Marie d’Agreda – 2e article

Marie d’Agréda et la Cité mystique de Dieu.

 

2ème article : Zèle missionnaire de Marie d’Agréda. Son action mystérieuse dans l’évangélisation du Nouveau-Mexique. Le Père Bénavidès. Marie d’Agréda mise en rapport avec le roi d’Espagne.

 

(Deuxième article. – Voir le n° du 23 Mai.)
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    Admise dans d’intimes relations avec Dieu par la sublimité de ses oraisons, Marie de Jésus n’en était pas moins attentive aux misères des hommes. Non seulement ses sœurs dans la Religion éprouvaient de sa part tous les soins de la plus maternelle tendresse ; elle était encore la Providence visible de la cité. Mais ce qui excitait plus que tout le reste son compatissant intérêt, c’était le sort des âmes après cette vie. Comme son admirable compatriote sainte Thérèse, elle souffrait cruellement de voir tant de malheureuses victimes de l’hérésie et de l’infidélité, et ses plus vives instances auprès de Dieu tendaient à en diminuer le nombre. Elle était surtout préoccupée de la conversion des peuples de l’Amérique méridionale, que les religieux de saint François évangélisaient avec un grand zèle, à cette époque, sur les terres de la domination espagnole. Dieu lui fit connaître dans l’oraison que sa miséricorde avait préparé des secours particuliers pour accélérer la conversion des peuplades nombreuses du Nouveau-Mexique.

Cette révélation stimula le zèle de Marie de Jésus en faveur de ces infidèles, et Dieu voulut qu’elle eût autre chose que le mérite de l’intercession ; car alors commença en elle une série de phénomènes de grâce qui lui donnèrent droit d’être comptée parmi les apôtres de ces pays idolâtres. Durant une assez longue période de sa vie, il lui arriva, dans ses extases, de se sentir tout à coup transportée dans des régions lointaines et inconnues. Le climat n’était plus celui de la Castille ; elle se sentait sous les rayons d’un soleil plus ardent encore. Des hommes d’une race qu’elle n’avait jamais rencontrée étaient devant elle, et Dieu lui inspirait de leur parler sans crainte et de leur annoncer la foi. L’extatique obéissant à ce commandement, leur prêchait la loi du vrai Dieu en la langue espagnole, et ces infidèles l’écoutaient avec docilité. Ce ne fut point une fois seulement que Marie de Jésus remplit ce rôle merveilleux. La première extase ainsi occupée fut suivie de plus de cinq cents [sic] du même genre. Sans cesse elle se trouvait dans cette même contrée pour y continuer son œuvre. I1 lui semblait que, le nombre de ses convertis s’étant accru, une nation entière, le roi en tête, s’était résolue à embrasser la foi de Jésus-Christ. Elle voyait bien en même temps, mais à une grande distance, les Franciscains espagnols que Dieu avait destinés à recueillir cette riche moisson ; mais ils ignoraient jusqu’à l’existence de ce peuple habitant une région encore inexplorée. Marie conseillait alors aux Indiens d’envoyer quelques-uns d’entre eux vers ces missionnaires, pour leur demander des ministres du salut qui vinssent conférer le saint baptême aux nouveaux convertis.

Ces impressions de l’extatique étaient trop extraordinaires et durèrent trop longtemps pour qu’il lui fut possible de les laisser ignorer à son directeur. Elle les découvrit donc au religieux franciscain sous la conduite duquel elle vivait. Mais quelle pouvait être la source de tels phénomènes ? Comment se produisaient-ils ? Marie de Jésus était-elle corporellement transportée au delà des mers, ou son âme agissait-elle seule en ces rencontres ? Autant de questions qui furent agitées entre le directeur et la Servante de Dieu. Quant à la source de ces impressions, il était trop évident que l’on ne pouvait la chercher dans quelque influence de l’esprit de malice. Tout y était fondé sur le zèle du salut des âmes ; les intentions de Marie étaient droites, ses extases étaient une gêne pour elle, une occasion d’être remarquée, et elle demandait sans cesse à Dieu qu’il lui plût de l’en délivrer. Satan n’est pas divisé contre lui-même ; il n’avait donc rien à voir dans une affaire où il ne s’agissait que de la plus pure gloire de Dieu. Il était plus difficile de déterminer si l’extatique était en réalité transportée au milieu de ses chers Indiens, ou si son action devait être purement rapportée aux opérations de l’âme aidée d’un secours surnaturel. Marie de Jésus répétait les noms de diverses localités du Nouveau-Mexique. Elle était en mesure de décrire les mœurs de ces peuples, leurs habitations, leurs armes, leurs occupations ; elle rapportait leurs longs entretiens avec elle. La différence du climat la frappait également. Dans son vol rapide, il lui semblait passer d’une région ensevelie dans la nuit à une autre qu’éclairait le soleil. Elle traversait une vaste étendue de mer, des contrées de terre ferme, avant d’arriver au lieu où l’Esprit la dirigeait. Une fois, elle eut l’intention de distribuer à ses Indiens quelques chapelets qu’elle gardait dans sa cellule ; sortie de l’extase, elle chercha ces objets et ne les trouva plus, quelque diligence qu’elle y mit.

