Mémoires autobiographiques de dom Guéranger – premières publications, retour au Mans

Premières publications

Au printemps de 1830, je commençai à marquer ma place dans le Mémorial catholique par un premier article sur la liturgie, qui fut suivi de quatre autres. J’essayai de rendre ce que j’éprouvais de respect et d’affection pour la liturgie romaine, et j’établis la nécessité pour la liturgie d’être antique, universelle, autorisée et pieuse ; principes qui allaient directement au renversement des liturgies françaises. Je n’attaquai pas l’abus au point de vue du droit ; il me semblait trop évident que Rome avait cédé sur ce terrain ; mais je fis le siège de la place en la bloquant, et compromettant le gallicanisme dans cette œuvre désastreuse par la simple confrontation avec les bases même de l’institution catholique. Je me sentais le pied dans l’étrier, et ma vocation d’écrivain catholique était décidée.

Celle de polémiste ne tarda pas à poindre. Picot, rédacteur du triste journal l’Ami de la Religion s’émut dès les premiers articles, et ne tarda pas à les attaquer, au moyen de notes fournies par l’abbé Tresvaux du Fruval, chanoine de Notre-Dame, personnage d’un autre âge, et aux yeux duquel rien n’égalait en beauté la liturgie parisienne. Le rédacteur de l’article et son aide avaient entassé tant d’absurdités et de contre-vérités qu’il me fut aisé de les terrasser et de renverser tout leur échafaudage. Ils avaient été niais et sans bonne foi, peut-être à leur insu, tant les préjugés à cette époque étaient enracinés, tant les notions étaient perverties ; je fus de la dernière insolence dans le triomphe. Peut-être faudrait-il passer quelque chose à la fougue de vingt-cinq ans, et à l’inexpérience dans le style : quoi qu’il en soit, M. Bouvier me fit convenir plus tard que j’avais été un peu trop loin dans la défense, et il s’en prévalut auprès de Picot dans une rencontre que j’aurai à rapporter. Il y eut réplique de part et d’autre, autant que je puis m’en souvenir, et toute la discussion pour ce qui me concernait fut publiée partie dans le Mémorial, partie dans la Revue catholique. Je me rappelle que dans l’Ami de la Religion, Picot me qualifia de rude jouteur. Je montrai des allures plus pacifiques dans un article sur la translation des reliques de Saint Vincent de Paul, qui fut célébrée à Paris l’un des dimanches du Temps Pascal. Je signais mes articles de toute sorte d’initiales, ayant eu longtemps besoin de vaincre ma répugnance pour apposer mon nom sur mes écrits.

Au mois de mai, dans le cours de l’octave de l’Invention de la Sainte Croix, la paroisse des Missions se rendit au Mont-Valérien en pèlerinage, et je fus chargé de prêcher les stations sur la montagne. J’eus alors l’occasion de voir de très près la famille royale. Madame la Dauphine assista à une messe basse que je célébrai, et j’eus à remplir un usage de la Cour de France qui consistait à porter à la princesse le corporal plié et à le lui donner à baiser avant de le renfermer dans la bourse à la fin de la messe. Nous eûmes ensuite une messe solennelle à laquelle Charles X assista. Je le vois encore chantant le Domine, salvum fac regem 1 , avec une candeur qui rappelait celle du roi Robert. M. de Forbin-Janson, évêque de Nancy et fondateur de l’établissement des missionnaires du Mont-Valérien faisait les honneurs à Sa Majesté, et le Cardinal de Croy, archevêque de Rouen, assistait en qualité de grand-aumônier. Les princes firent les stations présidées par M. de Janson qui parla à chacune avec beaucoup de convenance. Madame la Dauphine chantait avec l’assistance les couplets du cantique, Au sang qu’un Dieu va répandre. Madame la Duchesse de Berry était plus distraite et moins pénétrée. Le clergé des Missions assista le roi et les princesses pendant leurs stations, et nous les reconduisîmes, avec le cardinal et l’évêque de Nancy, jusqu’aux limites de l’enclos. J’entendis le roi dire à M. de Forbin qu’il avait reçu dans la matinée des nouvelles du Dauphin qui était allé conduire l’armée expéditionnaire jusqu’à Toulon et que la flotte venait de prendre la mer, se dirigeant sur Alger. Dans l’après-midi, de nombreux fidèles venus de Paris vinrent se joindre à ceux qui étaient partis avec nous le matin, et quand tout fut préparé, je prêchai en plein air les stations selon l’usage.

