Conférences sur la vie chrétienne – 17ème conférence

DIX-SEPTIÈME CONFÉRENCE.

SOMMAIRE.

De la Tempérance. —Elle s’exerce sur l’appétit soit concupiscible soit irascible. — Les sensations agréables ne sont pas mauvaises, à moins qu’on ne les recherche avec excès, indifférence pour Dieu et contre son intention. — Danger d’une fausse spiritualité qui tombe dans le manichéisme et ouvre la porte à l’orgueil.

Nous sommes arrivés à la quatrième de ces vertus cardinales dont l’observation conduit l’homme dans un état conforme à la volonté de Dieu, au bon ordre et à ce qu’il doit être. C’est la Tempérance. La Tempérance est une vertu qui règle l’homme dans l’usage des jouissances de sorte qu’il s’en serve dans l’intention du Créateur et qu’il n’en abuse pas. Nous avons un besoin particulier de cette vertu, parce que c’est du côté de l’amour de la jouissance que le péché d’origine a produit les plus fâcheux résultats, au moins les plus appréciables.

IL y a la jouissance de l’âme et celle des sens. Elles doivent être soumises l’une et l’autre à la tempérance ; autrement l’homme qui les cherche sans règle, risque de se faire beaucoup de mal et d’offenser Dieu. Cette vertu est donc d’une grande importance ; car sans elle il y a en nous quelque, chose qui nous entraîne facilement.

Pour considérer le point sur lequel s’exerce la tempérance, il faut savoir qu’il y a en l’homme deux appétits, ainsi que l’établissaient les anciens philosophes : l’appétit concupiscible et l’appétit irascible.

L’APPÉTIT concupiscible est une tendance qui nous porte vers ce que nous désirons, tendance qui peut être aveugle et nous empêcher d’arriver à notre fin , si elle parvient à dominer la raison.

LE second appétit , que l’on appelle irascible, est une force qui nous sollicite à repousser les objets, les choses, en un mot tout ce que nous regardons, à tort ou à raison , comme un mal. C’est le pôle opposé. Il est clair que si l’homme se laisse emporter sans résistance à tout appétit concupiscible, il court vers le mal ; et de même, s’il cède à tout appétit irascible, il s’éloigne du bien. Un régulateur est donc nécessaire.

COMME ces deux appétits s’attachent aussi bien aux choses sensibles qu’aux choses spirituelles, nous avons un champ de bataille extrêmement vaste. Il nous faut lutter soit contre les attractions, soit contre les répulsions, et ce n’est pas une lutte de peu d’importance. Il est évident que les trois autres vertus cardinales sont absolument nécessaires ; mais celle qui est le plus mise en mouvement, c’est la Tempérance, à cause des forces aveugles qui sont en nous et qui font que continuellement nous avons à choisir entre l’obéissance à Dieu et l’infidélité au devoir.

EXAMINONS d’abord ce qui a rapport à l’attrait des sens, examinant les passions du corps. Il est évident que Dieu est le premier auteur des attraits que nous ressentons, et qu’il nous a constitués dans un état où nous devons sentir de l’attrait pour ce qui convient à notre nature, et si le péché n’avait rien dérangé, ces attractions que Dieu a mises en nous seraient toujours conformes à la raison.

Il n’y a rien de mauvais dans ce que Dieu a fait, et si quelque chose est mauvais en nous c’est par une conséquence du péché d’origine. Mais raisonnons comme si le péché originel n’existait pas, et que nous fussions seulement exposés au péché actuel. Par exemple, nous sommes attirés à ce qui natte nos sens, comme la nourriture et le repos du corps. Dieu ayant résolu que l’homme prolongeât son existence au moyen de la nourriture matérielle, n’a pas voulu que ce fût seulement pour lui une affaire de mémoire, mais il nous a inspiré un appétit basé sur la relation qui existe entre notre nature créée par Dieu dans la vérité et la nourriture lorsque nous avons faim. En sorte que quand la nourriture tous convient, nous sentons de l’attrait ; et non seulement nous mangeons, mais nous goûtons ce que nous mangeons.

QUELLE est la portée de cette adhésion de l’âme à la sensation qui lui vient à l’occasion d’une chose que Dieu a établie ? Évidemment cette chose ne renferme rien que de bon : dire que ce n’est pas mauvais ce ne serait pas assez et serait d’une fausse spiritualité. C’est une bonne chose que nous trouvions agréable ce que Dieu a établi ainsi pour nous attirer à nourrir notre corps. Pourquoi nous aurait-il tendu un piège ? Et s’il n’eut pas voulu que cette saveur existât, il ne l’eût pas donnée à la chose qui la possède. C’est donc une erreur de croire que c’est un mal que l’homme, en prenant un repas sobre, proportionné à ses besoins, trouve de la satisfaction dans le rapport qu’il y a entre les mets dont il se nourrit et la condition de son corps. Ce n’est pas un mal, mais un bien ; car on est dans l’intention du Créateur.

