Marie d’Agréda – 23e article

Marie d’Agréda et la Cité mystique de Dieu.

23ème article : La protestation des Docteurs Duflos et Dumas. Les réactions vives des adversaires de Marie d’Agréda. L’intervention du Cardinal de Noailles. Ses influences jansénistes. La censure. Le Docteur Hideux. Les diverses publications sur cette censure. La réaction espagnole. Le Père Gabriel de Noboa. L’université de Salamanque. Sa défense de Marie d’Agréda.

 

(23e article.—Voir les n°s des 23 mai, 6 et 20 juin, 18 juillet, 1 et 15 août, 12 et 26 septembre, 10 octobre, 21 novembre, 5 et 19 décembre 1858, 16 et 31 janvier, 13 février, 13 et 28 mars, 11 avril et 15 et 29 Mai, 15 juin et 18 juillet 1859 1 .)

 

    Dans l’intervalle qui s’écoula entre le 17 septembre, jour auquel la censure avait été si irrégulièrement prononcée, et le Prima mensis d’octobre, où elle devait être promulguée les meneurs ne laissèrent pas dormir une affaire qui leur tenait tant à cœur. La protestation, déposée au Parlement par les docteurs Duflos et Dumas ne laissait pas de les inquiéter. Elle dévoilait d’une manière trop compromettante les brigues scandaleuses et les violences inouïes qui avaient eu lieu dans la Faculté et le public pouvait demander compte d’un jugement porté contre toutes les règles ; et d’une intrigue dans laquelle se trouvaient impliqués au dehors des personnages très considérables, et au dedans plusieurs docteurs qui avaient le verbe fort haut. Si l’appel de Duflos et de Dumas devenait par hasard l’objet d’une adhésion de la part de tels ou tels docteurs mécontents d’avoir été écrasés par leurs collègues, il pouvait résulter de là pour plusieurs une situation assez embarrassante. Le bruit se répandait même que l’appel au Parlement n’était déjà plus le fait de deux particuliers isolés, et que les signatures se multipliaient au bas de la protestation que ceux-ci avaient déposée.

Dans cette situation difficile, le parti crut devoir recourir à l’intervention de Louis-Antoine de Noailles, qui, depuis un an, avait pris possession du siège de Paris ; et dont le crédit était grand à la cour. Ce prélat, d’un caractère faible, et qui, sous la pression des jansénistes, a su accumuler, durant son long épiscopat, toute une série d’inconséquences et d’actes déplorables, leur parut l’auxiliaire le plus efficace et le plus docile qu’ils pouvaient choisir. Noailles, cependant, avait été pour le parti de la modération dans la cause de la Cité mystique. Le docteur Roynet, son vicaire général dans le but de sauver l’honneur de la Mère de Dieu des insolentes attaques dont il était l’objet dans le projet de censure, avait proposé, en s’appuyant sur le désir de l’Archevêque, un avis selon lequel le livre aurait été censuré in globo dans sa traduction française, sans extraction de propositions, et réserve faite de l’original espagnol, auquel la Sorbonne eût déclaré ne pas toucher, non plus qu’à la réputation de la Sœur. Ce parti mitoyen avait bien aussi ses inconvénients, puisque la traduction du livre pouvait avoir été fidèle et qu’elle l’était en effet, sauf de rares imperfections, et que, d’ailleurs le Siège apostolique étant saisi du livre et ayant nommé une congrégation pour l’examiner, ni la Sorbonne, ni personne dans l’Église, n’avait plus le droit d’en connaître.

