Mémoires autobiographiques de dom Guéranger – Inauguration de la vie monastique

Voyage à Nantes et séjour à l’abbaye de Melleray

Je reviens à mon récit. Le besoin d’argent se faisait impérieusement sentir à Solesmes, et il fallait tenter de nouveaux moyens de s’en procurer. Je pensai qu’un voyage à Nantes serait plus productif que celui de Laval. M. de Régnon m’y poussait beaucoup, et j’avais en outre l’espoir d’obtenir de l’évêque l’autorisation de prêcher un sermon de charité pour l’œuvre.

Je partis vers le 20 février. M. de Régnon me reçut parfaitement. Il avait obtenu du prélat que je logerais dans une espèce de maison ecclésiastique dépendant de l’évêché. J’y fus reçu en effet gratuitement, et traité avec égards. L’évêque (Micolon de Guérines) m’invita à dîner et fut très gracieux. Je vis tout d’abord qu’il était complètement entre les mains du secrétaire, M. Vrignaud, qui me plut assez peu. Je voyais aisément que mon air très jeune me servait peu, bien que Mgr Carron eût écrit en ma faveur à son collègue de Nantes.

La ville de Nantes est charitable ; mais toutes les ressources des familles riches et chrétiennes passaient en ce moment à nourrir des centaines de paysans cachés, ça et là, qu’on avait fait lever pour la malheureuse expédition légitimiste de l’année précédente. J’ajouterai que M. de Régnon n’était pas l’homme qu’il m’eût fallu pour introducteur dans les salons aristocratiques de Nantes. Ayant été lié avec L’Avenir, il était suspect au parti légitimiste.

Je prévis donc tout d’abord que je recueillerais peu d’offrandes. M. de Régnon me fit faire la connaissance de M. l’abbé Fournier, vicaire de Saint-Nicolas, depuis curé de cette grande paroisse. J’en fus parfaitement accueilli. Il me fit connaître plusieurs de ses amis, excellents catholiques, qui voulurent bien faire leur offrande ; mais tout ce que je reçus de ce côté, joint à 400 f que me donna M. de Régnon, était loin de s’élever à un millier de francs, et il m’eût fallu bien davantage. Je fondai alors ma dernière espérance sur le sermon pour l’œuvre, auquel M. de Régnon et M. Fournier pensaient que je réunirais assez de monde pour obtenir une collecte avantageuse. J’avais le projet d’aller faire une visite à Dom Antoine Saulnier de Beauregard dans son abbaye de Melleray, où il était enfin rentré, et où vivaient en ce moment une trentaine de religieux rentrés aussi, mais sans habit et sans exercices claustraux. J’avais connu ce grand abbé à l’évêché du Mans, où il passait chaque année quelques jours auprès de mon évêque, en se rendant à Paris. Je voulais lui demander s’il ne pourrait pas nous céder ou nous prêter quelques frères convers. Ce voyage ne devait durer que quelques jours, après lesquels je rentrerais à Nantes, et verrais à l’évêché s’il y aurait chance d’obtenir la permission de faire le sermon en question.

J’effectuai ce voyage, et je passai deux jours entiers sous le toit de cet homme vénérable. Il me promit du secours, et en effet peu de temps après il m’envoya en prêt un frère convers, et plus tard un religieux de chœur non prêtre, nommé Père Gérasime. Je les vis à peine, et comme ils étaient de fort peu de ressource, nous ne les gardâmes pas, et ils étaient déjà partis à l’époque de notre installation.

Mes conversations avec Dom Antoine furent des plus intéressantes ; je ne me lassais pas d’écouter ce vieux moine octogénaire dont l’esprit était resté si frais et si actif. Il voulut d’abord m’entendre sur les bases de la fondation projetée. Il regretta que je n’eusse pas établi l’abstinence perpétuelle et les matines de nuit, bien qu’il convînt que le recrutement des sujets dans ces conditions eût été difficile, sinon impossible. Mais il insista sur le danger d’une fondation dont tous les membres auraient commencé en même temps. Il m’assura que l’autorité du Supérieur ne pourrait pas s’établir dans de telles conditions, et me dit très énergiquement qu’il prévoyait de grands désordres qui seraient la suite de l’égalité qui aurait existé primitivement entre les membres de l’œuvre. L’insistance qu’il mit dans cette question me causa quelque inquiétude, d’autant qu’il m’écrivit plus tard une lettre dans laquelle il revenait avec beaucoup de vigueur sur le même sujet. Je n’avais rien à répondre en face d’un homme de si haute expérience ; mais la manière dont il engageait la question m’eût entraîné à laisser tout tomber, et véritablement je ne le pouvais plus. J’appelai Dieu à mon secours, et je m’efforçai de me rassurer.

En dehors de ces entretiens monastiques avec le vénérable abbé, j’eus l’avantage de l’entendre longuement durant les deux jours que je passai près de lui. Il me raconta l’attaque de son monastère et la dispersion de ses religieux. Il me fut clair que la jalousie des commerçants de Nantes avait été l’unique cause de tout, et que sans une rivalité d’industrie, l’abbaye fût restée debout, bien que suspecte de n’être pas entièrement désintéressée dans la crise de guerre civile qui venait d’avoir lieu. L’abbé était fort considéré en Cour sous la Restauration, il y allait chaque année. Dans l’insurrection de l’année précédente, il avait tout connu ; les papiers trouvés chez lui le prouvaient assez. Mais il n’était dupe de personne, à ce point que parlant avec moi sur la rumeur répandue par le gouvernement que Madame la Duchesse de Berry enfermée à Blaye pourrait bien être enceinte, il me dit sans sourciller que connaissant la princesse comme il la connaissait, il croyait possible ce déshonneur. Je n’étais pas rentré à Nantes que le fait était devenu certain.

Dom Antoine avait eu quelque peine à comprendre le système de défense des maisons religieuses par l’appel au droit de propriété et de domicile ; mais présentement, il y était entré tout entier, et se sentait fort. Peu d’années après, grâce à ce principe, il put rouvrir son monastère, en renonçant toutefois aux diverses industries par lesquelles il eût pu faire concurrence avec les nantais.

Loin de partager les idées de l’abbé de Rancé sur les études monastiques, il loua expressément le but de notre œuvre, ajoutant qu’il regrettait d’être trop avancé en âge pour tenter la réforme des idées à la Trappe sur ce grave sujet, et déplorant le sort réservé aux monastères qui se trouvent exposés à se donner des supérieurs sans doctrine. Il me parla aussi du rigorisme qui régnait encore dans l’enseignement ecclésiastique sur la morale, et il émit la pensée qu’une amélioration sur ce point serait urgente, que l’influence de la théologie de Saint Alphonse de Liguori devait être salutaire, regrettant de ne la pas connaître encore par lui-même.

Je quittai enfin ce vénérable représentant du monachisme et je revins à Nantes. Je ne tardai pas d’aboucher M. Vrignault sur le projet de sermon. Comme ainsi que je l’ai dit, il gouvernait l’évêque, c’était lui qu’il fallait gagner avant tout. Je lui exposai mon désir, et je ne tardai pas à voir qu’il y était contraire. Il me donna pour raison que le gouvernement était mal disposé envers l’Église, que le projet d’établir un monastère d’hommes serait réputé illégal, et amènerait des réclamations, surtout après la destruction violente de Melleray, que l’insurrection qui venait d’avoir lieu en Bretagne avait rendu le clergé particulièrement odieux aux autorités civiles et militaires, et que dans la situation où il se trouvait, il devait bien plutôt chercher à leur faire pitié, que de mettre en avant des idées comme celles dont j’étais le représentant. Ce langage m’indigna profondément ; mais tout ce que je pus répondre fut inutile. Je me vis donc obligé de me désister. Le but de mon voyage à Nantes était manqué.

Parmi les personnes avec qui je fis connaissance dans cette ville, je dois mentionner Dom Lecomte, Bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur, vieillard vénérable, qui m’accueillit avec le plus aimable intérêt. Il prit connaissance de mon projet avec le plus grand sérieux, m’encouragea fortement, et finit par me demander de venir finir ses jours à Solesmes. Cette espérance me ravit, et jusqu’à mon départ Dom Lecomte la fortifia en toutes façons. Après l’installation, il m’écrivit de la manière la plus encourageante, et il eût assurément réalisé son projet, sans l’opposition de deux de ses sœurs qui vivaient avec lui, et qui lui représentèrent trop éloquemment les obstacles que son âge et ses infirmités mettaient à sa résolution. Dom Lecomte mourut peu de mois après notre établissement à Solesmes. Les Constitutions projetées lui avaient paru sages et vraiment bénédictines, et ce suffrage venant d’un religieux instruit et pieux me parut d’un bon augure. Je recueillis de la bouche de Dom Lecomte de précieux renseignements sur l’esprit de la Congrégation de Saint-Maur dans ses dernières années. Il y avait les philosophes, les viveurs, les jansénistes, et enfin les véritables moines. Parmi ceux-ci, Dom Lecomte m’apprit que sur la fin le parti opposé au jansénisme allait se fortifiant. Quant à lui, il avait toujours accepté la Bulle Unigenitus. Je ne saurais oublier les traits vénérables de ce vétéran de l’ordre de Saint Benoît qui loin de se trouver choqué de mon extrême jeunesse, avait dès l’abord accepté cette œuvre si précaire, au point de songer à s’y vouer lui-même en personne.

Je citerai encore parmi les personnes qui s’intéressèrent à l’œuvre Madame de La Ferronnays, Supérieure de la Visitation, qui fut très bonne, et me donna un ornement blanc et un peu de linge d’église pour Solesmes. M. le Chanoine Angebault, depuis évêque d’Angers, dont j’aurai à parler, me fit dire qu’il désirait que je ne me présentasse pas chez lui, et en retour m’envoya à la maison où j’étais logé, un exemplaire de la Bible de Vence, édition du 18siècle, et le grand ouvrage de Lenglet du Fresnoy sur l’histoire, l’un et l’autre en mauvais état. Au fond, le digne chanoine ne me devait rien.

De retour au Mans, je m’occupai des questions de personnes pour la fondation, et voici où j’en étais à ce moment. M. Morin, vicaire de la cathédrale, se rendit résolument, et sa personne était pour l’œuvre une riche acquisition. Il avait piété et intelligence, avec une bonne santé, et un caractère fait pour la vie du cloître. L’évêché le retint à son poste jusqu’en 1835, que la mort l’enleva. M. Boulangé paraissait tenir ferme, mais le besoin que sa famille avait de lui l’empêcha au moment de réaliser son dessein. M. Heurtebize m’avait donné des espérances sérieuses ; l’indécision de son caractère me tint longtemps dans l’incertitude ; enfin il se désista en tâtonnant comme toujours. Il m’avait indiqué deux jeunes prêtres qu’il croyait propres à l’œuvre : M. Audruger et M. Daigremont. Le premier recula devant l’opposition de sa famille ; le second me remercia, ne se jugeant pas propre à l’œuvre ; Dieu l’y destinait cependant sur ses vieux jours. Mes anciens amis du Mans sur qui j’avais compté n’y songeaient plus déjà. Quant aux sujets du diocèse, je restais avec M. Fonteinne, et avec M. Jouanne, jeune prêtre de Sablé, vicaire dans la Mayenne, qui se trouva prêt pour le jour de l’installation.

Quant à l’Anjou, M. Banchereau renonça après m’avoir donné les plus grandes espérances, et il ne me resta que M. Le Boucher, jeune diacre, qui fut installé avec nous, mais devait sortir plus tard. Enfin, à la suite d’une longue correspondance, je me vis assuré de M. Daubrée, jeune prêtre qui habitait le collège de Juilly. Il était d’une grande piété et d’un esprit très cultivé, ayant passé du temps à la Chesnaye auprès de M. de La Mennais, lorsque celui-ci était encore avec l’Église. Il fut aussi installé avec nous le 11 juillet, mais il ne resta pas.

