Défense des considérations sur la liturgie catholique (15 juin 1830)

  1. DÉFENSE DES CONSIDÉRATIONS SUR LA LITURGIE CATHOLIQUE (15 juin 1830)

    Au Rédacteur de l’Ami de la Religion et du Roi

    Monsieur le Rédacteur,

    Je vous ai souvent entendu vous plaindre du peu de mesure que certains écrivains mettent dans leurs attaques contre les ennemis de la vérité ; j’avais pris de là occasion de vous croire un homme sans fiel et sans malice, qui regarderait comme au-dessous de lui de descendre jusqu’à l’injure vis-à-vis de ceux qu’il lui plaît de considérer comme ses adversaires ; car je ne pensais pas, je vous assure, soulever votre ire en agitant une question aussi peu personnelle pour vous que celle de la liturgie. J’étais donc bien tranquille de ce côté, lorsqu’on est venu m’apporter deux numéros de votre journal dans lesquels je suis traité, comme on dit, du haut en bas. Les plus grossières injures, les plus dures épithètes me sont prodiguées dans un style que j’ai peine à reconnaître pour celui de la bonne compagnie. Vous sentez bien que ces choses-là laissent une question dans tout son entier et retombent, par le plus court chemin, sur leur auteur. Aussi ne ,m’en serais-je pas mis en peine le moins du monde, si pour appuyer un peu vos invectives vous ne vous étiez amusé à noircir mes intentions, à falsifier mes paroles, à me prêter des sottises pour avoir le plaisir de les réfuter. De plus votre zèle gallican vous ayant cette fois placé sur un terrain qui n’est pas le vôtre, il vous est échappé mainte et mainte bévue, que je ne veux pas laisser passer, plus encore pour l’éclaircissement des importantes questions que j’ai soulevées, que pour ma justification. Je suis fâché que cette défense nécessaire me force d’anticiper sur ce qui ride reste encore à dire sur la liturgie catholique ; je le ferai cependant autant que cela pourra être utile, en réservant toutefois de plus amples détails pour l’instant où je traiterai la question sous le rapport canonique.

    Vous commencez, Monsieur, par m’apprendre, car c’est de vous que je le tiens, qu’il existe en France une coalition ultramontaine contre les liturgies particulières, et vous semblez donner à entendre que j’ai l’honneur d’être l’organe de cette faction si dangereuse. Je vous avoue cependant que c’est dans votre journal que je viens de trouver la première nouvelle de l’existence de ce parti, j’ignore donc par moi même s’il existe réellement, mais ce que je sais bien, c’est que personne ne m’a jamais ni chargé, ni conseillé d’écrire sur cette matière, et qu’en le faisant je n’ai obéi qu’à ma conviction personnelle, dans l’intérêt de ce que j’ai cru l’ordre et la vérité, ne me doutant nullement, encore une fois, que je dusse avoir l’avantage de vous rencontrer sur mon chemin. Vous pouvez donc, sans crainte de m’offenser, déclamer tout à votre aise sur les progrès de cet esprit d’unité qui vous déplait si fort ; seulement je ne puis m’empêcher de vous marquer ma surprise de la manière leste dont vous vous exprimez sur le compte d’un prince de l’Église, qui, après tout, n’a contre lui que le malheur de ne pas penser comme vous, sur certaines questions. Mais, encore une fois, cela ne me regarde pas, je me hâte d’arriver à ce qui m’est personnel.

    D’abord je commence par vous dire que mon but est si peu d’inspirer des scrupules aux ecclésiastiques sur la récitation des bréviaires diocésains, que, loin de là, mon projet a toujours été, lorsque je serais arrivé aux questions canoniques sur l’office divin, établir formellement qu’on peut, en conscience, en faire usage, dans les diocèses où la pratique est telle. Mon but, comme je l’ai dit dans mon premier article, ne saurait donc être de troubler ceux que le droit ou la coutume obligent ou autorisent à répudier les livres de l’Église de Rome, Pour y substituer une liturgie diocésaine. Qu’ils continuent de le faire en paix à l’ombre de l’indulgence du Siège
    apostolique. Voilà, certes, qui est assez clair, pour quiconque entend le .français. Vous me demandez ensuite pourquoi faire
    deux
    articles contre ces mêmes liturgies ? J’ai déjà répondu à cette question, lorsque j’ai dit que mon but était de dévoiler le dangereux principes qui donnèrent naissance aux nouvelles liturgies, et d’empêcher, autant que possible, certaines personnes de les prendre pour articles de foi. Aussi, dans mes trois articles, sur cette matière, vous ne trouverez, si vous y faites bien attention, que des principes généraux, et pas un mot qui puisse inspirer des alarmes et des scrupules sur l’usage de ces liturgies. Si donc il y a quelque part de l’inconséquence, de la prévention et de l’exagération, ce n’est point à moi que s’adresse ce reproche, pour le moment.

    J’avais dit, dans un premier article, que je défiais tout homme de sens, tout théologien de contester mes principes, comme tout logicien de se refuser à. mes conséquences. Un résumé de ces principes et de ces conséquences que je donnerai bientôt mettra la chose dans tout son jour. En attendant, vous croyez devoir me prévenir que comme nues principes et mes conséquences reposent sur des faits faux, tout l’édifice que j’ai bâti croule sans de grands efforts. Mais dites moi, Monsieur, ai-je jamais prétendu que, mes principes reposassent sur des faits ? Qu’est-ce que des principes appuyés sur des faits, par conséquent sur des événements qui peuvent être ou n’être pas ? J’en connais de pareils principes ; mais ce ne sont pas les miens. Indépendamment de tout fait, avant l’examen de l’histoire de la liturgie, il est certain, il est indubitable que l’antiquité, l’universalité, l’autorité et l’oraison sont les qualités qui conviennent nécessairement à la liturgie. Que ces choses-là se développent et s’éclaircissent par des faits, j’en demeure d’accord, mais avant tout , de pareils principes sont fondés sur l’essence des choses.