Malgré de tels indices, qui semblaient indiquer un changement corporel de lieu, Marie persista toujours à croire que tout se passait en esprit : encore était-elle fortement tentée de penser que ces phénomènes pouvaient bien n’être qu’une hallucination, innocente et involontaire sans doute, mais plus facile à admettre par elle que l’idée d’une utilité si grande que Dieu eût ainsi tirée, et par un tel moyen, d’une créature si faible et si ignorée. On ne saurait s’étonner de l’incertitude qu’éprouvait Marie de Jésus relativement au mode de ses opérations durant ces extases, lorsqu’on se rappelle que saint Paul lui-même, parlant d’un ravissement qu’il éprouva, déclare qu’il ignore encore s’il fut enlevé avec son corps ou sans son corps. (II Cor. XII. 2.) Plus hardi dans ses conclusions, le directeur de la Servante de Dieu croyait pouvoir penser que la Sœur était corporellement transportée aux lieux de ses labeurs évangéliques. Il motivait son opinion sur les impressions physiques que le changement des climats faisait éprouver à Marie, sur la longue suite de ses travaux parmi les Indiens, enfin sur l’avis de plusieurs doctes personnages qu’il avait cru devoir consulter en grand secret.

La Providence divine, après avoir couvert du mystère les œuvres miséricordieuses qu’elle daignait opérer par la Sœur, en préparait enfin l’éclatante manifestation. C’était vers l’année 1622 que Marie de Jésus avait commencé à éprouver ses laborieuses extases. Jusqu’à ce moment, les Franciscains qui s’occupaient à la conversion des peuplades indigènes du Nouveau-Mexique, avaient fait assez peu de fruit. Quelques années se passeront encore, durant lesquelles la moisson sembla devenir plus abondante ; mais les missionnaires étaient en trop petit nombre pour l’étendue du champ qu’ils avaient à défricher. Un jour, ils se virent abordés par une troupe d’Indiens d’une race qu’ils n’avaient pas encore rencontrée dans leurs excursions. Ces Indiens s’annonçaient comme les envoyés de leur nation, et ils demandaient le baptême avec une grande ferveur. Les missionnaires, surpris à la vue de ces indigènes, que personne, croyaient-ils, n’avait encore évangélisés, s’empressèrent de leur demander d’où leur venait un tel désir. Ils répondirent que depuis un temps déjà long une femme avait paru dans leur pays annonçant la loi de Jésus-Christ ; qu’elle disparaissait par moments, sans qu’ils pussent découvrir le lieu de sa retraite ; que c’était elle qui leur avait fait connaître le vrai Dieu et leur avait enjoint de se rendre auprès des missionnaires, afin d’obtenir pour eux-mêmes et pour leurs compatriotes la grâce du sacrement qui remet les péchés et fait les enfants de Dieu. L’étonnement des missionnaires s’accrut encore lorsque, ayant voulu interroger ces Indiens sur les mystères de la foi, ils les trouvèrent, parfaitement instruits de tout, ils leur demandèrent alors des renseignements sur cette femme merveilleuse, cherchant à se procurer un signalement quelconque ; mais tout ce que les Indiens purent dire, c’est qu’ils n’avaient jamais vu une personne semblable. Quelques détails descriptifs du costume donnèrent lieu de penser aux missionnaires qu’elle pouvait être vêtue en religieuse, et l’un d’eux, qui avait avec lui le portrait de la vénérable Mère Louise de Carrion, qui vivait en grande réputation de sainteté dans un monastère d’Espagne, le montra aux indiens, dans la pensée qu’ils pourraient peut-être y reconnaître les traits de leur apôtre. Ceux-ci, après avoir considéré le portrait, répondirent que la femme qui les avait évangélisés portait en effet un voile comme celle dont on leur montrait l’image, mais que pour les traits du visage, elle en différait complètement, étant jeune et d’une grande beauté.

