Mémoires autobiographiques de dom Guéranger – enfance et séminaire

9 février 1860

J’entreprends d’écrire des mémoires sur l’histoire de la Congrégation 1 . Souvent j’en ai été sollicité par plusieurs de mes confrères ; souvent aussi j’ai reconnu la nécessité de ce travail en voyant combien la vraie notion des faits les plus précis était sujette à s’altérer ou même à se perdre ; je me rends donc enfin, dans le but unique de rendre service à la famille religieuse dont Dieu m’a confié la direction. Je le prie de m’assister de sa vérité dans tout ce que j’aurai à raconter, et de me préserver de tout retour sur moi-même, soit qu’il s’agisse de mes fautes que je ne dois pas dissimuler, soit qu’il s’agisse de quelque bien qu’il aura plu à sa divine majesté d’opérer par mes mains indignes. Je demande en commençant le secours de la très sainte et immaculée Marie Mère de Dieu, du saint Ange gardien de ce monastère, de saint Pierre notre Patron, de saint Benoît notre grand Patriarche et de sainte Scholastique dont la solennité est déjà ouverte, les priant humblement de me venir en aide dans ce labeur que je dédie à leur gloire.

L’enfance et les premières études

Les récits plus qu’inexacts qui ont cours dans le monastère sur ma vie antérieure à la restauration de Solesmes, m’obligent de commencer à ma naissance ces mémoires qui après tout ne sont que personnels et n’ont aucune intention officielle. Je dirai donc d’abord que je suis né à Sablé le 4 Avril 1805. Mon père 2 exerçait dans cette ville les fonctions d’instituteur, qu’il y était venu prendre en 1799, à une époque où Sablé se trouvait sans enseignement, par suite des destructions que la Révolution avait opérées là comme partout. Mon père avait loué l’ancien couvent 3 des religieuses du tiers-ordre de saint François, et c’est dans cette ancienne maison religieuse que je vins au monde. J’eus le bonheur d’être baptisé le jour même de ma naissance naturelle. J’étais le cinquième enfant de mes parents ; deux de mes frères antérieurs à moi n’ont pas vécu ; l’un d’eux, même, n’a pu recevoir le baptême. Mon frère le curé 4 est le dernier enfant de ma mère, et le sixième de nous 5 .

Je commençais ma troisième année, lorsque l’administration municipale de Sablé invita mon père à venir habiter l’ancien collège, et à prendre ainsi une position officielle dans la cité. Cette maison avait été autrefois la propriété des moines de Solesmes qui s’y retiraient dans les temps de guerre. à l’époque où la ville de Sablé la proposa à mon père, la gendarmerie l’occupait ; un changement absolu fut opéré. Mon père passa au Collège, et la gendarmerie alla le remplacer dans l’ancien couvent des Élisabétines 6 . Plus tard, lorsque Solesmes fut rétabli, une ancienne religieuse de ce couvent, Mère Agathe, vivait encore au bourg de Solesmes ; elle prit grande part à la fondation par ses prières et ses sympathies, et pendant dix ans environ, nous la vîmes assister à nos offices, s’unissant à nous avec son Bréviaire Romain qui fut le nôtre jusqu’en 1846.

On m’avait donné au baptême le nom de Prosper qu’avait porté l’un de mes frères qui ne vécut pas ; j’ignore la raison qui fit choisir ce nom ; il en est de même pour celui de Louis. Quant à celui de Pascal, on me le donna parce que ma naissance avait eu lieu dans les jours qui avoisinaient la fête de Pâques. Je n’ai connu que tard la raison providentielle qui m’avait fait naître le 4 avril plutôt qu’un autre jour. Lorsque j’allais au catéchisme, on me donna plusieurs fois pour récompense des images représentant saint Ambroise. Je me rappelle qu’elles m’attendrissaient extrêmement ; en avançant en âge, le caractère de ce saint m’attachait toujours plus ; enfin j’arrivai, mais beaucoup plus tard, à savoir que saint Ambroise est mort le 4 avril qui est son vrai natalis 7 , et que le 7 décembre n’est que le jour de sa Translation 8 . Cet amour pour un si grand et si aimable saint s’est toujours accru chez moi ; et si Dieu me donne des années, j’ai projeté mon petit monument à l’honneur de ce cher patron.

Ma première enfance se passa sans accidents ; mais à l’âge de quatre ans, je faillis périr par la malice du démon et par la mienne. J’ai toujours eu un extrême penchant à la friandise. J’avais remarqué dans le cabinet de mon père une petite fiole qui contenait de l’encre verte, et je me sentis saisi pendant plusieurs jours d’un ardent désir d’en savourer le contenu. Un dimanche, mes parents étant allés à la grand-messe, je profitai d’un moment où la bonne qui était restée pour me garder avait disparu, je montai sur une chaise, et je saisis la fiole. La déboucher et avaler le liquide fut l’affaire d’un instant. Une force aveugle, ou plutôt une impulsion diabolique me poussait, et si le goût de la liqueur verte n’avait pas été détestable, j’aurais tout absorbé. Je ne tardai pas à ressentir les effets de ce breuvage malfaisant, et avant même que mes parents fussent rentrés de la messe, j’avais déjà vomi plusieurs fois. Malgré les efforts que je faisais pour dissimuler à ma bonne l’état dans lequel j’étais, elle finit par constater que quelque mal subit et très grave m’avait saisi. Au retour de mes parents, elle leur raconta ce qu’elle avait remarqué, et interrogé par eux, j’avouai tout, leur disant naïvement que si la fiole eût été bonne, je l’aurais toute bue. En leur parlant, j’avais des convulsions violentes, un malaise d’estomac affreux, et le goût de cette vilaine liqueur qui est resté jusqu’à cette heure dans les souvenirs très présents de mon palais. Je vomis à plusieurs fois devant mes parents, et les matières étaient d’une couleur verte qui attestait la terrible cause de l’accident.

