Marie d’Agréda – 19e article

Marie d’Agréda et la Cité mystique de Dieu.

19ème article : La censure de la cité mystique par la Sorbonne, en 1696. Les sources. Le rôle de Bossuet. Comment expliquer la décision de Bossuet. Il y a deux Bossuet.

 

(19e article.—Voir les n°s des 23 mai, 6 et 20 juin, 18 juillet, 1 et 15 août, 12 et 26 septembre, 10 octobre, 21 novembre, 5 et 19 décembre 1858, 16 et 31 janvier, 13 février, 13 et 28 mars, et 11 avril 1859 1 .)

 

 

    Nous abordons aujourd’hui le récit des événements qui préparèrent et accompagnèrent la Censure de la Cité mystique par la Sorbonne. Cette histoire est longue et d’un haut intérêt ; rien ne fait mieux connaître l’état des esprits en France à la fin du XVIIe siècle, et les modifications que l’opinion avait subies depuis trente ans, quant à la manière d’entendre certains points de la doctrine révélée. Je ne reviendrai pas sur les détails à l’aide desquels nous avons signalé ces trois grands faits : l’innovation introduite dans la méthode théologique, l’abandon des grandes théories sur le mystère de l’Incarnation, les attaques directes contre le culte et contre les prérogatives de la Mère de Dieu. Je rappelle seulement ici pour mémoire que la Cité mystique, prohibée d’abord à Rome par le Saint-Office, avait été presque immédiatement délivrée de cette flétrissure par l’intervention d’Innocent XI ; que les Pontifes suivants en ont permis la lecture ; que l’Inquisition espagnole, après quatorze ans du plus sévère examen, l’a déclarée exempte de toute erreur doctrinale ; que la Faculté de théologie de Toulouse, en 1694, en approuvait tous les principes ; que des personnes de la plus haute piété et d’une élévation d’esprit incontestable, telles que l’illustre mère Mechtilde du Saint-Sacrement, n’en parlaient qu’avec admiration ; qu’avant la publication du livre, des hommes profonds dans la théologie mystique et dans la contemplation du mystère de l’Incarnation, tels que M[onsieur] Olier, avaient pressenti et même exprimé les vues principales et fondamentales de l’auteur de la Cité mystique ; que la sœur Marie d’Agréda, considérée à part de son livre, est reconnue pour une personne de la plus éminente sainteté, favorisée des extases les plus merveilleuses et en même temps les plus assurées ; que la rédaction et la publication de ce livre n’ont point été inspirées à la Sœur par le désir de se produire et de se faire un nom, puisque, loin de se porter volontiers à ce travail, elle a résisté dix années entières avant de l’entreprendre, et qu’après l’avoir achevé, elle a jeté le manuscrit au feu à la première réquisition de son confesseur ; qu’enfin un pape tel que Benoît XIV, qui connaissait mieux que personne tout ce qui s’était fait et dit en France contre Marie d’Agréda et contre son livre, n’a pas fait difficulté de dire, dans un Bref sur ce livre même, qu’il professait pour l’auteur la plus tendre vénération

Les sources auxquelles nous puisons les détails qui vont suivre sont : le dossier de la cause de la Sœur par devant la Sacrée-Congrégation des Rites ; cinq lettres adressées de Paris à Rome par un docteur de Sorbonne, au fort de la discussion, dont elles ont pour objet de rendre compte ; elles sont datées des 16 et 26 juillet, 6 août, 17 septembre et 1er octobre 1696 ; une dépêche fort détaillée du Nonce apostolique à Paris, Mgr Delfini, archevêque de Damas, au cardinal Spada, ministre d’Innocent XII : la protestation motivée de deux docteurs de Sorbonne, les sieurs Duflos et Dumas, appelant comme d’abus au Parlement de Paris contre la violation de toutes les règles, au moyen de laquelle un parti audacieux a extorqué la Censure à la Faculté, surprise et privée de sa liberté ; la correspondance de Bossuet et le journal de l’abbé Le Dieu ; enfin, un écrit historique publié à Cologne, en 1697, sous le titre de : Censura Censuræ, quæ sub ementito Facultatis theologiæ Parisiensis nomine vulgata est. Je laisse de côté le P[ère] d’Avrigny, qui, sur cette question, emploie ce ton de persiflage que ses lecteurs connaissent et qui n’est pas toujours convenable. Les impertinences qu’il se permet sur la personne même de la Vén[érable] Servante de Dieu sont regrettables, et contrastent avec la conduite que tient sa Compagnie dans toute cette affaire, d’après le témoignage de l’abbé Le Dieu et d’après les renseignements que fournit le dossier de la cause.