Ainsi, l’œuvre si dénuée de ressources pécuniaires, était plus réduite encore sous le rapport du personnel. Humainement parlant, on peut dire qu’elle n’avait aucune chance ; Dieu fit que je ne m’en rendais pas compte, et il me poussait à marcher en avant. Le 21 mars, fête de Saint Benoît, approchait. Je résolus d’aller la célébrer à Solesmes avec M. Fonteinne, à qui j’apportai de la Visitation, toujours si bienveillante pour l’œuvre, un grand ciboire en argent, un ornement rouge et un missel de Plantin. J’écrivis à M. Le Boucher pour l’inviter à venir prendre part à la fête, et il arriva. M. de Cazalès qui m’avait promis sa visite, se trouva à point nommé pour le 21 mars, sans le savoir, et sans être attendu.

Avec la permission et la présence du curé, je chantai la messe dans l’église de la paroisse. M. Fonteinne était au lutrin, où il se servit d’un vieux Graduel Romain in folio, édition de Bordeaux, provenant du couvent des Elisabéthines de Sablé. L’ancien jardinier de l’hospice de Sablé servait la messe. Dans la nef, M. de Cazalès assistait avec deux ou trois vieilles femmes du bourg. Telle fut la première fête de Saint Benoît à Solesmes depuis 1790. Tout le monde priait avec ferveur dans cette petite réunion toute d’espérance et de confiance. Il y avait quatre vingt ans que la Liturgie romaine avait succombé dans le diocèse du Mans devant celle de Robinet 1 , sous l’évêque Froullay. Elle faisait sa première apparition dans l’humilité et l’isolement ; mais le grand Patriarche des moines d’Occident en recevait les prémices, et je crois que cette journée fut féconde en grâces.

M. de Cazalès passa la journée avec moi. Il fut extrêmement frappé de la magnificence des sculptures de l’église du Prieuré. Il les étudia longuement sous le rapport non seulement de la statuaire, mais de l’ornementation et de l’agencement, et en prit occasion d’un article qu’il publia quelques mois après dans la Revue européenne, où il parla aussi de la messe du 21 mars. Cette rencontre raviva en lui jusqu’à un certain degré sa velléité de se joindre à nous tôt ou tard.

Il me parla beaucoup de la Douloureuse Passion de Catherine Emmerich, que Brentano venait de publier en Allemagne, et me confia qu’il allait en faire et en publier une traduction. C’est celle qui a obtenu en France tant de succès, et opéré un si grand bien dans les âmes.

Je confiai à M. de Cazalès que je me disposais à faire le voyage de Paris, dans le but d’y recueillir des aumônes pour l’œuvre, et je lui demandai son appui auprès de ses connaissances. Il me dit qu’il ne connaissait en tout qu’une seule personne capable de porter intérêt à une chose de ce genre, une dame russe, Madame Swetchine 2 . Il écrivit aussitôt une lettre pour m’introduire auprès d’elle, et après me l’avoir remise, il prit congé. Il revint à Solesmes quelques années après la fondation, et fut très bienveillant ; mais Dieu ne l’avait pas appelé à la vie religieuse. Plus tard, il a embrassé l’état ecclésiastique, et son nom est cher aux catholiques de France.

La fête de Pâque approchait, et le lundi qui la suit nous inspirait quelques inquiétudes sur la tranquillité du bourg de Solesmes. On y tient en ce jour une assemblée assez bruyante, dont l’origine provient du concours qui avait lieu autrefois à l’occasion de l’exposition et de la vénération de la relique de la Sainte Épine qui était conservée dans le trésor depuis le 12e siècle. La Révolution ayant privé momentanément de son culte cette précieuse relique, l’assemblée du lundi de Pâques n’en avait pas moins continué ; mais elle était devenue de plus en plus profane. Le lieu choisi pour les danses était le monastère, et son acquisition pour une œuvre religieuse ne pouvait manquer d’irriter une foule de gens qui, à la prochaine assemblée, n’allaient plus trouver à Solesmes un lieu pour prendre leurs ébats. On pouvait craindre quelque bruit.

J’avais dû retourner au Mans pour la Semaine Sainte. J’écrivis à M. Fonteinne pour l’engager à se trouver au monastère avec quelques hommes sûrs dans l’après-midi du lundi de Pâques, et de veiller à ce qu’on n’envahît pas. Une bande d’individus qui s’étaient défiés qu’on ne laisserait pas entrer, se démenèrent de toutes façons dans le bourg. Les plus osés vinrent s’établir devant la porte sur la place, où montés sur des chaises, et s’accompagnant de violons, ils chantèrent longuement des couplets satyriques et grossiers, après quoi ils s’en retournèrent sur le soir à Sablé, non sans avoir bu largement. L’année suivante, au retour du lundi de Pâques, la communauté étant en exercice, il n’y eut plus ni trouble ni réaction, et on se résigna à danser dans les cabarets.

J’allais partir pour Paris. Auparavant, je voulus voir l’évêque. Je le trouvai froid et embarrassé. On avait fait du bruit autour de lui sur mon compte. Son grand vicaire M. Bourmault ne m’était pas favorable, et généralement les vieux du Chapitre. Il faut dire aussi que j’étais bien jeune, et que mes idées romaines leur semblaient bien étranges. La pensée que je devais enlever M. Morin au vicariat de la cathédrale offusquait aussi l’administration. Enfin, le prélat fut peu aimable ; mais il ne revint sur rien de ce qu’il avait autorisé, et peut-être fallait-il attribuer son défaut d’accueil à l’état de souffrance où il se trouvait. Quoi qu’il en soit, il nous accorda de dire la sainte messe dans la maison et d’avoir le Très-Saint-Sacrement. J’écrivis de suite à M. Fonteinne, et je désignai la salle des hôtes pour servir ainsi d’église provisoire.

Séjour à Paris

Cela fait, je partis pour Paris vers le 12 Avril, après m’être bien recommandé à Notre-Seigneur pour le succès de ce voyage. Je pris mon ancien logement au Séminaire des Missions étrangères, et je ne tardai pas à commencer mes excursions. Une de mes premières visites fut à Madame Swetchine, pour laquelle j’avais une lettre de M. de Cazalès. Le 16, je la trouvai chez elle, rue Saint-Dominique, 73. Ce fut tout un événement pour moi que cette connaissance.

Je me trouvai en face d’une femme de cinquante ans, d’une taille courte avec assez d’embonpoint, d’un visage étranger, louche du regard, aux mouvements un peu brusques, le tout tempéré d’une distinction rare, avec une expression de douceur et de bonté que l’on rencontre rarement au même degré. Elle lut avec attendrissement la lettre de M. de Cazalès, puis se tourna vers moi avec un intérêt marqué, désirant m’entendre parler sur l’œuvre projetée à Solesmes. Quand elle eut entendu que cette œuvre était fondée sur la prière et sur la louange divine comme but principal, elle versa des larmes de joies, et il me fut facile de reconnaître en elle la femme sainte et généreuse qui avait sacrifié à Dieu tous les liens de ce monde. Elle écouta ensuite avec transport ce que je lui dis des travaux d’étude religieuse auxquels on se livrait dans l’Ordre de Saint Benoît, et bientôt elle me promit son concours pour aider l’œuvre en tout ce qui serait à sa portée. Sans aucun retard, nous nous sentîmes étroitement liés. Je lui promis de la voir le plus souvent possible, et elle m’indiqua une heure à laquelle je serais toujours reçu.

Je n’étais donc plus aussi isolé. Solesmes avait rencontré tout d’abord une vive sympathie dans cette âme si noble et si sainte. Madame Swetchine, l’amie intime de Joseph de Maistre, était la plus belle conquête que l’Église eût faite dans nos temps sur le schisme grec. Mes rapports suivis avec elle ne pouvaient manquer de m’apporter beaucoup d’avantages pour mieux connaître la vie, les personnes et les choses. Son salon, l’un des premiers de Paris, me donnerait occasion de voir et de comprendre beaucoup de choses dont un provincial ne se doute guère.

Comme à Nantes, j’aspirais à prononcer dans quelque église de Paris un sermon pour l’œuvre de Solesmes. J’en attendais une certaine publicité, avec les émoluments de la quête qui accompagnerait le sermon. Dieu avait résolu de ne pas seconder ce projet à Paris plus qu’à Nantes. Pour le faire réussir, il me fallait le concours de l’archevêque, M. de Quélen. Le prélat vivait retiré dans des communautés, ayant refusé d’accepter l’hôtel que la ville de Paris lui avait assigné, en compensation de l’archevêché saccagé par l’émeute populaire. Il habitait tour à tour le couvent des Dames de Saint-Michel et la maison du Sacré-Cœur. Je cherchai sans cesse à obtenir une audience que m’eût obtenue de suite M. de Cazalès, s’il n’eût été retenu hors de Paris par une assez grave indisposition. Madame Swetchine se donna elle-même beaucoup de mouvement pour me procurer l’entrevue. Enfin, je fus reçu par le prélat le 29 Avril. Il m’écouta avec beaucoup d’intérêt sur le projet du rétablissement de l’Ordre de Saint Benoît. Il loua l’œuvre avec effusion, promit de lui-même son concours bienveillant, et m’autorisa à me servir de son nom comme de celui d’un protecteur. Je me risquai alors à parler du sermon. Sur cet article, il ne se montra pas encourageant, mettant de suite en avant les difficultés qui pourraient s’ensuivre à l’égard du gouvernement. Je compris peu cet obstacle, et je me retirai très content de l’archevêque, mais résolu de revenir à la charge.

Le fait est que le côté politique de la fondation de Solesmes ne m’avait en rien préoccupé jusqu’alors. J’avais profité de mon séjour à Paris pour faire imprimer un Prospectus de l’œuvre, sans me douter que l’autorité aurait à y reprendre. Par le fait, la chose ne fut pas relevée à ce moment. Plus tard, lorsque les Dominicains revinrent d’Italie, après leur profession, pour s’établir en France, il y eut des démarches contraires de la part du gouvernement. Comme on ne voulait pas aller jusqu’à la persécution, on finit par laisser faire. Pour ma part, dès 1833, j’avais rédigé mon prospectus sans songer que j’y attaquais une légalité qui n’était qu’endormie, et il ne m’était pas venu en pensée qu’un sermon dans une église de Paris pour aider au rétablissement d’une institution supprimée par la loi, fût autre chose qu’un acte légitime de la liberté conquise en juillet 1830.

Je revis l’archevêque le 7 mai. Il fut bienveillant ; mais il chercha à me dégoûter de l’idée d’un sermon, prétendant que le résultat serait minime. Il insista de nouveau sur l’illégalité des ordres religieux, tout en déplorant le fait, et me fit sentir qu’il n’y aurait pas de recours pour lui, si le gouvernement venait à demander des explications, ou même formait opposition. Je me soumis, mais il m’a fallu trente ans de plus et le changement de régime politique, pour comprendre la situation. Je vois maintenant que le gouvernement, en 1833, y mit de la complaisance.

M. Bailly de Surcy me fut très sympathique durant tout mon séjour à Paris. J’avais plusieurs fois envoyé du Mans des articles à sa Tribune catholique qui fut la préparation de l’Univers. Dès le principe, il m’avait aidé de son argent, bien qu’il fût loin d’être riche. Durant mon séjour près de lui, il fit l’acquisition d’une imprimerie ; ce qui nous mit l’un et l’autre en mesure d’examiner s’il ne pourrait pas transporter dans la suite son brevet d’imprimeur à Solesmes, où les moines auraient travaillé en qualité de typographes. Plus tard, M. Bailly vint étudier la question sur les lieux, et nous reconnûmes que la réalisation de cette idée n’était pas possible. D’un côté, nous n’étions pas de force à fournir la copie suffisante pour alimenter les presses comme auteurs ; de l’autre, avec les offices divins et les exercices, il nous serait resté trop peu de temps pour exercer avec un avantage quelconque le métier de compositeur. Faire venir de Paris des ouvriers et les établir dans la maison, n’était pas réalisable, et enfin le gouvernement eût-il permis que l’imprimerie Bailly fût transportée à la campagne ?

