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Du naturalisme dans l'histoire - 1er article PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Administrator   
Lundi, 30 Mars 2009 18:19

DU NATURALISME DANS L’HISTOIRE

treize articles de

DOM  GUÉRANGER

publiés dans

L’UNIVERS

1858-1859

* *

Du point de vue chrétien dans l’Histoire

(Le monde, 3 avril 1860)

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 ARCHIVES DOM GUÉRANGER, VVV

SOLESMES

2005

 

 

 

Du Naturalisme dans l’Histoire [1/31 01 58]

 

 

(1er article)

   Avant de commencer l’étude du naturalisme contemporain sur une nouvelle branche des connaissances humaines, je crois devoir résumer l’ensemble des remarques qui ont fait l’objet des articles précédents, sur l’envahissement du rationalisme dans la philosophie. Cette revue rapide sera peut-être utile à quelques-uns de mes lecteurs auxquels l’intermittence des articles, jointe à deux digressions polémiques sur un autre sujet, ont pu faire perdre de vue le lien qui unissait toute la discussion.

   Mon premier soin a été de montrer que loin d’être hostile à la philosophie, le christianisme la revendiquait comme une portion de son enseignement, tant qu’elle consentait à se ranger au-dessous du dogme révélé, et à soumettre ses investigations au contrôle de l’Église ; de là, passant à constater l’existence d’une philosophie qui, depuis plus d’un siècle, s’est mise à dogmatiser en France, et qui a pour axiome de ne relever que de la raison et de ne rien tenir de la révélation, j’ai cherché à caractériser, au point de vue chrétien, ces nouveaux Platons baptisés, qui, sortis de l’Église, se sont proposé d’instruire les hommes sans elle et contre elle ; et j’ai fait voir que la qualification qui leur convenait était celle dont la chrétienté a flétri Julien, le sophiste couronné. Il suivait de là, avec évidence, que les chrétiens, s’ils sont conséquents aux principes de leur foi, devaient professer une souveraine horreur pour cette philosophie qui se glorifie de faire abstraction des faits et des vérités de la révélation et de ne relever que de la raison ; qu’elle était le plus terrible danger de notre temps, surtout depuis qu’elle s’est avisée de prodiguer ses éloges au christianisme, au point de passer pour convertie aux yeux des hommes légers et distraits. J’ai essayé de réveiller le sens chrétien, malheureusement amorti chez plusieurs d’entre nous, en leur signalant le véritable caractère de ces hommes qu’ils devraient fuir et qu’ils flattent. J’ai cité, en exemple des complaisances que l’on se permet aujourd’hui envers la philosophie séparée, les éloges que lui prodigue M. l’abbé Maret, lorsque, dans son dernier ouvrage, il n’a pas fait difficulté de la qualifier de « philosophie noble, élevée, faisant revivre toutes les traditions des meilleures écoles, possédant un sentiment profond des choses grandes et divines ».

   Venant ensuite à l’idole des philosophes séparés, qui est en même temps l’objet du culte de plusieurs d’entre nous, j’ai osé passer devant elle sans fléchir le genou. Cette idole que l’on nomme Descartes, j’ai rappelé qu’elle avait reçu une grave blessure par les décrets de l’Index romain qui l’ont atteinte ; par les tristes prévisions de Bossuet sur l’abus que l’on commençait dès lors à faire de la méthode du philosophe qu’elle représente. J’ai appelé à mon aide le témoignage non suspect de M. l’abbé Maret, et j’ai pu dire, en me servant de ses propres expressions, que, sans parler des abus du cartésianisme, à ne considérer que le philosophe en lui-même, on était en droit de lui reprocher « d’avoir donné à sa philosophie une base peut-être trop étroite ; de n’avoir donné presque aucun rôle dans son analyse à l’élément de croyance naturelle ; d’avoir, en revanche, trop donné à l’évidence les apparences et les allures d’un fait individuel ; enfin, d’avoir considéré les idées plutôt comme subjectives que comme objectives, plutôt comme des modifications, des manières d’être, des actes de l’esprit, que comme existant hors de lui ». C’en était assez sans doute pour justifier la répulsion que doivent inspirer au chrétien les éloges emphatiques et illimités que Descartes reçoit trop souvent, non seulement de la part des ennemis de l’ordre révélé qui le proclament leur porte-étendard, mais d’un certain nombre des nôtres qui s’obstinent à voir en lui le créateur d’un procédé rationnel qui, dans ce qu’il a d’utile et de vrai, avait été mis en usage avant lui par tous nos docteurs.

   Cette partie de la discussion contre les naturalismes en philosophie, a été l’objet d’une vive récrimination de la part de l’Ami de la Religion. Aux yeux du rédacteur de ce journal, Descartes est un être sacré ; les décrets de l’Index, les concessions très significatives de M. l’abbé Maret, rien n’y fait. On élude l’Index par des conjectures et des autorités qui n’en sont pas ; on passe sous un discret silence les restrictions si importantes que M. Maret s’est cru obligé d’opposer à ses éloges envers le philosophe ; on va même jusqu’à dire que quiconque ne s’incline pas devant Descartes manque au respect dû au Saint-Siège. Pour ma part, j’attendrai, avant de faire cette inclination, que les décrets de l’Index aient été rapportés, ou que les ouvrages condamnés du philosophe aient reçu la correction convenable et approuvée, ainsi qu’il est de droit, par la Sacrée-Congrégation. Jusque-là, je répéterai qu’en vertu du droit commun, quiconque lit ou même retient, sans permission, les ouvrages philosophiques de Descartes, encourt les censures ecclésiastiques ; ce qui est un assez mince préjugé en faveur de la parfaite orthodoxie du philosophe tourangeau. Je ne répéterai pas ce que j’ai dit [dans les précédents articles???], en m’appuyant de l’autorité de Mgr l’Évêque de Nîmes, sur la valeur des jugements de la Congrégation de l’Index dans les controverses philosophiques.

   Après avoir traité de la valeur de Descartes en philosophie, je suis entré dans la question des rapports de la foi et de la raison. Là, j’ai cru pouvoir montrer le peu de sympathie que m’inspire le système qui refuse toute valeur à la raison humaine, jusqu’à ce que la foi l’ait éclairée, et confond ainsi l’ordre naturel avec l’ordre surnaturel. Là, je me suis fait un devoir de déclarer que M. l’abbé Maret, à mon jugement, avait su diriger contre cette erreur une polémique également mesurée et triomphante. Puis, pénétrant dans la théorie de l’acte de foi, j’ai cherché à signaler tour à tour les illusions que se font certains chrétiens semi-naturalistes, et les véritables principes de la théologie catholique en cette matière. Enfin, dans un dernier article, j’ai pris la liberté de remarquer que M. l’abbé Maret, en proclamant la nécessité de la révélation dans un livre où, d’après son plan, il ne doit pas sortir du procédé rationnel, s’en allait se briser, sans s’en apercevoir, contre l’écueil qu’il a signalé à d’autres. J’ai terminé en montrant la nécessité du fait divin pour certifier l’existence de la révélation ; ce qui transporte la démonstration de la vérité du christianisme de la région de l’évidence pure en celle de la certitude morale et de l’histoire.

   Je terminais cette analyse, que j’ai crue nécessaire, lorsque l’Ami de la Religion, du 28 janvier, m’est parvenu. Il contenait un article de M. l’abbé Hugonin, dans lequel ce savant directeur de l’école des Carmes prend la défense de M. l’abbé Maret, sur la critique que je me suis permis de faire de son système sur la nécessité de la révélation. Je passe bien volontiers sur le ton de cet article et sur la pointe d’ironie que l’on y sent. M. Hugonin défend un ami ; cela est aisé à voir, et je ne me serais pas arrêté à relever une seule phrase de cette apologie du docte professeur de la Sorbonne, si je n’avais remarqué qu’un passage de mon article demande une rectification que je m’empresse de produire. Je parcourrai donc volontiers les pages de M. Hugonin, tout disposé à le suivre dans son investigation critique, autant que les bornes du présent article le pourront permettre.

   Je dirai d’abord que je n’ai pas du tout compris ce que veut dire M. Hugonin par la « généreuse franchise » avec laquelle, selon lui, j’ai « condamné le traditionalisme ». Je ne vois pas, je l’avoue, de quelle « générosité » j’aurais eu besoin pour exprimer mon avis signé dans un journal catholique qui a bien voulu jusqu’ici accueillir les travaux de science religieuse que je l’ai prié de vouloir bien insérer dans ses colonnes. J’ai eu l’habitude, toute ma vie, de garder mon franc-parler ; j’en ai donné une nouvelle preuve en cette rencontre ; mais l’exposition de mes sentiments sur la matière en question ne pouvait en aucune façon, que je sache, être pour moi l’occasion d’un sacrifice qui pût faire montre de générosité. J’enseigne ce que j’ai écrit ; j’ai écrit ce que j’enseigne ; je l’enseigne et je l’écris, parce que je le crois vrai : j’ignore pourquoi il m’en eût coûté d’exprimer dans un article de journal ce que je pense et ce que je répète tous les jours.

   Dans mon dernier article j’ai soutenu, comme je le soutiens encore, que prétendre prouver la nécessité de la révélation est un procédé baïaniste. M. l’abbé Hugonin me demande quel est le rapport de cette thèse avec le titre général de l’article : Du naturalisme dans la philosophie ? Ce rapport saute aux yeux ; Baïus soutenait que l’ordre surnaturel, l’ordre de foi, par conséquent, pour la vie présente, était nécessaire ; selon lui, Dieu ne pouvait créer l’homme en-dehors de l’ordre surnaturel ; il s’ensuivait, comme l’ont démontré les théologiens, que l’ordre surnaturel n’étant pas indu, mais dû à l’homme, cet ordre, tout merveilleux qu’il fût, devenait, en fin de compte, purement naturel. Or, j’avoue que je ne vois pas de différence entre celui qui considère la foi comme le principe de la raison, et celui qui soutient la nécessité de la révélation. L’un et l’autre, à force de chercher le surnaturalisme, finissent par se réunir dans le naturalisme.

   M. Hugonin attaque ce que j’ai exprimé dans l’alinéa que je vais transcrire : « M. l’abbé Maret a combattu avec succès le système qui refuse à la raison toute valeur sans la foi, et maintenant il veut, par des procédés purement rationnels, amener la philosophie séparée à confesser l’impuissance de la raison, tant que celle-ci ne s’est pas courbée devant le joug de la révélation. Évidemment, le docte professeur a suivi une illusion qui ne lui a plus permis de voir la contradiction dans laquelle il s’engageait ». Selon M. Hugonin, il n’y a pas ici contradiction ; je suis de son avis. Mon assertion est incomplète dans les termes, et je m’empresse de la rectifier. J’aurais dû dire, et je voulais dire : « M. l’abbé Maret veut, par des procédés purement rationnels, amener la philosophie séparée à confesser l’impuissance de la raison à remplir toutes ses fins naturelles, tant que celle-ci, etc… ». Cette omission involontaire m’est échappée dans la rapidité de la composition : je suis heureux qu’on me la fasse remarquer, et je me hâte d’y faire droit. Avec cette addition nécessaire pour rendre toute ma pensée, je continue de soutenir qu’il y a contradiction entre le procédé que M. Maret emploie contre le traditionalisme, et celui dont il use à l’égard des philosophes.

   Plus loin, M. Hugonin m’accuse moi-même de contradiction, parce que j’ai dit que l’on pourra « montrer à nos philosophes devenus chrétiens en quel sens la révélation était nécessaire à l’esprit et au cœur de l’homme » ; comme si, dans cet endroit, j’embrassais à mon tour la doctrine de M. Maret. Cette objection n’est pas sérieuse, car M. Maret et moi ne sommes pas sur le même terrain. M. Maret s’adresse aux philosophes qui sont hors de l’Église et veut leur prouver la nécessité de la révélation : je lui réponds que l’ordre surnaturel n’étant pas nécessaire en lui-même, il a tort de prendre cette voie. Moi, au contraire, je suppose le philosophe devenu chrétien, éclairé de la lumière de la foi, et je dis que connaissant alors et la fin surnaturelle de l’homme et l’insuffisance de ses moyens pour y parvenir par la perte qu’il avait faite de la grâce, la révélation lui apparaît alors dans sa nécessité pour la réalisation du plan divin. Il me semble qu’en cet endroit cependant mes phrases sont d’une clarté qui ne laisse rien à désirer.

   M. Hugonin me dit ensuite : « Vous ne prétendez pas, sans doute, que la vérité de cette proposition : la révélation est nécessaire, dépende de ceux à qui elle s’adresse ; que je serais hérétique, si je la prouvais contre nos prétendus sages, et théologien exact, si je l’enseignais à des fidèles chrétiens ». – Oui, c’est bien cela que j’ai dit et que j’ai voulu dire, et je le prouve. D’abord, pour ce qui est de l’hétérodoxie de cette proposition : la révélation est nécessaire ; si l’on parle au point de vue purement philosophique, j’ai le témoignage de M. Hugonin lui-même à la page suivante, où il dit aussi énergiquement que je le pourrais dire moi-même : « Il serait contraire à l’enseignement catholique de soutenir que la révélation surnaturelle est nécessaire, en ce sens qu’elle est un élément essentiel de notre nature intelligente : ce serait dire qu’elle est naturelle et professer par conséquent l’erreur de Baïus ». Nous sommes donc pleinement ici d’accord, M. Hugonin et moi. Quant à l’autre partie de la question, savoir si l’on est théologien exact quand on veut prouver à des fidèles chrétiens la nécessité de cette même révélation, je me flatte que nous nous entendrons tout aussi facilement. Il faut supposer d’abord que ces fidèles chrétiens savent que l’homme a été destiné par son Créateur à une fin surnaturelle, et que les forces de la nature ne sauraient les conduire ni à la connaissance des vérités du salut, ni à l’accomplissement des œuvres méritoires de la vie éternelle ; cela une fois admis, le catéchiste leur montrera avec la plus vive clarté que la grâce devient nécessaire de la part de Dieu qui ne peut être contraire à lui-même, et appeler l’homme à une fin sans lui fournir les moyens de l’obtenir. C’est ainsi que cette proposition : la révélation est nécessaire, se trouve tout à la fois vraie ou fausse, selon le point de vue auquel on est placé, dans l’Église, ou hors de l’Église.

