Mémoires autobiographiques de dom Guéranger – Débuts de la restauration monastique

Élaboration des Constitutions et approbation de l’évêque du Mans

Le moment était venu de songer à la rédaction d’un corps de règlements pour l’association, afin d’être en mesure de le présenter à l’approbation de l’évêque, au cas où ma négociation serait heureuse. Dès longtemps déjà j’avais réfléchi à la forme de vie qu’il serait à propos d’établir à Solesmes. J’avais arrêté les points fondamentaux. Il s’agissait d’organiser les exercices dans l’esprit de la Règle de Saint Benoît, afin de traverser la période d’essai sans alliage d’autres idées, et de manière à préparer l’avenir par une prise de possession de tout ce qui constitue essentiellement l’institut Bénédictin. Je demandai le secours de Dieu, et je me mis à écrire sur des feuilles volantes. M. Boulangé qui m’avait supplanté à la Visitation, et qui se sentait très attiré vers Solesmes, reçut mes confidences, et voulut bien transcrire les articles sur le cahier qui devait être soumis à la sanction de l’évêque.

Cet ensemble de règlements était donc dressé dans l’intention d’amener insensiblement ceux qui le suivraient à la réalisation de la Règle de Saint Benoît, moyennant certaines modifications dans la forme, réclamées par les mœurs et les circonstances du temps. Je posai donc en principe que le patriarche des moines d’occident serait le patron de l’association. Sa Règle devait être lue publiquement tous les jours à Solesmes, et quant aux exercices qu’elle prescrit, voici la forme à laquelle je m’étais arrêté. L’office divin célébré tout entier au chœur, selon le rite romain. N’étant pas encore Bénédictins, nous n’eussions pas eu le droit de suivre l’office monastique ; mais déjà l’adoption de la liturgie romaine nous faisait puissamment trancher avec le diocèse. L’abstinence de l’Avent, celle des mercredis de toute l’année, et des lundis à partir du 14 septembre, avec un certain nombre de vigiles. Le jeûne les mercredis et vendredis de l’Avent, et les vendredis depuis le 14 septembre. Matines à 4h 1/2 du matin en été ; après Complies en hiver. Pour habit, la soutane et la ceinture, sans rabat ; au chœur le surplis romain, et par-dessus, en hiver, une chape noire avec capuchon. Le travail dirigé principalement vers les études. La lecture au réfectoire et le service de table à tour de rôle par semaine. Le silence absolu durant la nuit ; dans la journée, hors les récréations, nécessité de la permission pour parler au-delà de cinq minutes. Promenade hebdomadaire, entre le dîner et les Vêpres, hors l’Avent et le Carême. Une heure de récréation après le dîner et le souper, hors les vendredis de Carême et le mercredi des Cendres. Une conférence spirituelle chaque jour.

Telle était en substance l’observance à laquelle il me sembla que l’on pouvait réduire la vie des nouveaux aspirants à la vie bénédictine. Tous les exercices de la Règle de saint Benoît y étaient représentés, quoique mitigés, et l’on était à même de comprendre et de goûter l’esprit du saint législateur dans la lecture publique et journalière de ses enseignements directs. Quatre ans plus tard, cet ensemble de règlements fut présenté au Saint-Siège avec de très légères modifications, et il obtint l’approbation apostolique. Deux choses cependant lui font défaut : l’abstinence perpétuelle et l’office de nuit ; mais il me sembla que le recrutement de l’association serait impossible, si cette double condition n’était pas modifiée. La suite a démontré que la plupart des sujets que l’Esprit de Dieu a conduits à Solesmes n’auraient pu persévérer dans leur vocation sans l’adoucissement de l’abstinence, et s’il leur eût fallu interrompre le sommeil de la nuit pour matines. Je sens toutefois la responsabilité que j’ai contractée à l’égard de la majesté divine, en tranchant ces graves questions, et je la supplie de pardonner ma témérité, en ayant miséricordieusement égard à ma faiblesse, à mon peu de vertu, et à la nécessité où je me trouvais d’organiser la nouvelle institution d’une chose par elle-même aussi ancienne que vénérable.

Mais nous ne tardâmes pas à rencontrer un nouveau sujet d’alarmes. Un jour de mois d’octobre, M. Fonteinne se rendant d’Asnières à Sablé, et jetant les yeux sur le monastère, s’aperçut que des travaux de démolition étaient commencés. Il se transporta sur les lieux, et constata qu’on avait abattu les bâtiments de la boulangerie et du Chapitre qui donnaient sur le cloître, et qu’on était en train d’attaquer les voûtes mêmes du cloître de ce côté. Il alla aussi aux informations, et apprit que l’indécision qu’on avait témoignée à M. Salmon quant à l’acquisition, ainsi que le peu de succès qu’avait eu l’annonce sur les journaux, avaient porté M. La Fautrardière à demander à ses co-propriétaires la démolition de la maison. M. La Fautrardière n’avait cependant engagé que trois mille francs dans l’acquisition de Solesmes dont le prix d’achat s’était élevé à 32,000 f ; mais il regrettait l’inaction de ses fonds, et avait enfin réussi à entraîner ses sociétaires à cette œuvre odieuse de destruction, ces messieurs espérant retrouver leur mise dans la vente des matériaux. On avait résolu d’abattre d’abord le pan du cloître qui desservait le Chapitre et la boulangerie ; on devait ensuite diriger le marteau sur l’église, renversant la nef et la tour, s’arrêtant provisoirement devant le transept, dont on aurait ménagé les chapelles avec leurs sculptures jusqu’à une nouvelle campagne. Enfin on aurait attaqué le bâtiment conventuel lui-même, s’il n’eût pas trouvé d’acheteurs.