Si l’on s’en rapporte au secrétaire de Bossuet, dans son journal (1er juin 1700), ce Prélat aurait été et « l’unique promoteur » de la Censure que porta la Sorbonne contre la Cité mystique. Je ne pense pas que l’on puisse admettre cette assertion dans toute son étendue. Il est hors de doute que l’Evêque de Meaux eut une grande influence sur la Faculté dans cette rencontre ; mais l’impulsion première ne vint pas de lui. Bossuet, dans ces années, exerçait sur l’Église de France une sorte de dictature théologique ; il était impossible de rien tenter en matière de doctrine sans éprouver tout aussitôt la nécessité d’obtenir son suffrage et même son concours. Les hommes qui préparaient une attaque contre la Cité mystique se trouvèrent donc obligés de pressentir d’assez bonne heure l’opinion d’un si grand docteur sur le projet qu’ils avaient résolu. Dans leur intention, qu’ils se gardaient assurément d’avouer, la Censure du livre de Marie d’Agréda devait être la revanche de celle que Rome venait de faire du livre de Baillet ; et, de plus, le jugement que porterait la Sorbonne, si l’on pouvait venir à bout de l’entraîner, serait encore, à un autre point de vue, une manière de braver l’autorité du Saint-Siège ; car on savait qu’à ce moment même une commission nommée par le Pape s’occupait de l’examen du livre de la Sœur. Il était à prévoir que le Nonce irait porter ses plaintes au Roi sur ce manque d’égards envers le Siège apostolique ; mais on pouvait à temps prévenir le Roi ; et quel Prélat était mieux en mesure que Bossuet de prendre les devants auprès de Louis XIV, qui avait en lui une confiance illimitée pour tout ce qui avait rapport aux questions religieuses?

Le grand Evêque de Meaux était alors sur son déclin ; il touchait à cette période de décroissance que l’abbé Le Dieu a si tristement décrite, jour par jour, sur un manuscrit auquel l’éloquent et habile historiographe de Bossuet avait eu le bon goût de n’emprunter que des traits choisis, mais qui désormais, par sa publication intégrale, est tombé dans le domaine public. L’énergie du noble vieillard était cependant loin d’être éteinte ; on fut à même de s’en apercevoir, en cette même année 1696, qui vit le commencement de la lutte entre lui et l’Archevêque de Cambrai ; mais en même temps, le prélat avait retenu, et l’âge avait accru en lui cette facilité de caractère que de plus habiles avaient trop souvent exploitée dans le passé. Ses ménagements pour le jansénisme continuaient encore, et on le trouve, dans le journal de Le Dieu, obsédé par des gens qui n’auraient pas dû avoir accès auprès d’un homme tel que lui. On l’avait vu correspondre sur le ton de la plus intime confiance avec Jean de Neercassel, évêque de Castorie, dont il louait le livre, qui fut condamné par le Saint-Siège ; et Baillet, après la flétrissure de son livre à Rome, se présentait en visiteur à Germigny et était accueilli avec bienveillance. L’abbé Bossuet, qui appartenait au parti, gouvernait son oncle à volonté, et l’entraînait dans des démarches qui désolaient M[ada]me de Maintenon et embarrassaient Louis XIV. La Défense de la Déclaration demeurait en manuscrit ; et l’on conçoit que la cour, après la paix d’Innocent XII, ne pouvait de longtemps en permettre la publication ; mais l’auteur, après tant de veilles consumées à ce stérile et malheureux travail ; ayant reconnu que, dans telle occasion délicate où il avait besoin de la bienveillance de Rome, sa responsabilité engagée par la composition de ce livre dont personne n’ignorait l’existence, pouvait devenir embarrassante, enjoignait à son neveu, qui était alors à Rome, de rassurer adroitement les susceptibilités et les inquiétudes que la cour pontificale aurait pu concevoir.

