DOM GUÉRANGER ET LE PROJET DE BULLE « QUEMADMODUM ECCLESIA » POUR LA DÉFINITION DE L'IMMACULÉE CONCEPTION – extraits Dom Georges Frénaud L'année 2008 marque le 150e anniversaire des apparitions de Notre-Dame à Lourdes. Ces apparitions ont été immédiatement connues dans toute la France. Solesmes ne fut pas à l'écart de ce succès. Dès le 16 octobre 1862, arrivait au monastère pour un très long séjour, Henri Lasserre qui avait été guéri de la cécité par l’eau miraculeuse de Notre Dame de Lourdes. Dans la suite, il reviendra plusieurs fois. Trois ans plus tard, le 12 octobre 1869, c'est une moniale de Sainte-Cécile qui est guérie et qui peut ainsi faire profession. Dom Guéranger note dans son Diaire : « Sœur Lucie Foubert atteinte de pulmonie depuis cinq mois, a pu soutenir toute la cérémonie de trois heures, puis assister au dîner et à la récréation. À peine depuis longtemps pouvait-elle être debout quelques instants dans la journée. On l’avait recommandée à Notre-Dame de Lourdes, et elle disait constamment qu’elle ferait profession avec les autres. Les médecins déclaraient la chose impossible. » Dans le même Diaire, on lit encore ceci : « Le 23 septembre 1872 Veille du départ des pèlerins de la paroisse de Solesmes pour Notre-Dame de Lourdes. La bannière brodée par nos Sœurs a été bénie à l’autel de Sainte-Cécile, et consignée aux mains de M. Léon Landeau, Maire de Solesmes. J’ai suivi en tout le rite du Pontifical, comme pour une expédition militaire, adversus diabolicos exercitus – une armée contre les démons. 24. Départ des pèlerins : plus de trente de la paroisse. 25. Nous sommes allés en procession à Notre-Dame du Chêne, en union avec nos pèlerins. Mlle Lacroix, de Sablé, a été guérie d’un mal de pied qui la retenait couchée depuis plusieurs années au retour du pèlerinage qu’elle a fait ce matin à Notre-Dame du Chêne. 27. Retour de nos pèlerins, pleins d’allégresse. Nous sommes allés au devant d’eux sur la route, à 8 heures du soir. » Or, le 8 décembre 1854, le bienheureux pape Pie IX avait proclamé dogme de foi la doctrine de l'Immaculée Conception, et lorsque la Vierge Marie, à Lourdes, voulut faire connaître son identité aux voyants, elle dit seulement : « Je suis l'Immaculée Conception ». Les événements de Lourdes étaient, pour ainsi dire, la confirmation de la démarche pontificale. L'anniversaire des apparitions de Notre-Dame donnent l'occasion de rappeler le rôle tenu par Dom Guéranger dans la définition de l'Immaculée Conception. À cet effet, nous donnons de larges extraits d'une conférence prononcée en 1954 par Dom Georges Frénaud[1]. * *
Le dossier publié dans les Atti e documenti de Mgr Sardi en 1904[2] permet de reconstituer le déroulement des travaux accomplis sur l'ordre de Pie IX afin de préparer la définition de l'Immaculée Conception. Mais, s'il est alimenté par les Archives de la Secrétairerie des Brefs où Mgr Pacifici, secrétaire de toutes les Congrégations préparatoires à la définition, avait déposé ses documents, le dossier ne dit rien des travaux accomplis en marge des Commissions. C'est une lacune que nous allons tenter de combler. Mgr Sardi nous a transmis le texte de huit schémas qui ont précédé la rédaction définitive de la Bulle Ineffabilis. Le premier de ces schémas, Deus omnipotens, est l'œuvre du Père Perrone, s.j. (26 mars 1851). Le troisième et les suivants furent l'œuvre collective des membres de la Commission spéciale instituée par Pie IX en mai 1852 : le Père Passaglia [jésuite] semble bien avoir été, au début surtout, la cheville ouvrière de ce travail. Le premier de cette série (schéma In mysterio) ne semble pas antérieur au début de 1854 ; le second (Sapientissimus) fut remis aux Consulteurs le 2 septembre suivant. Cinq autres se succéderont jusqu'au début de décembre. Le texte définitif ne fut imprimé qu'au début de 1855. Reste le second des huit schémas, intitulé Quemadmodum Ecclesia, que Mgr Sardi n'a pas daté : mais la place qu'il lui donne après le Silloge degli argomenti da servire all'estensore della Bolla dogmatica attribué à la Commission spéciale instituée en mai 1852, implique que ce schéma, lui aussi, serait postérieur à cette date. Sardi conjecture que ce doit être Passaglia, en raison du style du document. Depuis lors, les historiens ont accepté cette attribution. Notre communication se propose de déterminer les auteurs et les circonstances de rédaction de ce projet Quemadmodum Ecclesia. Sardi, en reconnaissant le genre littéraire de Passaglia, ne s'était pas trompé : mais il ne pouvait soupçonner que ce Jésuite n'avait fait que corriger et partiellement traduire un texte dont le principal rédacteur était Dom Guéranger, abbé de Solesmes. Celui-ci accomplit son travail au cours d'un séjour qu'il fit à Rome durant l'hiver 1851-1852, avant l'institution de la Commission spéciale que Fornari devait présider quelques mois plus tard. Dom Guéranger fut peut-être le seul théologien français qui eût un rôle immédiat et positif à tenir durant cette longue préparation accomplie à Rome entre l'avènement de Pie IX [1846] et la définition [8 décembre 1854]. Si son projet ne fut pas retenu, il a pourtant tenu une place dans le développement de ces travaux. Les lecteurs assidus de Dom Guéranger seront heureux de reconnaître, dans le schéma Quemadmodum Ecclesia, plusieurs des idées maîtresses qui ont inspiré son enseignement, son œuvre liturgique et monastique, et même certains traits de sa piété personnelle. 1. – HISTOIRE DU PROJET DE BULLE « QUEMADMODUM ECCLESIA » 1. – Les travaux préparatoires accomplis à Rome en 1851 Pie IX avait déterminé l'envoi à tous les évêques du monde catholique de l'encyclique Ubi primum, datée du 2 février 1849. Le Pape invitait chaque évêque à donner un avis sur la définibilité de l'Immaculée Conception et sur l'opportunité d'une décision. Le Père Perrone fut chargé [ensuite] de rédiger un projet de Constitution. Le 26 mars 1851, Mgr Pacifici pouvait adresser ce schéma, intitulé Deus omnipotens, aux Consulteurs qui appartenaient alors à la Congrégation générale instituée pour cette affaire. Les premières réponses des Consulteurs parvinrent au Pape en avril 1851, [mais] l'affaire traînait en longueur, et Pie IX pouvait être tenté d'abréger la procédure. Il semble qu'il ait écarté le projet du Père Perrone dès la fin de 1851, certainement en tout cas au début de 1852. Durant ce temps, les réponses des évêques, en très grande majorité favorables à la définition, encourageaient le dessein du Saint Père. Celui-ci les fit imprimer dans la collection intitulée Pareri dell'episcopato cattolico sulla definizione dogmatica del l'immacolato concepimento della Beata Vergine Maria. Un premier volume fut distribué le 31 juillet 1851, deux autres le 14 novembre. Au début de janvier 1852, on préparait déjà le septième volume. 