MAINTENANT l’homme peut se servir de la sensation contrairement à l’intention de Dieu ; ce sera quand détournant sa vue de l’ordre établi , il se livrera aux excès, de sorte qu’il y aura désordre dans son estomac , maladie, et le reste. Pourquoi fera-t-il cela ? Parce qu’oubliant qu’il a une âme, il dépassera la limite de la tempérance pour multiplier la sensation qui se trouve dans l’exercice d’un acte nécessaire. Il péchera par gourmandise, il arrivera à une situation repoussante, car il aura pris le moyen pour le but , il aura mis sa. fin dans l’accessoire. Il y a là quelque .chose de désordonné., Aussi la. gourmandise est-elle un péché à part : l’homme alors -va contre l’intention de Dieu. Il oublie la discrétion , se livre à un mauvais penchant , ne prend plus les choses dans les proportions voulues par le Créateur. Il met sa fin dans les choses sensuelles et tourne le dos à Dieu. Évidemment une telle conduite est coupable déplait à Dieu.

L’homme peut encore se livrer à l’intempérance d’une autre manière : en n’allant pas jusqu’à l’excès, mais en usant des choses sans rentrer clans l’intention de Dieu, quand on les cherche uniquement pour l’attrait. Ainsi, il n’ira pas jusqu’à l’excès, il ne rompra pas l’équilibre de sa santé ; mais il se laissera conduire uniquement par la satisfaction du plaisir du palais : l’œil intérieur est fermé du côté des intentions divines ne voit que la jouissance matérielle. Si on ne peut dire qu’il est gourmand on peut dire qu’il est sensuel. Il n’avait pas le droit d’agir ainsi ; car il s’arrête à la partie de lui- même qui n’est pas la partie supérieure. Dieu ayant réuni l’âme au corps n’a pu le faire qu’avec l’intention que l’âme soit le principe. conduisant.

Il. y a donc trois choses à considérer en parlant de la Tempérance. Nous pouvons user de ce qui convient à notre nature, conformément à la volonté de Dieu ; ce qui est dans l’ordre ; ou abuser de ce que Dieu nous avait donné comme accessoire pour en faire notre fin , ce qui est mal ; ou enfin nous laisser envahir par l’oubli de Dieu ou l’indifférence à l’égard de ses intentions, lâcheté qui fait qu’on ne pense qu’aux sens sans s’élever plus haut ; ce qui est également condamnable, bien que la faute ne soit pas comparable à ce que nous avons posé en second lieu pour donner de suite les deux extrémités. Il faut faire bien attention , quand on lit ces livres de spiritualité qu’un grand nombre sont rédigés sans égard à la théologie et contiennent beaucoup de choses qui ne reposent aucunement sur la doctrine. On a de bonnes intentions, mais les résultats sont funestes, car ces livres faussent l’esprit. On y verra par exemple ceci: que c’est mauvais de faire attention à la saveur. Mais c’est tomber dans l’hérésie des manichéens, qui considéraient comme mauvaises en elles mêmes toutes les choses qui tombent sous les sens, et donnaient à entendre que Dieu a organisé son œuvre de façon à ce qu’elle fût pour nous un piége, puisque l’attrait qui vient dire lui doit être combattu. Saint Paul va au-devant de cette hérésie lorsqu’il dit : toute m’attire prise avec actions de grâces est bonne. Donc le; pointus qui ont la prétention de condamner comme coupable à un degré quelconque la jouissance des choses qui tombent sous les sens, par exemple : les plaisirs de la nutrition, sont en opposition avec la doctrine des Saintes Écritures. Et, dans cette ligne là, ils peuvent aller à perte de vue. Ils diront à cela que la concupiscence ( et d’abord il ne faut pas la confondre avec l’appétit concupiscible ) infectant l’homme et le mettant si souvent en danger , il faut le mettre en garde absolument et sans aucune réserve, contre les sens qui l’attirent. Ils se trompent , car il na faut rien préférer à la vérité. Sous prétexte d’une plus grande perfection , il ne faut pas faire grimacer l’œuvre de Dieu , mais bien mettre chaque chose en sa place. Si la plupart oublient Dieu dans un grand dîner , c’est de leur faute ; car qu’est-ce donc qui les empêche de le trouver bon et de s’en nourrir conformément à la volonté de Dieu ?