Quoi qu’il en soit, on travailla l’Archevêque et on vint à bout de lui faire adopter la censure telle qu’elle avait été portée, avec les propositions extraites et les violentes qualifications qu’elle contenait ; il exigea seulement qu’on la fît précéder, d’une sorte de prologue dans lequel la Faculté exprimerait son respect profond pour la Sainte Vierge et professerait son attachement pour la doctrine de l’Immaculée-Conception et de l’Assomption corporelle de la Mère de Dieu. Ce prologue fut, en effet, rédigé, et on ne peut s’empêcher, en le lisant de se rappeler celui qui est placé en tête de la Déclaration de 1682, et dans lequel on relève dans un si beau langage la dignité du Siège apostolique. Dans ces deux pièces, en effet, le portique est d’un grand style et semble destiné à un tout autre édifice que celui auquel il donne entrée. Pour ce qui est de la Censure de Marie d’Agréda, le nonce Delfini, dans sa dépêche du 1er octobre au cardinal Spada, disait fort spirituellement : « Il y a un exorde en l’honneur de la Vierge ; mais je ne sais si c’est de roses ou d’épines qu’elle y est couronnée. Non so se piu di rose, o di spine. » Ce fut cependant l’unique compensation que Noailles demanda pour se mettre au service de la cabale. Désormais, il lui fut tout acquis. Le docteur Dumas fut mandé à l’Archevêché, et le prélat lui intima la défense de paraître au Prima mensis. Duflos comparut à son tour ; mais, plus ferme que son collègue, il soutint sa protestation, et déclara, qu’il irait en Sorbonne. Parmi les docteurs opposants à 1a censure, plusieurs étaient dans la dépendance de l’Archevêché pour les emplois qu’ils remplissaient ; on parvint à les intimider, et à obtenir d’eux la promesse d’un silence discret à la séance qui allait se tenir.

Toutes les batteries étaient ainsi dressées, lorsque le 1er octobre arriva. Le syndic fit devant l’assemblée la lecture de l’acte de censure. Le prologue où l’on parlait de la Mère de Dieu avec honneur étonna un peu les docteurs favorables à la Cité mystique, qui avaient entendu, pendant, les délibérations, un langage si différent ; ils constatèrent aussi que la censure avait subi certaines modifications, qu’on y avait inséré de nouvelles propositions et de nouvelles notes qui n’avaient été ni communiquées, ni soumises à la délibération de la Faculté. Duflos indigné renouvela sa protestation. Le syndic répondit qu’il ne s’en mettait pas en peine, donna ordre au secrétaire de coucher la censure sur les registres de la Faculté, et, sans avoir pris l’avis de l’assemblée, il passa à l’ordre du jour, selon le style de nos assemblées délibérantes, et ouvrit la proposition sur une autre affaire. Cette audace provoqua un mouvement de mécontentement de la part d’un certain nombre de docteurs qu’on n’avait pas réussi à enchaîner : ils réclamaient la discussion sur le prologue et sur les traits furtivement ajoutés à la censure. Le syndic se renferma dans un silence discret ; sa position devenait difficile ; mais tout à coup les meneurs de la cabale se levant avec fracas de leurs bancs et annonçant l’intention de se retirer, il profita de ce mouvement officieux pour déclarer la séance levée. Ce fut le dernier acte de ce grand drame qui avait, duré sept mois.