2. Le Mémoire de Dom Guéranger sur l'Immaculée Conception L'Abbé de Solesmes avait déjà tenu [un rôle] en France à la même époque dans les discussions soulevées à propos de la prochaine définition de l'Immaculée Conception. C'est en effet cette contribution qui devait le signaler à l'attention du Souverain Pontife et expliquer pourquoi il fut sollicité pour la rédaction d'un nouveau projet de Bulle. L'encyclique du 2 février 1849 avait étendu à l'univers catholique le grand effort de réflexion qui trouverait son couronnement dans l'acte pontifical du 8 décembre 1854. En France, beaucoup d'évêques avaient nommé une commission de théologiens chargés de préparer une réponse aux questions posées par le Saint Père. Ce fut durant cet intervalle, exactement en mars 1850, que Dom Guéranger fit imprimer à Paris[3] son Mémoire sur la question de l'Immaculée Conception de la Très sainte Vierge. Cet opuscule semble répondre, presque point par point, aux difficultés soulevées dans la lettre et le rapport [non publiés] de l'archevêché de Paris contre la possibilité et l'opportunité de la définition projetée. Le Nonce [en France] Fornari, qui pressait avec instance Dom Guéranger de rédiger et d'imprimer son Mémoire, avait peut-être été informé du résultat de la consultation ordonnée par l'archevêque de Paris. Quoi qu'il en soit, cette circonstance expliquerait le contenu du Mémoire de Dom Guéranger. Il n'aura pas pour but d'apporter du nouveau aux données du problème : l'Abbé de Solesmes se bornera à traiter uniquement la question de la définibilité. Créé Cardinal en septembre 1850, Mgr Fornari emporte le Mémoire à Rome. Il ne dut pas tarder à le signaler à l'attention de Pie IX. L'année suivante, Fornari presse Dom Guéranger de venir lui-même ad limina, et finit par le décider à se mettre en route. Celui-ci a rédigé le journal détaillé de ce voyage de quatre mois en Italie. 3. – Séjour à Rome de Dom Guéranger L'Abbé de Solesmes arrive à Rome le 22 novembre 1851. Dès le lendemain, il voit Fornari et apprend de lui que le Saint Père va nommer une Congrégation spéciale pour la décision de la cause de l'Immaculée Conception. Il ne peut être question ici de la Congrégation générale instituée depuis 1848 : mais d'une Commission plus réduite, celle qui sera effectivement constituée, sous la présidence de Fornari, le 8 mai 1852. Nous apprenons ainsi que ce projet de Commission spéciale était déjà envisagé dès novembre 1851. Dans le même entretien, le Cardinal apprend à Dom Guéranger qu'il a entendu le Saint Père s'exprimer « de la manière la plus expresse » à propos du Mémoire sur la question de l'Immaculée Conception. Il est donc certain que Pie IX à ce moment avait lu l'opuscule. Durant les quatre mois de son séjour à Rome, le Père Abbé aura un entretien parfois très long avec le Cardinal presque tous les deux jours. Dom Guéranger est reçu en audience pontificale le 28 novembre et le 8 décembre : Pie IX n'y fait pas d'allusion à la définition en projet. Par contre, dès le 30 novembre, Fornari a demandé à l'Abbé quelques additions à son Mémoire en vue de le faire réimprimer dans un prochain volume (le septième) des Pareri. Le 16 décembre, le Mémoire corrigé et complété est remis au Cardinal en vue de cette réimpression. Le 2 décembre, Dom Guéranger a pris contact au Collège Romain avec le Père Passaglia, il le reverra plusieurs fois avant Noël : mais c'est surtout à partir du 7 janvier que ses visites au professeur du Collège Romain deviennent plus fréquentes, parfois quotidiennes. À leur propos, Dom Guéranger note dans son journal : « Conversations importantes, très importantes sur la définibilité de l'Immaculée Conception ». Bientôt la formule du journal deviendra : « Travail avec Passaglia, travaillé longtemps, jusqu'à sept heures, huit heures du soir ». Une troisième audience de Pie IX à Dom Guéranger, le 10 janvier 1852, ne semble pas encore avoir évoqué le problème d'un nouveau projet de Bulle. Par contre, le 16 janvier, le journal note un long entretien avec Fornari au sujet de la définibilité. Enfin, le 30 janvier, l'Abbé de Solesmes note : « J'ai été chez Fornari. Son audience (c'est à dire l'audience que Pie IX a accordée ce jour-là à Fornari) a été magnifique. Il a été également content du projet pour l'Immaculée Conception », [et] le 5 février : « Vu Fornari... Son Éminence va demander au Saint Père que la Constitution du Père Perrone me soit communiquée ». Le lendemain, nouvelle visite à Fornari : « Le Saint Père permet que le Père Passaglia me communique le projet de constitution du Père Perrone, mais à la condition que le plus grand secret couvrira cette communication ». Un jour plus tard, le 7 février, Dom Guéranger voit Passaglia, qui lui remet son exemplaire du projet Deus omnipotens. Désormais les rencontres de Dom Guéranger et de Passaglia ont lieu presque tous les jours. Le 27 février, Fornari informe Dom Guéranger qu'à l'audience de la veille le Saint Père avait parlé d'un article récemment publié dans la [revue des Jésuites] Civiltà Cattolica. Le Pape a sévèrement qualifié la première partie de l'article, mais il pense devoir faire quelque chose dans le sens de la seconde partie : « Il a chargé Son Éminence de m'en parler. Ce surcroît me sourit peu, mais il faut bien obéir ». Cette seconde partie suggérait d'ajouter, dans la Bulle de définition de l'Immaculée Conception, une condamnation explicite des principales erreurs du temps : libéralisme et naturalisme. La première partie de l'article, sur laquelle portaient les sévérités du Pape, avait estimé que, considérée en elle-même, la doctrine de l'Immaculée Conception, n'étant niée par aucun catholique, n'appelait pas une définition. L'Auteur ne souhaitait donc la définition qu'en raison de sa connexion avec une condamnation des erreurs modernes. Dom Guéranger, qui avait alors achevé la rédaction de son projet de Constitution, n'avait guère d'enthousiasme pour cette