Le médecin fut appelé en hâte. Il déclara que j’étais empoisonné ; et aux symptômes, ainsi qu’à l’inspection de la liqueur, il reconnut que l’encre contenue dans la fiole avait une base d’oxyde de cuivre. C’était un vieux médecin septuagénaire nommé le Docteur Pavet. Il résolut de me traiter simplement avec du lait. J’en avalais plusieurs bols, à la condition que l’on mettrait au fond de chacun un gros morceau de sucre. à peine avais-je absorbé chaque dose que ce lait revenait par un vomissement, tout caillé et tout vert. à la longue cependant, cette couleur maudite pâlissait, annonçant la diminution du principe vénéneux. Enfin, vers deux ou trois heures de l’après-midi, je ne vomissais plus ; mais j’étais brisé. La nuit me remit un peu. Le lendemain, on me fit prendre je ne sais quel sirop très onctueux qui me remit entièrement l’estomac. Je remercie Dieu qui voulut bien permettre que je fusse secouru à temps, et que je ne sortisse pas de ce monde dès l’âge de quatre ans, par suite d’un acte de gloutonnerie.

Bientôt après, ma mère me montra à lire, et je fus vite en état de lire seul. à l’âge de six à sept ans, la lecture était devenue pour moi une passion. Je lisais tout ce que je rencontrais ; mais il ne tombait sous ma main que des livres pieux. Je commençai alors à sentir distinctement en moi ce don de la foi que Dieu y a placé, et qui dès lors a gouverné mon intelligence tout entière. J’en parle ici pour témoigner au Seigneur ma reconnaissance, et je le fais en tremblant, parce que je sais quel compte il m’en demandera.

Dès que je fus en état de témoigner en paroles ce que je voulais devenir un jour, je me mis à dire que je voulais être prêtre. La vue des prêtres me produisait un effet surprenant ; je ne voyais point en eux des hommes comme les autres. Les cérémonies et les chants de la liturgie avaient sur moi un effet extraordinaire, et je me sentais porté à les reproduire. Dès l’âge de cinq à six ans, je disais la messe, je chantais les Vêpres, je faisais des processions et même des enterrements, et je continuai sous une forme ou sous l’autre ces essais liturgiques jusqu’à l’âge de douze ans environ. Vers l’âge de dix ans, il me tomba entre les mains un missel ; je pus le feuilleter pendant plusieurs jours. Je ne saurais dire ma joie de tenir dans mes mains et de feuilleter ce livre mystérieux que jusqu’alors je n’avais vu que de loin sur l’autel.

On lisait tous les soirs chez mes parents la vie du Saint. C’était dans le recueil de Mésenguy. J’écoutais cette lecture avec avidité, je relisais ensuite souvent. Ce qui me frappait le plus c’était les actes des martyrs ; je pleurais beaucoup en les entendant. Les vies des solitaires de l’Orient me faisaient aussi beaucoup d’impression. Souvent, je me laissais aller à des rêveries à ce sujet. Je cherchais mon désert sur des rochers coupés de verdure et d’un aspect très pittoresque qui ont été gâtés depuis par ce que l’on appelle les folies-vielle 9 . Souvent aussi, je pensais m’établir sur la Poulie 10 de Solesmes dont les pointes de roche et les accidents de terrain me tentaient beaucoup. Je voulais être avec quelques livres que je comptais lire lentement ; ce qui n’était pas mon défaut ordinaire. Quant au monastère de Solesmes en lui même, je ne fis jamais de rêves à son endroit. C’était une solitude que je cherchais, et non pas des bâtiments. On m’avait mené de bonne heure voir les Saints 11  ; j’étais heureux quand j’y retournais. Toutes ces statues me faisaient une vive impression ; mais jamais aucun pressentiment ne se fit sentir en moi, que je dusse un jour habiter l’ancien Prieuré des Bénédictins.

Mes lectures profanes étaient Robinson Crusoé, Télémaque, les Veillées
du château de Madame de Genlis
12 , Don Quichotte, les œuvres de Florian, &c. ; mais mon attrait me reportait toujours de préférence vers les choses de la religion. J’éprouvais surtout un grand attrait pour un volume dépareillé de la Bible de Sacy contenant l’Exode et le Lévitique : je le lisais et le relisais sans cesse. Entre huit ou neuf ans, il me tomba entre les mains pour quelques instants un volume du Génie du Christianisme. L’impression que me firent les pages que j’en lus ne s’est jamais effacée. C’est le passage où Chateaubriand décrit les funérailles du Villageois. Le livre me fut aussitôt enlevé ; mais je sentis instinctivement que nul auteur ne devait agir si puissamment sur moi, s’il m’était donné de le lire avec suite.

Je commençai à huit ans l’étude du latin. Je n’y réussissais pas mal ; mais une certaine paresse et mes lecteurs m’empêchaient de faire tout le progrès qui m’eût été possible. Bientôt il me fallut aller au catéchisme. C’était celui de l’Empire que l’on nous enseignait, avec sa grande leçon sur Napoléon, pour laquelle une fois je méritai l’image que l’on donnait à celui qui la récitait sans faute. Au reste, tout était rempli alors de Napoléon et de la guerre. Sans cesse, il passait des troupes par Sablé, et mes parents logeaient souvent des militaires. D’autres fois, on voyait arriver et séjourner des prisonniers de guerre, espagnols, autrichiens. à l’église, sans cesse des Mandements pour de nouvelles victoires ; dans le parc du château, des fêtes splendides données par la ville pour le mariage de l’Empereur, pour la naissance du Roi de Rome 13  ; tout cela me faisait bien un peu penser à l’état militaire, mais j’y mordais peu, et je trouvais toujours en moi plus arrêté et plus instinctif le désir d’être prêtre. Jusqu’en 1813, j’ignorai que le Pape fût en captivité ; on n’en parlait jamais chez mes parents, moins encore à l’église. Ce fut un vicaire de Sablé (l’abbé Poirier) qui lâcha le mot un jour devant moi. Quand il fut parti, je voulus interroger : on me ferma vite la bouche ; mais mon impression fut très vive, et d’autant plus que j’avais toujours entendu dire que le Pape résidait à Rome. J’avais peu auparavant entendu lire en chaire un mandement qui contenait le fameux Concordat de 1813, et annonçait la paix de l’Église, et je ne m’étais pas rendu compte du peu de contentement que semblaient en éprouver les prêtres, ni de certaines paroles peu rassurantes, quoique très générales, qu’avait dites mon père à ce sujet. Tout cela intriguait plus ou moins mon catholicisme de sept ans.

