Mémoires autobiographiques de dom Guéranger – vocation et diaconat

Ma première atteinte de vocation pour l’ordre de Saint Benoît me vint cette année, ou au plus tard la suivante. Je sentais un besoin ardent d’étudier la science ecclésiastique dans les sources ; les beaux in-folio publiés par les Pères de la Congrégation de Saint Maur me faisaient venir l’eau à la bouche. D’autre part, M. Heurtebize me parlait souvent des bénédictins de l’abbaye d’Évron, lieu de sa naissance. Il avait été élevé par Dom Barbier, dernier Prieur de ce monastère, homme vénérable et vraiment bénédictin, ami de Dom Verneuil qui avait compté sur lui pour le rétablissement de la Congrégation à Senlis, en 1817. Ces conversations me faisaient la plus vive impression, et comprenant parfaitement que, dans le clergé séculier, je ne trouverais pas les moyens de me livrer aux sciences ecclésiastiques, j’en vins à désirer de me faire bénédictin, et je m’en ouvris à M. Heurtebize qui se plaisait à cette idée, et finissait par m’avouer qu’il serait assez disposé à m’imiter. Nous ne voyions d’autre moyen que de partir pour le Mont-Cassin, puisqu’il n’y avait plus de bénédictins en France ; car pour ce qui est d’une fondation dans notre pays, la pensée ne nous en venait même pas. Ce sujet d’entretiens était très fréquent entre nous ; mais Dieu seul savait ce qui en devait advenir. Pendant toute la durée de mon séminaire, je revins sans cesse à cette idée qui disparut, lors de mon changement de position, pour reparaître plus vive que jamais, et dans des conditions différentes, quand la divine Providence eut préparé les voies.

Le 10 août 1824, à la fin de ma première année de grand séminaire, je reçus les ordres mineurs des mains de Mgr de La Myre 1 qui m’avait conféré la tonsure l’année précédente à pareil jour, et j’entrai dans les grandes vacances de trois mois. Elles me furent funestes, et voici en quelle manière. Dans mon ardeur pour l’étude, au lieu de me livrer aux ébats que réclamait mon âge et ma santé, je cédai à l’entraînement. Durant les trois mois entiers, je lus à peu près un volume par jour : philosophie, théologie, politique, histoire, littérature : c’était une rage, mais une rage tranquille. Pendant que durèrent les vacances, je ne m’aperçus de rien ; mais à peine avais-je passé quinze jours au séminaire où je rentrai en novembre 1824 pour ma seconde année de théologie, que je me sentis attaqué de la plus furieuse gastro-entérite qui puisse tomber sur un être humain. Je dus rentrer chez mes parents, et me mettre entre les mains des médecins. Tout le système digestif était entrepris ; l’estomac ne passait plus rien, et une colique perpétuelle qui s’était établie dans l’abdomen, ne me laissait de repos ni de jour ni de nuit. Toute occupation mentale irritait le mal ; je dus renoncer absolument à la lecture, même des livres les moins sérieux. Une conversation que l’on tenait devant moi, quelque peu suivie qu’elle fût, était au-dessus des forces de mon cerveau, et m’eût fait tomber en défaillance. Le système nerveux était irrité à l’excès par la souffrance continue et les insomnies. La maigreur était devenue extrême ; ce qui accrut beaucoup mes souffrances dans les longs temps que j’étais obligé de passer dans mon lit ; car l’épiderme de la colonne vertébrale avait fini par s’écorcher. Cette situation réagissait sur mon caractère ; j’étais devenu morose, au point que l’on craignait pour moi l’hypocondrie 2 .

La médecine d’alors avait de déplorables systèmes pour traiter les gastrites : on m’y soumit. La diète la plus rigoureuse, l’abstinence complète des aliments gras, l’eau de gomme et les sangsues ; tel était mon régime. Joint au mal, il venait à bout de ma chétive personne. Enfin, je résolus de me traiter moi-même, et j’avisai que le fromage blanc battu dans du lait doux pourrait passer par mon estomac, et opérer quelque nutrition ; l’expérience réussit ; j’en fis mon régime du soir. Il y avait six mois que rien ne passait. Un jour, je vis sur la table un jambon que l’on avait servi, je demandai un morceau bien rouge et bien ferme : on crut que je voulais plaisanter. J’insistai et malgré les protestations de mes parents, je passai outre, et mon estomac qui depuis six mois n’avait pu digérer une cuillerée de bouillon, se tira avec honneur de cette épreuve. La salade m’attirait aussi d’une manière irrésistible ; je me jetai sur un saladier rempli de pissenlit ; j’avalai le végétal cru avec confiance, et il fit son chemin sans retour. En même temps, la nature me faisait sentir la nécessité d’apaiser l’irritation intestinale qui me dévorait ; j’étais excédé des médecins. J’imaginai donc de déjeuner chaque matin avec une tasse d’infusion de tilleul mélangée de lait. Un peu de pain grillé donnait à ce breuvage la consistance nécessaire. L’essai me réussit. Je continuai ce régime pendant quatre à cinq mois ; et quand la saison des fruits fut venue, j’achevai d’éteindre l’incendie en absorbant des figues par douzaine, et des amas de cerises et de groseilles, sans parler des laitues fraîches. Ce fut ainsi que j’arrivai à refaire mon estomac ; au bout d’un an, il ne me restait plus de cette terrible maladie qu’une disposition à ressentir une colique sourde à l’abdomen ; misère qui dure encore chez moi et se fait sentir aux divers changements de temps, et à la suite des fatigues. Il me fallut néanmoins plusieurs années pour que mon estomac se remit entièrement dans l’état excellent où il se trouvait avant la gastrite ; il finit enfin par triompher sur toute la ligne.

