Les offres de fondation reçues par Dom Guéranger

    Deux générations après l’anéantissement de la vie bénédictine en France, on aurait pu croire les moines bien oubliés. Certes, Dom Guéranger le remarquera en évoquant ses débuts à Solesmes,  » on ne savait plus trop ce qu’étaient les moines « . En bien des endroits, cependant, survivait le désir plus ou moins confus de les revoir. Il fut stimulé, le plus souvent, par la vue des anciens bâtiments monastiques. N’est-ce pas du reste l’annonce de la mise en vente du prieuré de Solesmes qui détermina l’abbé Guéranger à entreprendre son œuvre ? Il n’est pas sans intérêt de relever, dans la correspondance reçue par le premier abbé bénédictin de France au XlXe siècle, les offres de fondations qui lui vinrent d’à peu près toutes les provinces.

    Depuis la simple annonce de la mise en vente d’un ancien domaine monastique jusqu’à la demande d’une fondation pour elle-même, tous les correspondants ont conscience de l’importance de l’Ordre bénédictin dans la France de jadis, et de la signification de l’œuvre soles mienne dans la reconstitution d’un pays chrétien. Outre les quelques évêques qui seront nommés plus loin, ce sont surtout des prêtres, notamment des curés de paroisses, qui exécutent la démarche. Mais on trouve également des laïcs, tel cet habitant d’Avignon, qui insiste en 1849 en faveur d’une fondation à Frigolet :  » Les anciens ordres religieux qui renaissent en France semblent en quelque sorte se borner à faire sentir leurs bienfaits dans la partie nord du royaume. Le Midi serait cependant bien digne de leur sollicitude, et plus d’un ancien monastère pourrait justement attirer l’attention des congrégations monacales renaissantes.  »

    Ces propositions s’accompagnent généralement d’une description plus ou moins détaillée des lieux. On met en valeur les avantages, on tait ou l’on minimise les charges. On fait valoir le site, en citant, au besoin, le vers bien connu : Colles Benedictus amabat. 1

    L’acquisition d’anciens biens monastiques n’inquiète plus les consciences, sauf exception : en 1861, un propriétaire de Saint-Flour, se découvrant propriétaire d’une terre ayant appartenu à l’abbaye de Sauxillanges (Puy de Dôme), estime devoir en restituer la valeur (9 000 F) à l’Ordre bénédictin.

    Lorsqu’un ancien monastère est mis en vente, il arrive que le propriétaire ou le vendeur avertisse Solesmes. Citons le cas de Souvigny (Allier), en 1872. Mais généralement, c’est un tiers qui donne l’alerte et suggère à Dom Guéranger de ne pas laisser passer l’occasion. Le 17 octobre 1835, M. de la Balmondière lui annonce que les bâtiments de Cluny peuvent être acquis au prix de 200 000 F. Dès le 22, Dom Guéranger répond qu’il regrette de ne pouvoir sauver Cluny une dernière fois : Solesmes ne lui a coûté que 36 000 F, et ils ne sont même pas encore payés !  » Nous devons rester à Solesmes dans notre enfance, poursuit-il, avec notre petite maison, notre charmante église, nos souvenirs bien obscurs auprès de la gloire de Cluny.  »

    Cette réponse peut nous donner une idée de la manière dont l’abbé de Solesmes accueillait les propositions de fondations. La plupart de ses lettres à ses correspondants inconnus sont aujourd’hui perdues, mais les arguments et les excuses devaient sans doute revenir à chaque occasion.

    Parmi les cas analogues à celui de Cluny, il est piquant de relever celui de Fontgombault, au diocèse de Bourges ; en 1849, les 28 ha du domaine sont mis en vente pour 35 000 F.  » Pays magnifique, solitude parfaite « , précise la lettre. La même année, toujours dans le Berry, l’abbaye de Noirlac est mise à prix. Le curé du lieu s’inquiète : de cet ancien monastère cistercien, le propriétaire a fait une fabrique de porcelaine, et il menace de le détruire si nul ne l’achète.

