Dom Guéranger, abbé de Solesmes, par Dom Delatte – Chapitre XVIII

CHAPITRE XVIII

 

SAINTE CECILE DE SOLESMES. LE CONCILE DU VATICAN

 

(18661870)

    

    Le savant abbé de Solesmes a fait triompher en théologie les doctrines romaines, en histoire le surnaturel, en liturgie l’unité… Il a beaucoup fait pour son temps, pour son pays, pour l’Église. Certes, il est un des hommes de France qui auraient le plus de droits au repos : il est un de ceux qui travaillent le plus. Il achève son Année liturgique, il prépare une histoire de saint Benoît que nous attendons avec une grande vivacité d’impatience. Elle sera l’honneur de cette seconde jeunesse de l’abbé de Solesmes, de cette maturité prolongée que nous ne voulons pas encore appeler sa vieillesse : elle couronnera dignement cette belle vie 1

    Ainsi parlait de l’abbé de Solesmes, à l’époque même où nous sommes parvenus, l’auteur des Portraits littéraires, Léon Gautier. Le portrait de dom Guéranger est exact dans le vigoureux raccourci qui fait tenir en six colonnes de journal la variété d’une vie très occupée et très remplie ; et nous serions d’autant plus inexcusable d’en contester l’exactitude que notre récit laissera sans doute la même impression. En un article ou en livre, il faut savoir se borner et, sous peine de disperser l’attention par une sèche nomenclature de noms et de détails obscurs, se réduire aux faits qui dessinent le caractère, aux lignes de la physionomie. Que de noms pourtant dont quelques-uns sont arrivés à la grande célébrité des lettres ou de la politique, que d’amitiés fidèles et dévouées, combien d’âmes en quête de lumière ou d’encouragements, que de détresses de toute nature auraient pu apporter ici le témoignage d’une bienveillance dont l’appui était assuré d’avance à tout effort vers le bien ! II faut abandonner au seul jugement de Dieu et à sa munificence tout cet ensemble d’obscurs devoirs, d’humbles travaux, d’interventions affectueuses et discrètes qui n’ont d’intérêt que pour l’éternelle justice.

    Toutefois, même dans sa brièveté voulue, l’esquisse manquerait d’exactitude, si elle laissait dans l’ombre tout un aspect de sa vie que jusqu’ici nous n’avons fait qu’entrevoir. Un homme vaut par ce qu’il est beaucoup plus que par ce qu’il fait ; et après tout, c’est simplement par rencontre que dom Guéranger fut le théologien, le liturgiste, l’historien que nous avons décrit ; c’est par occasion aussi et par circonstance que son influence déborda hors de sa congrégation sur des familles religieuses qui ne lui appartenaient pas si ce n’est au titre de cette fraternité large qui faisait dire à saint Bernard « Je ne suis que d’un ordre par ma profession, mais je suis de tous par mon dévouement et ma tendresse. » Encore que son influence ait été réelle et son action bénie, ce n’est pas l’éclat extérieur et public mais accidentel de la vie de dom Guéranger qui en fait la portée réelle, aux yeux surtout de ses fils ; et l’évêque de Poitiers, qui mieux qu’un autre avait reconnu la qualité d’âme de son ami, se justifie de n’appeler pas tout d’abord l’attention sur les côtés les plus aperçus de sa vie.

    Vous attendez sans doute de moi, mes frères, disait-il, que je vais introduire notre illustre abbé sur la scène de sa vie publique. Détrompez-vous. Pendant les trente-huit années que la Providence lui réserve, dom Guéranger restera avant tout l’homme du cloître, l’homme du monastère ; et, sous peine de n’être pas connu dans les traits principaux de sa grande physionomie, c’est là que nous devons le voir à l’œuvre : le reste viendra par surcroît 2

    Avant tout et premièrement, en effet, il fut abbé : il fut le moine, le docteur, le père que doit être l’abbé. Il ne nous est pas défendu de penser, et certains traits recueillis autrefois nous l’ont fait pressentir, que dom Guéranger ne vit pas dès la première heure tout le caractère de l’œuvre que Dieu accomplirait par ses mains. Souvent Dieu ne dit aux âmes que lentement, peu à peu et à voix basse, le secret de leur vie. D’après l’apôtre, Abraham lui-même obéit à Dieu et sortit du milieu des siens, ne sachant où il allait, nesciens quo iret. Aux premiers temps, dom Guéranger aborda l’œuvre de la restauration bénédictine avec le souci premier de la prière sociale, mais peut-être aussi avec une conviction exagérée de ce que pouvaient atteindre des forces humaines groupées en faisceau. L’expérience, l’épreuve et la grâce de Dieu réduisirent à une plus exacte mesure ces espoirs premiers. L’échec lui fut bon. La vie monastique s’était offerte à lui au premier abord comme un conservatoire d’études ecclésiastiques sérieuses, continues, étendues ; et le monastère, comme l’arsenal où se préparent les fortes armes dont l’Église militante se sert dans le combat.

    Laissés à leurs inspirations premières, dit l’éloquent évêque qu’il faudrait citer toujours, tant il a fixé le thème de cette histoire, laissés à leurs inspirations premières, les nouveaux fils de Saint Benoît auraient naturellement greffé la tige nouvelle sur le tronc de la congrégation de SaintMaur, sauf à en modifier la sève par quelques correctifs 3

    On eût écarté les défaillances doctrinales et imité seulement le travail ardent des mauristes anciens.

    Mais en même temps que les indications apostoliques, cette grande maîtresse qui s’appelle l’expérience, cette autre qui s’appelle la tradition, enfin la lumière de Dieu définirent peu à peu aux yeux de dom Guéranger le type achevé que devait reproduire son monastère : l’école où seraient groupés sous une même règle et sous un chef des hommes voués à la prière. Nous avons été ému le jour où nous avons recueilli des lèvres d’un laïque assidu à nos offices religieux cette définition d’un monastère :« Le lieu du monde où la création atteint son but, la gloire de Dieu. » Comme tout chrétien, l’abbé de Solesmes avait lu et plus que personne il avait médité les paroles du Seigneur en saint Jean : eos qui adorant, in Spiritu et veritate oportet adorare. Ce que Dieu veut, c’est posséder des adorateurs en esprit et en vérité. Ces paroles résument la vie monastique telle que saint Benoît l’a conçue ; dom Guéranger ne voulut que la reproduire dans sa surnaturelle simplicité. A un jeune prêtre* qui venait à lui, guidé par le désir de l’étude et l’amour des recherches sereines de la philosophie, il répondait fort nettement :« Mon ami, les journaux et certains livres ont pu vous dire que les bénédictins sont des hommes d’étude, et qu’après avoir autrefois défriché les forêts et doublé le sol de l’Europe, leur fonction est aujourd’hui de défricher les intelligences. C’est en effet une besogne fort urgente ; vous devez savoir pourtant qu’un moine est non pas un homme d’étude mais l’homme de la prière sociale de l’Église. » Et le jeune prêtre s’en alla triste :