Ce qui revient plus lentement, ce fut le cerveau. L’application mentale était devenue pour lui une épreuve. Vers le mois de mai 1825, je me remis à lire. Une demi-page d’abord, puis une page, puis deux, en choisissant des lectures peu abstraites. Insensiblement, je me rendis maître. Je pus lire une demi-heure ; c’était beaucoup. J’allai plus loin, et en variant les sujets, causant un peu, et faisant quelque mouvement, je me créai des après-midi studieuses. Mais je n’aurais pu aborder un livre quelconque après un repas : il fallait une heure ou deux pour la digestion, durant laquelle j’étais passif comme le boa. Le temps modifia peu à peu cette difficulté qui m’a duré de longues années. Il n’y a pas plus de dix ans que je me sens en état de m’appliquer après le repas ; encore ne le ferais-je pas sans inconvénient.

Vers le mois de juillet, je me sentis la tête meilleure ; je songeai alors à me mettre à la lecture des Pères. Je n’étais pas en état de rentrer au séminaire, dont les cours allaient d’ailleurs cesser dans un mois. La lecture de Fleury avait allumé chez moi, dès mon enfance, un vif désir de faire connaissance personnelle avec les monuments de l’antiquité ecclésiastique. J’en parlai à M. Bouvier qui loua mon projet et me permit de prendre les volumes des Pères à la bibliothèque du séminaire. Je me mis aussitôt en besogne. Je lus les Pères apostoliques, Saint Justin, Athénagore, Tatien, Théophile d’Antioche, Hermias, et j’avais déjà entamé Saint Irénée, lorsqu’eut lieu la rentrée du séminaire, en novembre 1825.

Je me trouvais avoir perdu, par suite de ma maladie, toute la seconde année de théologie, et la faiblesse de ma santé ne permettait guère que je suivisse la vie du séminaire pendant le troisième cours. La bienveillance de M. Bouvier vint à mon aide. Chaque année, un séminariste du troisième cours était envoyé au petit séminaire avec rang de directeur. Il était chargé des fonctions de maître des cérémonies à la cathédrale, du soin de faire chaque jour une heure de classe de latin aux enfants de la Psallette 3 , et de la surveillance de ce quartier du petit séminaire qu’on appelait le bas-Tessé. Il avait place dans le conseil du supérieur, et donnait sa voix pour l’admission des philosophes à la tonsure. Pour la théologie, il était tenu seulement de se rendre au grand séminaire pour la conférence de Morale qui avait lieu dans l’après-midi. Cette position fort libre allait assurément mieux à mon état de santé que celle d’un séminariste, je la reçus comme un bienfait de la Providence. Je me fortifiai beaucoup pendant cette année. À la fin de ma maladie, une tumeur s’était formée à ma cuisse gauche, et peu avant mon entrée au séminaire, elle avait crevé d’elle-même sans douleur, laissant passage à un fluide séreux et limpide d’une abondance prodigieuse. La plaie se ferma vers le mois de janvier, me laissant seulement une profonde cicatrice que je garderai toujours. Il paraît que cette sérosité avait été dégagée par l’inflammation, et que son expulsion annonçait la fin de la crise. Je pouvais donc travailler maintenant en conservant la prudence. Je finis la lecture de Saint Irénée et j’entamai Clément d’Alexandrie. Il va sans dire que j’analysais toutes ces lectures sur un cahier ; mais dans cette année, je ne pus aller plus loin dans mes lectures des Pères. Mes fonctions me prenaient du temps, il me fallait suivre le cours de morale et préparer mon examen pour le sous-diaconat à la fin de l’année scolaire ; mais d’autre part c’en était fait : je me vouais pour toute ma vie au culte de l’antiquité ecclésiastique.