    L’anonyme, dites-vous, fait un éloge magnifique de la liturgie romaine. C’est vrai, car c’est un éloge du cœur. Mais celui que vous en faites, Monsieur, n’est pas du tout au-dessous du mien. Le bréviaire romain, ce sont vos paroles, fut le produit lent et successif des temps, de l’expérience, de la piété et de l’étude de l’Écriture. Certes, je n’essaierai jamais de dire mieux. Mais comment après être convenu d’une chose que, vraiment, je ne vous demandais pas, comment trouvez-vous le courage de défendre avec tant de chaleur ces nouveaux bréviaires qui ne sont, vous devez l’avouer, ni un produit lent, ni un produit successif des temps et de l’expérience ; ces nouveaux bréviaires, ouvrage de la piété de plus d’un janséniste et dans lesquels la science de l’Écriture, quelquefois suspecte, ne conduit bien souvent qu’à des applications de textes détournés à un faux sens ?

    Dans la discussion des principes généraux que j’ai mis en avant, vous semblez vous être arrêté à un seul point, la question de l’universalité dans la liturgie. Ainsi vous m’accordez qu’une Église qui compte déjà dix-huit siècles, adroit de trouver étrange que l’on ait voulu, au dix-septième siècle, lui apprendre à parler. Mais ce que vous ne me pardonnez pas, c’est d’avoir dit que l’Église tend à réunir tous les hommes dans le même langage. Cependant, Monsieur, à qui faut-il s’en rapporter à ce sujet ? Ne serait-ce point, par hasard à l’Église elle-même ? eh bien ! si vous admettez ce principe, comme je veux le croire, vous admettez aussi que l’Église s’explique par l’organe de ses souverains Pontifes : or voici ce que dit l’un d’entre eux, Clément VIII, du haut de la Chaire apostolique 1  : « Puisque, dans l’Église catholique, laquelle « a été établie par Notre Seigneur Jésus-Christ, sous un seul « chef, son Vicaire sur la terre, on doit toujours garder « l’union et la conformité dans tout ce qui a rapport à la « gloire de Dieu et à l’accomplissement des fonctions ecclésiastiques ; c’est surtout dans l’unique forme des prières contenues au bréviaire romain que cette communion avec Dieu « qui est un, doit être perpétuellement conservée, afin que « dans l’Église répandue par tout l’univers, les fidèles de « JÉSUS-CHRIST invoquent et louent Dieu par les
    seuls et « mêmes rites de chants et de Prières. » Si cet oracle si imposant ne vous suffisait pas, je suis en mesure de vous fournir cent autres textes des papes et des conciles, qui répètent tous d’une manière aussi formelle cette vérité qu’il vous plait de contester.

    C’est donc tout à fait en pure perte que vous vous êtes mis à faire de l’érudition pour prouver ce que personne ne révoque en doute, savoir la grande variété des liturgies durant les premiers siècles. C’est l’argument que les jansénistes et les protestants opposent à l’Église romaine, lorsqu’ils veulent attaquer l’unité de langage qu’elle a si admirablement établie dans toute l’Église.

    Mais que leur répond-t-on ? ce que je vais avoir l’honneur de vous apprendre. C’est que bien des coutumes que l’on pouvait tolérer sans inconvénient dans des siècles où le premier besoin de l’Église était la propagation de la foi, cessent de devenir légitimes, du moment où l’Église, pleinement développée, les improuve. Pourquoi ? parce qu’à l’Église, et à l’Église seule appartient de juger ce qui est convenable au peuple fidèle. Or, vous devez savoir que le même concile de Trente, qui a jugé avec le SAINT-ESPRIT qu’il fallait tenir de plus en plus à l’usage absolu de la langue latine dans le service divin, a chargé le Pontife romain du soin de donner à l’Église un bréviaire et un missel uniformes, et que c’est pour se conformer à cette sollicitude du concile que saint Pie V a publié l’un et l’autre dans la forme que vous savez. Ainsi tout ce que vous dites des liturgies privées, dans les premiers siècles, ne signifie plus rien, dès que l’Église a fait connaître ses intentions et développé sa pensée primitive. Concluons donc que si c’est une grande susceptibilité que de voir un grave inconvénient dans cette variété, ce reproche tombe tout droit sur l’Église et sur le Saint-Siège ; c’est pourquoi, loin de rien faire pour le fuir, je me ferai toujours gloire de l’avoir mérité.

    Je n’ai prétendu nulle part, Monsieur, que le bréviaire romain avait été composé d’un seul jet. J’ai dit au contraire que le langage de l’Église devait s’enrichir par le cours des siècles, et si je n’ai pas, dans cet endroit, développé davantage cette pensée, c’est que je compte le faire plus tard, quand ce sujet se présentera sous ma plume. Je n’ai dit nulle part qu’avant la bulle de saint Pie V, il y avait uniformité absolue dans les liturgies, et conformité complète avec les usages de Rome. J’ai dit expressément le contraire. Voici mes paroles : Ce n’est pas qu’on ne rencontrât encore quelques Églises particulières, fidèles en tout ou en partie à leurs anciens usages. J’indique ensuite les causes de cette diversité ; vous pouvez les y aller chercher, mais le mieux eût été peut-être d’examiner, avant de m’attaquer, si j’étais vraiment répréhensible.

    Ce n’est pas assez, dites-vous, de se tromper sur la liturgie ,romaine, l’anonyme se trompe bien Plus lourdement encore sur les liturgies de notre Église. En vérité, Monsieur, vous avez un style fort aimable et des expressions tout à fait élégantes. Le lecteur a pu juger combien lourdement je me suis trompé sur la liturgie romaine, il est sans doute impatient de savoir combien plus lourdement
    encore je me suis trompé sur les liturgies de l’Église de France. je vais le mettre à même d’en juger. Suivant vous, Monsieur, je suppose que ces liturgies ne sont nées qu’au dix-huitième siècle. Avant de vous répondre, permettez-moi de vous demander si vous savez de quoi il s’agit, ou si vous avez intention de dénaturer sans cesse mes paroles. J’en appelle à tout homme qui sait lire et qui veut comprendre ce qu’il lit, et je lui demande si je n’ai pas fait, dans les articles incriminés, une distinction expresse entre les liturgies anciennes et par là même autorisées par la bulle de saint Pie V, et les liturgies factices que j’ai uniquement eues en vue dans cette discussion. je suis plein de respect, de vénération, d’admiration pour les premières ; ce n’est donc point celles-là que je me suis permis d’examiner. C’est au contraire celles qui sont nées de nos jours, et que nos contemporains ont, pour ainsi dire, vues commencer ; voilà celles dont j’ai fixé l’origine commune au dix-huitième siècle, et si j’avais besoin de pièces justificatives pour le prouver, votre arsenal m’en fournirait abondamment.