Il était temps d’agir et de se mettre en avant ; mais que faire tant que l’évêque n’était pas rentré au Mans ? On attendait son retour pour le commencement d’octobre, et le 1er novembre il n’était pas arrivé encore. Une de ses sœurs qui l’était venu voir de Rennes à Laval avait été prise durant son séjour d’une grave indisposition, et le prélat n’avait pas voulu l’abandonner. Cette dame était à peine convalescente, lorsque la femme de chambre qui l’avait soignée fut atteinte du même mal ; en sorte que la maîtresse attendait la guérison de la servante, et que le prélat qui voulait rentrer au Mans avec sa sœur se trouvait retenu indéfiniment. Enfin, il arriva au Mans quelques jours après la Toussaint. à peine en fus-je informé que je songeai à lui rendre visite, afin de réclamer le bienfait de la promesse qu’il m’avait faite en répondant à ma lettre d’Angers.

Le jeudi 8 novembre, après m’être recommandé à Saint Benoît et à Sainte Scholastique, je me rendis à l’audience du prélat. Je lui avais fait visite au salon l’avant-veille, et j’avais su que dans le premier Conseil qu’il avait tenu à son retour, il avait communiqué ma lettre et parlé de sa réponse. J’abordai de suite la question, lui rappelant son engagement de m’écouter favorablement, et ne tardai pas à lui dire que l’on démolissait Solesmes. à cette nouvelle, il s’empressa de me dire qu’il fallait me hâter d’arrêter le marteau et traiter comme je l’entendrais. Il me demanda ensuite quels étaient mes coopérateurs. Je lui nommai d’abord M. Boulangé. Il se récria sur ce que celui-ci s’était laissé placer à la Visitation. Je répliquai qu’il ne l’avait fait que parce que l’œuvre étant ajournée, un peu indéfiniment, et que dans l’incertitude, il fallait bien qu’il prît une position ; que du reste les visitandines savaient ses dispositions. Le prélat consentit à me donner M. Boulangé, mais non de bonne grâce.

Je nommai ensuite M. Fonteinne. Il y eut plus de surprise encore chez l’évêque. Je sus qu’il avait vu une lettre de Mademoiselle Manette Cosnard à M. Bouvier, dans laquelle elle s’exprimait durement sur la nomination de M. Fonteinne à la cure d’Asnières. Il ajouta que M. Fonteinne était en rapports peu agréables avec le curé de Sablé, et qu’il nuisait à ce dernier dans l’esprit de Mesdemoiselles Cosnard. Je tâchai de rétablir les faits, puis l’évêque me demanda ce que je ferais de M. Fonteinne ; je répondis résolument que j’en ferais le cellérier du monastère, et qu’il avait pour cela de rares qualités. Le sujet me fut accordé.

Je parlai alors de M. Daubrée, puis de M. Banchereau, puis de M. Le Boucher, et je terminai ma visite en annonçant au prélat que je viendrais le surlendemain présenter les Constitutions du nouveau monastère à son approbation. Il agréa cette démarche, et je le quittai le cœur content.

J’écrivis de suite à M. Fonteinne pour le prier de voir M. Salmon, et de lui dire que l’affaire de l’acquisition allait enfin marcher, et qu’il fallait arrêter les démolitions. En même temps, je fis achever par M. Boulangé la transcription des Constitutions. Tout étant terminé en 149 articles et en latin, j’allai le 10 à l’audience du prélat qui me reçut avec la même bienveillance. Il me promit de lire sérieusement le manuscrit, et m’indiqua un jour très prochain où il me recevrait. Je lui fis part d’une idée de M. Fonteinne qui avait pensé qu’une lettre du prélat à M. le marquis de la Porte de Ryan, propriétaire du château de Sablé, pourrait déterminer celui-ci à faire une offrande considérable pour le futur établissement à Solesmes. M. Fonteinne appuyait ses espérances sur ce que le marquis avait fait, sur sa demande, un don de 10,000 f au Bureau de Charité de Sablé. Le prélat me dit qu’il ne jugeait pas convenable de se mettre en avant jusqu’à ce point ; mais que si M. Fonteinne voulait écrire à M. de Ryan, il l’autorisait à se prévaloir de l’approbation épiscopale donnée à l’œuvre, et que lui évêque, se tenait prêt à donner les renseignements les plus favorables, s’il était interpellé par le Marquis.

Je mandai ces nouvelles à M. Fonteinne en l’exhortant à écrire directement à M. de Ryan, et à voir M. Salmon. Il le vit en effet, et tous deux allèrent visiter Solesmes. M. Fonteinne dit que la chose était sérieuse, et blâma vivement les démolitions au point que sur place M. Salmon arrêta les ouvriers. Il ne fut rien conclu dans cet entretien où l’on se sondait mutuellement.

Sur la demande de M. Fonteinne, j’avais rédigé la minute de la lettre qu’il devait écrire à M. de Ryan. Il envoya la lettre, et ne tarda pas à recevoir la réponse, toute de la main de la Marquise, et signée seulement du mari. Elle n’accordait rien, parlait d’une manière aigre-douce du projet d’ouvrir un monastère à Solesmes, et prétextait les bonnes œuvres à faire dans le pays de Nogent-le-Rotrou, lesquelles absorbaient toutes les ressources. Ce fut, en cette matière, la première déconvenue, suivie de bien d’autres ; mais quand Dieu pousse, rien n’arrête.

J’écrivis moi-même directement à M. de Chateaubriand, non que j’attendisse rien de lui directement, sachant bien que ses affaires étaient en mauvais état ; mais je lui rappelais ce qu’il dit dans la préface de ses Études historiques sur les travaux des Bénédictins, et sur la nécessité d’en reconstituer l’école. Je lui faisais part du projet de Solesmes, et lui demandais carrément s’il ne trouverait pas au-dessous de lui de faire sur ce sujet une de ces brochures comme il savait les faire, et s’il voudrait bien avoir la générosité d’en consacrer le produit à une œuvre qui osait compter sur sa sympathie.