    erat enim habens multas possessiones. Dans la suite il comprit et revint. Pour l’abbé de Solesmes comme pour saint Benoît, le monastère est l’école où l’on apprend à servir Dieu, à adorer Dieu : dominici schola servitii. Et parce que Dieu n’est pas indifférent à la qualité de l’adoration qui lui est rendue, parce que le culte n’est donné en esprit et en vérité que lorsque l’âme grandit et s’élève, la recherche de la perfection est un élément et comme une condition de la dignité intérieure de la liturgie monastique. La célébration solennelle de la sainte messe, entourée de tout le cortège de l’office quotidien, n’aurait point devant Dieu tout son charme, si les âmes n’étaient intérieurement adaptées par la perfection et par la charité à l’œuvre sacrée qu’elles accomplissent en union avec la liturgie de l’éternité. L’Église se choisit des organes qui parlent à Dieu en son nom : Sans doute leurs voix seraient écoutées, alors même que leurs lèvres seraient impures ; mais il ne saurait être indifférent ni à Dieu ni à l’Église ellemême que l’âme de ceux qui prient soit d’accord avec leur voix. Nous ne mettons dans nos œuvres que ce que nous sommes ; nous n’exerçons que la charité que nous possédons. Tant vaut l’adorateur, tant vaut l’adoration. La sainteté personnelle du moine se rapporte ainsi à l’œuvre première de sa vie ; et, en même temps qu’il puise aux sources sacrées de la prière l’accroissement de la charité, cette charité accrue, cette union à Dieu plus étroite élève chaque jour la perfection de l’hommage liturgique : c’est à la fois par sa prière et pour sa prière même que grandit le religieux.

    En relevant la vie bénédictine et la rappelant à sa conception première, dom Guéranger ne se méprit pas un instant sur le peu de faveur que devaient obtenir, dans un siècle refroidi et utilitaire, des pensées devenues presque étrangères aux chrétiens euxmêmes. Quelle est la valeur d’une vie qui est toute ordonnée vers Dieu ? A quoi servent des contemplatifs ? Quel est l’intérêt d’un travail dont les résultats ne sont ni visibles, ni par conséquent appréciables ? Devant cet ensemble de préjugés naturalistes, partagés par tant d’âmes d’ailleurs chrétiennes et répandus à ce point dans toutes les classes de la société qu’ils se traduisent par l’axiome vulgaire : « Les ordres contemplatifs ne sont plus dans nos mœurs »,dom Guéranger n’éprouva ni surprise ni hésitation. Volontiers à la question : A quoi servent les gens qui prient ? il eût simplement répondu par la question : A quoi servent les gens qui ne prient pas ? Et cette répulsion du siècle contre l’expression la plus antique de la vie surnaturelle l’inclina seulement à éprouver avec plus de soin, pour en reconnaître l’esprit et en discerner les motifs, les vocations qui s’offrirent à lui. Selon lui une troupe d’élite ne doit pas compter de traînards : ils alourdissent le mouvement de l’ensemble.

    A l’origine, surtout le désir du nombre a parfois conseillé des accueils trop rapides, trop faciles, peutêtre même indiscrets ; l’expérience n’a que trop souvent et trop durement découragé les empressements exagérés. Les monastères se recrutent par l’édification qu’ils donnent autour d’eux, par les services qu’ils rendent à l’Église, par la grâce et la main de Dieu qui ménage et guide les vocations ; les calculs humains qui portent à accepter tout le monde aboutissent à n’obtenir et à ne garder personne. Ce principe de sélection sévère détermina dom Guéranger à ne faire à l’extérieur aucun effort de recrutement. Les séminaires ne le virent jamais solliciter les vocations ; il ne voulut ni collèges ni alumnats et se borna à accueillir, sauf à les étudier de près, les demandes nées d’une décision personnelle, spontanée, résolue. Prudence trop justifiée ! Sélection trop rigoureusement nécessaire, puisque la sévérité même dont il usa ne le mit pas toujours à l’abri de dures surprises ! La nature est perfide : elle dissimule pour un temps, mais elle se réserve ; et de terribles retours offensifs témoignent parfois que la profession religieuse non plus que le baptême n’obtient tout son effet que dans les trempes loyales.

    Une fois accueillies dans le monastère, les âmes devenaient pour l’abbé de Solesmes l’objet d’une sollicitude attentive. Il ne demeurait étranger à aucun de leurs progrès, à aucune de leurs difficultés, à aucun de leurs besoins. C’est merveille de voir dans l’abondant recueil des lettres adressées à ses moines en voyage, comme il n’ignore rien de leur caractère, de leurs habitudes, de leurs tentations, comme il parle à chacun un différent langage, celui que lui inspire une tendresse qui demeure entière en se divisant sur beaucoup. Chacun pouvait se croire et était réellement l’objet d’une affection spéciale et qui n’était qu’à lui. La direction de dom Guéranger était discrète, patiente, souple autant que ferme ; elle savait attendre avec longanimité l’heure de la grâce et ce moment décisif où, après avoir résisté longtemps, la digue inerte se rompt enfin sous l’effort de Dieu.

    A l’exemple de saint Benoît, il donnait dans la vie spirituelle une place considérable à la crainte de Dieu qui s’achève et se perd dans la charité, et déclarait ne pouvoir comprendre l’empressement exagéré des âmes qui perdent trop facilement le souvenir de leurs fautes. Ces conversions sans repentir lui semblaient sans lendemain. Il ne croyait pas à la réalité d’une vie surnaturelle qui n’était pas tout d’abord établie sur la crainte de Dieu et attribuait à l’oubli de la pénitence chrétienne la facilité de tant de rechutes. Que de fois ne s’est-il pas efforcé de ramener à la pratique élémentaire et indispensable de l’abnégation, à l’humble devoir de l’obéissance, des âmes persuadées être parvenues à l’union divine ! La paresse et la vanité s’unissent souvent même chez les bons pour leur montrer dans la vie spirituelle les grandeurs qui les flattent plutôt que les devoirs qui les obligent, ainsi qu’on voit courir au salaire de méchants ouvriers qui ont boudé au travail. Sans reproches, sans vivacités qui souvent eussent blessé au lieu de guérir, il ménageait les trempes passionnées ou rebelles, mais avec une douceur tranquille savait leur refuser inflexiblement la satisfaction d’un désir peu ordonné.

    Sa parole était sobre, pleine d’autorité et donnait une forme personnelle et très vive aux vérités pratiques les plus connues. Elle s’élevait un peu dans les entretiens des retraites spirituelles, excellait à signaler non pas seulement les défaillances conventuelles mais leurs causes secrètes et les moyens d’y remédier. Uniquement soucieuse de la vérité, attentive aux seuls besoins des âmes, elle renonçait à l’éclat, plus encore à toute rhétorique, sans jamais manquer de précision et de trait. Un léger défaut de langue, plus sensible dans la parole publique que dans la simple conversation, était cause parfois d’un certain retard de l’expression qui repartait ensuite comme dardée avec plus de vivacité. Rien en lui du tribun ni de l’orateur populaire. Les conditions habituelles de sa parole toujours improvisée, très voisine de la conversation, avaient fini par lui donner la forme simple et douce qui s’interdit la pompe et les mouvements de ce qu’on appelle l’éloquence. Peu d’images : la conviction et la clarté suffisent à l’allure tranquille de la doctrine. Pendant trente-huit ans, aux moines anciens comme aux nouveaux venus dans le monastère, il .n’a cessé, au cours des récréations et surtout des conférences spirituelles, d’enseigner avec une admirable plénitude et une égale variété.