    L’anonyme suppose, dites-vous encore, que ce fut une invention du jansénisme, une tentative d’isolement et de séparation, une entreprise coupable qui pouvait avoir les résultats les plus funestes. Mais ne savez-vous pas comme moi que ces liturgies furent rédigées par des prêtres pour la plupart jansénistes, accueillies avec enthousiasme par le parti janséniste, soutenues par les parlements jansénistes. Vous savez tout cela, car vous l’avez écrit vous-mêmes autrefois ; mais depuis… Cette entreprise en de pareilles mains pouvait-elle être autre chose qu’une tentative d’isolement et de séparation ? Ses résultats n’étaient-ils pas menaçants ? N’avez-vous pas parlé vous-mêmes, dans un certain tome XXVI, des corrections et purgations multipliées qu’on fit successivement subir au bréviaire de Paris ? De grâce un peu plus de mémoire et nous serons bientôt d’accord.

    Mais voici quelque chose de plus curieux encore : Nos Églises n’ont point abandonné la liturgie romaine dans le dernier siècle et n’ont point répudié la mère des Églises. J’écoute comment vous allez le prouver. D’abord, pour me prouver qu’une chose ne s’est pas passée dans le dernier siècle, vous me citez des conciles du cinquième et du sixième, et Musaeus qui vivait vers l’an 450, et Sidonius, contemporain de saint Grégoire de Tours. Il y avait donc une grande variété de rites
    entre les différentes Églises des Gaules. D’accord ; mais passons à Charlemagne, vous avouez qu’il introduisit dans son empire les livres romains. Il est vrai que vous ajoutez que chaque Église les accommoda plus ou moins à ses usages. je l’accorde encore, si vous voulez. Vient ensuite le concile de Trente et la constitution de saint Pie V. Or je vous défie de me montrer en France, trente ans après cette bulle, six Églises qui n’eussent pas, n’importe sous quel titre, l’ensemble complet de la liturgie romaine. Les calendriers diocésains n’ont rien à faire ici. Ils sont permis partout où l’on suit le romain. Ainsi donc, au commencement du dix-huitième siècle, sur cent trente diocèses, cent vingt-quatre au moins marchaient d’accord avec l’Église romaine, dans tout ce qui concerne le culte divin. Or il est de fait que maintenant, à peine douze diocèses sont restés fidèles à cette belle uniformité ; donc j’ai parfaitement pu dire que ces Églises ont abandonné la liturgie romaine, et répudié la mère des Églises. Je passe à votre second article. Vous y faites l’histoire de la liturgie parisienne. Permettez que je prenne acte de vos aveux. Pierre de Gondy, évêque de Paris, aurait souhaité introduire le bréviaire romain dans son diocèse,- le chapitre s’y opposa : mais dans la révision qui fut faite du bréviaire de Paris, on se rapprocha du romain, dont on prit la plupart des leçons, des hymnes, des répons et des psaumes 2 . Or comme le bréviaire romain se compose de leçons, d’hymnes, de répons et de psaumes, si le bréviaire de Paris en adopta la plupart, il s’ensuit évidemment que la liturgie de Paris se trouva être à peu près la liturgie romaine. Ce n’est pas tout, votre levée de bouclier m’a donné l’idée de faire des recherches dans les premiers volumes de votre journal, et voici ce que j’ai trouvé dans ce tome XXVI que je citais tout à l’heure : Jean François de Gondy, archevêque de Paris, publia en 1643 un bréviaire qui différait très peu du romain. Ainsi la liturgie parisienne, qui déjà, sous Pierre de Gondy, prélat qui se démit en 1598, s’était si fort rapproché du rit romain, subit encore une nouvelle épuration en 1643, en sorte que vous avouez qu’il n’y avait plus alors que très peu de différence. D’après cela, dites-moi, les changements qu’on a cru devoir lui faire subir, jusqu’à effacer les dernières traces de cette antique ressemblance, n’ont-ils pas nécessairement eu pour but de répudier la mère des Églises, et de repousser la communion de ses prières. Laissons à part, si vous voulez, les intentions ; mais n’est-ce pas là l’effet que cette innovation a naturellement produit ?

    En vain me citerez-vous le mandement de M. de Vintimille, mandement dans lequel le prélat dit qu’il s’est efforcé autant que possible, d’approcher des anciens usages de l’Église romaine 3 . Sic conati sumus ad morem antiquum romanoe Ecclesioe, qua licuit accedere. Vous me forcez par là de vous répondre que, si le prélat a réellement écrit ces paroles, il n’a pas parlé suivant la vérité, puisque, de l’aveu de tout le monde, rien ne ressemble moins à la liturgie romaine que la liturgie de M. de Vintimille. En vain me direz-vous encore que dans la préface de son missel M. de Vintimille se félicite d’avoir pu profiter, dans la composition de cet ouvrage, d’un ancien sacramentaire romain qu’on venait de découvrir et de publier à Rome ; qu’est-ce que cela fait à la chose ? On peut juger par là, me dites-vous d’un air triomphant, si M. de Vintimille avait l’intention de répudier la mère des Églises et de repousser la communion de ses prières ? Eh ! Monsieur, deux mots, s’il vous plaît ? Cet ancien sacramentaire était-il en usage à Rome, au moment où M. de Vintimille composait son missel ? Vous êtes forcé de répondre que non. Avouez donc que c’est une singulière manière d’être en communion avec l’Église romaine, que de repousser les livres dont elle se sert au temps où nous vivons, pour adopter ceux dont elle se servait, il y a mille ans et plus. A ce propos, il vous plaît de dire que je suis encore plus ridicule qu’injurieux. Je vous laisse à juger à qui de vous ou de moi doit s’appliquer cette double qualification.