addition. Le problème des erreurs modernes constituait un nouveau sujet très grave qui demandait à lui seul un long effort. Deux jours après, le 29 février, il est à nouveau reçu par Pie IX. Lisons le journal : « ...Pie IX m'a ensuite parlé de la Constitution. Je l'ai remercié de m'avoir communiqué celle du Père Perrone. S'étendant ensuite sur la question elle-même, il m'a dit qu'il avait reçu l'avis de 600 Évêques, qu'ils étaient tous pour la croyance, et très peu contre la décision ; qu'il y avait deux choses à faire : ou déclarer solennellement le fait, ou passer à une décision : qu'il ne savait ce qu'il ferait. Il a mis en avant l'objection tirée du passé : que l'Église ne procède que contre des opposants. J'ai répondu que tout était dans la notion de l'Église et que je m'étais attaché surtout à la faire ressortir ; il a trouvé cela excellent. De là, il m'a parlé de l'article de la Civiltà Cattolica, et que, depuis qu'il l'avait lu, il se sentait instinctivement porté à joindre la condamnation des erreurs du jour. Je lui ai proposé l'idée d'une seconde Constitution. lI n'en veut pas. L'objection que j'ai tirée de la sorte d'inconvenance qu'il y a de prendre l'idée d'un acte si important dans un journal, ne l'a pas arrêté. Alors je lui ai demandé le point de liaison (avec la première partie de la Bulle proclamant l'Immaculée Conception). Il m'a suggéré le sola interemisti [toi seule, Marie, tu as détruit les hérésies], puis l'orgueil de l'homme aujourd'hui, qui voudrait se croire exempt de la tache dont une seule créature a été affranchie. Il m'a parlé de l'abus que l'on fait du nom du Christ et cité une lettre de la Nouvelle-Grenade, du Gouverneur avec son Christ civilisateur[4]. Je n'ai pu m'empêcher d'être frappé, d'autant plus qu'il m'a répété qu'une sorte de mouvement intérieur le poussait depuis plusieurs jours à vouloir cela ». Dom Guéranger avoua qu'au cours de l'audience, il avait assez durement combattu l'idée suggérée dans la Civiltà à propos de l'addition d'une condamnation des erreurs modernes, et il s'était étonné de la résistance du Saint Père. Dans une visite faite quelques jours après à la maison généralice des Pères Jésuites, il eut la clef de l'énigme. Il apprit que l'auteur anonyme de l'article n'avait fait qu'exposer une idée suggérée par le Saint Père lui-même. Pie IX était ainsi le véritable instigateur de cette addition à la Bulle. Mais il ne tint jamais rigueur à l'Abbé de Solesmes d'avoir si fortement critiqué sa propre initiative. Le récit de cette audience de Dom Guéranger montre clairement cette fois le rôle qu'il tenait, au vu et su de Pie IX, dans la composition du nouveau schéma de Constitution Apostolique. Après l'audience du 29 février, l'Abbé de Solesmes se remet courageusement au travail, toujours avec Passaglia, pour rédiger la seconde partie du projet de Bulle. L'ensemble est achevé le 16 mars. Fornari lit le document et l'approuve. Le 19, Dom Guéranger s'entend avec l'imprimeur Salviucci pour l'impression secrète de cinq exemplaires. Dans l'après-midi du 23, Dom Guéranger est en possession de ses cinq exemplaires. Le soir, à 10 h 14, il est reçu par Pie IX en audience de congé. L'audience se prolonge jusqu'à 11 heures : « J'ai d'abord présenté à Sa Sainteté son exemplaire qu'Elle a reçu avec une joie marquée, m'assurant que dès demain Elle en prendra lecture ». Le 24 mars, ce sont les adieux au Père Passaglia et au Cardinal Fornari qui reçoivent chacun leur copie imprimée du projet de Constitution. Le quatrième exemplaire aurait été laissé à Dom Falcinelli, abbé de Saint Paul-hors-les-murs. La cinquième copie fut ramenée à Solesmes, où elle reste conservée aux Archives. Le soir de ce 24 mars, Dom Guéranger partait pour la France. C'est Dom Guéranger qui accomplit la [rédaction du projet de Constitution] : Passaglia est un conseilleur, un correcteur et, pour la seconde partie, un traducteur. Dom Guéranger enfin fait lui-même imprimer à ses frais le projet et le porte personnellement au Pape. Reste à préciser la part exacte qui revient à Passaglia. 2. - LE TEXTE DU PROJET « QUEMADMODUM ECCLESIA » 1. La collaboration de Dom Guéranger et du Père Passaglia En rentrant à Solesmes, Dom Guéranger ne rapportait pas seulement son exemplaire imprimé du projet Quemadmodum Ecclesia, il avait conservé les rédactions manuscrites qui avaient servi à le préparer. Un premier cahier contient la copie de la Constitution, écrite entièrement de sa main. C'est cette copie qu'il remit à l'imprimeur le 19 mars. Dans le haut de la première page il avait tracé une brève note en italien destinée au typographe. Ce texte contient d'assez nombreuses corrections : elles ne sont que de simples améliorations de style, fruits d'une dernière révision. Deux autres documents apportent des renseignements beaucoup plus importants. L'un d'eux est une première rédaction manuscrite du schéma, déjà achevée le 27 février avant l'intervention de Pie IX pour demander l'addition d'une seconde partie condamnant les erreurs modernes. Ce n'est donc que la première partie du projet qui sera imprimée. Il est écrit sur 13 pages grand format, divisées chacune en deux colonnes. Le texte de Dom Guéranger, rédigé en latin et écrit de sa main, remplit les colonnes de gauche. Les corrections, écrites cette fois par Passaglia, remplissent celles de droite. Une fois cependant, le correcteur a dû intercaler une feuille supplémentaire. Le texte s'achève sur la définition solennelle, maintenue presque entièrement sous la forme que lui avait donnée Dom Guéranger, suivie de la clausule rituelle : « Nulli hominum, etc. » Le second document comprend deux cahiers, l'un et l'autre relatifs à la seconde partie du projet, ajoutée sur l'ordre du Pape. L'un d'eux porte la rédaction de Dom Guéranger, en langue française cette fois ; l'autre contient la traduction latine faite et écrite par Passaglia. Ces documents mettent distinctement sous nos yeux le fruit propre du travail de chacun des deux collaborateurs. Remarquons toutefois que Dom Guéranger avait longuement consulté Passaglia avant de rédiger son ébauche, et que Passaglia n'a écrit ses corrections qu'au cours des séances de travail avec le Père Abbé. Il serait donc excessif d'attribuer exclusivement à chacun ce qui a été écrit de sa propre main. Pourtant, en gros, cette distinction des écritures semble bien correspondre à l'apport