Les débuts de la restauration de Solesmes racontés par les témoins de la première heure

Lettre aux Amis de Solesmes 1978 – 3

N’avons-nous pas tendance à oublier ces anciens dévouements, sans lesquels Solesmes n’existerait sans doute plus aujourd’hui ? C’est en eux que s’est incarnée l’action de la Providence, invoquée par Dom Guéranger avec une confiance intrépide. Les archives du monastère en sont les témoins durables. Nulle pièce n’est peut-être plus touchante que le vieux feuillet sur lequel, vers l’année 1838, les deux sœurs Cosnard, Perrette (1778-1850) et Manette (1789-1855), ont consigné, d’une grosse écriture villageoise, le récit de la restauration de Solesmes. Nous le transcrivons sans retoucher ni le style ni l’orthographe, ajoutant seulement en note ou entre parenthèses les précisions utiles.

On remarquera que les narratrices, pour désigner le prieuré de Solesmes, utilisent le seul mot de « communauté » et non celui de « monastère ». C’était probablement le terme employé par les gens du pays pour désigner les bâtiments monastiques abandonnés depuis la Révolution. Dom Guéranger écrira plus tard qu’on ne savait plus du tout ce qu’était un moine. Il faut aussi se rappeler que l’abbé Guéranger, jusqu’à ce que Rome se fût prononcée sur son œuvre, se refusa à présenter Solesmes comme un « prieuré » ou un « monastère » bénédictin : il ne prétendait diriger qu’une communauté d’ecclésiastiques vivant selon la règle de saint Benoît.

On notera enfin l’attachement témoigné à l’abbé Auguste Fonteinne par les deux sœurs Cosnard, plus âgées que lui d’une génération : le vicaire de Sablé était traité comme l’enfant chéri ; il avait 27 ans en 1831 ; l’abbé Guéranger comptait un an de moins que lui.

Commencement du rétablissement de la communauté de Solesmes

1831

M. Guéranger Prosper, prêtre, né au Collège de Sablé, demeurant au Mans, fait plusieurs voyages à Sablé chez la famille Cosnard. Dans le second de ces voyages, il confie à M. Fonteinne, vicaire à Sablé, puis aux Demoiselles Cosnard et à Mme Gazeau, son projet de rétablir la communauté de Solesmes. M. Fonteinne, souvent entretenu, puis pressé par M. Guéranger pour l’aider en cette affaire, entre, saisit et se dévoue entièrement à l’entreprise de cette œuvre que nous comprenions peu ou du moins doutions fort de la possibilité.

M. Guéranger va passer 8 jours à la Trappe (de Port-du-Salut)- pour faire une retraite et observer la Providence qui semblait avoir préparé M. Fonteinne à seconder cette entreprise en le faisant réussir successivement et malgré des difficultés excessives à former dans notre paroisse, où le curé, M. de Lucé, était devenu incapable, divers établissements, ou vaquer à des affaires épineuses.

1832

MM. Guéranger et Fonteinne, constamment occupés de l’œuvre de Solesmes, examinent quels moyens prendre auprès des propriétaires de la communauté qui sont ici, MM. Salmon, Fautrardière, etc.

M. Fonteinne a fait des démarches auprès de ces derniers, il les cultive, puis entre en relation pour l’acquêt sous le plus grand secret, et fait prier Dieu à toutes les personnes qu’il dirige, qui s’unissent bien volontiers à ses prières ainsi que beaucoup d’autres, mais sans dire pourquoi. Il se trouve en concurrence, pour l’acquêt de la communauté : vives inquiétudes, redoublement de prières. Le curé de Sablé, M. Paillard, prend ombrage, s’agite, mais ne se doute pas de l’affaire que M. Guéranger surtout ne juge pas à propos de lui confier. Une correspondance active et étendue est établie entre MM. Guéranger et Fonteinne, et à cause des événements politiques ( 1 2 ), on s’intrigue de cette multitude de lettres, et M. Pignerault (Pillerault), juge de paix, vient faire la fouille dans le bureau de M. Fonteinne et voit tout le projet en lisant les lettres mais garde le secret pour lui ( 3 ).

M. Guéranger espère qu’un voyage lui facilitera l’occasion de trouver des fonds alors si nécessaires. M. Fonteinne trouve le moyen et met dans une boîte ce qu’il faut pour la dépenses du voyage. Ce voyage ne produisant pas l’effet attendu, M. Guéranger revient au Mans. Les propriétaires de Solesmes pressent M. Fonteinne, doutent, font démolir ( 4 ). Affliction vive des deux pauvres fondateurs.