    Je viens maintenant au trait de folie que vous voulez bien signaler dans mon travail. Vous m’accusez d’avoir dit que par l’innovation liturgique on avait arraché aux fidèles l’ombre d’unité
    qui existait encore. Rien n’est plus traître, Monsieur, que cette manière d’extraire et de mutiler les membres d’une phrase. Vos lecteurs qui n’ont pas lu mes articles n’auront pas manqué de croire que j’accuse les nouveaux liturgistes d’avoir rompu l’unité de la foi dans l’Église de France, ou tout au moins brisé le lien de la communion du Saint Siége ; car telle est l’idée que donnent tout naturellement les paroles isolées de la phrase que vous avez extraite. Or, rien n’est plus éloigné de ma pensée. Je n’ai voulu parler et je n’ai parlé en effet que de l’unité de liturgie qui disparut chez nous, à mesure que les nouveaux bréviaires étendirent leur domination. Ce n’est donc point à moi, Monsieur, que peut s’adresser le reproche de folie ; ce n’est point à vous non plus ; mais sûrement vous ne méritez pas le reproche de franchise.

    Mon autre folie est d’avoir dit qu’on s’était soustrait à la communion des prières catholiques. Là dessus vous vous avisez de me prouver gravement que la diversité des prières ne rompt pas la communion des saints. je vous l’accorde, Monsieur ; mais lorsque l’uniformité est prescrite et observée dans l’Église catholique, cette diversité ne rompt-elle pas la communion des prières catholiques ? Cette expression vous effarouche ; mais savez-vous bien qu’elle n’est pas de moi, mais d’un saint pape, aussi célèbre par sa doctrine que par sa sagesse. Saint Pie V, dans la bulle Quod a
    nobis, passant en revue les abus qui s’étaient glissés dans l’Église à propos de l’usage de la liturgie, s’exprime ainsi au sujet des liturgies diocésaines Une coutume détestable s’était introduite dans les provinces. Des évêques se fabriquaient un bréviaire particulier, et au moyen de leurs offices dissemblables, et propres pour ainsi dire à chaque diocèse, déchiraient en lambeaux CETTE COMMUNION DE PRIÈRES et DE LOUANGES qui doivent être adressées au seul Dieu, dans une seule et même forme, et cela jusque dans des Églises « qui, dès le commencement, comme foutes les autres, avaient coutume de célébrer l’office divin suivant l’antique « usage romain. » L’avez-vous entendu ? Ai-je dit autre chose ? Veuillez bien aussi faire attention qu’outre l’assistance du SAINT-ESPRIT, le pape, en écrivant ces lignes, était l’organe du concile de Trente qui avait chargé le Saint-Siège de la répression de tous les abus dans la liturgie. Vous voilà donc forcé à étendre sur d’autres que sur moi le reproche de folie. Et sur qui, s’il vous plait ? Sur le pape et l’Église. Vous ne vouliez pas sans doute aller aussi loin, j’en suis bien sûr, mais enfin, si vous ne me déchargez promptement de votre accusation, vous voyez sur qui elle va peser. Je vous avoue qu’en pareille compagnie elle me paraîtra fort légère. -Puisse-t-elle l’être tout autant à votre conscience.

    Enfin vous vous donnez la peine d’examiner quelle autorité l’on peut donner à la constitution de saint Pie V ; et c’est ici que vous nous dites des choses ineffables. Il ne Parait Pas que ce saint Pontife ait voulu astreindre au bréviaire romain toutes les Églises ; car sa bulle n’est point adressée à
    tous les évêques. L’avez-vous lue, cette bulle ? Le meilleur, je pense, est de croire que vous ne l’avez pas lue ; mieux eût valu sans doute n’en pas parler ; mais enfin, il y a un remède ; donnez-vous la peine de consulter le Bullaire, et vous verrez, de vos yeux, qu’elle est adressée à tous les Patriarches, archevêques, évêques, abbés et Prélats de tout ordre ; vous y verrez qu’elle a été affichée aux lieux marqués pour la promulgation des bulles, afin que personne n’en prétende cause d’ignorance. Quant à la question de sa réception en France, je la traiterai plus tard, et j’espère le faire avec succès.

    D’ailleurs le pape dit formellement qu’il excepte les bréviaires qui avaient deux cents ans d’ancienneté. Or plusieurs de nos Églises de France étaient dans le cas de l’exception, et avaient des missels et des bréviaires particuliers. Elles ont donc pu légitimement conserver leurs rites, et le Saint-Siège n’a point cherché à les troubler dans la possession de leurs usages. Quels singuliers raisonnements, Monsieur, vous offrez à vos lecteurs ! Plusieurs de nos Églises étaient dans le cas
    de l’exception, et je vous défie encore d’en montrer plus de six ; donc toutes nos Églises ont pu et peuvent encore changer de liturgie à volonté. Plusieurs de nos Églises ont pu légitimement
    conserver leurs rites ; donc elles ont pu les changer autant qu’elles ont voulu. Car, Monsieur, vous ne devez pas ignorer que malgré le respect apparent pour l’antiquité dont un certain parti aimait à faire parade, les liturgies saintement gallicanes de Lyon, de Vienne, de Sens, etc., ont été honteusement répudiées pour faire place à de nouvelles, inconnues jusqu’alors. Ce que Rome avait respecté comme venant de l’antiquité, a été dévoré par l’esprit d’innovation, et la conspiration qui a presque détruit chez nous l’usage du romain, n’a pas épargné davantage les antiques rites des Gaules.

    Après des démonstrations si concluantes, vous avez voulu, sans doute pour compléter la question, résoudre le cas de conscience relatif au mode dont on doit remplir l’obligation de la récitation de l’office divin. Telle est aussi mon intention, en terminant la suite d’articles que je me propose de donner sur l’importante matière de notre discussion. C’est pourquoi je ne veux dire que ce qui est nécessaire pour renverser vos assertions.