personnel de chaque rédacteur. Nous ne dirons rien de la seconde partie du projet qui ne concernait pas la définition de l'Immaculée Conception. Le texte français de Dom Guéranger en est relativement très court. Venons au texte de la première partie, relative à l'Immaculée Conception, tel que le donne la rédaction latine originale de Dom Guéranger. Ici encore, Passaglia lui a ajouté des corrections très nombreuses, mais elles en respectent le contenu et l'ordonnance. On ne remarque qu'une addition notable, qui vise à enrichir l'exposé de tradition patristique : le correcteur ajoute deux paragraphes sur saint Irénée et saint Éphrem. Par contre la forme littéraire est partout transfigurée. Le latin de Dom Guéranger, comme celui de beaucoup de ses compatriotes, manquait parfois de souffle et d'élégance. Passaglia s'efforça d'y remédier par l'emploi d'un style solennel de Curie. La forme a perdu une part de ces nuances de fraîcheur et d'onction si fréquentes d'ordinaire sous la plume de l'Abbé de Solesmes. Nous ne parlerons plus que de son texte : non sans rappeler qu'il était une simple ébauche, nullement destinée, en cet état, à une publication. On ne saurait donc faire grief à l'Auteur des légères incorrections qu'il a pu retenir. Ce qui frappe le plus dans l'ébauche de Dom Guéranger, c'est, en regard d'un grand esprit de foi et d'un sens profond de l'Église, une remarquable discrétion. La partie de son projet relative à l'Immaculée Conception atteint à peine les deux tiers de la longueur des autres schémas. Ce n'est pas l'œuvre savante d'un maître en théologie, mais celle d'un moine contemplatif, familier des livres saints et des textes patristiques, qui a longuement médité dans la lumière de la foi sur les grands événements de l'histoire de l'Église, et plus encore sur les prières de la liturgie sacrée. La première pensée de l'Abbé va à l'Église, dépositaire et gardienne d'une plénitude de vérité révélée. Elle est sans cesse guidée par l'Esprit Saint, qui lui suggère tout ce qu'elle doit enseigner et professer : « Jouissant de la présence personnelle du Verbe et de l'Esprit Saint divin, elle connaît toutes les vérités révélées, et elle n'a perdu ni n'a pu perdre aucune d'entre elles : la plénitude de la vérité demeure en elle, et c'est pourquoi elle est appelée par l'Apôtre : colonne et soutien de la vérité. » L'exercice de cet enseignement ne se bornera pas à condamner des erreurs : la part principale de cet office consistera à instruire les fidèles dans la foi. La liturgie sera le moyen permanent de cet enseignement : « Elle enseigne par la voix des pasteurs, les déclarations des docteurs, la piété des peuples, par ses institutions et ses saintes lois. Elle enseigne surtout par les prières de la sainte Liturgie. Là, elle ouvre son cœur devant l'Époux, l'Esprit Saint prie en elle par ses gémissements et son témoignage, et elle expose avec éloquence publiquement devant Dieu et devant tous, Anges et hommes ce qu'elle croit, ce qu'elle implore. » [L'expression « avec éloquence »] exprime la splendeur réelle de cette prédication liturgique. Un peu plus loin, Dom Guéranger montre de quelle manière la vérité, explicitée au cours des siècles, était dès le début implicitement contenue dans la foi de l'Église, en sorte qu'il n'y a jamais eu innovation doctrinale : « Si certains points de la doctrine de foi semblent au cours des temps être cachés, ils n'émergent pas pour autant comme des nouveautés. L'Église les tenait cachés dans l'écrin de son cœur et son Époux jugeait qu'il n'était pas encore nécessaire de les déclarer. L'Épouse les connaissait depuis le début, les croyait implicitement jusqu'à ce que sous la motion de l'Esprit divin elle manifestât ce qu'elle conservait en elle-même par écriture ou tradition, et qui identiquement avaient brillé comme des rayons fugitifs par la bouche des saints. Elle s'en délectait, les prononçait avec douceur en attendant qu'ils grandissent jusqu'au plein jour : et peu importe qu'ils se soient développés tardivement : elle sait, et ses fils savent, qu'il n'y a pas à chercher en quel siècle elle a procédé à une définition, elle avec qui le Christ demeure jusqu'à la consommation des siècles. » L'objet fondamental de cet enseignement ecclésiastique est le mystère du Verbe Incarné. L'Abbé de Solesmes esquisse une histoire du développement de sa révélation explicite. C'est à ce développement que se rattache aussi la révélation de plus en plus explicite du mystère de Marie. Plusieurs privilèges de la Mère de Dieu ont été successivement définis : l'heure est venue de manifester, par une définition solennelle, celui de l'immaculée conception, si fortement lié au privilège de la maternité divine. Il faudrait citer ce long passage où s'exprime avec une exquise délicatesse la piété filiale de Dom Guéranger pour Notre Dame. Donnons du moins quelques lignes : « L'Église contemple donc toujours cette prérogative de Marie, elle ne cesse d'en proclamer les louanges à cause de l'union très étroite du ministère de la Mère avec le rôle du Fils Rédempteur. Certes la dignité de cette Femme est étonnante, mais l'Église pense et soutient encore autre chose à son sujet, et celle qu'elle admire pour avoir surmonté en tout l'infirmité de la créature, elle croit aussi, pour reprendre les paroles d'Augustin, qu'elle a de toute part vaincu le péché. Comment donc Marie aurait-elle triomphé absolument de l'antique ennemi de notre race si elle avait été, comme le reste des hommes, souillée par la tache originelle ? Marie devait donc être conçue de manière immaculée, non par droit de nature, mais par le bon plaisir de Dieu veillant à son propre honneur. Elle devait être rachetée comme les autres hommes par le mérite du Fils qu'elle devait enfanter. Mais nous, fils de colère, le sang du Médiateur devait nous racheter du péché et du châtiment ; elle, au contraire, par la vertu de ce sang devait être exemptée de contracter la tache dont nous sommes souillés. » Telle est la doctrine à laquelle croit l'Église : le Père Abbé se plaît à insister sur cette foi : « Telle est la foi que l'Église prêche avec joie. Elle croit cela parce que c'est vrai, elle le professe parce que c'est révélé par Dieu qui seul a pu faire connaître cette exception à la loi que Lui seul a pu décréter. Cette foi est la gloire du Verbe incarné. Si c'est le mystère de Dieu assumant