   « M. l’Abbé Maret, dit encore M. Hugonin, n’enseigne que la nécessité morale de la révélation, comme tous les théologiens catholiques. Pourquoi Dom Guéranger ne tient-il aucun compte de cette distinction, qu’il lui était si facile de lire dans le titre même du chapitre qui fait l’objet de sa critique ? » Je réponds : D’abord, il est beaucoup trop général de dire que « tous les théologiens catholiques enseignent la nécessité morale de la révélation » ; je soutiens que c’est le moindre nombre ; mais peu importe. Je sais gré à M. Hugonin d’avoir peu de goût pour le système de Berti et de Bedelli, qui fut dénoncé à Benoît XIV par notre grand archevêque Languet, mais que le Pontife refusa de condamner, pour maintenir la liberté des écoles, qui a toujours été si grande dans l’Église catholique. Quant au titre du chapitre de M. Maret, je l’ai vu, j’en conviens, mais, pour deux raisons, je n’ai pas cru devoir en tenir compte. Premièrement, parce que ce titre enfoui dans un sommaire : nécessité morale de la révélation, se trouve contredit par le titre même du livre, qui porte en grosses lettres, sans correctif, ces mots : Nécessité de la révélation ; en second lieu, parce que dans le corps du chapitre en question, et de plusieurs autres, M. l’abbé Maret m’a semblé argumenter dans le sens d’une nécessité absolue de la révélation, s’appuyant constamment de la raison, jusque-là [au point] qu’après avoir décrit la vision béatifique sous des couleurs qui sont strictement empruntées aux oracles de la foi, il ne craint pas de dire qu’une telle merveille est évidemment possible. Voilà pourquoi je ne me suis pas arrêté à deux mots d’un sommaire, lorsque j’ai vu que la réserve qu’ils expriment disparaissait dans l’exposé des idées de l’auteur.

   M. Hugonin termine son article par des éloges adressés à M. Maret ; j’espère qu’il me rendra la justice de convenir que je n’ai pas parlé sans considération de son ami, dont j’estime les travaux, sans me croire pour cela obligé d’en louer le résultat à livre fermé. Mais puisque cette circonstance d’une polémique, que j’aurais pu espérer plus obligeante, me met en rapport avec le savant directeur de l’école des Carmes, je profiterai de l’occasion pour signaler le jugement très expressif qu’il émettait sur la méthode de Descartes, dans le Correspondant de novembre dernier. L’Ami de la Religion sera par là mis à même de voir que, lorsqu’il m’aura abattu, il lui restera encore quelque chose à faire pour le triomphe du philosophe tourangeau. Dans un mémoire remarquable intitulé Du Psychologisme et de l’Ontologisme, publié dans la revue que je viens de citer, en réponse à M. Saisset, M. Hugonin résume d’abord en ces termes le système des psychologues, qui s’est fait un rempart inexpugnable de la méthode de Descartes : « De l’existence personnelle ou de l’humanité, Descartes monte à Dieu et descend ensuite à l’univers. L’existence personnelle est la pierre de l’édifice ; tout porte sur elle, elle ne repose que sur elle-même. Cette belle doctrine est renfermée dans le livre des Méditations, l’un des plus beaux et des plus solides monuments du génie philosophique. Descartes prétend y démontrer, avec la rigueur de la géométrie, que la spiritualité de l’âme et l’existence de Dieu sont des vérités incontestables, puisqu’elles reposent sur notre existence personnelle. »

   Entendez maintenant la réponse éloquente de M. Hugonin, qui atteint du même coup Descartes et M. Saisset : « L’existence de Dieu qui repose sur notre existence personnelle ! Dieu est parce que je suis, ou parce que je le pense ! Quelle logique ! La spiritualité de l’âme, qui repose aussi sur notre existence personnelle ! Quel incompréhensible langage ! Jamais nous n’avons trouvé dans nos vieux scholastiques de subtilités plus grandes et une obscurité plus impénétrable. Il n’est pas de notre sujet de faire remarquer l’étrange confusion par laquelle l’auteur identifie l’existence personnelle et l’humanité, comme si elles n’avaient pas de caractères opposés et contradictoires : la première est particulière, la seconde universelle ; la première est contingente, la seconde est nécessaire ; j’affirme l’humanité de tous les hommes ; je n’affirme mon existence personnelle que de moi-même ; en un mot, je suis une existence personnelle ; qui oserait dire que je suis l’humanité ? »

   Je demande pardon à mes lecteurs de cette longue digression qui m’a entraîné si loin de l’objet annoncé en tête de cet article. Je me hâte de rentrer dans mon sujet, dont l’importance est grande aussi, puisqu’il s’agit du naturalisme dans l’histoire, et l’on ne peut même disconvenir que le danger ne soit très grave de ce côté, et plus général encore que celui qui provient des complaisances de quelques-uns envers la philosophie séparée. Notre siècle, il faut bien l’avouer, nourrit peu de préoccupations philosophiques. M. Cousin lui-même en convenait douloureusement, dans certain article de la Revue des Deux-Mondes, aux jours de la république ; et l’on se rappelle que ce fut vers cette époque que, passant à son tour dans le camp des historiens, il tenta l’étrange diversion qui fit paraître en lui le biographe inattendu de l’intrigue et de la galanterie du XVIIe siècle. Je crois qu’il faudra longtemps encore parler de Descartes et de Malebranche, de Bacon et de Leibnitz, pour déterminer les hommes d’aujourd’hui à chercher leur plaisir dans l’idée abstraite ; et tel fait des phrases sentimentales sur la philosophie dans un article de revue, qui serait assez en peine s’il lui fallait exhiber devant le public son bagage métaphysique. Il y a ici un peu de mode, comme en beaucoup d’autres choses. On n’est certes pas libre penseur ; Dieu nous en garde ; mais on n’est pas fâché non plus de passer pour avoir lu, compris et dégusté le livre célèbre, pour avoir applaudi des premiers à l’heureuse réconciliation des deux immortelles sœurs.

   En attendant, les deux sœurs qui pratiquement auraient dû toujours n’en faire qu’une, ne se réconcilient pas vite, et il est à croire que la brouille est pour durer longtemps encore. Quoi qu’il en soit, l’attention générale en est médiocrement préoccupée, parce qu’on lit peu, et que, tant qu’à lire, les livres d’histoire ont la préférence. Il faut bien que l’on s’y résigne ; mais il est de fait que la presse française produit aujourd’hui cent volumes sur l’histoire et les questions historiques contre un volume de science philosophique. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Je ne tranche pas ; mais si l’enseignement qui résulte de cet ensemble de publications est un enseignement naturaliste, j’en conclurais que c’est de ce côté que la foi se trouve exposée aux plus grands dangers. Voltaire comprit de bonne heure tout le prix que la philosophie pourrait tirer d’un cours d’histoire enseigné par lui, et le XVIIIe siècle eut bientôt l’Essai sur les mœurs. La chaîne des ouvrages de ce genre n’a pas été interrompue depuis, et elle se continue jusqu’aujourd’hui. Nous ne nous occuperons pas de ces productions évidemment anti-chrétiennes ; quiconque les lit ne tarde pas de savoir à qui il a affaire. C’est l’histoire simplement naturaliste, et d’autant plus dangereuse, qu’il importe de signaler ; c’est elle qui surprend et empoisonne les lecteurs inattentifs, après les avoir insensiblement détachés de la foi. Dans les articles suivants, nous établirons les règles de l’histoire au point de vue chrétien ; nous montrerons ensuite comment le naturalisme est venu renverser sans bruit [cf. apostasie silencieuse, selon Jean-Paul II] toutes ces règles, et nous étudierons, par manière d’exemple, certaines questions d’histoire sur lesquelles nous constaterons la dissemblance profonde qui sépare, le point de vue chrétien, seul véritable, et le point de vue naturaliste, source d’erreur.

D[om] P[rosper] Guéranger.

 

Mise à jour le Lundi, 27 Avril 2009 13:29
 
Du naturalisme dans l'histoire - 2ème article PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Administrator   
Lundi, 27 Avril 2009 12:49


Du Naturalisme dans l’Histoire [2/21 02 58]

2e article.

(Voir le no du 31 janvier.)

De même que, pour le chrétien, la philosophie séparée n’existe pas, de même, pour lui, il n’y a pas d’histoire purement humaine. L’homme a été divinement appelé à l’état surnaturel ; cet état est la fin de l’homme ; les annales de l’humanité doivent en offrir la trace. Dieu pouvait laisser l’homme dans l’état naturel ; il a plu à sa bonté de l’élever à un ordre supérieur, en se communiquant à lui, et en l’appelant, pour dernier terme, à la vision et à la possession de sa divine essence ; la physiologie et la psychologie naturelles sont donc impuissantes à expliquer l’homme dans sa destinée. Pour le faire complètement et exactement, il faut recourir à l’élément révélé, et toute philosophie qui, en dehors de la foi, prétend déterminer par la raison seule la fin de l’homme, est, par là même, atteinte et convaincue d’hétérodoxie. Dieu seul pouvait apprendre à l’homme par la révélation tout ce qu’il est en réalité dans le plan divin ; là seulement est la clef du véritable système de l’homme. Sans doute, la raison peut, dans ses spéculations, analyser les phénomènes de l’esprit, de l’âme et du corps ; mais par là-même qu’elle ne peut saisir le phénomène de la grâce qui transforme l’esprit, l’âme et le corps, pour les unir à Dieu d’une manière ineffable, elle est hors d’état d’expliquer pleinement l’homme tel qu’il est, soit lorsque la grâce sanctifiante habitant en lui fait de lui un être divin, soit lorsque cet élément surnaturel ayant été chassé par le péché, ou n’ayant pas pénétré encore, l’homme se trouve être descendu au-dessous de lui-même.

Il n’y a donc pas, il ne peut donc pas y avoir de véritable connaissance de l’homme, en dehors du point de vue révélé. La révélation surnaturelle n’était pas nécessaire en elle-même : l’homme n’y avait aucun droit, mais par le fait, Dieu l’a donnée et promulguée ; dès lors, la nature seule ne suffit pas à expliquer l’homme. La grâce, la présence ou l’absence de la grâce, entrent en première ligne dans l’étude anthropologique. Il n’est pas en nous une seule faculté qui n’appelle son complément divin ; la grâce aspire à parcourir l’homme tout entier, à se fixer en lui à tous les degrés ; et c’est afin que rien ne manque à cette harmonie du naturel et du surnaturel dans cette créature privilégiée, que l’Homme-Dieu a institué ses sacrements qui la saisissent, l’élèvent, la déifient, depuis le moment de la naissance jusqu’à celui où elle aborde à cette vision éternelle du souverain bien que déjà elle possédait, mais qu’elle ne pouvait percevoir que par la foi.

Mais si l’homme ne peut être connu en entier sans le secours de la lumière révélée, s’imagine-t-on que la société humaine, dans ses phases diverses que l’on appelle l’histoire, pourra devenir explicable, si l’on n’appelle pas au secours ce même flambeau divin qui nous éclaire sur notre nature et nos destinées individuelles ? L’humanité aurait-elle, par hasard, une autre fin que l’homme ? L’humanité serait-elle donc autre chose que l’homme multiplié ? Non. En rappelant l’homme à l’union divine, le Créateur y convie en même temps l’humanité. Nous le verrons bien au dernier jour, lorsque de tous ces millions d’individus glorifiés se formera, à la droite du souverain juge, ce peuple immense « dont il sera comme impossible, nous dit saint Jean, de faire le dénombrement. » (Apoc. VII, 9.) En attendant, l’humanité, je veux dire l’histoire, est le grand théâtre sur lequel l’importance de l’élément surnaturel se déclare au grand jour, soit que par la docilité des peuples à la foi il domine les tendances basses et perverses qui se font sentir dans les nations comme dans les individus, soit qu’il s’affaisse et semble disparaître par le mauvais usage de la liberté humaine, qui serait le suicide des empires, si Dieu ne les avait créés « guérissables ». (Sap. I, 14.)

L’histoire doit donc être chrétienne, si elle veut être vraie ; car le christianisme est la vérité complète ; et tout système historique qui fait abstraction de l’ordre surnaturel dans l’exposé et l’appréciation des faits, est un système faux, qui n’explique rien et qui laisse les annales de l’humanité dans un chaos et dans une contradiction permanente avec toutes les idées que la raison se forme sur les destinées de notre race ici-bas. C’est parce qu’ils l’ont senti, que les historiens de nos jours qui n’appartiennent pas à la foi chrétienne se sont laissé entraîner à de si étranges idées, quand ils ont voulu donner ce qu’ils appellent la philosophie de l’histoire. Ce besoin de généralisation n’existait pas au temps du paganisme. Les historiens de la gentilité n’ont pas de vue d’ensemble sur les annales humaines. L’intérêt de patrie est tout pour eux, et l’on ne devine jamais à l’accent du narrateur qu’il soit le moins du monde épris d’un sentiment d’affection pour l’espèce humaine considérée en elle-même. Au reste, c’est depuis le christianisme seulement que l’histoire a commencé d’être traitée sous la forme synthétique ; le christianisme, en amenant toujours la pensée aux destinées surnaturelles du genre humain, a accoutumé notre esprit à voir au-delà du cercle étroit d’une égoïste nationalité. C’est en Jésus-Christ que s’est révélée la fraternité humaine, et dès lors l’histoire générale est devenue un objet d’étude. Le paganisme n’eût jamais pu écrire qu’une froide statistique des faits, s’il se fût trouvé en mesure de rédiger d’une manière complète l’histoire universelle du monde. On ne l’a pas assez remarqué, la religion chrétienne a créé la véritable science historique : en lui donnant la Bible pour base, et personne ne peut nier qu’aujourd’hui, en dépit des siècles écoulés, en dépit des lacunes, nous ne soyons plus avancés, somme toute, dans la connaissance des peuples de l’antiquité, que ne furent les historiens que cette antiquité elle-même nous a légués.

Les narrateurs non chrétiens de ce siècle et du précédent [Voltaire et consorts] ont donc emprunté à la méthode chrétienne le mode de généralisation ; mais ils l’ont dirigé contre le système orthodoxe. Ils ont senti de bonne heure qu’en s’emparant de l’histoire et la tournant à leurs idées, ils portaient un rude coup au principe surnaturel ; tant il est vrai que l’histoire dépose en faveur du christianisme. Leur succès a été immense sous ce rapport ; tout le monde n’est pas de force à suivre et à goûter un sophisme ; mais tout le monde comprend un fait, une suite de faits, surtout quand l’historien possède cet accent particulier que chaque génération exige de ceux auxquels elle accorde le privilège de la charmer[???]. Trois écoles ont exploité tour à tour, et quelquefois simultanément le champ de l’histoire. L’école fataliste, on pourrait dire athée, qui ne voit que la nécessité dans les événements, et montre l’espèce humaine aux prises avec l’invincible enchaînement de causes brutales suivies d’inévitables effets. L’école humanitaire, qui se prosterne devant l’idole du genre humain, dont elle proclame le développement progressif, à l’aide des révolutions, des philosophies, des religions. Cette école consent assez volontiers à admettre l’action de Dieu, au commencement, comme ayant donné principe à l’humanité ; mais l’humanité une fois émancipée, Dieu l’a laissée faire son chemin, et elle avance dans la voie d’une perfection indéfinie, se dépouillant sur la route de tout ce qui pourrait faire obstacle à sa marche libre et indépendante. Enfin, nous avons l’école naturaliste, la plus dangereuse des trois, parce qu’elle offre un semblant de christianisme, en proclamant à chaque page l’action de la Providence divine. Cette école a pour principe de faire constamment abstraction de l’élément surnaturel ; pour elle, la révélation n’existe pas, le christianisme est un incident heureux et bienfaisant dans lequel paraît l’action des causes providentielles ; mais qui sait si demain, si dans un siècle ou deux, les ressources infinies que Dieu possède pour le gouvernement du monde n’amèneront pas telle ou telle forme plus parfaite encore, à l’aide de laquelle on verra le genre humain courir, sous l’œil de Dieu, à de nouvelles destinées, et l’histoire s’illuminer d’une splendeur plus vive.

