Théologie de la vie monastique selon Dom Guéranger

THÉOLOGIE DE LA VIE MONASTIQUE

SELON DOM GUÉRANGER

(1805-1875)

 

R.P. Gabriel LE MAITRE († 1992)

qui fut abbé de Saint-Martin de Ligugé

(Revue Mabillon 50, 1961-1963, p. 165-178)

 

    L’œuvre imprimée de dom Guéranger est abondante ; elle traite de sujets divers et d’un intérêt toujours « catholique » ; mais elle ne se rapporte pas très souvent à la vie monastique de façon explicite, et si elle s’y rapporte, c’est plus pour l’organiser ou y exhorter que pour en disserter doctrinalement.

    C’est, semble-t-il, en enseignant ses moines que le restaurateur de Solesmes a le mieux livré, à bâtons rompus, la vision qu’il se faisait du monachisme dans sa réalité spirituelle et surnaturelle profonde, et plusieurs des textes les plus parlants sont, de ce fait, inédits.

    C’est pourquoi nous proposons ici, non une « étude » qui se prétende exhaustive, mais une « présentation » de quelques textes frappants, que nous empruntons soit à un commentaire de la Règle de saint Benoît (R), soit à un ensemble de conférences (C) à ses moines : en effet, nous avons la bonne fortune d’avoir depuis longtemps entre les mains les notes prises à ces exposés de dom Guéranger, et pieusement transcrites par ses auditeurs. Cela comporte le risque, à vrai dire assez minime en l’occurrence, d’un « secrétaire » interposé entre l’auteur et le texte écrit, mais nous offre aussi l’avantage d’un témoignage vivant, exposé « en famille », dans le jaillissement spontané de la pensée.

    Nous avons essayé de regrouper ces textes selon une synthèse logique, ce qui ne va jamais sans risques, et nous souhaitons seulement n’avoir pas trop grossièrement déformé la pensée de celui dont nous avons la mission, au contraire, nous ses fils, de sauvegarder et de transmettre le précieux héritage, dans toute sa richesse et dans toutes ses dimensions, pour le bien et l’honneur de l’état monastique.

    

    I – Le moine, chrétien parfait

    

    L’idée principale qui revient sans cesse dans la bouche de dom Guéranger, et dont toutes les autres découlent quand il parle de la vie monastique, considérée dans sa nature la plus profonde, c’est qu’elle n’est rien d’autre que la vie chrétienne, portée à son état de plus grande perfection et exigence.

    « Le moine est un homme simplement qui prend le christianisme au sérieux » (R 8).

    On peut sans doute prendre le christianisme au sérieux dans tout autre état chrétien, mais le monachisme n’a pas d’autre raison d’être que de permettre à ceux qui l’embrassent cette prise au sérieux. Prenons par exemple la parole fondamentale : « Vous avez reçu l’Esprit d’adoption des enfants… par lequel nous crions Abba, c’est-à-dire Père 1  » : s’il est vrai que « tous les fidèles ont le droit de dire cette parole », le moine n’en est pas moins tout spécialement autorisé à la dire, et pour lui « dès lors, la situation devient toute simple et toute divine » (R 71).

    Et donc, toutes les données qui définissent fondamentalement le chrétien, c’est elles que dom Guéranger emploie aussi pour définir le moine : « Qu’est-ce que le chrétien, qu’est-ce que le moine ? Celui qui aime Dieu » (R 153) ; et ailleurs, le moine est encore défini : « Celui qui s’est fait l’ami de Dieu » (R 738). Cette idée tient tellement à cœur à notre auteur qu’il proteste contre la trop grande mise à part du moine par rapport au chrétien :

    « Saint Benoît ne sépare pas le chrétien du moine, ce qui est souvent trop tranché dans les Règles modernes » (R 153).

    Cette donnée de base étant bien établie, nous ajouterons cependant, bien sûr, que les conditions de vie exceptionnelles où se met le moine doivent lui permettre de porter à un plus haut degré de perfection cette vie chrétienne « à l’état pur » qui semble, d’une certaine manière, définir tout son être et toute sa vocation. Commentant telle phrase de la Règle de saint Benoît sur les exigences chrétiennes fondamentales, il écrira :

    « Telle est la doctrine chrétienne, dont la doctrine monastique n’est que la perfection » (R 102).

    Même là où il insiste sur le caractère de plus grande perfection de la vie monastique, dom Guéranger souligne toujours son identité foncière à la vie chrétienne. Et encore dans la même ligne il écrira :

    « On n’est baptisé que pour arriver à la sainteté ; et on ne fait profession que pour arriver à une sainteté plus grande » (R 147).