la chair que nous prêchons quand nous déclarons Marie Mère de Dieu ; nous louons dignement Marie Mère de Dieu quand nous la célébrons comme préservée de tache originelle. Qui pourrait jamais douter que l'Église universelle pense ainsi, croit ainsi, enseigne ainsi ? Elle célèbre chaque année depuis des siècles dans tout l'univers une fête en l'honneur de la Conception de Marie. Or, comme l'enseignent saint Bernard et le Docteur angélique lui-même [saint Thomas d'Aquin], l'Église ne peut célébrer la fête de ce qui n'est pas saint. Est donc sainte la Conception de Marie. » Cette fête de l'Église universelle n'a d'ailleurs pas été imposée de force au peuple chrétien. Au contraire, il ne cesse d'en demander l'accroissement et la formulation encore plus explicite. C'est donc bien là l'objet non seulement de l'enseignement des évêques et des théologiens ; mais celui que les fidèles professent avec la plus étonnante piété. Et le rédacteur d'ajouter : « Qui dans ce concert si total ne reconnaît la grande voix de l'Église qui triomphe de tout ? Et quel catholique n'entend dans la voix de l'Église la voix même du Verbe divin qui habite en elle, la voix de l'Esprit Saint qui la meut ? » Passaglia ne retint pas ces lignes qu'il pouvait juger redondantes. Elles devaient pourtant introduire et nuancer la question délicate des fondements, scripturaire et patristique, de la vérité dogmatique de l'immaculée conception. Voici comment, à la suite de ce que nous venons de citer, Dom Guéranger présentait le verset bien connu du chapitre 3 la Genèse : « Éclairés par les rayons d'une si vive lumière, désormais les secrets des Écritures sur cette femme coopératrice de Dieu se révèlent à tout fidèle. Et désormais nous savons quelles inimitiés Dieu lui-même a nourries entre la Femme et le serpent. » On ne peut être plus sobre. Pourtant Dom Guéranger sera encore plus réservé en citant ses trois autres lieux scripturaires : le Tota pulchra es – Tu es toute belle du Cantique ; le Dominus possedit me ab initio viarum suarum – Le Seigneur m'a possédée depuis toujours des Livres Sapientiaux, et enfin la Salutation de l'Archange : Ave, gratia plena – Je vous salue, pleine de grâce. Sur ce dernier point, l'argumentation scripturaire en faveur de l'Immaculée Conception va bientôt faire de substantiels progrès. Mais remarquons surtout la conclusion, où le Père Abbé expose sa manière d'entendre ces textes scripturaires : « Ainsi se manifeste bien davantage l'accord des Écritures, s'éclaire le but de l'économie divine au sujet du salut de l'homme : à savoir tout est pour le Christ et pour la gloire du Christ en Marie de laquelle il a été formé en tant qu'homme. » Il ne cherche pas précisément à retrouver l'expression du privilège marial dans les textes sacrés, mais à montrer comment la foi de l'Église en l'Immaculée Conception donne à ces textes une signification riche et harmonieuse qui, loin de les solliciter, en fournit une lumineuse interprétation. L'argument de tradition patristique sera présenté d'une manière analogue. Ici encore, une remarquable sobriété : Cinq Pères de l'Église seulement sont cités. On n'extorquera pas de leur texte une affirmation explicite du privilège : on montrera seulement combien ils insistent sur la plénitude de grâce et la parfaite innocence de Marie. Et la croyance aujourd'hui explicite de l'Église apparaîtra comme l'interprétation la plus normale de ces textes. Dans ce domaine aussi, les travaux ultérieurs des théologiens fourniront de précieux enrichissements. Mais les citations beaucoup plus nombreuses d'un Perrone ou d'un Passaglia risqueront souvent de mêler aux bonnes pierres des matériaux de construction beaucoup plus fragiles. Il faudra plus d'un demi-siècle de travail à un Père Jugie pour élever le dossier critique. L'attitude prudente de Dom Guéranger à l'égard des sources ne fera nullement fléchir la fermeté de la décision vers laquelle il conduit. C'est que la raison décisive ne sera ni une preuve de raison, ni un argument patristique ou scripturaire, mais l'adhésion totale et désormais permanente et universelle de l'Église. En un mot, le sensus Ecclesiae – le sens de l'Église manifesté d'une part dans l'attachement unanime et persistant des Christifideles – des fidèles chrétiens au privilège de Marie, et d'autre part dans l'attitude de plus en plus favorable du Magistère qui permet, puis contrôle, et enfin guide et encourage cet élan de foi. Cette histoire de l'intervention croissante du Siège Apostolique en faveur de la croyance en l'Immaculée Conception ne sera, elle aussi, présentée que dans ses traits essentiels. Les schémas ultérieurs accumuleront les interventions de détail, qui n'ajoutent rien. La définition va venir couronner ces siècles de recherche vers la pleine lumière. Le texte formulé dans le projet Quemadmodum Ecclesia est le seul qui n'emprunte pas son expression à la déclaration faite au terme de la Constitution Sollicitudo omnium Ecclesiarum d'Alexandre VII. Il mérite pour cela d'être cité, en suivant toujours la rédaction de Dom Guéranger que, pour une fois, le Père Passaglia n'avait que très peu modifiée : « ...Nous décrétons et définissons : La Bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, a été exemptée de la tache du péché originel, et n'a pas été comprise dans le Décret divin en vertu duquel tous les fils d'Adam ont péché dans la prévarication de leur père ; mais en vertu des mérites de son Fils rédempteur elle a été préservée de ce mal, de sorte que dans sa Conception, c'est-à-dire au moment où son âme bénie fut créée par Dieu et unie à son corps, elle n'a pas contracté la tache originelle, mais a été miséricordieusement remplie de la grâce sanctifiante. C'est cette vérité de la Foi catholique manifestée par Dieu, prêchée parmi les nations, crue dans le monde que nous publions, enseignons et imposons. » Nous comparerons plus loin cette formule avec celle qu'avait proposée le Père Perrone. Au regard de la formule qui sera définitivement adoptée, on peut faire les observations suivantes : a) L'incise insérée dans la première phrase : n'a pas été comprise dans le Décret... aurait risqué d'introduire dans l'objet de la définition l'exemption même du debitum proximum peccati – de la dette prochaine du péché que des théologiens catholiques continuent d'admettre en toute liberté ; b) Par contre, on remarquera l'addition : mais a été miséricordieusement remplie de la grâce sanctifiante qui aurait défini, avec l'affranchissement de toute tache de péché, l'infusion d'une plénitude de grâce sanctifiante, aspect positif du privilège marial ; c) On notera enfin l'insistance des dernières lignes sur les principales manifestations de la foi de l'Église. C'est le sensus Ecclesiae si profondément enraciné dans l'âme de Dom Guéranger qui se manifeste une fois de plus sous une forme lyrique, inspirée par une réminiscence des textes pauliniens. 