Bientôt les événements politiques se précipitèrent. Au retour des Bourbons, Sablé changea de face ; ce ne fut que fêtes et illuminations, guirlandes, transparents, danses dans les rues. J’appris à connaître les fleurs de lys 14  ; j’en avais vu souvent ; mais je ne savais ce que c’était. Puis, arrivèrent les cent jours. Comme il y avait des chouans 15 dans le pays, une forte garnison fut envoyée à Sablé qui fut mis en état de siège et fortifié. Tout cela m’intéressait vivement, ainsi que les autres enfants. La déroute de Waterloo ouvrit Sablé aux chouans qui en prirent possession sans coup férir, les troupes s’étant retirées deux heures auparavant. Les alliés se présentèrent à leur tour : ce furent des prussiens et des saxons. Ces derniers étaient des hussards de la mort, ayant une tête de mort à leur shako 16 . Les enfants de Sablé se partagèrent en deux partis. J’avais dix ans passés, et je me déclarai bonapartiste. Cela me faisait des querelles avec M. de Lucé, vicaire de Sablé, ancien militaire, mon confesseur, qui était royaliste comme Charette, et qui me faisait des chasses 17 au confessionnal à ce sujet. Mais tout pataud 18 que j’étais, je n’en persistais pas moins à regarder l’état ecclésiastique comme mon lot.

L’époque de ma première communion arriva. Je la fis à onze ans, en 1816. L’impression en fut très grande sur moi, mais le résultat médiocre. L’esprit de Mésenguy dans sa Vie des saints, plusieurs livres de piété janséniste que j’avais lus, n’avaient pas contribué à former en moi une piété bien expansive, et d’ailleurs me sentant attiré sans aucun effort vers les choses religieuses, je n’avais presque rien fait pour la piété. Je me contentais aisément de cette foi vive par laquelle Dieu m’entraînait, et qui me portait peu aux œuvres, parce que celles-ci m’auraient coûté. Je ne profitai donc guère de ma première communion, ni de la seconde que je fis en 1817. Celle ci fut suivie de la confirmation que je reçus, ainsi que les autres enfants de Sablé, à Moranne, où M. Montault, évêque d’Angers, se trouvait pour la visite pastorale. Le curé de Sablé avait réglé cette affaire avec M. de Pidoll, évêque du Mans, que ses infirmités empêchaient depuis longtemps de visiter le diocèse.

Lorsque j’eus atteint ma douzième année, le désir de développer en moi les connaissances religieuses pour lesquelles je me sentais toujours plus d’attrait, me fit demander de lire l’Histoire ecclésiastique de Fleury 19 . Préparé par la vie des saints, par la liturgie que je comprenais déjà en latin, et par diverses lectures, je pus aborder cet ouvrage et le lire avec assez d’intelligence. Les analyses des Pères m’intéressaient beaucoup, et il s’établissait dans mon esprit une certaine unité dans laquelle je groupais les faits, concevais les doctrines et déduisais les conséquences pratiques. Malheureusement, j’étais posé dans le faux, historiquement et doctrinalement : Fleury m’avait littéralement empoisonné. Ses discours me semblaient autant d’oracles, et dans ses récits je retrouvais l’esprit des discours ; en sorte que saisi à la fois par les faits et par les doctrines, je ne pouvais échapper. La décadence de l’Église au 7e siècle, les usurpations du pouvoir papal, l’infériorité de la discipline moderne, tout cela, avec un profond mépris du moyen âge, fut le résultat de cette lecture, et je restai de longues années dans ces préjugés. J’en demande pardon à la Reine du ciel, son Immaculée Conception était à mes yeux un préjugé sans fondement, auquel il me semblait qu’il fallait résister. à treize ans, j’étais un gallican du 18e siècle, armé jusqu’aux dents, et disposé à trouver admirable en tout point cette même innovation liturgique que Notre Seigneur m’a fait la grâce de combattre plus tard.

Avec cela, mon éducation littéraire avançait peu ; j’avais besoin d’un grand collège, et aussi de sortir de Sablé pour acquérir les développements d’intelligence qui me faisaient défaut. Mon père obtint pour moi une bourse entière au Lycée d’Angers, et j’y entrai pour redoubler ma quatrième, au mois d’octobre 1818. Le changement de diocèse et de liturgie était une chose qui me préoccupait très sérieusement. Passionné pour la liturgie du Mans que je savais en grande partie par cœur, j’avais un mépris anticipé pour celle d’Angers qui m’avait été dépeinte comme ayant de grands rapports avec la romaine. Cette liturgie angevine succomba peu d’années après devant le rite parisien. Toutefois, il m’arriva, dans les jours qui précédèrent mon entrée au Lycée, d’assister à une messe des morts dans l’église de Notre-Dame, et je dois dire que les chants, surtout l’offertoire, m’impressionnèrent vivement, et me firent sentir que le chant grégorien pouvait émouvoir les fibres du cœur plus énergiquement encore que les mélodies de l’abbé Lebeuf 20 . La cathédrale d’Angers, l’orgue, la vue d’un évêque entouré de ses chanoines, tout cela émouvait beaucoup l’enfant sabolien qui ne faisait guère attention à autre chose dans Angers. Mon imagination était d’ailleurs préparée, par mille récits que j’avais entendus, mille questions que j’avais faites depuis mon âge de raison, écoutant et interrogeant les vieillards et les gens qui avaient voyagé, sur tout ce qui pouvait me donner une idée de l’Église dans le passé.