Il y avait eu de notables changements au grand séminaire. M. Heurtebize avait été ôté de sa chaire, et élevé au poste de sous-supérieur. Pour le remplacer, on avait retiré de Saint-Sulpice M. Moreau, sujet du diocèse, pour lui faire occuper la chaire de dogme. C’est le même qui depuis a fondé la congrégation de Sainte-Croix. Il n’était pas brillant comme professeur, manquant de la connaissance de l’antiquité ecclésiastique et de l’histoire. Il enseignait le traité de la Grâce ; je vins assister à quelques leçons, après quoi je ne reparus plus, selon la liberté qui m’en était laissée. M. Moreau se proposait aussi la réforme du séminaire ; il n’en vint pas à bout ; mais il faut dire qu’il n’en était pas de force, et que d’ailleurs il n’avait d’autres idées que celles du Saint-Sulpice dégénéré de notre temps.

Mon temps se passait doucement, durant cette heureuse année. J’étudiais un peu, les cérémonies dont j’étais chargé m’intéressaient, la classe que je faisais aux enfants n’était ni longue, ni pénible, (je me trouvai avoir parmi mes élèves le père futur de notre organiste M. Édouard Chévreux) je continuais l’étude de la morale sous M. Hamon, et par une faveur particulière, M. Bouvier me permit de suivre le cours des diaconales, bien que je ne fusse pas encore dans les ordres sacrés ; en sorte que devant sortir du séminaire longtemps avant l’âge de la prêtrise, je ne devais plus y rentrer que pour les ordinations.

J’étais alors fort préoccupé comme tous les gens d’étude dans le clergé français, des graves discussions auxquelles donnait lieu le système philosophique de l’abbé de La Mennais. MM. Gerbet et de Salinis, dans le Mémorial catholique, poussaient vivement cette utopie ; des livres paraissaient pour et contre, et une lutte formidable était engagée. M. Bouvier s’était rangé parmi les anti-mennaisiens ; tous ses professeurs, sauf M. Hamon, se trouvaient dans l’autre camp, même M. Moreau. Les élèves étaient pareillement divisés. Je tenais ferme pour la Raison générale, sans me douter encore, des vrais principes sur l’analyse de la Foi, confondant le mieux du monde l’ordre naturel et l’ordre surnaturel. J’avais cependant une excuse : de mon temps, on n’enseignait pas au séminaire le Traité De fide ! En attendant que mes idées se formassent sur ces questions capitales, ma raison fatiguait grandement. La nature d’un côté et la foi chrétienne de l’autre me préservèrent du pyrrhonisme 4 vers lequel ces questions si mal posées m’eussent aisément entraîné.

Mais une autre crise plus durable et plus salutaire avait lieu alors dans l’Église de France. Le gallicanisme recevait les plus terribles coups, et allait succomber après deux siècles de puissance. La Mennais l’avait pris corps à corps, et toute la fraction studieuse du jeune clergé s’élançait à la suite d’un tel athlète. Le Pape de Joseph de Maistre était trop au-dessus du niveau clérical d’alors ; il fallait un prêtre hardi, éloquent, passionné, pour traduire l’idée romaine, et ce prêtre s’était rencontré. Il n’était pas seul ; le Mémorial, en 1826, regorgeait d’articles savants et lumineux. On l’attendait chaque mois avec impatience, et chaque mois les convictions faisaient un pas. Pour ce qui est de moi, le progrès était immense ; sans comprendre encore l’Église comme Dieu a daigné me la faire comprendre plus tard, je voyais mes anciennes idées sur la Papauté, minées déjà depuis longtemps, s’écrouler et faire place à la vraie théorie. Le séminaire, sauf toujours M. Hamon, abondait dans le même sens : quant à M. Bouvier, il y avait dans ses sentiments quelque chose de mixte et d’habile qui m’inquiétait un peu ; mais du moins il ne cherchait pas à entraver.

Au printemps de cette année 1826, La Mennais frappa son grand coup, par la publication de la seconde partie de son admirable livre De la religion dans ses rapports avec l’ordre politique et civil. Là, non seulement il pulvérisait les trois derniers articles de la Déclaration de 1682 5 , mais il s’attaquait au premier et le renversait de fond en comble. Cette hardiesse fit une vive sensation, et amena deux choses : la Déclaration des évêques au Roi en désaveu de la doctrine romaine, et le procès suivi de la condamnation de La Mennais. Mais de tels actes au lieu d’arrêter le mouvement l’accéléraient, et la scission de doctrine s’opérait pour toujours entre l’ancienne Église de France et la nouvelle qui était issue du Concordat de 1801. M. Bouvier se déclara formellement contre les attaques dirigées sur le premier article ; était-ce impuissance à refaire ses idées, ou l’effet d’une ligne politique qu’il voulait suivre ? Peut être y avait-il de l’un et de l’autre. Quoi qu’il en soit, il ne persécutait pas, se bornant à blâmer. Tout ce mouvement m’entraînait ; ma vue s’éclaircissait d’heure en heure, et la lumière lui arrivait à flots.