    C’est à tort, Monsieur, que vous cherchez à vous prévaloir, de l’autorité de Bellarmin. Ce savant théologien écrivait pour un pays où toutes les Églises qui n’étaient pas obligées au romain, possédaient de droit une liturgie ancienne, obligatoire, au même titre, par la constitution Quod a
    nobis. Un prêtre qui dans ces diocèses réciterait le romain serait en contravention expresse avec l’esprit de la bulle de saint Pie V, de même que, par exemple, M. de Montazet, en introduisant à Lyon une liturgie moderne, désobéissait formellement à cette constitution. Bellarmin n’a donc pu donner une décision sur le cas qui nous occupe, puisque ce cas n’existait pas encore. Quant à saint Charles Borromée, j’ai la même réponse à vous donner. Le rit ambroisien étant expressément approuvé par le Saint-Siège, longtemps même avant saint Pie V, il ne pouvait y avoir aucun motif de lui substituer, en public ou en particulier, la liturgie romaine, et le saint évêque remplissait un de ses premiers devoirs en maintenant l’exécution des décrets des souverains Pontifes.

    Vous osez, Monsieur, vous prévaloir de l’autorité de Collet, dans son traité de l’office divin. Permettez encore une fois que je vous demande si vous avez lu tout ce que vous citez. Vous me mettez dans la nécessité continuelle de contester votre droiture ou votre bon sens. J’ai lu Collet, et même plusieurs fois, et j’y ai trouvé le contraire de ce que vous lui attribuez. Il est vrai, comme vous le dites fort bien, que ce théologien enseigne qu’un religieux doit se servir du, bréviaire de son Ordre ; qu’un ecclésiastique n’a pas la liberté de choisir toute sorte de bréviaires à son gré ; qu’un bénéficier doit se conformer au bréviaire, de son Église. Tout cela est vrai ; mais pourquoi, s’il vous plait, passer- sous silence cette autre question : Un ecclésiastique qui n’est pas bénéficier, et vous savez que c’est aujourd’hui la majeure partie des prêtres français, cet ecclésiastique peut-il réciter le bréviaire romain ? Vous eussiez trouvé la réponse dans Collet, et vous l’eussiez trouvée affirmative, même dans deux endroits. Comme je n’ai pas pour l’instant ce livre entre les mains, je ne vous indique pas les pages ; si toutefois vous le désirez, je me charge de vous satisfaire promptement.

    J’en viens à l’autorité de Bourdoise et de saint Vincent de Paul, et c’est encore ici que vous me mettez dans la nécessité de signaler de nouvelles méprises. D’abord vous ne nous dites point si tous les ecclésiastiques, auxquels ces deux saints personnages conseillèrent de quitter le bréviaire romain, étaient bénéficiers , ou s’ils ne l’étaient pas ; or, pour juger de la force de votre preuve, il est nécessaire de connaître cette particularité. En second lieu, par quel motif saint Vincent de Paul et M. Bourdoise exigeaient-ils l’observation de la liturgie diocésaine ? Leur pensée était, suivant vos propres paroles, que les Églises qui étaient en possession d’avoir des bréviaires particuliers pouvaient non seulement s’en servir, mais qu’elles devaient même préférer le leur à tout
    autre. Remarquez bien ces paroles : Les Églises qui étaient en possession. Ceci se rapproche tout à fait de la manière de voir des souverains Pontifes. Aussi ajoutez-vous, ,en parlant de M. Bourdoise : Il savait ce que les conciles et les papes ont dit de Plus fort sur cette matière, et il s’en servait à propos. Eh ! Monsieur, nous sommes d’accord jusqu’à présent. La question est aussi claire que possible. Il est incontestable, et je vous accorde de grand cœur que, dans le cas où l’Église de Paris ait été en possession d’une liturgie spéciale, durant le temps fixé par les souverains Pontifes, ses prêtres ont dû s’y soumettre, sous peine de désobéissance. Saint Vincent de Paul et M. Bourdoise ne disent rien qui ne soit très conforme à ma doctrine ; mais par quel singulier tour de force allez-vous conclure de là que saint Vincent de Paul et M. Bourdoise auraient parlé de même lors de l’innovation du dix-huitième siècle ? Ils s’appuyaient sur les autorités de Tolet, de Bellarmin, de Navare, de
    Bonacina, de Gavanti ; mais ces théologiens n’approuvent les liturgies diocésaines qu’autant qu’elles se trouvent dans le cas prévu par la constitution de saint Pie V.

    En troisième lieu, le bréviaire de Paris, dont se servaient et saint Vincent de Paul et M. Bourdoise, ne pouvait être que celui de Pierre de Gondy, lequel de votre propre aveu était conforme au bréviaire romain, dans :la plupart des leçons, des hymnes, des répons et des Psaumes. C’tait donc comme dans un grand nombre de diocèses où l’on suivait le romain avant la Révolution, un bréviaire diocésain ad Romani formam expressum. L’essentiel de la constitution de saint Pie V était observé, et l’on avait l’avantage, nullement contesté à Rome, de pouvoir suivre le calendrier diocésain 4 . je conçois parfaitement, dans ce cas, qu’il fût beaucoup plus convenable de réciter le romain ainsi adapté au diocèse, que de suivre le rit purement romain, sans faire mention des solennités locales. Tel est le sentiment que je soutiendrais dans un diocèse où l’on aurait eu le soin de mettre ainsi d’accord deux choses qui peuvent très bien marcher ensemble. Mais, encore une fois, la question n’est plus la même. Le bréviaire de M. de Vintimille ressemble beaucoup moins à celui de Pierre de Gondy, que le bréviaire romain au bréviaire ambroisien. C’est donc chose au moins fort singulière que de citer le témoignage de saint Vincent de Paul, mort en 1660, en faveur d’un livre imprimé en 1735. Cela me rappelle naturellement le mot tout récent d’un grand vicaire fort attaché à nos maximes gallicanes. Quelqu’un lui objectait que saint Vincent de Paul s’était comporté en ultramontain dans ses controverses contre les jansénistes. – Toujours est-il, répondit le grand vicaire, qu’il n’a jamais improuvé la déclaration de 1682. je cite cet anachronisme, parce qu’il est dans le goût de celui qui vous est échappé.