À ce moment les doctrines romaines fermentaient de plus en plus au sein du clergé, malgré l’opposition des gallicans. M. Desgenettes était enfin rendu, et aux approches de la fête de Saint Pierre, il me proposa de donner ce jour-là aux Vêpres un grand sermon sur les droits du SaintSiège. La journée se passa en cette manière. À la première messe où n’assistaient guère que les pauvres, je fis le prône sur les prérogatives de Saint Pierre ; à la grand’messe, M. Desgenettes, bravant l’archevêché et le Conseil d’État, fit avec de fortes couleurs l’histoire et le portrait de l’Assemblée de 1682, et stigmatisa la Déclaration 2  ; enfin, aux Vêpres, je parlai plus d’une heure sur le rôle du Pontife romain dans l’Église. Il n’est pas besoin de dire que le clergé de la paroisse sembla plus étonné de l’emploi de cette journée que les fidèles eux-mêmes. On comprendra sans peine qu’il n’y avait pas dans Paris une seconde église où de telles démonstrations auraient été possibles. Celle-ci eut lieu le dimanche qui suivait la fête de Saint Pierre, selon l’usage de France. Le lendemain, je partais pour Le Mans, ayant reçu de mon curé la permission de prendre un mois de vacances.

La Révolution de 1830

Avant la fin de ce mois qui était celui de juillet éclata la terrible révolution qui emporta dans un orage la branche aînée des Bourbons et le déplorable gouvernement de la Restauration qui avait pu rendre la liberté à l’Église et ne l’avait pas voulu. Le contrecoup fut assez violent au Mans, et le dimanche 30, il y eut des cris de mort contre le clergé dans un immense rassemblement qui se tenait sur la place des Halles. On était fort incertain de ce qui allait advenir pour le pays ; le gouvernement provisoire n’aboutissait pas vite dans ses combinaisons ; une réaction n’allait-elle pas éclater dans nos contrées de l’ouest ? Enfin, tout se tint calme. Je voyais M. Bouvier chaque jour, et j’étais frappé de la manière résolue dont il envisageait de tels événements. Il me dit au fort de la tempête :  » Soyez sûr qu’il n’y aura pas de réaction royaliste ; le temps n’est plus à cela. Il n’y aura pas de longue anarchie non plus. Le parti qui a fait la Révolution va appeler le duc d’Orléans au trône. Les puissances étrangères seront mécontentes ; mais elles ne prendront pas fait et cause pour la branche déchue. Il y aura un passe-droit dans l’ordre de succession, c’est vrai ; mais la même dynastie reste sur le trône ; vous verrez que l’Europe ne remuera pas, et reconnaîtra le nouveau roi ».

