Polémique sur l’usage des liturgies diocésaines en France (2-9 juin 1830)

On nous assure que, dans quelques endroits, des hommes d’un zèle ardent font scrupule à des ecclésiastiques de réciter le bréviaire de leurs diocèses. Ils leur disent que le plus sûr est de s’en tenir au bréviaire romain, et de se défier de toutes ces liturgies modernes, qui sont des espèces d’essais de schisme, et qui ôtent à l’Église cette belle uniformité que l’on peut regarder comme sa force et sa gloire. Nous connaissons des ecclésiastiques qu’on a vivement pressés à ce sujet ; quelques-uns même ont déjà été ébranlés, et nous avons ouï parler d’un haut dignitaire, à qui on avait persuadé de réciter le bréviaire romain jusque dans son église, et pendant qu’au chœur on chante un office différent. Ainsi, quand il officie, il chante une oraison, récite une leçon, entonne une antienne dans un livre, et en prend un autre pour satisfaire à ses scrupules. Il faut convenir que, si cet usage prévalait dans les cathédrales, l’office divin y présenterait un spectacle bien bizarre.

A l’appui de ce système il a paru dans un recueil périodique deux articles contre les liturgies adoptées en France. L’auteur de ces articles, qui ne s’est pas nommé, les a intitulés : Considérations sur la liturgie catholique. On ne conçoit pas trop ce qu’il veut ; car il dit lui-même qu’un siècle écoulé a sanctionné une œuvre téméraire dans son principe ; son but ne saurait donc être de troubler ceux que le droit ou la coutume obligent ou autorisent répudier les livres de l’Église de Rome pour y substituer une liturgie diocésaine ; qu’ils continuent de le faire en paix, à l’ombre de l’indulgence du Siège apostolique. Mais alors pourquoi faire deux articles contre ces mêmes liturgies ? Pourquoi les représenter comme des tentatives de schisme, comme des fruits de l’esprit de secte ? Pourquoi chercher à inspirer des alarmes et des scrupules sur l’usage de ces liturgies ? il y a dans tout cela bien de l’inconséquence, de la prévention et de l’exagération. L’auteur défie tout homme de sens, tout théologien de contester ses principes, comme tout logicien de se refuser à ses
conséquences ; mais, comme ses principes et ses conséquences reposent sur des faits faux, tout l’édifice qu’il a bâti croule sans de grands efforts.

L’anonyme fait un éloge magnifique de la liturgie romaine. S’il s’était borné à dire que cette liturgie est la plus vénérable par l’autorité dont elle émane et par son ancienneté, nous serions entièrement de son avis. Mais il suppose que cette liturgie n’a jamais varié, qu’elle fut dès l’origine ce qu’elle est aujourd’hui, que toutes les Églises la suivaient il y a plusieurs siècles, que l’Église tend à réunir les hommes dans un même langage. Or, toutes ces suppositions sont démenties par l’histoire. Dès la naissance de l’Église, il y a eu diversité dans les rites et dans les prières. Il y avait des usages différents à Rome et à Jérusalem, quoique ces deux Églises eussent été fondées par les Apôtres. Les Églises d’Afrique n’avaient pas les mêmes usages, comme nous l’apprenons de saint Augustin. Les Églises des Gaules avaient leurs rites particuliers, et en Italie même, l’Église de Milan avait sa liturgie distincte. Cette diversité tenait à ce que la liturgie n’était point écrite alors, et à ce que les fondateurs des Églises suivaient leur goût particulier pour telles ou telles cérémonies, et aussi le goût des peuples chez lesquels ils s’établissaient. Tous les savants conviennent que les Apôtres n’avaient point établi de liturgie uniforme, et cette uniformité n’était sans doute ni nécessaire, ni possible. On ne jugeait pas que cette diversité de rite s blessât la paix et l’unité. Saint Grégoire le Grand, ce saint et habile pontife, disait : A Dieu ne plaise que je viole dans les Églises ce qui y a été établi par les prédécesseurs des évêques qui les gouvernent ; je me ferais tort à moi-même si je troublai ainsi les droits de mes Frères. Bien loin de blâmer les coutumes .des autres Églises, ce grand pape exhortait Augustin, qu’il avait envoyé pour évangéliser l’Angleterre, à prendre dans les usages des Églises des Gaules ce qu’il jugerait convenir aux Anglais. L’historien Socrate, après avoir rapporté beaucoup d’exemples de la diversité des rites, ajoute qu’il serait impossible de faire un exact dénombrement des pratiques différentes des Églises, et Sozomène en dit autant dans son Histoire : Les Églises qui font profession de la même doctrine n’observent pas pour cela la même coutume. Saint Jérôme conseillait à chacun d’observer les traditions ecclésiastiques qu’on avait reçues de ses ancêtres. Saint Ambroise voulait aussi qu’on se conformât aux usages des lieux.