    Son front haut et développé, arsenal immense d’érudition, contenait, dit l’évêque de Poitiers, un des plus vastes dépôts de la science ecclésiastique et profane : à tout instant et selon que l’occasion le demandait, il en tirait des armes lumineuses, avec ordre, en leur rang, à leur place, sans confusion, sans effort. Qui savait promener comme lui son regard sur le globe entier pour y découvrir ce qui se rapportait à l’Église, à ses épreuves, à ses joies, à ses conquêtes ? La vulgarité même du journal devenait en ses mains le thème d’un enseignement 4

    Il n’est nul département de la science ecclésiastique qu’il n’ait parcouru avec les siens au cours de ces conférences du soir : l’histoire à laquelle il revenait avec prédilection, pour montrer dans les événements leur portée réelle et leur rapport au plan de la Providence ; l’Ecriture sainte qu’il commenta presque tout entière ; le droit canonique, les traditions monastiques, la théologie, la sainte règle, le rituel, la vie et les vertus chrétiennes. La table était si bien servie, l’enseignement si abondant que parfois les moines de Solesmes n’y prenaient point garde ; on cesse facilement d’apercevoir le spectacle vu trop souvent. C’est le danger ordinaire et inévitable à la longue d’une conférence qui dégénère en monologue ; mais dom Guéranger savait en varier la teneur quotidienne et uniforme. Parfois on lui adressait des questions, il y répondait ; et la conférence justifiant son nom devenait alors une œuvre commune où les moines apportaient à l’abbé leur part de collaboration. Si les questions ne naissaient pas d’elles-mêmes, l’abbé devenait curieux et interrogeait pour son compte ; il éveillait ainsi la curiosité et quelquefois aussi l’inquiétude. Ses questions montraient dans les textes et les faits les plus familiers des angles inaperçus. Là où les réponses ne le satisfaisaient pas pleinement, il s’adressait aux aînés de la famille pour obtenir un supplément d’information. Les moines se surprenaient parfois à ignorer ce qu’ils croyaient le mieux savoir. La malice pétillante de l’abbé immolait ainsi, sans paraître le soupçonner, plus d’une petite suffisance ; les ballons se dégonflaient sous ses coups d’épingle ; chacun se sentait fortement invité, pour le bien et la dignité de sa vie, à ne se contenter pas de cette attention rapide et légère qui effleure tout et se persuade qu’il n’y a rien parce qu’elle n’a rien aperçu. Parfois les questions roulaient sur les prières les plus familières, et à ce titre les moins remarquées, le Benedicite, les Grâces. Certaines conférences, recueillies par le stylet léger des sténographes, sont demeurées légendaires à Solesmes ; à les relire, aujourd’hui encore, on pressent l’éveil que donnaient aux études et aux réflexions ces examens inattendus.

    Dom Guéranger touchait alors à sa soixante-deuxième année. Le calme, la beauté surnaturelle de son âme, sa constante union à Dieu semblaient rayonner dans son regard d’une admirable limpidité. On eût dit qu’à l’exemple de saint Benoît il était tout baigné de foi et de lumière. Vraiment il était de ceux qui comme le saint patriarche ont établi l’accord parfait entre leur doctrine et leur vie : non potuit aliter vivere quam docuit. La prière était l’aliment de sa piété, la source profonde de l’onction qui se répandait dans ses livres et ses entretiens. Depuis longtemps déjà, les forces physiques avaient coutume de le trahir ; mais l’âme était entière et l’intelligence en possession de sa pleine maturité. Trente ans de vie monastique s’étaient écoulés dans l’épreuve et le travail, mais aussi dans une invincible confiance et une généreuse fidélité. Avant la récompense dernière, Dieu voulut assurer à son serviteur la bénédiction d’une nouvelle paternité et, durant les dernières années d’une vie déjà si pleine, partager entre les moines de Saint-Pierre et les moniales de Sainte -Cécile les trésors de sa doctrine surnaturelle.

    L’abbé de Solesmes avait trop appris de l’expérience ce que toute fondation apporte avec elle de sollicitudes et même d’anxiétés. Fidèle à, l’abnégation constante qui avait été la loi de sa vie, l’affranchissant de toute recherche personnelle pour le porter, attentif et souple, à tout ce que le Seigneur voulait de lui, il n’avait pas désiré cette œuvre nouvelle ; il ne l’écarta ni ne se déroba lorsqu’elle vint à lui et que les éléments prédestinés qui devaient entrer dans la structure de Sainte -Cécile se groupèrent sous sa main. Ici encore, le respect que nous devons aux vivants, comme aussi le désir de ne point déflorer une histoire qui ne saurait être racontée à demi, imposent à notre récit une discrétion et une mesure que tout lecteur comprendra.

    Depuis quatre ans environ dom Guéranger avait pressenti cette création nouvelle. Tout près de lui, des âmes désireuses de se consacrer à Dieu aspiraient à une forme de vie contemplative qu’elles ne trouvaient pas réalisée dans les familles religieuses voisines. La vie bénédictine et son histoire leur étaient devenues familières. Elles harcelaient l’abbé de Solesmes de leurs instances et lui demandaient pourquoi, au dix-neuvième siècle comme au sixième, la règle de saint Benoît qui était aussi la règle de sainte Scholastique ne pouvait plus guider des vierges aussi bien que des moines. Il écoutait, laissait dire et méditait tout cela en son cœur. C’est sur ces entrefaites que la fondation du prieuré de Sainte -Madeleine lui révéla à Marseille les mêmes aspirations. L’Esprit de Dieu souffle où il veut et parle à toutes les âmes un même langage. Peut-être même, lorsqu’il souffle dans le Midi, prend-il les allures rapides du mistral pour écarter ou renverser les obstacles avec un surcroît d’impétuosité. De son côté, la princesse Catherine de Hohenzollern avait livré à l’abbé de Solesmes le secret de sa pensée : elle pressentait pour lui la bénédiction des patriarches et l’achèvement de la famille monastique : genuit filios et filias.

    Ce concert de vœux avait de quoi rendre pensif. Mais alors se dressait l’obstacle ordinaire. On ne sait pas assez, disait l’évêque de Belley, ami de saint François de Sales, on ne sait pas du tout ce qu’il faut de richesses pour faire le vœu de pauvreté. Il faut construire le monastère : un monastère, c’est une église, des cellules, un chapitre, un réfectoire et tout l’ensemble des offices accessoires ; c’est une propriété où les moniales auront de l’air à respirer, un jardin, un cimetière où l’on dormira en attendant la résurrection. Si modestes que soient les exigences de la vie monastique, tout cela se chiffre par une forte dépense ; et, on ne le sait que trop, l’abbé de Solesmes ne thésaurisait pas. Or voici que Marseille qui avait donné l’impulsion décisive procura les ressources d’argent. A peu près à l’heure où l’une des futures moniales écrivait à l’abbé de Solesmes : « Vous avez été choisi pour renouveler la race du juste, la lignée de saint Benoît ; c’est à vous qu’il appartient de compléter sa famille », Mme la marquise de Ruffo -Bonneval mourait saintement. Sa fille, Mlle Marie, se trouvait à la tête de sa fortune personnelle ; elle l’avait destinée au monastère qui serait le sien. Devant ce concours providentiel des volontés et des choses, dom Guéranger n’hésita plus. L’emplacement du monastère fut choisi, les champs acquis. Un instant il fut parlé d’une construction provisoire qui eût abrité les premières moniales jusqu’au jour où serait élevé le monastère définitif. Très sagement on écarta ce provisoire qui eût été incommode et le monastère définitif fut résolu.