La vie de collège était bien neuve pour moi qui jusqu’alors avais fait mon éducation dans la famille. Je m’y fis promptement. Le proviseur était le vieil abbé Tardy, universitaire dans l’âme : le censeur, un grand sec nommé Collet qui ne me goûta jamais, ce qui était réciproque. L’aumônier, M. l’abbé Pasquier, jeune prêtre, rempli de cœur et d’intelligence, qui s’intéressa à moi dans tout le cours de mes études, me prêta beaucoup de livres qui m’aidèrent beaucoup, et m’envoyait à la sainte table cinq ou six fois par an. Le lycée était fort immoral quant aux élèves, et l’on savait que plusieurs des maîtres vivaient assez mal. Je dois à la Sainte Vierge de n’avoir jamais eu le moindre reproche à me faire sous ce rapport, dans tout le cours de mes années de lycée, et je lui en suis d’autant plus obligé que je n’avais envers elle qu’une piété fort médiocre, grâce aux mauvaises lectures de mon enfance.

Je travaillai peu dans cette classe de quatrième, non plus que dans celles qui suivirent jusqu’à la fin de mes études. J’étais premier de temps en temps ; mais je n’étais pas assidu de manière à me soutenir tout un trimestre. En revanche, je lisais beaucoup. Ce fut en cette année de quatrième que je pus enfin lire le Génie du Christianisme. Cette lecture produisit un effet immense sur moi, en hâtant le développement du sens poétique dans les choses de la religion. J’en étais en travail, malgré mes lectures antérieures, et je n’étais pas en mesure de juger Chateaubriand chez lequel j’admirais tout. Nonobstant, le résultat fut précieux ; je commençai à me sentir, quoique vaguement. Tout cela, au reste, ne me rendait pas pieux ; mais je m’attachais à ma foi, et je tenais toujours à ma résolution d’être prêtre, bien que je n’en parlasse jamais à personne. J’avais des amitiés très vives, en petit nombre ; mais dans l’intimité, nous parlions sans cesse de religion, et je m’efforçais de faire partager à mes intimes mon enthousiasme pour le Génie du Christianisme. Le professeur, nommé Blottin, qui était bien le plus fameux braillard 21 que j’aie jamais vu, m’avait désigné pour faire la prière au commencement et à la fin de la classe, et les élèves m’appelaient l’aumônier. L’abbé Jules Morel était dans ma classe, mais externe ; et il s’annonçait déjà pour ce qu’il est devenu, un parfait homme d’esprit.

Les vacances de 1819 qui suivirent cette première année de lycée, et que je passai à Sablé, furent remarquables au point de vue de mon avenir par la mort de M. Lefebvre, curé de Solesmes. J’assistai à son enterrement, et je me rappelle encore la sensation profonde et visible que cette fonction funèbre fit sur la paroisse qui y assistait tout entière. Il avait été curé de Solesmes dès le temps des bénédictins, et après dix ans d’exil en Espagne, il était venu reprendre sa paroisse. Octogénaire, c’était le plus vénérable et le plus beau vieillard que j’aie vu de ma vie. Il fut remplacé aussitôt par M. Jousse, vicaire à Auvers, dont il sera plus d’une fois question dans ces mémoires.

Je retournai bientôt à mon lycée pour suivre le cours de troisième. Je trouvai pour Proviseur un M. Laborie, vieil officier qui avait fait la guerre de l’indépendance en Espagne, et s’était battu contre les français. Il était aussi espagnol que l’abbé Tardy son prédécesseur était anglais. Cette année fut très orageuse, et la révolte faillit éclater. L’exaspération que produisaient certains maîtres d’étude était la cause de cette agitation. On arrêta le complot en expulsant sept élèves de la cour des grands. L’assassinat du Duc de Berry au 13 février fit une sensation profonde ; et pour ma part, je devins très légitimiste, surtout après avoir lu la vie du Prince par Chateaubriand. Ce fut en cette même année que je lus les Martyrs, et avec un tel enthousiasme que je savais pour ainsi dire par cœur les vingt quatre livres de ce poème en prose. Je lus aussi les Lettres édifiantes avec un vif intérêt, et souvent je me surprenais avec une demi-vocation pour les Missions étrangères. Je commençai alors la lecture des principaux monuments des littératures françaises et étrangères ; le Cours de Littérature 22 de La Harpe me devint familier. En classe, je faisais peu, ayant un professeur qui ne me revenait pas, et à qui je revenais encore moins, un M. de Condren, petit-neveu de l’ancien Général de l’Oratoire. Il fallut, cette même année, commencer les mathématiques. Je n’y mordis pas, et je n’ai jamais pu me mettre dans la tête le procédé de la division. En revanche, on nous donna un professeur spécial d’histoire, et ce cours me servit beaucoup ; je m’y donnais avec assiduité. Ce fut aussi en cette année de troisième que je lus et sus bientôt par cœur les premières Méditations poétiques de Lamartine, elles me ravissaient ; mais Dieu m’avait fait l’intelligence tellement catholique que je ne fus pas victime du préjugé de tant d’autres qui ont pris Lamartine, au moins à cette époque première, pour un poète chrétien. Son naturalisme au contraire me blessait et m’inquiétait, et je le sentais sous le vernis qui en a dupé tant d’autres. Les imitations de la Bible que renferme ce volume me donnèrent envie de lire les Saintes Écritures. L’abbé Pasquier me prêta la traduction de Genoude 23 , et je la dévorais.