M. Bailly s’employa activement durant mon séjour à me procurer des connaissances et des ressources, mais sans grand résultat. Il me prêta pour envoyer à M. Fonteinne une somme de mille francs, que je lui remboursai avant mon départ sur les offrandes que j’avais recueillies. Il fut toujours pour Solesmes l’ami le plus dévoué.

Je lui dus de faire la connaissance de plusieurs jeunes gens des écoles qu’il logeait chez lui ; et qu’il exerçait dans des séances demi publiques à la défense des grands intérêts de la religion et de la morale publique. Ces discussions étaient menées avec un vrai talent, et la tribune était souvent occupée d’une manière brillante. C’est là que je connus entre autres M. Ozanam qui s’annonçait d’une façon très remarquable.

M. Bailly me présenta M. Prosper de Charnacé, l’un de ses pensionnaires, qui songeait à embrasser l’état ecclésiastique. Ce jeune homme appartenant à l’une des meilleures familles de l’aristocratie du Maine et de l’Anjou, désirait étudier à Solesmes la théologie et s’y préparer aux ordres. Il fut convenu qu’il obtiendrait le consentement de l’évêque du Mans, et qu’il se rendrait à Solesmes pour la Toussaint, si le prélat était favorable. Tout réussit, et Solesmes eut pour commensal ce jeune étudiant à l’époque convenue.

Un incident du plus haut intérêt signala mes relations avec M. Bailly à cette même époque. Un jour il me demanda de l’accompagner dans une maison de la rue du Petit Bourbon-Saint-Sulpice. Je trouvai là huit de ses meilleurs jeunes gens réunis autour d’une table couverte d’un tapis. M. Ozanam était du nombre. M. Bailly les exhorta à la visite et au soulagement des pauvres. Il assigna à chacun d’eux une famille indigente à secourir et à consoler ; c’était le commencement de la Société de Saint-Vincent de Paul. L’année suivante, je revins à Paris ; mais l’étroit local que j’avais vu ne suffisait plus, et, deux ans après, l’institution avait pris son essor bien au-delà de Paris. M. Bailly, après avoir conduit l’œuvre comme chef, finit par la remettre entre les mains de M. Gossier, auquel succéda M. Baudon ; mais il serait d’une souveraine injustice de méconnaître en lui la qualité de fondateur de la Société de Saint Vincent de Paul. On l’a fait cependant, bien qu’il l’ait présidée et dirigée pendant plus de deux ans au vu de tout Paris. Je tiens à déposer ici mon témoignage, en remerciant Dieu de m’avoir fait assister aux débuts d’une œuvre qui a produit un nombre immense d’actes charitables, dans le monde entier pour ainsi dire, et qui a mérité la persécution des ennemis de l’Église.

Durant ce séjour de Paris, je vis beaucoup mon ancien curé, M. Desgenettes, qui prenait un vif intérêt à Solesmes. Il m’aida de ses offrandes dans sa pauvreté, et me procura quelques dons. Mais la principale action qu’il eut sur ma mission à Paris, fut de me mettre en rapport avec un ancien Mauriste, Dom Groult d’Arcy, qui habitait un fort beau local à Vaugirard, et duquel l’excellent curé attendait d’importants secours pour les futurs Bénédictins.

Dom Groult était encore un très jeune religieux au moment de la Révolution. J’ignore comment il traversa cette époque critique ; mais sous l’empire, il éleva un pensionnat qui eut assez de succès. Lorsque je fis sa connaissance, il était retiré dans sa maison de Vaugirard, menant la vie d’un séculier et ne portant pas l’habit ecclésiastique. Il ne disait pas la messe, bien qu’il fût prêtre ; mais je sais qu’il récitait l’office divin, se servant pour cela du Bréviaire de la Congrégation de Saint-Maur rédigé par Dom Foulon.

Il était dépositaire d’un avoir considérable. Outre la maison de Vaugirard, solide, vaste et bien bâtie avec un enclos immense, il possédait l’abbaye de Saint-Vincent à Senlis, ancienne maison de Génovéfains, et en outre des sommes considérables reposant sur sa tête. Je ne saurais en assigner le chiffre même approximatif. La plus grande partie de cette fortune était un dépôt que lui avait confié Dom Verneuil, dernier Prieur de l’abbaye de Saint Denis, à la charge d’employer ces ressources au rétablissement de l’Ordre de Saint Benoît, si la chose devenait possible.

En 1817, Dom Verneuil qui était un digne religieux s’était cru au moment de voir revivre sa Congrégation. Le rétablissement de l’ancienne Dynastie lui semblait devoir ramener sans difficulté une institution si digne de respect. Il comptait sur le secours de l’autorité royale, de laquelle tout lui semblait à espérer. Il fit donc un appel à tous ceux des anciens Mauristes qu’il jugeait propres à l’œuvre. Il obtint l’assentiment d’un certain nombre qui remplissaient divers postes dans le clergé actif et dans l’éducation. Pour rassembler ces religieux, il fit l’acquisition de l’abbaye de Saint-Vincent de Senlis dont je viens de parler, puis il obtint par l’entremise de l’abbé de Montesquiou, l’un des ministres, une audience de Louis XVIII, auquel il fut présenté avec deux de ses anciens confrères dont je n’ai pas su les noms.

Le roi reçut très bien ces respectables religieux, loua leur projet et promit d’y porter le plus grand intérêt. Dom Verneuil vit ensuite le ministre et lui demanda ce qu’il y avait à faire pour passer du projet à l’exécution. L’abbé de Montesquiou travailla à lui faire comprendre que les ordres religieux ayant été supprimés en France par une loi, une loi était nécessaire pour les rétablir. Il ajouta que l’on trouverait certainement moins d’opposition pour la Congrégation de Saint-Maur que pour tel ou tel autre religieux ; mais qu’ils ne pouvaient attendre du gouvernement aucune autorisation pour se réunir ; qu’enfin la seule chose à faire pour eux était d’accomplir spontanément cette réunion qui servirait au ministère de point d’appui pour tenter un effort vis-à-vis des chambres législatives.

Dom Verneuil fit part à ses collègues du conseil qu’il avait reçu du ministre, et bientôt il fut à même de voir que l’œuvre ne réussirait pas. Le gouvernement désirant la réunion avant de passer à une demande d’approbation aux Chambres, approbation qu’il ne pouvait promettre comme certaine, les Bénédictins trouvèrent qu’en sacrifiant les positions qu’ils occupaient, ils risquaient de se voir compromis dans leur avenir, si le projet n’obtenait pas l’adhésion de la législature, et chacun demeura à son poste. Ces hommes de l’ancien régime, d’ailleurs âgés, étaient hors d’état de comprendre une œuvre qui n’eût pas eu la sanction légale, et encore plus d’en courir les risques. Dom Verneuil se trouva donc réduit à quelques anciens religieux sans position qui se réunirent à Saint-Vincent, où ils passèrent un an ou deux. Ils n’y eurent qu’un seul novice. C’était un jeune homme tombé au sort, que racheta Dom Verneuil. Parmi les anciens Bénédictins qui s’étaient offerts pour l’œuvre de restauration, se trouvait Dom Barbier, religieux excellent, ancien Prieur d’Évron, qui habitait cette ville. Il n’alla pas à Senlis. Ami de la famille Heurtebize, ce fut lui qui éleva le digne prêtre de ce nom dont j’ai déjà parlé plus d’une fois, et lui inspira l’attrait qu’il garda toute sa vie pour l’Ordre de Saint Benoît.

L’œuvre de Dom Verneuil n’ayant pas réussi, ce saint religieux survécut peu de temps à cette tentative, et ainsi que je l’ai dit, il laissa à Dom Groult une somme considérable en dépôt, pour être employée au rétablissement de l’Ordre bénédictin, si dans l’avenir la Providence en amenait l’éventualité. Dom Groult avait mêlé cet argent avec son propre avoir, et vivait du reste assez simplement.

Il me reçut avec un certain intérêt, m’écouta volontiers ; mais quant à venir au secours de l’œuvre, il me dit que quant à présent il ne ferait rien ; mais qu’il avait de bonnes intentions pour l’avenir, si l’œuvre réussissait. Néanmoins, il ajouta qu’il était disposé à me céder immédiatement Saint-Vincent de Senlis. Cette maison ne rapportait à Dom Groult que des impositions, et il m’avoua qu’il y avait 20,000 f à dépenser de suite pour la réparation des toitures. Ni le lieu, ni la chose ne pouvaient me convenir ; mais il était aisé de voir que si j’eusse accepté, il se serait senti dégagé en partie de ses engagements avec Dom Verneuil. Je refusai poliment cette maison située dans un pays avec lequel je n’avais aucune relation, et où nous étions des inconnus. L’œuvre devait se faire à Solesmes, ou ne se faire nulle part. Cette maison de Senlis a été achetée après la mort de Dom Groult, et est devenue le siège d’un pensionnat catholique.

Dom Groult goûta peu mon idée d’établir la vie monastique pure à Solesmes. Il eût voulu l’enseignement et un pensionnat ; il craignait beaucoup que je n’introduisisse des moineries dans la maison. On sentait que l’esprit bénédictin n’était plus en lui, si jamais il y avait été. Au reste, il me vit avec plaisir et m’invita plusieurs fois à dîner durant mon séjour à Paris. Je donnerai la suite de nos relations selon la marche des événements.

Mon séjour à Paris fut de deux mois environ, et je fus à portée de voir beaucoup de monde. Mes rapports avec M. de Montalembert étaient fréquents. Il me conduisit chez M. le Marquis de Dreux-Brézé, auquel il avait inspiré de l’intérêt pour Solesmes, et qui me reçut gracieusement. M. de Carné que je voyais aussi me présenta à M. de Chateaubriand, que j’avais à remercier pour sa lettre. Le grand homme logeait à l’infirmerie Marie-Thérèse. Dix ans auparavant, la vue de l’auteur des Martyrs m’eût produit un grand effet ; j’avoue qu’en 1833, je fus peu impressionné. Chateaubriand n’avait rien d’imposant, et depuis plusieurs années déjà l’indécision de sa pensée sur la religion me blessait. Je trouvai dans sa tenue de la légèreté, et cette prétention qu’il a gardée jusqu’à la fin d’être l’homme du quart d’heure. Il me félicita sur l’œuvre, et me remit en grand Seigneur ruiné les quarante francs de souscription dont il parlait dans sa lettre. Il avait un secrétaire à ses ordres, qui fut présent à la visite ; mais je ne vis pas Madame de Chateaubriand. J’avais inséré la lettre dans le prospectus de l’œuvre. Elle fut reproduite dans les journaux, et beaucoup d’honnêtes gens prirent à la lettre le titre de Bénédictin honoraire qu’y prenait Chateaubriand, à ce point qu’ils se persuadèrent qu’il allait habiter Solesmes.

J’eus aussi quelques rapports avec M. Lacordaire, mais sans intimité. Victor Pavie qui se trouvait alors à Paris me rencontra souvent. Je revis avec lui Sainte-Beuve, dont il espérait un peu la conversion. Il voulut me faire connaître Victor Hugo avec lequel il était lié alors ; mais nous ne le trouvâmes pas à son hôtel, et j’avais mieux à faire que d’y retourner. Je fis, par Madame Swetchine, la connaissance de M. Dugas-Monbel, traducteur d’Homère, qui me reçut d’une manière aimable. M. Pouqueville, de l’Institut, désira me voir, et m’entendit parler de Solesmes avec beaucoup d’intérêt. Il donna plusieurs volumes intéressants, et chaque année jusqu’à sa mort qui ne tarda que de peu d’années, il m’envoya les livres et les mémoires qui lui parvenaient en sa qualité de membre de l’Académie des Inscriptions. Je trouvai naturellement de l’accueil auprès de M. le Marquis Anatole de Juigné, voisin de Solesmes, qui avait dès l’abord témoigné beaucoup d’intérêt pour l’œuvre. J’eus beaucoup d’autres relations encore avec des séculiers ; mais je n’en ai pas gardé le souvenir. L’idée de la fondation était généralement bien accueillie partout ; mais on ne savait plus guère ce qu’étaient les moines.