Le curé de Sablé prenant ombrage de plus en plus et s’agitant à l’occasion de M. de la Mennais, fait nommer M. Fonteinne, curé à Asnières. Ce contretemps rend plus difficiles et les relations avec les propriétaires du couvent et la surveillance des démolitions qui s’y préparaient encore. M. Fonteinne, quoique tout dévoué au bien de la paroisse où la Providence l’a placé, n’oublie point Solesmes cependant. La paroisse d’Asnières, dans l’état le plus déplorable sous tous les rapports, reçoit de grandes améliorations. M. Guéranger y prêche plusieurs fois. M. Fonteinne se hâte d’y faire le bien et de remettre l’église et la sacristie en état de décence. Il y reste environ six mois et c’est pendant ce temps aussi qu’il réussit à s’assurer, après avoir eu à faire à bien des difficultés, d’une somme qui, quoique bien modique, facilita le moyen de commencer.

Nouvel embarras : M. le Curé de Sablé assure que M. Moreau ( 5 ), prêtre du Mans, va faire un établissement religieux et qu’il porte ses vues sur la communauté de Solesmes. M. le Curé regarde cette affaire comme sûre et prochaine. Alors M. Fonteinne est dans une inquiétude extrême, écrit à M. Guéranger, le presse fort d’arriver. Enfin ils concluent le marché de la communauté pour trois années de loyer et le droit d’acheter ou laisser au bout de trois ans. Pour cela, ils donnent trois mille francs comptant aux propriétaires ( 6 ) et s’assurent le droit d’acquérir pour trente six mille francs s’ils veulent ou peuvent dans trois ans.

M. Guéranger travaille et obtient de l’évêque (Mgr Carron) de faire remplacer M. Fonteinne à la cure d’Asnières. Grande rumeur dans cette paroisse où on lui est bien attaché. On fait pétition et démarche pour le ravoir ( 7 ). Mais l’évêque envoie un autre curé.

M. Guéranger est chez Mlles Cosnard tantes. M. Fonteinne vient le rejoindre le 27 décembre 1832. Ces Messieurs vont et viennent de la communauté de Solesmes ici sans cesse, occupés des moyens qu’ils ont à prendre. M. Fonteinne envoie chercher son ménage à Asnières ; il l’avait acheté et payé trois mille quelques cents francs, y compris la bibliothèque de M. l’Abbé Chemineau. Puis il avait à lui du linge d’église, une pièce de toile fine pour en faire d’autre, et M. Guéranger s’était procuré quelques vieilles chasubles ( 8 ). Puis, il y avait encore à la communauté de Solesmes, lits, tables, fauteuils, chaises et autres vieux meubles des anciens moines, puis les provisions qu’avait apportées d’Asnières M. Fonteinne, et un cheval que lui avait donné le marquis de Juigné. Tout cela commence le ménage de la nouvelle communauté, et M. Fonteinne s’y établit avec un domestique de l’hôpital de Sablé qui s’est donné comme frère ( 9 ), et commence à arranger et mettre l’ordre autant que possible parmi tout ce dégât.

M. Guéranger continue quelques voyages ( 10 ) pour tâcher de recueillir un peu d’argent ou autres affaires dont ils ont grand besoin. Il obtient peu, et dans cette pénible position, M. Fonteinne a recours aux mêmes personnes qui avaient toujours désiré faire le bien avec lui et dont il a reçu successivement des secours ou services ( 11 ).

M. Guéranger a demandé permission de faire une petite chapelle où ils puissent dire la messe. Cette chapelle est dans la salle des hôtes. M. Guéranger a demandé et reçu des frères de la Trappe de la Mayerais (la Meillerais) où il a passé quelques jours 12 . Il écrit parfois des articles dans les journaux qui lui sont souvent demandés et bien payés, ce qui ferait grand bien à l’établissement naissant 13 .

M. Guéranger et M. Fonteinne disent quelquefois ou chantent même quelque partie de leur office dans l’église, n’ayant pour témoins que les groupes de saints ( 14 ) qui y sont ou quelques ouvriers qui réparent ou quelques-unes de nous autres qui allons aider à rapproprier et laver avec des femmes de Sablé (surtout avec Mme Gazeau), qui viennent quelques fois en grand nombre pour balayer partout dans la communauté et être ainsi de quelque utilité à ces Messieurs, à qui elles témoignent bien du regret de ne pouvoir faire autre chose.