C’est un préjugé de croire que ce qui se pratique aujourd’hui dans les diverses parties de l’office divin s’est toujours pratiqué dans l’Église romaine. Tous ceux qui ont un peu étudié la liturgie savent le contraire. Ils ont remarqué des rites qui ont passé d’usage. Le cardinal Bona et Mabillon en ont fait l’observation. Ces changements n’ont en soi rien d’étonnant, et les usages de l’Église dans des choses non essentielles peuvent bien participer à la mobilité des choses humaines. Le temps, les révolutions des états, la succession des générations, le mélange d’un autre peuple, ont introduit des coutumes différentes, et ce serait une grande susceptibilité que de voir un grave inconvénient dans cette variation de cérémonies, de prières et d’usages qui n’altèrent en rien le fond de la croyance.

Le bréviaire romain ne fut donc point rédigé tout d’un coup et d’un seul jet, comme quelques-uns l’imaginent ; ce fut le produit lent et successif des temps, de l’expérience, de la piété et de l’étude de l’Écriture. Plusieurs papes y travaillèrent, saint Damase, saint Léon, saint Gélase, saint Grégoire, Adrien 1er, Grégoire III. Il paraît que saint Grégoire abrégea beaucoup ce que Gélase avait rendu trop long, et c’est pourquoi on l’a appelé bréviaire. Grégoire VII le mit dans un ordre nouveau. Depuis, les Franciscains y firent des changements, que Nicolas III autorisa. il n’y eut que l’église de Saint-Pierre de Rome qui conserva et conserve encore aujourd’hui, du moins en partie, son ancien office ; car le bréviaire de cette église est fort différent du romain. L’anonyme fera-t-il aussi le procès à l’église Saint-Pierre ? Se plaindra-t-il qu’elle ait répudié l’Église romaine et se soit soustraite à la communion des prières catholiques ? S’affligera-t-il de ce que le Pape tolère un tel scandale sous ses yeux ? Le cardinal Quignonès fit, en 1550, une autre édition du bréviaire romain, par l’ordre de Clément VII et de Paul III ; mais Pie II le fit supprimer. Au concile de Trente, on demanda la réforme du bréviaire, et le pape fut chargé d’y faire travailler. Saint Pie V approuva donc une nouvelle rédaction, et défendit d’y rien changer, d’y ajouter ou d’en retrancher ; ce qui n’empêcha pas Clément VIII de le revoir et de le réformer. En 1631, Urbain VIII le fit encore retoucher, et y introduisit divers changements. Les papes suivants y ont encore ajouté, et y ont fait entrer de nouveaux offices. On peut voir dans le Commentaire de Grancolas le détail des additions, abréviations et corrections faites successivement au bréviaire romain.

Où l’anonyme a-t-il pris que l’Église tend à réunir tous les hommes dans un même langage ? Il est certain, au contraire, que les Apôtres et leurs successeurs se servirent pour la liturgie de la langue vulgaire des différents pays où ils se trouvaient. Ainsi on ne doute point qu’à Jérusalem et dans d’autres lieux ils ne célébrassent en chaldéen ou en syriaque ; en grec à Antioche, à Alexandrie et dans les villes où on parlait cette langue ; en latin à Rome et dans l’Occident, où cette langue était vulgaire. On voit par des monuments de l’antiquité que la liturgie se célébrait en d’autres pays, suivant la langue qui y était en usage ; en égyptien, en éthiopien, en arménien, en esclavon, et c. Mais en même temps l’Église, pour de très bonnes raisons, n’a pas changé le langage de sa liturgie, quelque changement qui soit survenu dans la langue vulgaire. C’est ce qui s’observe en Orient comme en Occident. Les Coptes, les Arméniens et autres ne laissent pas de célébrer leur liturgie dans une langue qui a cessé pour eux d’être vulgaire, et qu’ils n’apprennent que par l’étude. L’Église romaine n’a jamais exigé d’eux qu’ils changeassent la langue de leur liturgie ; bien plus, le Saint-Siège n’a jamais souffert que les grecs unis quittassent leur rit pour prendre le rit latin. On trouve dans le Bullaire de Benoît XIV plusieurs décisions de ce pape pour interdire aux Grecs melchites de passer au rit latin ou au rit maronite, ou aux Latins d’abandonner leur rit pour en adopter un autre. Le savant pontife veut que l’on conserve les rites de l’Eglise d’Orient, qui ne sont contraires ni à la foi ni aux bonnes mœurs ; telle a toujours été, dit-il, la pratique de ses prédécesseurs. Il est donc tout à fait faux que l’Église tende à réunir tous les hommes dans un même langage.