Mais quand les instincts de cette dictature dont je parlais tout à l’heure se réveillaient dans le vieux docteur, il poussait à outrance. Quelle vivacité n’employa-t-il pas, quoique en vain, pour faire condamner à Rome le Nodus prœdestinationis dissolutus du pieux et savant cardinal Sfondrate ? Quel ne fut pas son étonnement indigné, lorsque Fénelon refusa d’adhérer à son instruction pastorale sur les états d’oraison ? Avec quel accent de Maître universel ne formula-t-il pas ses plaintes, dans sa piquante Relation du Quiétisme, contre le refus qu’avait fait le jeune Archevêque de recevoir la leçon de celui que tant d’autres acceptaient comme le modérateur suprême ? Fénelon ayant répondu à la Relation par une autre Relation non moins intéressante, Bossuet, dans ses Remarques sur cette réponse, réclamait, comme ayant été violés, les droits de son antiquité ; expression qui a été admirée par quelques-uns, mais qui rend assez bien cette longue possession d’hommages et de déférence que le prélat se croyait en droit de faire valoir à la fin de sa carrière. Avec quelle ardeur, pour faire face à son adversaire, ne se jeta-t-il pas dans l’étude des mystiques, qu’il avait négligée jusqu’alors ? Quelle force de volonté il sut montrer en poursuivant les erreurs de son collègue, et sans s’apercevoir que, dans son entraînement, lui-même s’écartait de la vérité sur un point important ! Ne donna-t-il pas la preuve d’une impatience toute juvénile, et peut-être un peu trop exempte de frein, lorsque, pour hâter le jugement apostolique, qui se faisait trop attendre au gré de ses désirs, il eut l’idée de renouveler en Sorbonne la scène qui avait eu lieu contre le livre de Marie d’Agréda, et réussit encore cette fois à intimider un si grand nombre de docteurs ? Dans l’affaire des Mémoires de la Chine, ne le vit-on pas pousser à la censure de cet ouvrage, que ses défenseurs soutenaient en alléguant des passages évidents du Discours sur l’Histoire universelle ? L’Assemblée du clergé de 1700, dont il fut l’âme, et que le comte de Maistre a si sérieusement étudiée et caractérisée, témoigna mieux encore de la vivacité des impressions que ressentait cette nature ardente, et de sa fidélité aux idées qui prévalurent dans toute la seconde partie de sa vie.