Mon année de seconde fut meilleure littérairement. Le professeur était un homme respectable nommé M. Mazure ; c’est le père de M. Mazure qui écrit comme moi dans l’Univers. Il était très fort sur la flûte, mais assez médiocre humaniste, et entre autres imperfections, il ne savait pas mieux le grec que les autres. Nous n’avions pas un helléniste parmi tous nos professeurs ; ils nous faisaient travailler en proportion de leur science qui était fort courte ; ce qui a été cause que je n’ai jamais possédé sérieusement les éléments de la langue grecque, et que laissé à moi-même, j’ai négligé d’apprendre seul ce que l’on ne m’avait pas enseigné sur les bancs. J’en ai toujours ressenti la privation, ayant sans cesse à m’enquérir des traditions de l’Église grecque, et n’ayant à mon service que des traductions, et encore pas toujours. Quoiqu’il en soit, je me donnai avec cœur à la composition française dans mon année de seconde, et j’y réussis assez bien. Quant aux lectures destinées à m’ouvrir et à me faire marcher, j’eus le bonheur en cette année 1821 de faire connaissance avec le livre Du
Pape que Joseph de Maistre venait de publier. Cet ouvrage m’ouvrit quelques vues sur le moyen âge et sur le rôle des Papes à cette époque, et je commençai à me défier de Fleury ; mais il y avait mille choses qui m’échappaient, et j’étais encore trop loin des saines idées sur la constitution de l’Église pour comprendre les larges plans du grand publiciste. Je me sentis dominé ; mais la synthèse me manquait trop pour que je fusse encore éclairé. L’année précédente, j’avais lu l‘Histoire de Bossuet du Cardinal de Bausset, et les assertions de l’historien m’avaient confirmé dans mes préjugés ; il y avait donc encore fort à faire dans mon intelligence. Je lus les Considérations sur la France du Comte de Maistre, La Monarchie selon la Charte de Chateaubriand ; mais l’absence totale d’idées intermédiaires était cause que je ne saisissais que très imparfaitement. La Législation primitive de Bonald m’occupa aussi ; mais j’étais hors d’état de juger cet ouvrage qui d’ailleurs allait assez à la trempe un peu absolue de mon esprit. Il est vrai que je lisais en même temps les Considérations sur la Révolution française de Madame de Staël, ce qui était cause que je tombais dans l’admiration la plus vive pour Necker ; mais il faut dire aussi que l’auteur de Corinne aurait fait de moi tout ce qu’elle aurait voulu ; au reste, son Italie me venait fort à propos pour corriger celle que me représentaient les Lettres du Président Dupaty, et je dois dire que Corinne ne fut pas sans son influence aussi pour me réconcilier avec Rome dont Fleury et tant d’autres m’avaient donné une idée plus que mesquine. La poésie m’arrivait enfin sur ce terrain que je n’avais jamais vu exploité que par le plus prosaïque gallicanisme. Dans mon enthousiasme pour Madame de Staël, j’aurais voulu la convertir au catholicisme, et je souffrais beaucoup à la pensée qu’elle était morte hors de l’Église. En un mot, cette année fut très confuse pour mon jeune cerveau dans ses lectures ; mais une révolution se préparait pour le jour où les idées distinctes et les faits précis et ordonnés y pénétreraient. À cela, il fallait du temps ; et le jeune élève de seconde, si ardent qu’il fût, avait encore des années à attendre pour savoir ce qui enfin lui resterait à l’état de conviction. L’essentiel était que la foi ne fît pas défaut ; grâce à Dieu, elle était robuste et passionnée. Quant aux mœurs, elles étaient en sûreté, du moment que l’esprit courait avec cette avidité aux lectures sérieuses. Une certaine gravité qui paraissait en moi de plus en plus, en même temps que le sérieux avec lequel je remplissais mes devoirs religieux, sans toutefois m’élever jusqu’à la piété, portèrent un de mes camarades à me baptiser du nom de moine ; cette appellation fit fortune, et jusqu’à ma sortie du collège elle se maintint, sans mauvaise intention pour moi dans ceux qui s’en servaient. L’élève qui me l’avait appliquée se nommait Geffroi, franc Picard dont toute la personne était tellement disposée à la mimique que nous l’avions nommé Bobèche. Il ne faillit pas plus que moi aux symptômes du collège ; je quittai Angers pour entrer au Séminaire, et de la cléricature la bonté de Dieu m’a conduit dans le cloître ; Geffroi, au sortir du lycée, entra au Théâtre français où il s’est distingué, et où il est encore. Nos mutuels camarades ont souvent parlé de ces deux destinées, et plus d’une fois, même dans mon âge mûr, ils se sont plus à me les rappeler.