Ce n’est pas assez de se tromper sur la liturgie romaine, l’anonyme se trompe bien plus lourdement encore sur les liturgies de notre Église. Il suppose que ces liturgies ne sont nées qu’au XVIIIe siècle, que ce fut une invention du jansénisme, une tentative d’isolement et de séparation, une entreprise coupable qui pouvait avoir les résultats les plus funestes. Avec qui priez-vous il a deux siècles, dit-il ? Avec l’Église romaine. Vos offices n’étaient-ils pas les siens ? Pourquoi l’avez-vous répudiée cette Mère des Églises ? Pourquoi avec-vous repoussé la communion de ses prières ? Craigniez-vous ses bénédictions ? Espériez-vous que vos voix, séparées de la sienne, feraient un concert plus agréable à l’Éternel ? Et plus bas : L’orthodoxie est sauvée, dites-vous. Est-ce une raison de vous soustraire ainsi à la communion des prières catholiques ? Est-ce une raison de scandaliser les fidèles, en leur arrachant ainsi l’ombre
d’unité qui semblait exister encore ? Cette mercuriale si verte et si déplacée repose sur un fait faux. Nos Églises n’ont point abandonné la liturgie romaine dans le dernier siècle et n’ont point répudié la Mère des Églises.

Il y avait très anciennement une liturgie spéciale pour bien des Églises de France. L’abbé Grancolas, dans son Commentaire historique sur le bréviaire romain, parle de l’ancien bréviaire des Églises de France et spécialement de l’Église de Paris ; il cite des conciles des Ve et VIe siècles, qui prescrivent différentes choses sur la liturgie. Un prêtre de Marseille, Musaeus, se chargea, vers l’an 450, de tirer de l’Écriture des leçons pour les fêtes, et d’y joindre des répons et des capitules. L’Église de Paris, celles de Lyon, de Vienne, d’Arles, de Rouen, de Reims, de Sens, et c., avaient chacune leurs usages 1 . La règle de saint Chrodegand, évêque de Metz, prescrit un office pour les clercs ou chanoines de son Église. Saint Grégoire de Tours parle d’un missel composé par Sidonius. Il y avait donc une grande variété de rites entre les différentes Églises des Gaules. Ce fut sans doute pour la faire cesser que Charlemagne voulut faire prendre les livres liturgiques de l’Église de Rome. On choisit des hommes capables de transcrire ces livres. Cependant on n’adopta pas entièrement tout ce qui était dans ces livres. On retint partout, dit Bocquillot, l’ancien psautier de la seconde réforme de saint Jérôme, qui est différent en plusieurs choses du romain ; chaque diocèse conserva son calendrier. En prenant les livres romains, chaque Église les accommoda à ses anciens usages. Il n’y eut donc point d’uniformité absolue. Valfride Strabon, qui vivait sous Louis le Débonnaire, dit que de son temps la diversité des offices était très grande, même entre les différentes provinces. On fit du missel comme des autres livres, et les églises les accommodèrent à leurs usages, comme on le voit par la différence des collectes, des épîtres, des évangiles et des cérémonies. Saint Louis, au rapport de Geoffroi de Beaulieu, disait toujours l’office selon l’usage de Paris. L’invention de l’imprimerie au quinzième siècle fournit aux évêques un moyen de rétablir l’uniformité dans les églises de leurs diocèses, qui se servaient de livres d’église manuscrits copiés avec plus ou moins d’exactitude. On fit imprimer des missels et des rituels, et il y en avait presque partout, dit Bocquillot, au commencement du seizième siècle. Nous avons vu des missels de Paris de 1491, de 1511 et de 1516 ; ils sont fort différents du romain. Les offices de nos églises n’étaient donc pas alors ceux de l’Église romaine ; on ne priait donc pas absolument comme elle, ce qui n’empêchait pas sans doute qu’on ne fut en communion de prières.