Ces paroles qui révèlent le sens pratique que M. Bouvier possédait d’une manière remarquable à cette époque de sa vie, et que l’on a pu remarquer en lui plus d’une fois depuis, me frappèrent sans m’éclairer beaucoup ; peu de jours après, elles eurent leur complète réalisation. Quoi qu’il en fût, restait pour moi une grave question qui ne tarda pas à se présenter. Devais-je retourner à Paris, ou rester au Mans ? Les nouvelles que l’on recevait de la capitale annonçaient que la situation du clergé y était devenue intolérable. L’habit ecclésiastique n’aurait pu paraître dans la rue, sans exposer le prêtre imprudent qui l’eût porté aux dernières violences de la part du peuple égaré. Ma famille s’alarmait de me voir repartir, et d’un autre côté, M. Desgenettes me rappelait. Je me décidai à retourner ; mais préalablement je me fis habiller au Mans de la tête aux pieds de la façon la plus séculière qu’il fût possible, afin de me donner l’air d’un jeune étudiant de bonne famille. Vers la fin de septembre, je montai en diligence sous cet accoutrement ; et je fis route dans le coupé avec deux voyageurs du Mans, gens exaltés au plus haut degré qui regrettaient hautement que la commotion politique qui se calmait peu à peu n’eût pas amené enfin l’extermination des prêtres ; « car, disait l’un d’eux fort connu au Mans, n’en restât-il qu’un seul il se battrait encore sur la brèche ». Ces honnêtes gens ne se doutèrent pas qu’ils avaient voyagé avec un prêtre, et fait cinquante lieues avec lui. Je trouvai moyen de réciter mon office, partie à Chartres, partie à Rambouillet, et le reste par cœur.

Arrivé enfin à Paris, je courus chez M. Desgenettes. Ce fut lui-même qui vint m’ouvrir. Mon déguisement était si complet qu’il ne me reconnut pas, et ne retrouva mes traits qu’à la longue. Il me déclara alors qu’il était au moment de donner sa démission, attendu qu’il n’y avait plus sûreté pour lui d’habiter une ville où le clergé était si exposé ; que d’ailleurs Paris ne tarderait pas à être détruit ; que les prophéties d’Orval 3 et autres en faisaient foi ; enfin qu’il avait fait choix de la ville de Fribourg en Suisse pour s’y retirer. Cette explication inattendue m’abasourdit un peu, sans trop me surprendre ; car je connaissais le côté faible du bon curé qui avait cru à Thomas Martin 4  ; mais je commençais à me repentir d’être revenu à Paris, séjour peu sûr, et où j’allais perdre mon seul appui. M. Desgenettes me pressa beaucoup de venir avec lui à Fribourg, où s’étaient déjà rendus, sous la même panique, plusieurs personnes de ma connaissance, entre autres M. O’Mahonny 5 , l’un de mes compagnons d’armes au Mémorial catholique. Il y avait un projet de journal, une Revue qui s’appellerait L’invariable, et l’on m’offrait de bons appointements, si je voulais y prendre part avec O’Mahonny. La Revue parut en effet et végéta plusieurs années à Fribourg, et maintes fois M. Desgenettes m’écrivit pour m’engager à venir le rejoindre.

Dans le désappointement où je me trouvais, je fis part à ma famille de la situation et des offres qui m’étaient faites. Mon père et mes frères furent d’avis que je quittasse Paris, et que je rentrasse tout simplement au Mans dans la famille. Mon parti fut bientôt pris ; et comme je n’avais aucun engagement avec l’Archevêché, M. Desgenettes n’eut qu’à avertir l’administration de la résolution que j’avais prise de rentrer dans mon diocèse, au moment où lui-même quitterait la paroisse des Missions, c’est-à-dire à la fin d’octobre.

Je repris dès en arrivant l’exercice du saint ministère à la paroisse et je le continuai jusqu’au départ du curé. Rien n’était plus triste à voir que ce clergé travesti, le ruban tricolore à la boutonnière. Nous traversions l’église avec nos habits laïques, à la grande émotion des fidèles ; à la sacristie nous retrouvions nos soutanes, et l’office terminé, nous nous mêlions déguisés à la foule qui sortait de l’église. On ne saurait se faire idée aujourd’hui du caractère impie qu’avait pris la Révolution de Juillet ; un prêtre fut couché en joue à l’autel dans une des églises de Paris. Nous éprouvions surtout de vives inquiétudes, quand il nous fallait porter les sacrements aux mourants, une même maison à Paris étant habitée par toute sortes de personnes, ce qui pouvait amener des rencontres dangereuses. Je me souviens entre autres d’avoir porté le Saint-Viatique dans une maison de la rue de Sèvres, à la mère d’un héros de Juillet fort mal disposé, qui était absent, mais pouvait rentrer d’un moment à l’autre. Nous portions le Très Saint Sacrement dans une petite boîte en argent qui contenait l’hostie. Un sacristain ou un enfant de chœur suivait à distance, chargé d’un paquet contenant soutane, surplis, étole et le reste. On faisait la toilette chez le malade, et après avoir administré les sacrements, on reprenait les habits laïques, et on se retirait non sans regarder autour de soi et derrière soi. Ce fut sous de tels auspices que fut inauguré le règne de la branche d’Orléans, et cette compression ne cessa qu’en 1832, au temps du choléra où il fut possible à l’archevêque de Paris de reparaître en public.