Je passai au Mans les vacances de 1821. Mon père avait été transféré comme professeur au collège de cette ville. Celui de Sablé était tombé par suite de la fondation du petit Séminaire de Précigné qui, dans ses commencements, à cause de la nouveauté et par suite des efforts du clergé, absorba les enfants de Sablé, à très peu d’exceptions près. Mon père n’avait pu tenir devant une telle concurrence. Il accepta donc la chaire qu’on lui offrit, et mon frère aîné qui était professeur à Evron fut appelé aussi au collège du Mans. Durant ces premières vacances passées dans une ville plus importante que mon Sablé, mes idées s’étendirent. La cathédrale bien autrement imposante que celle d’Angers me fit impression. La Bibliothèque publique, premier dépôt littéraire important que j’étais à même de voir, me causa un plaisir sensible. Je fis la connaissance d’un ancien docteur en théologie de la faculté d’Angers, le chanoine Chevalier, vieillard plein de feu et très accueillant pour la jeunesse ; il avait quatre à cinq mille volumes, et les mettait à ma disposition. Je ne pus guère en profiter durant ces courtes vacances ; mais mon attrait me porta à étudier l’histoire ecclésiastique contemporaine dans l’Ami de la Religion qui paraissait depuis six à sept ans. Je puisais là bien des idées de travers dont les années suivantes me débarrassèrent ; mais j’y appris aussi une masse de faits concernant l’Église et les hommes de l’Église, qui m’a été d’un grand secours comme base de la connaissance que j’en ai continuée depuis. En dehors de l’abbé Chevalier, je ne voyais pas grand monde, et je songeai dès lors à entrer au petit séminaire pour y faire ma philosophie, lorsque j’aurais achevé ma rhétorique à Angers.

Le Séminaire

Je retournai donc au lycée en octobre 1821. Je trouvai pour proviseur un M. Grattet-Duplessis, personnage assez insignifiant, mais, ce qui avait un avantage sérieux pour moi, un professeur capable de former le goût littéraire dans ses élèves. Il se nommait Gavinet. Il me portait intérêt, et il est le seul de tous mes maîtres du lycée dont j’aie gardé un souvenir affectueux. Il lisait parfaitement la prose et les vers, et nous initiait à l’art du style sur les modèles ; cet enseignement me fut d’une grande utilité, pour connaître les procédés de l’art d’écrire, sur lesquels nous avions été très négligés jusqu’alors. Laissés à nous-mêmes, quoique lisant beaucoup, nous n’avions le secret de rien quant au style. Je me sentis une vie nouvelle, et le désir de faire des vers français me vint tout aussitôt. Ils venaient assez bien, mais toujours dans le genre sérieux. Dans ma passion pour les Martyrs, je projetai d’en traduire les vingt quatre livres en vers français. Je ne réalisai de ce projet qu’une partie bien peu considérable ; car je me bornai à traduire en imitation les adieux de Chateaubriand à sa muse, qu’il a placés en tête du 24livre. Je m’occupai un peu plus sérieusement d’une sorte d’épopée sur la Vendée, et j’en fis même un épisode assez long, dans lequel figurait l’abbaye de Saint-Denis que je faisais visiter à Henri de La Rochejacquelin 24 , après la violation des tombes royales.

Tout cela sentait l’adolescent, comme de juste ; mais comme je travaillais assez mes vers, j’en retirais un vrai profit. Je montrais en secret ces essais à mon intime ami Charles Louvet de Saumur, qui est devenu non seulement maire de sa ville, mais député à la Chambre, puis représentant aux assemblées républicaines, et enfin membre du Corps législatif. Nous étions tous deux le type de l’amitié de collège ; on nous voyait avec bienveillance dans la maison, et l’abbé Pasquier nous favorisait beaucoup. Ce fut cette année qu’il me donna à lire les Soirées de Saint-Pétersbourg et les Considérations sur la France de Joseph de Maistre. Ces ouvrages m’attachaient beaucoup, bien que je fusse encore hors d’état de les entendre parfaitement. Il en avait été de même de la Monarchie selon la Charte par Chateaubriand ; je lisais avec intérêt ; mais plus tard, je vis que je n’avais rien compris au fond.

Durant cette année scolaire, Louis XVIII appela M. Frayssinous 25 au ministère de l’Instruction publique. Comme ce ministre avait formé le projet de catholiciser l’Université, nous vîmes avec curiosité tous nos professeurs faire leurs Pâques. Je me souviendrai toujours de M. Damiron, et de son air en allant à la sainte table. Il professait la philosophie, et ne passait pas pour être ferme dans la foi. À la fin de l’année, on nous donna pour sujet de composition de prix en vers latins un compliment au ministre. Je causai une grande admiration aux correcteurs par le magnifique vers qui ouvrait ma composition :

Le prêtre, par lequel la Religion demeure inébranlable 26 .

Ces messieurs ne savaient pas que ce vers était de Santeuil 27 , dans une pièce célèbre adressée à Bossuet. Je l’avais lu deux ou trois ans auparavant dans le Cardinal de Bausset. Malheureusement, mes vers à moi ne valaient pas celui-là ; ils étaient même fort médiocres ; mais je sus que l’on avait balancé si on ne me donnerait pas le premier prix, en récompense du vers incomparable.

J’allais oublier l’Essai sur l’indifférence 28 et l’impression que me fit cet ouvrage. Le premier volume m’avait plu beaucoup ; j’admirai le second de parti pris. L’abbé Pasquier en avait adopté les idées ; en attendant la Philosophie, je me laissais aller à l’influence d’autrui, hors d’état que j’étais de juger par moi-même. La littérature absorbait toute ma puissance intellectuelle, et franchement, le sens philosophique dormait encore profondément chez moi. Le sens de la controverse positive était plus avancée : ainsi, j’avais lu avec goût et fruit le Systema theologicum de Leibnitz et les Entretiens de Stark sur la réunion des communions chrétiennes.

Mon année de rhétorique qui m’a laissé de si chers souvenirs s’acheva enfin. Ma vocation ecclésiastique n’avait pas varié : il s’agissait seulement de savoir si je retournerais au lycée pour faire ma philosophie sous M. Damiron, ou si je la ferais au Séminaire. L’abbé Pasquier était de cet avis, ainsi que le Docteur Chevalier : ce fut le parti auquel je m’attachai. À cette époque, les philosophes étaient élevés en dehors du grand Séminaire, dans un local qui avait été autrefois l’hôtel Tessé. Plus tard, on y a bâti l’évêché, et la philosophie a été réunie à la théologie dans le grand Séminaire. La maison avait pour supérieur M. Fillion, prêtre respectable, élevé à Saint-Sulpice sous le premier Empire, mais d’une intelligence et d’une science très ordinaires. Les dimanches et fêtes, les élèves du petit Séminaire (on nommait ainsi les philosophes) assistaient à la messe et aux vêpres dans le chœur de la cathédrale, et y remplissaient les fonctions de chapiers, thuriféraires, chapelains de l’évêque, &c.