Au mois de juin, Mgr de La Myre fut frappé d’une apoplexie qui obligea à lui administrer les derniers sacrements. Comme maître des cérémonies, j’accompagnai le chapitre lorsqu’il alla lui porter le saint Viatique. Le Prélat, avant de recevoir la sainte hostie, dit en présence des assistants qu’il mourait dans la foi de l’Eglise catholique ; puis il ajouta qu’il mourait aussi dans une parfaite adhésion aux doctrines de l’ancienne Sorbonne, qu’il s’unissait à la Déclaration que venaient de faire les évêques de France, et qu’il priait qu’on en transmît la nouvelle au ministre Frayssinous. En entendant cette étrange déclaration qui ne scandalisa aucun des vieux chanoines présents, j’étais loin de penser que je devais plus tard administrer à ce prélat les derniers sacrements et lui suggérer une protestation fort différente.

Mgr de La Myre ne succomba pas à cette première attaque ; mais le côté droit demeura paralysé. La grande ordination était proche ; on dut faire venir un autre évêque. Ce fut Mgr Duperrier-Dumourier, évêque de Bayeux, ancien vicaire général de M. de Gonssans, qui avait administré le diocèse du Mans pendant toute la Révolution, et jouissait d’une immense considération dans toute la province. à cette ordination qui eut lieu au mois de juillet, la veille des vacances, j’eus l’honneur de recevoir l’ordre du sous-diaconat. Je rends grâces à Dieu qui daigna ce jour-là m’admettre au nombre des ministres de son autel.

Je commençai donc à réciter le bréviaire. J’en étais heureux et fier ; j’y trouvais tout superbe, et j’étais loin de me douter que le jour viendrait où je jetterais ce livre de côté, comme radicalement impuissant à remplir son but. Je dois dire cependant que certaines antiennes conservées de la liturgie romaine, celles par exemple de la Circoncision, du Saint-Sacrement, de la Nativité de la Sainte Vierge, etc., me causaient une impression particulière ; j’y sentais une autre saveur qui ne me déplaisait pas et même m’intéressait. J’avais remarqué aussi le passage de la Lettre pastorale de M. de Froullay placée en tête du bréviaire, où il expose les motifs qui l’ont déterminé à retenir ces diverses pièces ; ces motifs me faisaient une certaine impression ; mais j’étais loin de penser que je devais un jour les développer dans un ouvrage destiné à faire du bruit.

Secrétaire de Mgr de la Myre

Mon séminaire était terminé, et je n’avais guère que vingt et un ans. Il me fallait attendre l’âge du diaconat et celui de la prêtrise. Selon l’usage du diocèse, on me destina provisoirement au professorat. La chaire de cinquième à Château-Gontier m’attendait à la suite des vacances. J’en étais médiocrement enchanté ; mais il n’y avait pas à s’y soustraire, et il fallait dire adieu à mes chères études de patristique et de sciences ecclésiastiques. Au sortir de Château-Gontier, je devais trouver un vicariat, et entrer dans la voie de tous les jeunes prêtres de ce temps-ci.

La divine Providence vint à mon secours au moment où j’y comptais le moins. Mgr de La Myre ne devait pas mourir de cette première attaque ; mais on pouvait prévoir une fin prochaine. Il avait pour secrétaire particulier un jeune prêtre du Mans, nommé Ligot, qui était vivement favorisé par M. Bureau, curé de la cathédrale, personnage de l’ancien régime, qui avait coutume de venir à bout de tout ce qu’il entreprenait. La cure de Fresnay était venue à vaquer dans les jours ; M. Bureau persuada à l’évêque d’y nommer l’abbé Ligot, et comme il fallait à celui-ci un successeur près du prélat, il lui proposa de me prendre en place. J’étais paroissien de la cathédrale, et le bon curé me voyait avec plaisir. Aussitôt son ouverture faite à l’évêque qui l’accueillit favorablement, il vint me trouver chez mes parents, et me fit la proposition. Il lui fut aisé de me démontrer que j’aurais plus de loisir pour mes études à l’évêché, où mon service se réduirait à peu de chose, que je n’en aurais eu à Château-Gontier, où ma classe m’aurait rendu incapable d’autre chose. Joint à cela qu’au Mans, j’aurais les bibliothèques dont il n’y avait pas trace à Château-Gontier. Mon parti fut bientôt pris. Je fus immédiatement présenté à l’évêque qui me reçut fort bien, et quinze jours après, j’étais installé au palais épiscopal.