Les premières impressions de livres d’église faites en France se ressentaient du peu de lumières et de critique de ce temps là. Aussi, après la réforme du bréviaire romain, sous Pie V, beaucoup d’églises l’adoptèrent en tout ou en partie, et avec des modifications plus ou moins importantes. Pierre de Gondi, évêque de Paris , aurait souhaité introduire le bréviaire romain dans son diocèse ; le chapitre s’y opposa ; mais dans la révision qui fut faite alors du bréviaire de Paris, on se rapprocha du romain, dont on prit la plupart des leçons, des hymnes, des répons et des psaumes. En 1583, on introduisit le romain dans la chapelle du roi, où on s’était toujours servi jusqu’alors des missels et bréviaires de Paris, comme dans toutes les saintes chapelles 2 . Quelques évêques qui voulaient introduire le romain trouvèrent de l’opposition dans leurs chapitres. Il y eut des éditions des livres d’église de Paris faites successivement sous MM. de Gondi (J. F.), de Péréfixe, de Harlay et de Noailles ; chacun d’eux y ajouta plus ou moins, mais le fond resta le même. il est dit dans le mandement de M. de Vintimille, en 1738, que le missel de M. de Harlay était des anciens sacramentaires ce qu’il y avait eu jusqu’alors de plus parfait en ce genre, qu’il fut admiré par toute la France, soit à cause du choix des passages de l’Écriture soit par la beauté des, prières tirées en partie ou nouvellement composée, mais dans le style de l’antiquité. Le bréviaire de M. de Harlay parut en 1680, et son missel en 1685 ; on croit que l’abbé Chastelain y eut la plus grande part ; c’était un célèbre liturgiste de ce temps là. Le cardinal de Noailles fit, en 1701, quelques changements au bréviaire de M. de Harlay.

Nous arrivons à l’édition donnée sous M. de Vintimille, qui est celle que l’anonyme paraît avoir eu particulièrement en vue, et qu’il caractérise comme une entreprise audacieuse et coupable, comme si c’était alors pour la première fois qu’on se fût écarté du romain, et comme si on eût voulu alors rompre avec l’Église romaine. Le Mandement de M. de Vintimille .en tête du bréviaire n’annonce assurément pas cette intention. Le prélat dit qu’on s’est efforcé d’approcher, autant que possible, des anciens usages de l’Église romaine : Sic conati sumus ad morem antiquum romanoe Ecclesioe, qua licuit, accedere. Plus loin l’archevêque dit encore qu’il a tiré les oraisons du missel des sources les plus pures, surtout des Sacramentaires de l’Église romaine, qui est la Mère et la maîtresse
des
autres. ll faut avouer que, s’il y a là un esprit de schisme, il est bien déguisé. M. de Vintimille se félicite d’avoir pu profiter d’un ancien Sacramentaire romain qu’on venait de découvrir et de publier à Rome, sous les auspices de Clément XII, qui gouverne l’Église avec autant de piété que de sagesse ; il en a tiré beaucoup de prières qui respirent la piété comme le style et le savoir de Léon le Grand, auquel on attribue. On peut juger par là si M. de Vintimille avait l’intention de répudier la Mère
des Églises et de repousser la communion de ses prières. Ces apostrophes de l’anonyme sont encore plus ridicules qu’injurieuses à une grande Église, et si c’est là du zèle, il n’est pas exempt de passion ni d’amertume.

Qui croirait même que l’anonyme va jusqu’à se moquer d’une pensée de saint Augustin, qui comparait la variété des coutumes à la diversité des couleurs sur la robe de l’Epouse : Circumdata
varietate ? Je sais, dit le critique, qu’on a dit sur ce sujet d’assez jolies choses, et qu’on a trouvé le moyen de rajeunir une parole d’un. Père de l’Église. . . Quelle maladresse d’avoir de nos jours mis en avant cette sentence, déjà si peu concluante par elle-même ! Voilà sur quel ton on parle de la comparaison du saint docteur ; ce sont d’assez jolies choses, et c’est une maladresse que de citer une pensée d’un aussi grand évêque. Cela n’est-il pas bien respectueux, bien sage, bien mesuré, bien digne d’un partisan de l’autorité ?