Les missions franciscaines du Nouveau-Mexique avaient alors pour chef le P[ère] Alonzo de Benavidès rempli de zèle et digne de recevoir une si touchante récompense de ses saintes fatigues. Il ne tarda pas à remplir les vœux de la multitude indienne : faire partir avec les envoyés plusieurs religieux, qu’il chargea d’aller recueillir une si constante récolte. Il fallut plusieurs journées de chemin, pour arriver au sein des tribus inconnues. Les plus vives démonstrations de joie et de reconnaissance accueillirent les ministres de l’Evangile, et l’étonnement de ceux-ci allait toujours croissant, car ils étaient à même de constater à chaque pas que, chez tous les individus de ce peuple, l’instruction chrétienne était complète. Le chef de la nation, objet particulier des sollicitudes de la Servante de Dieu, voulut être le premier à recevoir le baptême avec toute sa famille, et la nation entière suivit en peu de jours.

A la suite de tels événements, on excusera sans peine la pieuse curiosité, l’impatience même des missionnaires d’en connaître l’auteur. Le P[ère] Alonzo de Benavidès surtout aspirait à rentrer momentanément en Espagne, dans l’espoir d’y découvrir la retraite qui tenait cachée sa miraculeuse coopératrice. Enfin, dans le cours de l’année 1630, il put profiter du départ d’un navire, et à peine débarqué en Espagne, il se rendit directement à Madrid. Le général de son Ordre, le P[ère] Bernardin de Sienne [sic] 2 , se trouvait en ce moment dans cette ville. Benavidès se hâta de lui manifester les merveilles pour la recherche desquelles il avait cru devoir entreprendre le voyage d’Europe. Le général connaissait Marie de Jésus ; selon le devoir de sa charge, il avait dû examiner à fond l’état des dispositions de la Servante de Dieu, et il était demeuré convaincu de la sainteté autant que de la sublimité de ses voies. Il lui vint en pensée que cette âme privilégiée pourrait bien être celle-là même que Dieu avait choisie pour opérer de si grands prodiges, et il fit part de son impression à Benavidès. Mais comme il se doutait bien que l’humilité de la Sœur la rendrait impénétrable à l’égard de celui-ci sur des secrets qu’elle ne lui avait pas confiés à lui-même, il résolut d’employer le moyen de l’obéissance religieuse pour la contraindre à s’expliquer. II donna donc à Benavidès des lettres par lesquelles il le constituait son commissaire en cette affaire, enjoignant à Marie de Jésus d’avoir à répondre en toute simplicité aux demandes que ce religieux jugerait à propos de lui adresser. En même, temps, il chargeait Benavidès de lettres de recommandation pour le provincial et pour le confesseur, et avec ces dépêches, le missionnaire partit pour Agréda.