On demandera peut-être comment Bossuet, qui a si dignement parlé de la sainte Vierge dans ses Sermons, a pu attaquer avec tant d’acharnement la Cité mystique ; car il faut convenir, et nous le verrons par la suite de ce récit, que sa conduite dans cette affaire a été de la dernière violence. Je répondrai d’abord que les admirables sermons de Bossuet sur les mystères et les grandeurs de Marie, appartiennent à la première période de la vie du grand orateur, et se ressentent de l’éducation que l’on donnait alors aux jeunes clercs. M[onsieur] Floquet, dans ses Etudes si précieuses, si neuves, si approfondies, sur la vie de Bossuet, a assigné la date de ces discours aussi dignes d’attention pour le fond que pour la forme ; mais nous n’aurions pas ce beau travail de critique, qu’il serait aisé de déterminer l’époque à laquelle ces chefs-d’œuvre furent composés, non-seulement d’après l’étude du style et du ton oratoire, mais bien plus encore par la nature des idées et des sentiments qui s’y trouvent exprimés. André Duval, Bérulle, de Condren, Olier, Cornet, respirent encore dans ces discours ; on y retrouve comme l’écho de leur enseignement, mais un écho embelli par une parole jeune, forte et vibrante, dont l’accent n’a plus jamais été entendu depuis. A la fin du XVIIe siècle, on ne parlait plus de la sainte Vierge sur ce ton ; pour s’en convaincre, il suffit de comparer ces merveilleux Sermons avec les pages que Bossuet consacre à Marie dans les Elévations sur les Mystères. Là, tout est noble, digne, touchant même ; mais le rôle sublime de Marie n’est plus apprécié que par manière de commentaire du texte des Évangiles ; les conceptions que Bossuet, au début de sa carrière, avait reçues de ses maîtres, et qu’il savait revêtir de tant d’éclat et animer d’un si riche sentiment dans ses sermons, ont disparu. Nous en avons dit assez sur les causes et les effets de cette révolution dans l’enseignement. Bossuet a laissé un opuscule de quatre pages sur la Cité mystique, dont nous parlerons à loisir ; mais, en attendant, on doit convenir qu’il ne se peut rien de plus dur, de plus méprisant, ni de plus violent. L’auteur a pris feu à la pensée que ce livre, si on ne l’abattait pas, passerait aux yeux du peuple pour un Cinquième Evangile ; c’est ce que nous dit l’abbé Le Dieu ; et le docteur antique s’est ranimé pour arrêter un si grand scandale. Ce n’est donc pas la passion qui manque dans l’attaque ; on s’étonne seulement que le savant Evêque ne fasse nulle attention au nombre imposant des docteurs qui avaient jugé le livre avant lui, et l’avaient approuvé et admiré. Il est aisé de prévoir que, poursuivi avec cette outrance, le livre pourra bien succomber là où règne l’influence d’un homme qui parle si haut et si ferme ; mais que l’on suppose un retour aux idées qui régnaient en France, comme ailleurs, cinquante ans plus tôt, il est aisé de prévoir un de ces apaisements qui restituent la liberté au jugement, et font que l’on a peine à se rendre compte des excès que la préoccupation avait produits. Bossuet et la Sorbonne de 1696 eussent condamné Catherine Emmerich, comme ils condamnèrent Marie d’Agréda. Qui songerait aujourd’hui à fulminer une censure contre Catherine Emmerich ? Et quelqu’un oserait-il accuser les innombrables lecteurs et admirateurs des révélations de l’extatique allemande d’en vouloir faire un Cinquième Evangile ? Le peuple catholique a plus de bon sens ; nous avons établi ci-dessus que les révélations privées sont un des moyens dont Dieu se sert pour maintenir le sens surnaturel ;les hommes ne changeront pas ce plan. Ils peuvent, jusqu’à un certain point, et durant un certain temps, intercepter la lumière que la bonté de Dieu avait préparée ; c’est un malheur et une responsabilité ; mais la divine miséricorde peut revenir à la charge ; et c’est alors que l’on est à même de voir combien est courte la sagesse de l’homme, combien il est capable de se tromper, lors même que, comme le dit le Sauveur, « il se flatte de rendre service à Dieu. » (Johan. XVI, 2.)

Bossuet, ainsi que je l’ai dit tout d’abord, fut entièrement étranger aux premières manœuvres des partisans de Baillet contre la Cité mystique. La cabale ne songea à réclamer le poids de son autorité et de son influence que lorsqu’elle eut enfin arrêté son projet de tenter un éclat. Ce fut dès le mois d’octobre 1695 que le complot se forma d’attaquer de nouveau le culte de la sainte Vierge à l’occasion de la Cité mystique, dont le premier volume, traduit de l’espagnol par le P[ère] Croset, venait d’arriver à Paris. Le docteur Hideux et sa coterie sentirent promptement qu’un tel livre était de nature à passionner les lecteurs pour ou contre les idées qu’il exprimait, et que les principes des Monita salutaria et du livre de Baillet pouvaient en éprouver soit un échec, soit un avancement, selon la manière dont l’affaire serait conduite. Laisser circuler un ouvrage espagnol composé par une béate ; un ouvrage qui s’attaque en même temps à l’esprit, au cœur et à l’imagination, c’était s’exposer à voir renaître plus vif que jamais chez les fidèles de France cet enthousiasme pour la Mère de Dieu, que l’on avait tant travaillé à attiédir ; c’était ouvrir la voie à la réaction que Bourdaloue, du haut de la chaire avait montrée comme urgente. Poursuivre au contraire le livre, le couvrir de ridicule, le rendre odieux, comme rempli de choses opposées à la vraie doctrine et à la vraie piété ; profiter de l’occasion pour donner à entendre que ceux qui s’attachent à relever les grandeurs de la sainte Vierge sont sujets à tomber dans les plus déplorables excès ; flétrir comme illusoires et contraires à la raison les voies de la vie mystique ; il y avait là de quoi tenter l’esprit frondeur et peu orthodoxe de ce parti solidement établi au sein de la Sorbonne, et qui devait, si peu d’années après, fournir les quarante signataires du Cas de Conscience. Cette autre considération, que le Pape venait d’établir une Congrégation spéciale pour l’examen doctrinal de la Cité mystique, n’était pas de nature à les arrêter ; ils avaient trop à cœur, comme je l’ai déjà dit, et comme on pourra s’en convaincre, de venger leur ami Baillet, maltraité par l’Index romain.