Mgr de La Myre avait beaucoup souffert de son apoplexie ; la paralysie le tenait dans une grande dépendance, et son intelligence s’en était ressentie. Sa mémoire pour le passé était restée entière ; mais les médecins lui interdisaient l’application aux affaires, et même la récitation du bréviaire. Quant à la Messe, la paralysie lui en rendait la célébration impossible. Les affaires s’expédiaient en son nom, il paraissait au conseil qui se tenait chaque semaine à l’évêché ; mais il ne gouvernait plus. M. Bouvier, qui était premier grand-vicaire, avait toute l’influence dans l’administration, et était véritablement l’évêque de fait. Le second grand-vicaire était M. Bourmault, ancien curé de Meslay, prêtre vertueux, mais complètement nul d’intelligence. Il ne m’était pas favorable, à cause de ma réputation de mennaisien. Un autre qui remplissait les fonctions de pro-secrétaire de l’évêché, nommé Dubois et qui a joué plus tard un rôle, était l’objet d’une grande affection de la part de l’évêque, qu’il avait servi en qualité de secrétaire particulier avant l’abbé Ligot. Par contre, il jouissait d’une antipathie spéciale de la part de Mlle de Cassini, qui l’avait fait sortir de l’évêché, et obligé à prendre sa pension en ville.

Mlle de Cassini était nièce de l’évêque, et tenait sa maison. Il l’avait toujours eue avec lui depuis sa rentrée de l’émigration, sauf les fuites qu’elle avait faites, une fois pour se faire carmélite à Poitiers, et une autre fois pour se faire trappistine à la Val-Sainte, sous la conduite de l’abbé de Lestrange. Son désir d’être religieuse s’était ranimé après la cinquantaine ; elle voulait être dame du Sacré-Cœur, et se disposait à quitter son oncle, après toutefois lui avoir fait donner sa démission de son évêché. C’était un caractère difficile, disait-on ; j’eus le bon esprit de ne pas aller sur ses brisées, et nous vécûmes ensemble fort en paix, jusqu’à sa séparation d’avec son oncle, qu’elle quitta après la démission donnée, pour entrer au Sacré-Cœur où elle n’est pas restée.

Cette nouvelle vie me fut avantageuse à plusieurs titres. D’abord, j’avais beaucoup de temps à moi, et des livres en abondance. En second lieu, comme jusqu’alors je n’avais eu de rapports qu’avec les livres, il était temps que je connusse un peu la société des humains. L’évêché était tenu sur un très grand pied ; M. de La Myre avait les traditions de l’ancien épiscopat. Il venait à l’évêché beaucoup de monde ; la nombreuse famille du prélat y était souvent représentée par ses membres qui s’y remplaçaient ou s’y réunissaient. Ce contact me fut grandement utile comme initiation à la vie pratique que j’avais ignorée jusqu’alors. Enfin, je trouvai dans le vieil évêque un conteur plein d’intérêt auprès duquel j’appris mille choses que j’aurais en vain cherchées dans les livres. M. de La Myre était à la fois un homme du monde et un prêtre de l’ancien régime. Né en 1755, en Picardie, il tenait à la Cour par son père qui était capitaine des gardes du prince de Conti, et par sa mère qui était dame d’honneur de la princesse. Dans son enfance, il avait connu M. de La Motte, le célèbre évêque d’Amiens ; dans sa jeunesse, il avait fait des vers et de la prose pour l’agrément de la princesse de Conti. Résolu d’embrasser la carrière ecclésiastique, bien qu’il fût l’aîné de la famille, il avait pris la licence au collège de Navarre et était entré à Saint-Sulpice, dans le bon temps de M. Bourachault, époque célèbre de cette maison qui comptait alors parmi les séminaristes le prince de Talleyrand, et une foule d’autres candidats qui devinrent évêques comme lui et ont joué un rôle au Concordat de 1801. M. de La Myre ordonné prêtre, fut adopté comme grand-vicaire par un évêque en faveur, selon la coutume de ceux qui voulaient faire leur chemin. Cet évêque était M. de Puységur dont le siège était Carcassonne. Il fut depuis transféré à l’archevêché de Bourges où M. de La Myre le suivit. La dernière Assemblée du Clergé vit mon évêque dans ses rangs, parmi les députés du second ordre, et elle se passa comme les autres, c’est-à-dire qu’elle fut un moyen d’avancement pour beaucoup de jeunes abbés de bonne maison qui faisaient alors la connaissance des prélats bien placés, de l’archevêque ministre de La Feuille et des dames qui avaient de l’influence en ces rencontres.

