Marie d’Agréda – 22e article

Marie d’Agréda et la Cité mystique de Dieu.

22ème article : La dernière séance de la Sorbonne et le vote de censure. La journée historique du 17 septembre 1696. Requête des deux docteurs Duflos et Dumas.

 

(22e article.—Voir les n°s des 23 mai, 6 et 20 juin, 18 juillet, 1 et 15 août, 12 et 26 septembre, 10 octobre, 21 novembre, 5 et 19 décembre 1858, 16 et 31 janvier, 13 février, 13 et 28 mars, 11 avril et 15 et 29 Mai, et 15 juin 1859 1 .)

 

 

    Le 17 septembre 1696, Bossuet écrivait de Paris à son neveu : « L’affaire d’Agréda doit être finie aujourd’hui, et a dû passer magno numero à l’avis des députés. » Ce fut en effet ce jour là que, à l’aide de manœuvres audacieuses, la cabale remporta enfin le triomphe vers lequel elle tendait depuis plusieurs mois. Cent cinquante deux docteurs se trouvaient présents à cette séance mémorable. On entendit d’abord les avis de quelques membres de la Faculté qui n’avaient pas opiné encore ; mais à peine le dernier avait-il achevé d’exposer son avis, que tout aussitôt le syndic Le Fèvre, sans avoir soumis à la Faculté le projet de censure amendé d’après les réclamations d’un si grand nombre de docteurs, selon la promesse qu’il en avait faite solennellement dans la séance du 6 août, donna l’ordre de compter les suffrages séance tenante, dans le but d’arriver par surprise à la conclusion tant désirée par la faction. Je passe rapidement sur les détails que le lecteur trouvera tout à l’heure dans une protestation notariée qui fut dressée le jour même, dont copie certifiée se trouve dans le dossier romain, avec les lettres et autres pièces sur lesquelles notre récit a été rédigé. Il suffit de dire, pour le moment, que les docteurs n’avaient pas été convoqués, comme il était d’usage de le faire pour les séances de conclusion ; que ceux qui se trouvaient présents et qui n’étaient pas dans le complot, ne s’étaient rendus en Sorbonne que pour entendre opiner les membres de la Faculté qui n’avaient pas parlé encore ; que la vérification des suffrages fut formellement refusée, malgré les plus vives réclamations de la majorité ; qu’enfin la sentence qui flétrissait la Cité mystique fut déclarée et consommée uniquement par l’organe du syndic, qui dit à haute voix dans la salle : « Il y a cent cinquante deux suffrages ; sur ce nombre, quatre-vingt cinq sont favorables à la censure ; » et par l’assentiment du doyen, qui ajouta : « A quoi je conclus avec vous. » Après ces paroles, le doyen déclara la séance levée ; les réclamations s’élevèrent de toutes parts ; le tumulte fut au comble ; mais, valable ou non, la censure était portée ; les influences du dehors, jointes aux intrigues du dedans, avaient triomphé ; et la Faculté allait inscrire sur ses registres un jugement digne de figurer à côté d’un si grand nombre d’autres, qui, comme celui-ci, furent le résultat des mauvaises passions que l’on vit si souvent, depuis le XIIIe, s’agiter et prévaloir dans son sein.