Mais ce qui est presque un trait de folie, c’est d’avoir supposé que, par les nouveaux, bréviaires, on se soustrayait à la communion des prières catholiques, et qu’on arrachait aux fidèles l’ombre d’unité
qui semblait exister encore. De bonne foi, la communion des prières catholiques peut-elle être compromise par la diversité de quelques rites et de quelques formules ? Peut-il tomber sous le sens qu’on ne soit plus en communion avec l’Église catholique, parce qu’on récite des antiennes ou des leçons un peu différentes, parce qu’on chante des hymnes où il y a un peu plus de poésie, ou parce qu’on applique à un office tel passage de l’Écriture plutôt que tel autre ? N’est-ce pas se faire une idée bien petite et bien étroite de cette belle et grande communion des saints que de la faire dépendre de quelques variations dans les prières et dans les usages ? Alors la communion des saints serait une chimère, puisqu’il n’y a jamais eu d’uniformité complète. Au contraire, cette diversité de liturgie est une preuve de plus en faveur du dogme, et nous avons des ouvrages modernes où on a recueilli des prières des liturgies de l’Orient, pour prouver l’accord de toutes les Églises sur l’Eucharistie et sur la présence réelle ; c’est un argument qui a été employé avec succès contre les protestants.

Pour ne rien dissimuler, je dois faire mention d’un acte pontifical qu’on a souvent allégué contre les liturgies de nos Églises ; c’est la bulle de saint Pie V, Quod a nobis postulat, qui ordonne de se servir du bréviaire romain. Mais il ne parait pas que ce saint Pontife ait voulu y astreindre toutes les Églises ; car sa bulle n’est point adresse à tous les évêques, comme il est d’usage, quand le Saint-Siège parle à toute l’Église. D’ailleurs le pape dit formellement qu’il excepte les bréviaires qui avaient deux cents ans d’ancienneté. Or, plusieurs de nos Églises de France étaient dans le cas de l’exception et avaient des missels et des bréviaires particuliers. Elles ont donc pu légitimement conserver leurs rites, et le Saint Siége n’a point cherché à les troubler dans la possession de leurs usages. On ne sait donc sur quel fondement l’anonyme a dit que Rome avait vainement employé son Index, et ailleurs, qu’elle avait marqué son mécontentement d’une manière indirecte et pleine de
mesure. Il n’y a aucune preuve de ces allégations. Les nouveaux bréviaires ne sont point à l’Index, et nous ne connaissons aucune trace du mécontentement indirect des papes. Benoît XIV se contente de dire que les évêques ne doivent point changer la liturgie sans avoir consulté le Saint-Siège. Le même Pontife cite, dans son traité de Synodo dioecesana, plusieurs nouveaux rituels, ceux de Paris, de Strasbourg, de Toul, de Cahors, de Tulle, et il ne mêle aucune improbation à ce qu’il en rapporte. Au contraire, il en parle quelquefois avec éloge.

Aussi les théologiens les plus dévoués au Saint-Siège n’ont point cru que la bulle de Pie V, obligeât les ecclésiastiques à quitter le bréviaire de leurs diocèses. « La qualité de l’office est observée, dit Bellarmin, quand les ecclésiastiques suivent les usages de leurs Églises et les religieux ceux de leur Ordre ; car la forme du bréviaire n’est pas la même à Rome, à Liège, à Milan et dans d’autres villes, et le bréviaire des enfants de saint Benoît n’est pas celui des Frères Prêcheurs. Et quoique Cajetan dans sa somme, où il traite des Heures canoniques, enseigne que les ecclésiastiques et les religieux ne pèchent pas mortellement en laissant le bréviaire de leur Église ou de leur Ordre pour prendre le bréviaire romain, cependant cela n’est ni si certain ni si sûr, comme Soto en avertit avec raison, à moins qu’on ne le fasse du consentement de l’évêque et de tout le chapitre 3  » Et le savant cardinal apporte ensuite les raisons de sa décision, dont la première est que, comme un clerc est obligé à raison de son bénéfice, de réciter l’office divin, il est également obligé de réciter tel office, parce qu’il est attaché par ce bénéfice à telle Église. Telle est l’opinion de ce célèbre et pieux jésuite.

Collet, dans un de ses ouvrages, examine ex professo cette question, de quel bréviaire il faut se servir et il conclut qu’un religieux doit se servir du bréviaire de son Ordre, qu’un ecclésiastique n’a pas la liberté de choisir toute sorte de bréviaires à son gré, qu’un bénéficier doit se conformer au bréviaire de son Église et ne peut en réciter d’autre. Si Pie V, ajoute Collet, a statué quelque chose par rapport aux évêques, il n’a rien prescrit qui dispense les simples prêtres de leur rendre une pleine et parfaite obéissance 4 .