En dehors de ces trois écoles, il ne reste que l’école chrétienne. Celle-là ne cherche pas, n’invente pas, n’hésite pas même. Son procédé est simple : il consiste tout uniment à juger de l’humanité, comme elle juge de l’homme individuel. Sa philosophie de l’histoire est dans sa foi. Elle sait que le Fils de Dieu fait homme est le roi de ce monde, que « toute puissance lui a été donnée au ciel et sur la terre ». (Matth. XXVIII, 18.) *L’apparition du Verbe incarné ici-bas est pour elle le point culminant des annales humaines ; c’est pourquoi elle partage la durée de l’histoire en deux grandes sections : avant Jésus-Christ ; après Jésus-Christ. Avant Jésus-Christ, quarante siècles d’attente ; après Jésus-Christ, une durée dont nul homme n’a le secret, parce que nul homme ne connaît l’heure de l’enfantement du dernier élu : car ce monde n’est conservé que pour les élus qui sont la cause de la venue du Fils de Dieu dans la chair. Avec cette donnée certaine d’une certitude divine, l’histoire n’a plus de mystères pour le chrétien. S’il tourne ses regards vers la période qui s’est écoulée avant l’incarnation du Verbe, tout s’explique à ses yeux. Le mouvement des races diverses, la succession des empires, c’est la route frayée pour le passage de l’Homme-Dieu et de ses envoyés ; la dépravation, les ténèbres, les calamités inouïes, c’est l’indice du besoin que l’humanité éprouve de voir celui qui est à la fois le Sauveur et la Lumière du monde, non, sans doute, que Dieu ait voué à l’ignorance et au châtiment cette première période de l’humanité ; loin de là, les secours suffisants lui sont assurés, et c’est à elle qu’appartiendra Abraham, le Père de tous les croyants à venir ; mais il est juste que la plus grande effusion de la grâce ait lieu par les mains divines de Celui sans lequel nul n’a pu être juste, soit avant, soit après sa venue.

Il vient enfin, et l’humanité, dont le progrès était suspendu, s’élance dans la voie de la lumière et de la vie ; l’historien chrétien suit mieux encore les destinées de la société humaine dans cette seconde période où toutes les promesses sont remplies. Les enseignements de l’Homme-Dieu lui révèlent avec une souveraine clarté le mode d’appréciation qu’il doit employer pour juger les événements, leur moralité et leur portée. Il n’a qu’une même mesure, qu’il s’agisse d’un homme ou d’un peuple. Tout ce qui exprime, maintient et propage l’élément surnaturel, est socialement utile et avantageux ; tout ce qui le contrarie, l’énerve et l’anéantit, est socialement funeste. Par ce procédé infaillible, il a l’intelligence du rôle des hommes d’action, des événements, des crises, des transformations, des décadences ; il sait à l’avance que Dieu agit dans sa bonté, ou permet dans sa justice, mais toujours sans déroger à son plan éternel, qui est de glorifier son Fils dans l’humanité.

Mais ce qui rend toujours plus ferme et plus calme le coup d’œil de l’historien chrétien, c’est l’assurance que lui donne l’Église qui marche sans cesse devant lui comme une colonne lumineuse, et éclaire divinement toutes ses appréciations. Il sait quel étroit lien unit cette Église à l’Homme-Dieu, comment elle est garantie par sa promesse contre toute erreur dans l’enseignement et dans la conduite générale de la société chrétienne, comment l’Esprit-Saint l’anime et la conduit ; c’est donc en elle qu’il va chercher la règle de ses jugements. Les faiblesses des hommes de l’Église, les abus temporaires ne l’étonnent pas : car il sait que le Père de famille a résolu de tolérer l’ivraie dans son champ jusqu’à la moisson. S’il doit raconter, il se gardera d’omettre les tristes récits qui témoignent des passions de l’humanité, et attestent en même temps la force du bras de Dieu, qui soutient son œuvre ; mais il sait où se manifestent la direction, l’esprit de l’Église, son instinct divin. Il les reçoit, il les accepte, il les confesse courageusement : il les applique dans ses récits. Aussi jamais il ne trahit, jamais il ne sacrifie : il appelle bon ce que l’Église juge bon, mauvais ce que l’Église juge mauvais. Que lui importent les sarcasmes, les clameurs des lâches à vue courte ? Il sait qu’il est dans la vérité, puisqu’il est avec l’Église, et que l’Église est avec le Christ. D’autres s’obstineront à ne voir que le rôle politique des événements, ils redescendront au point de vue païen ; lui, tient ferme : car il est sûr à l’avance de ne se pas tromper. Si aujourd’hui les apparences semblent être contre son jugement, il sait que demain les faits, dont la portée ne s’est pas révélée encore, donneront raison à l’Église et à lui. Ce rôle est humble, j’en conviens ; mais je voudrais savoir quelles garanties comparables ont à présenter l’historien fataliste, l’historien humanitaire et l’historien naturaliste. Ils posent en avant leur jugement personnel ; chacun a donc le droit de leur tourner le dos. Pour arriver jusqu’à l’historien chrétien, il faut auparavant démolir l’Église sur laquelle il s’appuie. Il est vrai qu’il y a dix-huit siècles que les tyrans et les philosophes y travaillent ; mais ses murailles sont si solidement construites que jusqu’à cette heure ils n’ont pu encore en détacher une seule pierre.

Mais si notre historien s’attache à rechercher et à signaler dans la suite des événements de ce monde le côté qui relie de près ou de loin chacun d’eux au principe surnaturel, à plus forte raison se garde-t-il de taire, de dissimuler, d’atténuer les faits que Dieu produit en dehors de la conduite ordinaire, et qui ont pour but de certifier et de rendre plus palpable encore le caractère merveilleux des relations qu’il a fondées entre lui-même et l’humanité. Il y a d’abord les trois grandes manifestations du pouvoir divin que j’ai signalées ailleurs, et qui donnent par le miracle un cachet divin aux destinées de l’homme sur la terre. Le premier de ces faits est l’existence et le rôle du peuple juif dans l’ancien monde. Notre historien ne peut se dispenser de produire au grand jour l’alliance que Dieu a d’abord contractée avec ce petit peuple, les prodiges inouïs qui l’ont scellée ; l’espérance de l’humanité déposée dans le sang d’Abraham et de David ; la mission donnée à cette race faible et méprisée de conserver la connaissance du vrai Dieu et les principes de la morale, au milieu de la défection successive de presque tous les peuples ; les migrations d’Israël, en Égypte d’abord, plus tard au centre de l’empire assyrien, toujours à mesure que le théâtre des affaires humaines se déplace et s’étend ; en sorte qu’à la veille du jour où Rome, héritière momentanée des autres empires, va se trouver reine et maîtresse de la plus grande partie du monde civilisé, le juif l’aura précédée partout ; il sera là avec ses oracles traduits désormais dans la langue grecque ; il sera là, connu de tous les peuples, isolé, infusible, signe de contradiction, mais rendant témoignage de l’avènement de jour en jour plus prochain de Celui qui doit unir toutes les nations et « rassembler en un seul corps les enfants de Dieu jusque-là dispersés ». (Johan. XI, 52.)

Cette influence miraculeuse du peuple juif qui échappe à toutes les lois ordinaires de l’histoire, notre narrateur la montrera avec complaisance dans les prophéties confiées à ce peuple, et qui, non-seulement sont pour nous le flambeau du passé, mais ont si vivement préoccupé les Gentils, durant les siècles qui précédèrent et suivirent la venue du Fils de Dieu. Cyrus et Alexandre les ont reconnues, et les ont trouvées conformes à la destinée de leur propre vie ; Cicéron en avait entendu l’écho, lorsqu’il parle avec une sorte de terreur mystérieuse du nouvel empire qui se prépare ; Virgile, dans le plus harmonieux de ses chants, répète les accents d’Isaïe. Tacite et Suétone attestent que l’univers entier se tourne, dans son attente, vers la Judée, et que le pressentiment général est de voir arriver de ce pays des hommes qui vont faire la conquête du monde. Rerum potirentur.

Niera-t-on après cela que l’histoire, pour être véridique, ne doive prendre le ton et les couleurs du surnaturel ? Le second fait qui s’enchaîne au premier est la conversion des Gentils, au dedans et au dehors de l’empire romain. L’historien chrétien s’attachera à montrer que cet immense résultat procède directement de la main de Dieu, qui, pour l’opérer, s’est affranchi des lois simplement providentielles. Il y signalera, avec saint Augustin, le miracle des miracles ; avec Bossuet, le divin coup d’état qui n’a eu son pareil qu’au moment où la création sortit du néant pour la gloire de son auteur. Il racontera la grandeur colossale du but et l’exiguïté des moyens ; les préparations significatives à un si grand changement, qui présagent que ce monde doit appartenir à Jésus-Christ, en même temps qu’elles sont par elles-mêmes un obstacle de plus à tout succès humain de l’entreprise ; les Apôtres armés seulement de la parole et du don des miracles qui la confirme et la fait pénétrer ; les prophéties juives étudiées, comparées, approfondies dans tout l’empire, et devenant, comme nous l’attestent les écrits des trois premiers siècles, l’un des plus puissants instruments des conversions ; la constance surhumaine des martyrs, dont l’immolation presque incessante, loin d’extirper la nouvelle société, la propage et l’affermit ; enfin, la croix, le gibet du fils de Marie, couronnant après trois siècles le diadème des Césars ; les idées, le langage, les lois, les mœurs, en un mot toutes choses transformées selon le plan qu’avaient apporté de Judée les conquérants de nouvelle espèce que l’empire attendait, et qui ont su triompher de lui, en versant leur sang sous son glaive.

Au milieu de tous ces prodiges, l’historien chrétien est à l’aise, et rien ne l’étonne ; car il sait et il proclame que tout ici-bas est pour les élus, et que les élus sont pour le Christ. Le Christ est chez lui dans l’histoire ; il est donc tout simple qu’on ne la puisse expliquer sans lui, et qu’avec lui elle apparaisse dans toute sa clarté et toute sa grandeur. La suite des annales humaines répond au commencement ; mais depuis la publication de l’Évangile, les destinées du monde ont pris un nouvel essor ; après avoir attendu son roi, la terre maintenant le possède. La préparation surnaturelle qui s’était manifestée dans le rôle du peuple juif, cette autre préparation à la fois naturelle et surnaturelle qui avait apparu dans la marche toujours progressive de la puissance romaine, ont abouti chacune à leur terme. Tout est consommé, Jérusalem cède ses droits et ses honneurs à Rome ; Titus est l’exécuteur des hautes œuvres du Père céleste qui venge le sang de son Fils éternel. Le miracle du peuple juif ne cesse cependant pas pour cela ; il se transforme, et les nations auront sous les yeux, jusqu’à la veille du dernier jour, le spectacle non plus d’un peuple privilégié, mais d’un peuple maudit de Dieu. Quant à l’Empire païen, il a bâti sans le savoir, la capitale du royaume de Jésus-Christ ; il lui sera donné d’y siéger encore trois siècles ; c’est de là que partirent ces édits sanglants qui n’auront d’autre effet que de montrer aux siècles futurs la vigueur surnaturelle du christianisme ; puis, quand le temps sera venu, il cédera la place, il s’en ira se réfugier sur le Bosphore, et l’impérissable dynastie des vicaires du Christ, qui n’a pas quitté le poste depuis le martyre de Pierre, son premier anneau, ceindra la couronne dans la ville aux sept collines. L’empire s’écroulera pièce à pièce sous les coups des Barbares ; mais avant de lui infliger l’humiliation et le châtiment que des crimes séculaires ont amassés sur lui, la justice divine attendra que le christianisme, victorieux des persécutions, ait étendu assez haut et assez loin ses rameaux pour dominer partout les flots de ce nouveau déluge ; on le verra ensuite cultiver de nouveau, et avec un plein succès, la terre renouvelée et rajeunie par ces eaux plus purifiantes encore que dévastatrices.

Après avoir exposé toutes ces merveilles, l’historien chrétien changera-t-il le ton de ses récits ? Rentrera-t-il dans l’explication simplement providentielle des fastes de la terre ? Le merveilleux n’est-il que le point central des annales humaines, en sorte que désormais l’action de Dieu doive demeurer voilée sous les causes secondes jusqu’à la fin des temps ? À Dieu ne plaise qu’il en soit ainsi de notre narrateur ! Un troisième fait surnaturel, fait qui doit durer jusqu’à la consommation des siècles, appelle son attention et réclame toute son éloquence. Ce fait est la conservation de l’Église à travers les siècles, sans mélange dans sa doctrine, sans altération dans sa hiérarchie, sans suspension dans sa durée, sans défaillance dans sa marche. Mille grandes choses humaines ont été créées, se sont développées, et sont tombées en décadence : la conduite ordinaire de la Providence veilla sur elles pendant leur durée ; aujourd’hui elles n’ont plus de trace que dans l’histoire. L’Église est toujours debout ; Dieu la soutient directement, et tout homme de bonne foi, capable d’appliquer les lois de l’analogie, peut lire dans les faits qui la concernent cette promesse immortelle de durer toujours, qu’elle porte écrite par la main d’un Dieu sur sa base. Les hérésies, les scandales, les défections, les conquêtes, les révolutions, rien n’y a fait ; repoussée d’un pays, elle s’est avancée sur un autre ; toujours visible, toujours catholique, toujours conquérante et toujours éprouvée. Ce troisième fait qui n’est que la suite des deux premiers, achève de donner à l’historien chrétien la raison d’être de l’humanité. Il conclut avec évidence que la vocation de notre race est une vocation surnaturelle ; que les nations, sur la terre, n’appartiennent pas seulement à Dieu, qui a créé la première famille humaine, mais qu’elles sont aussi, comme l’a dit le prophète, le domaine particulier de l’Homme-Dieu. Alors, plus de mystères dans la succession des siècles, plus de vicissitudes inexplicables ; tout va au but, tout problème se résout de lui-même avec cette donnée divine.