Ce fut au mois de novembre 1822, vers la Saint Martin que je fis mon entrée à Tessé, et que j’endossai la soutane. Le cours se composait de 67 élèves dont à peine 40 ont été jusqu’aux ordres sacrés. Nous eûmes une retraite qui fut prêchée par les directeurs du grand Séminaire. Cette retraite me fit beaucoup de bien, et dans le cours de cette année, je reçus de Dieu une grâce signalée qui ouvrit mon cœur à la piété que je n’avais jusque-là guère connue. L’horizon n’était pas vaste ; mais ce n’était plus seulement un instinct qui m’entraînait vers l’état ecclésiastique ; j’y sentais Dieu et je me préoccupais de le faire régner en moi. Mais, faute d’un enseignement de spiritualité qui nous manquait absolument, j’ignorais et j’ignorai longtemps mille vérités dont la connaissance m’eût été grandement utile pour mon avancement ; je n’en avais pas même l’idée. La méthode d’oraison par demandes et réponses, avec toutes ses divisions et subdivisions, me paraissait tout bonnement irréalisable, et je suis demeuré dans cette conviction. Mais je n’avais pas alors le moindre terme de comparaison, et le bon abbé Fillion aurait été bien incapable de nous le donner. On nous lisait les Examens de Tronson chaque jour ; je ne voyais pas trop non plus où tout cela tendait, faute d’explication. J’y remarquai cependant une chose qui me resta ; c’est que Tronson, en tête de chaque Examen, ramenait toujours son sujet à Notre-Seigneur. Ce fut pour moi une lumière, toute faible qu’elle était.

Le divin mystère de l’Incarnation était bien l’objet de ma foi ; mais faute d’enseignement, je n’en percevais guère les conséquences ni les applications. Le rôle de la très Sainte Vierge dans le plan de Dieu m’était voilé, et il m’arriva cette année encore de parler légèrement sur l’Immaculée Conception. Je priais cependant Marie de bon cœur comme ayant un pouvoir supérieur d’intercession ; mais c’était tout, et je ne soupçonnais rien de ses grandeurs. Son Assomption corporelle me semblait avoir contre elle la saine critique ; j’avais un profond mépris pour tous les Actes des Saints que n’admettaient pas Mésenguy et Fleury, et je parlais dans ce sens, comme un homme qui savait son affaire.

Sous le rapport de l’esthétique religieuse, j’étais tout aussi avancé. Il faut dire pourtant à ma décharge que si j’avais senti autrement alors, j’aurais été seul en France. Quoi qu’il en soit, j’étais fier de ma soutane avec sa longue queue, de mon surplis aux ailes plissées élastiquement, de mon bonnet pointu avec son énorme et pesante houpe. J’étais un des élégants du Séminaire, et j’avais bien soin de remonter jusque sous mes bras ma large ceinture de soie à vaste frange. Quant aux chasubles en étui de basse, aux chapes cartonnées et aux étoles à jambons, je les trouvais parfaites, et ne désirais rien d’autre. J’oserais pourtant dire que si tout à coup les formes anciennes m’eussent apparu, je les eusse trouvées meilleures, préparé que j’étais par les tableaux et les statues que j’avais pu voir au musée d’Angers et ailleurs ; le fait est que mon esthétique ne réclamait pas. L’architecture ogivale m’attirait ; mais j’étais hors d’état d’analyser mes impressions, moins encore de classer les différents styles du moyen âge. J’y trouvais plus de poésie que dans les monuments de la Grèce, et c’était tout.

J’entrai donc en Philosophie. On se servait des Institutions de Lyon. Cela m’intéressa peu ; j’avais une peine extrême à reproduire le procédé de l’argumentation, et je ne réussissais pas à m’exprimer en latin ; en sorte que je fus un élève assez insignifiant. Le professeur, M. Arcanger, était bienveillant pour moi. La philosophie m’intéressait d’ailleurs assez, et à cette époque la controverse lamennaisienne sur le fondement de la certitude était poussée avec trop d’ardeur pour que ma tête vive ne prît pas feu pour ou contre. J’étais déjà décidé dès la rhétorique, et je me déclarai carrément lamennaisien. Notre professeur l’était, et le répétiteur, M. Nourry, l’était aussi. Tout en vantant beaucoup le sens commun, nous ne l’avions ni les uns ni les autres ; mais nos camarades cartésiens, étaient encore plus absurdes que nous. Je n’ai compris ces questions, comme bien d’autres en toute matière, qu’après être sorti du Séminaire, et pouvant enfin étudier en homme.

A la fin de l’année scolaire, le 10 août 1823, je reçus la tonsure. Cette démarche me fit beaucoup d’impression ; car j’étais, grâce à Dieu, bien préparé. J’entrai en vacances, et j’en profitais pour faire la connaissance de M. Bouvier, Supérieur du grand Séminaire, sous la discipline duquel j’allais entrer. Il se montra pour moi d’une très grande bonté, et je commençai dès lors avec lui des relations intimes qui ont duré jusqu’en novembre 1837, où elles firent place à une brouille qui a duré, pour ainsi dire, jusqu’à sa mort.