    Le thème, que l’on voit affleurer, d’un parallélisme entre le baptême et la profession, que nous n’avons pas trouvé tellement repris et souligné ailleurs, est cependant connu et utilisé ici, dans l’esprit que nous avons dit.

    Dans le commentaire sur la profession, nous lisons : « C’est une vie nouvelle et la vraie vie qui commence » (C 578), la vie chrétienne parfaite, si bien que « dans le moine, quand le chrétien est complet et sans aucune défaillance, tout le reste est à peu près sauvegardé » (R 555).

    Ce reste, c’est-à-dire ce qui fait l’originalité du moine par rapport au simple chrétien, le genre de vie réglée qu’il a choisi, l’observance à laquelle il se soumet, dom Guéranger y voit, bien sûr, un élément important de l’être du moine et de son état, mais à condition qu’on sache toujours bien laisser ces choses à leur rang second de moyens.

    Faisant écho en cela à la discrétion de saint Benoît, il écrit : « Pour toutes choses, excepté pour ce qui est éternel et qui ne change pas, il faut juger ainsi : tenir compte du temps, des races, des santés… » (R 36), et il insiste pour que l’on ne tombe pas dans un rigorisme compliqué, mais que toujours la charité reste le fond. Dans cet esprit, il réagit (avec la violence qu’on lui connaît également sur d’autres points), contre ce qu’il estime les excès et les déviations de l’abbé de Rancé.

    « Saint Benoît ne dit pas que le moine ne doit jamais rire. Vous trouverez des livres rigoristes qui le prétendent… Si notre Seigneur n’avait pas eu un visage attrayant… » (R 278-9).

    ou encore :

    « Cela renverse les théories de l’abbé de Rancé sur le mutisme absolu des moines » (R 292).

    Mais le thème est trop habituel pour qu’on puisse l’attribuer uniquement aux nécessités temporaires de la polémique. Il demande ailleurs de « ne point tomber dans l’inconvénient de prédicateurs de retraite qui portent surtout attention sur la violation des vœux » (C 554), et au même endroit :

    « Telle est la base : la religion est greffée sur le vrai chrétien, autrement de nombreuses illusions se glissent dans la préoccupation trop exclusive des particularités de l’état religieux ».

    Dom Guéranger redoute très fort, semble-t-il, que sous prétexte d’être religieux d’une certaine manière, on oublie d’être d’abord chrétien. Sans doute a-t-il connu des contrefaçons de ce genre qui lui font écrire :

    « L’état religieux opère… non seulement le salut, mais la perfection de l’homme, sans qu’il soit nécessaire de se tourmenter par des examens quintessenciés » (C 278).

    Le fond donc, au-delà de ces complications inutiles, c’est la charité.

    « Il est clair, écrit-il, que Notre Bienheureux Père met la charité au-dessus de l’observance » (R 558)

    et ailleurs :

    « Le second commandement est semblable au premier. Des personnes superficielles s’occuperaient d’abord des vœux du moine. Sans doute, il faut s’en occuper, mais l’important c’est la base que l’on trouve dans ces deux commandements ; le reste vient ensuite » (R 253-4).

    Et ce texte surtout qui exprime le mieux cette pensée :

    « Avec les idées de nos congrégations modernes, on dirait : « Que va devenir la régularité, si l’on constitue ainsi une table à part pour les hôtes et l’Abbé ? » ; mais Notre Bienheureux Père dit au contraire : « Que deviendrait la charité et l’Évangile si les hôtes n’étaient pas bien reçus ? » ».

    C’est le christianisme, dans toute sa simplicité et sa largeur :

    « Rien ne sent le 17ème s. dans la Règle de Saint-Benoît » (R 682).

    Ainsi donc, le monachisme est une vie chrétienne qui se veut plus parfaite et qui, pour atteindre cette fin, s’appuiera sur une « observance » et une « régularité », mais en se gardant bien de faire de celles-ci autre chose que des moyens, et de les substituer indûment à la fin pour laquelle elles existent.

    Se voulant simplement chrétienne, la vie du moine devra être tout entière greffée sur le Christ. Sa relation au Christ la définit. Il visera (et nous retrouverons plusieurs fois ce thème) à « ressembler » au Seigneur. Saint Benoît a voulu « former le moine… bien établir les relations avec Dieu, avec lui-même, avec le prochain, afin d’établir en lui la ressemblance avec Notre-Seigneur Jésus Christ » (R 195). Et de fait, en nous retirant dans des monastères notre but, dit-il, « n’a pas été de fuir un danger, mais de jouir de l’intimité de Notre-Seigneur dans ce monde » (C 277). Et, au même endroit, dans une formule encore plus forte parce que plus dépouillée :

    « La définition de la vie monastique, c’est l’amour de Notre-Seigneur ».