Arrivé dans cette ville, Benavidès communiqua ces lettres au provincial Sébastien Marzilla et au P[ère] François della Torre, qui depuis peu de temps se trouvait être le confesseur de la Servante de Dieu, et se rendit ensuite avec eux au monastère de l’Immaculée-Conception. Ayant fait venir Marie de Jésus à la grille, il lui déclara les ordres du général, et l’humble vierge se vit contrainte de déclarer tout ce qu’elle savait sur l’objet de la mission de Benavidès auprès d’elle. Avec une vive confusion, mais avec la plus parfaite obéissance, elle manifesta les commencements et la suite des extases qu’elle avait éprouvées et tout ce qui s’y était passé, ajoutant avec franchise qu’elle était demeurée dans une complète incertitude sur le mode selon lequel son action avait pu ainsi s’exercer à une si grande distance. Après avoir reçu ces confidences, Benavidès interrogea la Sœur sur les particularités des lieux qu’elle avait dû tant de fois visiter. Il la trouva aussi instruite qu’il pouvait l’être lui-même sur tout ce qui concernait le Nouveau-Mexique et ses habitants. Elle lui exposa dans le plus grand détail toute la topographie de ces contrées, décrivant tout et usant des noms propres, comme aurait pu le faire un voyageur qui eût passé plusieurs années dans ces régions. Elle avoua même qu’elle avait vu maintes fois Benavidès et ses religieux, marquant les lieux, les jours, les heures, les circonstances, et fournissant des détails spéciaux sur chacun des missionnaires. On imagine aisément la consolation qu’éprouva Benavidès d’avoir enfin rencontré l’âme favorisée de Dieu dont il avait constaté l’action miraculeuse jusque sur le théâtre de ses lointains travaux. II profita de son séjour à Agréda pour l’entretenir fréquemment, sur ses missions du Nouveau-Mexique et sur les mesures qu’il devait prendre pour accélérer l’évangélisation des tribus qui ne s’étaient pas rendues encore à la vraie foi. Enfin, il pénétra, si bien les secrets de cette âme bénie, qu’il avoua ensuite que l’estime qu’il avait conçue des sublimes vertus de Marie de Jésus dépassait encore l’admiration que lui inspiraient les prodiges dont il était venu rechercher la source mystérieuse à travers les mers.

Benavides voulut cependant, avant de quitter Agréda, rédiger une déclaration de tout ce qu’il avait constaté, tant en Amérique que dans ses entretiens avec la servante de Dieu, et il exprima sur cette pièce sa conviction personnelle, quant au mode selon lequel l’action de Marie de Jésus s’était fait sentir aux Indiens. Il insistait à croire que cette action avait été corporelle. Sur cette question, la Sœur garda toujours la même réserve, et plus tard, dans une déclaration qu’elle écrivit elle-même, elle motiva son doute sur les paroles de saint Paul que nous citions tout à l’heure. Elle concluait ainsi : « Ce que je crois le plus certain à l’égard de la manière, est qu’un ange y apparaissait sous ma figure, prêchait et catéchisait les Indiens, et que le Seigneur me montrait ici dans l’oraison ce qui se passait. » Si l’on s’en rapporte au témoignage de Marie de Jésus, qui ne saurait manquer d’être ici d’un grand poids, il n’y aurait donc pas eu, dans ces circonstances merveilleuses, l’emploi divin du prodige de bilocation qui se trouve constaté dans les actes de plusieurs saints, notamment de saint François-Xavier et de saint Alphonse de Liguori, L’ardeur du zèle de la Sœur pour la conversion des Indiens eût été complétée dans ses résultats par la coopération d’un esprit céleste, et l’âme seule de Marie de Jésus eût franchi les distances, à ces moments où, presque détachée du corps par l’extase, elle s’associait à des œuvres qui étaient le produit de ses prières et de ses souffrances. Le fait n’en demeure pas moins comme l’un des plus merveilleux que l’on rencontre dans les annales du la sainteté, et il m’a semblé propre à donner d’un seul trait une idée véritable non-seulement des communications divines que recevait Marie de Jésus, mais en même temps de la sincérité de son caractère.

Avant le départ de Benavidès, elle lui remit une lettre d’exhortation pour ses confrères qu’il allait bientôt rejoindre. Dans cette lettre, elle leur recommandait ses chers indiens, et les animait à travailler avec un courage toujours nouveau au grand œuvre qui lui tenait tant à cœur. De retour au centre des missions, Benavidès raconta à ses religieux l’heureux résultat de son voyage, et leur remit la touchante missive dont il était porteur. Il rédigea ensuite une nouvelle relation de toute cette affaire, et la plaça avec l’autographe de la Sœur dans les archives de la custodie des Franciscains du Nouveau-Mexique. Une copie de cette relation fut envoyée à Madrid, au Conseil royal des Indes, en 1668, trois ans après la mort de la Servante de Dieu. Mais les faits merveilleux que contenait cette relation n’étaient pas alors inconnus en Espagne : le voyage de Benavidès, en 1630, son but et ses résultats, n’avaient pas été sans faire un certain bruit, et l’on savait généralement que le monastère de la petite ville d’Agréda était habité par l’âme religieuse que Dieu avait plus d’une fois associée aux plans de sa miséricorde envers les infidèles d’un autre hémisphère.

