Troisième défense de l’Église romaine contre les accusations du RP Gratry

TROISIÈME DÉFENSE DE L’EGLISE ROMAINE
CONTRE LES ACCUSATIONS DU R.P. GRATRY
PAR LE R.P. DOM PROSPER GUERANGER ABBÉ DE SOLESMES

III

 

I

    Le R.P. Gratry a cru devoir répondre, dans une quatrième Lettre, à la critique que l’on a faite des trois premières. Il en avait le droit assurément ; mais on a pareillement celui d’examiner ses réponses et d’en peser la valeur. Dans ce nouvel écrit, il réclame spécialement contre la Lettre de Mgr de Malines, contre mes deux Défenses de l’Église romaine, et contre les Lettres de M. Amédée de Margerie. On me permettra de reprendre avec : le célèbre oratorien la discussion commencée entre lui et moi ; je tâcherai d’être court et de répondre à tout.

    L’auteur débute par une préface dans laquelle il essaye d’atténuer le scandale causé par la publication de ses Lettres. Il n’affirme plus dans les mêmes termes l’inspiration divine dont il s’était prévalu d’abord ; ce sont seulement des ordres de Dieu qu’il a reçus dans sa raison, dans sa conscience, et dans sa foi, et il assure que, malgré cela, il ne prétend pas s’arroger dans l’Église une mission d’enseigner différente de celle qui découle de l’autorité hiérarchique.  » Je ne sais si le R.P. Gratry se rend bien compte de la situation qu’il s’est faite ; car il semble que son enseignement est positivement en contradiction avec celui du Souverain Pontife et de la majorité des Évêques réunis en Concile œcuménique au Vatican. Des censures sévères et nombreuses sont tombées sur ses Lettres ; comment peutil se vanter d’être à l’unisson avec l’autorité hiérarchique ?

    La censure de Mgr de Strasbourg, à laquelle ont adhéré d’autres Évêques, reprenait le R : P. Gratry pour avoir donné à entendre que l’Église a été infidèle à une partie de sa mission ; l’auteur incriminé affirme qu’il n’a jamais pensé, ni dit, ni paru dire rien de pareil. Ce qu’il reconnaît avoir dit, c’est que la politique de l’Église a causé a bien des malheurs, des divisions, des retards dans la propagation de la foi. Il semble que le R.P. Gratry ne fait ici que répéter en d’autres termes ce qu’il avait avancé précédemment. L’outrage envers l’Église est le même ; il n’y a que les termes de changés.

    Quant à ce qu’il appelle l’école de mensonge et d’erreur, il entend maintenir toutes ses injures ; mais il trouve mauvais que l’on dise qu’il insulte l’Église romaine. Quand j’accuserais de mensonge, nous ditil, un ou plusieurs hommes, quels qu’ils soient, seraitce donc accuser l’Église romaine ? Le R.P. Gratry a la mémoire par trop courte. Il y a peu de mois, sans se mettre en peine des Bulles officielles qui ont promulgué le Bréviaire romain et des décrets solennels qui accompagnent les moindres changements ou additions qui sont faits à ce livre par l’autorité apostolique, il osait accuser d’infamie et de falsification l’autorité la plus haute et la plus auguste qui soit sur la terre, et il a aujourd’hui l’incroyable audace de nous dire qu’il n’en voulait qu’à un ou plusieurs hommes. Il avait fait abstraction des Pontifes romains ; il se déchaînait sur un prétendu scribe qui avait fait le mal, et pensait naïvement que personne ne réclamerait pour l’honneur de l’Église universelle, qui se serait laissé ainsi mystifier par un personnage innomé et sans responsabilité.

    

II

    Le R.P. Gratry a la manie de traiter des choses sur lesquelles il n’a pas la première idée, et il vient encore d’en donner la preuve. Il se lance sur la question du Bréviaire avec une désinvolture sains pareille, comme s’il avait le dessein arrêté de prouver une fois de plus que tout cet ordre de faits lui est complètement étranger. Il s’était permis de dire que le Bréviaire romain avait été falsifié par un scribe, à l’endroit de la légende de saint Léon Il, lors de la réforme de Clément VIII, au commencement du dixseptième siècle. J’ai dû lui faire observer que l’édition du Bréviaire de Clément VIII en 1602, à l’endroit de la légende de saint Léon II, ne différait pas d’une syllabe d’avec celle de saint Pie V en 1568. Dans un cas comme dans l’autre, il ne pouvait pas être question de scribe agissant furtivement ; mais le R.P. Gratry se trouvait en présence de deux bulles solennelles garantissant le texte du Bréviaire, l’une de 1568, Quod a nobis ; l’autre de 1602, Cum in Ecclesia.

    Si donc il y avait eu falsification, c’est saint Pie V qu’il en faudrait accuser. Le R.P. Gratry devrait comprendre qu’il ne s’agit pas ici de jeter en avant ce ridicule mot de scribe, sans nom propre et sans l’ombre d’une autorité. En histoire on ne procède pas ainsi. La critique vit .par les faits ; elle est sobre de conjectures ; et elle fuit pardessus tout l’arbitraire et le caprice. La publication du Bréviaire avait été renvoyée au Pape par le Concile de Trente. Saint Pie V avait institué à cet effet la commission dont j’ai parlé dans la Première Défense, et enfin il publia l’édition officielle du Bréviaire romain.

    C’était la première que le SaintSiège proposait à l’Église comme obligatoire dans sa forme absolue, pour, tous ceux auxquels le droit ou la coutume prescrivaient l’usage de la liturgie romaine. Afin de prévenir les altérations et les falsifications, le Pape interdisait expressément tout changement, toute addition, tout retranchement à l’égard du texte ; en un mot, à partir de ce jour, l’Église romaine inaugurait une édition invariable de son bréviaire. On comprend qu’avant l’imprimerie, au temps des manuscrits surtout, une telle uniformité n’avait pas été réalisable. Clément VIlI compléta cette grande mesure en exigeant que chaque nouvelle édition du Bréviaire portât l’approbation de l’Évêque dans le diocèse duquel elle était imprimée.

    Ayant ainsi établi qu’un Bréviaire romain authentique commença d’exister en vertu de ces deux bulles, reste à examiner si, comme le R.P. Gratry s’obstine à le prétendre, il y eut alors falsification de la légende de saint Léon Il. S’il veut dire que dans la refonte du corps entier des légendes, celle de saint Léon Il fut modifiée comme toutes celles qui se trouvaient dans le Bréviaire antérieur, je le lui accorderai volontiers. Mais ce travail de révision réclamé par le Concile de Trente peutil être appelé une falsification ?

    N’étaitil pas, au contraire, ce qu’avait voulu le Concile ? L’œuvre ne finitelle pas reçue partout avec la plus grande faveur, à ce point que la plupart des Élises, qui, d’après la bulle Quod, a nobis, avaient droit de retenir leur bréviaire particulier, s’empressèrent d’adopter celui que venait de publier saint Pie V ? Il ne vint dans l’esprit de personne d’accuser ni Pape ni scribe de falsification. La rédaction des légendes était modifiée, améliorée ; or, c’était ce que l’on attendait. Le R.P. Gratry peut se vanter d’être le premier, après trois siècles, à réclamer contre une mesure qui obtint l’assentiment de tout le monde.

    Mais cette mesure a eu pour résultat d’introduire dans la légende de saint Léon Il une modification qui contrarie le R.P. Gratry. J’en conviens ; mais d’abord, il faut que le R.P. Gratry reconnaisse que ce changement n’aurait point été l’œuvre d’un scribe inconnu, comme il le prétend plaisamment. Elle a été celle de la commission romaine dont saint Pie V approuvait le travail par sa Bulle, et que l’Église entourait de son respect. En second lieu, il faudrait que le R.P. Gratry nous prouvât que la légende de saint Léon Il était plus inviolable que les autres, et que dans le cas où toutes ces dernières étaient remaniées et corrigées, selon le vœu du Concile de Trente, celleci devait passer à la postérité sans aucune rectification.

    C’est, il est vrai, sa prétention, et il a de la peine accepter qu’il n’y ait pas eu de Bréviaire romain officiel avant celui de saint Pie V. Il ne réfléchit pas que, lors même qu’on lui ferait cette concession impossible en présence des faits, l’autorité du Pontife romain qui eût conféré au Bréviaire cette inviolabilité n’aurait pu se lier ellemême jusqu’à ne pouvoir plus remanier le texte d’une légende. Mais puisque le R.P. Gratry prétend que le Bréviaire romain antérieur à saint Pie V était aussi officiel que celui que publia ce Pontife, il est bon d’examiner les preuves qu’il en donne.

    Je lui avais fait observer, dans la Première Défense, que les exemplaires du Breviarum romanum, même imprimés en Italie, présentaient d’importantes variantes, en particulier qu’ils différaient du tout au tout sur la légende de saint Léon Il. Je lui citais à l’appui deux éditions que nous avons dans notre bibliothèque, toutes deux dé Venise, l’une de 1511 et l’autre de 1555. Or, voici que luimême, dans sa quatrième Lettre, insère l’avis d’un archiviste paléographe de ses amis qui déclare qu’à la Bibliothèque impériale vingtcinq Bréviaires romains antérieurs à 1568, sur trente environ, contiennent la légende qui tient tant à cœur au R.P. Gratry.

    J’en conclus que cinq environ ne la contiennent pas, et sont conformes aux deux que nous possédons à Solesmes. Ce fait non suspect vient donc à l’appui de ma thèse, qu’avant saint Pie V, il n’existait pas encore (le texte reconnu (recognitus) du bréviaire. Après les Bulles que je viens de rappeler, de telles variantes seraient impossibles à l’égard du Bréviaire actuel, qui a son texte déterminé et invariable.

    

III

    Mais voici argument vainqueur au moyen duquel le R.P. Gratry va renverser ma thèse bibliographique. J’ai sous les yeux, ditil, deux bréviaires romains antérieurs à 1568, l’un de 1542 et l’autre de 1536, L’un et l’autre sont munis d’un bref de Paul III, sub annulo Piscatoris. Voilà donc des bréviaires garantis par des brefs avant l’année 1568, avant le bréviaire de saint Pie V. Que devient la leçon qu’on veut me donner ? Mais voyons la chose de plus près. Le bref de 1536 ne a permet pas au premier venu de traiter ce bréviaire à sa guise, puisqu’il concède un privilège de vendre et d’imprimer. Le second bref, donné pour une édition subséquente , est plus développé , et défend à tout imprimeur autre que les privilégiés, d’imprimer ce bréviaire sous peine d’amende et même d’excommunication. Voilà donc un bréviaire fort énergiquement protégé. Notre auteur, ajoute en terminant le R.P. Gratry, notre auteur sait fort bien tout cela.

    En effet, je ne l’ignore pas, et qui plus est, je n’en soutiens pas moins ma thèse ; mais je prendrai de ceci occasion de répéter que le R.P. Gratry, à qui on a trouvé des titres suffisants pour être admis à l’Académie française, n’en aurait peutêtre pas autant à faire valoir pour obtenir séance à l’Académie des Inscriptions.