    La menace de destruction reste toutefois exceptionnelle. C’est même le désir de voir un ancien établissement religieux demeurer en des mains religieuses, qui incline le propriétaire à accorder aux moines un droit de préemption. Citons ici les cas de Saint Michel de Frigolet, en 1849, propriété du curé de Croannes, près d’Apt ; celui de Chezal Benoît en 1857 ; celui du domaine de l’abbaye Sainte Berthe, au diocèse d’Arras, en 1874, appartenant au curé de Blangy sur Ternoise ; celui du Relecq, ancien couvent de Bernardins, au diocèse de Quimper. [Bâtiments et domaine de 60 hectares offerts pour 100 000 F.]

    Il arrive assez fréquemment que la vente demeure à l’état d’hypothèse : le propriétaire aimerait vendre son bien aux moines. En 1839, un ancien juge de paix de la Charité-sur-Loire, né à Cluny et élevé par les Bénédictins, exprime son désir de voir revenir à l’Ordre les bâtiments de l’ancienne abbaye dont il est possesseur. Le 20 novembre 1850, Dom Pitra, en tournée de quêtes dans le diocèse d’Arras, va passer la journée à Saint Riquier. Le soir même, il envoie à son abbé une description enthousiaste, qui se termine par une proposition : retiré dans l’abbatiale, le vieux curé de Saint-Riquier voudrait ne céder sa propriété qu’à des Bénédictins. Peu auparavant, le 5 octobre, le P. Jérôme Kajsiewicz, l’un des fondateurs de la Congrégation des Résurrectionnistes, après une saison à Cauterets, transmet à Solesmes le souhait du curé de Saint-Savin, au diocèse de Tarbes, qui offre pour 20 000 F tout au plus l’ancien monastère de ce nom. Et deux ans plus tard, Mgr Pie exprimera le même désir à Dom Guéranger :  » On aurait cette abbaye de Saint-Savin, à une lieue de Cauterets, pour 15 000 F, écrit l’évêque de Poitiers le 22 août 1852. Vous l’aurez un jour

    je l’ai trop demandé à saint Benoît pendant mon séjour sur cette montagne.  » La prière du prélat n’a pas encore été exaucée.

    On le voit, le désir d’une fondation solesmienne germe non seulement dans l’esprit des propriétaires, mais aussi – et sans doute le plus souvent – dans celui d’amis des moines, qui incitent Dom Guéranger à faire le premier pas, et lui expliquent que l’achat se ferait à d’heureuses conditions. Vers 1840, M. Léon Dupont, le thaumaturge de Tours, espère l’achat de Marmoutiers par Solesmes. En 1846, c’est le jeune abbé Timon David, le futur fondateur des œuvres de jeunesse à Marseille, qui signale la possibilité d’acquérir le Thoronet, dans le Var. Il aura, en 1865, la joie de voir Dom Guéranger fonder à Marseille même. En novembre 1853, le curé d’Issoire, au diocèse de Clermont, décrit l’ancienne abbaye de Mègemont et précise que son prix ne dépasserait pas 120 000 F. Sait-il qu’à cette époque, Dom Guéranger fonde Ligugé ? L’année suivante, M. de Saint Ferjeux l’incite à acquérir, pour 175 000 F, l’ancienne abbaye cistercienne d’Auberive, au sud-ouest de Langres.

    Si, à de telles propositions, Dom Guéranger pouvait objecter l’extrême pénurie financière de Solesmes, cet argument ne valait plus guère, lorsqu’il s’agissait non plus de ventes, mais de dons. L’offre était particulièrement tentante, lorsqu’elle venait d’un évêque : les délicats problèmes ne seraient-ils pas réglés plus aisément, et la protection épiscopale n’apparaissait-elle pas comme la plus efficace des recommandations à la générosité des fidèles ?