La fin de l’année 1695 et les deux premiers mois de l’année suivante s’écoulèrent en préparatifs. On jeta dans le public cette nouvelle, qu’il était venu d’Espagne un livre qui était le comble du scandale, un livre qui élevait la sainte Vierge à des honneurs quasi divins, un livre qu’il fallait à tout prix anéantir, si l’on ne voulait pas perdre tout le fruit que la révocation de l’édit de Nantes faisait espérer pour la conversion des protestants. Enfin, au mois de mars, on se crut en mesure de faire une première ouverture au sein de la Faculté sur un projet de Censure. Comme il était d’usage que la Sorbonne ne procédât jamais à un jugement de cette nature sans avoir pris le consentement de l’autorité civile et des membres influents de l’épiscopat, les docteurs parvinrent à faire prévenir défavorablement contre Marie d’Agréda et son livre, le premier président de Harlay, le chancelier Boucherat et Louis-Antoine de Noailles, qui venait de monter sur le siège archiépiscopal de la capitale. Bossuet dut être pressenti d’assez bonne heure ; toutefois, la première mention que l’on trouve dans sa Correspondance au sujet de cette affaire, est dans une lettre écrite à son neveu alors en Italie, en date du 26 mai. « Les gens de bien et les vrais savants, dit le prélat, sont terriblement soulevés. » On voit que la cabale n’avait pas perdu son temps, ayant pu opérer en quelques mois ce soulèvement terrible. Ne dirait-on pas que l’ennemi était aux portes de Paris, ou que le Coran venait d’être promulgué dans cette capitale, avec péril de voir la population tout entière passer sous le joug de Mahomet ? Et pourtant il ne s’agissait que du livre d’une pauvre religieuse favorisée du don des miracles, et morte en odeur de sainteté, il y avait vingt ans. C’était contre ce livre extraordinaire, tant que l’on voudra, mais inoffensif, assurément, que se soulevaient ces gens de bien et ces vrais savants qui, deux ans auparavant, avaient accepté l’odieux livre de Baillet flétri par le Saint-Siège !

Enfin, le 2 mai, tout étant préparé, le docteur Lefèvre, syndic de la Faculté, déféra la Cité mystique devant l’assemblée générale de la Sorbonne. La dénonciation portait sur le premier volume de l’ouvrage, le seul qui eût encore été donné au public, en français. Il s’agissait maintenant de désigner les commissaires qui seraient chargés de rédiger le rapport. L’usage de la Faculté, dans les moindres causes, était de n’en élire jamais moins de seize ; l’influence du syndic, qui pouvait compter déjà sur les membres prévenus de la Faculté et sur la complète ignorance où étaient encore les autres au sujet d’un livre qui n’était pas encore très répandu, obtint, on ne sait comment, que le nombre des commissaires n’irait pas au delà de quatre. Les docteurs qui appartenaient à l’ordre de Saint-François étaient au fait de la situation ; le livre qui est une des gloires de l’Ordre séraphique leur était connu ; ils sentirent donc la nécessite de demander que du moins les quatre docteurs ne fussent pas choisis parmi les membres de la Faculté les plus ardents pour les principes du thomisme. Ces instances ne servirent à rien. On fit choix des thomistes les plus exaltés pour former la commission ; l’un d’eux était même grand-vicaire de Le Tellier archevêque de Reims, prélat d’un grand crédit, et qui joue un rôle si tranché dans les questions théologiques de cette époque. La Faculté se sépara après cette opération ; et on attendit le rapport qui devait, satisfaire la passion des uns, et apprendre aux autres le véritable fond de toute cette affaire.