    Mais voici bien autre chose. A force de vous répéter à vous-même que saint Vincent de Paul est d’un sentiment contraire au mien, vous vous l’êtes tellement persuadé, que vous ne doutez plus que je ne partage votre conviction, et non content de me faire penser, il vous plait aussi de me faire parler. L’écrivain du Mémorial, dites-vous, ira-t-il apostropher aussi saint Vincent de Paul ? L’accusera-t-il d’avoir par là répudié la mère des Églises, d’avoir repoussé la communion de ses prières, de craindre ses bénédictions ? Saint Vincent de Paul aurait-il scandalisé les fidèles, en leur arrachant ainsi l’ombre d’unité qui semblait exister encore ? Ces Pathétiques interpellations ne sont-elles pas bien ridicules, quand elles s’adressent à un homme si Pieux, si sage, si dévoué à l’Église romaine ? – Oui, Monsieur, fort ridicules et fort déplacées, je, vous assure. Mais n’est-ce pas à vous qu’elles appartiennent ? Ai-je dit un seul mot qui puisse, directement ou indirectement, s’appliquer à saint Vincent de Paul ? Ai-je manqué dernièrement l’occasion de lui payer le tribut de mes hommages, à l’époque d’une grande solennité consacrée à son illustre mémoire ? Non, Monsieur, ce n’est point sur ce ton que je parle de saint Vincent de Paul, et si dans les articles que vous attaquez je suis faux, exagéré et déclamatoire, au moins ma conscience me répond que je ne suis point impie.

    Cette lettre est déjà bien longue, et cependant je suis loin d’avoir révélé tout ce qui. mérite de l’être, dans vos deux articles. je dois néanmoins signaler encore certaines inexactitudes, pour ne pas me servir d’une autre expression, qui pourraient peut-être faire illusion à quelques-uns de vos lecteurs.

    Après m’avoir appris que l’église Saint-Pierre de Rome se sert d’un bréviaire différent du bréviaire romain, vous daignez joindre à cette doue leçon une mercuriale de fort bon genre, qui consiste à retourner contre moi mes propres paroles. L’anonyme, dites-vous encore, fera-t-il aussi le procès à l’église Saint-Pierre ? Se Plaindra-t-il qu’elle ait répudié l’Église romaine et se soit soustraite à la communion des prières catholiques ? S’affligera-t-il de ce que le pape tolère
    un tel scandale sous
    ses yeux ? A moins d’une distraction tout à fait miraculeuse, il y a ici un peu de mauvaise foi ou beaucoup d’ignorance. D’abord mauvaise foi, parce que vous devez savoir que cette dérogation, même suivant les principes que je soutiens, ne peut en aucune façon être un scandale, puisqu’elle n’a lieu qu’en vertu de l’approbation, je dis plus de l’injonction des souverains Pontifes. Ignorance, parce que si vous vous étiez donné la peine de feuilleter le bréviaire de la basilique de Saint-Pierre, vous eussiez retrouvé la plus grande partie des prières qui composent le bréviaire romain actuel, lequel n’en est que l’abrégé, breviarium. je sais que rien ne vous oblige à des recherches de ce genre, mais .cependant quand on veut ,parler de quelque chose, il est toujours bon d’en prendre une idée. La basilique de Saint-Pierre n’a donc point répudié la communion des prières catholiques ; et pas un mot de ce que j’ai dit sur les liturgies françaises n’est applicable à cette vénérable Église.

    Ce que vous dites de saint Grégoire le Grand ne prouve rien par la raison qu’il prouve trop. Ce saint Pontife souffrait la diversité des liturgies, de même que l’Église de son temps n’avait point encore prescrit l’unité de langage dans les offices divins. Le Saint-Siège s’étant depuis prononcé sur un point comme sur l’autre, tous les arguments que vous entasseriez pour attaquer l’unité de liturgie, vous les aurez à résoudre contre les partisans de la langue vulgaire. La permission que saint Grégoire donna à saint Augustin, l’apôtre d’Angleterre, de choisir entre les diverses coutumes, paraît plutôt une sorte d’exception qui appuie la doctrine que je défends, qu’une preuve en faveur de la vôtre. En outre, il parait que nonobstant cette dispense, les Églises d’Angleterre dès leur berceau pratiquaient les rites et les cérémonies de l’Église romaine. Vous en pouvez trouver les preuves tout au long dans Thomassin, sur la Discipline de l’Église.

    Lorsque vous m’objectez la conduite de Rome vis-à-vis des Grecs unis, vous retombez de nouveau dans la même méprise. Encore une fois, il s’agit d’une exception, et vous savez qu’il est reconnu qu’une exception, loin d’ébranler la règle, la confirme. Peut-être trouverez-vous que je vous donne souvent la même réponse ; je vous dirai à cela que c’est vous qui m’y forcez en répétant si souvent la même objection. La raison pour laquelle Rome tolère et autorise dans l’Église les liturgies antiques, je l’ai déjà dit, c’est qu’elle n’a rien à craindre de l’antiquité, bien différente en cela de vos nouveaux liturgistes qui n’ont rien de plus pressé que de nous donner du neuf, en toutes choses, parce que, comme je l’ai dit également, le passé les embarrasserait.

    La règle de saint Chrodegand, évêque de Metz, m’assurez-vous, prescrit un office pour les clercs ou chanoines de son Église. D’accord, Monsieur ; mais si cet office est celui de l’Église romaine, que prétendez-vous conclure de là ? Or, voici les paroles de Paul diacre, auteur d’une histoire des évêques de Metz. Après avoir rapporté que saint Chrodegand fut envoyé à Rome par le roi Pépin, pour une mission importante, il nous apprend qu’à son retour il établit le rit romain dans l’Église de Metz : « Ipsumque clerum abundandanter lege divina, romanaque imbutum cantilena, morem et ordinem romanoe ? Ecclesioe servare praecepit. » Si vous n’avez pas le loisir de chercher ce texte dans l’original, vous pouvez le trouver dans l’Histoire de France de Duchesne, tome Il, page 204.