2. – Les sources immédiates du projet « Quemadmodum Ecclesia » Il reste à indiquer d'une part les sources immédiates qui ont inspiré le rédacteur, d'autre part l'influence que le document a pu exercer sur les travaux qui l'ont suivi. Le débat relatif à cette cause avait, dès ses débuts, éveillé l'attention de l'Abbé de Solesmes ; plusieurs points mis en litige à ce propos l'intéressaient au premier chef : Il s'agissait d'un privilège de Notre Dame, laquelle était pour lui l'objet d'une dévotion très ardente. On demandait une intervention solennelle du Magistère romain dont il avait, face aux tendances gallicanes, constamment défendu les prérogatives. La liturgie elle-même était spécialement en cause, puisqu'elle apportait le témoignage le plus décisif en faveur de la vérité à définir[5]. C'est donc avec le plus grand intérêt qu'il avait déjà pris contact avec les traités théologiques récemment consacrés à la croyance. Ceux de Perrone et de Lambruschini notamment avaient conquis son adhésion. Ce sont aussi ces ouvrages qui fournirent à l'Abbé de Solesmes la documentation patristique et historique utilisée dans son Mémoire. L'apport original de ce Mémoire, nous l'avons vu, concernait les arguments favorables à la possibilité et à l'opportunité de la future définition. Au sujet des preuves mêmes de la doctrine, le nouveau travail marquait plutôt un mouvement de réserve par rapport aux traités dont il s'inspirait. Pour l'Abbé de Solesmes, la théologie ne possédait pas un « argument de raison », ni une preuve scripturaire ou patristique rigoureusement contraignants. Leur force apodictique ne leur viendra que de la définition elle-même. C'est d'ailleurs ce qui rend celle-ci souhaitable et opportune. Pourtant Dom Guéranger reconnaît dès maintenant un appui ferme à la croyance : c'est le témoignage actuel et vivant de toute l'Église, dont la foi s'exprime particulièrement dans les formules de la liturgie. Sur ce dernier point, sans apporter une considération nouvelle (bien d'autres l'avaient proposée avant lui), il donnait à cette constatation une portée beaucoup plus ferme que celle qui lui avait été jusqu'alors reconnue. En fait, toutes les idées fondamentales développées dans le projet se trouvaient déjà dans le Mémoire. L'ordre et les proportions sont seuls modifiés. De plus, le Mémoire était beaucoup plus étendu ; il avait surtout le ton d'une discussion théologique. La Bulle, nous l'avons dit, est écrite sur un autre ton : elle enseigne. Elle ne répond pas aux objectants : elle prévient et exclut d'avance leur intervention. Ces divergences posées, le Mémoire apparaît comme la presque unique source du projet. Le journal de Dom Guéranger nous a cependant appris qu'à partir du 7 février 1852 il y en eut une autre : le projet du Père Perrone communiqué par Passaglia. On trouve en effet dans le manuscrit de Dom Guéranger des traces de cette communication : certains des beaux paragraphes de Dom Guéranger sur l'enseignement de l'Église et son développement rappellent nettement ce que le Père Perrone avait proposé. Il faut reconnaître que ce qui frappe le plus entre les deux projets, c'est leur dissemblance. Celui du Père Perrone est une très belle thèse de théologie. Les bases scripturaires, proposées sont fort réduites. Le théologien en déduit pourtant une conclusion très catégorique en faveur du dogme. Ses témoignages patristiques sont au contraire fort nombreux : mais un grand nombre seront contestés pour leur signification précise. L'accumulation s'amplifie à propos des manifestations ecclésiales en faveur de la croyance. La base ici s'affermit pour fonder une solide conclusion. Pour la rendre plus assurée, le théologien s'engage sur le terrain spéculatif, exposant avec clarté la doctrine du développement et de l'explicitation des vérités dogmatiques. On est surpris qu'à ce moment la sentence pontificale, pourtant si bien préparée, s'exprime sous une forme qui ne peut vraiment satisfaire. Elle emprunte à la Constitution Sollicitudo omnium Ecclesiarum d'Alexandre VII la description du privilège marial : mais celui-ci n'est pas déclaré « vérité de foi ». On se borne à dire qu'il est l'objet de la croyance permanente et universelle de l'Église depuis ses origines. C'était à la fois trop et trop peu. D'un côté, on pouvait contester que l'Église universelle avait constamment professé d'une manière explicite l'Immaculée Conception. D'autre part, on ne prononçait pas la sanction décisive qui aurait fait de cette doctrine une vérité de foi catholique. Le projet de Dom Guéranger procède d'une tout autre manière : c'est un enseignement doctrinal donné par le Pasteur universel, qui parle avec autorité. Le plan même de l'exposé est bouleversé : c'est au début, avec beaucoup d'insistance, que Dom Guéranger expose la théologie de l'Église, de son Magistère, du développement de son enseignement dogmatique. Il montre alors l'Église exprimant sa foi en l'Immaculée Conception, principalement au cours de sa grande prière. Et c'est dans la lumière de cet enseignement actuel et vivant qu'il esquisse les témoignages scripturaires où peut se reconnaître une révélation implicite, et les témoignages patristiques qui lui font écho. Sur ce dernier point, Dom Guéranger eut le mérite d'éviter les allégations discutables. Enfin et surtout, du début à la fin de son projet, Dom Guéranger eut pour unique souci de mettre en pleine évidence la foi de l'Église : il pouvait ainsi couronner son travail par l'énoncé d'une définition de foi formelle et explicite. 