Il me donna l’entrée de la bibliothèque du séminaire. J’y venais chaque jour passer de longues heures, et c’est alors que je commençai à connaître les livres. J’éprouvais un bonheur sans pareil à étudier enfin les in-folio. Ces éditions des Pères de l’Église me ravissaient ; jamais je ne les avais palpées ; mais les analyses de Fleury m’en avaient donné un avant-goût. Les historiens, les hagiographes, surtout les Bollandistes, tout cela me fit une impression profonde ; je me sentais vivre d’une vie beaucoup plus intense ; car je savais désormais ce que c’était que les livres.

J’entrai au grand Séminaire en novembre 1823. Je trouvai pour professeur, M. Heurtebize, jeune prêtre plein de talent quoique d’un esprit timide, lamennaisien, chargé du cours de dogme ; M. Hamon, beaucoup plus âgé, aussi scurrile 29 de façons que rigoriste dans la morale qu’il était chargé d’enseigner, anti-mennaisien et gallican ; M. Lottin qui enseignait l’Écriture Sainte, savant, hébraïsant, peu sociable mais bon, lamennaisien et ultramontain, comme M. Heurtebize. Il ne savait pas tenir son cours, on y parlait à haute voix ou à peu près. Nous étions trois ou quatre qui nous placions auprès de la chaire pour suivre le cours. M. Bouvier était gallican mitigé, et se montrait peu favorable à la philosophie de M. de Lamennais. Peu de temps après, il donna sa philosophie qui détrôna celle de Lyon au petit Séminaire, bien qu’elle fût encore au-dessous. En théologie, nous suivions les Institutiones de Poitiers, publiées au 18siècle, avec les traités De religione, De Ecclesia, De jure, injuria et restitutione, et de contractibus par M. Bouvier qui ne s’était pas encore avisé de publier une théologie entière. Point de cours d’histoire ecclésiastique, ni de liturgie, ni de Droit canon ; point de théologie ascétique ou mystique, et dans le Séminaire assez peu de piété.

M. Bouvier faisait chaque jour la conférence spirituelle, d’une manière paternelle et avec onction ; mais il n’y avait aucun enseignement suivi. On nous y lisait quelques traités de Rodriguez qui m’intéressèrent vivement ; puis la Méthode de direction de Besançon, ouvrage d’un rigorisme outré, dont les maximes étaient en rapport avec celles du cours de Morale, dont le professeur ne jurait que par Collet. Saint Alphonse de Liguori était repoussé vivement, bien que M. Bouvier fût généralement plus modéré dès lors en morale, comme ses traités le faisaient voir. Comme j’avais besoin de principes fixes, et qu’on ne nous en enseignait pas à un autre point de vue, la nature logique de mon esprit me retint dans le tutiorisme 30 pendant de longues années ; en un mot, jusqu’à ce que je fusse en mesure de saisir une autre théorie.

Pour le dogme, j’en dirai suffisamment en affirmant qu’il n’y avait pas un seul élève qui lût saint Thomas, à plus forte raison Suarez ou tout autre théologien de marque. M. Heurtebize faisait son cours d’une manière intéressante ; mais comme nous manquions tous d’idées générales et saines, nous étions forcément victimes de tout faux système que l’on nous enseignait avec autorité. C’est ainsi que, pour ma part, je fus séduit par la théorie de M. Carrière, exposée dans un cahier venu de Saint-Sulpice, dans lequel on soutenait le pouvoir des princes sur le contrat de mariage des chrétiens. Quant aux doctrines romaines, M. Heurtebize les enseignait quoique avec précaution et en les restreignant beaucoup, tandis que M. Hamon les traitait fort mal. M. Bouvier laissait tout dire, et cheminait dans une voie de milieu. Pour ce qui est de moi, je ne faisais aucun bruit, j’écoutais très attentivement ; et aux yeux de la classe, j’étais du nombre de ces élèves dont on ne parle pas. J’allais cependant causer dogme ou morale après les cours, chez M. Heurtebize ou chez M. Hamon ; mais comme je ne faisais pas de tapage en classe, et que je me tirais toujours le plus brièvement possible quand j’étais interrogé, personne ou presque personne n’était tenté de m’imputer un goût théologique quelconque. Ceci se rapporte à mes trois années de grand Séminaire. La première année, je relus Fleury avec plaisir, et M. Heurtebize m’ayant fait lire la critique de cet historien par Marchetti 31 , je fis un pas de plus dans la voie d’une pleine orthodoxie.

Mais le mens divinior ne m’avait pas été donné encore, et tout mon édifice gallicano-janséniste ne tombait que pièce à pièce. Les yeux du cœur 32 dont parle Saint Paul, n’étaient pas ouverts, et par un phénomène étrange, ma nature plus poétique que rationnelle ne savait pas s’élever au surnaturel autrement que par le devoir de la foi. Ce fut alors que la très miséricordieuse et très compatissante reine Marie Mère de Dieu vint à mon aide d’une manière aussi triomphante qu’inattendue. Le 8 Décembre 1823, je faisais le matin ma méditation avec la communauté, et j’avais abordé mon sujet (le mystère du jour) avec mes vues rationalistes comme à l’ordinaire ; mais voici qu’insensiblement je me sens entraîné à croire Marie immaculée dans sa conception ; la spéculation et le sentiment s’unissent sans effort sur ce mystère, j’éprouve une joie douce dans mon acquiescement ; aucun transport, mais une douce paix avec une conviction sincère. Marie avait daigné me transformer de ses mains bénies, sans secousse, sans enthousiasme ; c’était une nature qui disparaissait pour faire place à une autre. Je n’en dis rien à personne ; d’autant que j’étais loin encore de sentir toute la portée qu’avait pour moi une telle révolution. J’en fus ému sans doute alors ; mais je le suis bien autrement aujourd’hui que je comprends toute l’étendue de la faveur que la Très Sainte Vierge daigna me faire ce jour-là. Qu’elle daigne maintenant faire que je l’en remercie dans l’éternité bienheureuse !

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