Je sais qu’il faut aujourd’hui du courage, surtout quand on n’est pas un homme du clergé, pour traiter l’histoire sur ce ton ; on croit sincèrement ; on ne voudrait pour rien au monde abonder dans le sens et les manières des écoles fataliste et humanitaire ; mais l’école naturaliste est si puissante par le nombre et le talent, elle est si bienveillante pour le christianisme, qu’il est dur de la braver en tout et de n’être à ses yeux qu’un écrivain mystique, tout au plus un homme de poésie, quand on aspirerait à la réputation de science et de philosophie. Tout ce que je puis dire, c’est que l’histoire a été traitée au point de vue que je me suis permis d’exposer, par deux puissants génies chrétiens, et que leur réputation n’y a pas fait naufrage. La Cité de Dieu de saint Augustin, le Discours sur l’Histoire universelle de Bossuet, sont deux applications de la théorie que j’ai mise en avant. La voie est donc tracée de main de maître, et l’on peut encourir à la suite de tels hommes les futiles jugements du naturalisme contemporain. C’est beaucoup, sans doute, de régler sa vie intime par le principe surnaturel ; mais ce serait une grave inconséquence, une haute responsabilité, que ce même principe ne conduisit pas toujours la plume. Voyons l’humanité dans ses rapports avec Jésus-Christ son chef ; ne l’en isolons jamais dans nos jugements ni dans nos récits, et quand nos regards s’arrêtent sur la Mappemonde, souvenons-nous avant tout que nous avons sous les yeux l’empire de l’Homme-Dieu et de son Église.

D[om] P[rosper] Guéranger.


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Mise à jour le Lundi, 27 Avril 2009 13:29
 
Du naturalisme dans l'histoire - 3ème article PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Administrator   
Lundi, 27 Avril 2009 12:50

Du Naturalisme dans l’Histoire [3/21 03 58]

3e article.

(Voir les nos du 31 janvier et du 21 février.)

L’historien chrétien n’a ni à chercher, ni à dissimuler la véritable théorie des événements humains. La lumière de la foi lui révèle que la fin de ce monde est une fin surnaturelle ; il croit fermement aux saintes Écritures, qui lui enseignent que les nations ont été données en héritage au Fils de Dieu. Les trois grandes manifestations surnaturelles qui ont été rappelées dans l’article précédent, le rôle du peuple juif, l’établissement et la propagation de l’Évangile, la permanence de l’Église, ces trois faits miraculeux racontés et développés dans ses récits, leur donnent une expression qui n’a rien de commun avec celle que l’on remarque dans les livres des écoles fataliste, humanitaire et rationaliste. Sous la plume de notre narrateur, l’histoire devient une profession de foi, et l’on ne doit pas s’en étonner de la part d’un chrétien qui ne pouvait rencontrer les titres augustes de la religion, sans leur rendre hommage. C’est, en effet, dans l’histoire que se trouvent les fondements de notre croyance. C’est le fait, le fait divin, qui a retiré nos pères des erreurs païennes, qui a dissous les sophismes de l’orgueilleuse philosophie, et qui nous maintient nous-mêmes dans cette foi inébranlable, du sein de laquelle nous assistons tranquilles à la décomposition de tous les systèmes que la vanité humaine a inventés pour résoudre sans elle le problème de l’homme et de la société.

Mais l’historien chrétien satisfait d’avoir marqué ainsi en traits généraux le caractère surnaturel des annales humaines, se croira-t-il dispensé d’enregistrer les manifestations de moindre importance que la bonté et la puissance divines ont semées dans le cours des siècles, afin de raviver la foi chez les générations successives ? Il se gardera d’une telle ingratitude, et autant il aurait été ravi de reconnaître que le Rédempteur du monde n’a pas en vain promis à ses fidèles les signes visibles de son intervention jusqu’à la fin, autant il se montrera empressé d’initier ses frères à la joie qu’il a ressentie en rencontrant sur sa route mille rayons d’une lumière inattendue, qui, bien qu’ils se rattachent plus ou moins directement aux trois grands centres, n’en offrent pas moins, chacun d’eux, le témoignage de la fidélité de Dieu à ses promesses et une confirmation précieuse qui rejaillit sur tout l’ensemble. Les miracles de détail peuvent donc appartenir à l’histoire humaine, lorsqu’ils ont eu une portée plus qu’individuelle et ont retenti au loin. Inutile d’ajouter que pour entrer dans un récit grave et véritablement historique, ils doivent être certains au point de vue d’une critique impartiale. Ainsi, l’apparition de la Croix à Constantin a droit de figurer sérieusement dans les annales du IVe siècle. J’en dirai autant, pour la même époque, des prodiges qui s’opérèrent à Jérusalem, lorsque Julien l’Apostat voulut rebâtir le temple de Salomon. Les miracles de saint Martin, qui ont eu une si haute influence dans les Gaules pour l’extinction de l’idolâtrie, ne doivent pas plus être passés sous silence que ceux de saint Philippe de Néri à Rome, et de saint François Xavier dans les Indes, qui attestèrent d’une manière si éclatante au XVIe siècle que l’Église papale, en dépit des blasphèmes de la Réforme et de la décadence des mœurs, n’en était pas moins l’unique héritière des promesses et l’asile de la vraie foi. Ne serait-ce pas laisser une lacune dans l’histoire au point de vue chrétien, que de taire les faits prodigieux qui ont accompagné presque partout l’introduction de l’Évangile dans les diverses contrées où il a été prêché, par exemple, les miracles du moine saint Augustin dans l’apostolat de l’Angleterre ; et ceux qui ont signalé la mission des illustres promoteurs de la vie religieuse, tant en orient qu’en occident, depuis saint Antoine dans les déserts de l’Égypte, jusqu’à saint François et saint Dominique, chez nos pères du XIIIe siècle ? La chaîne de ces merveilles se poursuit jusqu’à nos temps ; ce serait donc mal entendre le rôle de l’historien chrétien que de penser que l’on en a fait assez en signalant les faits de cette nature à l’origine du christianisme. Il ont été, pour ainsi dire, permanents, et ils continueront de l’être ; ils sont le gage de la présence surnaturelle de Dieu dans le mouvement de l’humanité ; enfin, ils ont eu une influence réelle sur les peuples ; vous devez donc en tenir compte, et si vous les estimez véritables, votre devoir est de les enregistrer et d’en assigner le rôle et la portée.

Je me hâte de dire que toute forme d’histoire n’exige pas la recherche minutieuse des faits surnaturels, et mon idée n’est pas que l’Histoire ecclésiastique proprement dite doive être la seule à laquelle le chrétien consacre son talent d’écrire et de raconter. Que ce talent s’exerce donc sous toutes les formes ; que l’histoire soit générale ou particulière ; qu’elle emprunte le genre des mémoires, ou celui de la biographie, tout est bien, pourvu qu’elle soit chrétienne ; mais l’historien doit s’attendre à rencontrer de bonne heure et souvent sur sa route l’élément surnaturel : puisse-t-il alors ne jamais manquer à son devoir ! Vous voulez écrire l’histoire de France ? Rien de mieux si vous êtes en mesure ; mais attendez-vous à vous trouver en face de Jeanne d’Arc. Or, que ferez-vous de cette merveilleuse figure ? Vous n’irez pas nier ou raconter sous forme ambiguë des faits qui sont désormais éclaircis au suprême degré. Chercherez-vous à les expliquer naturellement ? Ce serait perdre son temps ; rien de moins explicable que la mission et les gestes de la Pucelle d’Orléans ? Y verrez-vous l’application d’une loi providentielle qui régit les événements humains, ou même en particulier les destinées de la France ? Mais ici, tout sort du régime providentiel, les lois ordinaires sont interverties ; nous ne voyons rien, ni avant ni après, qui donne lieu de penser que Dieu fasse de telles choses dans le gouvernement général du monde. Alors, direz-vous en style académique, que, tout bien pesé, la mission de Jeanne d’Arc demeure inexplicable, et que ceux qui ont voulu en rendre raison humainement se sont jetés dans des difficultés dont ils n’ont pu sortir ! Allez jusqu’au bout, croyez-moi ; confessez franchement qu’il y a des miracles dans l’histoire, et que la mission de Jeanne d’Arc en est un. Convenez donc tout uniment que la bergère de Domrémy a véritablement vu les Saintes et entendu la Voix ; que Dieu l’a revêtue de sa force invincible ; qu’il a mis en elle l’esprit de prophétie ; qu’il l’a rendue victorieuse lui-même sur les remparts d’Orléans ; qu’il l’a assistée de la vertu surhumaine des martyrs dans le sublime sacrifice qui devait terminer cette miraculeuse carrière. Mais, après cela, gardez-vous de ne pas tirer les inductions qui se présentent d’elles-mêmes à la suite de ces faits merveilleux. Qu’est-ce donc enfin que Jeanne d’Arc ? Est-ce un météore dont Dieu s’est plu à éblouir nos regards, sans autre but que de montrer son pouvoir ? La raison nous défend de le penser, et la foi nous montre dans cette manifestation sans égale de la prédilection divine pour la France, l’intention de soustraire le royaume très chrétien au joug de l’hérésie que l’Angleterre protestante n’eût pas manqué de faire peser sur lui un siècle plus tard. Des cendres du bûcher de la sainte et noble vierge est sortie cette inimitié salutaire qui divise les deux peuples, et qui ne cessera qu’au jour où, pour parler avec Joseph de Maistre, le catholicisme parlera anglais et français. L’épée de Jeanne d’Arc protège toujours la France ; elle n’a pas souffert que notre patrie demeurât une colonie anglaise ; au besoin, cette épée nous fraierait le passage, croyez-le, si l’honneur, si la sécurité nationale appelaient la France à de nouveaux combats.

**** Mais l’histoire chrétienne ne se borne pas à signaler dans les faits miraculeux autant d’indices de la vocation surnaturelle de l’humanité ; elle met aussi de l’importance à étudier et à signaler les manifestations plus ou moins fréquentes, plus ou moins rares, de la sainteté dans les siècles. Dieu, dans ses conseils de justice ou de miséricorde, donne ou soustrait les Saints aux diverses époques, en sorte que, si l’on peut ainsi parler, le thermomètre de la sainteté est à consulter, si l’on veut se rendre compte de la condition plus ou moins normale d’une période de temps ou d’une société. Les Saints ne sont pas seulement destinés à figurer sur le calendrier ; ils ont une action quelquefois cachée, quand elle se borne à l’intercession et à l’expiation, mais, souvent aussi, patente et efficace longtemps après eux. Je ne parle pas des martyrs, à qui nous devons la conservation héroïque de la foi, et l’un des principaux arguments sur lesquels repose notre croyance ; l’importance de leur rôle dans l’histoire du monde est par trop évidente ; mais il n’est pas permis non plus d’ignorer qu’au sortir de la persécution de Dioclétien, au milieu du cataclysme des hérésies qui faillirent submerger la barque de l’Église aux IVe et Ve siècles, à la veille de l’invasion des barbares païens, le christianisme, et par lui la société, fut sauvé par les Saints. Évêques, docteurs, moines, vierges consacrées, quelle liste nous en offre cette époque qui fut comme le second champ de bataille de l’Église ! L’historien peut-il se taire en présence de ce phénomène incomparable ? Sans doute, il ne saurait se dispenser de nommer un Athanase, un Basile, un Ambroise ; car ces personnages ont, comme l’ont dit, un rôle historique ; mais, si grands qu’ils soient, ils sont loin de représenter tout ce que la sainteté a produit d’efficace dans l’ordre visible de ce monde durant la période dont nous parlons. Le rôle de saint Augustin, par exemple, est assez peu historique ; cependant, quel homme a plus influé sur son siècle et sur tous ceux qui l’ont suivi ? Le détail nous entraînerait trop loin, s’il fallait raconter les obligations que nous autres chrétiens avons à ces amis de Dieu, un saint Grégoire de Nazianze, un saint Hilaire, un saint Martin, un saint Jean Chrysostome, un saint Jérôme, un saint Cyrille d’Alexandrie, un saint Léon. Et n’allons pas nous arrêter à voir en eux seulement de grands génies et de grands hommes. Sans doute, de grands génies et de grands hommes orthodoxes sont un don de Dieu ; Bossuet et Fénelon, au XVIIe siècle sont un don de Dieu ; mais quand la sainteté est jointe au génie, à l’importance de la personne, l’action est tout autre. L’homme de génie vous charme : le saint vous subjugue ; vous admirez le grand homme, mais le nom seul du saint, mais la trace de ses pas vous émeut ; son souvenir vous fait battre le cœur mille ans après qu’il a disparu de ce monde.

Que notre historien n’aille donc pas croire avoir trouvé le secret de l’influence des Saints du IVe et Ve siècles dans la renommée plus ou moins brillante que leur auraient acquise leur savoir et leur éloquence, ou encore le degré que la plupart de ceux que je viens de rappeler occupèrent dans l’ordre ecclésiastique. Le peuple vénérait en eux une autre auréole ; Valens tremblait devant Basile, et Théodose devant saint Ambroise, par un tout autre motif que celui de leur valeur personnelle, pour parler le langage d’aujourd’hui. C’est Dieu, Dieu lui-même que l’on sent dans les Saints ; et c’est pour cette raison qu’on leur résiste peu… On savait que ces hommes, qui formaient alors le boulevard de l’Église dont ils étaient en même temps la lumière et la gloire, étaient de la même famille que ces héros du désert dont le nom et les œuvres se trouvaient dans toutes les bouches ; que la plupart même d’entre eux avaient revêtu la melote avant le pallium. De l’Occident comme de l’Orient, les fidèles partaient en caravanes pour aller visiter les déserts de l’Égypte et de la Syrie, afin de contempler et d’entendre, s’il était possible, les Antoine, les Pacôme, les Hilarion, les Macaire ; et, de retour dans leurs villes, ils se réjouissaient de retrouver ces types sublimes dans les pasteurs chargés de les sanctifier eux-mêmes. Non, ce culte de la sainteté, justifié par tant d’exemples, ne saurait être passé sous silence dans les récits de l’époque qui suivit la paix de l’Église ; il atteste trop clairement la présence et l’action des Saints durant ces siècles, et par là même le genre de secours surnaturel que Dieu départit alors à la société chrétienne.