3. – Traces du projet « Quemadmodum Eccelesia » dans la suite des travaux préparatoires Dom Guéranger remit son projet à Pie IX dans la soirée du 23 mars. Le lendemain, il quittait Rome et l'Italie. Quel fut le sort de cet essai ? Nous savons qu'il ne fut pas retenu. Nous savons aussi qu'un des exemplaires imprimés trouva place dans le dossier Pacifici. Par contre, nulle autre mention du document n'a été retrouvée jusqu'ici dans les Archives Vaticanes. Ce silence ne doit pas surprendre : le travail de Dom Guéranger s'accomplit en dehors des travaux de la Congrégation établie. Il n'eut qu'un caractère privé, où l'on doit voir une marque de confiance du Souverain Pontife. Lorsque Pie IX eut renoncé à ce projet, il le déposa aux Archives : seuls Fornari ou Passaglia, qui gardaient chacun leur exemplaire, purent encore en faire un emploi. Pie IX dut renoncer très vite au projet Quemadmodum Ecclesia : moins de six semaines après le départ de Dom Guéranger, il constituait la Commission spéciale présidée par Fornari, pour préparer un nouveau projet de Constitution. Un document écrit au plus tard dans les premiers jours de mai, énumère les divers motifs qui engagent le Pape à constituer la nouvelle Commission. 1. La rédaction de la Constitution doit faire l'objet d'un examen plus serré. 2. II ne convient pas que cet examen soit confié à un seul. 3. L'idée nouvelle et nécessaire d'une « Constitution mixte » (c'est-à-dire portant à la fois sur l'Immaculée Conception et sur les erreurs modernes) rend insuffisant ce qui a été accompli jusqu'ici et qui était uniquement consacré à la question de l'Immaculée Conception. Cette note officielle ignore le projet Quemadmodum Ecclesia. Mais on peut y voir transparaître la raison qui le fit abandonner : la partie relative aux erreurs modernes n'y était qu'un appendice limité aux lignes essentielles. Pie IX voulait davantage ; peut-être même désirait-il que la condamnation des erreurs modernes prît place dans le corps de la Constitution, avant la définition solennelle qui devait la terminer. Pie IX conserva, au moins jusqu'en mars 1853, son intention de promulguer une Constitution mixte. Il y renonça brusquement peu après [par] réaction contre des indiscrétions qui avaient ébruité le dessein du Saint Père. L'affaire des erreurs modernes, reprise séparément, deviendra celle du Syllabus. La Commission spéciale commença ses travaux le 13 mai 1852. Elle décida d'aborder en premier lieu le problème de l'Immaculée Conception, réservant à plus tard celui des erreurs modernes. Le privilège marial dut occuper les séances de l'année 1852. Un long mémoire de Passaglia, intitulé Breve esposizione degli atti della Commissione speciale, rapporte l'histoire détaillée de ce labeur : aucune trace du travail accompli quelques mois plus tôt par l'Abbé de Solesmes. Ce mémoire provoqua une réplique de Mgr Tizzani (18 août 1853) intitulée : Osservazioni sulla Breve esposizione. C'est seulement après la rédaction de cette réplique que fut composée, on ne sait par qui, une autre pièce publiée par Sardi sous le titre de Sylloge degli argomenti da servire all'estensore della Bolla dogmatica. Ce Sylloge est rédigé comme s'il était l'œuvre du Pape lui-même : c'est donc de sa part qu'il est composé. Le Sylloge et son annexe sont donc postérieurs au mois d'août 1853. Lorsqu'on le compare à la Breve esposizione de Passaglia, ce Sylloge paraît d'une extrême modération. Les critiques de Tizzani seront réfutées dans l'annexe, mais elles auront eu une sérieuse influence sur le Sylloge lui-même. Ce qui nous intéresse le plus ici, c'est de retrouver dans cette pièce, en plusieurs endroits, la manière et l'équilibre du projet Quemodmodum Ecclesia abandonné depuis 18 mois. Il n'y a pas parenté littérale. Pourtant certains traits communs sont surprenants. Non seulement c'est la même sobriété, mais : 1° Les allégations patristiques sont (à une exception près) les mêmes. 2° Les mêmes Papes sont cités pour les mêmes interventions en faveur du dogme. 3° On apporte la même raison de convenance théologique (Maternité divine). 4° Le Sylloge assigne la fête de l'Immaculée Conception en tête des « certiora atque apertiora argumenta – arguments plus certains et clairs ». 5° Enfin le Sylloge insiste, comme l'avait fait Dom Guéranger, sur le « sensus Ecclesiae vivus le sens vivant de l'Église » et en produit longuement les témoignages. Certes le style et les détails des arguments proposés par le Sylloge diffèrent beaucoup de ceux du projet Quemadmodum Ecelesia. Les points de ressemblance que nous venons de signaler semblent assez convergents pour inviter à penser que cette rencontre n'est pas fortuite. Le projet Quemadmodum Ecclesia a encore laissé quelques traces sur une autre pièce du dossier de la définition : le 3e projet de Bulle, intitulé In mysterio, rédigé en grande partie par Passaglia (fin de 1853 ou plutôt début de 1854). Le principal rédacteur avait conservé l'exemplaire imprimé du projet que Dom Guéranger lui avait remis. Il pouvait même considérer ce texte comme le fruit de son propre travail. Il y fit quelques emprunts très discrets tout en utilisant beaucoup plus largement le projet antérieur Deus omnipotens du Père Perrone. Celui-ci d'ailleurs était, avec Passaglia, consulteur de la Commission Spéciale chargée de préparer la rédaction de la Bulle. Il se peut donc fort bien qu'il ait pris part, avec son confrère, à la rédaction du projet In mysterio. Nous n'entreprendrons pas de relever les emprunts textuels de ce projet au schéma qui l'avait précédé. La simple lecture des deux projets trahit une certaine parenté qui porte plus sur l'enchaînement des idées que sur les formules. Ce qui mérite de retenir davantage notre attention c'est l'influence globale exercée sur l'ensemble du nouvel essai de Constitution : Dom Guéranger fut ici pour Passaglia un exemple de modération. Celui-ci avait, quelques mois plus tôt, rédigé sa Breve esposizione... où s'accumulaient plus de cent cinquante textes patristiques. Son projet de Bulle sut revenir à une sage discrétion. Par la suite, la Commission des théologiens chargés de la rédaction de la Bulle oubliera cette leçon. Le projet ne cessera de s'alourdir à telle enseigne que évêques et cardinaux devront rappeler les rédacteurs à la mesure. La Bulle Ineffabilis Deus, promulguée par Pie IX, fut le dernier fruit de ces transformations. Il ne serait pas impossible d'y retrouver quelque mot dérivé du schéma Quemadmodum Ecclesia, mais ce serait fort peu de chose. L'histoire de la rédaction de la Bulle, tèrs mouvementée [dans les] derniers jours, révèle une dépendance beaucoup plus profonde, et qui suffit pour conserver à Dom Guéranger