La réponse fut bienveillante, mais elle ne m’accordait pas ce que je demandais. Plus tard, je la publiais, en retranchant quelques lignes. Je la donne ici en entier :

    Paris, ce 11 octobre 1832

    Votre lettre, Monsieur l’Abbé, adressée à Genève m’est revenue à Paris et m’a trouvé malade. Ne pouvant encore écrire moi-même, je dicte au hasard quelques mots pour vous prouver à la fois ma reconnaissance de la confiance que vous me témoignez, et ma bonne volonté pour votre œuvre en espérance. Mais, Monsieur, je n’ai pas un sou vaillant, et si j’ai des amis riches et pauvres les premiers ne me donneraient rien et les autres n’ont rien à me donner. J’ai rêvé aussi le rétablissement des Bénédictins et je voulais placer la congrégation renaissante à Saint Denis auprès des tombeaux vides et de la bibliothèque vide : le temps n’auroit pas manqué de remplir ceux-là, et j’aurois compté pour remplir celle-ci sur le travail de mes nouveaux Mabillon. Mais Dieu dispose et l’homme propose, mes songes s’en vont comme le reste de ma vie qui va bientôt passer. Puisque vous êtes jeune, Monsieur, rêvez mieux que moi, et comme nous sommes tous deux chrétiens, nous irons trouver, quand il plaira à Dieu, l’Éternité si sçavante et la seule réalité qui ne s’altère point. Là, Monsieur, nous trouverons nos vieux Bénédictins bien plus instruits encore qu’ils ne l’étoient sur la terre, car ils étoient hommes de vertu comme de science et maintenant ils voyent de leurs yeux l’origine des choses et les antiquités de l’univers.

    Comptez moi, Monsieur, je vous prie au nombre des Bénédictins honoraires de Solême. Je trouverai vingt francs à votre service et si vous me les demandez je vous les enverrai aussitôt, voire quarante francs en y pensant bien, et en calculant toutes mes ressources.

    Addictissimus et humillimus

    Servus Fr. de Chateaubriand, e Neocongregatione Sancti Mauri.

Je fis part de la situation à M. de Montalembert qui ne pouvait rien par lui-même, mais qui me procura cinq cents francs par son ami M. Le Marquis de Dreux-Brézé. Ce fut là le premier argent que la Providence me fournit pour l’œuvre, et il est juste d’en garder mémoire. M. de Brézé fut notre premier bienfaiteur, et il le fut à l’instigation de M. de Montalembert.

J’adressai d’autres lettres à diverses personnes qui pouvaient m’aider, soit par elles mêmes, soit par leur influence. J’interpellai M. Desgenettes, mon ancien curé. Il arrivait de Fribourg, et venait de recevoir la paroisse de Notre-Dame-des-Victoires. Il était pauvre comme Job, n’avait pas un couvert d’argent pour sa table, et cherchait à s’effacer. Il ne put rien me donner ni me promettre. Au printemps suivant, lorsque j’allai à Paris, il se gêna pour mettre dans ma bourse une somme de deux cents francs. Ce ne fut que plusieurs années après que la très Sainte Vierge releva de son humiliation ce digne prêtre, en manifestant le pouvoir miséricordieux de son cœur immaculé dans l’église abandonnée de Notre-Dame-des-Victoires.

M. de Cazalès, alors laïque, prit grand intérêt à la lettre que je lui écrivis sur l’œuvre. Il était peu riche ; mais j’avais compté sur ses relations. Sa réponse m’encourageait peu ; mais il me promettait de visiter Solesmes, et témoignait un certain désir de prendre une part personnelle à la fondation.

Sur l’avis des Visitandines du Mans, j’adressai une demande à un riche catholique anglais nommé M. Cox, parent d’une des religieuses ; ce fut sans succès. J’écrivis à M. Coëdro, Supérieur des Missionnaires de Rennes, que l’on m’avait représenté comme très bienveillant pour une œuvre dans le genre de la nôtre, et comme disposant de beaucoup d’influence dans sa ville. Il me répondit qu’il était sans moyen de m’aider, malgré toute sa sympathie. Madame de Vaufleury, de Laval, se montra remplie de bon vouloir ; mais pour le moment, elle ne pouvait rien faire.

Je me réclamai de M. Bailly de Surcy, rédacteur de la Tribune catholique, à laquelle j’avais envoyé plusieurs articles. Il tenait à Paris un pensionnat d’étudiants en Droit et en Médecine, et peut être regardé comme le père de la jeunesse chrétienne en notre temps, par la fondation qui lui appartient des Conférences de Saint-Vincent de Paul. Il était loin d’être riche ; néanmoins à la réception de la lettre que je lui adressai, il me répondit immédiatement de compter de sa part sur une somme de 500 f.

M. le Marquis de Régnon, courageux défenseur de la liberté de l’Église, auquel j’avais écrit à Nantes, m’avisa dans sa réponse qu’il mettait à ma disposition 500 f, que je reçus de ses mains au mois de janvier suivant.

J’omets d’autres offrandes moins considérables qui furent promises alors et effectuées dans les premiers mois de 1833 ; mais le chiffre total fut loin d’être considérable, et la plupart des lettres que j’écrivis en novembre et en décembre 1832, demeurèrent sans résultat. J’ajouterai ici que M. le Marquis Anatole de Juigné donna mille francs à M. Fonteinne, et que M. Bouvier me promit pareille somme qu’il versa au printemps suivant. Tout ceci était bien peu de chose pour commencer une si grande œuvre ; mais Dieu soutenait en moi la confiance et je ne doutais pas du succès. Je reviens au Mans, où il se passa des choses importantes.

