansénistes, qui ont contesté l’infaillibilité de l’église dans les faits dogmatiques ? Ils se trompaient, voilà tout ; et comme ils étaient dans la bonite foi, on pouvait les absoudre, ainsi que les gallicans dont parle le rescrit de la sacrée Pénitencerie. Au font, ces controverses sont utiles, et servent à développer l’intelligence des vérités premières. On est catholique, dès que l’on croit à l’infaillibilité de l’église ; quant au siège de cette infaillibilité, on peut en faire l’objet de discussions plus ou moins approfondies, à l’aide desquelles le jour se fait dans les esprits ; l’essentiel est que, de part et d’autre, personne ne bronche sur l’infaillibilité de l’Eglise. Quiconque l’admet, admet par là même l’infaillibilité du Pontife romain ; puisque le jour où le Pontife romain rendrait une décision erronée, l’église cesserait d’exister, soit qu’elle adhérât à cette fausse décision, soit qu’elle se séparât de celui qui est la pierre fondamentale sur laquelle le Christ l’a établie de ses propres mains.

Il y a donc en tout ceci beaucoup de malentendu ; aussi a-t-on vu les gallicans, en mainte occasion, se ranger aux décisions doctrinales dit Saint Siège avec autant d’empressement que les ultramontains. lis étaient inconséquents peut-être ; mais ils étaient catholiques avant tout, et l’on ne saurait trop louer leur droiture qui les faisait passer par-dessus les préjugés d’école, et les élevait si heureusement au-dessus des systèmes qui ont été funestes à d’autres ; car il faut bien le reconnaître, si les doctrines romaines n’ont jamais fait un hérétique, les maximes gallicanes en ont fait beaucoup, en offrant prétexte à la résistance. Je m’arrête là, en demandant pardon pour toute cette théologie aux lecteurs de la Revue. M. le chanoine Bernier, j’en suis persuadé, m’excusera aussi d’avoir prolongé cette polémique, et de m’être laissé trop dominer peut-être par l’intérêt que le sujet m’inspirait. Qu’il demeure convaincu que, si j’ai pris la hardiesse de combattre ses idées, cette lutte, où je n’avais aucun intérêt personnel, n’a jamais suspendu chez nous les sentiments d’estime envers lui que je partage avec ses nombreux amis, en même temps que j’aspire à conserver la sienne.

Dom P. Guéranger

1 Mémoires pour servir à l’histoire de Port-Royal, t. II, 2e partie.

2 Lettre du 1er juillet 1622.

3 Lettre du 22 avril 1622.

4 Lettre du 30 mai 1622.

5 Lettre du 3 juin 1622.

6 Lettre du 1er juillet 1622.

7 Lettre du 2 juin 1623.

8 Ipso Jansenio, si ita dicere liceat, Jansenistior.

 
Deuxième réponse à l'abbé Bernier PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Administrator   
Lundi, 27 Avril 2009 12:33

CHRONIQUE

« Revue de l’Anjou et du Maine »

Angers, Librairie de Cosnier et Lachèse

1858

tome troisième

pp. 204-205

* *

M. l’abbé Bernier, qui avait l’intention de publier une réponse aux derniers articles du R. P. Dom Guéranger, sur la Compagnie de Jésus, renonce à ce projet. Voici la lettre qu’il nous écrit :

Angers, le 28 mai 1858.