L’invasion des barbares avec les malheurs qui l’accompagnèrent fournira à l’historien l’occasion de signaler un nouveau rôle de la sainteté au milieu de ces désastres inouïs. Ces hordes tumultueuses qui se ruent sur l’empire rencontrent partout les saints, et les saints leur sont comme une digue qui fait reculer l’inondation. Saints Évêques qui arrêtent un chef féroce dans sa course ; saints pasteurs qui sauvent leur troupeau en se livrant au glaive ; saints moines dont la majestueuse simplicité désarme le fier conquérant qui ne songeait d’abord qu’à les immoler ; saintes vierges qui, comme Geneviève, rassurent la cité et détournent par leurs prières le fléau de Dieu. Pour peu que l’on étudie à fond la dure période de l’invasion, on y apercevra de toutes parts cet étonnant phénomène, et l’on se convaincra qu’il entre dans la vérité de l’histoire de raconter ces merveilles et de convenir que le seul obstacle que rencontrèrent les barbares, le seul qu’ils respectèrent, fut la sainteté. Augustin était étendu sur son lit de mort dans son Hippone, lorsque les Vandales vinrent mettre le siège devant cette ville ; ils attendirent, pour donner l’assaut, que l’admirable Évêque eût rendu son âme à Dieu. Il serait triste que des barbares se fussent montrés supérieurs aux chrétiens de nos jours dans l’appréciation de cet élément céleste qui ne manque jamais entièrement dans l’Église mais qui s’y manifeste de temps en temps avec plus ou moins d’abondance, selon les besoins des peuples, et selon que la justice où la miséricorde prévalent dans les conseils de Dieu.

L’historien chrétien ne peut oublier ni les œuvres ni la règle du grand patriarche des moines de l’Occident, auquel revient l’honneur d’avoir préparé le salut de la chrétienté européenne ; ni cette pléiade de saints Évêques qui brillèrent au VIe et au VIIe siècles, et qui, par leurs conciles et leurs fondations religieuses, firent tout dans nos régions, et firent entre autres le royaume de France, comme les abeilles font leurs ruches ; c’est l’expression de Gibbon. Que l’historien n’oublie pas de dire que ces constituants de notre monarchie sont par centaines sur nos autels. Il ne manquera pas non plus de mettre en lumière les Saints Pontifes du siège apostolique, un saint Grégoire-le-Grand, dont les vertus régirent et sanctifièrent avec tant de douceur l’Orient et l’Occident ; un saint Grégoire II, la providence de l’Italie ; un saint Zacharie, l’oracle de la nation franque ; un saint Nicolas Ier, se dépensant avec tant de générosité pour arracher à sa ruine l’empire d’Orient, en y maintenant l’unité avec la vraie foi. Il suivra les pas de ces héroïques apôtres que le monachisme occidental dirige vers les régions du Nord ; pas un qui ne soit saint, par un seul dont le fécond apostolat ne réussisse par la sainteté. Mais l’historien pourrait-il passer sous silence cette glorieuse phalange de saints empereurs et de saints rois, qui, durant trois siècles et plus, apparaît sur les trônes, et vient donner le cachet surnaturel à la politique des âges de foi ? Quelle matière d’étude que l’influence de ces saints couronnés sur la société, et pour des siècles : un saint Henri, un saint Étienne de Hongrie, un saint Édouard-le-Confesseur, un saint Ferdinand, et notre saint Louis ! Et ces saintes impératrices, reines, duchesses, anges visibles dont la série se poursuit plus loin encore, et qui apparaissent au milieu des peuples auxquels elles se mêlent en toutes manières, avec la mission de cultiver, de développer par leurs sublimes exemples ce sens chrétien contre lequel la corruption de la nature proteste sans cesse et qui sans cesse a besoin d’être remonté ! Pense-t-on qu’il suffise pour exposer le rôle actif de tant de héros et d’héroïnes du trône, de dire en passant qu’ils furent vertueux et qu’on les a mis au nombre des saints ? Non, il faut pénétrer plus avant, et comprendre qu’ici le point de vue de ce qu’on appelle la légende n’est rien autre chose que le point de vue même de l’histoire la plus rigoureuse. Le bienfait des saints rois et des saintes reines est une des principales manifestations de Dieu dans la conduite surnaturelle de la société.

Quand l’historien arrive enfin en présence de la réaction chrétienne du XIe siècle, réaction qui arracha l’Europe à la barbarie, qu’il prenne garde de ne pas se méprendre. Qu’il n’aille pas attribuer, contre toute vérité, au génie de celui-ci, à la force d’âme de celui-là, le triomphe qui eut lieu alors de l’esprit sur la force brute. Ce triomphe s’accomplit, parce que Dieu donna des saints à son Église. Si Grégoire VII n’eût pas été saint, jamais il n’eût même osé mettre la main à l’œuvre. Anselme, Pierre Damien, qu’auraient-ils fait alors, s’ils n’eussent été que de pieux pontifes et de savants docteurs ? Et Cluny, qui fut le point d’appui du levier que fit mouvoir en ce siècle la Papauté, que l’on n’oublie pas qu’il fut édifié sur quatre saints dont la longue vie donne une période d’un siècle et demi. Au XIIe siècle, qui jamais pourra expliquer l’action de saint Bernard, sans tenir compte de l’éclatante sainteté qui brilla en lui ? Qui donc soutint la société du XIIIe siècle, déjà penchante, sinon le séraphique François et l’apostolique [Dominique] fils de Guzman, qui réveillèrent si puissamment par leurs œuvres et leurs vertus surhumaines le sens surnaturel prêt à défaillir ? Et dans l’École, quel autre élément que celui de la sainteté assura à Thomas d’Aquin et à Bonaventure la supériorité qui les plaça si fort au-dessus de tous les autres docteurs de la scholastique ?

Au XIVe siècle, la chrétienté semble s’affaisser fatiguée par les déchirements du grand schisme, mais bien plus encore par l’invasion du naturalisme et du sensualisme que l’ascendant de la sainteté au XIIIe avait pu neutraliser mais non détruire. Dieu alors paraît se montrer plus avare de saints. À part l’illustre sainte Catherine de Sienne, nous n’en voyons pas un seul, à cette époque, dont l’action se soit fait sentir au loin. L’historien ne manquera pas de signaler ce trait caractéristique d’une décadence qui pourtant ne fait que commencer ; mais il lui faudra étudier à loisir la sublime figure de Catherine de Sienne, en qui se résume toute la vitalité surnaturelle de son temps. Le XVe siècle, plus malheureux encore que celui qui le précède, puisqu’il vit formuler pour la première fois les doctrines anarchiques par les plus célèbres docteurs, et bientôt l’hérésie de Wicleff et de Jean Huss lever l’étendard contre la chrétienté, le XVe siècle, dis-je, fut pauvre en saints. Son chiffre ne s’élève pas à la moitié de celui du XIIIe. L’effet extraordinaire que produisit saint Vincent Ferrier sur plusieurs royaumes montre cependant que le sens de la sainteté vivait encore dans les masses ; mais il faut ajouter que cet Ange du jugement de Dieu avait déjà terminé sa carrière en 1419.

Vient ensuite le XVIe siècle, temps d’épreuve terrible dans sa première moitié, époque de triomphe dans la seconde. L’historien ne manquera pas de montrer par les faits que la sainteté s’y montre dans une proportion analogue. Saint Gaétan remplit presqu’à lui seul la première moitié ; mais à peine l’année 1550 a sonné, qu’une floraison merveilleuse se déclare sur les rameaux de l’arbre séculaire du christianisme, et tandis que le protestantisme arrête enfin ses conquêtes, Dieu se plaît à montrer que l’Église romaine n’a rien perdu, puisqu’elle a gardé les dons de la sainteté. Une histoire chrétienne du XVIe siècle serait à refaire, si l’on n’y appréciait pas la rénovation des mœurs chrétiennes : préparée par saint Gaëtan, et continuée avec tant de vigueur et sur une si grande échelle par saint Ignace de Loyola et par les saints de sa Société ; la réforme de la discipline formulée dans les sages décrets du concile de Trente, et rendue effective par des Papes comme saint Pie V et des Évêques comme saint Charles Borromée ; l’apostolat des gentils renaissant dans saint François Xavier, celui des cités chrétiennes dans saint Philippe de Néri ; le cloître se purifiant par Thérèse, Jean de la Croix, Pierre d’Alcantara. C’est jusqu’au IVe siècle qu’il faut remonter, si l’on veut revoir une aussi radieuse constellation de saints que celle qui brilla au ciel de l’Église, lorsque la prétendue réforme eut enfin déterminé ses frontières. Mais entre tous ces noms glorieux, la France n’en fournit pas un seul : l’historien devra rendre raison d’un trait si caractéristique.

Le XVIIe siècle se lève, et quoique appelé à une moindre auréole de sainteté que le précédent, il offre encore d’assez belles manifestations du principe surnaturel dans les hommes de Dieu. Saint François de Sales a droit d’arrêter longtemps l’historien. En lui est, pour ainsi dire, incarnée l’Église catholique, avec sa foi inviolable, sa charité sans bornes, sa lutte incessante. La sainteté de François déborde dans des écrits qui viennent ranimer et régler la piété chez toutes les nations catholiques, mais principalement en France ; Jacques Ier disait à ses évêques anglicans, en leur montrant la Vie dévote : « Faites-nous donc des livres comme celui-là. » Ce prince hérétique avait en ce moment le sens de la sainteté, ce sens que je me permets de recommander à l’historien chrétien. Une histoire n’est pas complète, si elle n’est en même temps, histoire littéraire en un certain degré. Je conseille à notre narrateur de n’y pas omettre les écrits des saints. Surtout, qu’il ne les confonde pas avec les inspirations et les labeurs du génie, même du génie pieux. Les pages écrites par les saints ont une saveur particulière à laquelle on n’atteint pas sans être saint ; et il est d’expérience que la lecture de sainte Thérèse, par exemple, émeut tout autrement que celles des lettres spirituelles les plus vantées du XVIIe siècle.

La France doit donc beaucoup à saint François de Sales, et c’est justice de le regarder comme l’un des principaux auteurs de ce mouvement ascensionnel du sens chrétien dont notre patrie fut favorisée durant un demi-siècle. Grâce à cette heureuse réaction, la France recommence à compter, durant cette période, parmi les nations chez lesquelles fleurit la sainteté. La chrétienté reçoit de nous alors un Pierre Fourrier, un François Régis, une Jeanne-Françoise de Chantal, un Vincent de Paul ; mais ce dernier héros du christianisme clôt la liste des saints français au XVIIe siècle. Il s’éteignit en 1660, et depuis lors la France, glorieuse de tant de côtés, demeura stérile en saints. Il est vrai que c’est précisément cette période que l’on célèbre le plus hautement aujourd’hui. Néanmoins, que l’historien ne néglige pas de rechercher les causes de cette énervation du sens chrétien chez nous, à l’époque même où l’on écrivait avec tant d’éloquence sur les sujets religieux. Peut-être arrivera-t-il à expliquer comment, dès la régence qui commença en 1715, la France fut exploitée avec succès par l’esprit d’incrédulité, dont rien ne put arrêter le cours. Évidemment, le sens surnaturel s’était appauvri, le naturalisme avait gagné sourdement. Il y eut bien encore deux serviteurs de Dieu, dont la cause de béatification s’instruit en ce moment au tribunal de Rome, et qui, après avoir brûlé dans les dernières années du XVIIe siècle, prolongèrent leur carrière assez avant dans le XVIIIe : Jean-Baptiste de la Salle et Louis de Montfort ; mais il faut ajouter qu’ils furent méconnus, persécutés, chargés de censures, et que si Dieu n’eût veillé sur le don qu’il nous faisait en eux, leur réputation et leurs œuvres s’éteignaient dans le mépris et l’oubli. Au reste, qu’on lise les livres écrits pour réchauffer la piété française dans la seconde moitié du XVIIe siècle, et qu’on nous dise s’il y est parlé souvent des merveilles de sainteté qui éclatèrent hors de France à cette époque. Nos pères trouvaient-ils chez les auteurs en renom des allusions quelconques à sainte Madeleine de Pazzi, à sainte Rose de Lima, qui avaient embaumé ce même siècle du parfum de leurs vertus, et dont le nom était si populaire partout ailleurs ? Conçoit-on que les prodiges et jusqu’au nom de saint Joseph de Cupertino, connus de tout l’univers catholique, aient été si longtemps à passer les Alpes ; qu’un duc de Brunswick, témoin des merveilles divines qui apparaissaient dans le serviteur de Dieu, ait abjuré pour ce motif le luthéranisme entre ses mains, renonçant ainsi pour toujours aux droits de sa souveraineté, et que jamais l’instrument merveilleux de cette célèbre conversion, personnification de la sainteté de l’Église, vivant à quelques centaines de lieues de Paris, n’ait été allégué aux protestants, soit avant soit après la révocation de l’Édit de Nantes ? Mais tous les passages étaient fermés de ce côté. Au Ve siècle, du fond de l’Orient et du haut de sa colonne, saint Siméon Stylite se recommandait aux prières de sainte Geneviève à Paris ; au XVIIe siècle, un thaumaturge qui dépassa en merveilles la plupart des saints, a pu vivre et mourir dans un pays voisin sans que personne en France, hors les religieux de son Ordre, en ait pris le moindre souci ! Après cela, étonnons-nous des blasphèmes et des rires imbéciles qu’a provoqués tout récemment la publication de la vie de saint Joseph de Cupertino. Je le répète, notre historien, s’il veut approfondir, comme il le doit, l’état des mœurs chrétiennes, devra se préoccuper de ces étranges phénomènes.

Le XVIIIe siècle lui révélera à son tour, par la diminution toujours plus marquée du nombre des saints, un symptôme général d’affaiblissement dans la société chrétienne. Jamais le thermomètre que nous avons reconnu dans la sainteté ne fut plus exactement applicable. Le siècle naturaliste, au reste, ne méritait pas que Dieu s’empressât si fort de faire montre du surnaturel. Les hommes n’en voulaient plus vivre. Des merveilles cependant éclataient au cœur de l’Église, là où la vie ne peut jamais s’éteindre. Véronique Giuliani, décorée des stigmates de la Passion du Christ, résumait dans sa vie les prodiges d’un grand nombre de saints ; Léonard de Port-Maurice, Paul de la Croix, Alphonse de Liguori, méritaient chaque jour davantage, par leurs héroïques vertus, l’honneur qui leur était réservé d’être un jour élevés sur les autels. La France n’avait plus à montrer au monde aucun de ses enfants qui semblât destiné à de tels honneurs, jusqu’à ce que, du sein de la cour la plus corrompue qu’ait vue notre histoire, deux femmes du sang de saint Louis se présentèrent successivement pour saisir la palme de la sainteté que l’Église, on l’espère, leur confirmera tôt ou tard. L’une, vierge et disciple de Thérèse, fut Louise de France ; l’autre, épouse et reine, fut Clotilde de Sardaigne. Ces deux princesses et un mendiant, Benoît-Joseph Labre, sont les seules manifestations de sainteté que la France paraît avoir produites dans tout le cours du XVIIIe siècle, et quand elles apparurent, le pays était à la veille d’être livré aux ennemis de l’ordre surnaturel qui n’en eussent fait qu’un monceau de ruines sanglantes, si la main miséricordieuse qui voulait nous châtier et nous instruire, et non nous anéantir, n’eût pas enfin brisé les oppresseurs de son peuple.