MM. Morin, Gilbert et autres prêtres du Mans et d’ailleurs, sont venus célébrer la fête de saint Maur (15 janvier 1833) avant l’existence de la communauté, et ils ont mangé dans le réfectoire ( 15 ) avec MM. Guéranger et Fonteinne, qui célébraient dans toute la joie de leur âme cette première fête de leur couvent de. Solesmes ; mais ils n’avaient point où coucher. M. de Cazalès est venu passer un jour à Solesmes, je ne sais dans quel temps ( 16 ). Il a bien pris part à cette œuvre

MM. Guéranger et Fonteinne continuent de travailler avec un courage et une persévérance qui tient de l’extraordinaire à leur chère œuvre de Solesmes. Plusieurs prêtres désirent s’associer avec eux.

M. Fonteinne est le cuisinier, le boulanger, etc. ; rien ne lui coûte.

L’entrée dans la communauté a été fixée au 11 juillet. Le 10, arriva un Grand Vicaire (M. Menochet) délégué par Mgr Carron, puis des prêtres qui désiraient faire partie de la communauté. Il y eut une cérémonie imposante, un clergé nombreux et une grande affluence de monde s’y trouvèrent ( 17 ). Noms des premiers moines : MM. Guéranger, Fonteinne, Le Boucher, Jouanne, Saint-Martin, Daubrée de Paris, puis des frères ( 18 ).

A l’Assomption 1836, ces MM. prirent l’habit religieux. M. Guéranger le reçut le premier des mains de M. Fonteinne, puis ce dernier le reçut de M. Guéranger qui le donna ensuite à plusieurs.

A la fête de la Présentation de la Sainte Vierge 1837 (21 novembre) eut lieu la cérémonie des premiers vœux (solennels) dans l’église de Solesmes. M. Fonteinne les prononça le premier ( 19 ) et se confondit avec dévouement avec les autres pères, sans s’occuper du poids qui avait si fortement pesé sur lui pour la fondation.

La joyeuse réunion du 15 janvier 1833, dont il a été question plus haut, sera mieux évoquée encore par la lettre suivante, adressée par l’abbé Guéranger à son frère Edouard, pharmacien au Mans :

Je vous écris, mes bons amis, du coin du feu de la procure de notre chère « abbaye ». Dom Gilbert est à côté de moi, occupé à soigner une volaille qui rôtit et une soupe aux choux qui va bientôt bouillir Dom Morin, le tablier à la ceinture, nettoie les tables du réfectoire et met le couvert, tandis que Dom Fonteinne lave la vaisselle, s’occupe du sel et du beurre et d’un tas d’autres affaires admirables. Nous allons dîner dans une heure ; c’est une petite fête que nous réservions à nos chers pèlerins qui sont aux anges de tout ce qu’ils ont vu chez nous. Décidément, l’abbé Gilbert veut être le frère cuisinier et l’abbé Morin le frère buandier. Tous deux sautent comme des biques, tant ils sont contents. Ils nous quittent demain matin et je leur donne cette lettre.

L’effet continue d’être bon dans le pays ; le clergé est aussi favorable et beaucoup plus qu’on qu’on ne pouvait l’espérer. Une lettre charmante de Monseigneur au curé du canton a décidé en notre faveur l’impression des esprits. Notre maire assez mal monté est déjà revenu, quand il a vu par une assez longue explication de quel bois je me chauffais, lequel bois n’est point un bois de chouannetage ( 20 ), le préfet, d’après des explications de Monseigneur et de M. Bouvier est complètement rassuré sur notre évasion à nous, pauvres moines qui plantons pourtant notre pauvre et joyeuse crémaillère d’une manière si inoffensive.

Notre bon ami et voisin le Marquis de Juigné vient d’éprouver un grand malheur. Sa femme qu’il aimait de toute son âme est morte subitement dimanche soir. Nous avons été l’enterrer hier, et je suis choisi pour prononcer lundi l’oraison funèbre.

J’ai versé 3.400 F. le 1er janvier. Je suis chez moi à Solesmes jusqu’à 1836. Une partie de ma montrée est faite ; j’aime mieux qu’elle dure un peu plus de temps, et ne pas avoir d’embarras si nous venions à être forcés, plus tard, de rendre la maison.

Je pars pour Laval la semaine prochaine. M. Bouvier y préparera mes voies lundi. Je suis écrasé d’affaires, de correspondance, de visites et j’ai bien du mal à faire face à tout ; ce ne sont pourtant là que les préliminaires, mais j’ai la confiance que Dieu qui m’a aidé si puissamment dès le commencement ne manquera point à son œuvre

Vous me reverrez sûrement avant la fin du mois, attendu que je prêche le 29, chez nos sœurs le panégyrique de notre Bienheureux Père 21 .

Nous avons déjà deux charretées de meubles, et nous en attendons une troisième ; c’est le mobilier complet et tout neuf de Dom Fonteinne, cellérier du couvent et mon bras droit dans la grande entreprise. Asnières est venu le réclamer auprès de Monseigneur, mais sans succès bien entendu.