Je vis aussi un certain nombre d’ecclésiastiques, entre autres l’abbé Comballot, qui débordait alors de jeunesse et de fougue. Il n’était guère en état non plus de se faire l’idée quelconque d’un Bénédictin ; mais prêtre pieux comme il était, il ne pouvait manquer d’approuver l’œuvre. Je vis M. l’abbé Augé, Supérieur du collège Stanislas, vieillard vénérable qui me témoigna beaucoup de sympathie. Il avait avec lui son second, M. l’Abbé Buquet, homme bienveillant, depuis évêque de Parium. M. l’abbé Maret, depuis évêque de Sura, vint me faire visite aux Missions, pour entendre parler des Bénédictins. Il était sourd et d’assez petite mine ; je ne l’ai pas vu depuis lors. Une visite dans le même but me fut faite par M. l’abbé Chatenay, homme élégant et compassé, qui prit plus tard la rédaction de L’Ami de la religion après Henrion. J’allai voir l’abbé Caillau, avec lequel j’avais travaillé à la Collectio Selecta SS. Patrum. Il me reçut mal, témoigna à brûle-pourpoint son antipathie pour l’œuvre, et fit montre d’un gallicanisme brutal. C’est lui, ancien missionnaire de France et plus tard Père de la Miséricorde, qui donna dans la Bibliographie Catholique des articles si malveillants contre les Institutions liturgiques.

Durant mon séjour aux Missions, j’eus la joie de retrouver un aimable écossais, M. l’abbé Gillis, que j’avais connu en 1830, et avec qui je m’étais lié. C’était un homme profondément pieux, et d’un caractère tout français : nous vivions ensemble comme deux frères. Il prit un grand intérêt à l’œuvre, non seulement par amitié pour moi, mais parce qu’il la comprenait. Il était assurément le prêtre le plus distingué de toute la mission d’Écosse. Plus tard, le Saint-Siège l’a créé vicaire apostolique d’Édimbourg, où il est mort avant l’âge, laissant une mémoire chère à l’Église de ces contrées.

Mon séjour à Paris qui se trouvait être peu productif sous le rapport des secours matériels, car je réunis à grand peine une somme de 2,300 f environ, ne semblait pas plus favorable au point de vue des vocations. Je fus cependant au moment d’entraîner à Solesmes un intéressant jeune homme de la maison de M. Bailly. Il se nommait Félix Clavé, rempli de talents et de candeur. Nous restâmes en relations plusieurs années, après quoi je le perdis de vue. Je crus être plus heureux à l’égard de M. l’abbé Lafayolle, aumônier de l’hospice de la Charité. Il vint me trouver aux Missions, et nous tombâmes d’accord sur tout. Il fit à l’archevêché les démarches pour son remplacement, et lorsque je quittai Paris, nous prîmes rendez-vous à Solesmes pour le 11 juillet, époque projetée pour l’ouverture et annoncée sur le prospectus de l’œuvre. Quand je fus parti, le courage lui manqua, et bientôt il m’écrivit pour se désister.

M. l’abbé Daubrée qui s’était enfin rendu, tenait ferme à Juilly. Je ne pouvais manquer d’aller le visiter et l’encourager. Je partis donc le 26 Mai pour cet ancien collège des Oratoriens, dont on avait fait un pensionnat catholique, très renommé. M. de Salinis, autrefois l’un des rédacteurs du Mémorial catholique, depuis évêque d’Amiens, puis archevêque d’Auch, partageait la direction de la maison avec son ami M. l’abbé de Scorbiac. Ces messieurs me reçurent à bras ouverts, les élèves me firent fête, et je vis pour la première fois l’excellent abbé Daubrée que je connaissais encore que par ses lettres. Je restai un jour franc à Juilly, étant pressé de rentrer à Paris.

J’y recevais de fréquentes lettres de M. Fonteinne, avec lequel je communiquais assidûment, lui faisant part de mes succès et de mes insuccès. Il continuait l’arrangement de la maison, où il vivait avec Pierre, avec un convers de Melleray nommé frère Bertrand, et un Père Gérasime, religieux de chœur non prêtre, envoyé aussi par le Père abbé. Je ne trouvai plus ni l’un ni l’autre à mon retour. Ils s’ennuyaient, et il avait fallu les envoyer à Melleray. Il y avait aussi deux enfants dont j’avais un moment espéré faire quelque chose. L’un était d’Asnières et se nommait Arsène, l’autre était de Solesmes et s’appelait Henri Tillé. Il ne fut possible de conserver ni l’un ni l’autre.

L’œuvre était loin de marcher à pas de géant, et cependant Dieu me maintenait au cœur une confiance dont rien ne rebutait la simplicité. Je priais beaucoup et avec ardeur, mais ma prière n’était jamais troublée par l’inquiétude. Je reconnais maintenant avec évidence que j’étais soutenu ; car pour peu que j’eusse réfléchi humainement, il était par trop clair que je n’avais pas à ma disposition les éléments par lesquels une telle œuvre pouvait réussir. J’avais grande dévotion à visiter la Vierge noire qui est conservée dans la chapelle des sœurs de Saint Thomas de Villeneuve. C’est cette Madone qui était autrefois dans l’église détruite aujourd’hui de Saint-Étienne des Grès, et au pied de laquelle Saint François de Sales obtint la délivrance d’une tentation contre la confiance en Dieu. Devant cette image vénérée, je recommandais mes labeurs à la Reine du ciel, et la priais de les bénir, après quoi je me retirais sans jamais sentir la moindre hésitation.

J’eus occasion durant ce séjour d’exercer à Paris quelques actes de mon ministère, et je le fis avec bonheur. Le clergé était un peu plus libre extérieurement depuis le choléra ; néanmoins pour circuler partout avec sûreté, il était bon de ne pas se présenter partout sous l’habit ecclésiastique. J’avais apporté avec moi mon habit séculier de 1830, et je m’en servais souvent dans les rues. M. Desgenettes me fit donner le sermon du jour de l’Ascension dans son église de Notre-Dame-des-Victoires. M. le Courtier, son successeur aux Missions, m’invita avec instances à donner la retraite de première communion aux enfants de la paroisse, je m’y prêtai volontiers, et je dois dire que ces enfants se montrèrent très dociles et très attentifs.

Pendant ce temps, on s’occupait de donner à l’œuvre quelque publicité par la presse. M. de la Noue, l’un des jeunes gens de M. Bailly, inséra dans la Tribune catholique un bon article, qui fut reproduit dans l’Union belge. Divers recueils catholiques parlèrent aussi successivement, entre autres la Revue européenne. On réclamait des souscriptions, mais il en vint peu. L’opinion n’était en rien préparée à une œuvre de ce genre. Je revins donc à Madame Swetchine qui avait projeté sérieusement un moyen de me venir en aide. Mais je dois parler d’abord d’une cérémonie qui eut lieu chez elle.

Le pape Grégoire XVI avait rendu un Bref qui lui accordait un oratoire domestique. L’archevêque ajouta de son autorité le droit d’y conserver le Très Saint-Sacrement. Il vint bénir cette chapelle le 20 mai. Madame Swetchine m’invita à la cérémonie et au déjeuner qui la suivit. La tenue du prélat fut assez froide vis-à-vis de moi. Quant à la chapelle elle était très somptueusement ornée, munie de vases sacrés très riches et d’ornements élégamment brodés. J’eus depuis l’occasion d’y célébrer la sainte messe à mes divers séjours de Paris.

Quant au mode de venir en aide à Solesmes, Madame Swetchine avait imaginé une souscription à cinq francs par an, dirigée par plusieurs dames ses amies qui colligeraient cette offrande. On commença de suite, mais la cotisation était si faible et les centres si peu nombreux que le chiffre annuel ne pouvait monter bien haut. La première année il eut bien de la peine à atteindre six cents francs, et jamais, pendant que l’œuvre dura, il ne monta jusqu’à quinze cents. Il y eut quelques aubaines de plusieurs centaines de francs sollicitées même à l’étranger par Madame Swetchine, par exemple auprès de son amie la Comtesse Essling à Odessa ; mais le tout faisait un ensemble assez faible. L’intérêt faisait défaut. Personne au faubourg Saint Germain ne s’inquiétait des Bénédictins, et encore moins ne souhaitait leur résurrection, en sorte que les dames patronnesses perdaient leur temps, et trouvaient même souvent des gens fort riches qui consentaient à leur donner cinq francs par égard pour elles, mais se refusaient à l’engagement bénévole d’ailleurs de payer chaque année une telle contribution. Ceux-là disaient sérieusement que c’était l’intérêt de cent francs. L’œuvre ne dépassa pas l’année 1838.

À la tête des Dames patronnesses était Madame la Marquise de Pastoret, intime amie de Madame Swetchine. C’était une femme pieuse et très digne. Elle me témoigna beaucoup d’égards, et m’invita même à dîner. Je fis là la connaissance de son mari, le vieux marquis de Pastoret, qui me reçut avec beaucoup de courtoisie. En sa qualité de membre de l’Académie des Inscriptions, il exaltait beaucoup les Bénédictins. Il avait été ami de Dom Brial et de Dom Poirier. Je connus à l’hôtel Pastoret M. l’abbé Dupanloup, l’un des habitués. Il avait alors l’air fort jeune ; mais on devinait aisément que s’il n’arrivait pas à quelque chose, ce ne serait pas sa faute.

Madame la Marquise de Lillers, autre amie de Madame Swetchine, plus simple que Madame de Pastoret, se montra très dévouée à l’œuvre. Elle me fit dîner avec M. Guillou, évêque de Maroc, qui me fit la proposition de parler de Solesmes à la Reine dont il était l’aumônier, et qui ne manquerait pas de faire son offrande. Madame Swetchine ne jugea pas qu’il fût prudent d’aller de ce côté, dans la crainte d’offusquer le faubourg Saint-Germain.

Il y avait encore Madame la Duchesse de Rauzan qui prit la chose à cœur ; Madame la Duchesse de Liancourt, aujourd’hui Duchesse de la Rochefoucauld, la seule de ces Dames avec laquelle je suis resté en relation ; Madame la Comtesse de Swistounoff, russe convertie, d’une bienveillance froide mais réelle ; Mademoiselle de Pomarey, personne spirituelle et pieuse qui prenait l’œuvre au sérieux. Il y eut encore quelques Dames patronnesses, mais en petit nombre ; je ne les ai pas connues personnellement, et j’ai oublié leurs noms. Je connus aussi chez Madame Swetchine un russe converti, très intelligent et profondément catholique que j’aimais beaucoup : M. Yermoloff.

Quant au Général Swetchine, déjà presque octogénaire, je le vis plusieurs fois au salon. Il fut toujours poli et bienveillant pour moi jusqu’à sa mort, quoique parfaitement indifférent à toute idée religieuse ; mais il ne gênait jamais sa femme en quoi que ce soit.

Je ne repartis pas pour Solesmes sans avoir fait à Paris diverses emplettes pour notre future église. Il fallait d’abord pourvoir le chœur de livres de chant. La seule édition qui fût en vente était celle qui venait d’être donnée à Dijon, d’après le romain de Valfré. J’achetai Graduels, Antiphonaires et Processionnaux.

Je fis faire sept chapes, deux blanches et deux rouges de diverse qualité, plus une verte, une violette et une noire. Nous ne devions pas être assez nombreux pour penser à des dalmatiques. Quant aux chasubles, j’en avais recueilli dans notre pays ce qu’il fallait pour le début.