Cette énumération bien incomplète des ressources qu’offre à l’historien chrétien l’étude de la sainteté dans chaque siècle, m’a entraîné trop loin, et il faut finir cet article. Je résumerai en deux mots tout ce qu’il renferme. Si le narrateur possède le don de la foi, qu’il recueille dans ses récits les faits surnaturels, quand ils ont une portée sensible sur les peuples ; car ils sont la continuation et l’application des trois grands faits miraculeux sur lesquels roule toute l’histoire de l’humanité. S’il veut raconter et peindre les mœurs des peuples chrétiens, qu’il résume, à chaque siècle, la statistique de la sainteté ; qu’il montre que c’est par l’influence de la sainteté que la foi se soutient et que la morale se conserve ; en un mot, qu’il donne aux saints une large place dans l’histoire, s’il veut que, sous sa plume, l’histoire soit telle que Dieu la voit et la juge.


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Mise à jour le Lundi, 27 Avril 2009 13:29
 
Du naturalisme dans l'histoire - 4ème article PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Administrator   
Lundi, 27 Avril 2009 12:50

Du Naturalisme dans l’Histoire [4/11 04 58]

4e article.

(Voir les nos du 31 janvier, du 21 février et du 21 mars.)

**** La fin de l’humanité étant une fin surnaturelle, nous avons établi que l’histoire ne pouvait être racontée dans toute sa vérité, si le narrateur n’avait soin de ramener son récit au point de vue surnaturel, quant à l’ensemble et quant aux détails principaux. L’histoire est un vaste drame dont Jésus-Christ est le héros, et qui a pour dénouement le triomphe de l’Église à la suite de mille combats ; l’historien chrétien connaît donc la formule divine du grand secret des annales humaines, et c’est à lui d’en faire l’application, soit qu’il procède par récits généraux, soit qu’il se livre aux monographies. Nous avons fait voir aussi qu’en outre de la direction générale de la Providence sur les événements humains dans le but surnaturel, l’histoire présente des faits proprement miraculeux ; les uns d’une vaste étendue, les autres, pour ainsi dire, épisodiques. Le phénomène de la sainteté a été signalé également comme ayant droit d’entrer en ligne de compte parmi les éléments de l’histoire.

Tels sont les principes que nous avons formulés dans les articles précédents, sur la méthode chrétienne de l’histoire : ajoutons-y encore quelques données. Ainsi, il est à propos de dire un mot sur le ton de l’historien et sur ses jugements. Tout le monde comprend, avec un peu de lecture, que rien ne diffère davantage du ton chrétien que le ton philosophique, et la raison en est simple : c’est qu’il n’y a rien de plus dissemblable qu’un chrétien et un philosophe. Je n’ai pas besoin de définir longuement le philosophe tel que je l’entends ici ; j’en ai donné le portrait plus haut. C’est celui qui, étant baptisé et vivant au sein d’une société chrétienne, fait systématiquement abstraction, dans son langage, des idées que suggère la foi de l’Église dans laquelle il a été régénéré, et parle comme si sa pensée n’avait plus rien de commun avec l’ordre surnaturel. Un livre écrit sur le ton d’un philosophe, fût-il d’un catholique, est toujours un scandale ; on le conçoit aisément, dès que l’on veut bien réfléchir que rien n’est plus dangereux pour l’homme que de favoriser en lui la pente rationaliste. La foi est une vertu ; elle n’est pas le résultat d’un labeur scientifique ; elle est menacée souvent par l’ennemi de l’homme, qui voit en elle avec raison le moyen par lequel notre intelligence s’éclaire à la lumière de Dieu. C’est pour cela même que le chrétien n’a pas seulement le devoir de croire, mais qu’il a encore celui de confesser ce qu’il croit. Cette double obligation, fondée sur la doctrine de l’Apôtre (Rom. 10, 10), est plus étroite encore aux époques de naturalisme, et l’historien chrétien doit comprendre qu’il n’a pas fait assez quand il a déclaré sa croyance dans tel ou tel passage de son livre, si le ton chrétien disparaît ensuite pour faire place au ton philosophique. D’abord, quelques-uns douteront de lui, et c’est un malheur ; d’autres plus nombreux, ne tenant pas compte de sa profession de foi, fortifieront leur naturalisme par les endroits du livre où l’auteur parle en philosophe ; et il y a là, je le répète, un véritable scandale. Que serait-ce si un livre était écrit tout entier par un croyant, sans qu’on y reconnût jamais l’accent chrétien ? Il en est cependant pour qui un pareil tour de force est un acte d’impartialité, à ce qu’ils pensent du moins. Comme s’il était permis au chrétien d’être impartial, quand il s’agit de la foi et de ses applications ! Que le ton de l’historien croyant soit donc toujours un ton chrétien, et que l’on reconnaisse constamment au style d’un enfant de l’Église la plénitude et la fermeté des doctrines qui sont en lui.

Les jugements historiques ont une singulière importance, surtout quand l’historien est en faveur. Ils peuvent être formulés avec une certaine autorité, ou d’autres fois résulter de l’agencement des récits et du choix des termes ; dans l’un et l’autre cas, ils sont ce que le lecteur cherche particulièrement dans un livre d’histoire. Quand je parle des jugements historiques, je ne parle pas des faits : pour ces derniers, il n’y a que la vérité, et l’historien chrétien doit être, entre tous, un narrateur véridique. Il ne doit flatter personne, ni déguiser les torts de qui que ce soit ; en même temps, il ne doit pas craindre de faire justice des mille calomnies qui avaient fait de l’histoire une immense conspiration contre la vérité. Il tiendra donc la balance droite, et c’est en cela qu’il se montrera fidèle à la plus rigoureuse impartialité. Voilà pour les faits ; quant aux jugements, aux appréciations, il est évident que le chrétien doit différer complètement du philosophe. Le contraire serait tout simplement absurde, et la mollesse en pareille matière serait gravement répréhensible. Le chrétien juge les faits, les hommes, les institutions au point de vue de l’Église ; il n’est pas libre de juger autrement, et c’est là ce qui fait sa force. Un historien chrétien dont les jugements sont acceptés par les philosophes est infidèle, ou les philosophes en question ne sont plus philosophes. Il faut donc se résoudre à choquer, ou, si l’on n’en a pas le courage, s’abstenir d’écrire l’histoire. Nous avons assez de ces livres hybrides dont les auteurs croyants font chorus, dans leurs jugements, avec ceux qui ne croient pas. Ce sont ces trahisons innombrables qui ont enfanté tant de préjugés et aussi tant d’inconséquences, obstacle invincible à la formation d’une catholicité énergique et compacte.

Mais, diront certains écrivains habiles à déguiser leur foi sous un verbiage à la mode, toujours ardents à prôner ce qu’ils appellent les idées de la société moderne : voulez-vous donc que nous écrivions l’histoire sur le ton d’un livre de dévotion ? Devons-nous donc faire de nos volumes, de nos articles dans les revues, autant de sermons, autant de traités de théologie ou de droit-canon ? — Non, chaque chose a et doit avoir le ton qui lui est propre ; mais l’histoire est le grand théâtre où se produit le surnaturel, et il faut avoir le courage de le montrer à vos lecteurs. Vous nous parlez avec admiration de la Cité de Dieu, du Discours sur l’Histoire universelle ; c’est là, dites-vous, le genre chrétien dans l’histoire ; mais, de grâce, qu’a de commun la manière de saint Augustin et de Bossuet avec la vôtre ? Ils racontent tout, ils jugent tout au point de vue de Jésus-Christ et de son Église ; ils ne font point d’ascétisme, parce que ce n’est pas le lieu ; mais, en revanche ils s’attachent à montrer non seulement dans l’ensemble, mais jusque dans les détails, le principe surnaturel comme régissant et expliquant tout ; on les sent chrétiens à chaque ligne, et en lisant, on devient plus chrétien soi-même. Voilà l’historien tel qu’il est, quand il s’inspire de sa foi.

Vous hésitez à proclamer les miracles les plus évidents, vous leur cherchez des explications atténuantes du prodige, au risque d’ébranler la foi de vos lecteurs ; vous taisez les prophéties, vous dissimulez la sainteté et son action, pour mettre des hommes en scène, de grands hommes, sans aucun doute ; tout en confessant la divinité de l’Église, vous tenez surtout à la faire voir comme société humaine ; en un mot, vous ne niez pas le surnaturel, mais vous le gazez, de peur d’effaroucher et pour paraître hommes de votre temps. Saint Augustin et Bossuet ont fait tout le contraire. De nos jours, un philosophe, M. Saisset, nous a donné une traduction de la Cité de Dieu. Dans la préface, tout en témoignant son admiration pour l’Évêque d’Hippone, il regrette que ce grand génie s’arrête trop souvent à de puériles interprétations de la Bible, à des récits de miracles qui sentent par trop le prêtre chrétien. Puissent nos historiens d’aujourd’hui mériter de tels reproches ! Ce sera signe qu’ils auront écrit comme l’on doit écrire, quand on est éclairé de la lumière de la foi. En effet, saint Augustin s’arrête souvent et longuement sur les oracles prophétiques, et il illumine ses récits par une exégèse aussi savante que mystique ; mais n’est-ce pas le principal moyen de comprendre le christianisme que d’en demander l’intelligence aux divines prédictions dont il est sorti ? Saint Augustin développe dans un langage immortel l’argument qui ressort de la miraculeuse propagande de l’Évangile, et en même temps il s’arrête à raconter longuement les prodiges opérés sur la côte d’Afrique, sous ses yeux, et à la vue de son peuple, par les reliques de saint Étienne. M. Saisset se demandera, plusieurs de nos catholiques atteints de naturalisme se demanderont, pourquoi un si grand génie gâte un si grand sujet par des anecdotes d’une si petite portée ? Ils se prendront à regretter que de tels détails lui fassent perdre de vue les idées générales ? Ce sont eux, hélas ! qui les perdent de vue, ces idées générales. Ils ne voient pas la portée de ces épisodes miraculeux et contemporains du grand docteur. Ils ne comprennent pas qu’après qu’il a démontré la divinité du christianisme par le fait de sa propagation opérée contrairement à toutes les lois de l’histoire et à toutes les conditions de la nature humaine, il lui reste maintenant à prouver que la société catholique à laquelle il appartient, dont il est un des évêques, est bien ce christianisme que Dieu seul a établi par la force irrésistible de son bras. Or, c’est par le don permanent des miracles que cette identité se prouve, et voilà pourquoi saint Augustin ne croit pas déroger au vaste plan de la Cité de Dieu en descendant, comme il le fait, aux faits minimes en apparence dont il a été témoin, et à l’appui desquels il peut invoquer le témoignage de son peuple. Exemple précieux pour l’historien chrétien, et confirmation éloquente des règles qui ont été exposées dans l’article précédent.

On ne doit donc pas craindre, en écrivant l’histoire, d’encourir le reproche d’un certain mysticisme, si l’on entend par ce mot la teinte surnaturelle qui ressort d’un récit où l’action merveilleuse de Dieu se trahit à chaque pas. Gardons-nous d’en rougir ; assez d’autres s’attachent à expulser de l’histoire Dieu et son Christ, pour qu’il y ait bien quelque gloire à l’y ramener. Mais j’ai encore à répondre à un autre préjugé auquel nous sommes redevables en partie des avances imprudentes que certains de nos historiens croient pouvoir faire au naturalisme. Ils se persuadent que ces complaisances sont un moyen d’attirer à la foi les philosophes, en leur découvrant une sorte d’analogie, de fraternité entre le point de vue chrétien et le point de vue philosophique dans les faits. De là ces phrases d’origine rationaliste, ces mots de passe à l’aide desquels on espère se faire écouter. Il y a à cela deux inconvénients. Le premier, qui n’est pas le moins grave, c’est que vos histoires ou vos articles de revues tombant sous les yeux des catholiques faibles pour lesquels ils ne sont pas écrits, ne leur rendent d’autre service que d’attiédir leur foi et de les plonger plus avant dans ce vague d’où ils auraient tant besoin de sortir. Il leur serait utile de tomber sur des livres propres à nourrir leur croyance ; ils vous lisent de confiance, parce qu’ils vous savent catholiques comme eux, et cette lecture les laisse dans un état pire que le premier. L’autre inconvénient est que, loin de ramener les philosophes à la foi, vous accroissez leur orgueil. Ils triomphent de voir des catholiques à la remorque de leurs systèmes, ils s’applaudissent du progrès qu’ils ont fait, jusqu’à imposer leur langage et leurs idées. Ils remarquent seulement la gêne de vos allures, parce que vous êtes réduits à mener de front deux systèmes à la fois : votre croyance, à laquelle vous tenez par-dessus tout, et les exigences de ce que vous appelez l’esprit de la société moderne, auquel vous ne voulez pas non plus faire infidélité. Ces contraires se fondent comme ils peuvent dans votre œuvre ; mais soyez bien assurés que si vous scandalisez immanquablement plusieurs de vos frères, vous n’aboutirez pas à ramener les autres.

Aujourd’hui plus que jamais, qu’on le comprenne bien, la société a besoin de doctrines fortes et conséquentes avec elles-mêmes. Au milieu de la dissolution générale des idées, l’assertion seule, une assertion ferme, nourrie, sans alliage, pourra se faire accepter. Les transactions deviennent de plus en plus stériles, et chacune d’elles emporte un lambeau de la vérité. Comme aux premiers jours du christianisme, il est nécessaire que les chrétiens frappent tous les regards par l’unité de leurs principes et de leurs jugements. Ils n’ont rien à emprunter à ce chaos de négations et d’essais de tout genre qui atteste si haut l’impuissance de la société présente. Elle ne vit plus, cette société, que de quelques rares débris de l’ancienne civilisation chrétienne que les révolutions n’ont pas encore emportés et que la miséricorde de Dieu a préservés jusqu’ici du naufrage. Montrez-vous donc à elle tels que vous êtes au fond, catholiques convaincus. Elle aura peur de vous peut-être quelque temps ; mais, soyez-en sûrs, elle vous reviendra. Si vous la flattez en parlant son langage, vous l’amuserez un instant, puis elle vous oubliera ; car vous ne lui aurez pas fait une impression sérieuse. Elle se sera reconnue en vous plus ou moins, et comme elle a peu de confiance en elle-même, elle n’en aura pas en vous davantage.