L’année 1643 mit en rapport avec Marie de Jésus un personnage illustre avec lequel elle commença des relations qui durèrent autant que sa vie. Ce personnage n’était rien moins que Philippe IV, roi des Espagnes, petit-fils de Philippe II, époux d’Elisabeth de Bourbon, fille d’Henri IV, frère de notre Anne d’Autriche, père de Marie-Thérèse, femme de Louis XIV. Ce prince, qui avait eu connaissance des dons célestes qui brillaient en la Servante de Dieu, allant à Saragosse, prit son chemin par Agréda, afin de la voir et de lui recommander les intérêts de ses royaumes. L’entrevue eut lieu le 10 juillet, et le Roi goûta tellement les entretiens de la Sœur, il les trouva si profitables au bien de son âme, qu’il exigea d’elle une correspondance suivie qui continua entre eux jusqu’à la mort de Marie de Jésus. Le mode de ces lettres imposé par le Roi avait quelque chose d’extraordinaire, et se rapportait probablement à quelque point d’étiquette de la cour d’Espagne. Le Roi pliait le papier par le milieu ; il écrivait à mi-marge de sa propre main, et la Sœur devait répondre sur l’autre marge : en sorte que tous les autographes demeuraient ainsi au pouvoir du Roi. Les lettres furent très fréquentes durant cette période de vingt-deux ans ; car le Roi ne laissa pas passer aucun courrier sans écrire ; mais plus d’une fois les maladies qui survinrent à la Sœur l’empêchèrent d’être aussi exacte à répondre que le prince l’eût désiré. Avant de se dessaisir de chaque lettre, elle prenait copie tant de celle du Roi que de la sienne, pour obéir à son confesseur, qui avait exigé d’elle cette mesure de prudence ; et c’est ainsi que certaines parties de cette intéressante correspondance ont pu se conserver, les originaux ayant été dispersés après la mort du Roi. Les ministres se les partagèrent, par un sentiment de dévotion envers la Servante de Dieu, et il serait impossible de les réunir complètement aujourd’hui. Un manuscrit de la Bibliothèque impériale renferme les copies de quarante-deux de ces lettres, tant du Roi que de la Sœur, et ces lettres elles-mêmes ont fait l’objet d’une intéressante publication que nous devons à M[onsieur] Germond de Lavigne. Le livre a paru en 1800 sous ce titre : La sœur Marie d’Agréda et Philippe IV, roi d’Espagne. L’édition est donnée avec un grand soin et accompagnée d’un travail de critique historique très lucide. L’éditeur n’y fait pas mystère de son respect pour la religion, ni de sa courageuse sympathie à l’égard de la Sœur. On regrette seulement quelques appréciations inexactes, qui n’ont d’autre source chez M[onsieur] Germond de Lavigne qu’une ignorance bien excusable de la théologie mystique. Son livre, dans tous les cas, fait aimer, estimer et admirer Marie d’Agréda.

Philippe IV, bien qu’il ne fût pas dépourvu de qualités précieuses, fut, au demeurant, un assez pauvre souverain. La race de Charles-Quint et de Philippe II s’était épuisée de bonne heure, et le XVIl° siècle vit la décadence de l’Espagne, faute d’un prince capable de soutenir les hautes destinées de cette monarchie. Mais tous les malheurs semblèrent s’être accumulés sur la tête de Philippe IV. Le Portugal se détachant de la couronne de Castille, la Catalogne se donnant à la France, Naples soulevé, le traité de Munster imposant au fils de Philippe II la renonciation aux Provinces-Unies ; ces infortunes n’étaient pas rachetées par les brillants faits d’armes de Don Juan d’Autriche, ni par les coups d’épée que Condé vint donner au profit de la cause espagnole. On regrette surtout que le prince malheureux ne soit sorti que si rarement de l’indolence de son caractère, au milieu même de telles épreuves. Toutefois, il faut le dire : la réputation de Philippe IV n’a eu qu’à gagner à la publication de sa correspondance avec Marie de Jésus. C’est un grand spectacle que de voir un monarque absolu mener, pendant vingt-deux ans, un commerce intime de lettres avec une pauvre recluse qui ne le flatta jamais et ne cessa de le rappeler à ses devoirs de chrétien et de roi. On comprend aisément que Philippe, pas plus que la Sœur, n’avaient d’intérêt humain à continuer ces relations ; mais s’il en rejaillit quelque estime pour le prince qui se montre si empressé d’entendre constamment une parole si fort au-dessus du niveau de sa vie, on doit surtout être frappé de la ferme et solide vertu de la Sœur qu’une si haute confiance laissa toujours dans l’attitude humble et désintéressée qu’elle avait choisie comme la meilleure part en ce monde.