J’achetai chez Choiselat la croix et les chandeliers pour le maître-autel, en bronze verni, ainsi que les garnitures en cuivre argenté pour les deux autels des transepts. Quant à ces deux autels, ils avaient été donnés au curé de Solesmes il y avait deux ans, par Madame Le Noir de Chanteloup, et ils furent remplacés par deux vieux autres que M. Fonteinne trouva au rebut chez M. Landeau. Madame Le Noir avait donné aussi à la paroisse la seule cloche qui fût restée au monastère, avec les deux modèles des statues de Saint Pierre et de Saint Paul qui sont en marbre blanc dans l’église de la Couture au Mans. J’achetai également chez Choiselat la croix de procession, deux encensoirs et navettes, les chandeliers des acolythes et le bénitier ; le tout en cuivre argenté ; enfin le reliquaire de Saint Pierre, avec sa statuette en bronze. Il nous fallait deux cloches, l’une dans la tour de l’église pour les offices, l’autre sur le Chapitre pour les exercices. J’en parlais un jour chez Dom Groult en présence du curé de Vaugirard, et j’exprimais le désir de savoir en quel magasin je pourrais me pourvoir. Le bon curé me dit qu’il pouvait m’indiquer une excellente maison dans le faubourg Saint-Martin : « mais, ajouta-t-il, le marchand a un nom si étrange, si ridicule, que je suis bien sûr que vous ne l’avez jamais entendu prononcer. » Il chercha longtemps sans trouver ; « enfin, s’écria-t-il un quart d’heure après, ce nom me revient. Il s’appelle Hildebrand !! avez-vous jamais entendu pareil nom ? » Dom Groult et moi nous eûmes peine à retenir l’éclat de rire. Après la première émotion, je lui dis doucement : « Mais Monsieur le Curé, qui n’a entendu parler du fougueux Hildebrand, autrement dit Saint Grégoire VII ? » Ma remarque fut perdue ; car le brave curé nous avoua naïvement qu’il ne connaissait guère plus l’un que l’autre. Je m’en allai pas moins chez le Sieur Hildebrand, rue Saint Martin, et j’achetai mes deux cloches, une plus grosse et une plus petite. Elles coûtèrent 130 f les deux.

Quant aux travaux littéraires que nous pourrions entreprendre, je vis à plusieurs reprises les frères Gaume qui m’entretinrent de leur projet de rééditer l’édition de Montfaucon 3 de Saint Jean Chrysostome, en m’offrant la direction de ce travail. Cette œuvre n’eut lieu qu’environ une dizaine d’années après.

Enfin mon long séjour de Paris se termina, et j’arrivai au Mans le 18 juin. Je n’y trouvai plus l’évêque. L’état de sa santé qui menaçait depuis longtemps s’était aggravé, et il était parti pour les eaux. C’était pour moi une vive contrariété de ne le pas rencontrer dans sa ville, et d’autant plus que j’avais annoncé par la voix de la presse l’installation de la petite société à Solesmes pour le 11 juillet. En lui-même, le jour convenait on ne peut mieux, et il ne m’était plus possible de le différer. J’allai promptement à Sablé auprès de M. Fonteinne, et je pus juger des préparatifs importants et des réparations de tout genre qui avaient occupé ses loisirs durant mon absence. Je revins bientôt au Mans, où je vis beaucoup M. Bouvier que je trouvai bienveillant comme toujours, et M. Heurtebize sympathique à l’ordinaire, mais moins décidé que jamais à s’adjoindre aux futurs bénédictins. M. Boulangé ne s’avançait pas beaucoup, et demandait du temps. Quant à M. Morin, il serait venu résolument, si l’évêque ne l’eût retenu dans son vicariat de la cathédrale, d’où il ne devait sortir que pour aller au ciel.

Inauguration de la vie monastique

Le mois de juillet arriva enfin, et le jour de l’installation était imminent. L’évêque écrivit à M. Bouvier qu’il lui serait impossible d’être de retour dans son diocèse le 11, et qu’en conséquence il le chargeait d’aller à Solesmes le remplacer pour l’installation de la nouvelle communauté. Le prélat ajoutait que, dans le cas où un déplacement serait impossible à M. Bouvier, il le priait d’engager M. Bourmault, le second grand-vicaire, ou quelqu’un des vicaires généraux honoraires à le suppléer. L’évêque ajoutait ces paroles que j’ai retenues : « Enfin si aucun de ces Messieurs ne veut s’en charger, M. Guéranger s’installera tout seul. »

M. Bouvier, après m’avoir communiqué cette lettre, me fit voir clairement qu’il ne pouvait, à son grand regret, présider la cérémonie du 11, attendu que ce jour-là même avaient lieu au Séminaire les thèses de théologie qu’il devait nécessairement présider. Immédiatement, il se rendit chez M. Bourmault pour lui transmettre le désir de l’évêque. Je jouissais peu de la sympathie de M. Bourmault, grand lecteur de L’Ami de la Religion, et qui ne voyait pas de bon œil l’œuvre de Solesmes. Il refusa carrément. M. Bouvier vint me faire part chez mon père de ce refus auquel je m’attendais, et nous nous demandâmes ce qu’il pouvait y avoir à faire pour que Solesmes n’eût pas l’air d’être repoussé par l’administration. Je proposai à M. Bouvier de faire une tentative auprès du chanoine Ménochet que Mgr Carron avait maintenu grand-vicaire. Il avait assez peu de goût pour moi ; mais c’était un homme vénérable, un ancien confesseur de la foi dans la rade de Rochefort. Peut-être serait-il flatté de cette mission, dans laquelle il s’agissait de consacrer la résurrection d’une institution du passé.

M. Bouvier me quitta aussitôt, et se rendit chez M. Ménochet, et peu après il revint m’apportant la nouvelle que le bon vieillard acceptait très volontiers d’installer le 11 à Solesmes les aspirants à la Règle Bénédictine. Je m’empressai d’aller le remercier, et nous fixâmes tout ce qui avait rapport à sa mission ; après quoi, je ne tardai pas à me rendre à Solesmes.

M. Daubrée arriva vers le 8 ; M. Le Boucher le suivit de près, et M. Jouanne se rendit le dernier. Quant à M. Lafayolle, après ses démarches faites à l’archevêché de Paris, le cœur lui manqua et il finit par m’écrire une lettre d’excuses. Avec M. Fonteinne et moi, nous nous trouvions être cinq en tout. Pour convers nous avions Pierre, un jeune cuisinier du Mans nommé Garnier, connu plus tard sous le nom de Tête de Bique, un jeune ouvrier charron aussi du Mans qu’on appelait Joseph, et un quatrième dont le nom ne m’est pas resté.

Le 10 juillet dans la matinée, nous nous rendîmes à la salle qui devait servir de Chapitre, et l’on procéda à l’élection d’un Prieur. Je fus élu par les confrères, et aussitôt je déclarai sous-prieur le Père Le Boucher et cellérier le Père Fonteinne. À partir de ce moment, nous prîmes le nom de Pères, et même celui de « Dom » pour les prêtres. M. Bouvier avait été de cet avis.

La chapelle provisoire était toujours la salle des hôtes, et nous y conservions le Très Saint-Sacrement jusqu’à l’installation. J’y bénis, avec la délégation de M. Bouvier, la cloche destinée à l’église, et lui donnai les noms de Marie-Pierre. M. de Charnacé assista à la fonction qui fut des plus simples, et la cloche fut immédiatement placée dans la tour de l’église où elle est encore.

Vers quatre heures de l’après-midi arriva M. Ménochet. Nous le reçûmes en cérémonie, comme le représentant de l’évêque, et nous le conduisîmes à la chapelle provisoire au chant du Benedictus. On le logea au prieuré appelé plus tard l’abbatiale, et il se montra parfaitement aimable. Nous chantâmes les premières Vêpres de Saint Benoît, et dans la soirée les Complies, selon le rite romain qui fut maintenu à Solesmes jusqu’aux premières Vêpres de Noël de l’année 1846. Seulement à partir de 1840, nous suivions au chœur l’office monastique aux grandes fêtes de l’Ordre.

Le lendemain 11, fête de la Translation du Saint Patriarche, nous célébrâmes matines et Laudes, et ayant dit nos messes, nous attendîmes l’heure de Tierce qui devait être celle de la fonction. Une trentaine de prêtres séculiers s’étaient réunis pour en être témoins. Parmi eux se trouvaient M. Boulangé et M. Morin qui étaient venus du Mans, et M. Segrétain, curé du Tassé, prêtre respectable que j’avais connu, il y avait six mois, dans un voyage, et qui m’avait inspiré une grande sympathie. Il pensa de bonne heure à se retirer à Solesmes, et sa présence en ce jour était motivée par le désir qu’il avait déjà conçu. Nous ne parlâmes de rien ce jour-là.

Lorsque la cloche eut annoncé la fonction, nous nous réunîmes en surplis romain et sans rabat, à l’église paroissiale. M. le grand vicaire précédé de la croix et de tout le clergé vint nous chercher. Nous partîmes de l’église en chantant le Psaume In convertendo, qui m’avait semblé s’adapter à la circonstance. Cette rentrée dans le vieux Prieuré du 11siècle était bien le retour de la captivité. Les larmes et les épreuves que Dieu n’a pas ménagées nous attendaient. Quant aux gerbes du triomphe, elles ne nous manqueraient pas, sinon en ce monde, du moins en l’autre.

La messe fut chantée au romain dans l’église du monastère par M. Ménochet. Auparavant, il avait installé le Prieur et les autres Pères dans le chœur. Les assistants nombreux exprimaient par leur tenue la curiosité et une certaine stupeur. On sentait que cette population, cléricale et autre, ne savait plus ce qu’était Saint Benoît, dont on fêtait la Translation. Cependant, le regard de Dieu était attentif, et le Saint Patriarche agréait l’hommage. Après l’évangile de cette messe où MM. Morin et Boulangé remplissaient l’office de ministres, M. Ménochet adressa à l’assistance une allocution empreinte d’un vif sentiment de foi et de bienveillance pour nous. La messe terminée, une procession se dirigea vers la salle des hôtes où le célébrant prit le Très Saint-Sacrement pour le transporter à l’église, où il le déposa dans un tabernacle en acajou établi sur l’autel de Notre-Seigneur, au transept de droite. La réconciliation de l’église et des lieux réguliers avait eu lieu avant la messe.

On lut au dîner la vie de Saint Benoît par Saint Grégoire, et au souper on commença l’histoire abrégée de l’Ordre par Bulteau. Le service de table se fit avec assez d’embarras ; mais M. Ménochet se montra plein d’indulgence. Il partit le lendemain, après nous avoir témoigné son affectueux intérêt de la manière la plus cordiale.

À partir des Vêpres de ce grand jour, l’office divin n’a jamais été interrompu dans notre église. On y observa dès le commencement, sans jamais y déroger, l’ordre qu’on y garde encore aujourd’hui pour le chant ou la simple récitation selon le degré des fêtes, et chaque jour messe et Vêpres furent chantées, malgré notre petit nombre. Les jours de fête, le célébrant revêtait le pluvial 4 pour le capitule 5 et encensait l’autel au Magnificat. Nous ne pouvions employer de ministres à la messe solennelle ; mais le jour de l’Assomption, le Père Le Boucher servit à l’autel en qualité de diacre, et l’on continua cet usage dans les grands jours, jusqu’à ce que nous fussions devenus plus nombreux.

Également, l’abstinence régulière de la viande a été gardée dès le commencement, telle qu’elle est sanctionnée dans les Constitutions approuvées en 1837 par l’autorité apostolique. Il en est de même de l’heure des offices et de l’ordre des exercices de la journée. Il n’y eut d’exception que pour les matines que j’avais pensé faire célébrer le soir après Complies, à partir de la Toussaint jusqu’à Pâques. On essaya le 1er novembre, ou plutôt le 31 octobre. L’office, y compris les Laudes, se prolongea jusqu’au-delà de onze heures. Dans cet arrangement, le lever n’avait lieu qu’à cinq heures. Au bout de huit jours la petite communauté se trouva tellement fatiguée qu’il fallut remettre les matines à quatre heures du matin dans tout le cours de l’année.

À partir du jour de l’installation, nous nous considérâmes tous comme novices. Ce noviciat devait se terminer par l’émission des vœux d’un an le 11 juillet 1834. Nous n’avions d’autre habit que la soutane sans rabat, et au chœur le surplis romain. De la Toussaint à Pâques nous portions par-dessus une chape en étoffe noire avec chaperon et capuchon, en attendant l’habit religieux que nous n’osions revêtir encore, pour ne pas donner l’éveil à la police.