Lorsqu’on lit cette trop fameuse censure dans la collection de d’Argentré, où elle est insérée à son rang, sans aucun commentaire historique ; lorsqu’on parcourt l’article de Marie d’Agréda dans le Dictionnaire de Feller, dans la Biographie universelle, et dans tous les copistes de l’un et de l’autre, tels que M[onsieur] Bouillet, par exemple, beaucoup d’honnêtes lecteurs de notre temps, peu familiers peut-être avec l’histoire de la Sorbonne, demeurent convaincus pour toute leur vie que la béate espagnole avait composé un livre bien ridicule et bien abominable. L’arrêt de Sorbonne, auquel s’unit avec tant de pompe, le grand nom de Bossuet, devient pour eux l’équivalent d’une sentence portée par un concile œcuménique ; et il ne leur vient pas même en pensée qu’il pourrait bien se faire que d’autres Facultés de théologie qui valaient celle de Paris, auraient porté du livre et de son auteur un jugement diamétralement opposé. Nous donnerons bientôt la preuve qu’il en advint ainsi. De tous les Cardinaux romains, il n’y en avait aucun que Bossuet estima davantage que d’Aguirre sous le rapport de la science et de l’intégrité ; et nous ne tarderons pas à entendre d’Aguirre lui-même exprimer son sentiment sur la Cité mystique dans des termes tout opposés à ceux dont Bossuet s’est servi dans son virulent opuscule. Un peu de réflexion sur les passages de la correspondance de Bossuet et du journal de Le Dieu qui ont été reproduits ci-dessus, laisserait assez entrevoir que la liberté des opinions et des suffrages dans les censures de la Sorbonne n’était pas précisément ce dont se préoccupaient beaucoup les hommes influents, à qui il semblait bon de procurer à leur sentiment privé l’appui d’un jugement de cette Faculté. Ces vues sembleront un peu hasardées, peut-être, à ceux qui n’ont pas étudié à fond l’histoire de l’Église au XVIIe siècle ; et on n’a pas trop le droit de s’en étonner. Cette histoire n’existe pas encore ; elle n’est pas à refaire ; elle est complètement à faire. Une telle oeuvre nécessitera de rudes labeurs ; mais, Dieu aidant, elle verra le jour. D’autres soins et l’âge qui s’avance ne me permettent pas de consacrer mon reste de forces à un travail que j’aurais aimé ; mais il m’a semblé qu’en racontant ici avec quelque détail un épisode de l’année 1696, sur lequel nos plus volumineux historiens sont muets, je ferais naître dans plusieurs de mes lecteurs le désir de connaître enfin l’état réel des doctrines, le caractère des personnes et le jeu des institutions, à une époque que la plupart n’ont vue qu’à travers les panégyriques ou les récits de convention. Le XVIIe siècle ouvre, dans tous les sens, la porte au XVIII; nous l’avons dit assez ; mais c’est un grave inconvénient qu’on ne l’ait pas encore démontré jusqu’ici.

En attendant, reprenons l’histoire de la journée du 17 septembre 1696. On conçoit que les soixante sept docteurs qui formaient la minorité déclarée par le syndic, durent sortir indignés d’une séance ou l’on avait violé non seulement les règlements de la Sorbonne, mais les plus simples exigences de la probité, en refusant la vérification des suffrages. A quel moyen avoir recours dans une telle situation ? Le crédit des hauts personnages auxquels on savait qu’il fallait attribuer le coup, était tout-puissant. Plus d’une fois, dans le cours des délibérations, des mesures aussi arbitraires qu’imprévues étaient venues frapper ceux qui avaient eu le courage de parler selon leur conscience. Il se rencontra cependant deux docteurs que les craintes humaines n’arrêtèrent pas. Que leur nom demeure donc en honneur ; car ils ont su braver, pour la gloire de la Mère de Dieu outragée, les conséquences d’une démarche d’éclat dont le premier effet était de montrer au grand jour toute l’ignominie d’une cabale et toute la honte d’une oppression qui rappellent trop l’une et l’autre, bien qu’en raccourci, ce qui se passa à Ephèse au temps de Jean d’Antioche. Amable Du Flos et Hilaire Dumas furent ces deux hommes intrépides. A l’issue de la séance, ils se transportèrent au Châtelet de Paris, et firent rédiger par main de notaire la protestation qui suit, et que nous donnons in extenso, à raison de sa grande importance.

« Aujourd’hui, dix-septième jour de septembre mil six cent-quatre-vingt-seize, sur les deux heures de relevée, sont comparus par devant les conseillers du Roi, notaires au Chastelet de Paris, soussignés, M[onsieur] Amable Du Flos, prêtre, docteur en théologie de la Faculté de Paris, maison et société de Navarre, demeurant rue des Singes, paroisse Saint-Paul, et M[onsieur] Hilaire Dumas, prêtre et docteur en théologie de ladite Faculté, maison et société de Sorbonne, et cy-devant conseiller en la Cour du Parlement, demeurant rue Françoise, paroisse Saint-Médard : disant que, dans l’assemblée ordinaire de ladite Faculté du deuxième jour de mai dernier, le sieur Le Fèvre, syndic, proposa à ladite Faculté l’examen d’un livre intitulé : la Cité mystique de Dieu, etc., composé en espagnol, par la sœur Marie de Jésus, et traduit en françois. Lequel livre ayant été reçu par l’assemblée pour être examiné, et quatre députés ayant été nommés avec les sieurs doyen et syndic pour conférer entre eux sur le dit livre, en extraire les propositions qu’ils jugeraient mériter censure, et en faire ensuite leur rapport à ladite Faculté ; ce qu’ayant été exécuté, lesdits députés firent leur rapport à l’assemblée générale ordinaire du premier jour de juillet aussi dernier, y exposèrent qu’ils avaient extrait dudit livre les principales propositions qui méritaient censure, et qu’ils les avaient notées des qualifications qui leur convenaient ; et le syndic requit que, tant les propositions que les qualifications qui formaient l’avis des députés, fussent imprimées, pour être distribuées à chaque docteur. »