Il y a une grâce attachée à la confession pleine et entière de la Foi. Cette confession, nous dit l’Apôtre, est le salut de ceux qui la font, et l’expérience démontre qu’elle est aussi le salut de ceux qui l’entendent. Soyons catholiques, et rien autre chose que catholiques, ni philosophes, ni rêveurs d’utopies, et nous serons ce levain dont le Sauveur dit qu’il fait fermenter toute la pâte. Je le répète, il en fut ainsi au commencement. Si la société a une chance de salut, elle est dans l’attitude de plus en plus résolue des chrétiens. Que l’on sache que nous ne transigeons sur rien, que nous dédaignons de répéter le jargon des philosophes. C’est une vérité de fait que le christianisme s’impose, non par la violence, mais par l’ascendant de la conviction de celui qui prêche. N’avez-vous pas entendu, ce carême dernier, le Père Félix dans la chaire de Notre-Dame ? Il intimait la morale chrétienne avec une vigueur et une absence de respect humain devenues bien rares aujourd’hui, en présence même des auditoires composés de chrétiens pratiquants. Cependant, parmi les hommes nombreux qui l’écoutaient, beaucoup n’avaient pas encore abordé à la Foi. N’est-il pas vrai que le langage sincère et sans ménagement de l’orateur pénétrait plus avant et portait avec lui plus de lumière dans les âmes que s’il se fût borné à publier, ou si vous voulez à discuter les affinités que la morale chrétienne présente avec les conceptions des sages, avec les théories du devoir que l’on met en avant aujourd’hui ? Cette année, les conférences de Notre-Dame ont fait un grand pas. On y a prêché, comme au temps de saint Paul, Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié ; et les leçons qui ont été données n’ont révolté personne ; elles ont été reçues avec un recueillement et un respect plus marqués que jamais. Il en sera de même pour les livres, si ceux qui les composent se mettent en devoir de s’armer de la force chrétienne.

Au reste, toutes les fois qu’un exemple de cette franchise a été donné, il n’a jamais manqué d’exciter la sympathie. Lorsque M. de Montalembert, il y a plus de vingt ans, publia l’Introduction à l’histoire de sainte Élisabeth, il y eut bien quelque étonnement, même quelques murmures, à propos de ces pages où le sentiment catholique s’exprimait avec tant de verdeur. Il était difficile de rompre en visière au naturalisme historique avec plus d’énergie que ne l’avait fait l’auteur ; l’Introduction et le livre auquel elle conduit en ont-ils souffert ? Les nombreuses éditions sont là pour attester le contraire. Il fallait pourtant remonter deux siècles pour rencontrer un livre écrit avec cette désinvolture catholique. Il y avait là le germe d’une révolution tout entière, et l’exemple a profité à plus d’un. Mais l’influence de ce bel et grand exemple ne s’est pas étendue aussi loin ni aussi généralement qu’il eût été à désirer. Trop souvent encore, depuis, nous avons eu des historiens catholiques qui, contrairement au conseil du Sauveur, ont voulu coudre à l’étoffe toujours neuve de la foi chrétienne les lambeaux toujours vieux, quoique rajeunis, de la sagesse mondaine. D’où vient cette illusion ? Faut-il y voir une preuve de cet abaissement des caractères que les mêmes signalent avec tant d’insistance aujourd’hui ? Je n’ose le dire, car ce serait leur retourner, injustement sans doute, le reproche qu’ils adressent à d’autres. Mais il est permis de penser que si le sentiment de la dignité chrétienne était plus éclairé chez eux, ils seraient moins prompts à encenser les préjugés modernes. Comme Donoso Cortès, ils s’apercevraient enfin que depuis soixante ans nous tournons le dos au progrès, que les roues de notre char sont ensevelies jusqu’au moyeu dans une ornière où nous périrons si nous n’en sortons par un effort suprême. S’imaginer faire de la foi avec du naturalisme est aussi déraisonnable que vouloir faire en politique de l’ordre avec du désordre. Tout ce que l’on essaie dans cette méthode tourne à mal, et les conquêtes que l’on y fait n’en sont pas. Le beau succès, d’arriver à être d’accord sur l’emploi de certains mots aussi sonores que perfides, lorsqu’on est séparé par un abîme quant au sens que ces mots représentent ! Ce sont les idées qui sont à refaire, et je ne sache rien de plus efficace pour cela que l’histoire racontée une bonne fois telle qu’elle est, avec ses enseignements surnaturels, qui font planer la figure du Christ sur les plus vastes, comme sur les moindres mouvements de l’humanité.

Le souverain malheur de l’historien chrétien serait de prendre pour règle d’appréciation les idées du jour, et de les transporter dans ses jugements sur le passé. Il a besoin au contraire de les voir telles qu’elles sont, hostiles au principe surnaturel. Il faut qu’il se rende compte des ravages du paganisme moderne, et que, pour ne pas en être envahi lui-même, il ait sans cesse l’œil fixé sur l’immuable vérité révélée, telle qu’elle se manifeste dans l’enseignement et la pratique de l’Église. « Un sentiment ennemi de la foi, une surexcitation de l’esprit païen, dit M. de Champagny, a été le souffle qui a poussé la tempête de 1789 » (Les Césars, tome II, page 501). Si vous en êtes encore à l’admiration pour les conquêtes d’alors, je crains beaucoup pour vos jugements historiques et pour le ton de vos récits, quelle que soit d’ailleurs votre intention d’orthodoxie. Heureux l’historien qui au milieu de la mêlée des principes contradictoires, affranchi de toute recherche de popularité, disciple jusque dans les moindres choses de cette Église à qui appartient l’avenir du temps et celui de l’éternité, aura su traverser une si terrible crise sans avoir sacrifié la moindre vérité sur son passage ! Il sera semblable au Jourdain, le fleuve aux divins souvenirs, dont les flots purs sillonnent sans s’y mêler les eaux du lac Asphaltite, et après avoir achevé cette pénible course, se remettent à couler limpides et sans efforts sous les saules de la rive.


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Mise à jour le Lundi, 27 Avril 2009 13:29
 
Du naturalisme dans l'histoire - 5ème article PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Administrator   
Lundi, 27 Avril 2009 12:51

Du Naturalisme dans l’Histoire [5/25 04 58]

5e article.

(Voir les nos du 31 janvier, du 21 février, du 21 mars et du 11 avril.)

Autant il importe de prémunir les catholiques contre la tendance naturaliste des idées de notre siècle dans l’appréciation des faits historiques, autant et à plus forte raison est-il nécessaire de les prévenir que ce naturalisme n’existe pas simplement à l’état de théorie, mais encore qu’il se trouve généralement insinué et même appliqué dans le plus grand nombre des écrits qui ont été publiés, depuis longtemps, par des auteurs même orthodoxes d’intention, sur les questions d’histoire générale ou particulière. Rien n’est plus rare, depuis un siècle et plus, que les livres d’histoire dans lesquels le sens chrétien ne fait jamais défaut. Tel historien sera, dans son langage privé, dans sa pratique, le fidèle disciple de l’Église, qui, lorsqu’il tient une plume, ne trouve plus que le verbiage philosophique pour raconter et expliquer les faits. C’est un malheur que ce double langage, que cette double vie ; mais c’est un danger pour les lecteurs, surtout pour la jeunesse. Il en résulte que nous ne rencontrons plus guère de ces chrétiens tout d’une pièce, comme ils étaient autrefois, et comme il serait à souhaiter qu’il en existât beaucoup de nos jours.

Il n’entre pas dans mon intention de faire ici une revue de l’histoire universelle, ni de signaler les mille points sur lesquels on a trouvé moyen d’infiltrer le naturalisme ; je me bornerai à relever en passant quelques traits qui pourront servir d’exemple. En thèse générale, le naturalisme se reconnaît dans un livre, lorsque l’auteur affecte de voiler l’action de Dieu pour relever l’action humaine ; lorsqu’il s’attache aux idées philosophiques de Providence, au lieu de proclamer l’ordre surnaturel ; lorsqu’il raisonne de l’Église comme d’une institution humaine ; lorsqu’il prononce sur les faits, sur les idées, sur les hommes, autrement que l’Église ne prononce elle-même. On aime à aller de l’avant, à passer pour être de son siècle ; en un mot, on est trop pressé de recueillir le genre de succès réservé à quiconque a su mériter le nom d’homme de progrès.

L’histoire de l’ancien monde est traitée dans le genre naturaliste, lorsque le narrateur, au lieu de montrer l’imperfection des vertus païennes, leur consacre une admiration à laquelle elles n’ont pas droit. J’entends ici par vertus païennes ces qualités et actions éclatantes à l’extérieur, dont le principe n’était pas de réaliser la loi divine, mais l’orgueil, la dureté de cœur, le mépris stoïque de la vie, le culte barbare d’une nationalité matérielle. On sait les funestes excitations qu’a produites cette apothéose des vertus païennes à la fin du siècle dernier, et avec quelle rage les monstres d’alors s’inspiraient des exemples de la Grèce et de Rome. Mais il est un autre écueil que l’historien chrétien doit s’attacher à éviter. Disciple de la révélation, qu’il prenne garde de ne pas se figurer que les Gentils se trouvaient dans l’impuissance d’arriver à la connaissance du vrai Dieu et à la réalisation, dans un degré suffisant, des vertus qui l’honorent et qui sont le salut de l’homme. Les moyens d’une Providence surnaturelle pour opérer ce grand but sont l’un des objets de l’histoire chrétienne ; et à côté de l’Église judaïque, la théologie catholique nous découvre l’Église des Gentils, moins visible, moins patente, mais toujours accessible par la grâce, qui ne fut jamais refusée totalement à la créature humaine, même la plus délaissée.

Il ne s’agit pas ici de la philosophie, instrument d’orgueil et de déception, mais de la parole de Dieu transmise d’une manière orale, luttant contre le flot toujours montant du polythéisme, et ravivée par les secours de cette Providence surnaturelle dont nous parlions tout à l’heure, et par mille incidents extérieurs, par mille touches intérieures, que l’infinie bonté de Dieu n’a point réservées seulement, pour les chrétiens. Que l’historien catholique n’oublie jamais qu’il est écrit que “Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité”, et qu’il s’attache à découvrir par quelle voie, dans l’ancien monde, Job l’arabe possédait l’espoir de reprendre un jour son corps et de voir de ses yeux son Rédempteur ; comment Ninive tout entière savait fléchir la colère du vrai Dieu, à la simple parole de Jonas ; comment Nabuchodonosor, Cyrus, rendaient hommage, dans des édits publics, à la souveraine majesté du Dieu des Juifs ; comment le centurion romain Corneille était devenu mûr pour le baptême, avant même d’avoir connu la mission du Sauveur. Le rôle du peuple juif, le bruit des prodiges opérés en sa faveur, ses relations si étendues à certaines époques, ses migrations en Égypte d’abord, plus tard en Assyrie, en Perse, jusqu’aux Indes ; la traduction de ses livres sacrés en langue grecque, au siècle des Ptolémées ; ses synagogues répandues au-delà des limites du monde connu et florissantes au sein de Rome et de la Grèce, depuis déjà des siècles, lorsque parut l’Homme-Dieu ; tous ces faits sont autant d’éléments à l’aide desquels il est aisé de suivre encore aujourd’hui la trace du surnaturel dans les annales de l’ancien monde.

Parlerai-je des oracles, des prophètes de la Gentilité, dont l’Écriture nous fournit un type dans Balaam ; des sybilles, en se bornant même à ce que nous en apprennent Cicéron et Virgile ? Fontenelle fut en France l’un des précurseurs du naturalisme, et il ne craignit pas, dans un siècle où la foi régnait encore, de donner un démenti brutal aux plus graves monuments du christianisme primitif, en soutenant que les oracles n’avaient pas cessé à l’avènement du Christ, attendu, disait-il, que les oracles n’ont jamais été qu’une supercherie du paganisme. Il fut aisé à la science chrétienne de démontrer que la thèse de Fontenelle conduisait au pyrrhonisme historique, et de venger le bon sens des peuples de l’antiquité calomnié gratuitement par un homme que travaillait déjà l’antipathie du surnaturel. L’historien chrétien de l’ancien monde rencontrera souvent sur sa route le surnaturel diabolique dont l’empire n’avait pas ressenti encore la force victorieuse de la croix.

Qu’il ne craigne pas de caractériser le dur esclavage de Satan, qui pesa sur nos pères de la Gentilité durant les siècles qui s’écoulèrent avant l’accomplissement de la promesse. Nul homme n’a jamais été le domaine propre de l’esprit de ténèbres sans l’avoir mérité ; mais en ces temps, la puissance de l’empire du mensonge était beaucoup plus étendue qu’elle ne l’a été depuis la victoire du Fils de Dieu ; et refuser cette explication des affreux désordres de l’ancien monde, serait, chez un chrétien, non seulement un acte coupable de respect humain, mais un manque de foi que rien ne peut justifier. Jésus-Christ n’a pas omis de nous parler du diable par son nom : il l’a appelé le prince de ce monde ; et l’on dirait que certains auteurs chrétiens de nos jours ont un parti pris de ne tenir aucun compte des nombreux passages de l’Évangile où cet agent pervers nous est dénoncé comme l’auteur de tous nos maux. On parle du mal, du génie du mal, de l’erreur, du désordre, de la dépravation humaine ; mais toute cette métaphysique couvre mal la répugnance que l’on éprouve à mettre en scène l’être mauvais qui profite si habilement de l’oubli qu’il a su répandre de nos jours jusque sur son existence. Qu’il nous soit donc permis, en finissant sur cet article, de dire qu’une histoire de l’ancien monde où l’on n’articule pas le nom de l’éternel ennemi de Dieu et de l’homme, où l’on s’obstine à vouloir expliquer le mal par le seul effet de la perversité humaine et des passions, n’est ni une histoire chrétienne ni une histoire complète. On y a omis à plaisir la principale cause des désordres qu’on avait à raconter.

J’ai parlé suffisamment ailleurs de la succession des empires, de l’unification des peuples qui devait en être la suite, des prophéties qui avaient tout annoncé ; il est évident que l’historien qui ne sait pas, ou ne veut pas dire quel est le but de toutes ces vicissitudes, qui ne signale pas le règne du Christ approchant toujours plus, à chaque révolution des peuples, est un aveugle qui travaille à maintenir d’autres aveugles dans les ténèbres au sein desquelles il lui plaît d’habiter. C’est là de l’histoire sans but, à la manière des païens qui ignoraient où Dieu menait le monde. Les historiens naturalistes voient bien que tout aboutit à l’empire romain, à cet empire colossal qui doit succomber sans retour ; mais l’empire de Jésus-Christ auquel l’empire romain devait servir de marchepied, ils n’en parlent pas. Est-ce que à leurs yeux, Jésus-Christ a un empire ? Jésus-Christ est le grand civilisateur de la race humaine, celui à qui le monde doit tout ; mais dire qu’il règne, qu’il a un empire, que ce monde est sa propriété, que nul n’y commande désormais qu’en son nom, c’est à quoi l’on n’a jamais songé. Jésus-Christ règne sur les esprits, sur le moral des hommes : son royaume n’est pas en ce monde. On dirait vraiment que telle est la pensée de beaucoup d’historiens, chrétiens pourtant, lorsqu’on les voit dérouler l’histoire des peuples anciens, sans avoir l’air de se douter qu’ils préparent la voie au Verbe incarné. Ils disent bien que la venue du Christ est le plus grand événement des temps, que le Christ est l’auteur de la plus vaste et de la plus salutaire révolution qui se soit accomplie sur ce globe, mais ils ne laissent jamais deviner, encore moins disent-ils, que la terre, durant quatre mille ans, attendit son roi, et qu’elle le possède depuis plus de dix huit siècles.