    Ressemblance, intimité, amour, dès lors qu’il s’agit de Notre-Seigneur, tout cela implique, bien évidemment, une participation à sa Croix et à son abnégation.

    C’est pourquoi, sans tenir peut-être une place matériellement très importante dans les textes que nous avons dépouillés, l’union au Christ souffrant est tout de même connue et présentée par dom Guéranger comme un des éléments essentiels de l’état du moine. Il rappelle :

    « Celui qui veut me suivre, abneget semetipsum 2 , a dit le Sauveur » (R 835).

    Peut-être est-ce dans la méditation sur le rituel de la profession comme offrande que se dégage le mieux ce thème du moine assimilé au Christ dans le fiat et l’oblation du Calvaire :

    « Il n’y a pas de vie religieuse sans abnégation. Nous sommes des hosties vivantes qui avons été offertes au Seigneur le jour de notre profession » (R 134).

    La valeur sacramentelle de l’acte qui nous fait moines, et par le fait même de la vie monastique, affleure ici. Parlant des trois vœux, notre auteur écrit :

    « La réunion de ces trois offrandes consacre tout l’homme à Dieu et constitue l’état religieux. Les moines du temps de saint Benoît n’avaient pas d’autre doctrine » (R 520).

    Si le sacrifice dans son essence est l’offrande à Dieu pour qu’il rende sacré, il est la définition même de l’état monastique :

    « Le Profès mêle son offrande à celle du Corps et du Sang de Notre-Seigneur Jésus Christ » (R 730).

    Le même encens est répandu sur les dons présentés à l’autel et sur le moine « membre consacré du Corps Mystique du Christ » (C 566), et cela « afin que la double oblation des dons sacrés et du nouveau religieux ne fasse qu’un seul sacrifice » (C 566).

    Vie chrétienne, mais plus parfaite, entraînant une particulière assimilation au Christ et en particulier au sacrifice du Christ par la participation et l’insertion au Mystère liturgique : telle nous apparaît jusqu’ici la vie monastique en sa réalité constitutive.

    Par le fait même, dans l’ensemble de l’Église, les moines, sans se signaler par des caractéristiques qui les sépareraient essentiellement, apparaissent, par rapport à l’ensemble du Corps, comme une « élite ». Les images employées par dom Guéranger sont diverses. Dieu, nous dit-il, « a bâti son Temple mystique qui possède un Saint des saints » (C 235) ; ce Saint des saints, bien entendu, c’est l’état monastique. Ou encore :

    « Dans l’immense Église catholique, il y a un cœur, un centre, une partie plus saine, plus vitale », « il faut une moelle dans les os sous peine qu’ils se dessèchent » (C 238).

    Et encore :

    « Dans cette immense armée (de la vie religieuse), il y a un corps privilégié » (C 415).

    Ainsi donc, non seulement dans l’Église, mais dans l’état religieux, le Saint des saints, le centre, la moelle, c’est l’état monastique. Mais parmi toutes les images qu’affectionne dom Guéranger, celle du corps d’élite, de « l’état-major » (R 42) semble la plus fréquente. S’appuyant directement d’ailleurs sur les expressions de saint Benoît, dom Guéranger nous présente les moines comme une « milice » : « Les moines sont des soldats, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus noble dans une nation » ; et même des soldats « bien armés » (R 8). En liaison directe avec les thèmes les plus traditionnels, cette idée de milice rejoint d’une part celle de la lutte spirituelle contre le diable (chère aux anciens Pères), et celle d’une union particulière des moines aux armées célestes et angéliques. La vie monastique, ici encore témoin plus intense de ce qu’est toute vie chrétienne, est une lutte perpétuelle.

    « Le moine… appartient à une phalange d’élite destinée à faire continuellement la guerre » (C 485). « Autant de moines, autant de soldats prêts à combattre » (C 485).

    Tel est le lot du moine :

    « Il faut s’attendre à être tracassé par le diable dans la vie monastique… Les anciens Pères ont eu même plus d’une fois à lutter physiquement avec lui » (R 20).

    Et encore :

    « Le diable est encore plus enragé (quand on entre dans la voie des conseils) car il ne craint rien plus qu’un chrétien si ce n’est un moine » (R 289).

    Mais si tel est le combat du moine, il y est aidé par l’ensemble de sa vie. C’est une des significations de l’institut monastique, cœur de la vie chrétienne, que de permettre la victoire dans le combat même qu’elle suscite. Le rôle de l’Abbé, père spirituel, est à souligner d’abord ici :

    « Le diable ne tient pas devant celui qui représente le Christ dans le monastère » (R 269).