    Je me permettrai donc de lui dire qu’il existe une science qu’on appelle la bibliographie, et qu’il en est de cette science comme de toutes les autres ; c’estàdire que ceux qui ne l’ont pas pratiquée feront bien de ne pas trancher trop à leur aise les questions qui s’y rapportent. Disons seulement ici un mot pour donner le véritable point de vue. On doit savoir que l’art typographique en Italie fut particulièrement placé sous la protection de l’Église. Le premier livre imprimé dans la péninsule fit le célèbre Lactance, qui vit le jour à l’abbaye de Subiaco, dont il est l’une des gloires.

    La situation des Pontifes romains dans l’Italie, où ils se montrèrent constamment les Mécènes des arts et de la littérature, porta souvent les typographes à solliciter d’eux un privilège particulier pour les livres qu’ils imprimaient. L’histoire de ces privilèges est assez curieuse, quand on considère les livres en faveur desquels ils furent concédés, et souvent avec la clause de l’excommunication contre les imprimeurs qui se permettraient d’en donner une édition au préjudice des privilégiés.

    Il n’y a donc rien d’étonnant que, sur tant d’éditions du Bréviaire romain publiées en Italie avant 1568, il s’en rencontre quelquesunes munies du privilège papal. Mais ces brefs que portent les éditions de 1536 et de 1542 dont parle le R.P. Gratry, ne leur conféraient en rien la qualité de livres liturgiques audessus des autres éditions, pas plus qu’elles n’en faisaient un texte inviolable dans le sens où cette qualité est donnée par saint Pie V au Bréviaire de 1568.

    Ce serait en vain que le R.P. Gratry voudrait arguer de l’excommunication qui protège l’éditeur du Bréviaire de 1542. On serait à même de lui citer des brefs portant la môme clause en faveur de livres de littérature très profane, dont les imprimeurs avaient sollicité du Pape le monopole de l’impression et de la vente. Il y a, à cette époque des annales de la typographie, tout un ensemble de faits qui cadrent avec celui qui nous occupe. Au reste, les brevetés de Paul Ill ne tirèrent pas longtemps avantage du privilège que leur avait octroyé ce Pontife. On continua de publier avec liberté, en Italie comme ailleurs, des éditions du Breviarium romanum, et l’une des deux que nous possédons à Solesmes paraissait à Venise dès 1555.

    J’ai donc pu et du dire qu’avant saint Pie V aucun Bréviaire romain n’avait encore été muni de l’attache d’aucun Pape comme l’imposant à l’Église. C’était à ce seul point de vue que je devais parler, et non au point de vue typographique et commercial. Je ne me suis donc pas trompé d’une manière ridicule , comme le prétend le B. P. Gratry.

    L’éloquent oratorien seratil plus heureux lorsqu’il emprunte à un dictionnaire cette notion sur le Bréviaire romain du treizième siècle :  » L’abréviation entreprise  » par le général des mineurs franciscains Haymon, obtint l’approbation du Pape Grégoire IX, et fut introduit par le Pape Nicolas IlI, dans toutes les églises de Rome ? Il eût trouvé dans les Institutions liturgiques des détails plus complets sur cette opération importante du général Haymon.

    Quoi qu’il en soit, on ne peut s’empêcher de sourire en le voyant s’irriter de m’avoir entendu dire que les exemplaires du Bréviaire, avant l’invention de l’imprimerie, étaient à la merci et au bon plaisir des copistes. C’est, ditil, une bien grave accusation contre l’Église romaine que porte ici dom Guéranger. Mais, mon Révérend Père, un peu de calme, s’il vous plait, et vous verrez qu’il est ici question des copistes et non de l’Enlise, romaine ; ce qui n’est pas du tout la même chose.

     Pour moi, ajoute le R.P. Gratry, quand j’accuse le scribe inconnu qui a mutilé l’office de saint Léon (Il) et plusieurs autres, l’accusation ne porte ni sur tous les papes, ni sur aucun pape ; à plus forte raison ne sauraitelle atteindre l’Eglise romaine. Pardon, mon Révérend Père, c’est l’Eglise romaine elle même que vous accusez. Votre scribe inconnu n’a jamais existé. Il n’y a que saint Pie V qui soit responsable par sa Bulle de la légende de saint Léon Il. C’est lui et ses successeurs qui ont publié cette légende officielle dans le Bréviaire authentique et officiel. Cette triste plaisanterie du scribe inconnu devient à la fin de trop mauvais ton, et si vous êtes de bonne foi, votre insistance finirait par faire craindre chez vous une idée fixe.

    Mais ce qui passe tout, c’est la persistance du R.P. Gratry à vouloir parler de Bréviaires du septième sicle. Pour soutenir cette incroyable assertion, il s’est lancé tout d’un coup dans l’archéologie liturgique, et Dieu sait quelles découvertes inouïes il vient d’y faire ? Le voici qui nous arrive triomphant, portant comme un trophée, non un Bréviaire du septième siècle, mais des Bréviaires du sixième, composé par saint Grégoire, et mieux que cela, des Bréviaires du cinquième, rédigés par saint Gélase et par saint Léon. Et chose merveilleuse ! dans cette étourdissante découverte, il a été aidé, non plus seulement par un dictionnaire, mais par l’auteur des Institutions liturgiques en personne.

    Il faut avouer que c’est jouer de bonheur. Examinons cependant ces rares trésors que le R.P. Gratry tient dans ses mains, ces bréviaires impossibles, introuvables, dont la découverte va renouveler la science liturgique tout entière. On approche avec respect ; mais quelle déception, hélas ! Il se trouve que ces prétendus Bréviaires sont des Sacramentaires. Le R.P. Gratry a confondu innocemment le Missel avec le Bréviaire ; le Missel sans lequel l’Église n’a jamais offert le sacrifice, et le Bréviaire, compilation de l’Office divin pour la récitation hors du chœur, et dont la première origine remonte à peine au onzième siècle.

    Le R.P. Gratry a raison. Il existe un livre liturgique dont nous sommes à portée de suivre la succession et les transformations, en remontant jusqu’au cinquième siècle, et auquel se rattachent les grands noms de saint Grégoire, de saint Gélase et de saint Léon. C’est le Sacramentaire d’où est venu notre Missel. Mais n’estil pas déplorable de voir un prêtre assez étranger aux choses du service divin pour venir confondre la :Messe avec l’Office, le livre de l’autel avec celui des heures canoniales ?

    

IV

    Le R.P. Gratry cherche une légende de saint Léon Il ; il la lui faut à tout prix. Il la cherchera partout, jusque, dans les Sacramentaires, sans se douter que les Sacramentaires ne contiennent même pas les Épîtres et les Évangiles jusqu’à ce que, vers le dixième siècle, on écrivit des Missels pléniers, dans lesquels on fit entrer ces lectures. Cette innovation, comme on sait, donna l’idée du Bréviaire pour l’office divin, et peu à peu se forma cette compilation du Psautier, de l’Hymnaire, du Responsorial, qui auparavant étaient autant de livres distincts que l’on fondit ensemble, en y ajoutant des Leçons qui, antérieurement, se prenaient dans la Bible, dans les Homiliaires et les Passionnaux.

    Il n’est pas nécessaire d’être grand liturgiste pour connaître ces faits ; mais puisque le R.P. Gratry s’est improvisé archéologue, il devrait bien nous rendre le service de nous indiquer dans quelle bibliothèque de Paris, ou même, de l’Europe, on pourrait trouver, je ne dis pas un Bréviaire du septième siècle, mais même un du dixième. Pour les Sacramentaires, nous savons où les prendre, à commencer par celui de saint Léon, dont I’unique exemplaire est à Vérone, mais dont nous avons les éditions de Bianchini et de Muratori. Le Gélasien non plus ne nous fait pas défaut. Quant au Grégorien, la bibliothèque impériale en contient plusieurs dignes d’attirer les regards du R.P. Gratry.

    Qu’il fasse donc trêve un moment aux études mathématiques et philosophiques, qu’il se lance dans les antiquités ; c’est une étude fort belle. Il a déjà découvert les fausses Décrétales, et il en éprouve un sensible bien être. Initié désormais aux manuscrits liturgiques, on peut lui prédire de nouvelles satisfactions. Il perdra peutêtre sur la route plus d’un préjugé ; mais, à coup sûr, quand il se sera frotté aux manuscrits, il arrivera à comprendre qu’un texte laissé à la discrétion des copistes est fort sujet aux variantes. Il sentira que jusqu’à la publication, par la voie de l’imprimerie, d’un Bréviaire authentique et invariable, le SaintSiège ne pouvait accepter la responsabilité de tous les exemplaires manuscrits et imprimés portant en titre Breviarium romanum, pas plus qu’il n’est permis au bon sens d’attribuer à un scribe inconnu les Leçons de saint Léon Il que saint Pie V a publiées avec toutes les autres, dans le Bréviaire de 1568.

    

V

    On est amené à se demander parfois si le R.P. Gratry parle sérieusement ; j’en vais fournir la preuve. Dans sa première Lettre, il lui était arrivé de lancer une diatribe contre le Bréviaire romain, à propos d’une légende de saint Agathon. Je lui fis observer que la légende de saint Agathon ne faisait pas partie du Bréviaire romain. Le R.P. Gratry me rÉpond eu cette manière : J’ouvre mon Bréviaire romain, ditil, et j’y trouve l’office de saint Agathon et la légende dont il s’agit. J’ai l’édition aujourd’hui la plus répandue en France, la belle édition de Mame (Tours 1859). Dom Guéranger sait parfaitement que cette légende se trouve dans le Bréviaire romain. Pourquoi soutientil le contraire ? C’est que l’office de saint Agathon se trouve à la fin du volume, dans le supplément, et forme un propre particulier. Pourquoi soutenir qu’il n’y est pas, puisqu’il y est, et puisqu’en 1686, il a été approuvé par le Pape ?

    J’arrête ma citation ; tout le reste est de cette force. Le R.P. Gratry se refuse à comprendre que les offices imposés à l’Église universelle font seuls partie du Bréviaire romain. Rien, sans doute, n’empêche un imprimeur d’insérer en supplément certains offices locaux qui ont été concédés soit au clergé de Rome, soit à telle Église particulière ; mais ces offices, bien qu’approuvés dans cette limite, font si peu partie du Bréviaire, qu’une édition qui les contiendrait dans le corps même de ce livre liturgique serait par là même interdite. Préoccupé de son scribe, qui, à l’insu du Pape et de l’Église universelle, insère ce qui lui plaît dans le livre solennel de la prière, le R.P. Gratry n’a pas senti le besoin de se rendre compte des lois qui régissent la matière liturgique ; autrement, il ne se serait pas laissé entraîner à faire de telles confusions.