« L’affaire mise en délibération, beaucoup de docteurs furent d’avis qu’on n’imprimât que les propositions extraites dudit livre, et non les qualifications, afin de ne point prévenir les sentiments des docteurs de ladite Faculté, et de ne rien faire contre l’usage observé de tout temps en pareille rencontre ; l’autre avis, néanmoins, ne laissa pas de passer ; ce qui se fit avec beaucoup de précipitation. L’assemblée fut remise au quatorze en suivant dudit mois. L’on y distribua à tous les docteurs un écrit qui a pour titre : Sententia Dominorum deputatorum, etc. Sentiment de Messieurs les députés : lequel écrit contient plus de soixante propositions, au bas de chacune desquelles sont les qualifications d’icelles. Auquel jour les députés, commencèrent à expliquer leur avis ; et dans les assemblées suivantes, qui ont continué jusques à aujourd’hui au nombre de plus de trente, les docteurs qui ont assisté, à la proposition de cet examen ont tous dit leur avis, chacun selon son rang d’ancienneté ; où tous les docteurs opinants se sont trouvés partagés en grand nombre de différents sentiments ; quelques uns voulant que le livre fût censuré seulement par des notes et qualifications générales ; d’autres voulant que l’on condamnât les propositions particulières, et différant dans le choix des propositions et de leurs qualifications. Le dernier docteur ayant achevé d’opiner, cejourd’hui, vers les dix heures du matin, et s’agissant de reconnoistre les suffrages et de compter les voix ; et un grand nombre de ceux qui avaient opiné manquant à l’assemblée, il était à désirer qu’on indiquât une autre assemblée, que tous les absents pussent s’y trouver, et dans laquelle tous les différents suffrages fussent reçus à haute voix et reconnus par chacun, pour voir ce qu’il y voulait ajouter ou retrancher ; qu’on pût au moins se réunir à deux avis principaux, ou qu’on était partagé en tant d’avis différents, si l’on ne pouvait unanimement convenir d’un même sentiment, ce qui était d’autant plus nécessaire, qu’il était aisé de se brouiller dans le recueillement des avis, et que quelques uns avaient reconnu que leur avis avaient été mal rédigés, le greffier de la Faculté n’ayant pas assez d’expérience ni d’habileté pour pouvoir le faire exactement. La Compagnie avait un usage récent de cette conduite dans la dernière Censure qu’elle avait faite, en 1683, de la proposition à elle présentée par nos seigneurs du Parlement, comme en rendent témoignage plusieurs docteurs qui y étaient présents, principalement le sieur Pirot, chancelier de l’Université de Paris, qui était alors syndic. »