Quant aux moyens de subsistance, nous n’avions de revenu fixe que les rétributions de nos messes. Le peu d’argent que nous avions en caisse pour commencer s’élevait à environ cinq cents francs. Cette somme ne pouvait durer longtemps, étant mise à contribution pour l’entretien de huit personnes. Je ne m’inquiétais pas cependant, persuadé que Dieu nous viendrait toujours en aide. Il arriva quelques souscriptions de sommes modiques. L’œuvre de Madame Swetchine ne devait produire quelque chose qu’à la saison d’hiver. Il venait aussi parfois de petites offrandes, et le Père Cellérier trouvait de temps en temps quelque chose dans le tronc de l’église. J’avais fait écrire sur ce tronc, pour les besoins de l’établissement, affectant de ne pas prononcer le mot de monastère ou de communauté, dans la prévision d’une descente du Procureur du Roi. Il s’agissait de triompher de l’ordre légal, sans commettre d’imprudence ; mais en peu d’années nous fûmes acceptés par le fait ; ce qui n’empêcha pas certaines tentatives et certaines menaces à diverses époques, mais sans résultat. La correspondance de Madame Swetchine dans les premières années rendit plusieurs fois témoignage du péril de la situation. Il eût certainement été difficile de former à Paris l’établissement avec la publicité que je lui avais donnée ; mais en province et dans une localité de campagne, le Préfet et le Sous-préfet ne dénonçant pas, le ministère de Louis-Philippe ferma les yeux.

Nous étions à peine installés qu’une première contradiction vint fondre sur nous. L’Ami de la Religion toujours rédigé par Picot continuait d’être le régulateur suprême d’une partie considérable du clergé. Dépourvu des notions les plus élémentaires de la science ecclésiastique, ce laïque régnait par son influence sur beaucoup d’évêchés et de séminaires, et sous prétexte de faire la guerre à M. de La Mennais et à son école, il avait fini par devenir l’oracle officiel du gallicanisme le plus étroit et le plus niais. Solesmes l’avait offusqué tout d’abord ; il retrouvait mon nom sur la liste des nouveaux Bénédictins, et bien qu’il ne pût ignorer que rien ne s’était fait sans l’adhésion de notre évêque, cette considération ne l’arrêta pas. Le numéro du 30 juillet contenait une dénonciation contre Solesmes que le journaliste voulait rendre suspect aux catholiques de France. L’article commençait par une recommandation de la Congrégation de Saint-Maur, puis il continuait en ces termes :

    Il y a quelques mois, des journaux annoncèrent un nouveau projet de rétablir les bénédictins ; ils publièrent même une espèce de prospectus où l’on donnait de justes éloges à la Congrégation de Saint-Maur, et où l’on paraissait vouloir faire revivre ce corps savant. On ouvrait à cet effet une souscription, et on citait avec complaisance une lettre de M. de Chateaubriand qui applaudissait à l’entreprise, et prenait le titre de bénédictin honoraire e neo congregatione Sancti Mauri. Ce nouveau genre d’affiliation parut assez singulier, et bien des gens crurent y trouver quelque chose de peu conforme à la simplicité et à la gravité des habitudes monastiques. En effet, nous n’avions jamais ouï parler de bénédictins honoraires, ni de laïcs agrégés à la Congrégation de Saint-Maur. Quoi qu’il en soit, on annonçait que de jeunes ecclésiastiques avaient acheté l’ancien prieuré de Solesmes, près de Sablé, dans le Maine. Ils devaient se réunir le 11 juillet, jour où se célèbre généralement en France la fête de saint Benoît. La maison devait être composée de six religieux de chœur et quatre frères convers. Le principal auteur du projet paraissait être M. l’abbé Guéranger, chanoine honoraire du Mans, auteur d’un Traité de l’élection des évêques, dont nous avons rendu compte dans ce journal, et de quelques articles qui ont paru autrefois dans le Mémorial catholique sur la liturgie. Lui et ses associés passaient pour être attachés aux opinons des auteurs de l’Avenir.

    On s’attendait que ces messieurs auraient cherché à s’adjoindre quelque ancien bénédictin. Il existe encore en France plusieurs membres respectables de la Congrégation de Saint-Maur, dont le concours paraissait nécessaire aux nouveaux associés pour leur faire bien connaître l’esprit de la Règle, et leur inculquer les traditions de l’Ordre de Saint-Benoît. Cette adjonction était d’autant plus naturelle que les futurs bénédictins étant tous assez jeunes, l’expérience de quelque ancien religieux devait leur être à la fois agréable et utile. Toutefois ils n’ont pas cru avoir besoin de ces conseils et de cet appui, et ont commencé seuls leur entreprise. Ils n’ont même pas dissimulé, dit-on, qu’ils ne souhaitaient avoir avec eux aucun bénédictin de Saint-Maur, parce que la Congrégation étant entachée de jansénisme et de gallicanisme, ils auraient craint de perpétuer cet esprit parmi eux. Ce jugement serait sévère et injuste. Il y avait des jansénistes dans la Congrégation de Saint-Maur ; mais, dans les derniers temps surtout, ils étaient bien moins nombreux. Leur gallicanisme n’avait rien de plus dangereux que celui de tant de prêtres contre lesquels on avait lancé cette accusation dans le Mémorial ou dans l’Avenir, et qui n’en ont pas moins donné d’éclatantes preuves de leur dévouement au Saint-Siège.

    Nous nous étonnons, à dire le vrai, que des hommes qui veulent se faire bénédictins repoussent toute liaison avec les bénédictins qui restent en France. Ils avaient annoncé dans leur prospectus qu’ils aspiraient à faire sortir de ses ruines cette antique Congrégation de Saint-Maur ; et puis ils la mettent entièrement à l’écart, ils évitent tout rapport avec elle, ils s’isolent de ces grands noms des Mabillon et des Monfaucon qu’ils avaient invoqué d’abord, et qui les auraient protégés de leur renommée. À quoi se rattache donc la nouvelle association ? Qu’est-ce que des bénédictins qui ne passeront point par les épreuves accoutumées ? Qui les dirigera dans leur noviciat ? Y aura-t-il même un noviciat ? On nous dit que le 11 juillet ils ont nommé un prieur ; mais des novices ont-ils jamais nommé un prieur ? Ce prieur d’ailleurs est aussi novice que les autres. Quels que soient ses talents, son esprit, sa vertu, son instruction, il ne peut encore bien connaître l’esprit de la Règle, et il est difficile qu’il y forme les autres.

    Telles sont les réflexions que nous suggère une entreprise que nous regrettons de ne pouvoir louer exclusivement. Les nouveaux associés ont des intentions droites, tout nous porte à le croire ; mais il est à craindre qu’ils n’aient pas parfaitement calculé la marche à suivre pour assurer le succès de leur œuvre. Ce n’était pas ainsi qu’avaient commencé les premiers fondateurs de l’Ordre ; ce n’était pas ainsi qu’avait commencé la Congrégation de Saint-Maur. Que serait-ce si les novices de Solesmes au lieu de se former dans la retraite et le silence aux vertus de leur état, allaient se lancer immédiatement dans la carrière des lettres, publier des ouvrages, se livrer à des recherches d’érudition ? Ce serait vouloir couronner un édifice avant d’en avoir posé les fondements. Cependant ce n’est point assez, et un journal a supposé que les jeunes bénédictins allaient peut-être faire un journal. Pourquoi pas, dit-il ? Assurément une telle idée aurait paru bien étrange à saint Benoît et à ses premiers disciples. Des novices, faire un journal, et se former ainsi aux habitudes de la vie religieuse ! Il faut croire que c’est une plaisanterie.

    Toutefois, nous concevons très bien que des hommes religieux aient été séduits par l’espérance de voir renaître un corps célèbre dans l’Église par ses vertus et ses services. Nous concevons que le clergé ait applaudi à l’idée de voir former une maison de retraite, de prière et d’étude.

    Le 11 juillet avait été choisi, comme nous l’avons dit, pour l’ouverture de la maison de Solesmes. Un journal avait dit que M. l’évêque du Mans avait présidé à la cérémonie. C’est une erreur. Le prélat était alors momentanément absent de son diocèse. C’est M. l’abbé Ménochet, chanoine et grand-vicaire du Mans, qui présida à la cérémonie. L’église du prieuré fut d’abord réconciliée. On alla processionnellement chercher à l’église paroissiale les associés qui y étaient réunis, et on les conduisit en chantant les psaumes à leur nouvelle demeure. M. l’abbé Ménochet leur adressa un discours sur leur vocation, et les exhorta à y persévérer. On commença ensuite la messe, après laquelle on fit la procession dans le cloître, et le Saint-Sacrement fut déposé dans le tabernacle. On se félicitait de voir rendue au culte une église intéressante par les monuments qu’elle renferme. L’église du prieuré de Solesmes, bâtie vers la fin du 14siècle, est ornée de statues et de bas-reliefs exécutés dans les 15 et 16siècles. Dans la chapelle à droite est un groupe composé de six statues, et représentant la mort du Sauveur ; c’est le pieu René, duc d’Anjou, qui les fit exécuter. Les statues de la chapelle de gauche sont plus modernes ; on les attribue à Germain Pilon. Là, on voit Jésus Christ au milieu des docteurs, la sainte Vierge mourante, sa sépulture : chacun de ces groupes est composé de plusieurs statues. Cette église est un véritable musée ; c’est un monument subsistant de la piété de ces temps où les princes et les seigneurs se faisaient un honneur d’orner et d’embellir les églises.

    Pour en revenir à la maison de Solesmes, la suite nous apprendra dans quel esprit elle va être dirigée, et si ce sera une communauté édifiante, utile et inaccessible à l’amour des nouveautés. C’est l’amour des nouveautés qui, dans le siècle dernier, a perdu diverses congrégations, et d’autres nouveautés seraient encore plus fatales à un corps naissant, et qui n’offre pas tous les gages possibles de durée .

Il était difficile d’être plus malveillant et de l’être plus gratuitement ; mais l’inimitié qui existe entre Solesmes et le serpent se manifesta dès ce jour pour ne s’apaiser jamais. Cette attaque ne venait pas seulement de Picot, mais du parti gallican dont il était l’organe, et elle était formulée de manière à nous faire un tort réel. J’en avais eu quelque avertissement avant l’explosion, et je m’étais mis à écrire en prévention à Picot, espérant parer ainsi un coup qui pouvait nous être fatal. Il inséra ma lettre dans son numéro du 8 août. Cette lettre qui se croisa à la poste avec l’article du 30 juillet, était ainsi conçue :

    Du prieuré de Solesmes, diocèse du Mans, ce 1er août 1833.

    Monsieur le rédacteur, placé à la tête de l’établissement qui vient de se former à Solesmes, diocèse du Mans, sous la Règle de Saint-Benoît et les statuts de la Congrégation de Saint-Maur, je viens vous prier de vouloir bien donner place dans votre journal, l’un des organes du clergé, aux réclamations suivantes, que j’ai l’honneur de vous adresser, tant en mon nom qu’en celui de mes frères.

    L’établissement de Solesmes ne s’est formé qu’avec l’autorisation et les encouragements de Mgr l’évêque du Mans. C’est de lui que nous tenons tout ce que nous sommes, et un seul acte de sa volonté pourrait dissoudre notre réunion, sans que pour cela il nous vînt en pensée d’opposer la plus légère résistance.

    Notre but principal en nous réunissant à Solesmes, a été d’y établir une maison de retraite et de prières, où pût refleurir quelque ombre des anciennes vertus du cloître, et d’offrir un asile aux âmes qui, appelées à la vie religieuse, ne trouvent point en France les secours nécessaires pour suivre leur vocation.

    Notre but secondaire a été de nous livrer à l’étude de la science ecclésiastique, considérée tant en elle-même que sous ses rapports avec les branches des autres connaissances humaines. L’Écriture sainte, l’antiquité chrétienne, le droit canonique, l’histoire enfin seront les principaux objets de nos travaux. Du reste, nous sommes loin de nourrir des prétentions incompatibles avec la faiblesse d’une institution qui ne fait que de naître : nous voulons seulement consacrer fidèlement au service de l’Église tous les instants que nous laisse libres la célébration des divins offices.