    Mettons à part l’invitation formulée dès 1835 par Mgr Bruté, l’évêque de Vincennes, aux Etats-Unis. En France, c’est Mgr Montault des Iles, évêque d’Angers, qui, le premier, encouragea Dom Guéranger à s’établir dans son diocèse. A vrai dire, l’abbé de Solesmes, alors en difficulté avec Mgr Bouvier, cherchait à fonder hors du diocèse du Mans, afin d’assurer la pleine indépendance de sa Congrégation. Mgr Montault ne fit qu’aller au-devant de son désir. Les tractations entreprises en 1838 et 1839 pour l’achat ou la location de l’ancien couvent de Cordeliers de la Baumette, situé sur un rocher dominant la Maine, furent interrompues par la mort de l’évêque, le 29 juillet 1839. L’année suivante, Dom Guéranger se tourna vers Paris et trouva dans le nouvel archevêque, Mgr Affre, des dispositions si accueillantes qu’il décida la fondation du prieuré Saint-Germain. Ce fut le début d’une expérience qui mériterait à elle seule une longue étude.

    Le prieuré de Paris une fois fermé, Mgr Parisis, évêque de Langres, offrit à Dom Guéranger, en novembre 1845, une fondation à Saint-Jean de Chaumont. Mais à cette heure, Solesmes frôlait la catastrophe financière. Cinq ans plus tard, la situation s’était améliorée. La proposition faite par Mgr Dupanloup de confier aux bénédictins la prestigieuse abbaye de Fleury, avec la garde des restes de saint Benoît, toucha profondément Dom Guéranger – encore que Montalembert estimât son attitude trop réservée. Il alla visiter les lieux en mai 1850, et rédigea un projet d’accord un an plus tard. On sait que l’évêque d’Orléans préféra surseoir 2 . C’est alors que grandirent pour Mgr Pie, les chances d’attirer Dom Guéranger dans le Poitou.

    Les propositions épiscopales se poursuivirent : en 1854, désirant posséder des Bénédictins, l’évêque du Puy tâcha de les faire venir à la Chaise-Dieu. En 1856, l’abbé Chéruel, vicaire général de Mgr Gerbet, évêque de Perpignan,. demanda secrètement à Dom Guéranger s’il consentait à envoyer quelques moines à Saint-Michel-de-Cuxa, dont il venait d’acquérir personnellement les ruines. Les Bénédictins y surveilleraient un orphelinat. Dans un autre secteur du Midi, en 1859, l’évêque de Fréjus, Mgr Jordany, voulut peupler de Bénédictins l’antique abbaye de Lérins. L’abbé de Solesmes refusa, dit-on, par crainte de voir ses religieux trop isolés dans cette île.

    L’une des propositions les plus connues est celle que formula, en 1872, Mgr Bourret, évêque de Rodez : elle concerne l’abbaye de Conques, son église romane, son trésor… Dom Guéranger envoya des objections dont l’une, au moins, fut réfutée par le prélat :  » Vous avez du monde pour trois maisons, parce que vous n’avez que trois maisons : si vous en aviez davantage, la proportion du nombre augmenterait tout de suite… et dans le Rouergue, soyez convaincu qu’au bout de dix ans vous auriez doublé et triplé les sujets que vous m’auriez d’abord envoyés 3  » L’abbé de Solesmes se souvint-il alors qu’il avait avancé lui-même cet argument, dans une supplique adressée à Pie IX, le 22 décembre 1851 ?  » Il est d’expérience, avait-il écrit, qu’en France, plus sont nombreuses les maisons d’un même institut, plus augmentent le nombre des novices et les ressources temporelles.

    De toute façon, en 1872, Conques se serait trouvé en concurrence avec une autre merveille romane ; car Mgr Freppel pressait Dom Guéranger d’acquérir Saint-Maur de Glanfeuil, et se promettait de lui confier les églises de Cunault, de Trèves et du Thoureil, sur les bords de la Loire.