    Déjà aidé par la structure visible de sa maison monastique, le moine l’est surtout par son union au chœur des anges, des bons anges qui mettent en déroute éternellement les mauvais. « Si les saints anges ont agi tant de fois en leur faveur, comme le racontent les chroniques, c’est que les religieux sont les frères terrestres des esprits célestes » (C 250), et que, au même endroit, « la vie monastique est vraiment la vie des anges », une « milice choisie ».

    Les deux données essentielles qui font du moine le frère des anges, sont d’une part, bien sûr, la chasteté parfaite, par laquelle on vit « comme des anges dans un corps mortel » (C 237), et également la psalmodie. Celle-ci est même encore plus spécifique du moine que la chasteté :

    « Cette fonction angélique qui était, aux temps apostoliques, l’œuvre de tous, vient se condenser dans les monastères » (C 428).

    Telles sont les données premières et tout à fait fondamentales par lesquelles dom Guéranger semble bien définir l’être du moine et son état.

    
 

    

    II – Le monachisme, réalité d’Église

    

    Après nous être arrêtés aux caractères tout à fait premiers du moine, il convient maintenant (dans cette recherche d’une théologie de la vie monastique selon dom Guéranger) de voir comment le monastère comme cellule s’insère dans l’Église, comment d’une certaine manière le monastère est une Église, et contient dans le microcosme qu’il constitue plusieurs des données essentielles qui caractérisent le macrocosme qu’est l’Église. Et d’abord, ce n’est pas chez saint Benoît une simple formule pieuse, mais l’expression d’une réalité théologique que de voir dans le monastère la « maison de Dieu ».

    C’est d’abord l’Abbé qui apparaît comme tout autre chose qu’un chef purement humain.

    « Par l’Abbé, la présence de Notre Seigneur est maintenue dans le monastère » (R 130). « L’âme, éclairée par la foi, voit dans le Supérieur la représentation de Dieu » (R 131).

    Et cette « représentation » bien comprise nous fait voir dans la fonction abbatiale une caractéristique propre de la vie monastique dans son essence même :

    « L’Abbé entre dans la notion essentielle de la vie monastique » (R 129).

    Il « représente Dieu » (R 130) : et ceci en un sens fort qui n’est pas de simple ambassade humaine. Par la nature même de sa fonction, c’est un lien ecclésial et surnaturel qu’il établit dans sa communauté.

    « Pour comprendre l’économie surnaturelle du monastère, il faut se rappeler ce que le Seigneur a dit : « Qui vous écoute, m’écoute 3  » » (R 130).

    Groupé autour de son abbé, le monastère est donc une cellule dont l’unité est assurée, au plan surnaturel même, par un homme qui est à la fois signe et lien de cette unité. C’est un type de structure tout ecclésial.

    À côté de l’abbé, c’est la stabilité qui caractérise le monachisme, non seulement dans sa structure institutionnelle, mais dans sa nature spirituelle. Sans doute, à un niveau en quelque sorte disciplinaire, dom Guéranger écrit :

    « Un moine hors de son monastère, est comme un poisson hors de l’eau » (R 803).

    Mais au niveau d’une réflexion plus doctrinale, il écrit : la stabilité, « c’est toute l’institution bénédictine » (R 761). Et même, il voit dans la stabilité « une révolution qui a été le salut de l’ordre monastique » (R 735-6). Car cette stabilité, propre au monachisme occidental, dit dom Guéranger, est en liaison étroite avec la notion même d’Église comme Incarnation continuée. Et c’est par la stabilité que le monastère occidental et bénédictin contribue pour sa part à exprimer et à maintenir cet aspect de l’institution ecclésiale, qui entretient et prolonge, par sa continuité même, l’Incarnation. Il écrit :

    « Dans l’Orient, les moines ont brillé comme des anges terrestres, mais n’ont eu qu’un éclat momentané… ». « Dans l’Occident, au contraire, les moines se sont répandus de tous côtés, ils ont quitté les déserts inaccessibles ; on les a vus dans les Conciles et mêlés à toutes les combinaisons sociales de leur temps ; aussi, ils ont été le grand moyen employé par Dieu pour sauver le christianisme. Voyez-les aux 10ème et 11ème s. Ils ont mis la main à tout » (R 729).

    Cette continuité de la vie religieuse qui la fait vraiment ecclésiale est une donnée centrale de la théologie de dom Guéranger :

    « Dieu n’a rien fait de plus grand que le Mystère de l’Incarnation dont l’Église n’est que le prolongement et la suite. L’Église a un cœur qui est l’état religieux… L’état religieux est la manifestation la plus complète qu’il puisse y avoir ici-bas du Mystère de l’Incarnation par la reproduction exacte des mérites et de la vie entière de l’Homme-Dieu » (C 241).