    Autre distraction. Valafrid Strabon dit que de son temps la diversité des offices était très grande, même entre les différentes provinces. Avez-vous lu cet auteur, Monsieur ? je suis bien porté à croire le contraire. Eh bien ! moi, je l’ai lu, et voici ce que j’ai trouvé dans son livre De rebus
    ecclesiasticis, chap. XXV ; De horis canonicis, etc. , Bibliotbeca Patrum, tome XV, page 195. Après avoir parlé de la variété des usages que le temps et la différence des mœurs avaient introduits, il ajoute : « Sed privilegio romanae Sedis observato, et congruentia rationabili dispositionum apud eam factarurn « persuadente, factum est ut, in omnibus pene Latinorum « Ecclesiis, consuetudo et magisterium ejusdem Sedis praevaleret ; quia non est alia traditio aeque sequenda, vel in « regula fidei vel in observationum doctrina 5 . » Cependant Valafrid Strabon vivait sous Louis le Débonnaire, par conséquent à une époque assez éloignée de celle où l’Église a fait une loi de cette uniformité. Ce qu’il signale ici n’est donc que cette tendance catholique qui, dans tous les temps, et en toutes choses, force toute Église à graviter vers Rome.

    L’autorité de Sozomène dont vous cherchez à vous prévaloir n’est d’aucun poids ; cet historien ayant vécu dans un siècle trop éloigné de ceux où l’Église romaine s’est occupée de réunir tous les hommes dans le même langage. Seulement je vous exhorte à consulter cet auteur dans l’endroit même que vous avez cité, probablement sur la foi d’autrui. Vous y verrez que Sozomène, après avoir reconnu que les différentes Églises pratiquent différents rites, ajoute que cette fidélité aux anciens usages peut devenir dangereuse en ce qu’elle rend quelquefois les erreurs héréditaires et indestructibles. Vous savez que c’est là ce que j’ai dit aussi moi-même ; convenez que c’est une assez pauvre raison en faveur de liturgies diocésaines non approuvées par l’Église.

    Pour montrer que les souverains Pontifes n’improuvent pas les nouvelles liturgies gallicanes, il vous est venu je ne sais comment la pensée d’invoquer le grand nom de Benoît XIV. C’est une belle autorité ; si vous pouviez la revendiquer, votre cause n’en serait pas plus mauvaise. Par quelle maladresse allez-vous donc citer tout juste ce qui vous condamne ? Suivant votre citation, Benoît XIV enseigne que les évêques ne doivent point changer de liturgie sans avoir consulté le Saint-Siège. Or, comme les évêques de France n’ont jamais pris pour cela l’avis du Saint-Siège, si ce texte prouve quelque chose, c’est contre vous. En vain ajoutez-vous que ce grand pape cite quelquefois avec éloge les rituels de Paris, de Strasbourg, de Toul, de Cahors, de Tulle. Cela ne démontre qu’une chose, votre peu de connaissance dans la liturgie. Un rituel n’est un livre liturgique que par les formules pour l’administration des sacrements, les bénédictions, etc. : le reste, c’est-à-dire ce qui concerne les règles de conduite dans tel ou tel cas, les ordonnances épiscopales, les statuts synodaux, les résolutions de cas de conscience, tout cela forme une partie à part, et une partie entièrement du domaine de l’évêque. Le rituel romain, après les formules sacrées, ne renferme que très peu de dispositions de ce genre, et dans tous les diocèses où l’on suit le romain, on est forcé d’y suppléer par des ordonnances locales, témoin, par exemple, le rituel de Toulon. Il n’est donc pas étonnant que Benoît XIV rende justice, quand, il y a lieu, aux règlements qu’il a trouvés dans la partie administrative de nos rituels. Il n’y a pas dans tout cela un mot pour autoriser les nouveaux rituels, en tant que liturgies.

    Il vous était échappé un anachronisme assez plaisant à propos du bréviaire du cardinal Quignonez. Vous vous êtes rétracté ; je n’ai plus rien à dire, sinon qu’un peu moins de précipitation dans la composition de vos articles vous eût peut-être fait éviter quelques-unes des nombreuses bévues dont ils sont parsemés. Mais puisque nous sommes sur le bréviaire de Quignonez, je profite de l’occasion pour vous apprendre quelque chose de nouveau. Croiriez-vous, Monsieur, que ce cardinal, qui obtint pour son bréviaire l’approbation momentanée du Saint Siége, ne fut jamais honoré de celle de la Sorbonne ? La sacrée faculté, après avoir considéré que dans ce bréviaire l’ordre et le nombre des psaumes étaient dérangés, que les leçons n’étaient plus les mêmes, que de nombreuses omissions et de fréquents changements le rendaient, pour ainsi dire, nouveau, ajoute : « On a lieu d’être surpris de la hardiesse avec laquelle l’auteur de ce nouveau bréviaire rejette toutes ces salutaires institutions établies, pour ainsi dire, dès l’origine de l’Église et « parvenues jusqu’à nos jours. II a fait preuve de peu de sagesse, lorsqu’il a osé préférer, sans rougir, sa propre manière de voir aux antiques ordonnances de nos pères, aux usages communs et approuvés. Nous devons donc mettre chacun à même de juger combien est dangereuse cette édition d’un pareil bréviaire, et combien on doit s’y opposer 6 . » Ainsi parlait la Sorbonne en 1535. Elle qualifiait aussi sévèrement que moi, des innovations beaucoup moins considérables que celles dont nous avons été témoins. Vous me faites, Monsieur, une espèce de crime d’avoir dit que les partisans des nouvelles liturgies s’étaient maladroitement prévalu d’une parole plus brillante que solide de saint Augustin, qui comparait la diversité des coutumes liturgiques à la variété des couleurs de la robe de l’Épouse. Ce que j’ai dit, je le dis encore, et de plus je ne crains pas d’affirmer que saint Augustin lui-même, s’il eût vécu mille ans plus tard, se serait fait gloire de penser à ce sujet comme les papes et les conciles. Le respect que nous devons à ce grand docteur ne nous permet pas de penser autrement. Quant à la comparaison elle-même, on n’y doit voir qu’une de ces innombrables explications théologiques de l’Écriture qu’employaient les Pères de l’Église, et qui de l’aveu des théologiens ne présentent une autorité véritable que lorsqu’elles sont consacrées par l’Église.