Les bénéfices n’avaient pas manqué au grand-vicaire de M. de Puységur. Il avait d’abord l’abbaye de Preuilly, au diocèse de Tours, dont la mense lui rapportait six mille livres de rente. Cette abbaye ne s’était unie à aucune Congrégation, les moines avaient fini par renoncer à la conventualité  et habitaient des maisons dans le village, d’où ils se rendaient à l’église pour les offices divins. Ils étaient de sept à huit. Outre l’abbaye de Preuilly, M. de La Myre possédait encore le prieuré d’Oizé qui lui rapportait environ 1500 f de revenu, et, chose extraordinaire, ce prieuré était dans le diocèse du Mans, près de La Fontaine Saint-Martin, au canton de Foultourte. M. de La Myre étant devenu évêque du Mans, et visitant la paroisse de La Fontaine Saint-Martin, retrouva là un homme auquel il avait conféré le baptême, au siècle précédent, le jour où il était venu prendre possession du prieuré d’Oizé, et avait voulu, en administrant le baptême, faire fonction de curé primitif.

Mon évêque avait vu Rome sous Pie VI. Il pouvait parler du cardinal de Bernis qui l’avait accueilli avec bienveillance. Par le conseil de ce ministre, il avait étudié les Congrégations romaines, et rapporté des notes sur les travaux auxquels on se livre dans ces dicastères. Il avait vu Naples et Venise, et pris part dans cette dernière ville au célèbre carnaval. Je dois dire que ce voyage avait été complètement nul pour lui sous le rapport des arts et de l’archéologie ; il n’avait guère vu que la société de ce pays. Il était rentré en France depuis deux ou trois ans, lorsque la Révolution vint renverser ses espérances d’avancement dans l’Église, et le jeter sur la terre étrangère.

Comme beaucoup d’émigrés, il ne comptait que sur une bourrasque ; et dans sa fuite, il ne dépassa pas d’abord le Piémont. Ce fut à Turin qu’il perdit une sœur qui était carmélite et s’était retirée dans un couvent de cette ville. Il a gardé jusqu’à la fin de sa vie une tendre vénération pour cette sainte religieuse qui paraît l’avoir aimé beaucoup. Mais bientôt le Piémont ne fut plus un asile sûr pour les émigrés, et mon évêque songea à mettre entre lui et la Révolution un intervalle qu’elle ne dût pas franchir aisément. Ce fut à Brünn, en Moravie, qu’il alla se retirer auprès du Baron de Schratembach, évêque de cette ville. J’ignore comment s’était faite la connaissance. Il passa dans cette ville la plus grande partie du temps de l’émigration, c’est-à-dire depuis 1793 environ, jusqu’à 1800, époque où il rentra en France. L’évêque de Brünn l’avait pourvu d’un bénéfice, et lui donnait à l’évêché le logement et la table. C’était l’évêque allemand dans toute la force du terme ; baron de l’Empire, très homme du monde et un fort chasseur devant le Seigneur. Les dîners capitulaires ne dérogeaient pas non plus aux mœurs germaniques. Mon évêque se tirait de tout cela avec aisance, et au moment du rappel des émigrés, les adieux réciproques furent remplis de cordialité. Le choix impérial transféra peu après le Baron de Schratembach du siège de Brünn à l’archevêché princier de Saltzbourg.

De retour à Paris, M. de La Myre entra dans la composition du nouveau chapitre métropolitain, sous l’archevêque-cardinal de Belloy. Il se livra avec succès à la prédication, et donnait des stations dans les églises de la capitale. Je l’ai entendu une fois dans la chaire de sa cathédrale, lors du jubilé de 1826 ; il répéta un de ses anciens sermons. Le fond ne sortait pas du lieu commun ; mais le débit et l’action étaient d’une distinction rares. Pour le malheur de M. de La Myre, le cardinal Maury vint occuper le siège de Paris, soi-disant au nom du chapitre métropolitain qui lui avait délégué une juridiction plus que douteuse. Au moment de la disgrâce de l’abbé d’Astros qui figurait comme grand-vicaire du cardinal, Maury parvint à effrayer M. de La Myre, en lui déclarant que l’on savait qu’il avait eu une relation avec le pape à Savone pour une dispense matrimoniale nécessaire à quelqu’un de sa famille (M. Henri de Cassini). Le cardinal ajouta que l’unique moyen d’éviter Vincennes était de prendre immédiatement le poste de grand-vicaire que le chapitre venait d’ôter si lâchement et si irrégulièrement à l’abbé d’Astros. M. de La Myre faiblit, et eut le malheur d’accepter l’offre. Il prétendit rassurer sa conscience, en le considérant non comme grand-vicaire de son Eminence, mais comme vicaire capitulaire. Le scandale n’en existait pas moins, et le pauvre grand-vicaire eut le chagrin de voir sa famille s’éloigner de lui et une foule d’honnêtes gens lui tourner le dos.