    Après avoir établi que la légende de saint Agathon ne fait pas partie du Bréviaire romain, je m’étais attaché à montrer que cette légende ne contient rien qui ne soit historiquement vrai. Le R.P. Gratry, qui s’est lancé à fond de train contre cette légende, s’indigne contre la défense que j’en ai cru devoir faire. Il accumule les plus gros mots : finesse et absurdité, ruses de guerre et basse littérature, jeux de mots et subterfuges pitoyables ; mais des injures ne sont pas des raisons, de même que la bonne volonté ne supplée pas à l’étude et à la science.

    Je répète donc ici, en faisant appel à tout homme qui sait lire et qui se respecte, que la légende dit la vérité, quand elle raconte que saint Agathon écrivit à l’empereur, Constantin Pogonat deux lettres, dans lesquelles l’hérésie des monothélites était longuement, solidement, savamment réfutée. Le R.P. Gratry atil donc oublié qu’à la lecture de ces lettres, le Concile s’écria : Pierre a parlé par Agathon ? La légende dit la vérité, quand elle raconte que dans ces lettres, les premiers auteurs et sectateurs de cette hérésie, savoir : Sergius, Cyrus, Pyrrhus et les autres, étaient condamnés, et que le Concile condamna précisément les mêmes personnes qu’Agathon avait condamnées.

    Le R.P. Gratry se fâche parce que la légende ne dit pas que le Concile condamna aussi Honorius. La raison en est bien simple cependant. Le but de la légende est de relater ce qu’a fait saint. Agathon contre le monothélisme, et non de raconter les actes du sixième Concile après la mort de ce Pape. Saint Agathon a condamné les chefs de la nouvelle hérésie ; la légende raconte à son honneur que tous ceux qu’il avait flétris l’ont été par le Concile. Si le Concile, après la mort de saint Agathon, a jugé à propos d’inscrire sur sa liste de personnages anathématisés, d’autres personnages dont ce pontife n’avait pas parlé, pourquoi la légende seraitelle tenue d’en faire mention ?

    Cette légende avaitelle pour but de faire l’histoire du sixième Concile au delà des limites de la vie de saint Agathon, ou simplement de glorifier ce que fit ce grand Pape pour le maintien de l’orthodoxie ? Évidemment c’est ce dernier but qu’elle avait en vue ; et cela posé, l’histoire de la condamnation d’Honorius ne pouvait ni ne devait entrer dans la narration qu’avait à faire le rédacteur.

    Enfin la légende dit la vérité, quand elle raconte que saint Agathon déclarait dans ses lettres a que ses prédécesseurs avaient toujours été purs de toute souillure erreur. Làdessus, le R.P. Gratry nous dit Ces paroles de la fausse légende, très différentes d’ailleurs du texte d’Agathon, ont pour but d’établir qu’Agathon prétendait bien ne pas condamner Honorius, puisqu’il le justifie en termes exprès ; que dès lors le Concile n’a pas condamné Honorius, puisqu’il se borne à condamner les mêmes personnes que condamne Agathon.

    Ici le R.P. Gratry tire du texte de la légende deux conséquences dont l’une est fondée, et l’autre ne l’est pas. Quand il nous dit que l’intention du rédacteur est d’exprimer que saint Agathon prenait, par anticipation, la défense d’Honorius, il est parfaitement fondé. La lettre du saint Pape existe dans les actes du sixième Concile, et tout le monde est à même de voir avec quelle fermeté il y soutient l’orthodoxie de tous ses prédécesseurs dans l’affaire du monothélisme. Le R.P. Gratry se joue cependant du lecteur, quand il se permet de dire que le texte de saint Agathon est très différent de celui de la légende. Celleci ne fait qu’abréger là lettre, qui est bien autrement forte, ainsi que chacun peut le voir.

    Mais lorsque le B. P. Gratry prétend que la légende a pour but d’établir que le sixième Concile n’a pas condamné Honorius, il se montre atteint d’une nouvelle illusion. Cet abrégé de la vie du saint Pape, comme toutes les légendes du Bréviaire, n’a d’autre but que de faire connaître les actions du personnage auquel il est consacré. Celui qui désire savoir en détail ce qui se passa dans le Concile est toujours à même d’en étudier les Actes ; il s’agit ici seulement de montrer que les hérétiques signalés par saint Agathon furent condamnés comme tels par le Concile. Il plut à celuici d’anathématiser Honorius, que saint Agathon n’avait pas même nommé ; cet acte regarde le Concile et non saint Agathon.

    Chemin faisant, le R.P. Gratry rencontre une grave question de chronologie. Ce n’est pas trop son fait ; n’importe ; il la dirime par une assertion. La condamnation d’Honorius, ditil, est du 28 mars 681. La fin du Concile est du 6 septembre 681 et la mort d’Agathon du 10 janvier 682. Voilà donc conclutil, un raisonnement basé uniquement sur une faute de chronologie. La faute de chronologie est du côté du R.P. Gratry ; mais là, du moins, il est excusable. Les livres qu’il a pu consulter l’ont induit en erreur. Généralement on n’a pas observé que les lettres de l’empereur Constantin Pogonat à saint Léon Il, successeur de saint Agathon, lettres annonçant la conclusion du Concile et en réclamant du nouveau Pape la confirmation, sont du mois de décembre 681, indiction X.

    Saint Agathon n’est donc pas mort le 10 janvier 682, mais bien le 10 janvier 681, entre la cinquième et la sixième session du Concile. De cette importante remarque diplomatique que le R.P. Colombier a fait ressortir avec une force triomphante en répondant à Mgr Héfélé, suivent plusieurs conséquences d’une haute portée pour l’explication des Actes du Concile ; mais ce n’est pas ici le lieu d’insister. Je conclus seulement une fois de plus que la légende de saint Agathon n’avait point à s’occuper des faits postérieurs à la mort de ce Pape.

    

VI

    Le R, P. Gratry se plaint amèrement du titre que j’ai donné à ma réfutation de ses Lettres. J’ai inscrit en tête

    Défense de l’Église romaine contre les accusations du R.P. Gratry ; c’est là, ditil un titre calomniateur. Pardon, mon Révérend Père, c’est le titre qui convient lorsqu’il s’agit de repousser une attaque. Vous accusez l’Église romaine de complicité dans des actes que vous qualifiez d’infâmes. Selon vous, un livre qu’elle garantit et impose avec autorité à toute l’Église, un livre que l’Église accepte et emploie dans son usage le plus sacré et le plus intime, s’est formé sous l’influence d’une école d’erreur et de falsifications. Ne sontce pas là des accusations, et certes, des accusations qui feraient envie aux Luther et aux Calvin ? Vous ne pouvez cependant pas trouver extraordinaire qu’un enfant de l’Église se lève pour venger l’honneur de sa mère ; et, dans ce cas, n’aura t il pas le droit d’intituler défense la réfutation qu’il croit devoir faire de vos accusations ? Il semble qu’il y avait un moyen bien simple pour vous de n’être pas réfuté c’était de ne pas attaquer.

    J’ai dû démontrer, pièces en main, que vos accusations étaient calomnieuses ; que nous n’avions point à rougir de la conduite de notre mère la sainte Église, qu’elle n’avait rien falsifié, qu’elle n’avait point été mystifiée par un scribe inconnu, que la qualification d’infâme (vous auriez bien fait de la laisser à l’usage de Voltaire) se trouvait sans objet et retombait sous votre responsabilité. Franchement, après ce que vous avez eu le courage d’écrire, on a droit de s’étonner que vous vous en preniez à moi, lorsque des Prélats d’un rang si élevé ont cru devoir élever la voix et dire à l’Église leurs griefs contre vous.

    Le R.P. Gratry voudrait rétorquer l’argument, en s’appuyant sur ce que j’ai dit dans les institutions liturgiques au sujet du Bréviaire de cabinet qu’avait composé le Cardinal Quignonez, connu sous le nom de Cardinal de SainteCroix. Cette œuvre, dont le R.P. Grathy semble prendre la défense, était tellement contraire à tous les principes de l’antiquité sur la liturgie qu’elle ne pouvait se soutenir, et fut solennellement abolie par saint Pie V dans la Bulle Quod a nobis, sans égard pour Léon X, Clément VIl et Paul IlI, qui lui avaient donné une approbation privée.

    C’est en vain que le R.P. Gratry voudrait profiter de la liberté avec laquelle je qualifie ce Bréviaire solennellement supprimé, pour justifier ce qu’il a osé dire du Bréviaire de saint Pie V, qui porte en tête : Ex decreto SS. Concilii Tridentini restitutum , et qui est le livre officiel de la prière dans l’Église latine depuis trois siècles. La partie n’est pas égale, et si, à la suite des liturgistes qui m’ont précédé, j’ai montré les défauts et les dangers de l’œuvre de Quignonez, du moins je ne l’ai pas accusée de contenir, des infamies ni des falsifications. A ce propos, le R.P. Gratry s’est donné à l’égard de mon texte la même liberté qu’il avait prise à l’endroit d’un passage de Fénelon que j’ai du restituer dans la précédente Défense. Voici la manière dont il lui plaît de me citer : Si aujourd’hui nous nous permettons de juger aussi sévèrement une œuvre qui appartient à plusieurs Pontifes romains, puisqu’elle fut accomplie sous leur inspiration, ce n’est certes pas que nous ne soyons résolu d’accepter toujours comme le meilleur tout ce qui vient de la chaire suprême.

    Ici le P. Gratry arrête la citation, que nous allons reprendre, et s’écrie : Que signifient ces phrases ? On n’accepte pas comme le meilleur ce que l’on qualifie de désastreux. D’accord, mon révérend Père ; mais vous allez me permettre de finir ma phrase, à laquelle votre interruption donne un faux sens. Je transcris la suite de mon texte

    Ce n’est pas que nous ne soyons résolu d’accepter toujours comme le meilleur tout ce qui vient de la Chaire suprême, sur laquelle Pierre vit et parle à jamais dans ses successeurs : mais il s’agit d’une œuvre qui ne reçut jamais, des trois Pontifes que nous venons de nommer qu’une approbation domestique, qui ne fut jamais promulguée dans l’Église, et qui, plus tard, par l’acte souverain et formel d’un des plus grands et des plus saints Papes des derniers temps, fut solennellement improuvée et abolie sans retour.

    Je laisse juger le lecteur de l’intention qui a inspiré cette coupure de mon texte, et je maintiens tout ce que j’ai dit, en exprimant le regret que le R.P. Gratry, dans sa critique du Bréviaire de saint Pie V, et par conséquent de l’Église qui se sert de ce Bréviaire, ait été bien autrement sévère que je ne l’ai été à l’égard d’une œuvre qui n’eut jamais une sanction avouée, et succomba sous la réprobation d’un Pontife qui se fit honneur d’appliquer le décret du Concile de Trente sur la liturgie.