Le lecteur est maintenant en mesure d’apprécier la valeur d’un acte fameux qui ne porte assurément aucune trace de l’esprit de sagesse, de modération et de justice que l’on s’attendrait à rencontrer dans le jugement doctrinal d’une faculté de théologie. Si l’on demande à quoi avait profité cette censure arrachée par intrigue et par violence à un corps qui la repoussait, il sera facile de répondre. D’abord, les ennemis du culte de la sainte Vierge, dont j’ai fait connaître les menées, eurent à enregistrer un nouveau succès ; leur indigne langage montra assez, dans le cours des séances, l’éloignement qu’ils professaient pour la dévotion de l’Église envers la Mère de Dieu. Le docteur Hideux et ses complices avaient voulu venger leur ami Baillet, ainsi que les monita salutaria censurés à Rome : ils en vinrent à bout par le moyen qu’ils avaient choisi. En second lieu, une nouvelle insulte était adressée au Siège apostolique, dont la censure parisienne blasait les droits essentiels. En troisième lieu, la Faculté, désormais placée sous l’influence d’une minorité janséniste et même quelque peu socinienne, délivrée bientôt de ses anciens docteurs qui vieillissaient et disparaissaient tour à tour, s’enhardissait, après un tel coup, dans la voie des nouvelles idées, et préparait l’opposition qu’elle osa faire vingt ans plus tard à une constitution dogmatique reçue dans l’Église universelle. Enfin, par sa brutalité (c’est le mot) envers la Vénérable Servante de Dieu Marie d’Agréda, la Sorbonne décriait autant qu’il lui était possible, les voies mystiques qui sont, il est vrai, peu accessibles au rationalisme, mais dont la mésestime et bientôt l’oubli préparèrent pour l’Église, en France, sous le rapport de la sainteté, une stérilité dont nos annales ne portent nulle part ailleurs la trace. Ce qui n’est pas moins triste, peut—être, au milieu de cette fatale diminution des vérités qui est le cachet des quarante dernières années du XVIIe siècle, c’est de voir la faction de la Sorbonne, en 1696, soutenue du dehors par des personnages influents, et si hauts placés dans l’Église. On comprend alors ce que voulait dire le Nonce Delfini dans la dépêche déjà citée, lorsqu’il terminait son récit par ces paroles significatives : « Ce serait une honte pour celui qui a voulu soutenir cette entreprise, que de raconter tous les désordres et toutes les intrigues auxquels on s’est livré pour arriver à ce résultat. Sarebbe, indecoroso, per che hà voluto sostenere tale impegno il dirsi tutti i disordini, tutte le manifatture, et che per jungere a tal fine si sono fatte. »

Avant d’aller plus loin, il sera intéressant pour plusieurs lecteurs de donner ici détail des diverses publications auxquelles a fourni occasion la Censure de la Cité mystique. La première, est un pamphlet contraire au livre de la Sœur et destiné à préparer les esprits à une condamnation : II est intitulé : Lettre à MM. le Doyen, Syndic
et Docteurs de la Faculté de Théologie de Paris. 1696. Il fut tout aussitôt répondu à cette attaque par un partisan du livre, dans l’opuscule dont le titre suit : Réponse à un libelle contre la Vénérable Mère Marie de Jésus d’Agréda intitulé : Lettre à MM. le Doyen etc. 1696. La Censure ayant été prononcée, on vit paraître en faveur du livre l’écrit suivant : Lettre de monsieur. *** avocat au parlement, à monsieur *** docteur en Sorbonne, en Touraine. De Paris le 20 octobre 1696. Les fauteurs de la Censure se défendirent par l’écrit intitulé : Abrégé des disputes causées à l’occasion du livre qui a pour titre : la Mystique Cité de Dieu. Paris. 1696. L’année suivante, on imprima à Cologne une défense de la Cité mystique sous ce titre : Censura censuræ, seu confutatio sententiæ D..D. deputatorum facultatis Theologiæ Parisiensis, cum observationibus et notis in Censuram quæ sub ementito sacræ Facultatis theologiæ. Parisiensis, nomine vulgata est. Cet écrit est du plus grand intérêt, sous le rapport des faits et sous celui de la doctrine. Le suivant n’est pas moins important, et il est pareillement imprimé à Cologne en 1697. Il parut sous ce titre : L’Affaire de Marie d’Agréda
et la manière dont on a cabalé en Sorbonne
sa condamnation. Cet opuscule fut attribué à Henri de la Morlière, docteur en Sorbonne, qui le désavoua par un écrit intitulé : Justification de M[onsieur] Henri de la Morlière. 1697. Barbier en attribue la composition au père Méron. Il y a encore, en cette même année, l’écrit suivant : Avis sur la Censure dû livre composé par Marie de Jésus, abbesse d’Agréda.