« Cependant, ledit sieur Le Fèvre, présent syndic, non-seulement n’a point requis qu’il fut indiqué d’autre Assemblée, pour relire, revoir et compter les suffrages ; mais sans rien dire, s’étant levé de sa place, il s’est allé mettre auprès du greffier pour lire les suffrages, et sur ce qu’on lui a remontré qu’il devait être assisté en cette fonction des deux conscripteurs de la Compagnie choisis pour être témoins de ce qui est fait par le syndic dans ses fonctions, il a insisté qu’il était en possession de faire seul cette fonction, quoique l’on persistât à protester du contraire. Après quoi, plusieurs docteurs ayant requis à plusieurs et diverses fois, qu’au moins il lût à haute voix les suffrages, afin que chacun reconnût si le sien avait été fidèlement rédigé et qu’il vit, s’il y voulait persister ou passer à un autre avis, le dit sieur syndic, n’ayant tenu compte de toutes ces réquisitions, après quelques moments qu’il est demeuré à tourner les feuilles où le greffier avait écrit ces avis sans avoir lu à haute voix aucun desdits avis, ni nommé aucun des opinants, ni avoir pu lui-même, en si peu de temps, lire les suffrages, ni les compter, ce qui aurait demandé plus de deux heures, il s’est levé et a dit à haute voix : « Sunt 152 suffragia, ex quibus sunt 85 pro sententia deputatorum. Il y a 152 suffrages, dont 85 pour le sentiment des députés. » Et aussitôt le sieur doyen a dit avec précipitation : Ita vobiscum concludo. A quoi je conclus avec vous, » et a incontinent rompu l’Assemblée, nonobstant que lesdits comparants lui aient représenté que cette conclusion était nulle, les avis, n’ayant été ni lus, ni comptés, comme ils devaient l’être, surtout après l’instante réquisition qui en avait été faite, et que la pluralité n’était pas pour l’avis des députés, tel qu’ils l’ont imprimé, qu’il n’y avait pas la moitié qui l’eussent suivi en tout et qui n’y eussent fait quelques exceptions et modifications. Ce qui est si vrai, qu’après qu’environ la moitié des opinants eussent dit leur avis, ledit sieur syndic a dit tout haut en pleine assemblée, et l’a répété, plusieurs fois en plusieurs assemblées, que les députés, profitant des lumières de tous ceux qui avaient opiné, réformeraient et changeraient leur sentiment, en telle sorte qu’il plairait à tous, que tous seraient contents ; après laquelle déclaration du syndic plusieurs se rangèrent à l’avis des députés sous cette condition promise par le syndic, marquant qu’ils trouveraient plusieurs choses à redire à ce sentiment, tel qu’il a été imprimé ; laquelle condition devait être exécutée avant la conclusion. Elle ne l’a point été, le syndic ayant fait conclure pour le sentiment des députés, sans qu’il eût été changé ni réformé. »

« Et attendu que cette entreprise dudit sieur doyen et du syndic est d’une périlleuse conséquence, et tend à ruiner la discipline de la Compagnie et à rendre méprisables ses décrets et ses censures, qui dépendraient de ces deux personnes seules, lesdits comparant ont été persuadés qu’il y allait de l’honneur de la Faculté dont ils sont membres, et de leur conscience, de demander justice d’une telle entreprise, de protester de nullité de ladite conclusion prononcée aujourd’hui par ledit sieur doyen, et de se pourvoir contre icelle par voye d’appel comme d’abus vers nos seigneurs du Parlement ; de toutes lesquelles dites déclarations, réquisitions et protestations, ils ont demandé acte auxdits notaires soussignés, qui leur ont octroyé le présent pour leur valoir et servir ainsi que de raison ; et en outre lesdits comparants ont donné pouvoir à l’un d’eux pour l’autre de faire signifier le présent acte de protestation auxdits sieurs doyen et syndic et au dit greffier, et qu’ils protestent de nullité de ladite conclusion pour les raisons ci-dessus énoncées de former opposition entre leurs mains à ce qu’il ne soit passé outre au préjudice de ladite protestation contre la confirmation de ladite prétendue conclusion ; et qu’au cas ils puissent se pourvoir par appel comme d’abus vers nos seigneurs du Parlement, et ainsi qu’ils aviseront. Fait, et passé à Paris, en l’étude de Prieur l’aîné, l’un desdits notaires, et ont signé, les jour et an ci-dessus déclarés, la minute des présentes, demeurées audit sieur notaire. —Signés : Robillard. Prieur. »

Les deux docteurs attendirent jusqu’au 28 septembre pour faire signifier la protestation qu’on vient de lire, au doyen et au syndic de la Faculté. Ils avaient espéré qu’on ne passerait pas outre à une censure extorquée par de si tristes moyens ; mais ayant appris que la cabale avait résolu de profiter de la séance du Prima mensis, qui était proche, pour publier son triomphe, Duflos et Dumas firent déposer leur acte d’opposition chez les deux principaux membres de la Sorbonne. Voici le texte de la signification, tel que nous le trouvons à la suite de la protestation, sur le dossier romain de la cause, où ces deux pièces, ainsi que toutes celles que nous avons employées dans cette partie de notre récit, sont certifiées, quant à la fidélité de la transcription, par un notaire apostolique accrédité en cour de Rome. Voici donc le texte de la signification :