Paris connut bientôt la nouvelle de ce qui s’était fait en Sorbonne le 2 mai ; et le Nonce Delfini eut à se préoccuper d’une affaire dans laquelle l’honneur et la prérogative du Saint-Siège se trouvaient impliqués. Bossuet écrit à son neveu, en date du 24 juin 1696 : « M[onsieur] le Nonce a fait quelques efforts pour empêcher le cours de la censure de la Faculté :il paraît qu’on passera outre. » Ces premières démarches du Nonce, qui étaient déjà éclairées, comme on le voit, ne furent ni les dernières, ni les plus importantes ; nous en aurons d’autres à raconter ; elles s’expliquaient d’ailleurs d’elles-mêmes, dans un moment où l’on voyait une simple Faculté de théologie, qui n’est rien dans l’Église que par le Saint-Siège, prendre la hardiesse d’évoquer à son tribunal une cause pendante à celui de Rome. Dans la même lettre, Bossuet parlant du P[ère] Cloche, général des Dominicains, avec lequel son neveu avait à traiter durant son séjour à Rome, disait d’un ton assez peu aimable envers quiconque ne se sent pas porte pour le thomisme : « Le P[ère] Général des Jacobins est trop habile et de trop bon sens pour ne pas trouver ridicule le livre de la Mère d’Agréda, quand même elle n’aurait pas fait Dieu scotiste. » Cela s’appelle savoir profiter de tout. L’attrait de Bossuet n’était pas pour l’école de Scot ; mais si, par hasard, cette école si profonde rencontrait la vérité quelquefois, on ne voit pas pourquoi, dans ce cas, Dieu, qui est la Vérité, devrait s’interdire, quand il révèle, de le faire dans un sens favorable aux scotistes. Or, que l’école de Scot ait vu juste quelquefois, c’est ce dont il est impossible à tout catholique de douter aujourd’hui, après la Bulle de définition de l’Immaculée-Conception. Scot avait dit : Voluit, debuit, fecit ; Pie IX a prononcé, au milieu des transports de la catholicité tout entière, qu’il en est ainsi que Scot avait pensé, et que Dieu l’a ainsi révélé. On ne peut donc plus maintenant jeter à la tête de quelqu’un, comme une injure, l’épithète de scotiste ; c’est autant à la décharge de la béate Espagnole, qui, au reste, comme je l’ai dit, est loin d’avoir suivi toujours, les principes de l’école de Scot.

Dans son opuscule sur la Cité mystique, Bossuet développe ce même sarcasme : « Depuis le troisième chapitre jusqu’au huitième, dit-il, ce n’est autre chose qu’une scolastique raffinée, selon les principes de Scot. Dieu lui-même en fait des leçons et se déclare scotiste, encore que la religieuse demeure d’accord que le parti qu’elle a embrassé est le moins reçu dans l’Ecole. Mais quoi ! Dieu l’a décidé, et il faut l’en croire. » II y a quelque chose à répondre à cela. On peut dire d’abord que si Duns Scot, qui était incontestablement un grand docteur, a pu se tromper, d’autres docteurs ne sont pas plus que lui assurés de l’infaillibilité. Il est bon d’être thomiste, quand on en a le goût ; mais tous les thomistes du monde ne sauraient enlever à Dieu ni la faculté de connaître, ni celle de révéler ce qu’il en est au fond, quant aux problèmes agités dans l’École. Marie d’Agréda ne se pose pas comme un docteur d’Université qui vient imposer ses conclusions. Elle dit simplement que Dieu lui a révélé ceci et cela ; elle fait mieux encore ; elle soumet tout ce qu’elle dit à la correction de la sainte Église, seul juge de la valeur des révélations privées. Croit-on avoir tout terminé en disant et en répétant qu’elle fait Dieu scotiste ? Ceci pouvait terminer la question à Paris, en 1696 ; nous raconterons bientôt comment fut alors traitée en Sorbonne l’école franciscaine ; mais aussi, le 8 décembre 1854, le monde catholique a vu cette école déposer aux pieds de Pie IX, qui venait de proclamer la grande parole, le lis d’argent, symbole de Marie immaculée et triomphante, et depuis lors, il nous a semblé que Marie d’Agréda pourrait porter désormais sans rougir l’épithète de scotiste, lui fût-elle infligée par Bossuet lui-même.

D[om] P[rosper] Guéranger.

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