Avant de quitter Paris, j’avais à m’enquérir sur les lieux, de la grande crise qui était imminente chez les catholiques de France, par suite de l’évolution que venait de faire l’abbé de La Mennais, en se déclarant tout à coup personnage politique, et en annonçant l’intention de créer en France un parti catholique libéral. Durant mon séjour au Mans, j’avais reçu le programme du journal l’Avenir qui devait bientôt paraître et mes idées se trouvaient toutes bouleversées par l’annonce d’une utopie qui semblait transformer la Révolution de 89 et ses principes en faits avantageux à l’Église et en véritable progrès social. Ce fut bien pis, lorsque m’étant abouché avec l’Abbé de La Mennais et le personnel de la rédaction, je vis et j’entendis qu’il était question de faire alliance avec la Révolution dans toute l’Europe, et de l’aider de tous les moyens. Je me souviens que l’abbé Gerbet voyant mon air décontenancé, me dit : « Que voulez-vous ? Il faut de toute nécessité passer par la démocratie pour revenir à la théocratie. » L’abbé de La Mennais n’appuya pas cette parole qui renfermait une dernière protestation en faveur du droit chrétien. Je comprenais à merveille le droit qu’avaient, comme citoyens, les catholiques, d’exploiter au profit de leur foi les libertés inscrites dans la Charte de 1830 qui était plus large que celle de 1815 ; j’admettais une suspension du droit chrétien pendant un laps de temps, par suite de la défection du plus grand nombre, mais je ne pouvais consentir à voir en cela ni un progrès, ni un état permanent.

Durant ce séjour de Paris, et grâce à mes relations avec le personnel de l’Avenir, je fus amené à assister à l’ouverture de l’École libre que ces Messieurs avaient résolu d’inaugurer, en s’appuyant sur l’article de la nouvelle charte qui promettait la liberté de l’enseignement. Afin d’occuper la position sans délai, on avait résolu d’agir vivement en réunissant quelques enfants, cinq ou six, MM. Lacordaire, de Montalembert et de Coux s’improvisant Maîtres d’École. Nous étions une douzaine de témoins avec les trois maîtres à un quatrième étage. Il y avait deux méchantes tables en bois noirci, et les gamins étaient en blouse. Nous étions tous debout. M. Lacordaire prit la parole ; je le vois encore avec sa petite redingote noire. Son allocution très vive s’adressa aux enfants qui n’y pouvaient rien comprendre, et avaient un air impassible. L’orateur parla en tribun, proclamant le règne de la liberté de l’enseignement inauguré dans cette mansarde, et finit en annonçant aux moutards qu’ils seraient  » meilleurs que leurs pères et pires que leur postérité « . Possession était donc prise ; mais on avait compté sans l’Université que le régime de Juillet était fermement résolu à maintenir comme l’une de ses bases. Un procès s’ensuivit, et le privilège de M. de Montalembert amena la cause devant la Cour des Pairs, où elle fut perdue avec solennité. La tentative était belle ; mais dans une nation comme la nôtre, si peu faite à la liberté, elle ne pouvait aboutir. On en rit bêtement dans le pays, et il fallut dix années encore pour émouvoir les catholiques de France sur la question de l’enseignement. Je quittai Paris inquiet et troublé ; et la suppression du Mémorial catholique décrétée par M. de La Mennais m’impressionna comme si j’eusse entrevu que le côté théologique des questions avait cessé de l’intéresser. Je perdais en outre par cette mesure la tribune qui s’était ouverte pour moi, et j’étais loin d’y être insensible. M. de La Mennais et l’abbé Gerbet m’invitèrent beaucoup à écrire dans l’Avenir, mais je ne me sentais pas à l’aise dans cette atmosphère. Mon unique coopération se borna à deux seuls articles que j’envoyai du Mans dans les mois suivants. Ils avaient pour sujet La prière pour le Roi. J’y établissais le sens de cette prière dont l’usage est aussi ancien que l’Église, et m’aidant de Saint Paul et des formules liturgiques, je démontrais que cette prière, dans une société non chrétienne, n’avait d’autre but que d’obtenir la paix et la tranquillité pour l’Église. J’avais entrepris ces articles qui furent goûtés, pour combattre les répugnances du clergé gallican qui s’obstinait à voir dans cette prière la reconnaissance d’un droit politique dans le sens soi-disant légitime.