« L’an mil six cent quatre-vingt-seize, le vingt-huitième jour de septembre, à la requête desdits sieurs Amable Du Flos et Hilaire Dumas, qui ont élu leurs domiciles chacun à son égard et maisons, où ils sont demeurant sus-désignés, soit montré et signifié l’acte de protestation ci-dessus et d’icelui baillé et laissé la présente à M. Guiscard, doyen de ladite Faculté de théologie, en son domicile du collège de Navarre, en parlant…. et à M[onsieur] Le Fèvre, syndic de ladite Faculté, par moi René Pallu, huissier en la Cour des Monnaies, demeurant île Notre-Dame, rue et paroisse Saint-Louis, soussigné, à ce qu’ils n’en ignorent, leur déclarant en outre que lesdits sieurs Du Flos et Dumas sont opposants, comme par ces présentes ils s’opposent entre leurs mains à ce qu’il soit passé outre à la confirmation de ladite prétendue conclusion ci-dessus énoncée, protestant pour le cas où, au préjudice de ladite protestation, il serait passé outre, de se pourvoir par appel comme d’abus par devant nos seigneurs du Parlement, ou ainsi qu’ils aviseront bien être, dont acte, etc. Signé : Du Flos, Dumas, Pallu. »

Nous avons pensé que le texte même de la protestation qu’on vient de lire intéresserait le lecteur. Il est aisé de remarquer l’extrême réserve que gardent les deux docteurs ; pas un mot qui trahisse leur opinion personnelle, quant au livre en question : s’ils réclament, c’est au nom des lois de la probité violée, des règlements de Sorbonne foulés aux pieds ; il n’y aurait pas eu de chance de succès pour un appel au Parlement en faveur de la béate espagnole. Néanmoins, ils en disent assez pour confirmer pleinement les autres récits. En attendant les détails sur le Prima mensis d’octobre, où l’on ne fit que publier la Censure bâclée per fas et nefas le 17 septembre, nous sommes en mesure de tirer dès à présent diverses conclusions qui ne laissent pas que d’avoir une importance historique.

De l’aveu du syndic Le Fèvre, il se trouva soixante-sept suffrages favorables à la Cité mystique au sein d’une assemblée décimée par la crainte, par les défenses arbitraires faites à beaucoup de docteurs d’y prendra part, enfin par les exclusions illégales qui atteignirent le P[ère] Méron, l’abbé de Rubec, le docteur Février, etc. Je dis que ce n’est pas un médiocre honneur pour le livre de la Sœur d’avoir, dans de telles circonstances, obtenu soixante-sept approbateurs de plus.

La correspondance insérée au dossier romain, pour expliquer l’étrange conduite du syndic qui refusa la lecture et le contrôle des prétendus quatre-vingt-cinq suffrages favorables au projet de censure, nous apprend que, sur ce nombre, il y avait des votes sur lesquels quatre ou six propositions seulement étaient réprouvées ; d’autres ou les notes des propositions étaient adoucies ; d’autres qui contenaient des réserves protectrices de l’honneur d’une si illustre Servante de Dieu ; d’autres où l’on convenait que le livre, n’ayant pas été produit en original, la censure faite sur la traduction était caduque. Il était notoire que vingt docteurs seulement avaient accepté purement et simplement le projet des députés, et que, parmi ces vingt, il n’en manquait pas qui se vantaient de n’avoir pas lu une ligne de l’ouvrage incriminé. D’où on est en droit de conclure, et la conduite du syndic le prouve assez, qu’il n’y a pas eu quatre-vingt-cinq suffrages pour la condamnation.

Enfin, les règlements de la Sorbonne ayant été scandaleusement et brutalement violés dans le dénombrement des suffrages, la nullité du jugement s’ensuit, et l’on peut dire en toute vérité que, quelle que fût la compétence ou l’incompétence de la Faculté dans une cause que le Saint-Siège s’était réservée, la censure étant nulle par le défaut des formalités essentielles, il est inexact de dire que la Cité mystique de Marie d’Agréda a été condamnée par la Sorbonne.

D[om] P[rosper] Guéranger.

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