La restauration vint mettre un terme à cette situation malheureuse. Ce fut mon évêque qui reçut le comte d’Artois et le harangua à Notre-Dame à la tête du chapitre. Le prince qui ne le connaissait pas lui dit qu’il était sans doute l’abbé d’Astros. Il fallut répondre que l’on n’était que l’abbé de La Myre. La faveur de la Cour n’était pas à espérer, dans un moment où pourtant un si grand nombre d’évêchés vacants excitait les aspirations des gentilhommes membres de l’ancien clergé. La crise des cent jours servit l’abbé de La Myre : il eut l’heureuse pensée de suivre le roi à Gand, et tout fut oublié. Le cardinal de Périgord, grand aumônier, lui voulait du bien, et lorsque, le trône des Bourbons étant relevé, le Concordat de 1817 fut conclu, Louis XVIII nomma l’abbé de La Myre à l’évêché de Troyes. Les difficultés auxquelles donna lieu devant les chambres le nouveau Concordat, arrêtèrent sur le chemin de l’épiscopat plusieurs de ceux que la nomination royale y avait appelés en 1817 ; l’abbé de La Myre, toujours poussé par le grand aumônier, se trouva du nombre de ceux qui trouvèrent place dans les évêchés de 1801 qui vaquaient tour à tour. M. de Pidoll, évêque du Mans, étant venu à mourir en 1819, l’évêque-nommé de Troyes fut promu au siège de Saint Julien. Sa consécration eut lieu le 19 mars 1820, et le nouveau prélat ne tarda pas à prendre possession. Il était plus que sexagénaire.

Tel était le personnage avec lequel j’allais vivre désormais. Je me mis à profit ses souvenirs, et j’y puisai sur les personnes et les choses du monde et de l’Eglise de l’époque antérieure bien des idées que j’aurais vainement cherchées ailleurs. J’étais fort souvent avec le prélat ; il sortait tous les jours en voiture et je l’accompagnais. J’avais peu de lettres à écrire ; tout ce qui tenait à l’administration était entre les mains de M. Bouvier. L’autre grand-vicaire, M. Bourmault, homme nul, faisait peu de choses. Il y avait conseil à l’évêché tous les vendredis ; le bon évêque y paraissait ; mais il ne restait pas jusqu’à la fin, le médecin ayant défendu toute application, de peur de rechute. Un excellent dîner auquel tous les membres du conseil prenaient part, faisait suite à la séance.

L’usage de l’évêché était que le prélat, quand il venait au chœur, fût assisté à son siège par deux chanoines honoraires, dont l’un était toujours le secrétaire intime. N’étant pas prêtre, je ne fus pas nommé chanoine honoraire ; mais l’évêque voulut que j’en prisse le costume. Il me disait que, dans l’ancien régime, on appelait cela donner les draps à quelqu’un. Cette innovation qui me donnait les honneurs du rochet, de l’aumusse 6 et de la mozette 7 fit une certaine sensation, surtout dans le jeune clergé qui était déjà sans traditions ; les vieux chanoines ne s’en émurent pas.

Un incident qui peint assez bien la situation canonique des églises de France à cette époque, signala les premiers temps de mon séjour à l’évêché. Le nonce Macchi adressa à l’évêque une lettre dans laquelle il exprimait des inquiétudes sur les pouvoirs exercés par l’autorité diocésaine du Mans relativement aux dispenses matrimoniales. Il disait que l’on s’étonnait à Rome que dans ce diocèse les oncles épousaient quelquefois leurs nièces et les tantes leurs neveux, tandis qu’il n’y avait pas trace de mariages entre cousins ; qu’il y avait donc lieu de croire qu’au Mans, on conférait la dispense du second degré ; ce qui ne pouvait être légitime, et parce que Rome n’accordait jamais un tel privilège, et que dans le cas même où il eût existé autrefois, il aurait été abrogé par la Bulle du Concordat de 1801. En conséquence, le nonce exhortait l’évêque à examiner la chose au flambeau de sa conscience. Le fait est que l’on délivrait tous les jours au secrétariat de l’évêché, et sans l’ombre d’indult apostolique, non seulement les dispenses de 4et de 3degrés de consanguinité, mais même celles du 2ème. Ces dernières étaient taxées à 300 f et on en expédiait continuellement, surtout les lundis ; ce qui faisait annuellement un revenu très considérable au secrétariat, le diocèse réunissant alors deux départements.