    Avec une incomparable délicatesse et un sens surnaturel très élevé, Mgr Fillion s’associa à l’œuvre de l’abbé de Solesmes, en aida les commencements, les abrita de son autorité. Le jour de l’Assomption de 1866 se trouvait à l’abbaye de Solesmes en qualité d’hôte un maître de pension de Paris, M. Huré. Dora Guéranger le traitait avec affection : son fils aîné avait embrassé la vie monastique. Il avait fait construire à Solesmes, afin d’y loger durant les vacances sa nombreuse famille, une maison très simple mais spacieuse, qui d’après les coutumes du pays a longtemps conservé son nom. Elle s’appelait «la maison Huré ». Après s’être entretenu avec les hôtes, dom Guéranger pris d’une idée subite entraîna M -Huré sous la grande charmille de l’abbaye, lui dit ses projets et lui demanda s’il ne consentirait pas à louer sa maison, où les futures moniales commenceraient leur postulat. M. Huré avait une foi profonde. Il se trouva charmé et honoré de s’associer à une telle œuvre et céda sa maison, aux clientes de l’abbé pour tout le temps nécessaire, sans en vouloir retirer même une obole. La maison Huré devint ainsi Sainte -Cécile la petite.

    On fixa au 17 novembre et à la fête de sainte Gertrude la date où se réuniraient dans leur abri les futures bénédictines. Deux mois, ce n’était pas trop pour préparer une maison qui n’avait jamais songé à devenir un monastère même en réduction. Il fallait y trouver, outre les cellules nécessaires, un oratoire, le chœur des religieuses y attenant, un chapitre, un réfectoire, une cuisine, une salle pour le travail commun ; il fallait y établir la clôture. Sous la main de l’abbé de Solesmes, le tout alla le mieux qu’il put. Au milieu des aménagements nécessaires du monastère provisoire, on jetait les fondements du monastère définitif situé à quelques minutes du premier. Le 8 octobre, Mgr Fillion en bénit solennellement la première pierre selon le rite du pontifical ; elle portait ces mots :

In honorem sanctoe Coecilioe virginis et martyris lapidera hune posuit Carolus-Johannes Fillion, episcopus Cenomanensis, adstante Prospero Guéranger, abbate Solesmensi, cura monachorum Solesmensium coetu.

    Il y eut une part d’affectueuse timidité dans la lettre où l’abbé de Solesmes annonçait à Mgr Pie, au bout de quelques jours, sa nouvelle entreprise. Lorsqu’il avait créé le prieuré de Sainte -Madeleine, l’évêque de Poitiers avait témoigné quelque inquiétude, non qu’il redoutât que la sollicitude de son ami en se partageant s’exerçât moins sur le monastère de Ligugé, mais, se demandait-il, la fondation lointaine n’exigerait-elle pas de longs voyages ? Une santé ébranlée déjà ne courrait-elle pas de vrais risques dans ces déplacements ? Les travaux en cours, et en particulier la Vie de saint Benoît, ne seraient-ils pas entravés ou indéfiniment ajournés par ces préoccupations nouvelles et urgentes ? Il était naturel de penser que les anxiétés de l’évêque redoubleraient, lorsqu’il apprendrait le nouveau surcroît que dora Guéranger venait de s’imposer. Par ailleurs, l’abbé de Solesmes ne pouvait permettre que la nouvelle parvînt au palais épiscopal de Poitiers par la rumeur publique ; il prit le parti de s’accuser.

    Mgr du Mans et moi, écrivait-il, nous nous occupons d’une petite fondation de religieuses qui serviront Dieu sous la règle de saint Benoît. Cette œuvre, formée par le concours de jeunes personnes de notre pays et d’autres de Marseille, était en préparation depuis quelques années. J’avais longtemps hésité à cause de mon âge et de mes occupations ; je me rendis enfin pour n’avoir pas la responsabilité de laisser se perdre tant de dévouement uni à tant d’intelligence. Notre bon prélat que cela regarde plus que moi goûtait beaucoup le projet. Il est venu ces jours derniers poser la première pierre, et dans un mois, le jour de sainte Gertrude, les postulantes se réuniront dans une maison provisoire très convenablement disposée. Ainsi, mon cher seigneur, le Rubicon est passé et j’en suis plus étonné que personne.

    Chose inespérée ! Mgr Pie répondit en des termes qui ne laissèrent à dom Guéranger aucune inquiétude.

    Combien je me réjouis de ce stimulant nouveau que vous allez recevoir et donner tout à la fois par cet établissement de vraies filles de saint Benoît ! J’espère que notre Sainte-Croix y gagnera quelque chose, et qu’au besoin vous nous formerez quelques-unes de nos novices.

    L’évêque pourtant ne sacrifiait aucune de ses espérances, et il ajoutait, à la fin de sa lettre, là où on livre la pensée secrète :

    Combien je pense à vous et à votre Saint Benoît ! II est clair que Dieu veut cette œuvre désormais au premier rang de celles de votre vie. Votre histoire de ce saint patriarche, bien plus que la fondation même de Solesmes, sera la résurrection du monachisme et préparera les moines et les moniales que la famille de saint Benoît doit opposer à l’antéchrist 5

    En face de ces soucis nouveaux, on conçoit que dom Guéranger ait dit adieu à tout projet de publier les conciles.

    La saison des hôtes m’a fatigué extrêmement, écrivait-il au cardinal Pitra ; mais la convalescence continue et, avec des ménagements, le régime et la sédentarité, je fais un sexagénaire très passable. Mais il m’a été impossible de toucher une plume de juillet à octobre. En ce mois-ci, Plumbariola a absorbé tout mon zèle 6

    Il eut néanmoins la force et prit le loisir, au commencement de novembre, de se rendre à une invitation de Mgr Wicart, évêque de Laval. Un décret apostolique venait d’autoriser le culte de trois carmélites, Françoise d’Amboise, Archangèle de Girlain et Marie des Anges, et Mgr Wicart avait désiré célébrer par un triduum de prières cette triple béatification. Il avait gracieusement déféré à dom Guéranger le panégyrique de la bienheureuse vierge Françoise d’Amboise, duchesse de Bretagne ; il fut prononcé le 5 novembre dans la chapelle des carmélites de Laval. Le lendemain eut lieu une profession religieuse au cours de laquelle l’abbé de Solesmes parla de nouveau. Il sembla aux auditeurs que le charme du monastère naissant agissait déjà sur lui et que sa parole, toujours grave et ferme, se trempait pourtant d’un charme nouveau, fait de douceur et d’onction.