Pendant les longues années que dura cette correspondance, il n’y eut aucun intérêt d’Etat dont le Roi n’entretint la Servante de Dieu. Si l’esprit qui régnait en Marie de Jésus eût été selon le monde, elle eût sans doute été tentée de profiter de l’importance qu’on lui donnait ainsi tout à coup. Il n’en fut rien. Au début de la correspondance, elle sembla donner des conseils d’une haute portée pour l’administration, s’ils avaient été suivis ; mais elle ne tarda pas à comprendre que le prince n’était pas de force à réformer radicalement son gouvernement, et elle se borna dès lors à entretenir en lui le sentiment pieux qui résultait des relations de Philippe avec Dieu, comme homme et comme roi chrétien. Jamais aucune recommandation, aucune demande ; un seul intérêt exprimé sous toutes les formes, sa sollicitude pour le salut du Roi. On sent que la Servante de Dieu a fort à cœur les intérêts légitimes de son pays ; mais elle regrette surtout la lutte sanglante qui divise la France et l’Espagne. Ce dernier sentiment la porta jusqu’à oser adresser une lettre au pape Alexandre VII, pour le supplier d’intervenir entre les deux cours et de ménager la paix. L’influence du Pontife se fit sentir, en effet, dans les négociations qui amenèrent le traité des Pyrénées, et par suite cette paix dont Marie-Thérèse fut le gage.

Pour donner au lecteur une idée des relations épistolaires de Philippe IV et de Marie d’Agréda, et aussi pour éclaircir de plus en plus le caractère de cette admirable femme, avant d’entrer dans le récit des controverses ardentes qui s’élevèrent à son sujet, il ne sera pas inutile de donner ici un échantillon de ses conseils au Roi. Je prends de préférence la lettre dans laquelle elle va le plus loin en fait d’avis sur le gouvernement. On y appréciera à la fois la droiture des vues, la noblesse des sentiments et la dignité du style de notre extatique. Rien n’est plus intéressant à étudier que l’intérieur de ces âmes visitées souvent par la divinité, et au fond desquelles la grâce ayant comme absorbé la nature, établit une ineffable sérénité qui la met à même de prononcer avec une liberté entière sur les choses d’un monde qu’elles ont dépassé, et auquel elles ne tiennent plus que par la volonté du souverain Maître. La lettre est du 13 octobre 1643 ; la Sœur s’y exprime ainsi :

« Bien que le départ de Votre Majesté de Madrid ait suscité quelque opposition, il ne me parait pas inopportun. En prenant cette résolution, Votre Majesté s’est placée sous la protection du Très-Haut, se confiant à sa providence et à son saint Nom, comme fit Pierre lorsqu’il jeta ses filets à la mer. C’est cette constance, sans nul doute, qui a valu à Votre Majesté les heureux succès dont elle me parle : l’arrivée de sa flotte et la délivrance d’Oran. Avec elle encore, si Votre Majesté met ses soins à éviter tout ce qui pourrait contrarier la volonté divine, elle pourra prendre des forces et du courage pour de nouvelles entreprises ; car lorsque le but est bon, Dieu ne refuse pas son aide à ceux qui l’implorent. Le peu de confiance de Votre Majesté en soi-même, sachant combien est fragile notre nature humaine pétrie d’argile, n’est point un obstacle aux œuvres merveilleuses du Seigneur ; au contraire, elle les attire et les sollicite. C’est ainsi qu’il advint au roi David, lorsque, reconnaissant et pleurant ses fautes, il offrit d’aimer et de servir le Seigneur. Je fais aujourd’hui comme le roi David ; et avec des prières, des pénitences et des larmes, je demande à Dieu qu’en père miséricordieux il daigne jeter un regard sur les intentions droites et louables de Votre Majesté et sur vôtre cœur affligé. Moi-même, Sire, lorsque je vous considère en cet état, je gémis et je pleure du plus profond de mon âme. ».