    Groupé autour de l’abbé, rendu continu par la stabilité, le monastère qui apparaît ainsi comme une cellule authentique d’Église, pourra donc s’épanouir dans un esprit de famille.

    « Saint Benoît… se présente comme un père de famille » (R 4).

    Et ce caractère communautaire, parce qu’il est ecclésial, lui apparaît essentiel au point qu’il donne résolument la préférence à la vie cénobitique sur la vie érémitique, la considérant comme plus chrétienne :

    « Quand dans une réunion de religieux, il y a toutes les saintes émulations de la charité, il est impossible que Dieu n’y soit pas glorifié davantage… C’est aussi pour cela que les théologiens comme les anciens Pères disent que la vie cénobitique l’emporte sur la vie anachorétique » (C 257).

    Cette famille, régie par un Père, sera l’image, dans son unité, de la famille divine de la Trinité :

    « L’institution monastique donne assez d’assurance au saint patriarche pour s’appeler Père » (R 4 et 5).

    Puisant dans la révélation du Dieu-Père, saint Benoît est capable de mettre en place une notion chrétienne de paternité qui fait de l’Abbé toute autre chose qu’un « Maître » selon la conception des philosophes antiques (R 5).

    Vécue dans des monastères qui sont d’Église par leurs structures et leurs caractéristiques les plus profondes, la vie monastique appartient aussi à l’Église parce qu’elle est en échange constant avec la vie chrétienne de l’ensemble.

    « La vie monastique est un bien trop précieux à l’Église pour qu’elle ne fasse pas tous ses efforts afin d’empêcher qu’on en abuse » (R 54-55).

    Et la raison profonde est que « l’imitation parfaite de Jésus Christ se fait par la perpétuité de l’état religieux dans l’Église » (C 238).

    C’est pourquoi, par sa nature même, le monachisme bien compris reste éminemment ouvert à tout ce qui est catholique. Dom Guéranger est frappé à cet égard de l’invitation de saint Benoît, à la fin de sa Règle, à recevoir l’ensemble de l’héritage :

    « Hâtez-vous de voir les autres Règles. Dans les autres instituts religieux, on n’aime pas la comparaison. Pour nous, moines, qui sommes si anciens, nous regardons que notre instruction religieuse est toujours plus complète à mesure que nous lisons les autres Règles. Il y a toujours de bonnes choses à prendre dans ce que les saints ont fait » (R 856).

    Profondément catholique et consonant à toutes les préoccupations de l’Église, le moine aura un cœur, « vaste comme le monde » (C 258).

    « Que de nations converties, que de millions d’élus entraînés à leur suite par nos saints comme les Augustin et les Boniface ! Dans combien d’autres contrées, la foi et la lumière n’ont-elles pas été portées par des moines ! Durant tant de siècles, notre Ordre a donc bien mérité de l’Église par son zèle pour la gloire de Dieu » (C 258).

    Sans préjudice, comme nous le verrons, de l’aspect proprement contemplatif du monachisme, dom Guéranger tient beaucoup, et comme à une note essentielle de l’Ordre bénédictin, à cette vie de symbiose avec toute l’Église.

    « La vie contemplative, pour être parfaite, doit disposer les âmes à agir pour Dieu, si l’occurrence s’en présentait, et par conséquent à sortir du repos pour se livrer aux œuvres » (C 423).

    Et aussitôt après :

    « Jamais ils (les anciens moines) n’ont mis obstacle à l’impulsion de l’Esprit-Saint, quand il fallait prendre le ministère de Marthe, quitte à revenir, l’œuvre achevée, reprendre leur place aux pieds de Jésus Christ avec Madeleine » (C 424).

    Tout ceci rejoint en profondeur la notion fondamentale du moine comme simple chrétien, et comme chrétien parfait en charité :

    « Dans les ordres où l’action est un fait exceptionnel (comme c’est le cas de l’ordre monastique) on n’est pas dispensé pour cela de s’occuper du salut des âmes. Si ces ordres ont la ferveur qui leur convient, ils doivent nourrir dans leurs membres une charité qui les porte à prier pour l’Église et les âmes, à s’en occuper, à se dévouer pour tous les intérêts catholiques » (C 422).

    Dans le moine chrétien parfait, dans le monastère, cellule d’Église et corps d’élite, il faut donc que l’Esprit-Saint reste libre de faire toute œuvre bonne. Saint Benoît, nous dit dom Guéranger, « lance ses moines à travailler au salut des âmes et à détruire les restes du paganisme ; apprenant ainsi à ses disciples, lui qui avait le secret de son institution, qu’ils ne manquaient à leur état et à leur vocation en s’occupant de cette sorte » (C 425). Et le dernier mot, tout de sagesse, sur la situation précise du monachisme à l’égard de l’action et de la contemplation semble être dans cette formule :

    « Pour être dans le vrai, on ne saurait avoir sur ces questions des théories absolues qui dégénèrent facilement en sophismes » (C 424).