Monsieur le Directeur,

J’ai composé et livré à l’imprimeur une réfutation des deux derniers articles du R. P. abbé de Solesmes, sur le jansénisme, où je crois avoir solidement démontré les appréciations que j’ai faites du zèle des jésuites dans leur lutte contre Port-Royal, et renversé celles de mon adversaire. Du reste, mon but, était surtout de montrer qu’il a de plus en plus dénaturé la polémique, en faisant appel à la conscience des catholiques, là où leur conscience n’a rien à voir, et en faisant une question de dévotion d’une question purement historique. Réfléchissant à l’efficacité que doit avoir sur ma volonté un désir manifesté par mon Évêque, et d’ailleurs apprécient des conseils pacifiques donnés par des personnes amies, je prends le parti de ne pas publier mon travail, bien qu’il soit en majeure partie imprimé. Je dis, qu’on veuille bien le remarquer, marquer, un désir manifesté par mon Évêque ; car je m’étais assuré qu’il ne mettrait pas d’autre opposition que ce désir à la publication de ma réplique ; et il m’écrivait de Beaupreau, sous la date du 13 de ce mois, que son intention a toujours été de se tenir complètement en dehors de tous ces débats, et qu’il ne veut pas sortir de la position qu’il a prise ; je copie textuellement. Libre entièrement dans l’exercice de mon droit de défense, je me décide à .en faire l’abandon.

Ayez, je vous prie, l’obligeance de donner place à cette lettre dans le numéro prochain de la Revue.

Agréez, M. le Directeur, l’assurance de mes sentiments distingués et respectueux.

« H. BERNIER, ch[anoine]. »



M. l’abbé Bernier est seul juge de l’œuvre qu’il consent, avec une abnégation fort louable, à laisser dans le secret ; mais il nous permettra de repousser le reproche qu’il adresse au R. P. Dom Guéranger, et qui atteint un peu notre direction. Le savant abbé de Solesmes n’a cherché à soulever aucune conscience pieuse contre un adversaire auquel il s’est fait un devoir, tout en le combattant, de donner des témoignages de sa haute estime ; il a voulu simplement défendre l’esprit général d’un institut dont les services ont été trop souvent méconnus, et si jamais une controverse a été purement historique, c’est, il nous semble, celle qu’il a soutenue.

 

CHRONIQUE

« Revue de l’Anjou et du Maine »

Angers, Librairie de Cosnier et Lachèse

1858

tome troisième

pp. 263-264

* *

- Nous avons inséré, dans notre dernière livraison, une lettre de M. l’abbé Bernier, qui nous annonçait qu’après avoir a composé et livré à l’imprimeur une nouvelle réplique au R. P. abbé de Solesmes, il prenait le parti a de ne pas la publier, n cédant en cela a au désir manifesté par son évêque et aux conseils pacifiques de personnes amies. Nous pensions que la controverse était terminée. Cependant nous apprenons que le travail de M. Bernier circule dans toutes les mains, bien qu’il ait été tiré seulement à un petit nombre d’exemplaires et adressé à des lecteurs de choix. La Revue doit rester désormais en dehors du débat. Mais nous ne pouvons refuser la publicité à la lettre suivante que vient de nous écrire le R. P. dom Guéranger : .

Abbaye de Solesmes, le 28 juin 1858.

Monsieur ,

Un heureux hasard a fait tomber entre mes mains une brochure publiée par M. l’abbé Bernier, sur la controverse que nous avons agitée ensemble clans là Revue d’Anjou. Cette brochure ne m’a pas été adressée par l’auteur, et d’autre part j’apprends que l’éditeur a reçu l’ordre de M. l’abbé Bernier de n’en vendre aucun exemplaire. En attendant, elle circule, au moyen des exemplaires que l’auteur a bien voulu confier à ses amis. Je laisse à vos lecteurs l’appréciation d’un tel procédé. Permettez-moi, Monsieur, de profiter de votre plus prochaine livraison pour annoncer au public que je me ferai un devoir de répondre, et au grand jour, à cette œuvre clandestine , non à cause des personnalités qui y sont accumulées contre moi , mais dans le but de réfuter les erreurs dont elle est remplie. J’attendrai cependant le temps qui m’est nécessaire pour l’achèvement d’un autre travail que l’on me réclame, et qui touche presque à sa fin.

Agréez, Monsieur, etc.

+ Fr. Prosper Guéranger, abbé de Solesmes »

 

 

Mise à jour le Lundi, 27 Avril 2009 12:34
 



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