    A propos du respect dû aux saints, savez-vous, Monsieur, que vous les traitez assez lestement. De quel droit refusez vous au grand pape Grégoire VII le titre de saint, lorsque vous l’accordez dans la même page à saint Damase, saint Léon, saint Gélase, saint Grégoire, saint Pie V ? Je dois penser charitablement qu’en donnant à ces grands personnages le titre qu’ils méritent, votre désir est de donner une marque de soumission à l’Église, et non de faire un acte de l’indépendance de votre jugement ; d’après cela, quel peut être votre motif pour ravir un si beau titre à un Pontife que la même Église en a cru devoir honorer ? Cette singulière conduite peut être celle d’un janséniste, mais on ne saurait la reconnaître pour celle d’un catholique. Que vous a donc fait saint Grégoire VII pour que vous osiez lui refuser insolemment le titre qu’il a mérité et braver ainsi les décrets de l’Église ? Est-ce parce qu’il a déposé un empereur couvert de crimes, en vertu de son autorité pontificale ? Dans ce cas, Monsieur, supprimez bien vite le titre de saint que vous avez eu la témérité ultramontaine de donner à saint Pie V. Quoique vous n’en sachiez rien, quoique nos hagiographes gallicans se soient appliqués à l’effacer de la vie de ce grand pape, il n’en est pas moins vrai qu’il a déposé solennellement Élisabeth reine d’Angleterre, par la bulle Regnans in excelsis, que vous trouverez au bullaire de ce saint Pontife, sous l’année 1570, en date du 5 des kalendes de mars. Je ne résiste pas à l’envie de vous faire connaître les considérants de cette bulle : le voici : « Regnans in excelsis, cui data est omnis in coelo et in terra potestas, unam, sanctam, catholicam et apostolicam Ecclesiam, extra quam nulla est salus, uni soli in terris videlicet Apostolorum principi Petro, Petrique successori romano Pontifici, in potestatis plénitudine tradidit gubernandam. Hunc unum super omnes gentes et omnia regna principem constituit, qui evellat, destruat, dissipet, disperdat, plantet et aedificet, ut fidelem populum maturae caritatis nexu constrictum, in unitate Spiritus contineat, salvumque et incolumem suo exhibeat Salvatori 7 . »Suit l’acte de déposition lancé contre la cruelle ennemie du catholicisme. Dans vos principes, cet acte a dû être au moins un péché mortel, car recourir à la bonne foi pour excuser un pape, .et un pape comme saint Pie V, c’est chose par trop impertinente. Vous ne voyez nulle part qu’il s’en soit repenti ; tout porte à craindre que ce pape ne soit mort dans son péché : comment osez-vous lui donner le titre de saint, ce titre que vous refusez pour la même raison à saint Grégoire VII ? Avouez qu’il y a là dedans une singulière inconséquence ; reste à savoir ce qu’en pense, dans les cieux, Celui qui a couronné ces deux grands Pontifes.

    Pendant qu’on imprimait votre premier article, mon troisième a paru ; cela vous a mis à même de lui donner un petit coup de votre massue, dans votre numéro du 9 juin. Je suis fâché que vous ne soyez pas entré davantage dans la discussion ; j’aurais été curieux d’apprendre comme quoi la liturgie parisienne, par exemple, a autant ou plus d’autorité que la liturgie romaine. Ces choses-là font toujours plaisir à entendre dire. Loin de là, vous vous mettez tout bonnement à critiquer mon titre. Considérations sur la liturgie catholique, et vous prétendez que parce que j’ai intitulé ainsi mes articles, je veux dire que la liturgie romaine est la seule à qui l’on puisse donner le nom de catholique. Je vous l’avoue, je n’avais pas encore pensé à cela. Je croyais tout bonnement, et ceux de mes lecteurs que je connais le comprennent ainsi, que ce titre équivaut à celui-ci : Considérations sur la liturgie dans l’Église catholique. Un tel sujet me force de parler souvent de la liturgie romaine et de la signaler comme la première de toutes, mais je n’ai pas écrit un mot qui puisse autoriser la grosse sottise qu’il vous plaît de me prêter. Vous pouvez lire tout le contraire en plusieurs endroits de mon travail.

    Comme je tiens par dessus tout à mettre une entière bonne foi dans la controverse qui s’est élevée entre nous, je reconnais ici avec franchise que, malgré mes recherches il m’a été impossible d’acquérir la preuve par écrit de mon assertion sur la proscription des nouveaux bréviaires dans l’Index
    romain. Ce fait m’a été attesté plusieurs fois par des hommes trop respectables et trop savants pour que j’ose le contredire, mais je sens qu’il en est autrement pour le public. Je consens donc, jusqu’à plus ample informé, à rétracter cette assertion : la question n’en reste pas moins dans tout son entier. L’Église, comme on l’a vu, s’est expliquée sur l’unité de liturgie, d’une manière bien autrement imposante que n’eût pu le faire la congrégation de l’Index. D’ailleurs, aux yeux d’un gallican une semblable condamnation n’eût été qu’un bien léger poids dans la balance, puisqu’une de nos précieuses libertés consiste précisément à ne tenir aucun compte des décrets des congrégations romaines.

    C’est avec un sentiment pénible, Monsieur, que je me suis vu contraint de vous poursuivre avec tant de rigueur. Si vous êtes équitable, vous conviendrez que je n’ai usé qu’avec modération du droit de représailles que le ton virulent de vos articles me donnait sur vous. J’aurais craint de compromettre la bonté de ma cause, si je me fusse laissé aller à l’invective ; et si vous me reprochez d’avoir été un peu vif en quelques endroits, un lecteur désintéressé trouvera peut-être que je n’ai pas dit tout ce que je pouvais dire. Apprenez donc une bonne fois, qu’on peut être un .écrivain du Mémorial, et cependant répondre avec mesure aux injustes attaques de l’Ami de la Religion et du Roi. Puissiez vous prendre enfin la résolution de vivre en paix avec ceux qui, comme vous sans doute, n’ont d’autre désir que celui de servir la cause de l’Église ! Puissiez-vous bientôt renoncer à cette humeur inquiète et tracassière qui vous porte à contre dire, à harceler sans cesse tous ceux qui croient pouvoir faire quelques pas dans une carrière que par un étrange monopole, vous semblez vouloir exploiter tout seul !

    C’est le vœu que je forme bien plus pour vous-même, que pour la vérité, qui n’a besoin ni de vous, ni de moi, pour triompher.

    L’auteur des Considérations sur la liturgie catholique.

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