L’évêque communiqua la lettre du nonce au conseil. La majorité était d’avis qu’il fallait passer outre, et maintenir les privilèges du Siège du Mans. M. Bouvier fut d’un sentiment contraire. Sa tendance générale était de se rapprocher de Rome, et si plus tard, on a dû le considérer comme l’un des représentants du gallicanisme, c’est qu’il fut dépassé par le mouvement romain, et que d’ailleurs il s’était imposé des limites qu’il était bien résolu de ne pas franchir, surtout quand il fut évêque. Dans la circonstance présente, il tint résolument pour les droits du Saint-Siège ; ce qui entraînait la nullité d’innombrables mariages contractés avec la seule dispense épiscopale. Il provoqua l’examen des titres. Les défenseurs du prétendu droit des évêques du Mans alléguaient l’autorité de M. Duperrier, alors évêque de Bayeux, qui avait été grand-vicaire du Mans avant et depuis la Révolution, et auquel remontait cette pratique. On parlait de titres qu’il avait laissés et qui faisaient foi. Examen fait, on vit que tout se bornait à une liste de faits de dispense entre cousins, dont la plus ancienne ne remontait pas au-delà de 1770. C’était peu, puisque la prescription contre les droits du Saint-Siège doit, pour valoir, être au moins centenaire. M. Bouvier triompha, et à ce propos je me rappelle un mot assez curieux et propre à peindre la situation de l’Église en France à cette époque. On était à table pour le dîner, et l’affaire des dispenses faisait le sujet de la conversation ; tout à coup, M. Dubois prend la parole, et s’adressant à l’évêque : « Monseigneur, dit-il, il me semble que c’est là une question de droit canonique ; il est aisé d’en avoir la solution ; vous avez Durand de Maillane 8 dans votre bibliothèque. » Le futur grand-vicaire s’apercevait après huit jours de discussions qu’il y avait là une question de Droit canonique, et pour lui, Durand de Maillane et le Droit canonique étaient une seule et même chose.

Pour en finir, l’évêque déférant aux conseils de M. Bouvier, fit écrire au nonce qu’il renonçait à l’exercice de son prétendu droit, et quelque temps après il reçut de Rome un bref d’absolution des censures, dans lequel on lui imposait comme pénitence de réciter les sept Psaumes et les Litanies des Saints. On lui donnait en outre le pouvoir de dispenser in radice tous les mariages rendus nuls dans le diocèse par défaut de dispense apostolique. Il y aurait eu les plus graves inconvénients à ébruiter la chose, M. Bouvier fut d’avis qu’il fallait garder un profond silence sur cette concession, et laisser dans la bonne foi les nombreux ménages qu’elle concernait.

M. de La Myre avait fondé au Mans une maison des Dames du Sacré-Cœur, et professait pour cette maison un grand attachement. J’y allais de temps en temps avec lui, et j’étais assez lié avec l’aumônier. Le 21 novembre 1826, je prêchai pour la première fois, et ce fut dans la chapelle de cette communauté. Ce jour-là, fête de la Présentation de Notre-Dame, les religieuses renouvelaient leurs vœux. Je ne fus pas heureux dans mon début ; car il me fallut tirer mon cahier de ma poche, et achever mon discours en forme de lecture. La même chose m’arriva encore quatre ou cinq fois, par suite de l’extrême difficulté que j’éprouve à retenir des phrases, et j’aurais renoncé à la prédication, sans une circonstance qui m’apprit que j’étais capable d’improviser un discours. L’année suivante, on m’avait invité à prêcher pour l’établissement de la confrérie du Saint-Sacrement dans la paroisse rurale d’Ardenay, à quatre lieues du Mans. L’assistance n’était pas imposante, je me lançai sans crainte ; je fis pleurer mon auditoire, et je descendis de chaire bien résolu à ne plus essayer d’apprendre par cœur aucun discours.

Au printemps de l’année 1827, mon évêque partit avec Mademoiselle de Cassini pour les eaux de Bourbonne, dont la vertu est reconnue dans les paralysies. Je rentrai alors chez mes parents, et je pus me livrer à l’étude sans distraction. Ma santé s’était raffermie peu à peu, et avec de la prudence, je pouvais travailler à mon aise. Les doctrines romaines sur l’autorité du Saint-Siège étaient le principal objet de mes labeurs, et je fis dans les monuments de l’antiquité ecclésiastique de vastes recherches qui me mirent en mesure de posséder assez bien ces questions.

Le 4 avril, j’entrais dans ma vingt deuxième année, et M. Bouvier me délivra les lettres dimissoriales pour le diaconat que j’allai recevoir à Angers, le Samedi Saint, des mains de Mgr Montault, évêque de cette ville, qui m’accueillit avec une grande bonté, et me logea à l’évêché. J’étais seul à cette ordination, que je reçus avec une vive consolation, ayant toujours eu une haute idée et un grand amour pour l’ordre du diaconat. Je rentrai au Mans dès le lundi de Pâques, et je repris mon train de vie accoutumé.

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