Retour au Mans

De retour au Mans pour y rester, je vis aussitôt M. Bouvier que je trouvai très préoccupé du journal l’Avenir. Il me dit qu’il attendrait pour le juger que son esprit et ses tendances fussent déclarées ; mais je ne pus m’empêcher d’être surpris, quand il ajouta que l’administration de l’Avenir ayant fait savoir qu’elle accorderait des actions au taux de trois mille, il était disposé à envoyer cette somme pour être actionnaire du journal. Il me pria d’en écrire à M. de La Mennais, qui lui répondit qu’il acceptait avec reconnaissance. M. Bouvier envoya ses trois mille francs, qui furent perdus jusqu’au dernier centime dans la débâcle de l’Avenir en novembre 1831. Le brave supérieur ne se vanta jamais de cette équipée, et je lui gardai le secret ; mais depuis, je reconnus dans cette avance un mouvement de sa part vers l’action politique. La révolution de 1830 avait été pour lui une illumination ; mais ce n’était pas l’école de l’Avenir, c’était le gouvernement même de Juillet qui devait le faire avancer. Je dois ajouter que de bonne heure il désapprouva les tendances de l’Avenir qui, dans plusieurs articles, insulta l’ancien gouvernement ; ce qui causa beaucoup de scandale dans l’Ouest, et M. Bouvier en témoigna du mécontentement plusieurs fois, sans se vanter qu’il fût actionnaire du journal.

Je m’établis chez mon Père, rue Saint-Vincent, dans l’intention de me livrer à la science ecclésiastique et à la défense de la vérité catholique, sans rien prévoir de ma position pour l’avenir. Dieu conduisait tout. J’étais toujours préoccupé de mon travail historique sur les droits du SaintSiège, et j’allais travailler à mon aise sur les monuments. Mais la situation présente de l’Église me préoccupait plus que tout. Je m’inquiétai de la nomination des évêques par le nouveau gouvernement, et la charte de 1830 ayant effacé la Religion de l’État que conservait encore celle de 1815, il me sembla qu’il était bon de porter l’attention des catholiques sur le dernier article du Concordat de 1801. Cet article exprime la nécessité de la profession de la religion catholique par le premier Consul, pour qu’il puisse exercer le droit de nomination aux sièges épiscopaux. La religion de l’État n’existant plus, rien ne garantissait la France de voir sur le trône un prince hétérodoxe. N’y avait-il pas lieu de provoquer une révision du Concordat ? La question était grave ; mais elle ne tarda pas à être tranchée par le Saint-Siège qui admit les nominations faites par Louis-Philippe, sauf, un peu plus tard, celle de M. Guillou, pour des raisons personnelles à cet ecclésiastique.