    Lorsqu’il rentra à Solesmes le 7 novembre, comblé des bontés de l’évêque, l’heure était venue de veiller aux derniers aménagements de Sainte -Cécile la petite. Dans l’après-midi du 16 novembre, avant les premières vêpres de sainte Gertrude, il réunit les aspirantes, donna à chacune son nom de religion, fixa l’ordre des journées monastiques et la distribution du travail. Les Déclarations étaient toutes condensées dans le règlement de ces premiers jours. « J’ai donné le nom de Gertrude à Mlle de Ruffo, dit dom Guéranger dans ses notes, le nom de Scholastique à Mlle Meiffren, en confirmant celui de Cécile à Mlle Bruyère et celui d’Agnès à Mlle Bouly. J’ai ensuite établi supérieure sœur Cécile Bruyère à la satisfaction des autres. » Cette dernière expression laisse supposer que la supérieure élue ne partageait pas la satisfaction de ses sœurs et qu’elle éprouva quelque surprise. Sœur Cécile avait vingt et un ans. La maison constituée, on chanta les premières vêpres de sainte Gertrude. La prière liturgique commencée alors ne s’est plus interrompue depuis quarante ans.

    L’épreuve qui est la rançon de tout bien arriva presque aussitôt après sous une forme qui aurait pu tout déconcerter. Vers la fin de ce même mois de novembre, un jeune homme de Laval venu à Solesmes tomba malade au cours de sa retraite. Les symptômes dénoncèrent bientôt un cas de petite vérole. L’admirable dévouement de l’infirmier, dom Armand Michelot, le tira d’affaire ; dix jours après, il put retourner à Laval en pleine et franche convalescence. Mais le 8 décembre, l’infirmier lui-même s’alita ; le mal se déclara avec une malignité extrême. Ne pouvant suivre les exercices de la retraite prêchée alors par le père abbé, le malade obtint, pour demeurer d’esprit uni à ses frères et dans l’espoir de renouveler ses vœux, que les conférences lui fussent résumées. Mais le mal empira soudain, et la situation devint si grave que le père abbé lui donna aussitôt l’extrême-onction ; un quart d’heure après, il rendit son âme à Dieu. Il avait payé de sa vie sa charité.

    Le lendemain, en présidant à la rénovation des vœux de tous ses moines, l’abbé de Solesmes recueillit pour eux tous le grave enseignement contenu dans cette mort si rapide et si sainte. Le jour même il fut à son tour saisi d’un grand malaise. La maladie ne pouvait se présenter à un moment plus inopportun : la petite communauté de Sainte- Cécile réunie depuis quelques jours avait grand besoin d’appui ; de Marseille les nouvelles les plus alarmantes représentaient comme peu viable le prieuré à peine fondé. Le P. Michelot était précisément l’un de ceux que dom Guéranger destinait à Sainte- Madeleine ; on avait calculé sans la mort. Le malaise éprouvé par l’abbé de Solesmes parut d’abord s’éloigner. L’évêque de Poitiers écrivait :

    Mon cher père, est-ce que vous n’allez pas enfin nous venir ? Pourquoi pas à notre Saint-Hilaire ? Elle tombe le dimanche 13. Dans ce cas, l’office du matin est à Saint-Hilaire et celui du soir à la cathédrale. Vous nous ferez le pontifical à neuf heures à Saint-Hilaire, à moins que le nonce ne vienne, ce qu’il désire, mais ce qu’il ne pourra préciser que quelques jours d’avance. En toute hypothèse, soyez ici le 12. On a tant à se dire ! Mille tendres respects 7

    Mais déjà le temps n’était plus aux projets. Le père prieur, dom Charles Couturier, dont la santé robuste n’avait jamais connu la maladie ni la fatigue, fut saisi d’une fièvre ardente : c’était un nouveau cas de petite vérole. On était arrivé aux fêtes de Noël. Dom Guéranger prit sur lui malgré sa faiblesse d’être debout quand même. Il le fallait bien : le prieur et l’abbé ne pouvaient se dérober à la fois ; mais bientôt, vaincu à son tour par le mal, il fut contraint de s’aliter, saisi d’une fièvre violente mêlée de délire. Il y eut quelques jours d’anxiété terrible et d’une prière ardente que Dieu exauça. Dès le 6 janvier, la convalescence commença. Le 15, jour de saint Maur, il put dire la sainte messe et vint dans l’après-midi rassurer l’âme ébranlée des moniales qui avaient cru un instant ne plus le revoir. Elles venaient d’apprendre, au prix d’une redoutable expérience, qu’il ne faut s’appuyer que sur Dieu. Le père prieur, plus jeune, plus robuste et autant qu’il semblait moins profondément atteint, ne recouvra ses forces qu’avec plus de lenteur.

    Mgr Pie revenait à la charge. Evincé pour la Saint-Hilaire et obligé par ses devoirs épiscopaux de s’absenter jusqu’au 12 mars, il sollicitait le père abbé de venir fêter sa guérison en Poitou et d’y célébrer le 21 mars la fête de saint Benoît 8 . Célébrer la fête de saint Benoît hors de son abbaye avait pour lui peu de charme ; il promit d’arriver à Poitiers le 22 mars.

    Il n’est pas difficile de pressentir ce que devaient être les entretiens des deux serviteurs de Dieu, ni les questions qu’ils voulaient traiter ensemble. Les troupes françaises avaient été retirées de Rome le 11 décembre 1866 avant le jour. Pie IX venait d’inviter tous les évêques du monde chrétien à se rendre auprès de lui dans le courant de juin 1867 pour y assister à la béatification de vingt-quatre serviteurs de Dieu et prendre part aux solennités du dix-huitième centenaire des apôtres. Les évêques réapprenaient le chemin de Rome. Il était aisé de pressentir que si 1867 ne devait pas voir le concile, l’idée du moins était dans l’air, surtout dans la résolution du souverain pontife : la réunion projetée en serait une préparation. Un instant même, l’abbé de Solesmes se demanda si, dans l’intérêt de la maison bénédictine qui venait de naître près de lui et recueillait déjà des vocations nouvelles, il n’y aurait pas lieu de prendre à tout prix le chemin de Rome. L’appui de Mgr Fillion, l’autorité dont jouissait à Rome la princesse Catherine de Hohenzollern ne lui faisaient-ils pas une loi de solliciter l’érection canonique de Sainte- Cécile, dont les murailles n’existaient pas encore mais dont les pierres vivantes étaient réunies déjà ? Les instances du cardinal Pitra, les gracieuses invitations de Pie IX l’y inclinaient ; la fatigue l’en détourna et peut-être aussi le pressentiment qu’à Rome au milieu de l’affluence des évêques les affaires chômeraient nécessairement.