    

VII

    Le R.P. Gratry revient encore sur la légende de saint Léon Il, et c’est pour répéter sont même lieu commun que cette légende a été mutilée ; mais cette fois l’attentat n’a pas été commis sous Clément VIII, en 1602. Sans en prévenir, notre critique semble accepter qu’il aurait eu lieu vers la fin. du seizième siècle. C’est un acheminement à reconnaître l’action de Saint Pie V et la date de 1568.

    En outre, il n’est pas question de scribe en cet endroit. Il y a donc amendement discret, mais amendement, et peutêtre qu’à la longue les faits arriveront à être comptés pour quelque chose.

    En attendant, le R.P. Gratry, préoccupé de la révélation que je lui ai faite de certains Bréviaires romains imprimés en Italie avant l’édition de saint Pie V, Bréviaires auxquels viennent s’en ajouter quelques autres que son ami de la Bibliothèque impériale a cru devoir lui signaler, espère se débarrasser de ces témoins importuns, et il m’adresse cette mauvaise plaisanterie : Dom Guéranger, ditil, veut prouver, je ne sais pas pourquoi et peu m’importe, que cette mutilation est beaucoup plus ancienne. Mais, mon Révérend Père, je n’ai nulle envie de donner cette divergence dans les leçons de saint Léon Il, avant 1568, pour une mutilation. Je constate cette divergence comme une preuve de la liberté avec laquelle le Bréviaire romain d’alors était compilé, et j’en conclus contre vous, qu’il n’en existait pas d’édition authentique, ce qui met à néant votre accusation de falsification. On ne falsifie que les textes dont la teneur est déterminée.

    Le R.P. Gratry, dans ses raisonnements sur la légende de saint Léon Il, se vouant poussé à bout, a recours, à sa grosse pièce. Il en vient à déclarer qu’il a trouvé tout cela dans la Défense de la Déclaration, dont il finit par citer le texte. J’avoue que cette autorité ne termine pas à mes yeux la question. Pas plus que le R.P. Gratry, Bossuet ne peut rien contre les faits. Il y a bien d’autres choses dans la célèbre Défense auxquelles on a répondu péremptoirement, et quant à la valeur du livre en lui même, elle est assez sévèrement caractérisée par Benoît XlV, dans le texte que tout le monde connaît, pour que les catholiques n’en approchent désormais qu’avec défiance. On sait du reste que Bossuet ne publia jamais cette glorieuse apologie du gallicanisme, qui ne fut imprimée que plus de vingt ans après sa mort, et à l’étranger, par les soins de son indigne neveu.

    Je m’étais permis de relever un fort anachronisme chez le R.P. Gratry, dans une phrase de sa première Lettre où il donnait carrément Anastase le Bibliothécaire pour contemporain du Pape Agathon. Aujourd’hui, le R.P. Gratry nous dit que cet étrange lapsus est dû à une faute de copiste. Il faut avouer que le copiste du R.P. Gratry a parfois de singulières distractions. Quoi qu’il en soit, l’auteur déclare avoir corrigé de bonne heure cette curieuse hallucination de son secrétaire. On m’avait envoyé la première édition, et c’est sur elle que j’ai travaillé. Franchement, j’avoue qu’après les Bréviaires du septième siècle, un anachronisme de deux cents ans ne me paraissait pas hors de la portée du R.P. Gratry.

    Il est mieux fondé lorsqu’il réclame contre le reproche que je lui avais fait d’avoir attribué à Anastase les vies des Papes du septième siècle, dans le Liber pontificalis. Le texte qu’il cite de cet auteur n’est pas emprunté à la chronique papale, mais à une lettre d’Anastase au diacre Jean. Je m’empresse de le reconnaître ; ma critique sur ce point n’était pas fondée. C’est donc un seul anachronisme et non pas deux, à propos d’Anastase, qu’il faut mettre sur le compte du R.P. Gratry.

    Quant à la manie de l’auteur de vouloir sans cesse attribuer à l’édition du Bréviaire donnée par Clément VIII en 1602, les légendes qui sont déjà dans l’édition de saint Pie V, il faut lui rendre cette justice qu’il s’en est corrigé dans la quatrième Lettre. Il a fini par comprendre que cette insistance montrait par trop clairement son peu d’aptitude en fait de bibliographie, Il convient enfin, à propos de la légende de saint Marcel, que Clément VIII n’en est pas l’auteur, et que la phrase empruntée à une fausse Décrétale qu’on y lit ne doit pas être mise sur son compte.

    Mais n’allez pas croire que Clément VIII soit justifié pour cela. Une révolution s’est faite dans les idées du R.P. Gratry : saint Pie V, qui est l’auteur de tout le mal, est désormais excusable. La fausseté des Décrétales du pseudo lsidore n’était pas encore reconnue de son temps ; mais Clément VIII, qui siégeait trente ans après, est devenu maintenant le grand coupable. Les fausses Décrétales étaient appréciés en 1602, et il a laissé subsister la phrase dans la légende de Saint Marcel ! Cette indignation fera peutêtre un peu sourire le lecteur ; car enfin Clément VIII pouvait peutêtre croire innocemment que la chose ne valait pas le mouvement qu’on se serait donné.

    Mais ce qui excite à un plus haut point encore l’indignation du P. Gratry, c’est de trouver encore au Bréviaire la légende de saint Marcellin. Il y est pourtant question d’un Pape qui aurait sacrifié aux idoles, et qui, il est vrai, se serait relevé comme saint Pierre, et aurait ensuite souffert le martyre. On voit par là, que si Rome soutient l’infaillibilité de son Pontife, elle ne tient nullement à ce qu’on le croie impeccable. Mais ce qui horripile le R.P. Gratry, c’est de rencontrer dans cette légende le Concile de Sinuesse, ce pauvre Concile apocryphe qui aurait proclamé cette maxime : Prima sedes a nemine judicatur. Qu’y faire ?

    En 1568, on croyait de bonne foi à l’authenticité du Concile de Sinuesse, et quant à la maxime en ellemême, elle demeure incontestable, n’en déplaise au R.P. Gratry. Il est à même de la lire dans la lettre de saint Boniface Ier à Rufus de Thessalonique, dans le Concile romain de Boniface Il, dans les lettres de saint Gélase aux Évêques de Dardanie, et à Faustus, dans celle de saint Nicolas Ier à l’empereur Michel, etc.

    Ce ne sont pas là de fausses décrétales, elles sont vraies et parfaitement authentiques, et le R.P. Gratry me permettra de lui rappeler que Bossuet, dans la Défense de la Déclaration, ne fait pas difficulté de dire que sur la nature et l’étendue de la puissance apostolique, il s’en rapporte volontiers à la tradition des Pontifes romains. Or, cette tradition se résume dans la maxime insérée dans le pseudo concile de Sinuesse : Prima sedes a nemine judicatur.

    Le R.P. Gratry insère diverses plaintes émises par de savants hommes sur ce que l’on maintient jusqu’aujourd’hui dans le Bréviaire romain la légende de saint Marcellin et quelques autres, qui sont attaquables au point de vue de la critique. Rome n’a jamais trouvé répréhensible que, dans la chrétienté, les savants se livrassent à des investigations sur les faits contenus dans ces légendes, puisqu’ils ne sont pas liés au dogme. Seulement , le R.P. Gratry a tort de dire que Benoît XlV aurait affirmé que le Bréviaire romain contient des fables. Le prudent Pontife s’est borné à dire que quelques légendes, en effet, contiennent des faits qui sont discutés contradictoirement entre les savants, et que ces faits purement historiques n’intéressant ni le dogme, ni la morale, le SaintSiège laisse toute liberté de les admettre ou de les rejeter.

    Rome n’a donc point eu l’intention, en laissant subsister au Bréviaire quelquesuns de ces récits contestables qui exprimeraient les droits du SaintSiège, d’en bénéficier au profit de son pouvoir, si solidement établi d’ailleurs sur les autorités et les faits les plus authentiques. Elle a simplement pensé que rien ne pressait jusqu’ici de remanier une œuvre qui au seizième siècle coûta de grands labeurs, et dont la beauté antique rachète surabondamment les quelques imperfections sur lesquelles toute œuvre humaine doit compter,.

    On ne corrige pas tous les dix ans un livre à l’usage du monde entier ; il suffit que chacun demeure libre de soumettre à l’examen de la critique tout ce qui est humain et discutable dans ce Iivre. On le réimprime donc sans changement, comme on réimprime Hérodote et TiteLive ; c’est au lecteur, s’il en est capable, de peser et de juger. Art reste, les esprits sages sont en mesure aujourd’hui de reconnaître le bienfait de cette temporisation dont Rome a usé pour ce qui est de la correction du Bréviaire. Dans le monde de la science, comme dans le monde de la politique, les réactions sont à redouter. La critique, peu avancée encore en 1568, fit de rapides progrès au siècle suivant ; mais, par le cours naturel des choses, il se rencontra des esprits audacieux qui dépassèrent le but.

    Une correction des légendes du Bréviaire opérée par ces hypercritiques, au siècle dernier, par exemple, aurait eu de graves inconvénients. A notre époque, la science historique est plus large et plus impartiale, et sur, un grand nombre d’Actes des saints, les jugements des Tillemont et des Baillet ne sont plus sans appel. On regretterait avec raison que la réforme des légendes eût été opérée sous l’influence de ces hommes, qui exerçaient encore un si grand prestige il y a quarante ans.

    On eût vu sacrifier sans pitié, à propos de sainte Madeleine et de sainte Marthe, les traditions de Provence dont M. Faillon a doctement relevé la valeur historique. On eût vu reculer d’un siècle et demi la prédication de la foi dans les Gaules, tandis que les savantes recherches de MM. Arbellot, Salmon, dom Piolin, etc., en assignent avec preuves le commencement dès l’ère apostolique. On eût fait envoyer saint Denys à Paris par saint Fabien, lorsqu’il est désormais démontré que sa mission remonte à saint Clément. On eût répudié les Actes de sainte Cécile, dont la valeur historique a été reconnue par M. de Rossi et par M. Ampère ; etc.

    Les rédacteurs des nouveaux Bréviaires de France tombèrent dans cet inconvénient, sacrifiant pêlemêle les vraies légendes avec les fausses. Rome a su attendre, et n’a pas fait cette faute. Il en résulte, j’en conviens, que quelques rares fragments des fausses décrétales, quelques récits tirés d’apocryphes, se rencontrent encore dans son Bréviaire, ainsi que dans d’excellents ouvrages du seizième siècle. Cette pensée empêche de dormir le R.P. Gratry : véritablement, nous avons en ces jours de plus graves sujets d’alarmes.

    

VIII

    Je ne n’arrêterai pas à relever une à une les injures grossières et forcenées qui me sont adressées par le R.P. Gratry dans sa quatrième Lettre ; cela n’avancerait en rien la question. Je passe donc à travers ce feu roulant, cherchant seulement à saisir, autant qu’il est possible la marche de mon adversaire ; ce qui n’est pas toujours aisé ; car il procède sans méthode, et se lance à tort et à travers, se répétant sans cesse, et ramenant à tout propos les mêmes confusions et les mêmes méprises.