C’est donc de chez moi que je vous souhaite la bonne année. Je vous embrasse donc comme je vous aime, c’est-à-dire de tout mon cœur et votre chère petite aussi. Souhaitez la bonne année pour moi à Papa et à Frédéric, ainsi qu’au curé, si vous le voyez ( 22 ).

Méchante petite sœur ( 23 ), je vous entends d’ici remarquer que le premier exercice des nouveaux bénédictins va être un dîner : tant mieux, nous n’en serons que plus dignes de marcher sur les traces de nos anciens. Dans l’instant nous nous mettons à table ; en qualité de prieur, on me trempe la soupe à part dans une petite casserole de terre cuite. Nous allons boire dans des tasses, mais nous avons de bon vin. Père Cellérier m’interrompt pour me montrer qu’il tient la poêle en main et qu’il s’apprête à fricasser des œufs Nous allons être quatre, sans compter un chien et deux chats, presque autant de bêtes que de gens. Nous sommes d’une gaieté de moines ; après le dîner, nous irons au chœur chanter vêpres. Adieu, mes bons amis, je vous embrasse encore une fois. Communiquez cette lettre à Papa et à Frédéric, mais qu’elle ne coure point : vous savez que c’est mon supplice.

 

P.S. Je vous écris au milieu du fracas de mes moines que j’aide de tous mes vœux dans leurs travaux domestiques, et auxquels j’envoie plus de bénédictions que de coups de main.

Au lendemain du mémorable 11 juillet 1833, le jeune prieur envoie à son frère ce rapide compte rendu, de la même encre que sa lettre de janvier :

…Je suis si fatigué, si tracassé, si dérangé que je ne puis écrire à personne, quoique ma correspondance me déborde de toutes parts.

Notre cérémonie a été charmante. M. Ménochet s’en est tiré avec dignité et à-propos, et dans l’ensemble il y avait un élan et un enthousiasme au-delà desquels on ne peut rien imaginer. Mme Vaslin y était et si elle n’a pas perdu la tête, c’est par le plus grand hasard du monde.

Je te remercie bien de ton encens ; c’est le premier qui a été brûlé à l’autel de Solesmes depuis plus de quarante ans : cela ne peut manquer de te porter bonheur.

Je vous quitte, mes bons amis, et je vous embrasse tout en courant du chapitre à la cuisine, de la cuisine au chœur, du chœur à ma jolie cellule. Le P. Ménochet est heureusement parti ce matin ; cela m’a débarrassé de l’obligation d’être assidu avec lui, comme maître de maison ; car vous savez qu’on m’a élu prieur, mercredi. C’est une dignité que je souhaiterais volontiers à mon plus grand ennemi. La veille de notre fête, je me suis couché à 2 heures et levé à 4, et avec tout cela la nuit dernière m’a remis si bien que j’ai pu aujourd’hui faire tout l’office et boutiquier dans toute la maison avec tout le monde ; encore avions-nous cinq étrangers.

Un mois plus tard, le 14 août, il offre ses vœux de fête à sa belle-sœur :

Vous avez bu, ou vous boirez, j’espère, à la santé du Prieur absent et ce sera bien fait, car aujourd’hui il a vidé son hémine à la vôtre d’aussi bon cœur que si c’eût été au marché St-Pierre. La Providence qui fait toutes choses n’a pas fait celle de rendre nécessaire un voyage au Mans à l’époque présente, mais cela peut se trouver d’un moment à l’autre et dans ce cas, nous célébrerions l’octave. Du reste, à parler sérieusement, je suis terriblement nécessaire ici.

Vous dire, mes bons amis, que j’ai du mal comme un chien, au physique et au moral, cela ne vous surprendra pas, mais ce qui vous étonnera, c’est qu’avec tout cela, je me porte si bien que je ne me suis jamais mieux porté. Le chant ne me fatigue pas, le lever du matin, les heures réglées, les mille tracasseries, les misères et les persécutions, tout cela ne m’ôte rien de ma gaieté ; seulement, j’ai un peu maigri, dit-on, et je m’en console, puisque je ne souffre de nulle part.

Nous sommes onze dans ce moment, dont cinq pères de cœur ; nous en attendons encore deux ; notre mobilier s’augmente petit à petit, et quoique vivant au jour le jour, nous vivons : la Providence nous a déjà donné tant de preuves de son intérêt que nous ne saurions nous empêcher d’espérer en elle.

Je remercie bien mon frère, et en cela je suis aussi l’organe de la communauté, pour l’excellent et admirable encens qu’il nous a envoyé. Tous ces messieurs et aussi les étrangers qui assistent à nos offices disent n’en avoir jamais senti de meilleur.

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