    Du moins le voyage à Poitiers se fit comme il avait été prévu. Le dimanche 24 mars eut lieu la dédicace des trois autels de l’église abbatiale de Ligugé. L’évêque de Poitiers dédia l’autel majeur, l’abbé de Solesmes l’autel de la sainte Vierge, l’abbé de Ligugé l’autel de saint Savin, moine de Ligugé avant d’aller dans le pays des Pyrénées où il a laissé des traces de son nom. Lorsque l’abbé de Solesmes revint en son abbaye, il y trouva une lettre du chevalier de Rossi, datée de Paris, du premier jour de l’exposition universelle, 1er avril. Elle lui témoignait le chagrin qu’éprouvait de Rossi d’être si près de Solesmes et de ne pouvoir s’y rendre, retenu qu’il était à Paris par le plan de la catacombe accueilli par le jury de l’exposition, et rappelé aussitôt après à Rome pour l’impression de son deuxième volume de la Roma sotterranea. Dom Guéranger n’hésita pas : il avertit son ami 9 , s’échappa de Solesmes, arriva le soir à Paris, donna la soirée au chevalier de Rossi et à son frère Michel, le lendemain matin à une visite à l’exposition, et revint aussitôt. Du moins, les deux amis eurent le loisir de quelques heures de conversation. C’est en cette rencontre que dom Guéranger, devant les indications qui lui furent fournies, renonça définitivement à la date chronologique du martyre de sainte Cécile telle qu’il l’avait toujours admise sur la foi des actes, pour se ranger enfin à l’opinion du chevalier de Rossi et la placer sous Marc- Aurèle.

    Aller à Paris, fournir en deux jours cent vingt lieues pour s’entretenir avec un ami, ce n’était rien ; mais dom Guéranger reculait devant le voyage de Rome. « Ma santé est meilleure, écrivait-il au cardinal Pitra, mais le médecin me trouve encore trop faible, et j’ai trop de propension aux fièvres romaines pour oser affronter le climat de la ville sainte dans les mois de mai et juin 10 . » D’ailleurs, outre la constante sollicitude qu’il témoignait au petit monastère de Sainte- Cécile, des questions lui étaient déférées qui intéressaient la vie religieuse et auxquelles il donnait toute son attention. C’en était une, et non des moindres, celle concernant la liturgie cistercienne alors très menacée devant les congrégations romaines. Cîteaux avait gardé son antique liturgie, bénéficiant d’une possession immémoriale qui lui donnait le droit de se réclamer du privilège accordé par saint Pie V aux liturgies bicentenaires ; mais dans le dessein de se rapprocher du rit romain, un des généraux de l’ordre Claude Vaussin, avait autrefois introduit dans la prière cistercienne quelques modifications de détail qui, par une interprétation à notre sens trop matérielle des dispositions pontificales, étaient considérées comme ayant interrompu la possession et retiré aux cisterciens le privilège de saint Pie V En vain faisait-on observer que le dessein avait été de se rapprocher de la liturgie romaine et que cette déférence toute filiale ne pouvait être décemment châtiée pas le retrait de privilège ; en vain rappelaiton qu’Alexandre VII et Clément IX avaient l’un et l’autre approuvé ces modifications de détail, partant qu’il n’y avait rien de commun entre ces changements consacrés par l’autorité pontificale et les innovations gallicanes autrefois dénoncées : le vent était contraire à la liturgie cistercienne, et il semblait qu’elle dût, sous un grand effort d’unification et de nivellement, succomber à jamais.

    L’abbé de Solesmes le regrettait. Il s’intéressait vivement à ce bréviaire vénérable, fondé sur la règle de saint Benoît et que l’ordre bénédictin aurait dû peut-être garder avec plus de soin ; il le sentait menacé par l’exagération du mouvement déterminé par lui. A Rome même, on se persuadait que le but de dom Guéranger avait été de faire passer sur toutes les liturgies particulières l’inflexible niveau de l’uniformité matérielle, et Mgr Bartolini avait peine à croire que l’abbé de Solesmes pût être favorable à la liturgie de Cîteaux. Il avait si fortement proclamé la règle : comment aurait-il pu solliciter une exception ? Dom Guéranger lui écrivait pourtant afin de l’assurer des vœux qu’il formait pour le bréviaire de Cîteaux ; et son autorité eut un tel poids à Rome que les cisterciens reprirent un peu d’espoir. L’abbé d’Aiguebelle, dom Marie -Gabriel, obtint qu’il intervint non pas seulement par une lettre mais par un mémoire en forme qui, au témoignage de dom Marie -Gabriel lui-même, sauva le bréviaire menacé. La question ne fut pas décidée sur l’heure. Dans une cause de cette nature que l’auteur des Analecla avait intempestivement soulevée et grandement obscurcie, Rome procéda avec sa maturité et sa lenteur ordinaires ; la sentence définitive ne fut rendue que le 8 décembre 1868. A cette date la congrégation des Rites prononça la légitimité du bréviaire et du missel de Cîteaux ; le décret fut confirmé par le souverain pontife en date du 7 février 1871. L’autorité que l’abbé de Solesmes s’était acquise par les Institutions liturgiques et par la révolution dont son livre avait été le puissant levier lui valut nombre d’autres consultations que l’histoire ne saurait relever.

    En 1867, après sept ans de silence forcé, le journal l’Univers se releva. Le premier numéro porta la date du 16 avril. Du Lac et Louis Veuillot réclamèrent la collaboration de dom Guéranger. L’heure était solennelle. Les esprits étaient émus diversement par l’invitation adressée aux évêques de se réunir à Rome en juin pour les fêtes de la canonisation. Des voix s’élevèrent de nouveau pour demander si les libertés gallicanes n’étaient pas violées par ces départs épiscopaux que n’avait pas autorisés le pouvoir civil. On savait que Pie IX songeait à un concile œcuménique ; tin pressentait, et c’était chose facile, les décisions du concile futur. De France et d’Allemagne, des évêques, que l’opposition devait voir un jour réunis dans une même pensée, se donnaient la main pour conjurer le péril qui menaçait leurs doctrines. Les lettres épiscopales d’un certain parti étaient très visiblement émues de cette réunion : elles se demandaient avec inquiétude ce qui pourrait sortir d’un concile improvisé ; elles supputaient avec effroi les décisions hâtives acclamées par l’enthousiasme du grand nombre, sans que ce parlement épiscopal eût le loisir de les soumettre à une enquête suffisante. L’infaillibilité du pape avait-elle besoin d’être définie ? N’était-il pas infiniment plus opportun de promouvoir l’esprit surnaturel dans tous les rangs de la hiérarchie catholique ? Puisqu’on voulait un concile, puisqu’il n’était pas possible de le retarder jusqu’après la mort de Pie IX, du moins n’était-il pas infiniment sage d’écarter toutes les questions irritantes et non mûries encore par un assez large examen ?