    Mais, bien entendu, si le monachisme est inséré dans la vie la plus profonde de l’Église par la souplesse même qui est requise de lui, s’il est vraiment vibrant en face de tous les « intérêts catholiques », c’est aussi, et sans doute d’abord, au plan mystérieux de la communion des saints que se situe son insertion la plus constante et son service le plus profond de l’Église. Y a-t-il même, comme un signe d’époque, une ouverture vers l’idée de réparation, dans la phrase où dom Guéranger dit que notre âme « doit offrir à Dieu une sorte de compensation pour ce qu’il ne reçoit pas des autres » (C 256). C’est en tout cas un des aspects légitimes de la communion des saints. Plus souvent, le monachisme apparaîtra comme une sorte de paratonnerre :

    « Si l’Église a continué malgré les assauts du Prince des ténèbres, c’est que l’état religieux était là pour sauvegarder le monde : Dieu y voyait la reproduction de son Fils » (C 243).

    Le thème est si connu que nous n’insisterons pas. Dom Guéranger le désigne assez bien en écrivant :

    « La vie monastique en elle-même n’exclut pas l’action… mais si les moines ne s’occupaient que de ces œuvres… ils auraient changé d’état » (C 426).

    Puisque les moines, par l’essence de leur état, sont unis à la vie de l’Église selon toutes ses dimensions, il y aura un autre élément essentiel également à leur vie : c’est le travail. « Le travail est essentiel aux moines » (C 455), et ailleurs : « Les éléments essentiels qui constituent la vie monastique sont la prière, le travail, la retraite, l’étude des saintes Lettres » (R 863) : tout cela apparaît avec un égal degré d’importance.

    C’est d’abord pour fuir l’oisiveté, selon la pensée de saint Benoît, et comme « moyen de sanctification » que le travail occupe « une place importante » dans les monastères. Au point que : « Les monastères où le travail n’est pas en honneur sont des monastères qui tombent » (C 456) : tant il est vrai qu’un travail sérieux relève de l’essence même de la chose monastique.

    Dans l’esprit de dom Guéranger, il est absolument incontestable que le travail est à mettre, d’une certaine manière, en parallèle immédiat avec la prière, comme l’exprime la formule : « Ora et labora ». Il écrit par exemple :

    « L’office bénédictin est beaucoup plus long la nuit, et plus court le jour que celui des clercs, saint Benoît veut que ses moines travaillent, et il évite de les charger dans la journée » (R 375).

    Ceci semble relever d’un souci de mettre les réalités et les qualités humaines les plus essentielles à la base de la vie monastique, et comme la matière dans laquelle celle-ci devra incarner la perfection évangélique. Ce travail sera au besoin manuel, mais dom Guéranger lui préfère « le travail intellectuel et le soin des âmes » (R 642). C’est par l’équilibre judicieux, dans la vie monastique, de la prière, de la lectio et du travail sous toutes ses formes que le monachisme a pu tenir, non seulement dans l’Église, mais dans le monde, la place qui fut la sienne :

    « De cette organisation, dans laquelle le Saint Patriarche ne songeait qu’à la sanctification de ses moines, est sortie la civilisation de l’Europe entière » (C 457).

    Cellules d’Église, les monastères vivent donc en harmonisant leur rythme et leurs préoccupations avec celles de la catholicité tout entière, et même en s’enracinant dans les valeurs humaines les plus fondamentales, participant ainsi à cet état d’Incarnation prolongée qui est celui de toute l’Église.

    

    III – Le monachisme, signe de la Cité eschatologique

    

    C’est dans la même ligne du monachisme, accomplissement parfait de la vie chrétienne, qu’il faut se situer pour aborder les grands thèmes qu’il nous reste à exposer, et qui nous feront entrer encore plus avant dans l’essence du monachisme selon dom Guéranger.

    La vie du moine apparaît fondée essentiellement sur les vertus théologales et sur des préoccupations que nous appellerions aujourd’hui « eschatologiques » : c’est-à-dire qu’elle prend toute sa valeur en fonction des fins dernières du chrétien qu’elle prépare et signifie. Comme l’a dit déjà saint Benoît dans sa Règle, le propre du moine est d’être attaché pour toujours à sa vie et de devoir « persévérer dans le monastère jusqu’à la fin ». Et dom Guéranger faisant écho, écrit : « Il faut aller… jusqu’à la mort » (R 40). La pensée et la méditation de la mort doivent être centrales dans la vie du moine. On doit toujours « se remettre au point de vue que l’on n’aurait jamais dû perdre, celui du lit de mort » (R 212). Et dans la même ligne :

    « Le moine qui passe sa journée sans penser à la mort a perdu son temps… nous n’avons pas de cité permanente ici-bas » (R 173).