« J’avoue sans détours que ces royaumes et cette monarchie sont dans un grand danger. Ces guerres, ces dissensions entre princes, entre rois chrétiens, sont nos châtiments qu’envoie le Très-Haut avant de pardonner les fautes qui l’ont offensé. Ce châtiment même est une preuve de l’affection que porte la divine Majesté à ces royaumes et à cette monarchie qui lui doivent tant de reconnaissance. Mais quand cessent les vieilles erreurs, quand on les désavoue devant le Seigneur, alors sa bonté divine sait changer les menaces, les punitions et les rigueurs en caresses, en faveurs et en bienfaits. J’ai confiance dans la clémence du Très-Haut ; et si Votre Majesté persévère dans ses droites et saintes résolutions, si elle fait suivre à tous la même voie, corrigeant le mal, administrant la justice quand il est nécessaire, sans aucune considération humaine, récompensant le bien, veillant à ce que le pauvre ne soit pas humilié par la raison qu’il est pauvre, — car Dieu se fit pauvre ici-bas pour nous, — cherchant toujours à le relever à cause de son humilité, abaissant au contraire l’orgueil du riche et du superbe chaque fois qu’ils oublient les règles de la loi divine, qui est égale pour tous, j’espère que la miséricorde et la justice céleste auront pour vous d’heureux effets. »

« Discréditer les uns pour servir les autres me paraît chose digne de blâme, quand on peut dire ce qui convient sans porter atteinte à l’honneur d’autrui ; je crois donc que les personnes qui ont parlé à Votre Majesté voulaient dire que parmi ceux qui l’approchent le plus, il en est de nuls et d’inutiles pour le Gouvernement. Les qualités essentielles de chacun sont, en effet, bien souvent étrangères à la science et à l’habileté nécessaires pour bien gouverner ; et il en est aussi dont les talents et la capacité pourraient vous être plus utiles. Le gouvernement d’une aussi vaste monarchie est chose importante, et il doit n’être confié qu’à des hommes réellement capables : or, comme Dieu a inégalement réparti les talents, il est nécessaire de choisir et de chercher les mieux partagés. Le plus grand malheur, c’est que, lorsque chacun ne devrait songer qu’au bien commun et à celui du Prince et du Roi, en faisant preuve de désintéressement, tous au contraire ne songent qu’à leur intérêt personnel, ne s’occupent que de leur bien-être, et font de tout chair et sang. »

« Cela arrive, Sire, pendant la paix comme pendant la guerre ; Votre Majesté est appauvrie, ses peuples de même, et ceux qui prennent part aux affaires sont heureux et riches : chacun d’eux veut s’approcher davantage du foyer : ils se portent envie : l’émulation les divise. Il serait bon de les mettre tous sur le même niveau, de partager entre eux votre confiance, de telle sorte que chacun pensât y être le plus avancé, sans que Votre Majesté accordât plus à l’un qu’à l’autre. C’est ainsi que l’Auteur de la nature a placé le cœur au centre du corps, afin que la vie et la chaleur parvinssent également à tous les membres. C’est ainsi que le soleil occupe le centre du monde pour nous éclairer tous indistinctement. »

    « Les personnes qui ont parlé à Votre Majesté ont pu encore céder à un autre motif, fondé sur la commune opinion de ce monde. On déteste le gouvernement passé (le ministère d’Olivarès), parce qu on lui attribue nos malheurs et nos calamités d’aujourd’hui ; et comme les effets d’un changement de régime ne peuvent pas être instantanés, on croit que ce sont les mêmes hommes qui gouvernent, et que ceux qui tiennent le pouvoir auprès de Votre Majesté ne veulent plaire qu’à ceux qui les y ont portés. Il ne serait pas hors de propos de donner une sage satisfaction au monde, qui la demande, car Votre Majesté a besoin de lui. Je me ferais mieux comprendre autrement qu’en me confiant à la plume ; il est impossible, par écrit, de satisfaire Votre Majesté d’une manière complète. J’ai la confiance que si Votre Majesté agit selon la volonté du Seigneur, le Seigneur lui enverra des consolations nombreuses, ainsi que d’heureux succès à cette monarchie ; car sa divine clémence veut que nous méritions la miséricorde pour en user à notre tour envers son peuple ; il veut surtout que nous pleurions sur nos fautes, que nous les corrigions, pour ne jamais démériter son pardon. »

D[om] P[rosper] Guéranger.

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