     « Il y a du siroco dans les esprits autant que dans l’air »,écrivait de Rome Mgr Fillion 11 Les intrigues furent nouées ; elles n’empêchèrent pas l’adresse présentée au souverain pontife de reproduire l’hommage rendu par le concile de Florence au chef de l’Église, au vicaire du Christ, au pasteur et au docteur de tous les chrétiens, à celui en un mot qui, dans le bienheureux Pierre dont il est le successeur, a reçu de Notre- Seigneur Jésus-Christ le plein pouvoir de paître, de guider et de gouverner l’Église universelle. Toutefois l’effort tenté dès avant le concile pour en limiter d’avance tout le programme fut tel que l’évêque de Poitiers le dénonça à son clergé diocésain dans de graves paroles :

    J’ai parlé tout à l’heure, disait-il dans ses entretiens synodaux de 1867, de manœuvres stériles, de calculs impuissants ; je n’ai pas nié l’existence de ces calculs et de ces manœuvres. Or ceux-là qui croient s’être essayés avec succès en ce genre dans notre dernière assemblée ne semblent-ils pas déjà vouloir dominer le concile de toute la hauteur de leur importance personnelle ? N’avons-nous rien à redouter, n’aurons-nous rien à souffrir des collusions de la fausse liberté avec l’ingérence césarienne et l’intrigue politique ? Quoi qu’il en soit, les principes immuables de la vérité ne s’assujettiront point aux caprices de ce qu’on appelle les idées modernes… Le petit nombre d’hommes d’église qui, après s’être ralliés soit par conviction soit par tactique ou par faiblesse aux fausses idées de notre époque et après y avoir rallié diverses catégories d’esprits honnêtes, se flattent d’exercer bientôt leur empire dans une sphère agrandie par le moyen du concile, ne tarderont pas à s’apercevoir que la hiérarchie catholique, nourrie des traditions du passé et assistée d’en haut, n’est pas maniable comme les académies et les salons 12

    Ce haut et fier langage ne devait rien arrêter sans doute et l’intrigue ourdie depuis longtemps suivrait son cours ; mais la dénoncer ainsi, c’était la déjouer déjà.

    A son retour Mgr Fillion s’empressa de venir à Solesmes livrer à dom Guéranger le secret de tout ce qui s’était passé à Rome et aussi témoigner sa bienveillance paternelle à ce petit monastère de moniales qui de plus en plus devenait l’œuvre commune de l’évêque et de l’abbé. Il avait été décidé que la vêture des premières postulantes aurait lieu le 14 août en la veille de l’Assomption de Notre-Dame, ce qui n’entraînait aucune difficulté ; mais il avait été résolu en même temps qu’au jour de leur vêture et pour leur vêture les novices diraient adieu à Sainte- Cécile la petite et prendraient possession de leur maison définitive. En vain l’architecte déclarait-il que le monastère n’ayant encore que la moitié de ses portes et de ses fenêtres, les cloisons des cellules étant inachevées, le chapitre qui devait provisoirement servir d’église étant incomplet, les corridors non carrelés, l’escalier sans rampe, le réfectoire et la cuisine non déblayés, entrer en possession était dangereux et impossible ; une volonté plus puissante que les obstacles et les éléments eux-mêmes courba toute résistance. Le 14 août, dans le monastère inachevé, les sept postulantes, cinq de chœur et deux converses, reçurent le voile blanc des mains du père abbé. L’année du noviciat régulier commençait.

    Ce fut pour dom Guéranger un jour de vrai triomphe. Au lendemain, les travaux interrompus par la double solennité de la vêture puis de l’Assomption reprirent de plus belle, côte à côte avec la régularité des devoirs monastiques. Peu à peu les progrès de l’œuvre matérielle permirent l’établissement de la clôture et assurèrent à la maison nouvelle ces conditions de retraite, de silence et de recueillement, garants indispensables de la dignité religieuse. Absent de corps, Mgr Fillion témoignait à l’abbé de Solesmes combien son cœur avait été attentif à la cérémonie du 14 août :

    J’étais en esprit à Sainte- Cécile, suivant toute la cérémonie, partageant le bonheur des heureuses fiancées de Jésus-Christ, partageant aussi le vôtre. Bien des fois depuis, au milieu des préoccupations et des peines qu’une retraite pastorale mêle toujours à ses consolations, ma pensée s’est retournée vers cette sainte colline d’où nous viendra le secours et où, dans la nouveauté et la ferveur de leur consécration, de saintes âmes font monter pour nous leurs prières vers le ciel. Les générations de vierges se succéderont sans interruption dans cette bienheureuse solitude qui sera comme un petit coin du paradis, selon l’expression de sainte Thérèse 13

    L’affluence des hôtes, le partage de sa sollicitude entre ses deux monastères laissaient à dom Guéranger peu de loisir pour rédiger des articles de journal. Du Lac lui écrivait : « Veuillot qui vous aime toujours tendrement me charge de vous en assurer. Il serait bien heureux si vous pouviez nous envoyer quelque chose pour l’Univers 14 . » L’abbé de Solesmes n’envoya rien ; ce fut Louis Veuillot qui vint. Nouvelle déception pour lui ! En 1865, il avait éprouvé déjà un peu de chagrin que Solesmes qui jusqu’alors n’avait pas changé se fût accru d’un chœur nouveau et eût modifié ainsi l’aspect de l’ancienne église priorale, si harmonieuse, si discrète, si recueillie ; en 1867, c’est le père abbé qui avait changé.

    Il y a ici près, écrivait-il à sa sueur, un couvent de treize bénédictines qui a surgi de terre, à portée de fusil de l’abbaye, et qui est fort beau. II en raffole, il n’en bouge plus, et la maison s’appelle Sainte -Cécile. On y parle latin, on y fait de la théologie, et cela va merveilleusement ; mais l’Année liturgique est au rancart et se terminera toute seule si elle peut, à moins qu’elle ne paraisse nécessaire à Sainte- Cécile, et alors ça ira grand train 15

    Çà et là et dans des lignes que nous ne rapportons pas, le grand journaliste en prend à son aise avec l’exactitude historique ; ses renseignements semblent venir de troisième ou de quatrième main. Le P. Laurent Shepherd, qui de tout ce qui se créait à Solesmes comptait bien faire profiter sa chère maison de Stanbrook, jugeait autrement la fondation nouvelle et interrompait la traduction anglaise de l’Année liturgique pour faire son pèlerinage annuel, cette année plus empressé et plus attentif que jamais.

    L’abbé de Solesmes s’arracha pourtant à ses chers devoirs pour se rendre à une invitation de Mme de Lamoricière, conçue en termes tels qu’il ne put se dérober. Mme de Lamoricière, apparentée à la famille de Mérode, rappelait à dom Guéranger la reconnaissance et la vénération que lui avaient vouées plusieurs des membres de cette famille. Mgr de Mérode devait venir vers la Saint-Michel consacrer une église près du Chillon.*

    Je sais, disait la digne veuve du général, que rien ne lui sera plus cher que de vous revoir. Veuillez donc me faire l’honneur d’accepter l’hospitalité que je vous offre et vous comblerez mes désirs. Hélas ! celui qui vous eût reçu avec tant de bonheur n’est plus là pour vous accueillir ; mais du haut du ciel il vous bénira de l’honneur que vous ferez à sa veuve et à ses filles 16

    Dom Guéranger déféra à une telle prière. Il se rencontra avec Mgr Angebault et M. de Falloux, M. l’abbé Sauvé chanoine de Laval, et M. l’abbé Richard grand vicaire de Nantes. Au dîner, M. de Falloux eut un mot très aimable pour louer la science du révérendissime abbé de Solesmes, « le restaurateur des institutions monastiques et des études liturgiques dans notre pays de France ».