L’auteur, comme les précédents, se porte le défenseur de la Cité mystique Il en est de même de l’opuscule assez piquant qui est intitulé en cette manière : Lettre d’un colonel d’infanterie au R[évérend] P[ère] Quesnel, prêtre de l’Oratoire, au sujet du livre de la sœur Marie d’Agréda. La polémique continuait encore en France à ce sujet, dans la première moitié du XVIIIe siècle ; mais les défenseurs de la Cité mystique étaient toujours réduits à publier leurs livres à l’étranger, ou à se servir de presses clandestines. En 1719, le trop fameux docteur Ellies Du Pin mit au jour son Abrégé de l’Histoire ecclésiastique, et il profita de l’occasion pour insulter le livre de la Sœur et pour prôner à l’excès la prétendue Censure de la Sorbonne. Cet auteur plus que hardi, dont tous les ouvrages à peu près sont au catalogue de l’Index, et contre les tendances duquel Bossuet lui-même a réclamé avec énergie dans un ouvrage spécial, avait formé le projet de publier une apologie directe de la Censure ; son orthodoxie suspecte aurait nui à la cause qu’il voulait soutenir ; il reçut donc l’ordre de se tenir tranquille. Ce ne fut que plus de vingt ans après, en l’année même de sa mort, qu’il trouva l’occasion de donner son sentiment, et tout à fait en passant, dans l’Abrégé historique dont je viens, de parler. Quelqu’un lui répliqua sous ce titre un peu long : Très humble remontrance que le traducteur des livres de la V[énérable] M[arie] d’Agréda
fait à messire Louis Ellies Du Pin, docteur en théologie de la Faculté de Paris, sur l’injuste censure et les scandaleuses invectives qu’il a insérées dans le IVe tome de l’Histoire de l’Église en abrégé, contre ces divins livres, et contre cette très illustre religieuse morte en odeur de sainteté, et à la béatification ou canonisation de laquelle on travaille depuis longtemps à Rome. En 1735, l’abbé Goujet, adepte zélé du parti janséniste, publia son premier supplément du Dictionnaire de Moréri ; il y inséra une nouvelle diatribe contre Marie d’Agréda, dans laquelle il enchérissait sur l’article du Dictionnaire lui-même. Un anonyme réclama par l’opuscule suivant : Réponse à un article d’un certain Supplément du Dictionnaire de M. Moréri
où l’on traite d’une manière indigne et injuste les livres de la Cité mystique écrits par la vénérable Mère d’Agréda. Enfin, en 1737, parut ce dernier écrit : Lettre sur la Censure faite en Sorbonne
du livre de Marie d’Agréda. Telle est, pour la France, l’histoire littéraire de ce grand débat, en y joignant les passages que nous avons cités de la correspondance de Bossuet, du journal de Le Dieu, et les pièces contenues au dossier romain. Il est aisé de comprendre que si les défenseurs de la Cité mystique avaient eu la liberté de parler et d’écrire au grand jour, l’opinion n’eût pas été faussée comme elle l’a été depuis 1696, dans tous les livres français, à l’exception des brochures clandestines, la plupart sans date, et toutes sans nom d’auteur, dont on vient de voir l’énumération.

En Espagne, la nouvelle de la censure parisienne devait produire et produisit en effet autant d’étonnement que d’indignation. Tout le monde sait que s’il était un pays au monde où la théologie fût alors cultivée avec un soin extrême, ce pays était sans contredit le Royaume Catholique. Avant de permettre l’impression de la Cité mystique, l’inquisition d’Espagne avait retenu le manuscrit durant quatorze années, et elle ne l’avait livré à la presse qu’après avoir entendu, contradictoirement les opinions des docteurs les plus renommés sur toutes et chacune des assertions qu’il contenait. Le livre une fois publié, toutes les universités du royaume s’en étaient préoccupées ; la science théologique l’avait examiné dans tous les sens, et de tant de recherches savantes était résultée cette conviction générale chez les docteurs de ce pays, que l’œuvre de la Sœur était aussi inattaquable sous le rapport de l’orthodoxie que sa lecture pouvait être profitable au peuple fidèle. La catholique Espagne tout entière s’abreuvait donc aux sources de la Cité mystique, et en même temps qu’elle y puisait un nouvel accroissement de dévotion chevaleresque envers la Reine du ciel, elle pénétrait plus avant dans l’intelligence et l’amour du divin mystère de l’Incarnation, dont le mystère de la Mère de Dieu est la clef.