Dans l’ignorance de cette conclusion qui, du reste, se fit attendre, je composai mon livre dont le but exprimé était d’engager les évêques de France à examiner sérieusement une question de si haute importance. J’envoyai un exemplaire de l’ouvrage à M. de Quélen, archevêque de Paris, qui me répondit d’une manière très obligeante. L’Avenir donna deux articles de M. Lacordaire qui loua certaines choses, confondant naïvement la liberté de l’Église avec le libéralisme, et qui en blâma d’autres, notamment sur le Concordat de 1516, où j’avais poursuivi, sans le nommer, ses assertions scandaleuses sur les Concordats dans son plaidoyer, lors du procès de l’Avenir. L’Ami de la Religion m’attaqua naturellement, m’accusant de libéralisme, bien que j’eusse soigneusement distingué la thèse de l’hypothèse, dans le sens qu’ont formulé depuis les jésuites italiens de la Civiltà catholica. Le livre était intitulé : De l’élection et de la nomination des évêques. Il fut tiré à 600 exemplaires qui se vendirent en assez peu de temps, quoique sans nom d’auteur. On ne le trouve plus aujourd’hui que d’occasion. La publication eut lieu au printemps de 1831.

Elle m’amena à Paris pour suivre la correction de ce livre. Je revis l’abbé de La Mennais et l’abbé Gerbet ; j’entrevis Montalembert, mais Lacordaire me revenait moins que jamais. Je fis la connaissance de Sainte-Beuve qui voyait M. de La Mennais, et s’était lié avec Lacordaire. On espérait le rendre catholique ; mais il n’en fut rien. Peut-être la chute de M. de La Mennais contribua-t-elle à le jeter dans le scepticisme où il a langui depuis.

Sur les entrefaites eut lieu la mort de l’évêque Grégoire. Une foule immense se portait, le matin de ses funérailles, à son hôtel, rue du Cherche-Midi, pour voir son corps exposé dans sa chambre et revêtu des ornements pontificaux. Comme j’étais en tenue complètement laïque, je me glissai dans la foule, et j’arrivai près du lit. Je vis cette figure osseuse et janséniste du vieux constitutionnel qui venait de mourir obstiné dans le schisme. Il y avait dans la chambre un groupe de ses amis politiques qui causaient entre eux assez vivement : de vilaines figures en cheveux blancs et gris. Puis un malheureux prêtre, nommé Parabère, qui devait faire l’enterrement. Il était en aube et en étole ; mais il n’osait se mêler aux amis du défunt, et avait l’air très emprunté. Le gouvernement avait fait occuper l’église paroissiale de l’Abbaye-aux-Bois, pour qu’on y célébrât les funérailles schismatiques du prélat. Je m’y rendis plus tard pour donner un coup d’œil à cette triste scène. L’abbé Parabère chantait la messe ; il avait un diacre et un sous-diacre dignes de lui. Un vieux prêtre janséniste qu’on me dit se nommer Paquot célébrait une messe en noir à un autel latéral. Je sortis vite de cette atmosphère hérétique et schismatique, en maudissant un gouvernement qui osait souiller avec cette impudeur, et par couardise, une église consacrée au culte de la majorité des français. À la porte de l’église, je vis le républicain belge M. de Potter, ennemi d’ailleurs de l’Église catholique, qui protestait énergiquement contre la violation de la liberté religieuse, et qui se tint en dehors pendant toute la fonction, attendant le départ du convoi pour le cimetière.

De retour au Mans, je repris mes travaux ordinaires. J’étudiai les Pères et les conciles, poursuivant toujours l’élucidation de l’idée romaine. Je recherchai aux mêmes sources la notion de la foi, à l’occasion de la controverse de l’abbé Gerbet et du Père Rozaven. Je lus le traité De fide de Suarez ; mais je n’arrivais pas aisément à conclure entre les deux adversaires, faute d’avoir reçu dans l’école des notions quelconques sur l’ordre naturel et l’ordre surnaturel. C’était la plaie du temps, et elle est loin d’être guérie.