    Le moine est le signe de ces vérités essentielles, et c’est sa fonction propre d’y penser et de les rappeler sans cesse dans l’Église.

    Au-delà de la mort, il y a l’enfer ou le ciel. Le moine vit en face de ces réalités et les rappelle à tous. Dom Guéranger écrit, commentant saint Benoît :

    « La crainte de l’enfer. On pourrait se perdre. Enfin, il élève notre pensée vers la vie future » (R 200).

    Mais si cette pensée de l’enfer (comme tout à l’heure le thème de la lutte contre le diable) n’est pas absente de sa pensée, notre auteur insiste encore plus sur le rapport du moine à la fin positive, celle qu’il s’agit d’atteindre, le ciel.

    « Notre fin est d’être avec Dieu un jour, lorsque nous serons glorifiés, nous serons avec lui et le verrons face à face et sans voile » (R 184).

    La vie monastique, par sa raison d’être la plus profonde, est liée à une conscience perpétuelle de ces vérités.

    « La jonction avec Dieu, tel est le terme de la vie ; la mort n’est qu’un incident du voyage. Et qu’est-ce que la vie monastique ? Le chemin le plus sûr pour aller à Dieu » (R 858).

    Cet état final à quoi tout homme doit tendre est une affaire déjà réalisée en espérance et même en substance pour tous, mais plus particulièrement pour les moines fidèles :

    « Le salut, le seul intérêt capital dans cette vie, est déjà pour nous une affaire très avancée » (C 251).

    Le moine s’exercera à vivre déjà comme si sa fin était réalisée puisqu’il la possède par la foi et l’espérance :

    « Qu’est-ce qu’un moine ? C’est celui qui a mis en Dieu son espérance : il priera pour que Dieu lui accorde une bienheureuse traversée » (R 169).

    Par là, il sera le signe qui rappellera à chacun que cette vie n’est qu’une traversée vers des réalités déjà possédées en espérance. Et voici qui résume ce point :

    « La foi nous révèle Dieu comme notre fin, et par l’espérance nous devons en avoir un désir ardent, concupiscentia spirituali 4  ;
nous devons avoir une inclination violente vers cette fin… Il n’y a pas d’aimant plus fort que Dieu » (R 172-3).

    Touchant ici aux zones les plus mystérieuses et les plus essentielles du christianisme, nous atteignons par le fait même les valeurs les plus constitutives de l’état monastique, tel que dom Guéranger le conçoit et l’enseigne.

    Tout entier centré sur Dieu, fin dernière de l’homme, déjà saisi par la foi et l’espérance, le moine sera donc fondamentalement un homme de contemplation. Parce que le face à face avec Dieu est le dernier mot de l’état chrétien, ce face à face sera dès ici-bas, autant qu’il est possible à l’homme, le lot du moine, signe de la cité eschatologique. Il sera uni aux anges : non plus seulement aux armées célestes pour combattre les démons, mais aux chœurs angéliques pour chanter la louange :

    « Le moine doit célébrer la louange divine. C’est tellement l’essence de son état qu’il (saint Benoît) n’éprouve pas le besoin de poser des principes… » (R 297).

    Quand ces devoirs de latrie envers Dieu ont été rendus dignement dans les monastères, les vérités fondamentales ont été comprises, car le moine en était le signe efficace et visible :

    « Lorsque la vie monastique a fleuri, cela a été compris… : Dieu est grand ; car nulle part on ne Lui rend un culte semblable » (C 411).

    Dans ce texte, il faut donner au mot « culte » un sens large qui enveloppe toutes les formes de l’adoration. La contemplation qui nous fait citoyens de la cité définitive est ainsi présentée :

    « La contemplation consiste à vivre en face des Mystères, en face de Dieu considéré soit en Lui-même, soit en ce qu’Il a fait à l’égard des hommes… Elle consiste encore à voir et à goûter ces choses préférablement à tout » (C 416).

    Contre ceux qui identifieraient trop exclusivement la louange avec l’office liturgique, il faut se rappeler que « dans la vie monastique… le repos de la cellule demeure le fond » (C 425). Ainsi se retrouvent toutes les plus antiques traditions du premier monachisme, sur la cellule comme paradis 5 .