Que l’on juge alors de l’impression qui dut résulter dans ce pays au bruit de cette Censure d’outre-monts ; qui s’en venait noter d’hérésie et d’impiété un livre si admiré, si aimé au-delà des Pyrénées. Il est entendu que la Censure se présentait sous le nom imposant de la première université du royaume de France, et qu’elle arrivait en Espagne sans aucun renseignement capable d’éclairer sur l’odieuse intrigue dont le prétendu jugement de Sorbonne avait été l’effet. Sur cette question, les Espagnols se trouvaient exactement, dans la situation où se trouve aujourd’hui en France tout homme qui n’a lu sur Marie d’Agréda que les livres dont nos bibliothèques sont remplies. Mais au lieu d’incliner la tête et de jurer per verba magistri, ainsi que nous l’avons tait, trop longtemps, les docteurs espagnols ne se firent pas faute de soumettre à l’examen d’une théologie rigoureuse et les propositions extraites du livre à Paris, et les notes dont on avait osé les flétrir. Une réfutation solide et détaillée devenait nécessaire ; elle ne se fit pas attendre ; et ce fut la première des universités d’Espagne, celle dont la science théologique était estimée dans les monde entier, l’université de Salamanque, qui voulut se donner l’honneur de la produire. Elle parut en 1693, sous ce titre : Palæstra Mariana, in qua a. Censura sub ementito sacra facultatis theologiæ Parisiensis nomine evulgatata, propositiones decerptæ e primo tomo Vitæ SS. Dei Genitricis editæ Hispano idiomate V. M. Maria a Jesu, Abbatissa conventus purissimæ Conceptionis Villæ de Agréda, vindicantur. L’auteur était le P. Gabriel de Noboa, franciscain de l’Observance et docteur dans l’Université de Salamanque.

Mais un tel livre ne devait pas passer pour l’œuvre d’un simple particulier. On sait que la ville de Salamanque renfermait un collège de docteurs pour chacun des ordres religieux qui vivaient sur le sol de l’Espagne, et dans lequel étaient élevés, sous leur observance particulière, les sujets que ces ordres envoyaient étudier et prendre les grades à l’Université. Rien n’était plus imposant que le suffrage de ces nombreux collèges s’unissant pour approuver ou pour réprouver une doctrine. Le livre du P[ère] Gabriel de Noboa dut subir l’épreuve, et il en sortit victorieux. L’Université de Salamanque, par l’organe de ses divers collèges, où se trouvaient représentés tous les ordres religieux de génie si divers, adhéra au livre, en le couvrant d’éloges, et protesta de la manière la plus énergique contre la censure publiée sous le nom de la Sorbonne.

Rien n’est plus intéressant que la réunion de ces approbations des différents collèges, longues, détaillées, pleines de vie et d’enthousiasme pour le livre si injustement attaqué. Les docteurs ont mis de côté la sévérité du langage scholastique ; ils s’essaient dans le genre oratoire et font appel à tous leurs souvenirs classiques pour orner de vers empruntés à la muse antique leurs longues et solennelles périodes. La ferveur de l’orthodoxie, la bonhommie des vieilles mœurs castillanes avec le ton professoral, tout cela forme un ensemble aussi rare qu’il est attachant. 0n se trouve transporté tout à coup au sein de cet illustre aréopage de la théologie, dont les arrêts ont encore aujourd’hui une si haute valeur dans l’Ecole ; on vit avec ces hommes d’autrefois, si graves et si sincères, que nous avons connus, dans notre jeunesse cléricale, sous le nom générique de Salmanticenses et franchement, lorsqu’ensuite on vient à se rappeler les ignobles scènes de la Sorbonne en septembre 1696, on ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment pénible. Les deux Ecoles ont succombé tour à tour sous le coup des révolutions ; mais une seule a pu résumer tout son passé dans ces paroles de l’Apôtre : Bonum certamen certavi, fidem servavi : une seule a accompli, immaculée, sa longue et glorieuse course.