Désirant posséder l’italien que j’avais ébauché durant mon séjour à l’évêché, je m’y appliquai en lisant dans l’original les Fiancés de Manzoni et plus tard les Prisons de Pellico. Je me rendis bientôt maître de cette langue, du moins pour la prose, et je traduisis le petit livre de Saint Alphonse de Liguori intitulé la Voie du Salut. Je vendis ma traduction au libraire Bricou qui la publia en un petit volume in 18°.

L’histoire ecclésiastique ancienne et moderne m’occupait beaucoup aussi. Je voyais chaque jour M. Bouvier qui prenait intérêt à mes travaux. Je me hasardai un jour à lui dire qu’il manquait une chaire dans son Séminaire, la chaire d’histoire ecclésiastique, et que je me chargerais volontiers de la remplir. Il goûta l’idée tout d’abord, et me promit d’y songer. Quelques jours après, il me dit que le projet n’était pas réalisable, mais que j’avais mieux à faire ; c’était de composer un cours imprimé à l’usage des séminaires ;  » par là, disait-il, vous opérerez un bien plus étendu que si vous parliez dans une seule chaire « . Au fond, connaissant mes idées comme il les connaissait, il eût été assez embarrassé de me voir au milieu de ses séminaristes.

J’avais au Mans pour relations journalières plusieurs jeunes prêtres mes contemporains ; M. Morin, vicaire de la cathédrale, pieux et intelligent, M. Gilbert, maître de la Psallette, excellent, mais très simple, M. Bouvert, professeur de philosophie au Collège où il fut ensuite Principal, de là curé de la Suze, intelligent et dévoué aux principes romains, M. Gontier, Vicaire de la Couture, spirituel, caustique et gallican. M. Saint-Martin, ancien juge d’Instruction à Laval et prêtre en 1830, se joignait à nous, et nous réjouissait par sa verve et ses saillies. Je parlerai de deux autres plus tard.

Je voyais peu l’évêque qui était assez raide, quoique bon. Le curé de la cathédrale, M. Bureau, me traitait fort bien. Le second grand-vicaire, M. Bourmault, ancien maire d’Évron, homme tout à fait nul, ne me goûtait pas à cause des doctrines. M. Bouvier était le premier grand-vicaire ; il m’était, comme je l’ai dit, très bienveillant. Dans le Chapitre il y avait un vieux chanoine que M. de La Myre avait fait vicaire général honoraire et que M. Carron avait continué : il se nommait Ménochet et m’était peu sympathique 6 , toujours à cause des principes. M. Morin et moi nous formâmes le projet de faire agenouiller ces vieux gallicans devant la tiare et les clefs du Pape. La Fête-Dieu étant venue, nous fîmes un reposoir près de la cathédrale, et sur le devant d’autel piqué en fleurs, nous arborâmes ces emblèmes du pontificat en fort relief et d’une grande dimension. Le travail en était très beau et faisait grand honneur à nos ouvrières. En abordant à ce reposoir avec le Chapitre, M. Ménochet dit : « On voit bien que c’est M. Guéranger qui a dirigé ce reposoir. » Parmi nos travailleurs, nous avions eu un jeune homme nommé Beaufreton, devenu appareilleur, le même qui en 1864 a élevé les voûtes du nouveau chœur de l’abbaye.

On vivait alors dans une vive agitation qu’entretenait la publication de L’Avenir. Ce journal avait souvent de grandes hardiesses politiques, il irritait les légitimistes par le peu de cas qu’il faisait de leur opinion. Néanmoins on ne peut nier que la fierté avec laquelle il soutenait la liberté religieuse n’ait fait impression sur le nouveau gouvernement, et que l’adhésion de beaucoup de personnes de tout rang à cette doctrine n’ait puissamment contribué à retenir le pouvoir qui sans cela eût été tenté de se jeter dans le système des immixtions dans les choses spirituelles. Delà devait résulter une certaine facilité pour les ordres religieux de se relever et de s’établir publiquement, une liberté presque illimitée d’attaquer dans des écrits le gallicanisme.