IL faut bien se garder de manger pour manger , sans penser à Dieu, par sensualité, et de transformer en une action purement animale une fonction voulue par Dieu. Il faut encore plus s’éloigner de ce grossier abus , qui fait qu’on s’ingurgite beaucoup de nourriture pour le plaisir de la sensation, et qu’on cause nue perturbation dans 1’estomac. Ceci est toujours odieux et peut aller jusqu’au péché mortel.

IL ne faut pas confondre les notions. Nous parlerons plus tard à propos de la tempérance, de. la mortification, de ses règles et de son usage ; et nous verrons qu’elle n’a rien d’opposé à l’œuvre de Dieu établissant ainsi ces appétits dans l’homme, car Dieu ne fait rien sans raison. Il ne répugne aucunement que nous soyons attirés par ce qui est bon, beau et agréable. Ils voudraient nous faire croire que quand nous le cherchons, c’est le diable que nous trouvons ! Je demande s’il y a une différence entre la doctrine de ces faux spiritualistes celle des Manichéens ? Pour moi je n’ai jamais pu la trouver: Leur enseignement est opposé à l’Écriture, à la doctrine des Pères, à S. Thomas, car enfin il ne suffit par de dire : il y a un abus à craindre. L’erreur est le plus grand abus. Il ne faut donc pas tourmenter la conscience des gens qui ont bon appétit. Ils seront récompensés au ciel d’un bon dîner, s’ils ont pris soin, comme dit S. Paul, d’en rendre grâces à Dieu. Malheureusement l’homme, d’ordinaire, ne se conduit pas ainsi.

CE n’est qu’en déblayant lu terrain autour de la question qu’on arrive à bien voir ce qu’est la Tempérance. La prochaine fois nous nous en occuperons au point de vue pratique.

JE me suis servi de l’exemple de la nourriture et de cet appétit sensuel qui nous rend service pour les choses bonnes à la vie ; mais la thèse est générale qu’il s’agisse d’un sens où de l’autre. C’est toujours l’attrait que Dieu nous a donné qui nous pousse et nous conduit; malheureusement nous nous laissons facilement aller jusqu’à l’abus. La déchéance de l’homme a porté particulièrement sur les sens , qui ont besoin d’être redressés par la grâce. C’est l’œuvre de Dieu ainsi déformée par le péché que l’Écriture et surtout S . Paul appellent la chair, et cette chair doit être combattue à cause des fausses tendances auxquelles elle est accessible, tendances qui ravalent l’homme au lieu de l’élever, si on y cède. Mais, nous n’avons pas le droit d’appeler du nom odieux de chair l’usage des sens toutes les fois qu’il est conforme à la volonté de Dieu.

AINSI Dieu veut que nous nous servions de la vue pour aller à Lui. L’Écriture Sainte nous rappelle sans cesse le spectacle et, la beauté des choses visibles pour nous reporter à Dieu et aux choses invisibles qu’Il a faites. De même nous avons reçu l’ouïe pour percevoir la mélodie et l’harmonie et nous élever à Dieu par ce moyen ; ce qui n ‘ empêche pas que l’homme peut se servir de la vue et de l’ouïe pour descendre dans la chair. Et suivant notre pente nous pouvons arriver à naturaliser tous les dons de Dieu.

Mais ce n’est pas l’intention de notre créateur il nous a donné sa grâce pour nous aider à réagir contre nos mauvaises tendances; si l’houille fait ces choses dans la grâce, elles passent dans l’ordre surnaturel et nous sont méritoires pour la vie éternelle.

ÉCARTONS-NOUS donc de ceux qui, sans s’en clouter, établissent des doctrines perverses qui tendent à déranger le cerveau et à rendre mauvaises des choses bonnes en elles-mêmes. Veillons allons en servir en rendant grâces à Dieu, selon la recommandation de S. Paul. Il faut que nous arrivions à Dieu avec nos sens sanctifiés Il faut donc les relever et les mettre sous le joug de la grâce, non les détruire. Autrement on réduit l’homme à l’âme seule, on renverse le plan du Créateur et on ouvre ainsi une porte épouvantable à l’orgueil. Vous connaissez le mot de Pascal : L’homme en voulant trop faire l’ange arrive à faire la bête. Et l’histoire nous montre qu’il n’y a rien de plus dégotant que les Manichéens avec leur prétendue insurrection contre la chair et les sens.

CELA bien posé, nous nous entendrons parfaitement sur l’usage des sens, grâce à la lumière que nous donneront l’Écriture, les Saints Évangiles et l’enseignement de l’Église.