Lorsque, au siècle dernier, nos pères dont l’éducation avait été si fortement imprégnée de christianisme, descendirent dans la lice pour combattre l’école de Voltaire, qui osait prétendre que Jésus-Christ avait fait rétrograder l’humanité et que sa religion conduisait les hommes à la barbarie ; il devint nécessaire alors de soutenir contre les philosophes cette thèse nouvelle et facile à démontrer, que la civilisation moderne est, dans tout ce qu’elle a d’utile pour l’homme et la société, la fille du christianisme, et que les religions païennes, le polythéisme et la philosophie, conduisaient les peuples à l’abrutissement et à la destruction. Ce point de vue incontestable n’avait alors aucun danger ; car ceux qui le soutenaient n’ignoraient pas que la mission de Jésus-Christ a encore eu pour objet d’autres intérêts bien plus précieux pour l’homme et la société que ceux qui se rapportent à l’économie politique ; on savait que les fruits du christianisme qui, même dans la vie présente, placent les nations chrétiennes si fort au-dessus de celles qui ne le sont pas, ne sont que de pures conséquences de ces autres bienfaits d’un ordre infiniment supérieur que Jésus-Christ est venu nous apporter. On savait par cœur l’Évangile, on ne le lisait pas pour y chercher les versets que l’on s’imagine pouvoir détourner dans le sens des idées du jour, en passant les autres sous un discret silence ; on acceptait tout, et l’on savait parfaitement que si Jésus-Christ annonce que “le prince de ce monde sera chassé de son empire”, que le sang rédempteur sera versé pour la réparation du péché, que le genre humain sera appelé à ne plus former qu’un seul troupeau sous la houlette du bon Pasteur, qui donne sa vie pour ses brebis, pas un mot n’était dit sur la régénération politique des peuples, sur la civilisation à venir, sur les futures conquêtes de l’intelligence, sur le progrès des sciences et des arts ; tous avantages qui nous sont venus par le christianisme, et qui ne seraient pas venus sans lui. Dans tout l’Évangile, il n’y a qu’une seule parole du Christ qui désigne ces biens du temps : « Cherchez, dit-il, le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera ajouté de surcroît. » Le reste, cætera, voilà comment le Christ en parle, dans la crainte que nous n’en fassions la chose principale, la chose même comparable. Les défenseurs du christianisme, au siècle dernier, savaient tout cela, comprenaient tout cela, et s’ils s’attachaient à relever ces bienfaits extérieurs du christianisme que Julien l’Apostat lui-même commençait déjà à saisir dès le IVe siècle, et que la Turquie aujourd’hui nous envie, sans pouvoir jamais y atteindre, ce n’était pas qu’ils cessassent d’attacher la première importance aux bienfaits surnaturels dont le divin mystère de l’Incarnation été la source.

Depuis, le temps a fait un pas ; la société moderne, dont quelques-uns d’entre nous sont si fiers, a commencé ses destinées tant soit peu orageuses ; le christianisme ne figure plus dans les œuvres publiques ; la législation ne l’avoue pas comme lien social, et si elle lui assure une protection plus ou moins étendue selon les temps, ce n’est pas du tout parce qu’elle le reconnaît pour divin, mais uniquement parce que ce culte est censé représenter l’intérêt religieux de la majorité de la nation. Dans une telle situation, la foi vit encore chez un grand nombre d’âmes, en sorte que les fruits du christianisme continuent de se produire dans une certaine mesure ; mais quel sera le lien des chrétiens entre eux ? Comment s’uniront-ils pour former cette force invincible qui triompha du paganisme ? Sans doute par l’énergie et l’homogénéité de l’idée chrétienne ; c’est là qu’est le besoin et non ailleurs. Je le demande, y a-t-il trace d’économie politique, d’utopies, de perfectibilité humaine, dans les écrits des auteurs chrétiens des trois premiers siècles ? Cependant, au IVe siècle, les chrétiens étaient devenus la majorité, et Constantin, recevant le baptême, n’était qu’un chrétien de plus. S’il ne se fût pas rendu, son successeur eût été plus clairvoyant et plus sage. Comment donc s’opéra la conquête ? Par la foi en Jésus-Christ crucifié, apportant aux hommes des mystères à croire et des vertus surnaturelles à pratiquer. Aux yeux des premiers chrétiens, l’ère du Christ n’était pas l’ère de la civilisation ; trop de crimes et d’abaissements les entouraient pour qu’une telle illusion leur devint possible ; pour eux, l’ère du Christ était l’ère du salut offert à chaque homme, à la condition de sacrifier les biens de la vie présente à ceux de la future, dont le sentier venait d’être ouvert par le Rédempteur. Il ne fallut ni plus ni moins pour régénérer le monde ; de nos jours, il ne faudra ni plus ni moins pour le sauver.

C’est donc une pauvre manière, pour un auteur chrétien qui écrit l’histoire, que de nous donner la venue de Jésus-Christ dans le monde comme le grand fait social, et de se livrer aux lieux communs plus ou moins rajeunis sur ce sujet. Personne, ou presque personne, ne contestera vos faits ni vos conclusions, d’autant que vous excellez à parler le langage du jour. Mais quand donc vous plaira-t-il d’employer votre talent à écrire pour les chrétiens ? Ne comprenez-vous pas que toutes ces vues d’application à un ordre inférieur, toujours reproduites et avec une variété qui n’est qu’apparente, ont pour résultat de déprendre peu à peu les hommes de l’ordre surnaturel dont nous ne maintenons en nous la prépondérance que par l’effort de la foi ? Les hommes ont plus besoin qu’on leur répète que Jésus-Christ est venu pour les racheter, qu’il n’est nécessaire de leur dire sur tous les tons que l’objet de sa mission a été de les civiliser.

Mais, me direz-vous, faut-il donc cesser d’insister sur les conséquences de l’Évangile ? À Dieu ne plaise que je vous donne un tel conseil. Toute vérité est utile ; mais toute vérité doit être classée selon son importance. Qui, aujourd’hui, encore une fois, ose douter des résultats qu’a produits le christianisme pour le perfectionnement de la condition humaine dans la vie présente ? Quelques impies forcenés avec lesquels on ne dispute pas. Les philosophes, les politiques, les économistes sensés, sont pour vous ; inutile donc de faire assaut avec eux en fait d’éloges pour le grand civilisateur des temps modernes. Ce qui presse, ce qui est à propos, c’est de songer aux chrétiens qui ont besoin d’être soutenus et ralliés. Or, vous ne le ferez qu’en promulguant à haute voix que, sous le règne de César Auguste, le Fils unique de Dieu a daigné prendre chair au sein d’une Vierge et s’offrir en sacrifice pour racheter les péchés du monde et briser le joug de Satan qui tenait l’homme asservi. En parlant ainsi, vous parlerez comme saint Augustin et comme Bossuet ; cela ressemblera bien un peu au catéchisme ; mais ne vous en inquiétez pas ; c’est précisément le catéchisme qui fait défaut aujourd’hui. Le catéchisme a servi de base aux deux grandes œuvres historiques de saint Augustin et de Bossuet ; et l’on ne remarque pas que leur talent ait baissé pour cela. Maintenant, si vous avez quelque chose à ajouter sur les applications de l’Évangile au bien-être de l’homme et de la société, ne vous en privez pas. Nous vous écouterons et nous profiterons. Il est vrai que rien ne nous étonnera ; car nous comptions sur “le reste, cætera” promis par Jésus-Christ même. Ce dont nous avons besoin seulement, c’est que ce “reste, cætera” ne soit pas mis à la première place, qu’il ne soit pas l’unique bien que vous osiez signaler dans la venue du Christ sur la terre. Nous sommes faibles dans la foi, notre éducation a souvent été peu chrétienne, la société qui nous entoure ne reflète pas nos croyances ; et, ce qui accroît le péril, nous vivons au sein d’une révolution sociale qui tient en fermentation tous les orgueils.

On dira peut-être encore que prendre une telle marche, c’est le moyen de peupler de ses livres les rayons des bibliothèques de paroisse et des cabinets de bonnes lectures – Peut-être, en effet, vos livres chrétiennement pensés et chrétiennement écrits courent-ils la chance d’aller rejoindre dans ces humbles dépôts le Discours sur l’histoire universelle, au lieu de vous ouvrir les portes de l’Académie ; mais quel malheur y voyez-vous ? La première nécessité aujourd’hui est de fortifier et de protéger les chrétiens dans leur foi ; la seconde est d’en accroître le nombre : si vous obtenez le premier but, vous n’aurez pas perdu votre temps. Quant au second, il est évident que vous l’avancerez peu, en persuadant à ceux qui ne croient pas que ceux qui croient pensent et parlent comme eux. D’ailleurs, nous avons des écrivains catholiques, un petit nombre, j’en conviens, qui, tout en ne cherchant que la pure orthodoxie, sont arrivés à préoccuper à la fois et les simples croyants et les gens de goût et d’intelligence.

Et n’éprouvez-vous donc pas le désir de dire une bonne fois ses vérités à votre siècle ? N’y a-t-il pas assez longtemps qu’on le flatte et qu’on l’égare, en ne soutenant le vrai qu’avec mesure, en colorant d’un vernis moderne et douteux ce qu’il y a de plus antique et de plus immuable ? Vous avez raison, on a découvert je ne sais quels terrains neutres sur lesquels certains croyants se réunissent aux incroyants pour tenir des sortes de congrès d’où chacun sort aussi avancé qu’il y était venu ; mais que résulte-t-il de ces rapprochements ? Des compliments mutuels ; et en attendant qu’il en provienne autre chose, la société qui périt parce qu’on ne lui parle pas franchement de Jésus-Christ, vous demande compte de vos talents, de votre influence ; que dis-je ? de vos convictions chrétiennes, si souvent dissimulées sous des dehors naturalistes. Il est temps de pénétrer sa phrase d’un accent plus chrétien, et de parler dans les livres sur le ton que l’on trouve de mise au sein de la famille. Vous n’instruiriez pas vos enfants de leur religion en employant des théories naturalistes ; vous auriez peur de n’en pas faire des chrétiens. Vous tenez pour eux au catéchisme, que vous commentez par vos exemples ; que vos livres, vos discours, vos écrits publics, en soient donc à leur tour l’expression. Le moment est d’autant mieux choisi, que vous constatez vous-même la bienveillance avec laquelle on vous écoute. Faites un pas, et racontez désormais les faits de l’histoire avec l’accent d’un chrétien convaincu qui éprouve le besoin de proclamer que, le progrès est en Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Vous serez alors un digne historien devant Dieu et devant les hommes.

Il est d’expérience que les hommes d’aujourd’hui qui ne sont pas croyants ne devinent rien par eux-mêmes, en fait de principes, dans les choses religieuses. Cette impuissance résulte du silence trop discret que l’on garde depuis trop longtemps vis-à-vis d’eux et qui leur laisse tout ignorer. On l’a bien pu voir lors de la campagne de Crimée. Il était impossible de n’être pas frappé du dévouement et de l’héroïsme tranquille des Sœurs de charité. Sans doute on se rendait compte, en général, du principe déterminant de ce dévouement et de cet héroïsme ; on savait que le sentiment religieux en était la source. Mais parmi les administrateurs qui réclamaient des renforts de ce genre tout nouveau, ceux qui n’avaient pas le bonheur d’être éclairés de la lumière surnaturelle, quelle idée se formaient-ils du sentiment religieux qui animait les Sœurs ? Car enfin, le sentiment religieux, il y en a partout où existe une religion. D’où vient donc qu’un tel dévouement n’existait pas dans les religions de l’ancien monde ? D’où vient qu’on ne le rencontre, parmi les peuples chrétiens, que chez ceux de la communion romaine ? Il y a donc là le produit d’un dogme particulier qui ne se trouve pas ailleurs. On aurait dû sonder jusque-là, en ce siècle où l’on aime à se rendre compte de tout, où l’on dresse la statistique de tout. On ne le faisait pas ; on se bornait à admirer, tout en agréant les services. Au fond, la chose était bien simple : il ne s’agissait que de dire aux intéressés : « Vous avez des Sœurs de charité à vos ordres, parce qu’il existe un sacerdoce fondé par Jésus-Christ, et que les membres de ce sacerdoce exercent le pouvoir de purifier les âmes et de les mettre ensuite en rapport avec Dieu même, dans un mystère qu’on appelle la communion et dont ils sont les dispensateurs. Si ce sacerdoce cessait d’agir, s’il était repoussé de nos sociétés, vous verriez s’éteindre du même coup la race de ces servantes des malades et des pauvres. Ce que vous nommez le sentiment religieux ne saurait plus les produire désormais, encore moins les multiplier. »

C’est ainsi qu’une question de dogme révélé est naturellement amenée pour résoudre le problème particulier dont nous parlons ; il en est de même, qu’on n’en doute pas, pour toutes les autres questions que l’on pourrait élever sur les diverses formes du progrès que le christianisme a fait goûter aux nations chrétiennes. Nos pères, qui étaient chrétiens par tradition, ne l’ignoraient pas quand ils discutaient la question économique du christianisme avec les philosophes d’alors ; mais nous, nous ne le savons plus, et c’est pour cela qu’il est nécessaire qu’on nous le dise, au risque d’en effaroucher quelques-uns. Or, c’est à l’histoire, en particulier, qu’il appartient de formuler ses récits de manière à savoir exprimer tout ce qu’il importe que l’on connaisse. Qu’est-ce qu’un récit historique où l’on raconte les effets, sans avouer franchement les causes ? Nous l’avons dit, et nous le répétons, la destinée du genre humain est une destinée surnaturelle ; il suit de là qu’une histoire qui ne s’inspire pas aux sources surnaturelles ne saurait être une histoire véridique, quelques chrétiennes que fussent d’ailleurs les convictions de celui qui se juge à propos de l’écrire.


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Mise à jour le Lundi, 27 Avril 2009 13:29
 
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