    Cependant, l’office liturgique joue un rôle fondamental : les psaumes « sont la source de la vraie contemplation » (R 394) et « l’office divin, c’est la permission d’aller chercher Dieu et d’en jouir là où il est » (R 301). Ici encore, nous sommes dans la plus sûre et la plus antique tradition : l’office, et l’office conçu d’abord comme psalmodie, donné comme la prière du moine par excellence, et la source qui rend cette prière contemplative. L’admirable commentaire de dom Guéranger sur le : « Que notre esprit concorde avec notre voix 6  », de saint Benoît, est tout à fait remarquable à cet égard.

    « Depuis les Pères du désert, c’est dans l’office divin qu’on a placé la contemplation… Par cette concorde de la voix et de l’esprit, la vie devient contemplative » (R 400).

    On voit l’admirable synthèse de la prière formulée et de l’effort intime de l’esprit pour créer la contemplation authentique.

    Ceci est dû à l’identité profonde du Verbe qu’il s’agit de contempler, et en qui nous contemplons le Père, avec l’Écriture que nous méditons à l’office. Et nous retrouverions encore le thème classique du parallélisme entre l’Écriture et l’Eucharistie :

    « Deux manières de se mettre en rapport avec Notre-Seigneur Jésus Christ : par l’Eucharistie et par la Sainte Écriture » (R 416).

    Si bien que, à l’office, « Dieu lui donne (au moine) sa grâce, et cet homme, encore dans une condition si inférieure, contemple dès ici-bas ce même Verbe qui fera son bonheur au ciel quand il le verra sans nuages et face à face » (R 416). Dans cette dernière citation, nous retrouvons, parfaitement synthétisés, la plupart des thèmes que nous venons rapidement d’évoquer.

    Tout cela fait que, finalement, le moine, confiant dans la patience de Dieu, et vivant lui-même patient dans la monotonie des jours (R 65) illustre au maximum la signification dernière de la destinée chrétienne :

    « Nous sommes le bien de Dieu… nous ne travaillons que pour Lui et… notre élément est tout surnaturel » (R 98).

    Et dans un tout autre contexte :

    « L’homme religieux est vraiment l’homme spirituel dont parle saint Paul… Ce qui lui donne son élévation singulière, c’est que toute sa vie tend à la gloire de Dieu » (C 255).

    Cette gloire de Dieu est le dernier mot de la vocation :

    « Une vocation religieuse est une des choses qui augmente le plus la gloire de Dieu en ce monde, car la profession religieuse est ce qui reproduit sur la terre le plus complètement notre Seigneur » (R 718-719).

    Ici, les textes seraient innombrables où le moine est défini par ses rapports intimes avec Dieu. Par exemple, à propos du chapitre sur « la manière de recevoir les frères » :

    « Ces aspirants n’ont d’autre but que de se mettre en rapport plus intime avec Dieu » (R 719).

    Ou encore ce texte qui nous décrit le moine comme un être « dont l’existence tout entière est élevée d’une sphère inférieure à une sphère supérieure où elle est comme divinisée » (C 301). Cette divinisation du chrétien, où certains Pères voyaient le tout de la vie chrétienne, est aussi d’une certaine manière le tout de la vie monastique. Et nous retrouvons les thèmes du début sur l’identification du moine au chrétien parfait.

    Nous voyons donc une continuité et une homogénéité remarquables entre les différents thèmes que nous avons essayé d’égrener au long de ces pages : de la simple affirmation de l’identité de fond entre le chrétien et le moine, tout découle normalement. Toutes les grandes données qui constituent la vie d’un baptisé recherchant Dieu dans l’Église et participant intégralement à la vie de la catholicité se retrouvent dans la vie du profès, mais, espérons-le avec dom Guéranger, d’une manière plus lisible :

    « Nous sommes devenus dignes de l’adoption du Père céleste, nous sommes les organes du Saint-Esprit, les signes sensibles de la vie de l’Église, la portion choisie de la création » (C 266).

    Pour conclure, nous ne pouvons mieux faire que de citer les lignes suivantes :

    « Pourquoi sommes-nous venus au monastère ? Pour aimer le Seigneur Jésus, pour être gouvernés, régis par son amour ; pour en être au besoin les victimes. Avec cela on a tout, et je dirais volontiers, en parodiant le mot de saint Augustin : Dilige, et vere
monachus eris. Voilà l’essence de notre état, le reste n’est que de la forme ; forme nécessaire, j’en conviens, mais d’une nécessité secondaire. La Providence peut, par un dessein particulier, en faire abstraction pour tel d’entre nous, et lui laisser seulement ce qui est essentiel, c’est-à-dire la tendance de l’être tout entier vers celui auquel on s’est donné et qui vous a accepté » (C 497).

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