Acquisition du Prieuré de Solesmes

Le moment était venu d’activer le zèle des amis que le projet pouvait rencontrer tant au loin qu’auprès, et l’évêque se montrait peu disposé à encourager l’idée de s’adresser au diocèse. Ce fut un bien. On n’est pas prophète dans son pays : j’ai été à même de le comprendre plus tard. D’un autre côté, M. Fonteinne pouvait d’un moment à l’autre conclure avec M. Salmon, et bien que nous fussions convenus qu’il fallait commencer par un bail, il y aurait de l’argent à verser, et il faudrait en avoir aussi pour les travaux de réparation et d’adaptation du monastère à la destination que nous allions lui rendre.

M. Boulangé qui entretenait sans cesse de mon projet les religieuses de la Visitation, avec lesquelles il me procurait les plus agréables relations, leur parla du besoin que l’œuvre avait d’un secours temporel dans un bref délai. Il fut convenu entre moi et Madame de Clanchy, supérieure, que le monastère ferait une neuvaine à la Très-Sainte Vierge pour obtenir sa protection. La neuvaine devait commencer le 7 décembre, et finir le 15, jour de l’Octave de l’Immaculée Conception, de ce mystère pour lequel Marie elle-même m’avait inspiré un jour foi et confiance.

Dans les premiers jours de cette neuvaine, j’étais en prières dans la chapelle de la Visitation. Je fus sollicité intérieurement de consacrer l’œuvre du rétablissement des Bénédictins en France, au Sacré-Cœur de Jésus, auquel je m’étais consacré moi-même dans la chapelle de ce monastère le jeudi-Saint, en 1823. Je fis vœu de demander à l’évêque la faveur d’un salut du Très Saint-Sacrement en l’honneur du Sacré-Cœur le premier vendredi de chaque mois, quand nous serions établis, et d’ériger un autel du Sacré-Cœur dans l’église de notre monastère, si après trois ans, à partir du jour de l’installation, nous étions en mesure de continuer l’œuvre. Grâces soient rendues au Dieu tout-puissant qui daigna agréer la neuvaine et le vœu, et sanctionner extérieurement la faveur qu’il m’avait faite de goûter, après tant de résistances, le mystère du Cœur de Jésus, et celui de la Conception sans tache de la reine du ciel.

Nous considérions, M. Fonteinne et moi, la somme de 6,000 f comme nous étant nécessaire pour commencer, et pour le moment, il n’y avait de disponible que les 500 f de M. le Marquis de Brézé, que je pouvais faire venir à volonté. Dieu parla au cœur de Mademoiselle Manette Cosnard qui, du consentement de sa sœur Perrette, dit à M. Fonteinne que nous pouvions compter sur les 6000 f. Elle les eut de son cousin M. Marçais, fermier de Vrigné, et frère de Madame Gazeau dont nous aurons à parler. Pour la fortune très médiocre de Mesdemoiselles Cosnard, cette offrande qui pour nous avait une importance capitale, était très considérable, et ne fut cependant que le prélude de bien d’autres largesses de ces dames, et de leur nièce Mademoiselle Euphrasie, par lesquelles l’œuvre put s’établir et marcher. Ce fut dans le cours de la neuvaine que Mesdemoiselles Cosnard prirent leur détermination. Le secours d’en haut parut encore pour écarter un péril qui pouvait être très grave. M. l’abbé Moreau était en recherche d’une maison convenable pour établir l’œuvre qu’il avait projetée. Il rôdait dans tout le pays de Sablé, et nous causait les plus vives inquiétudes. Nous savions qu’il avait à sa disposition une somme considérable, et pour peu qu’il se fût abouché avec M. Salmon, pouvant payer comptant l’acquisition de Solesmes, il nous évinçait immédiatement, nous et notre projet de bail.

J’insistais donc auprès de M. Fonteinne, pour qu’il menât vivement la conclusion. Enfin, le 12 décembre, un accord fut passé entre lui et M. Salmon. Un bail de trois ans était conclu, moyennant 1,000 f par an qui devaient être versés de suite pour les trois ans. à l’expiration de ce terme, la maison nous restait à prendre pour la somme de 36,000 f. C’était un beau succès. M. Fonteinne se hâta de me le faire savoir par une lettre qu’il m’écrivit le jour même, me pressant d’arriver promptement à Sablé, dans la crainte que ces conventions qui n’étaient que verbales ne fussent modifiées.

Je reçus la lettre au Mans le lendemain 13. Aussitôt je courus à la diligence de Sablé qui partait à une heure de l’après-midi pour retenir une place de manière à pouvoir arriver dans la journée. Ayant dîné lestement à midi, je me rendis sans perdre un instant à la voiture. On me dit qu’elle ne partirait pas, attendu le mauvais état de la route. Je me trouvai fort déconvenu. Comme je parlais de déposer une plainte, la directrice me dit qu’on m’avait sellé un cheval, et que je pourrais faire la route avec le garçon qui allait partir avec les dépêches pour Sablé. C’était douze lieues à faire à franc-étrier, avec de la neige sur la terre.

Je me décidai cependant, à cause de l’urgence, et on m’amena mon coursier. C’était un vétéran de cavalerie mis à la réforme, qui avait dû être monté en son temps par quelque cuirassier. Il avait la peau déchirée en plus d’un endroit, mais le pire encore était sa hauteur qui était telle qu’à peine mon pied, en se levant, arrivait à l’étrier, et sa grosseur qui ne permettait guère à un homme de ma taille de l’enfourcher sérieusement. Quant aux allures, je vis d’un coup d’œil qu’il était d’un naturel calme, peut-être à cause de l’âge, mais que son trot ne pouvait être très doux. Au reste, on l’avait, comme de juste, ferré à glace.