une place effective dans l'ensemble du travail préparatoire à cet acte solennel. Pie IX demanda alors à Mgr Pacifici « de rédiger la Bulle selon la manière que l'on avait conçue en commençant les travaux : on avait mis en première place le fait de la croyance de l'Église, et après seulement ce qu'il y avait à dire au sujet des Pères. Ainsi la seconde partie du projet actuellement proposé devrait à nouveau former la première partie, et inversement la première partie actuelle redeviendrait la seconde ». En outre Pie IX donna l'ordre à Mgr Pacifici de n'exposer qu'in globo, comme on l'avait fait autrefois dans le premier projet de Bulle, aussi bien le fait de l'Église et des Papes, que le témoignage des Pères et de la Tradition. Mgr Pacifici exécuta « religiosamente » les ordres de Sa Sainteté et lui fit hommage du travail qui reçut cette fois la signature définitive. Cette note rédigée par Mgr Pacifici soulève un important problème : à quel « schéma primitif » Pie IX pouvait-il penser en parlant d'un « projet conçu dès le début », où le fait de l'Église était exposé avant la tradition patristique ? Il ne peut être question du premier projet Deus omnipotens, du Père Perrone, qui présente en entier l'argument scripturaire et celui de la tradition patristique avant de parler de l'Église. Il ne peut pas davantage être question du troisième projet In mysterio qui, lui aussi, remet le fait de l'Église dans la seconde partie de l'exposé. L'allusion du Pape ne peut donc viser que le projet Quemadmodum Ecclesia, qui, en effet, parle d'abord longuement de l'Église, de sa prière, de sa foi, de son enseignement et qui ne présente les preuves scripturaires et patristiques que dans la perspective de ce sensus Ecclesiae préalablement reconnu. Cette conclusion se voit confirmée par la teneur même du troisième paragraphe de la Bulle définitive, qui inaugure les modifications importantes effectuées dans la dernière révision par Mgr Pacifici : « Cette innocence originelle de l'auguste Vierge, en parfaite cohérence avec son admirable sainteté, et sa très haute dignité de Mère de Dieu, l'Église catholique qui, toujours instruite par le Saint-Esprit, est la colonne et le soutien de la vérité... n'a jamais cessé de l'expliciter, de la proposer, et de la soutenir de plus en plus constamment par de multiples arguments et des actes éclatants. » On reconnaît là, sous une forme plus solennelle, la pensée exprimée par Dom Guéranger dès le début de son schéma. Mais la suite est encore plus révélatrice : en premier lieu on va présenter l'argument liturgique : « Cette doctrine..., l'Église elle-même l'a clairement exprimée lorsqu'elle n'a pas hésité à proposer la Conception de cette même Vierge au culte public et à la vénération des fidèles. Par ce fait éclatant, elle a montré qu'il fallait honorer la Conception de la Vierge comme singulière, admirable, bien différente de l'origine des autres hommes et tout à fait sainte, car l'Église ne célèbre de fêtes que pour des Saints. » Seul Dom Guéranger avait mis cet argument liturgique au premier rang. C'est donc son projet qui, sur ce point important, inspira l'ordonnance de la rédaction officielle, et cela, sur la demande même du Saint Père. Il n'est pas excessif d'affirmer que l'idée maîtresse de l'Abbé de Solesmes, si caractéristique de sa foi, de son sens de l'Église et de son estime pour la liturgie, s'est trouvé confirmée et consacrée par le document pontifical[6]. Il est plus difficile de dire à quel projet renvoyait le Saint Père, lorsqu'il demandait en outre que l'on se bornât à une présentation purement globale des faits historiques et des témoignages patristiques : un tel renvoi peut viser le projet Quemadmodum Ecclesia, mais il peut aussi bien viser le projet In mysterio de Passaglia. Il est fort probable que Pie IX, parlant de mémoire sans avoir les documents sous les yeux, ne distinguait pas exactement entre eux ces deux schémas. Il ne peut être question d'établir ici une comparaison entre la Bulle définitive et l'humble essai de l'Abbé de Solesmes : deux années d'un travail collectif avaient réalisé un enrichissement considérable. De plus, le document signé par Pie IX est le seul qui porte les garanties d'un enseignement du Magistère pontifical. Lorsqu'en novembre 1950, le Pape Pie XII promulgua la Constitution Munificentissimus pour définir le dogme de l'Assomption, on ne manqua pas de remarquer la discrétion que cette Bulle avait observée à l'égard des témoignages patristiques favorables à la vérité nouvellement définie. C'est avant tout le témoignage de l'Église, le sens permanent de sa foi que l'on invoquait pour justifier la décision pontificale de passer à une définition de foi. Le caractère très solennel de la fête liturgique du 15 août et le contenu de ses formules de prière ont apporté la preuve principale de cette foi universelle et constante. Ne serait-il pas permis, en rapprochant la méthode utilisée dans le schéma Quemadmodum Ecclesia, reprise au début de la Bulle Ineffabilis, et celle adoptée par les rédacteurs de la Bulle Munificentissimus, de reconnaître chez Dom Guéranger les marques authentiques d'un précurseur ? [1] Academia mariana internationalis, Virgo immaculata, Acta congressus mariologici mariani Romae anno MCMLIV celebrati, vol. II Acta magisterii ecclesiastici de Immaculata BVM conceptione, Romae Academia mariana internationalis, 1956, pp. 337-386. [2] Vincenzo Sardi, La solenne definizione del dogma dell'immacolato concepimento di Maria Santissima. Atti e documenti..., Roma 1904, 2 vol. [3] Chez Lanier et Lecoffre, 1 vol. in 8°, 11-147 pp. [4] [On met en relief le rôle civilisateur de la religion chrétienne au dépens de la divinité du Christ. Dom Guéranger écrira dans le texte français de la seconde partie de son projet : « Leur Christ est un Christ civilisateur, la manifestation du principe divin qu’ils adorent dans l’humanité dégradée ».] [5] [Le retour des églises de France à l'unité liturgique par l'adoption des usages romains a eu une portée théologique, en ce sens que dès lors toutes les églises célébraient la fête de l'Immaculée conception.] [6] [Des témoignages dignes de foi attestent que le Mémoire de Dom Guéranger a eu un rôle tout à fait déterminant dans l'esprit du bienheureux Pie IX, tant pour le convaincre d'accomplir la définition, que pour lui fournir une argumentation décisive.] |