    Nous ne sommes point une école, et n’entendons appartenir à aucune école. Avant d’admettre un homme dans notre société, nous ne nous enquérons point de sa façon de penser sur des questions que la souveraine autorité de l’Église a cru devoir laisser libres.

    Toutefois, nous exigeons de tous nos frères une entière soumission à toutes les décisions et à tous les enseignements du Siège apostolique, et en particulier à la lettre encyclique de N.S.P. le pape Grégoire XVI, en date du 18 des calendes de septembre 1832, laquelle lettre encyclique est pleinement expliquée, dans ses intentions, par le bref apostolique récemment adressé à Mgr l’archevêque de Toulouse.

    Quant aux affaires du jour et aux questions personnelles de la politique, nous ne saurions avoir la pensée d’y prendre part. Cette prétention nous semblerait ridicule dans des moines, et coupable dans des hommes qui doivent tout leur temps à la prière et à l’étude.

Nous déposons avec confiance cette protestation dans votre Journal, monsieur le Rédacteur, et nous espérons que, par ce moyen, elle pourra parvenir jusqu’à ces personnes qu’on nous a dit avoir pris de notre réunion une occasion de scandale. Nous le leur pardonnons de grand cœur, et les prions de croire que, pas plus qu’elles-mêmes, nous ne connaissons d’autre parti que celui de Jésus Christ et de son Église, et d’autre docteur infaillible que celui auquel seule la prière du Fils de Dieu a mérité une foi qui ne manquera jamais.

    Veuillez agréer, M. le Rédacteur, les sentiments respectueux de votre très-humble et très-obéissant serviteur.

F. Guéranger, prêtre.

M. Bouvier avait été très contrarié de l’article du 30 juillet. Son intérêt pour nous le porta à adresser à Picot dès le 3 août une lettre de réclamation. Bien que cette lettre fît de trop larges concessions au journaliste en lui concédant que plusieurs d’entre nous avaient été favorables aux doctrines de l’Avenir sans distinction, et que, M. Bouvier cherchât maladroitement à apaiser Picot sur mes articles contre lui dans le Mémorial, articles dont j’avais reconnu simplement la trop grande dureté, le rédacteur de L’Ami de la Religion hésita à l’insérer, et ne s’exécuta que le 15 août. Encore chercha-t-il à en tirer avantage pour son propre compte dans la glose dont il accompagna la lettre, en se prévalant de ce que M. Bouvier avait avancé relativement aux articles du Mémorial, et en passant sous silence la réserve qui sauvait le fond de ces articles. Il se permit de traiter de ridicule la lettre de Chateaubriand, et revint encore avec la même fadeur sur le titre de Prieur qu’il trouvait prématuré. Sauf ces réserves, il acceptait, quoique de mauvaise grâce, la lettre dont voici la teneur :

Nouvelle lettre sur l’établissement de Solesmes

    Outre la lettre de M. Guéranger, que nous avons insérée la semaine dernière, nous avons reçu sur le même sujet une lettre de M. l’abbé Bouvier, grand-vicaire du Mans. Peut-être l’insertion de cette dernière était-elle moins nécessaire après la première ; mais nous sommes bien aise de donner à M. l’abbé Bouvier une preuve de déférence à ses désirs. Voici sa lettre :

    Le Mans, le 3 août 1833.

    Monsieur le rédacteur, l’article qui est à la tête de votre numéro du 30 juillet 1833, touchant la communauté naissante de Solesmes, nous a fait de la peine. Je me crois obligé de rectifier plusieurs assertions propres à jeter de la défaveur sur un établissement qui peut être utile sous plus d’un rapport, et par là même doit être encouragé par nous plus que blâmé.

    1° Si plusieurs des associés ont été favorables aux doctrines de l’Avenir, ils y ont renoncé assez explicitement pour que M. l’évêque du Mans, qui avait eu d’abord des inquiétudes à cet égard, et avait hésité pour cette raison à accorder son approbation, ait été pleinement satisfait : ils ont protesté de la manière la plus formelle qu’ils n’embrasseraient aucun système, et ne feraient jamais école à part. M. Guéranger m’a plusieurs fois exprimé le regret d’avoir écrit certains articles du Mémorial, tels qu’ils étaient : ses idées là-dessus se sont bien modifiées.

    2° Ces Messieurs ne cherchent pas à s’isoler des anciens Bénédictins ; ils auraient été enchantés, au contraire, d’en trouver qui eussent bien voulu se mettre à leur tête, et n’eussent pas été empêchés par l’âge ou les infirmités de reprendre la Règle et de la faire exécuter : ils n’ont pu en trouver, et n’ont pas voulu pour cela renoncer à leur projet.

    3° Ils savent bien qu’ils ne sont point actuellement de vrais Bénédictins, mais seulement des prêtres vivant en commun, sous une règle calquée sur celle de saint Benoît, et approuvée par l’ordinaire, auquel ils restent soumis en tout. Seulement, ils ont l’intention de mener la vie de Bénédictins réguliers, et l’espoir d’être approuvés canoniquement plus tard, si leur entreprise prospère.

    4° Ils ne songent pas à publier des livres, beaucoup moins encore à faire un journal : c’est une plaisanterie ou une invention qui ne peut venir que d’un esprit malveillant. Ils veulent avant tout être d’excellents prêtres, vivre en bons religieux, employer à l’étude le temps que l’office du chœur et les autres exercices pieux leur laisseront, et abandonner à la Providence le succès qui en peut résulter.

    Une maison de cette nature peut être très précieuse pour des ecclésiastiques qui aiment la vie commune, ont de l’attrait pour l’étude, et une répugnance extrême pour les fonctions du saint ministère : aussi désirons-nous tous la prospérité de celle qui vient de s’établir à Solesmes.

J’attends de votre bonne foi et de votre amour du bien que vous insérerez ces observations dans un de vos premiers numéros. Agréez, etc.

Bouvier, vicaire-général.

    Il nous semble que cette lettre pourrait servir à prouver que nous n’avons pas été d’une excessive sévérité dans notre premier article sur Solesmes. On remarquera que M. l’abbé Bouvier reconnaît très bien que les membres de la réunion de Solesmes ne sont point de vrais Bénédictins ; c’est aussi notre avis. Il regarde comme une plaisanterie de supposer qu’ils aient voulu faire un journal ; cette plaisanterie ce n’est pas nous qui l’avons imaginée : ce sont les amis de ces Messieurs qui ont dit cela dans un journal que nous pourrions citer. Nous devions les croire bien informés, et il n’y avait certainement pas de malveillance dans leur fait. Il est vrai que ces écrivains ont plutôt nui à l’entreprise par des éloges exagérés, qu’ils ne lui ont été utiles. Tout le monde s’est accordé à trouver la lettre de M. de Ch. assez ridicule, et on convient aussi, à ce qu’il paraît, que le titre de prieur, donné à M. Guéranger, est au moins prématuré. Nous n’avons donc point eu tort de blâmer toutes ces choses.

    M. l’abbé Bouvier nous apprend que M. l’évêque du Mans avait eu d’abord des inquiétudes sur les sentiments des associés de Solesmes, relativement aux opinions de l’Avenir. Il n’est donc pas étonnant que nous ayons eu quelques soupçons à cet égard. Ces Messieurs ont fait à Mgr. leur évêque des déclarations satisfaisantes ; mais comme nous n’avions eu aucune connaissance de ces déclarations, qui étaient restées secrètes, nos préventions défavorables n’avaient pu être dissipées. La dernière lettre de M. Guéranger est le premier indice que nous ayons eu de sa manière actuelle de voir sur les opinions auxquelles il avait pu être attaché. L’empressement que nous avons mis à insérer sa lettre est une preuve de notre bonne foi, et nous voyons de plus avec plaisir, par la lettre de M. Bouvier, que ce jeune ecclésiastique a plusieurs fois exprimé, au respectable grand-vicaire, le regret d’avoir écrit certains articles du Mémorial.

    Ces explications prouveront peut-être que nous n’avons pas agi avec légèreté, encore moins avec passion, dans notre article sur Solesmes. Nous sommes prêts à applaudir à toute œuvre qui aura pour but la gloire de Dieu, et nous ne serions pas des derniers à louer celle-ci, si elle avait tout le succès qu’on s’en promet.

Le reproche que nous faisait Picot de n’avoir pas avec nous d’anciens Bénédictins m’amène à dire un mot sur les relations que nous eûmes au moment de notre fondation avec quelques-uns d’entre eux. Les anciens Bénédictins étaient déjà très clairsemés, les dernières professions remontant à 1790. J’ai parlé de Dom Lecomte que j’avais connu à Nantes, et qui fut au moment de venir 6 apporter à Solesmes le tribut de ses vertus et de son expérience. Dom Groult n’était pas sans intérêt pour nous ; mais il n’y avait pas à espérer qu’il quittât Vaugirard pour Solesmes. Dom Chabert, chanoine de la métropole de Tours, homme d’une grande considération, m’adressa une lettre remplie des plus gracieuses sympathies, et nous fournit plus tard divers livres liturgiques de l’Ordre. Au Mans, Dom Fréard, chanoine honoraire, qui faisait oublier par sa piété naïve les tristes faiblesses qu’il avait eues pendant la Révolution, applaudit de tout son cœur à la fondation de Solesmes ; ce fut lui qui nous donna notre premier Martyrologe. Son ancien confrère, Dom Dubreuil, qui habitait la Normandie, nous envoyait par lui de temps en temps les plus affectueux encouragements. J’en oublie plusieurs ; mais je ne dois pas taire Dom de Broise, chanoine de l’Église de Rennes, qui plus tard, en ayant eu l’occasion, ne manqua pas non plus de nous témoigner ses fraternels sentiments.

La divine Providence qui ne permit pas que le nom de Congrégation de Saint-Maur fût attribué à notre famille monastique, nous procura cependant un gage d’union avec ce célèbre corps, et de la manière la plus touchante. Dom Ambroise Augustin Chevreux, qui avait vécu à Saint-Vincent du Mans, et qui devint plus tard Supérieur-Général de la Congrégation de Saint-Maur, ayant refusé le serment à la Constitution civile du Clergé, fut renfermé et massacré aux Carmes, à Paris, dans les journées de septembre 1792, rachetant ainsi par son sang les fautes commises par de nombreux membres de cette corporation entachée de jansénisme, de gallicanisme et même plus tard de philosophisme. Or, il arriva qu’un jour, dans une des dix premières années de notre Congrégation (je ne saurais donner cette année d’une manière précise) la nièce d’une Dame chez laquelle Dom Chevreux était retiré à Paris lorsqu’il fut arrêté, vint à Solesmes nous offrir gratuitement le portrait au pastel du Vénérable Religieux, le sceau de la Congrégation de Saint-Maur, le cachet ordinaire du Général, et un Antiphonaire des Vêpres des fêtes de second ordre, manuscrit sur vélin qui servait au célébrant dans le chœur de Saint-Germain-des-Prés. Ces objets avaient été conservés respectueusement par la dame dont je viens de parler, et sa nièce ayant eu connaissance du rétablissement de l’Ordre à Solesmes, avait pensé ne pouvoir mieux faire que de consigner ce précieux dépôt entre nos mains. Ainsi la Congrégation de Saint-Maur semblait remettre, par une main tierce, sa succession entre nos mains, en nous confiant le portrait, probablement unique de son Général martyr, avec les sceaux de son administration.

N’était-ce pas aussi une chose digne de remarque que cette tentative de rendre à la France l’Ordre de Saint Benoît, se manifestant sur cette terre du Maine, d’où était partie l’ambassade dirigée vers le Saint Patriarche, afin d’obtenir de lui sa Règle et ses disciples. Saint Maur qui en a été le principal propagateur dans l’Occident par les Gaules, ne protégeait-il pas cet humble essai de monastère, dans lequel, quatre ans après, le siège apostolique devait reconnaître et sanctionner le rétablissement de l’Ordre bénédictin en France. La colombe de Plumbariola, Sainte Scholastique, qui choisit la terre du Maine pour le lieu de repos de ses ossements sacrés 7 , n’avait-elle pas quelque prédilection pour Solesmes, où elle ménageait dans un avenir un peu plus lointain un nid pour les chastes colombes qui l’appelleraient leur mère ?