Le moment de partir étant venu, je me hissai sur cette bête, et traversai les rues du Mans en la compagnie du garçon de la poste, qui portait les dépêches en bandoulière dans un sac de cuir. Celui-ci me recommandait à chaque instant de frapper sur l’animal, sans quoi nous n’arriverions pas. J’obtenais un certain trot par ce moyen, mais mon bras se fatiguait. Nous arrivions dans le bourg du grand Saint-Georges, lorsqu’une bonne femme me cria de sa porte : « Oh ! Monsieur le curé, que vous êtes mal monté pour un prêtre ! Quelle pras de chevau 1 vous avez là entre les pattes ! » L’apostrophe m’égaya un peu. Quant à la conversation avec mon compagnon de chevauchée, elle n’était pas active, et me laissait tout entier à mes pensées. Je sentais vivement que je m’engageais dans un avenir inconnu, et je me recommandais à Dieu.

Durant toute la route, presque au sortir du Mans, je fus poursuivi par un texte de l’évangile qui se présenta constamment à ma pensée, et avec une telle force que cinquante fois peut-être je le formulai de bouche, sans pouvoir me retenir. C’était ce passage de Saint Luc :  » Quis ex vobis volens turrim ædificare, non prius sedens computat sumptus qui necessarii sunt, si habeat ad perficiendum ? ne posteaquam posuerit fundamentum, omnes qui vident incipiant illudere ei dicentes : quia hic homo cœpit ædificare, et non potuit consummare 2  « .

Je répétais ensuite l’autre comparaison : « Aut quis rex iturus committere bellum &c. » Enfin j’arrivais à la conclusion que Notre-Seigneur amène à la suite : « Sic ergo omnis qui non renuntiat omnibus quæ possidet, non potest meus esse discipulus 3 . » Je me demandais avec une sorte d’anxiété ce que Dieu voulait m’inculquer par cette sentence. J’étais pauvre, je ne possédais rien. Quelles sont les choses dont je devais faire abnégation pour être disciple de Jésus-Christ ? La suite m’a appris quels dépouillements successifs Dieu exigeait de moi, en retour de l’honneur qu’il me faisait de m’attacher à son œuvre. Je dis son œuvre ; car en 1837, elle apparut telle, par l’approbation solennelle que lui donna le Siège Apostolique.

Arrivé à Noyen, je changeai de cheval ; mais le second, sauf la couleur était en tout semblable au premier. J’étais déjà tellement brisé qu’il me fallut monter sur une borne pour attraper l’étrier et me mettre en selle. Je trottai ainsi avec mon compagnon jusqu’à Parcé. Le pont sur la Sarthe n’existait pas encore ; il fallait traverser la rivière dans un bac. Je descendis de cheval, mais arrivé sur l’autre bord, je sentis mon courage défaillir. J’avais fait près de dix lieues à franc étrier sur deux montures désespérantes, et je ne me sentais plus la force de braver ce genre de fatigue. Je dis au garçon d’emmener mon cheval à Sablé avec le sien, et de faire avertir Mesdemoiselles Cosnard que j’achevais à pied ce qui me restait de route.

J’arrivai harassé vers huit heures ; mais j’eus le chagrin de ne plus retrouver M. Fonteinne qui n’espérant pas de ma part une arrivée si prompte, était retourné dans l’après-midi à sa cure d’Asnières. Le lendemain 14, on l’envoya chercher de grand matin, et il ne tarda pas d’arriver. Bientôt M. Salmon fut averti ; il vint chez Mesdemoiselles Cosnard, et les conditions arrêtées entre lui et M. Fonteinne étant maintenues, un sous-seing rédigé par M. Cosnard qui avait exercé les fonctions de notaire à Saint-Denis d’Anjou, fut signé par moi et par M. Salmon qui se portait fort pour ses co-propriétaires. On lui compta les 3,000 f du loyer des trois ans, et Solesmes fut entre nos mains. Le lendemain était le 15, octave de l’Immaculée Conception, dernier jour de la neuvaine. Ce fut le premier secours surnaturel qui advint à la Congrégation de France qui date de ce jour. Le nom de Marie Immaculée doit donc être inscrit en tête de ses annales.

Je ne tardai pas à rentrer au Mans, et le 19 j’allais à l’audience de l’évêque. Je lui racontai ce que je venais de faire, et il m’en félicita vivement. Je lui demandai alors qu’il voulût bien approuver les Constitutions. Il me répondit qu’il les avait goûtées, et qu’il les sanctionnerait volontiers. Puis, prenant une plume, il écrivit l’approbation et signa. Ce fut la première sanction donnée à l’œuvre par l’Église, et j’en remerciai Dieu au fond de mon cœur.

Je demandai ensuite au Prélat d’accorder au plus tôt à M. Fonteinne la liberté de venir se joindre à moi. Il me l’accorda gracieusement, en lui permettant de quitter la paroisse d’Asnières aussitôt après la fête de Noël. Je n’avais pas compté sur un si complet succès, et je ne pus m’empêcher d’y voir un des effets de la neuvaine. Je pris congé de l’évêque en lui exprimant toute ma reconnaissance. La journée était solennelle pour lui. Il contribuait par son autorité au rétablissement de l’ordre de Saint-Benoît en France par ce préliminaire indispensable, et en même temps, il préparait de loin la restauration de la Liturgie romaine, en approuvant qu’on la suivît publiquement dans une église de son diocèse.

La nouvelle de l’acquisition de Solesmes, et de la réunion prochaine d’une communauté religieuse dans cette maison se répandit bientôt dans la ville et dans le diocèse. Elle n’y fut pas trop mal accueillie ; mais on y comprenait peu de chose ; il y avait si longtemps que les moines avaient disparu ! Avec cela, j’étais un bien jeune prêtre et M. Fonteinne aussi, et tous deux nous étions du diocèse. Je me souviens qu’avant de quitter Sablé, le jour même de l’acquisition, étant allés, M. Fonteinne et moi, faire visite à M. Paillard, curé de Sablé, pour lui faire part courtoisement de ce que nous venions de faire, il reçut poliment notre communication ; mais il ajouta qu’il serait regrettable que les religieux de Solesmes voulussent exercer le saint ministère et surtout confesser, parce que ce ne pourrait être qu’au détriment de la paroisse de Sablé. M. Paillard était d’autant plus porté à s’inquiéter que M. Fonteinne qui n’avait quitté que depuis six mois le vicariat de Sablé, avait conservé de nombreuses sympathies dans la paroisse. Il était à prévoir que, du vivant d’un tel curé, le désaccord règnerait entre le nouveau monastère et le presbytère sabolien.