L’école qui portait le nom de M. de La Mennais était généralement séduite par ses théories contraires au droit chrétien, et l’Encyclique de 1832 7 allait être un vrai besoin. À côté de cela, le gallicanisme était aux abois, il succombait sous le réveil du sentiment catholique, le moyen âge allait devenir à la mode, l’archéologie chrétienne se montrait à l’horizon, et la science historique puisée aux sources préparait son apparition. Beaucoup n’avaient pas la moindre idée ni le moindre souci de cette révolution qui devait pourtant venger l’Église en rapprochant d’elle un grand nombre d’hommes qui sans ce mouvement seraient demeurés voltairiens. Picot, rédacteur inepte de L’Ami de la Religion, poussait vivement l’école mennaisienne, en déversant l’injure, en fomentant les préventions, en surexcitant les mauvaises passions chez les demeurants d’une autre époque. J’avais beau tenir pour le droit chrétien et avoir assez peu d’enthousiasme pour le système philosophique du sens commun, mon ardeur ultramontaine me faisait regarder comme le coryphée du Mennaisianisme dans le diocèse.

On m’avait donné tous les pouvoirs nécessaires pour le saint ministère ; mais mon air de jeunesse fut cause que depuis mon retour de Paris jusqu’à mon entrée à Solesmes, je n’eus pas une seule confession à entendre. En revanche, j’étais fréquemment invité à monter en chaire. à la cathédrale, l’abbé Morin que j’aimais beaucoup, comptait souvent sur moi à la messe de paroisse. À la Couture, l’abbé Gontier m’invitait parfois à le remplacer. Au Pré, les deux vicaires, M. Forget depuis curé de Bonnétable et M. Sargeul, depuis curé de Saint-Denis d’Anjou, tous deux mes contemporains au Séminaire, hommes capables de bien faire, s’ils eussent pu travailler sérieusement, m’étaient très unis par la communauté des doctrines romaines. Très souvent, leur excellent curé, M. Croissant-Morinière, m’invitait à prêcher dans son église. Enfin l’abbé Le Baillif, aumônier du Sacré-Cœur, m’attirait à sa communauté, et le dimanche, dans l’après-midi, je donnais une instruction au pensionnat. Ce fut alors que je connus Mademoiselle Euphrasie Cosnard qui faisait là son éducation. Ceci me donna occasion de faire la connaissance de son père qui habitait Sablé, et qui à force d’instances me décida à venir passer quelques jours chez lui dans ma ville natale ; ce qui devait avoir une immense conséquence sur tout mon avenir. Dieu savait ce qu’il voulait faire ; mais moi je l’ignorais profondément.

La réputation de prédicateur toujours prêt sur toute sorte de sujets, m’ouvrit la chaire de la cathédrale pour les grands sermons prêchés devant le Chapitre. Je prêchai en 1831 le sermon pour la fête du Sacré-Cœur. J’avais pris avec mes amis l’engagement d’y parler de la Belgique et de la Pologne, et je tins parole, à la grande stupéfaction des vieux chanoines. La Belgique intéressait vivement l’école romaine par la victoire que les catholiques venaient d’y remporter en brisant le joug de la Hollande, et la généreuse tentative de la Pologne pour se soustraire au joug moscovite faisait battre tous les cœurs fidèles, qui applaudissaient à ce double échec infligé aux traités de 1815. J’amenai la Belgique dans l’exorde à propos de la Bienheureuse Julienne qui avait amené la fête du Saint-Sacrement, comme la Bienheureuse Marguerite-Marie a préparé l’institution de la fête du Sacré-Cœur. Je célébrai la Pologne qui, la première des nations, a obtenu du Saint-Siège la faveur de pouvoir célébrer par une fête le mystère du Cœur de Jésus. On n’eut rien à dire, et l’on continua de m’inviter. L’année suivante, je donnai la Passion et le sermon de la Toussaint.

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