C’est ainsi que l’entendait saint Charles Borromée, qui devait connaître mieux que personne les intentions du pape. il ordonnait à tous les ecclésiastiques et religieux qui, par le droit ou la coutume devaient suivre le rit ambrosien, il leur ordonnait, dis-je, en vertu de la sainte obéissance, de dire tant en public qu’en particulier, l’office suivant son bréviaire ambrosien, déclarant que ceux qui feraient autrement ne satisferaient pas à l’obligation de l’office.

La pratique des ecclésiastiques les plus sages et les plus éclairés est conforme à ces principes. L’abbé Bourdoise, ce rigide observateur des règles de la discipline, qui contribua tant à la réforme du clergé au XVIIe siècle « était bien persuadé, dit l’auteur de sa vie, que le respect qu’il devait à l’Église romaine ne l’obligeait point à dire le romain. il croyait que les Églises qui étaient en possession d’avoir des bréviaires particuliers pouvaient non seulement s’en servir, mais qu’elles devaient même préférer le leur à tout autre… Il savait ce que les conciles et les papes ont dit de plus fort sur cette matière, et il s’en servait à propos. il s’appuyait particulièrement sur les autorités de Tolet, de Bellarmin, de Navare, de Bonacina, de Gavanti et autres théologiens et canonistes, lesquels, quoique italiens pour la plupart et très attachés au Saint Siège, enseignent positivement qu’un prêtre ne peut quitter le bréviaire de son diocèse, à moins qu’il n’en ait la permission… je ne sais, disait-il à un bénéficier, sur quoi vous vous fondez pour dire le bréviaire romain, je crois que vous avez des raisons pour cela, mais je ne les sais pas, et vous m’obligeriez bien si vous vouliez me les faire connaître… » L’auteur de la Vie de Bourdoise cite plusieurs faits de ce genre, pour prouver son zèle à se conformer aux usages des lieux où il se trouvait ; voici entre autres un trait assez remarquable, et c’est. par là que nous finirons. « Au mois de mai 1642, dit l’auteur, M. Bourdoise ayant convaincu plusieurs ecclésiastiques de l’obligation de dire le bréviaire diocésain, ils voulurent encore savoir le sentiment de M. Vincent, supérieur général de la mission, qui, ayant entendu les raisons de M. Bourdoise, leur conseilla de quitter le bréviaire romain, qu’il avait fortement soutenu jusqu’alors 5 . »

Ces faits et ces témoignages nous paraissent un peu plus concluants que les pompeuses déclamations de l’écrivain du Mémorial.

Qu’opposera-t-il à ces autorités ? Ira-t-il apostropher aussi saint Vincent de Paul et lui reprocher ce conseil donné à des ecclésiastiques de quitter le bréviaire romain ? L’accusera-t-il d’avoir par là répudié cette Mère des Églises, d’avoir repoussé la communion de ses prières ; de craindre ses bénédictions ? Saint Vincent de Paul aurait-il scandalisé les fidèles, en leur arrachant ainsi l’ombre d’unité qui semblait exister encore ? Ces pathétiques interpellations ne sont-elles pas bien ridicules quand elles s’adressent à un homme si pieux, si sage, si dévoué à l’Église romaine ? Et en faut-il davantage pour montrer tout ce qu’il y a de faux, d’exagéré et de déclamatoire dans les deux articles que nous signalons ?

Depuis que ces réflexions étaient rédigées, il a paru dans le même recueil un troisième article sur la liturgie catholique. Cet article est dans le même goût que les précédents. Qu’est-ce que c’est que cette affectation de donner exclusivement le nom de liturgie catholique à la liturgie romaine, comme si les liturgies de l’Orient, celle de saint Ambroise et les anciennes liturgies de nos Églises n’étaient pas catholiques ? N’est-ce pas une témérité inconcevable dans un prêtre de proscrire ainsi ce que le Saint-Siège permet, de jeter le soupçon d’hérésie sur les pratiques et les prières adoptées dans les plus grandes Églises, de dire que nos liturgies sont tombées dans un mépris universel ? Est-ce ainsi qu’on sert la cause de l’Église, et ne faut-il pas déplorer ces exagérations d’un zèle qui ne connaît ni les règles de la prudence, ni le ton qui sied à la charité, ni l’histoire véritable de la liturgie ? 6

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