En 1700, on imprima à Salamanque même la collection des approbations données par les divers collèges de l’université, sous ce titre vraiment espagnol que je vais traduire, afin de ne pas donner au lecteur la peine de parcourir une demi-colonne de latin. Il est ainsi conçu : Défense de la Cité mystique de Dieu ou collection des jugements portés sur la doctrine de ce livre par tous ou presque tous les collèges de religieux de l’Université de Salamanque, célèbre par tout l’univers, dans l’approbation de la Palæstra Mariana
apologetica, publiée contre la Censure imprimée sous le nom vrai ou supposé de la sacrée Faculté de théologie de Paris, qui condamne diverses propositions du premier tome de la Cité mystique de Dieu, traduit en français par le R[évérend] P[ère] Thomas Croset, Mineur recollet, dans laquelle Défense de la Censure de Paris se trouve très gravement et très justement frappée de la Censure de Salamanque, en même temps que le royal couvent, de Saint-François de Salamanque présente cette même censure à l’Université de Paris, afin que celle-ci, prenant les intérêts de son honneur, demeuré intact dans les siècles passés, se dégage de l’imputation qui lui est faite d’un jugement propre à la diffamer, et procède contre les auteurs de la prétendue Censure. » En épigraphe, on lit : « Nolite judicare, ut non judicemini. » Enfin le bas du titre contient cette analyse : « En séance publique des Docteurs et Maîtres, tant réguliers que séculiers, l’Université de Salamanque déclare la Censure publiée sous le nom de la sacrée Faculté de Théologie de Paris être entièrement injuste, entièrement nulle, invinciblement réfutée dans la Palæstra Mariana
apologetica ; enfin manifestement convaincue ; et les propositions de la Cité mystique de Dieu notées à Paris être sûres et exactes, susceptibles de tomber sous la révélation divine ; par suite de quoi l’université de Salamanque loue et recommande la doctrine tout entière.(totam
doctrinam) des révélations de la Cité mystique de Dieu. »

On trouve ensuite dans le recueil les lettres du roi catholique qui chargent l’Université d’examiner la Palæstra Mariana et de rendre son jugement sur le livre, avec la réponse favorable rendue par ce Corps ; puis commence la série des approbations données au livre du P[ère] Gabriel de Noboa par les divers collègues des Religions. Les Dominicains viennent en tête ; après eux les Augustins, les Bénédictins, les Jésuites, les Cisterciens, les Mercédaires, les Carmes, les Trinitaires, les Clercs Réguliers mineurs, les Minimes, les Basiliens, les Hiéronimites, les Prémontrés, les Augustins réformés, les Mercédaires déchaussés, les Théatins et les Trinitaires déchaussés. Les Docteurs de Salamanque non réguliers terminent cette chaîne imposante. Je regrette que le défaut d’espace ne me permette pas de faire connaître plus au long ce monument véritablement national de la catholique Espagne. Voici donc deux Universités en présence ; l’une, entraînée par une minorité factieuse qui viole ouvertement les lois et les règlements et réduit la majorité à l’impuissance ; l’autre, qui procède avec le calme et la dignité des anciens jours. Un même livre occupe l’attention de deux Universités. Celle de Paris, ou plutôt les gens qui parlent en son nom, déclare que le livre en question est abominable ; celle de Salamanque renvoie modestement le jugement du fait des révélations au Saint-Siège et déclare que la doctrine exprimée dans ces mêmes révélations est pure. A laquelle des deux Universités adhérerons-nous ? à celle qui a été libre ou à celle qui s’est vu imposer un acte qu’elle repoussait ? La réponse est aisée, ce me semble.

D[om] P[rosper] Guéranger.

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