L’évêque tint son conseil dès le 21, et notifia la vacance prochaine de la paroisse d’Asnières, ainsi que la permission qu’il avait donnée à M. Fonteinne de se joindre à moi. Il n’y eut de réflexions que de la part du vieux M. Ménochet qui dit en grommelant : « Ils feront là du Lamennaisianisme. » Personnne ne releva le propos, et tout fut fini pour le moment.

Après avoir établi l’habitation des futurs moines, il fallait se préoccuper aussi de préparer une bibliothèque pour leurs études. M. Bouvier, exécuteur testamentaire de M. l’abbé Lamarre, vénérable prêtre mort en odeur de sainteté peu auparavant, me donna pour Solesmes un exemplaire relié de l’édition de Bossuet de Lebel, et un calice, qui avaient appartenu l’un et l’autre à ce pieux ecclésiastique. Il m’autorisa à prendre à la bibliothèque du séminaire les doubles qui s’y trouvaient. Généralement il ne se rencontrait pas dans cette catégorie beaucoup d’ouvrages importants ; néanmoins je pus mettre de côté les conciles de Labbe, et quelques autres articles. On fit estimer le tout par M. Richelet, bibliothécaire de la ville, et moyennant la somme de mille francs que je payai en dix ans, je pus trouver là plus de six cents volumes qui, joints à mon petit bagage assez choisi et à celui de M. Fonteinne, nous faisaient arriver au chiffre de plus de douze cents.

Mais une chose me tentait par-dessus tout comme base de notre dépôt littéraire ; c’était l’acquisition des Bollandistes. Depuis un mois, j’avais connaissance d’un exemplaire très complet (53 volumes) en vente chez Méquignon-junior à Paris. J’en avais même parlé à M. Fonteinne, en donnant à entendre que je finirais probablement par l’acheter. Le prix était de 1200 f. Assurément l’exemplaire n’était pas cher ; mais il n’y avait pas à entamer les 3000 f qui restaient après M. Salmon payé. Je couchais en joue les offrandes de M. de Brézé et de M. Bailly qui étaient encore restées à Paris. Je comptais encore sur quelques centaines de francs en ce pays-là pour parfaire la somme. J’annonçais le coup à M. Fonteinne comme imminent, et j’attendais d’un jour sur l’autre, avec l’inquiétude que l’ouvrage ne fût enlevé d’un jour à l’autre.

Enfin, la veille de Noël, j’écrivis à Méquignon, que je retenais son exemplaire des Bollandistes, qu’il eût à me l’expédier de suite, et qu’il serait payé à Paris aussitôt que je l’aurais reçu. Je fis cette lettre dans la soirée, je la pris sur moi, et j’allai assister aux matines de la cathédrale, afin de prendre mon parti sous l’œil de Dieu. Après le Te Deum, je quittai ma stalle, je déposai la mozette et l’aumusse à la sacristie, et pleinement décidé, je courus à la poste et déposai ma lettre dans la boîte. Je me sentis heureux de ce que j’avais fait, et je priai les amis de Dieu dont les Acta Sanctorum relatent les vertus et les prodiges, de reconnaître le sacrifice qui leur était fait, et de couvrir Solesmes de leur protection. Les 53 volumes ne tardèrent pas à m’arriver au Mans. Je les expédiai sur Sablé, d’où nous les conduisîmes en triomphe à Solesmes dans un tombereau.

Dès le surlendemain de Noël, je m’étais rendu à Sablé où je trouvai M. Fonteinne chez Mesdemoiselles Cosnard. Il avait définitivement quitté Asnières, mais sans rien dire à ses paroissiens, sauf à la famille de Lorière. Comme le successeur, M. Naveau, n’était pas arrivé pour le dimanche, M. Fonteinne me pria d’aller faire les offices à Asnières. Je dus monter en chaire et faire les adieux à la paroisse. Il était très aimé de la population, et les arguments que j’employai pour consoler ses paroissiens de son départ produisirent peu d’effet. Je dînai au château, et je m’en revins promptement à Sablé.

L’année 1833. Les préparatifs de la restauration

1833

Je ne tardai pas à rentrer au Mans, d’où je me rendis peu de jours après à Laval, dans l’intention de recueillir des offrandes pour l’œuvre. Mon succès fut fort médiocre, et c’est à peine si je pus recueillir une somme de six cents francs. M. de Hercé, curé de la Trinité, plus tard évêque de Nantes, m’accueillit avec bienveillance. M. Coulon, depuis archiprêtre de La Flèche, me présenta dans diverses maisons. Je trouvai bonne réception partout, mais les offrandes n’étaient pas considérables.

J’allai faire visite aux Jésuites. Le Père Thomas, supérieur de Saint-Michel, me donna deux pièces de six francs. C’était plus qu’il n’était obligé de faire ; mais je dois dire que le personnel de cette maison nous fut hostile tout d’abord. Elle était composée d’anciens Pères de la foi, parmi lesquels le plus tranchant était le Père Gloriot. Je sus qu’il avait dit en parlant des futurs Bénédictins : « Ce sont des sectaires. » L’irritation contre M. de La Mennais et son école était au comble dans cette maison, et l’on s’y obstinait à nous croire Mennaisiens et à nous traiter comme tels. Cet esprit d’hostilité contre Solesmes se perpétua longtemps dans cette maison, à ce point qu’après même l’érection canonique de la Congrégation, les propos malveillants continuant toujours, je me vis contraint, en 1838, d’en écrire au Général Rothaan qui voulut bien adresser aux diverses maisons de l’Ordre en France, d’avoir à parler désormais de Solesmes avec bienveillance. Il eut la bonté de me l’écrire, et je connus par plusieurs Jésuites français que la circulaire avait réellement été envoyée, et qu’elle avait rencontré l’obéissance due. Depuis lors, il ne se produisit plus de ce côté aucune parole d’hostilité contre Solesmes.