    En voici une entre autres que je ne dois point laisser passer. C’est une découverte étourdissante qui montrera d’un seul coup toute l’étendue de la science liturgique du R.P. Gratry. Il nous dit gravement que l’office de saint Léon Il a été introduit au Bréviaire romain peu après le sixième concile (p. 52), et qui plus est, il en donne la preuve. Examinons d’abord 1e fait en luimême, nous verrons la preuve ensuite.

    Il faut donc savoir que le 28 juin, jour auquel l’Église célèbre l’office de saint Léon Il, fut longtemps consacré à la mémoire de saint Léon le Grand. C’était le jour qu’avait choisi le Pape saint Sergius Ier, pour célébrer la translation de cet insigne docteur, et sa fête y demeura attachée durant une longue suite de siècles, comme on peut le voir par les anciens Martyrologes. Le 28 juin se trouvait être en même temps l’anniversaire de la mort de saint Léon Il ; mais ce dernier Pontife n’était point l’objet d’une fête. Enfin, vers le commencement du quatorzième siècle, saint Léon le Grand fut placé au 14 avril, qui semble, d’après d’anciens Martyrologes, avoir été primitivement son jour propre. Il résulta de cette transposition que saint Léon Il, qui n’avait jusqu’alors joui au 28 juin que d’une simple mémoire, obtint une office. On peut avoir la preuve de ces divers faits dans Papebrok, Acta SS. ; Du Sollier, au 28 juin et au 14 avril, sur le Martyrologe d’Usuard ; Baillet, Vies des saints, au 28 juin ; Fronteau, Kalendarium Romanum ; Sacramentaire grégorien, éditions de Pamelius, dom Hugues Ménard et Muratori.

    Le R.P. Gratry s’est donc fourvoyé, quand il a cru devoir nous dire avec son assurance ordinaire que l’office de saint Léon Il avait été introduit au Bréviaire romain peu après le sixième Concile. Cette incroyable bévue est venue à la suite de l’idée qu’il s’est faite de la liturgie au septième siècle, où il rêve des Bréviaires impossibles.

    S’il avait jamais fouillé les manuscrits et les livres liturgiques, il ne se compromettrait pas de cette façon. Qu’il apprenne donc qu’avant le quatorzième siècle, le seul saint Léon, dont Rome faisait la fête, était saint Léon le Grand, et que cette fête, depuis le pontificat de saint Sergius Ier, qui siégea de 687 à 701, était fixée au 28 juin ; enfin que c’est à l’âge moderne, que saint Léon le Grand ayant été remonté au 11 avril, saint Léon Il a commencé à jouir d’un office.

    Voici maintenant l’argument qui a servi de base au R.P. Gratry pour fonder son système. Il a trouvé ces a paroles dans les leçons de saint Léon Il que contiennent les Bréviaires antérieurs à celui de saint Pie V : Sanctam Synodum NUPER in regia urbe celebratam, et le voilà convaincu que sa fameuse légende fournit en faveur de l’office de saint Léon Il au septième siècle, un argument irréfragable. Nuper, cela ne veutil pas dire tout récemment. Donc, conclutil, le sixième Concile venait de finir, lorsque les leçons de saint Léon Il furent composées ; donc ces redoutables leçons ont énoncé, pendant près de huit ou neuf siècles, la condamnation d’Honorius.

    Le R.P. Gratry, qui n’est pas obligé de tout savoir, mais qui ferait bien de ne parler que de ce qu’il sait, ne se doute pas de toute l’importance de son nuper. D’autres que lui s’en sont occupés ; mais il peut bien se vanter d’être le seul qui l’ait relevé à propos d’une légende de Bréviaire. Il s’agit bien d’autre chose. La fameuse chronique papale connue sous le nom de Liber pontificalis a été longtemps attribuée au bibliothécaire Anastase, parce qu’on savait que cet auteur en avait au moins rédigé les dernières notices. Ciampini, dans son Examen libri Pontificalis, ayant examiné de plus près cette chronique, constata qu’elle était l’œuvre de plusieurs mains, qui l’avaient successivement continuée, et le nuper de la notice de saint Léon Il qui atteste un auteur contemporain du sixième concile, lui servit à démontrer qu’elle existait deux cents ans déjà avant Anastase. Cette conclusion a été dès lors admise par tous les savants.

    Or donc, lorsqu’il s’agit, vers le commencement du quatorzième siècle, d’organiser un office pour saint Léon Il, au 28 juin laissé vacant par le replacement de saint Léon le Grand au 11 avril, une légende devint nécessaire. On prit tout bonnement le texte de cette légende dans le Liber Pontificalis, et comme, ainsi que je l’ai fait observer maintes fois au R.P. Gratry, l’édition du Breviarium romanum, ne se publiait pas alors sous la garantie expresse du Souverain Pontife, il y eut des exemplaires, même en Italie, qui ne s’accordaient pas avec d’autres sur la légende ; ayant tous puisé cependant leur texte dans la notice du Liber Pontificalis, les uns à un endroit, les autres à l’autre. C’est ainsi que le nuper fut copié avec le reste, indiquant la source où chacun était. allé prendre les Leçons du nouvel Office.

    Plus tard, lorsque la commission de saint Pie V pour, la réforme du Bréviaire romain eut à réviser et refondre tout le corps des légendes, celle de saint Léon Il occupa naturellement ses soins. On sait que le style du Liber Pontificalis est grandement incorrect, et que cette chronique, si précieuse qu’elle soit, est loin d’être exempte d’erreurs historiques. La commission du Bréviaire eut donc à expurger la légende qui en avait été tirée, et à la remanier comme toutes les autres. Il m’a fallu entrer dans tous ces détails pour éclairer les lecteurs du R.P. Gratry, auxquels le fameux nuper eût pin donner lieu de croire que les légendes dont nous usons dans le Bréviaire actuel étaient en usage dès le septième siècle, et que l’office de saint Léon Il se célébrait dès cette époque.

    

IX

    Si, maintenant on se demande à quelle source le R.P. Gratry, très peu au fait de ce qui concerne la liturgie, a pris l’idée de s’occuper de la légende de saint Léon Il, on trouvera l’explication dans cette quatrième Lettre. La Défense de la Déclaration lui a fourni ce bel argument ; mais voyez la différence dans la manière de procéder entre Bossuet et le R.P. Gratry. Bossuet du moins se plaint de la commission romaine chargée officiellement de la réforme du Bréviaire. Il sait que la radiation du nom d’Honorius dans la légende de saint Léon Il en 1568, n’a pu être une œuvre furtive, et il en accuse les auteurs de la nouvelle édition du Bréviaire, in Breviario romano hoec eraserunt.

    Le R.P. Gratry, qui n’a pas la première idée de ce qu’est un texte officiel publié dans toute l’Église par Bulle pontificale, en vertu d’un décret du Concile de Trente, s’en est allé rêver un scribe inconnu qui aurait agi à l’insu de la commission, à l’insu du Pape et de l’Église, contre un texte officiel, sans que personne s’en fût aperçu, jusqu’à ce qu’un oratorien de Paris eût éventé la fraude en 1869. Il est vrai que le R.P. Gratry, pour rendre acceptable son assertion, ne se gêne pas de dire qu’un fougueux ultramontain comme dom Guéranger aurait été capable d’une pareille audace ; mais il oublie d’expliquer comment il aurait fallu trois siècles pour s’en rendre compte à Rome et dans le monde entier. Franchement, Bossuet est mieux fondé de s’en prendre directement à l’autorité qui a publié le Bréviaire, et fait cesser l’intrusion du nom d’Honorius dans un endroit où il ne devait pas se rencontrer. J’avertirai seulement le R.P. Gratry, que devant un homme aussi grave que Bossuet et aussi versé dans l’antiquité ecclésiastique, il eût été mal venu de parler de Bréviaire du septième siècle, et de confondre le Sacramentaire avec le livre des Offices divins.

    Dans le même passage cité par le R.P. Gratry, l’auteur de la Défense de la Déclaration fait allusion aux maladresses administratives qui eurent lieu à l’occasion de l’édition du Liber diurnus, préparé par Luc Holstenius, et naturellement l’ardent oratorien enregistre le reproche. J’ai parlé de l’incident dans la Première Défense. Il est bien clair que si le R.P. Gratry n’avait eu pour griefs à alléguer que des faits de ce genre, si éloquemment qu’il les eût dénoncés au gros public qui les ignore, je n’aurais pas intitulé ma réponse à ses pamphlets : Défense de l’Église romaine. :Mais quand il a voulu mêler ce trait d’histoire littéraire et de vie privée avec la publication du Bréviaire, et parler d’un livre aussi vénérable sur le ton le plus injurieux, c’était l’Église même qu’il s’agissait de venger, et dans la papauté qui publie le Bréviaire et dans le clergé de toutes les nations qui en fait usage.

    Le R.P. Gratry pousse les hauts cris, mais en pure perte, lorsqu’il m’entend qualifier d’intrusion l’insertion du nom d’Honorius sur la liste des hérétiques qui ont enseigné une seule volonté en JésusChrist. Le peu de raisonnement, que l’on saisit au milieu des éclats de son indignation, montre qu’il suppose que j’aurais traité d’intrusion l’inscription du nom de ce Pape parmi ceux des personnages condamnés par le sixième Concile. Ceci n’est pas de bonne guerre, et mériterait d’être qualifié sévèrement, si le R.P. Gratry n’était pas monté à un état d’exaltation qui demande qu’on lui pardonne beaucoup. Jamais je n’ai contesté la condamnation d’Honorius par le sixième Concile, ni même la qualification d’hérétique dont cette assemblée l’a gratifié ; mais je continue de protester contre la calomnie que font peser sur lui ceux qui l’accusent d’avoir enseigné une seule volonté en Jésus Christ ; car rien n’est plus faux. Les lettres d’Honorius sont là, et l’on ferait une belle liste des théologiens même gallicans qui les absolvent d’hérésie. Mgr Héfélé, il est vrai, les accuse aujourd’hui ; mais hier il les trouvait orthodoxes. Le R.P. Gratry ferait ,mieux de suivre Bossuet, le Bossuet du Discours sur l’histoire universelle, le Bossuet authentique, et non le Bossuet posthume de la Défense de la Déclaration, où, du reste, il n’est pas dit formellement une seule fois qu’Honorius ait été hérétique dans la doctrine. La seule chose à laquelle tient l’auteur, c’est que ce Pape ait été condamné par le sixième Concile.