    On remarquera qu’en général, les donations s’accompagnaient de charges pastorales, surtout lorsque la fondation désirée se trouvait en ville ou que l’ancienne église monastique était devenue église paroissiale. Dom Guéranger ne refusait pas ce labeur, mais tenait à ce que tout fût bien pesé et précisé. Nous ne savons s’il répondit au curé de Saint-Pierre de Chartres, qui, réfléchissant sur les exemples de Ligugé et de Saint Benoît sur Loire, désirait un jumelage entre  » présence monastique  » et  » ministère paroissial  » (lettre du 18 septembre 1874). Ce prêtre songeait au prieuré de Saint-Père, comme trente ans plus tôt l’avait fait l’abbé Pie, vicaire général de Chartres.

    Mais Dom Guéranger se montra certainement beaucoup plus réticent à l’égard des propositions concernant les tâches éducatrices. Elles apparurent surtout après la loi sur la liberté d’enseignement. On manquait de professeurs chrétiens, on se rappela que les anciens Bénédictins s’étaient occupé de la jeunesse. En 1849, un prêtre de Gien fit des ouvertures en ce sens. Au même moment, Dom Guéranger reçut une offre analogue de la part du collège Saint Bertin, à Saint-Omer. Puis, en 1853, le maire de Cluny insista pour que Solesmes acceptât l’abbaye à des conditions identiques. Six ans plus tard, l’évêque d’Autun revint à la charge : Ils nous faudrait ici un collège. Les bâtiments sont si vastes !  »

    Ce n’est pas ici le lieu d’exposer les idées de Dom Guéranger sur les conditions de la prise en charge par les monastères des tâches d’enseignement. Mais il est probable que les demandes de fondation monastique plus désintéressées lui plurent davantage. Il faudrait à ce sujet noter le désir des Lyonnais qui s’exprima vers 1845. Il fut porté à la connaissance de Dom Guéranger par les quêteurs solesmiens, qui certifiaient que les Lyonnais donneraient avec largesse à un monastère de chez eux. A partir de 1850, ce fut la Franche-Comté qui se révéla terre monastique. La fondation de Notre-Dame d’Acey, fruit des instances de Dom Dépilliers, en 1852, n’aurait pas échoué quatre ans plus tard, sans les menées de ce moine rebelle. L’Artois voulut aussi avoir ses moines : une proposition venue d’Arras, en 1861, n’eut pas de succès. Dix ans plus tard, Dom Guéranger accepta de visiter le site de l’ancienne abbaye cistercienne de Clairmarais, près de Saint-Omer. Tout était à reconstruire, et l’on sortait de la guerre. Il renonça, à regret 4 .

    Enfin, la Bretagne mériterait une large mention. Le diocèse de Saint-Brieuc se montra le plus ardent : on relève les noms de Belle Ile en Terre, de Plouguenast en 1846, de Pléneuf en 1850, de Saint-Malo en 1873 : le 8 décembre, le Comité catholique de cette ville, trompé par de faux bruits, adressa à Dom Guéranger une lettre collective ; il se réjouissait du projet et offrait un manuscrit de la bibliothèque municipale sur les relations entre Malouins et Bénédictins.

    Cet inventaire n’a rien d’exhaustif, mais il est temps de conclure. De tant de propositions diverses, Dom Guéranger ne put qu’admirer l’esprit de foi qu’elles traduisaient. Il comprit très tôt la faiblesse des moyens que Dieu lui accordait pour reconstruire une France monastique, et les échecs de Paris et d’Acey le renforcèrent dans cette conviction. Sans doute avait-il l’intention d’implanter des monastères de dimensions fort moyennes, voire de petits prieurés. Encore fallait-il un minimum d’encadrement. Le 4 décembre 1846, Dom Piolin l’exhortait à renoncer à fonder dans le Lyonnais ; il estimait sage de laisser mûrir les cadres solesmiens avant d’entreprendre du nouveau. Le conseil n’était pas neuf : dès 1840, ayant entendu parler d’une seconde fondation, le vieux cardinal Castracane avait écrit au jeune abbé de Solesmes :  » Festina lente. Il vaut mieux peu de religieux et de couvents, pour n’en avoir que de bons, plutôt que de s’exposer au danger d’en recevoir de mauvais en les multipliant.

    Solesmes.

dom louis soltner

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