J’ajouterai à ce sujet un fait qui se rapporte à cette année 1833. On me raconta qu’une dame de Lyon ayant connu notre fondation et l’approbation qu’elle avait obtenue de notre évêque, avait formé le projet d’offrir à Solesmes une somme considérable. Elle en aurait été détournée par un membre de la Compagnie de Saint-Sulpice, très influent à Lyon, sous le prétexte que Solesmes ne pouvait manquer d’être un foyer de Mennaisianisme.

Quoi qu’il en soit, je revins de Laval à Sablé, apportant à M. Fonteinne le produit de mon humble collecte. Les travaux à exécuter à Solesmes pour préparer la destination de la maison eurent bien vite absorbé ce faible secours. Nous trouvions la maison en assez bon état ; mais les réparations locatives à faire étaient innombrables. Nos vendeurs avaient fait refaire à neuf toutes les fenêtres du côté de la rivière, et entretenir soigneusement la toiture des bâtiments, dans l’espoir qu’ils avaient de vendre la maison. En retour, ils avaient complètement laissé détériorer les couvertures de l’église, et il nous fallut trois campagnes annuelles pour parvenir à remettre en bon état cette importante toiture. Les voûtes avaient beaucoup souffert de cet état d’abandon. Peu de temps avant notre entrée en jouissance, la foudre était tombée sur le campanile, et pénétrant dans la maison, elle avait crevé d’une manière notable l’escalier de Matines. Ce fut une de mes premières réparations que nous eûmes à faire.

Nous ne tardâmes pas à subir un nouveau sinistre. Vers le 20 janvier, durant un violent ouragan, le vent pénétra dans la tour de l’église par les baies inférieures, et il poussa la toiture avec une telle violence, qu’elle éclata à ce point qu’une superficie de plus de vingt pieds carrés fut arrachée violemment, et vint tomber, chevrons, lattes et ardoises, dans le préau du cloître, après avoir endommagé la toiture du cloître lui même. Il fallut réparer ces dégâts qui semblaient venir de la puissance mauvaise. Pour en prévenir le retour, M. Fonteinne fit garnir les grandes baies de la tour de l’église de manière à rompre désormais l’effort du vent.

Dans l’église, il fallut déboucher la grande fenêtre au dessus de la porte d’entrée. Elle avait été murée pour épargner l’entretien d’un vitrail. Le rétablissement de cette fenêtre nous coûta fort cher. La sacristie était dans un état pitoyable. Non seulement l’herbe, mais les arbustes y croissaient. La boiserie d’un côté était rongée par l’humidité ; de l’autre trois armoires en fort bois de chêne s’étaient merveilleusement conservées. Nous trouvâmes à l’étage supérieur de la troisième les branches de laurier qui avaient été bénites le dimanche des Rameaux en 1790. Leur manque de valeur matérielle les avait fait négliger dans les divers pillages de la maison. Je les réservai pour le mercredi des Cendres de 1834, où nous les brûlâmes, et remplîmes ainsi leur destination après plus de quarante ans.

Les statues de l’église avaient souffert d’innombrables mutilations de doigts et autres parties moindres, qu’on a restaurées en très grand nombre. On leur avait en outre peint les yeux par le caprice de quelque Prieur du 18siècle 4 , ce qui leur donnait un air hagard qui m’avait beaucoup frappé dans mon enfance, et qui cessa dès qu’on eut gratté ces vilaines prunelles. Nous trouvions un maître-autel en marbre de Laval qui devait dater de 1720, époque à laquelle les Mauristes avaient bouleversé le chœur de leur église. La barre de fer qui soutenait la crosse de suspense était encore fixée dans cet autel qui n’avait jamais eu de tabernacle. Quant à la crosse elle-même qui était en cuivre, on disait dans le bourg que, durant la Révolution, elle avait été enlevée et dirigée sur Château-Gontier. Nous fîmes disparaître la barre de fer qui n’avait plus de but. Ce ne fut qu’en 1838 que l’ancien mode de suspense fut rétabli. Jusqu’à cette époque, le Très Saint Sacrement fut conservé à l’autel du transept de droite dans un tabernacle en bois que je commandai à Laval dans l’excursion dont j’ai parlé ci-dessus.

Nous ne trouvions plus les deux autels latéraux en marbre noir, style régence, ni les deux statues de Saint Pierre et de Saint Paul, qui étaient les modèles de celles en marbre blanc qui sont à l’église de la Couture du Mans, ni la dernière des cloches qui date de 1503, et dont le son est si parfait. Ces divers objets, sur la demande du curé de Solesmes, avaient été donnés à la paroisse par Madame Veuve le Noir de Chanteloup, deux ans avant notre arrivée. Il nous fallut remplacer les deux autels par deux autres fort médiocres que nous trouvâmes de rencontre chez M. Landeau.

Pour mobilier de la maison, nous retrouvâmes, outre les stalles du chœur, les tables du réfectoire, celle de la cuisine, un grand buffet dans cette officine, un autre moindre dans la salle des hôtes, quatre vastes fauteuils en tapisserie, une demi-douzaine de vieilles chaises, et un lit à colonnes tout vermoulu. M. Fonteinne fit amener d’Asnières son ménage qui était neuf et fort convenable. Il commanda le meuble de la sacristie en chêne, pour y serrer les ornements, et deux grandes armoires de bois blanc pour la bibliothèque. Quand elles furent achevées, j’y rangeai nos volumes qui s’élevaient en tout à quinze cents environ, y compris les Bollandistes et l’édition vaticane de Saint Éphrem.