    Voici donc comment Bossuet formule, dans le Discours, toute cette histoire, sur l’année 629 :  » Ces hérétiques (les monothélites) cachaient leur venin sous des paroles ambiguës ; un faux amour de la paix leur fit proposer qu’on ne parlât ni d’une ni de deux volontés. Ils imposèrent par ces artifices au pape Honorius Ier, qui entra avec eux dans un dangereux ménagement, et consentit au silence , où le mensonge et la vérité furent également supprimés. Plus loin, à l’année 680, Bossuet dit encore Toute l’Église reçut une nouvelle lumière par le concile de Constantinople, sixième général, où le pape saint Agathon présida par ses légats, et expliqua la foi catholique par une lettre admirable. Le Concile frappa d’anathème un évêque célèbre par sa doctrine, un patriarche d’Alexandrie, quatre patriarches de Constantinople, c’estàdire tous les auteurs de la secte des monothélites : sans épargner Honorius, qui les avait ménagés. Après la mort d’Agathon, qui arriva durant le concile, le pape saint Léon Il en confirma les décisions, et en reçut tous les anathèmes.

    Le R.P. Gratry me permettra de l’arrêter un moment sur ce passage, où l’on sent la majesté et la précision du style de Bossuet. Préalablement, je lui ferai observer que l’éloquent et docte historien est avec moi dans la question chronologique. Nous venons de lui entendre dire que ! la mort de saint Agathon arriva durant le concile. Bossuet n’admet donc pas que ce saint Pontife soit mort le 10 janvier 682 puisqu’à cette époque le Concile était terminé. Quant à la faute personnelle qui attira sur Honorius les anathèmes du Concile, cette faute, selon Bossuet, dans son Discours sur l’histoire universelle, a consisté dans un dangereuse ménagement et non dans la profession ce l’hérésie. D’ou je conclus, encore une fois, qu’inscrire le non d’Honorius sur la liste de ceux qui ont professé formellement le monothélisme, c’est commettre une intrusion, et Bossuet ne me démentirait pas.

    

X

    J’avais cru devoir rappeler au R.P. Gratry que tout Concile, pour jouir du privilège de l’œcuménicité dans l’Église, devait avoir reçu du Pape sa confirmation ; qu’il suit de là que les décrets rendus par les Pères n’obtiennent le caractère œcuménique que dans la proportion selon laquelle cette confirmation leur est appliquée ; qu’enfin le sixième Concile était soumis à cette loi fondamentale, ainsi que tous les Conciles antérieurs et postérieurs. Cette conséquence fait le tourment du R.P. Gratry, et il se permet, à ce sujet, une déclamation tellement furibonde, je dirai tellement extravagante, que, je l’avoue, il m’a été impossible de tenir mon sérieux jusqu’à la fin.

    Le lecteur va être à même d’en juger : s’il garde plus de sang froid, je m’incline devant sa gravité.

    Le R.P. Gratry aurait un moyen bien simple d’échapper aux conséquences que la logique lui impose. Ce serait de nier tout bonnement que la confirmation par le pape soit nécessaire pour l’œcuménicité d’un concile. Jusqu’à présent, il ne s’est pas donné cette liberté, qui, j’en conviens, serait pour lui, comme pour tout autre, assez périlleuse.

    Je suppose donc qu’il veut demeurer orthodoxe, même au prix d’une inconséquence ; car enfin il tient à sauver son âme. Ceci convenu, je commence par lui accorder que les Actes d’un Concile présidé par le Pape en personne, tel qu’est celui qui se tient en ce moment au Vatican, peuvent se passer de la confirmation apostolique, attendu que les décrets sont rendus simultanément par le Pape et par le corps enseignant, légitimement représenté dans l’assemblée. Il s’agit donc d’un Concile que le pape ne préside pas luimême, mais seulement ses légats. Ce Concile émet des décrets dogmatiques et disciplinaires. L’Église enseignée et régie est attentive dans la prière et la soumission. Elle sait que le moment arrivera où les décisions et les règlements de ce Concile seront obligatoires pour elle. Or, ce moment est celui où le Pontife romain, ayant pris connaissance des décrets du Concile sur la foi, les mœurs et la discipline, les revêtira de sa sanction. La forme alors s’unira à la matière, et le Concile sera fait.

    Mais si la confirmation apostolique est appelée à donner le cachet indispensable d’œcuménicité au Concile, il suit que les décrets de celuici qui n’obtiendraient pas la confirmation papale, demeureraient privés de cette œcuménicité ; en un mot, que le Concile, dans l’ordre pratique, dépend absolument de cette condition, qui est fondée sur la plénitude de puissance qu’exerce de droit divin le Pontife romain sur l’Église universelle, en sa qualité de Vicaire de JésusChrist, comme l’enseigne le Concile de Florence.

    L’histoire des Conciles nous montre en action cette importante théorie qui a pour base un dogme de foi. Au quatrième siècle, un Concile de cent cinquante évêques se tient à Constantinople, convoqué par Théodose, et ne comptant dans ses rangs aucun évêque occidental, ni à sa tête aucun légat du Siège apostolique. C’est un concile particulier ; cependant l’Église le reçoit et l’honore comme œcuménique. D’où lui vient cet honneur ? uniquement de ce qu’il convint au Pape saint Damase de confirmer la profession de foi que ce Concile avait émise ; cela seul suffit pour faire recevoir le synode des cent cinquante évêques orientaux comme œcuménique dans toute l’Église. Saint Damase ne jugea pas à propos de confirmer par l’autorité apostolique d’autres dispositions de ce même Concile, regardant les unes la doctrine, les autres la discipline ; elles demeurèrent à l’état de canons dressés dans un concile particulier.

    Le Concile de Chalcédoine, après avoir réglé, de concert avec saint Léon, ce qui intéressait la foi sur le dogme des deux natures en JésusChrist, formula un décret par lequel il voulait élever le siège de Constantinople audessus de ceux d’Alexandrie et d’Antioche, le plaçant immédiatement après celui de Rome. Il sollicita dans les termes les plus humbles la confirmation de cette mesure par, saint Léon. Rogamus igitur, disaient les Pères dans leur supplique, tuis decretis nostrum honora judicium. Saint Léon se montra inflexible, et il fallut des siècles et l’assentiment formel du Siège apostolique pour que l’évêque de Constantinople pût se mettre en possession du second rang qu’il ambitionnait dans l’Église.

    S’agitil du cinquième concile ? Mgr de Sura est convenu luimême que sans la confirmation par Vigile des décrets de cette assemblée, irrégulière dans sa convocation, acéphale par le refus que fit le pape d’y présider et même d’y paraître, dominée par la puissance impériale ; sans cette confirmation, disje, un tel Concile n’aurait pu se prévaloir de l’œcuménicité. Quoi donc de plus naturel que de s’informer, au sujet du sixième Concile, du degré et du mode de confirmation dont il a été l’objet de la part du Pontife romain ? Le R.P. Gratry raisonne en ce sens, que tout ce que fait un Concile a valeur indépendamment de la confirmation du pape. Il confond le côté historique du concile avec son côté obligatoire. Nous lui accorderons volontiers qu’un Concile a fait telle ou telle chose ; c’est de l’histoire ; mais la portée œcuménique de ce Concile, en tant qu’il s’impose à nos intelligences et à nos volontés, dépend absolument de la teneur selon laquelle a été accordée la confirmation apostolique. Le sixième Concile, j’en conviens, dans des sessions tenues depuis la mort de saint Agathon, a agi contre Honorius d’une manière très dure ; il l’a taxé d’hérésie au même titre que Sergius, Pyrrhus et les autres. De son côté, saint Léon Il n’a accepté l’anathème contre son prédécesseur qu’à la condition d’isoler celuici des hérétiques, en laissant toutefois peser sur lui le reproche de n’avoir pas sauvegardé la vérité qu’il devait défendre. Le sixième concile n’est donc pas confirmé dans tout ce qu’il a fait contre Honorius ; on a donc le droit de juger sa conduite, et nullement l’obligation d’accepter ce que saint Léon Il n’a pas cru devoir accepter.

    Voyons maintenant les principaux traits de l’argumentation du R.P. Gratry. Il débute par me reprocher d’introduire une théologie nouvelle des conciles. Oui, si c’est une nouveauté d’enseigner que la confirmation apostolique est de nécessité pour tous les décrets d’un concile, comme caractère essentiel de leur œcuménicité.

    Il prétend que j’enseigne que le texte des conciles ne se trouve pas dans les canons des Conciles ; qu’il se trouve uniquement dans la lettre du Pape qui approuve le Concile. Le R.P. Gratry compte beaucoup sur la docilité de ses lecteurs. S’il leur plaît de croire que j’ai dit que la décrétale d’approbation d’un Concile doit contenir textuellement les décrets rendus par ce Concile pour que ces décrets aient valeur, ils en sont les maîtres. Quant à ceux qui m’ont lu, ils savent, d’après mon dire, que, dans l’approbation donnée par saint Léon Il aux décrets du sixième Concile, il n’y a qu’une seule clause restrictive ; que, par conséquent, c’est dans les Actes du sixième Concile qu’il doivent aller chercher les décrets désormais confirmés, en ayant soin de les modifier dans le sens de la restriction imposée par le Pape. C’est là le vrai sixième Concile, non quant à l’histoire, mais quant à la conscience catholique.

    Mais voici quelque chose de plus curieux. Il suit de là, dit le R.P. Gratry, que tout Pape, après tout concile, peut, dans une lettre, faire un compte rendu du concile ; ce compte rendu peut être exact ou inexact ; il peut être incomplet, parce que le Pape n’aura pas voulu tout rappeler ; il peut enfin modifier et changer le texte des canons, etc. Mais, mon révérend Père, où aije parlé de ce compte rendu du Concile par le Pape ?

    Lorsqu’il est question de l’autorité œcuménique des décrets, autorité qui procède de leur confirmation par le Pape, vous venez parler de la teneur même de ces décrets ! Où aije dit que le Pape la devait insérer tout au long dans sa Bulle confirmatif, ou qu’il avait à en faire le compte rendu ? Ceci vous appartient en propre. Dans la Monarchie pontificale, j’ai cité les paroles de saint Léon Il, confirmant les décrets du sixième Concile, en la même manière que Pie IV confirma ceux du concile de Trente, avec cette différence que saint Léon Il n’acceptait pas l’anathème contre Honorius en la forme que lui avait donnée le Concile, et déterminait par son autorité souveraine et sans appel, le sens très différent dans lequel on devait prendre cette anathème. Nul besoin que le Pape se donnât la peine de transcrire tout ce qu’il approuvait ; il suffisait qu’il modifiât ce qui était à modifier, et ainsi amendé, le sixième Concile avait autorité dans l’Église. Ce qui n’était pas approuvé demeurait de fait dans les Actes du Concile ; le reste jouissait de droit désormais de l’autorité conciliaire œcuménique, sans avoir besoin d’être transcrit, ni même analysé, dans la décrétale confirmatif.

    Mais s’il en est ainsi, ajoute le R.P. Gratry, les Conciles sont anéantis. Non, mon révérend Père, les conciles revus et approuvés par le Pape ne sont point anéantis. C’est par cette révision et cette approbation qu’ils obtiennent le suprême caractère de l’œcuménicité, qui, sans cela, leur manquerait à jamais, quelque nombreux qu’ils eussent été. L’Église est ainsi .constituée qu’y faire ? Tant que celui qui, de droit divin, est chargé de confirmer ses frères ne les a pas confirmés encore ; leur œuvre n’est pas en possession de cette solidité que la Pierre qui est le Christ (I, Cor. x. 4), communique seule à l’épiscopat par l’immortel Simon, fils de Jean, qu’il a admis divinement à la participation de sa qualité de Pierre et de fondement unique.