Un regard de Marie descendit sur nous pour fortifier notre faiblesse. La nouvelle de notre réunion était parvenue jusqu’à Notre-Dame des Ermites, à Einsiedeln, et le 11 juillet un moine français, Dom Claude Perrot, nous envoyait de ce sanctuaire bénédictin de la Reine des Anges la lettre suivante que nous avions bien le droit de considérer comme un gage de la protection maternelle de celle dont l’amour et la puissance vient toujours en aide à ceux qui se confient en elle.

    Monastère bénédictin de Notre Dame des Ermites, en Suisse.

    Le 11 Juillet. 1833.

    Monsieur le Supérieur !

    Messieurs et très révérends confrères !

    L’église de France, toujours féconde en institutions salutaires, lors même que ses ennemis semblent l’avoir frappée de stérilité, se réjouit aujourd’hui d’un événement, qui lui rappelle ses beaux jours et fait renaître ses plus belles espérances. Cet événement, Messieurs ! nous le trouvons dans Votre réunion en Congrégation, sous la règle de notre Patriarche et fondateur, Saint Benoît, le jour même qui est destiné à sa mémoire solennelle. L’heureuse et ravissante nouvelle s’en est répandue jusqu’au fond de la Suisse et a comblé de joie les Bénédictins du monastère de Notre Dame des Ermites, qui ne sauraient voir ce nouveau germe de l’ancienne et très célèbre congrégation de Saint Maur, sans éprouver la plus vive reconnaissance envers la divine providence, si merveilleuse dans ses voies, si riche dans ses dons, si admirable dans les moyens, dont elle se sert pour exécuter ses divins décrets. « A Domino factum est istud, et est mirabile in occulis nostris ! »

    Seul français, qui habite notre Sainte Maison, c’est à moi, Messieurs ! qu’il appartient surtout de prendre une part bien intéressée à Votre nouvelle existence et à tout ce qui pourra désormais influencer sur Votre avenir. Il m’est doux de Vous assurer qu’aujourd’hui – 11 juillet, jour, qui se trouve être le jour même de Votre installation, tous mes sentiments, toutes mes prières, tous mes vœux, n’ont eu pour objet que Vous seuls. Veuille le Dieu des miséricordes répandre avec largesse ses divines bénédictions sur Votre Sainte Communauté et en faire un lieu de refuge pour tant d’âmes sublimes que la France catholique ne cesse de produire et que Dieu appelle dans le désert, et un lieu de paix et d’union fraternelle pour les sciences sacrées, que notre siècle frivole semble avoir répudiées. Veuille surtout la Reine céleste étendre sur Vous sa main protectrice et Vous tenir lieu de sauve-garde contre tous les efforts de l’enfer, qui ne manque jamais de susciter la persécution contre tout ce qui est de nature à glorifier Dieu et à consoler son église. Votre nouvelle carrière, Messieurs, considérée sous ce dernier rapport, pourrait donner lieu à quelques inquiétudes pour l’avenir. Hélas ! il n’appartient plus aux Rois, aux grands de ce monde, de faire, comme autrefois, de pieuses fondations, de doter les serviteurs de Dieu, et de seconder les efforts de sa Sainte Église : une faible lueur de tolérance également appliquée au païen comme au chrétien – voilà ce qu’ils peuvent accorder. Mais les vrais fils de l’Église, mieux instruits que jamais par l’expérience de nos jours, ne désirent d’autre appui que celui du Seigneur qui a fait le ciel et la terre. « Bonum est sperare in Domino, quam sperare in principibus. »

    Que je serais heureux, Messieurs, si je pouvais en ce jour être témoin de vos offrandes et sacrifices, et partager la joie des fidèles du Mans, voyant au milieu d’eux les nouveaux serviteurs de Dieu se consacrer aux saintes rigueurs de la pénitence et au service de l’Église. J’assiste au moins d’esprit à ces touchantes cérémonies, et m’unis d’intention à toutes les saintes âmes dont les ferventes prières serviront à consolider l’œuvre, si visiblement inspirée du Ciel. Si jamais, Messieurs et très révérends Confrères – nous sommes dans le cas de Vous être utiles en quoi que ce soit, veuillez ne point nous ménager et recevoir ici les sincères félicitations de toute notre Communauté et en particulier de son indigne organe –

    Messieurs et très Révérends Pères

Einsiedeln le 11 Juillet 1833

Votre très humble serviteur et Confrère Dom Claude Perrot

L’évêque ne tarda pas à revenir des eaux, et vers la fin du mois il rentra au Mans. Sa santé était loin d’être rassurante ; il reprit cependant son ministère avec courage. Je ne tardai pas à lui écrire, pour lui rendre compte de notre établissement. Désirant établir dans le monastère un témoignage de notre confiance envers le Sacré-Cœur de Jésus auquel j’avais voué l’œuvre, je demandai au prélat l’autorisation d’avoir le Salut du Très Saint-Sacrement le premier vendredi de chaque mois qui est particulièrement consacré au divin mystère du Cœur de l’homme-Dieu. Je demandais aussi le Salut pour diverses fêtes. Le tout fut accordé ; mais je ne reçus le titre de la concession qu’après la mort du prélat. Il voulut bien octroyer aussi à perpétuité quarante jours d’indulgence à tous les fidèles qui, durant l’octave de la Translation de Saint Benoît, adresseraient à Dieu, dans notre église, quelques prières en faveur de l’œuvre.

La protection de ce bon évêque était au fond notre seul appui en présence des oppositions que nous avions à attendre tant au-dedans du diocèse qu’au-dehors. Dieu ne tarda pas à nous enlever encore cet appui, pour nous apprendre à ne compter que sur lui seul. Le 27 août, il mourut subitement, sans même avoir le temps de recevoir les derniers sacrements. Une telle perte nous devait être extrêmement sensible dans un pareil moment. Le diocèse pouvait avoir pour évêque un homme qui nous fût hostile et qui subît l’influence de L’Ami de la Religion. D’autre part, l’administration capitulaire nous était assez contraire, pour que M. Bouvier crût devoir m’écrire que désormais il allait être obligé de dissimuler son intérêt pour nous, et qu’il nous exhortait à nous effacer le plus possible, et à attendre en patience le choix du successeur de Mgr Carron.

Notre situation n’était pas brillante en effet dans le pays. Personne n’y savait plus ce que c’était qu’un moine et le nom de Bénédictin y était entièrement oublié. Il en résultait un fond d’indifférence qui se joignait chez plusieurs à une certaine hostilité, parce que nous avions le malheur d’être prophètes dans notre pays, et aussi parce que nous passions pour Mennaisiens. Naturellement je portais la responsabilité pour tout le monde, et ceux qui faisaient le plus de bruit auraient été fort en peine de citer une ligne de moi en faveur du système philosophique de M. de La Mennais ; ils n’avaient jamais lu mon livre De l’élection et de la nomination des évêques que M. Lacordaire avait attaqué dans l’Avenir comme ne cadrant pas avec le catholicisme libéral que ce journal avait fondé. Mais on me savait ultramontain, et l’aversion politique que la majorité du clergé professait pour la dynastie d’Orléans l’entraînait dans une réaction gallicane contre ceux qui, à l’exemple de Rome, acceptaient le gouvernement de fait.

Pourtant il n’était pas juste de nous accuser de flatterie envers le pouvoir issu de la Révolution de Juillet. D’abord, nous étions décidés, en cas d’attaque de la part de l’administration, à user de tous les moyens de défense que nous offrait la Charte de 1830. De plus, notre résolution était de ne jamais chanter dans notre église le Domine, salvum fac regem nostrum Ludovicum Philippum 8 , cette pratique étant contraire aux prescriptions de la liturgie romaine. Par le même motif, nous ne disions pas le pro rege nostro 9 au Canon de la messe. Le clergé séculier, dans ses églises, en dépit de son légitimisme, chantait Domine salvum à la messe et au salut, et nous accusait d’être fauteurs du gouvernement de Juillet, nous qui ne le chantions pas. Il y avait peut-être quelque mérite à nous, dans la situation précaire où nous étions, à proclamer ainsi la liberté de l’église ; car plus d’une fois notre abstention fut remarquée par des gens dont nous pouvions espérer ou craindre quelque chose. Nous ne dérogeâmes jamais ; mais les légitimistes ne nous en surent aucun gré.

Ce parti, beaucoup moins réduit alors qu’il ne l’est aujourd’hui, professait un éloignement violent pour tout ce qui ne partageait pas ses regrets et ses haines. Notre établissement fut à ses yeux une protestation en faveur du régime nouveau, par cela seul que nous restions en dehors de toute alliance politique. Dans les châteaux du pays, on disait que cet établissement était doublement un inconvénient, parce que s’il ne réussissait pas, ce serait fâcheux pour la religion, et que s’il réussissait, il donnerait à croire que l’on pouvait établir quelque chose de bon sous le gouvernement de Juillet. Nous ne pouvions donc compter ni sur la sympathie ni sur le secours de l’aristocratie de la province.

Quant à la bourgeoisie qui avait triomphé en juillet, elle nous repoussait instinctivement. Celle de Sablé en particulier, célèbre par son ignorance et sa nullité intellectuelle, voyait en nous des chouans ou tout au moins des légitimistes. Nous avions donc à vivre dans ce pays sans pouvoir compter sur personne. Au reste, il ne manquait pas de gens aux yeux desquels nous n’existions même pas.

Nous en eûmes la preuve au moment des vacances du séminaire. Une après-midi, plusieurs professeurs de cet établissement vinrent nous faire visite. Comme ces messieurs se promenaient dans le jardin, il échappa à l’un d’eux, M. l’abbé Chevereau, ce mot significatif en regardant les bâtiments : « Quelle belle maison ! et quel malheur qu’elle ne soit pas habitée ! » Cette naïveté embarrassa les autres. Nous gardâmes le silence ; mais il était clair que deux ou trois mois après notre installation faite par un grand-vicaire au nom de l’évêque, on ne tenait pas compte au Mans de notre existence.

La cure de Sablé nous était sourdement hostile ; mais du moins pouvions-nous compter sur la bienveillance du curé de Solesmes qui rompait des lances pour nous avec ses confrères. Ce brave M. Jousse ne se brouilla avec nous qu’en 1839, mais il tint ferme dans son opposition jusqu’à la fin. Il n’était pas lettré, et parfois il tombait dans des naïvetés qui nous réjouissaient. Un jour, me trouvant avec lui dans le jardin, il m’échappa, à ce qu’il paraît, je ne sais quelle question saugrenue à propos d’horticulture. Il m’interrompit en me disant : « Mais vous n’avez donc pas lu le Bon jardinier. » – « Jamais », lui répondis-je. Il changea d’entretien ; mais j’avais perdu dans son estime, et quelques jours après il disait à quelqu’un : « Le croiriez-vous ? Ce M. Guéranger que l’on dit avoir lu tant de livres, n’a même pas lu le Bon jardinier. » Une autre fois, il me questionnait sur l’étymologie du mot Solesmes. Après lui avoir énuméré les divers noms latins de cette localité d’après les diplômes et autres documents, je finis par lui dire que l’étymologie proprement dite me semblait à peu près impossible à découvrir. « Eh ! bien, me dit-il d’un air satisfait, je vais vous la dire. Solesmes vient de Saladin. Vous savez : Saladin était huguenot, il a fait la guerre dans ce pays-ci du temps des huguenots ; voilà pourquoi ma paroisse se nomme Solesmes. »

Ceci donnera la mesure du personnage qui doit jouer un certain rôle dans cette histoire. En dehors de lui, nous ne recevions guère de visites de prêtres que de la part de M. l’abbé Coquereau qui avait remplacé Dom Fonteinne dans le vicariat de Sablé. Il était spirituel, bienveillant et courtois ; c’est lui qui plus tard a été élevé aux honneurs et est mort aumônier de la flotte.

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