Mesdemoiselles Cosnard nous aidèrent beaucoup pour compléter et agencer le ménage de la maison. Elles étaient puissamment secondées par Madame veuve Gazeau, leur cousine, femme d’une haute piété, vouée aux bonnes œuvres, et qui jouissait dans Sablé de la plus haute considération par la renommée de sa charité ardente et ingénieuse qui, depuis trente ans l’avait rendue la providence de tous les pauvres de la ville. Très dévouée à M. Fonteinne, elle dirigea sur Solesmes toute la sollicitude de son zèle et rendit, durant quinze ans qu’elle vécut encore, de continuels services au monastère sous le rapport temporel. Un homme de service nous était nécessaire. M. Fonteinne le trouva dans un garçon nommé Pierre, domestique à l’hôpital de Sablé. Il était très laborieux, et put venir de suite, se proposant même d’entrer comme frère convers. Il fut installé avec nous le 11 juillet ; mais un mois après, une faute grave dans la conduite nous obligea à le renvoyer sur-le-champ.

Le curé de la paroisse, M. Jousse, vit l’établissement de l’œuvre avec une entière bienveillance. Il était fort rustre et très ignorant ; mais il nous fit bon accueil. Plus tard, lorsque la guerre fut déclarée du côté de Sablé, il tint bon pour nous contre son doyen, et ne se déclara notre adversaire qu’en 1838 ; mais il demeura tel jusqu’à son départ de la cure.

M. Enjubault La Roche, maire de Solesmes, ancien capitaine de lanciers dans les guerres de l’Empire, n’était pas moins rustaud que le curé. Très borné d’esprit et ne sachant rien au monde, il trouva mauvais que l’on songeât à rétablir des moines à Solesmes. Il eut avec moi sur ce sujet une altercation des plus grotesques, dans laquelle il montra naïvement son idée fixe, que des moines ne pouvaient être que de francs mauvais sujets qui lui donneraient beaucoup d’embarras au point de vue de la surveillance. Il me fut impossible de le faire démordre, et le système était tellement enraciné dans son esprit, que plus tard ayant vu la manière dont nous vivions, il ne cessait de répéter que nous n’étions pas des moines. On trouvera une nouvelle preuve de l’hostilité dont la société était animée envers les ordres religieux à la fin du 18siècle, dans le défaut complet de sympathie que rencontra le projet de faire reparaître des moines, chez les personnes âgées de Sablé qui remplissaient encore les devoirs de la religion. Elles ne pouvaient comprendre que l’on pût songer à ressusciter une institution superflue, inutile, et qui ne leur avait pas laissé le moindre regret. Comme sympathie, nous ne pouvions compter que sur la génération nouvelle, à mesure que l’étude du passé révélerait peu à peu ce que les chrétiens du 18siècle avaient oublié, la sainteté de l’état monastique et les services rendus par les moines.

Lorsque, peu de mois après, les journaux catholiques parlèrent de l’œuvre que l’on allait commencer à Solesmes, l’administration civile ne fit aucune démonstration : ni le Ministère, ni la Préfecture, ni le Procureur du roi. On était cependant à bien peu de distance des événements de Melleray, et la Cour de Nantes qui avait jugé le procès, n’avait pas manqué d’alléguer dans ses considérants, comme faisant droit, toutes les dispositions légales émanées de l’Assemblée Constituante et des gouvernements qui avaient suivi, contre les corporations religieuses. L’élan de liberté sorti de la Révolution de 1830, la presse religieuse devenue plus hardie, le mot de liberté d’association inséré dans la nouvelle Charte, le droit de pétition reconnu, et un certain apaisement des passions irréligieuses qui avaient fermenté pendant la Restauration : tout cet ensemble me donnait confiance. Il était peu probable qu’une dénonciation, ou même une réclamation s’élevât du pays ; on voyait dans l’établissement la conservation assurée du monument de Solesmes, cher à toute la contrée qui aimait ces beaux saints de pierre, visités toujours avec admiration. La bourgeoisie de Sablé très irréligieuse alors et très en retard sur toutes choses, débitait et débita longtemps mille sottises, mais tout se bornait là, et nul ne songeait à porter plainte devant l’administration.

Néanmoins j’avais cru devoir établir tout d’abord que l’on ne revêtirait point l’habit religieux, mais simplement la soutane sans rabat. Au chœur nous devions porter le surplis 5 romain, afin de trancher sur le clergé séculier, et nous mettre d’accord avec la liturgie que nous allions suivre. Seulement, en hiver, nous aurions par-dessus une vaste chape noire, avec un capuchon de forme entièrement monastique. Cette tenue nous suffit jusqu’au 15 août 1836, et l’effet qu’elle avait produit fut tellement complet que le pays, à cette dernière époque, nous vit, sans le moindre étonnement, revêtir l’habit bénédictin.

Conformément à la manière admise à cette époque pour déjouer les tracasseries que l’administration aurait pu nous susciter, il devait être convenu qu’en cas d’attaque judiciaire, nous éviterions complètement de nous donner pour moines. Nous répondrions que nous étions citoyens français, vivant comme bon nous semblait, et jouissant du droit commun sans réduction, ni privilège. Ce fut pour ce motif que je fis écrire sur le tronc de l’église la clause concernant les bienfaiteurs de l’établissement et non du monastère. Depuis, les événements ont marché, et il ne serait plus possible pour nous de décliner devant la justice la qualité de moines et de Bénédictins, et le régime du Second Empire diffère aussi beaucoup de celui de la Charte de 1830. On verra dans ces mémoires la suite des faits qui se rapportent à la question légale de Solesmes.

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