    Le R.P. Gratry continue : Les Conciles sont anéantis assurément, et c’est bien ce que veut la secte. Ils veulent abolir les Conciles et supprimer l’épiscopat.

     Rien que cela, mon révérend Père ? Ceux qui enseignent que le Concile n’est œcuménique qu’après avoir été confirmé par le Pape, et seulement dans les décrets que le Pape a confirmés, ceuxlà sont la secte ? Mais prenez y donc garde : cette secte s’appelle l’Église catholique, qui n’a jamais admis pour œcuméniques que les Conciles revêtus de l’approbation du SaintSiège. Si vous appelez cela abolir les Conciles et supprimer l’Épiscopat, c’est que vous avez dans la tête une théorie de l’Église où n’entre pas la monarchie pontificale telle qu’elle est reconnue dans les Conciles de Lyon et de Florence. Pour nous, enfants de l’Église, nous ne croyons pouvoir mieux faire

    que de nous en rapporter à ces deux Conciles œcuméniques, qui savaient sans doute ce qu’est le Concile et l’Épiscopat. Vous répétez à satiété les mêmes diatribes jusqu’à la page 68, toujours avec la même violence. Permettez moi de ne pas m’en émouvoir.

    

XI

    Le R.P. Gratry n’en a pas fini avec Honorius ; mais nous ne devons pas nous attendre à quelque chose de neuf. Ainsi dans son treizième paragraphe, il me fait dire que le décret de foi du sixième Concile est effacé par la lettre de saint Léon Il. Il est cependant aisé de voir que j’ai raconté comment le décret de foi du sixième Concile avait été, non effacé, mais confirmé par saint Léon Il, et que quant aux anathèmes qui ne sont pas proprement le décret de foi, un seul avait été réformé par le Pontife. Il importe donc de se défier quelque peu des résumés du R.P. Gratry. Poursuivant sa pointe avec la même assurance, il ajoute : Mais que fera Dom Guéranger pour effacer de même les décrets de foi ou canons du septième et du huitième Concile ? La réponse est aisée. Le Pontife romain n’ayant rien corrigé ni modifié dans ces décrets de foi ou canons, Dom Guéranger les acceptera dans leur teneur, sauf à les soumettre à une interprétation légitime, comme on fait pour tous les textes émanés de l’autorité, depuis les Écritures saintes jusqu’aux lois humaines.

    Je me répéterai donc et je dirai encore, n’en déplaise au R.P. Gratry : Le profond respect que témoignent le septième et le huitième Concile pour le Siége apostolique dans tous leurs actes, ne permet pas de supposer qu’ils aient joint le nom d’Honorius à la liste des personnages anathématisés, dans un autre sens que celui de saint Léon Il. Le R.P. Gratry en juge autrement. Selon lui, la décrétale de saint Léon Il n’a pu lier le huitième Concile ; .or, ce Concile dans son anathème général a inscrit sans commentaire Honorius sur la liste des hérétiques ; donc Honorius, au jugement du huitième Concile, était tout aussi monothélite que Sergius, Pyrrhus, Paulus et les autres.

    Je répondrai d’abord au P. Gratry que le huitième Concile est particulièrement remarquable par son respect pour le Pontife romain et pour la prérogative d’inerrance qu’il a reçue en saint Pierre. Comme expression de ce sentiment, .ce concile a promulgué et fait sienne la profession de foi de saint Hormisdas, qui est une des bases de la croyance à l’Infaillibilité pontificale ; il a été réuni pour venger l’Église romaine des outrages de Photius ; il a été confirmé sans restriction par le Siége apostolique ; si donc on rencontre le nom d’Honorius dans la liste qu’il donne des personnages flétris de la note d’hérésie, c’est le cas de se rappeler, qu’encore à cette époque, l’appellation d’hérétique n’était pas attribuée uniquement, comme nous faisons aujourd’hui, à celui qui nie un dogme révélé, mais qu’il s’appliquait aussi aux dissentiments dans la conduite, ainsi que l’ont doctement prouvé plusieurs des défenseurs d’Honorius. Personne aujourd’hui ne conteste que le nom de ce malheureux Pontife n’ait été flétri par des anathèmes, dont le plus compétent, le seul qui ait à la fois valeur historique et canonique, est celui de saint Léon Il, dans sa lettre confirmatif du sixième Concile. Or, saint Léon Il n’a anathématisé Honorius que comme fauteur de l’hérésie monothélite par sa négligence et sa faiblisse ; le nom d’hérétique ne convient donc à Honorius que dans ce sens, et c’est uniquement dans ce sens qu’a dû l’entendre le huitième Concile. La critique procède en interprétant un document par l’autre, et, je le répète, le parfait accord du huitième Concile avec le Pape interdit totalement de penser que cette assemblée aurait eu l’idée de contrevenir au sentiment si formel de Rome sur la nature du grief que l’on pouvait imputer à Honorius.

    

XII

    Mais cela ne suffit pas au R.P. Gratry. ,On lui a mis en tête de prouver l’hérésie formelle d’Honorius par le témoignage de saint Léon Il luimême, et il n’est pas homme à s’arrêter en si beau chemin. Le voilà donc qui s’avance avec une lettre telle quelle adressée à un roi espagnol nommé Erwig. Lui, le R.P. Gratry, qui a découvert les fausses décrétales, il nous apporte triomphant cette épître fulminante qui décide de tout. Cependant, comme on lui a dit à l’oreille que la pièce pourrait être sujette à quelque difficulté, attendu qu’elle ne cadre pas tout à fait avec la chronologie, il prend ses précautions en nous disant préalablement Q qu’il n’importe pas qu’elle soit du pape Léon Il ou de son successeur Benoît Il.

    Il semble cependant que cela importe beaucoup ; car il s’agit de savoir si saint Léon Il s’est contredit ou non. Dans sa lettre confirmatif du sixième Concile, tout en approuvant la confession de foi émise par cette assemblée, il a soin de la modifier à l’endroit des anathèmes, en retirant le nom d’Honorius de ceux que le Concile flétrissait comme entachés de monothélisme, pour le mettre à part, signalant seulement ce pape comme ayant compromis la bonne cause par ses ménagements. Si maintenant la lettre n’est pas de saint Léon Il, mais de Benoît Il, il n’y aurait pas contradiction, j’en conviens ; mais que penser d’une pièce dont l’auteur est douteux ?

    Il y a mieux encore. Cette pièce est fausse, ou tout au moins interpolée. J’en trouve la preuve dans le passage même que le R.P. Gratry a pris la peine de traduire. Voici les paroles :

    Tous les auteurs de la doctrine hérétique condamnés par la sentence du vénérable Concile ont été rejetés de la communion de l’Eglise catholique : c’étaient Théodore, évêque de Pharan, Cyrus d’Alexandrie, Sergius, Paul, Pyrrhus et Pierre, naguère évêque de Constantinople, et avec eux Honorius de Rome, qui consentit à laisser souiller la règle de la tradition apostolique, qu’il avait reçue immaculée des mains de ses prédécesseurs ; puis aussi Macaire d’Antioche, avec son disciple Etienne, maure luimême dans le funeste enseignement de l’hérésie ; puis encore un certain vieillard en démence, Polychronius, nouveau Simon, lui qui, tout récemment encore, promettait d’achever leur œuvre en prêchant hautement l’hérésie, et qui n’ayant pas voulu revenir à la confession de la vraie foi et au salut, a été frappé d’une condamnation éternelle. Tous ces hommes enseignant, à l’exemple d’ARIUS, d’Apollinaire, de NESTORIUS, d’Eutychès, de Sévère, de Théodore et de Thémèse, une seule volonté et une seule opération dans la divinité et dans l’humanité de Notre Seigneur JésusChrist, cherchaient impunément à défendre une doctrine hérétique. En effet, n’appuyant pas comme il convenait à des prêtres leur opinion sur des témoignages de la Sainte Écriture et des Pères, mais s’efforçant d’altérer l’Évangile du Christ par des sophismes tout humains et remplis de subtilités, tous ces hommes avec leurs erreurs, l’Eglise les a rejetés loin d’elle par un jugement inspiré de Dieu..

    Il n’est pas besoin de réfléchir longtemps sur ce passage de la lettre pour reconnaître ,qu’il est l’œuvre d’un faussaire ignorant. Le R.P. Gratry, si zélé contre tout ce qui est faux en fait de décrétales, s’y est laissé prendre avec sa naïveté accoutumée.

    Voici la glose dont il accompagne le morceau qu’il s’est donné la peine de traduire :

    Quelqu’un peutil nier que le mot omnes, tous, ne soit répété dans ce texte au commencement, au milieu, à la fin ?

    Au commencement : Tous les auteurs de l.’hérésié, parmi lesquels Honorius est énuméré ;

    Au milieu, et après l’énumération : Tous ceux là (omnes hi) furent hérétiques, et enseignèrent .l’unité de volonté, et l’unité d’opération en JésusChrist ;

    A la fin, après la démonstration de leur hérésie monothélite, tous ceuxlà ont été rejetés du sein de l’Eglise.

    Ainsi le R.P. Gratry est dupe du faussaire, et innocent en fait d’histoire théologique jusqu’à ne pas voir qu’il est le jouet d’une mystification grossière. Comment ! ARIUS et NESTORIUS ont été hérétiques monothélites ! Jusqu’à présent on avait cru que cette hérésie était une spéculation hétérodoxe à propos de l’union personnelle des deux natures, divine et humaine, en JésusChrist ; et vous venez nous citer Arius qui n’admettait pas en Jésus Christ la nature divine, et qui ne faisait de lui qu’une pure créature ! Vous venez nous citer comme partisan d’une seule volonté, Nestorius qui en reconnaissait si bien deux distinctes, que selon son système, la nature divine et la nature humaine se développaient chacune à part, et n’avaient pas même entre elles le lien d’une personnalité unique !

    Assurément Arius et Nestorius étaient deux, hérétiques ; mais leurs hérésies étaient l’opposé de celle du monothélisme ; et c’est, mon révérend Père, ce qui rend absurde le passage que vous avez traduit, où on lit en toutes lettres qu’Arius et Nestorius ont enseigné, comme Apollinaire, Eutychès et les autres, une seule volonté et une seule opération.

    Non, saint Léon Il, ni même Benoît Il, n’auraient point écrit de pareilles choses. De telles confusions n’ont été possibles que de la part d’un faussaire ignorant, qui s’est avisé, sinon de fabriquer en entier, du moins d’allonger la lettre, sans doute pour lui donner une tournure plus solennelle, ne se doutant pas qu’il allait se casser le cou. Il pensait qu’une kyrielle d’hérétiques ferait bon effet, et il s’en est allé chercher tous ceux dont sa mémoire lui fournissait les noms, pour les accoler aux monothélites, sans avoir l’air de se douter que nonseulement une hérésie n’est pas l’autre, mais qu’il est des hérésies qui se détruisent réciproquement.

    Le sixième Concile, dans son Symbolum centum quinquaginta Patrum confirmé par saint Léon Il, sauf l’article où il est question d’Honorius, avait procédé autrement, lorsque, signalant les affinités du monothélisme avec les erreurs antérieures, il s’était borné à mentionner les hérésies d’Apollinaire, de Sévère et de Themistius 1 . En effet, Apollinaire refusant une âme au Christ, supprimait par là même les deux volontés, et il était le précurseur du monothélisme. Quant à Sévère et Themistius, ardents monophysites, comme ils n’admettaient qu’une seule nature dans l’Homme Dieu, il était naturel qu’ils fussent opposés aux deux opérations. Mais Arius et Nestorius, qu’auraientils eu à faire dans ce décret, lorsque le premier ne reconnaît qu’une seule nature dans le Christ, et que le second admet nonseulement deux volontés, mais deux personnes ?

    Je conclus donc que le R.P. Gratry, qui, de son propre aveu, confondait encore il y a quinze ans les Fausses Décrétales avec les véritables, n’a pas encore acquis, à l’école du docteur Hinschius, le degré de critique nécessaire pour juger de l’authenticité d’une pièce. Il continue de prendre les documents pour valables dans toute leur teneur, par cela seul qu’ils sont imprimés tels quels. Il devrait se rappeler que les fausses Décrétales ont eu aussi cet honneur ; ce qui ne les rendait pas meilleures.

    

XIII

    Voilà donc les vengeurs qui s’arment pour la querelle gallicane ! Dans cette question de l’Infaillibilité du Pape, question qui ne peut être appréciée qu’à l’aide des monuments de l’antiquité ecclésiastique, il faut que ceux qui ont passé leur vie dans l’étude de ces monuments rencontrent pour adversaires d’autres hommes assez étrangers à la tradition pour faire d’Hypatie une chrétienne du deuxième siècle 2 , pour confondre le Sacramentaire avec le livre de l’Office divin, pour accepter dans Arius et dans Nestorius les précurseurs et les fauteurs du monothélisme ! Et ces mêmes hommes ont le courage d’accuser saint Thomas, Melchior Cano, saint Alphonse de Liguori, de ne prouver leurs thèses qu’à coups d’apocryphes !

    Non, la victoire restera au bon droit, à la vraie science, et ceuxlà que nous avons vus se jeter tout à coup sur des terrains jusqu’alors inexplorés par eux, finiront par rentrer dans les parages qu’ils connaissent mieux, un peu embarrassés peutêtre des hasards de la campagne.

    Quoi qu’il en soit, le R.P. Gratry jusqu’à cette heure est content de lui, et il termine par ces paroles triomphales : La défense de dom Guéranger est renversée de fond en comble. Il n’en reste pas un seul mot.

    Je ne suivrai pas le R.P. Gratry dans la querelle insignifiante qu’il cherche à Mgr de Westminster et de Malines, non plus que dans l’excursion imprudente qu’il se permet contre M. de Margerie. Je n’entreprendrai point l’histoire des variations de Mgr Héfélé, qui a le privilège de dire successivement le pour et le contre à propos d’Honorius, sans perdre son crédit auprès de ses admirateurs ; mais en attendant la cinquième Lettre du R.P. Gratry, je me permettrai de lui adresser ici, en finissant, une série de questions.

    Que pense mon révérend Père sur la portée du texte où saint Grégoire de Nazianze, complimentant Constantinople dans ses éloquents adieux, l’appelle emporium fidei, lorsqu’on le rapproche de cet autre texte où le saint docteur enseigne que Rome, qui préside au monde entier, garde seule la vraie foi, qu’elle conserve dans l’Occident tout entier ?

    Le révérend Père Gratry persistetil à préférer sa traduction du texte de saint Irénée à celle. de Bossuet, et son interprétation à celle de l’assemblée du clergé de 1577, à celle de Pierre de Marca, et à celle de Mgr Freppel ?

    Le révérend Père Gratry, dans la citation qu’il a faite d’Origène, estil résolu à s’arrêter toujours aux premières lignes, sans lire la suite, où le savant alexandrin expose avec tant de clarté le privilège accordé à la Pierre sur laquelle l’Église est bâtie ?

    Que pense le R.P. Gratry des textes de saint Augustin, dans lesquels le saint docteur confirme son fameux Causa mita est ?

    Le R.P. Gratry atil intention de maintenir la citation tronquée qu’il a faite de Fénelon, et dans laquelle il lui fait dire précisément le contraire de ce qu’il dit ?

    Le R.P. Gratry songetil à rétracter ce qu’il a avancé, que les Fausses Décrétales ont tout changé dans l’Église au profit du Pape, quand le docteur Doellinger luimême convient qu’elles n’exprimaient que les principes et les institutions reçus généralement dans l’Église à l’époque de leur fabrication ?

    Que pense le R.P. Gratry sur la portée du mot latin ineptus, après la leçon magistrale que nous donne à ce sujet Cicéron, de Oratore ?

    Le R.P. Gratry estil enfin sorti de la confusion qu’il a faite de la hiérarchie d’ordre avec la hiérarchie de juridiction, à propos d’un passage de saint Thomas sur le sacrement de confirmation ?

    Le R.P. Gratry se scandalisetil encore des Papes qui ont disposé des royaumes, maintenant qu’il sait que des Conciles œcuméniques ont fait la même chose ? Pense til encore que le Pape, aussitôt après la définition de l’Infaillibilité, n’aura rien de plus pressé que de déposer à son gré les monarques, bien que ce genre d’intervention dans les questions de droit public n’ait aucun rapport avec l’Infaillibilité ?

    Le R.P. Gratry estil toujours persuadé que Paul IV, en enlevant aux prélats hérétiques tout droit d’administration, a prétendu par là même infirmer la validité des sacrements qu’ils auraient conférés ?

    Le R.P. Gratry continuetil d’être scandalisé du P. Faber, parce qu’il a signalé l’affinité mystérieuse qui unit le dogme eucharistique à celui de la papauté, lorsqu’on lui a montré le même sentiment professé par saint Jérôme dans sa célèbre lettre à saint Damase ?

    Le R.P. Gratry atil rétracté l’injuste imputation qu’il a faite à saint Bernard, d’avoir désigné la cour romaine dans un passage dirigé contre les séditieux et sacrilèges partisans d’Arnauld de Brescia, les garibaldiens de l’époque ?

    Le R.P. Gratry désavouetil cette huguenotte qualification de Babylone qu’il a appliquée à Rome chrétienne, en se couvrant d’une citation dont il adopte les termes ? Atil rétracté l’épithète de Romanistes dont il voudrait flétrir les fidèles qui témoignent leur zèle pour les divines prérogatives du Siège apostolique, lorsqu’il a pu lire, dans la Revue des Deux Mondes, un article antichrétien, signé de M. Vacherot, son antagoniste d’autrefois, et dans lequel Mgr d’Orléans est félicité d’avoir trouvé cette heureuse appellation pour qualifier les ultramontains ?

    Libre au R.P. Gratry d’écrire que a la défense de Dom Guéranger est renversée de fond en comble, et qu’il n’en reste pas un seul mot. A part les réponses qui ont été données cidessus aux nouvelles difficultés qu’il a cru devoir proposer, il est aisé de se rendre compte, par l’énumération qu’on vient de lire, qu’il est fort en retard sur la réplique. Cependant, je suis loin d’avoir relevé tous les points répréhensibles de ses Lettres. Atil répondu davantage aux faits et aux arguments développés par M. Amédée de Margerie, aux études patristiques si victorieuses que lui a opposées M. l’abbé Rambouillet, enfin aux autres réfutations pleines de doctrine qui lui ont été appliquées ? Le R.P. Gratry ne se trouble pas pour si peu. Il s’endort sur ses lauriers, bercé par les flatteries de gens qui n’en savent pas plus que lui, et qui ont trouvé une distraction assez neuve à entendre ce cliquetis de noms propres et de termes inconnus, qui les lançait pour quelques quarts d’heure dans une région qu’ils ne soupçonnaient pas, et qui doit leur rester à jamais étrangère.

    

XIV

    Durant ce temps, le Concile du Vatican poursuivait son couvre divine. L’Église universelle en prières obtenait du cœur de Dieu ces grâces de lumière qui se révèleront bientôt. Si le mal est grand sur la terre, parce que les vérités sont diminuées parmi les enfants des hommes 3 , nous devons espérer à la pensée que leur accroissement ne peut qu’être salutaire au monde. Cet accroissement, il a fallu l’acheter au prix de discussions vives, de polémiques ardentes. Nous avons vu, durant la tempête, des navires portés jusqu’au ciel par les vagues, et redescendant ensuite jusqu’au. fond des abîmes 4

    Dans la lutte, la fureur de l’adversaire ne manquait pas ; mais ses traits étaient flèches d’enfants 5 . La terre en est jonchée, et personne ne songera à les ramasser.

    Tantôt le débat semblait se rétrécir jusqu’aux proportions d’une question de personne lorsqu’on évoquait de sa tombe l’infortuné Honorius pour lui faire rendre compte de sa foi. Du moins, estil permis de croire qu’après cette dernière secousse, il reposera désormais en paix. Tantôt c’étaient les fondements mêmes de l’Église qui étaient mis à nu 6  ; mais alors apparaissait la Pierre posée par la propre main du Fils de Dieu. Car il s’en rencontrait qui voulaient, comme les prétendus réformateurs du XVIe siècle, attribuer à l’Église ellemême les prérogatives accordées .à celui qui est fondement de l’Église ; comme si le Seigneur avait dit : Sur l’Église je fonderai mon Église ; comme s’il n’avait pas dit : Sur la Pierre je fonderai mon Église.

    Il s’en rencontrait qui, tout en confessant l’inerrance du successeur de Pierre, assignaient gravement comme condition qu’il eût préalablement consulté la tradition catholique ; comme si le Concile luimême n’était pas astreint au même devoir, sans cesser pour cela d’être infaillible. Il s’en rencontrait qui ne voulaient plus reconnaître de définition possible que par l’unanimité des juges de la foi ; comme si l’on pouvait effacer l’histoire qui a enregistré tant de défections, jusque sur les sièges les plus élevés de la hiérarchie.

    Tant d’écrits divers, qui portaient au loin ces pensées souvent incohérentes, montreront du moins à la postérité en quelle connaissance de cause et avec quelle liberté la question fut agitée et enfin résolue. Les débats appartiennent désormais à l’histoire ; mais l’heure approche où la paix et la concorde, œuvre de l’Esprit Saint, vont apparaître pour la joie et le salut du peuple chrétien. Et facta est tranquillitas magna 7 .

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