    Dès le lendemain, dom Guéranger regagnait son abbaye ; Mgr de Mérode y vint avec lui. L’ancien ministre des armes du gouvernement pontifical, beau-frère du comte de Montalembert, arriva à Solesmes très précisément le jour où se lisait au réfectoire la charte latine de la fondation des messes pour la famille de Montalembert. Ce n’est pas la seule fois qu’advint pareille coïncidence ; elle se reproduisit un autre jour encore, nous nous en souvenons, mais trente ans plus tard, en faveur de Mme de Montalembert. De la charte qu’il avait entendue avec une surprise mêlée d’émotion, Mgr de Mérode voulut prendre une copie qu’il se proposait de mettre sous les yeux du comte de Montalembert.

    De ses entretiens avec Mgr de Mérode, l’abbé de Solesmes avait appris l’état des choses en Italie. Ce qui restait de l’État pontifical était visité par le choléra et menacé par les bandes garibaldiennes, que le gouvernement de Florence désavouait en paroles seulement. La connivence de la monarchie de Savoie avec la révolution était désormais notoire ; après Turin, Florence n’était qu’une étape vers Rome. La bravoure des soldats pontificaux à Mentana avait mis en fuite les bandes garibaldiennes. Les troupes régulières italiennes qui avaient occupé déjà divers points de la frontière pontificale s’étaient repliées. M. Rouher, du haut de la tribune, au nom du gouvernement français, au milieu des applaudissements de tout le corps législatif, avait signifié que jamais la France ne permettrait à l’Italie de s’emparer de Rome et du territoire encore soumis au saint-siège ; mais ce n’étaient que paroles, et malgré le grand nombre de ceux qui croyaient à la réalité d’une promesse donnée au nom de la France, la révolution pressentait que ce n’était que partie remise.

    Avant que se terminât l’année, le prieur de Saint-Martin de Beuron et la princesse Catherine de Hohenzollern voulurent voir de leurs yeux le monastère de Sainte -Cécile. Tous deux arrivèrent dès le 6 novembre, et pendant que la princesse partageait son temps entre Saint-Pierre et Sainte- Cécile, dom Maur Wolter reprit avec dom Guéranger les longues conférences d’autrefois. Il célébra la messe conventuelle et présida tout l’office le jour de saint Martin. La fête de sainte Gertrude rappelait le premier commencement de vie monastique, inauguré l’année précédente à Sainte- Cécile la petite : dom Guéranger célébra la sainte messe, les futures moniales la chantèrent avec lui pour la première fois. La pieuse Altesse éprouva une tentation très vive : longtemps elle avait nourri le désir de la vie monastique, et de la voir réalisée ainsi dans ce Solesmes tant aimé lui suggéra d’y réclamer pour elle-même une petite place. Dom Maur Wolter parvint à l’en détourner. Outre que son nom et son influence étaient grandement utiles au monastère de Beuron, son peu de santé, son âge avancé déjà, les difficultés inhérentes à un si tardif changement de vie plaidaient fortement pour une solution négative ; elle s’inclina non sans regret. Les deux pèlerins s’en retournèrent vers Saint-Martin de Beuron, heureux de ce qu’ils avaient vu, remplis de gratitude pour les conseils si saints et si sages qu’ils avaient reçus de dom Guéranger.

    Comme si la fondation de Sainte- Cécile en eût été le signal, les maisons bénédictines anciennes et nouvelles se tournaient à l’envi vers Solesmes. Dom Zelli, le nouvel abbé de Saint-Paul ; nourri depuis l’âge de dix ans dans le monastère, écrivait à celui en qui il saluait un ancien profès de Saint-Paul :

    Je suis trop persuadé de la bonté et de la charité du père abbé de Solesmes pour craindre d’être oublié de lui. Son cœur, je le sais, est fait sur le modèle de celui de saint Benoît. Ah ! si vraiment je pouvais avoir le bonheur d’embrasser Votre Paternité à Rome, que de lumières je pourrais acquérir pour mieux accomplir mon devoir ! La maison paternelle de Saint-Paul vous est ouverte. Un de vos fils siège dans le sénat de l’Église. Ici tous vous aiment et ceux-là mêmes qui ne vous connaissent pas en personne vous révèrent également 17

    L’abbesse de Verneuil, Mme de Saint- Augustin, entrait en relations avec Solesmes ; le prieuré de Sainte-Marie des Anges, à Princethorpe en Angleterre, s’adressait à dom Guéranger pour relever la solennité de l’office divin. D’Allemagne et d’Italie, d’Angleterre et d’Espagne, les œuvres catholiques, les œuvres bénédictines surtout réclamaient ses conseils ou demandaient son appui. Il n’avait rien cherché que le silence et le labeur de son cloître ; et, à sa grande surprise, Dieu accroissait de jour en jour l’étendue de son apostolat.

    Il n’était pas de solennité monastique qui ne réclamât sa présence et souvent aussi sa parole. Quel que fût l’amour professé par l’abbé de Solesmes pour la stabilité, il ne lui fut pas possible de se dérober toujours.

    Les instances aimables de l’archevêque de Rennes, Mgr Brossais Saint -Marc, le déterminèrent en particulier à ouvrir et à clôturer les fêtes qui signalèrent à Redon le rétablissement du culte public de saint Convoyon, l’abbé de Saint-Sauveur. Après trente ans d’épiscopat, l’évêque d’Autun, désireux de terminer sa vie dans la prière, lui confiait son rêve d’avenir et lui demandait l’abri du cloître pour se préparer à l’éternité.

    Ce n’était là qu’un témoignage isolé de la faveur qui revenait à l’institution monastique ; d’autres indices étaient plus expressifs encore. Le concile de la province de Bordeaux se tint à Poitiers ; l’inspiration de Mgr Pie y fut décisive. Même en faisant très large la part d’influence qui lui revient dans la rédaction des décrets, n’était-ce pas un signe de temps nouveaux et un témoignage éclatant de la reconnaissance de l’Église, à trente ans seulement des conflits qui avaient déchiré les premiers jours de l’abbaye de Solesmes, que le concile provincial, non content d’affirmer que les droits des religieux n’ont rien absolument qui puisse gêner l’action épiscopale, qu’ils se rattachent à la primauté du saint-siège dont ils sont une émanation, se réjouît de voir refleurir en France l’état religieux et de publier son décret dans l’église abbatiale de Ligugé où s’était tenue une des dernières sessions ?

    Le cardinal Pitra était moins rassuré. Les intrigues qu’il avait en 1867 vues de trop près lui faisaient presque redouter la tenue du concile œcuménique qui se préparait. Dans d’autres pays que la France, les avis étaient moins favorables aux religieux ; il était à craindre que, défaits dans des escarmouches de détail, les préjugés du gallicanisme et du joséphisme ne s’efforçassent de reconquérir leurs avantages dans la grande assemblée. Nous verrons dans la suite par quel procédé l’ordre de Saint-Benoît s’appliqua à conjurer l’orage.

    Le voyage de Marseille en février 1868, la retraite qu’il donna aux moines, puis, sa santé ayant faibli de nouveau, la lenteur forcée de son retour ne laissèrent pas à dom Guéranger le loisir de répondre aussitôt qu’il l’aurait voulu aux inquiétudes du cardinal. Diverses régions avaient réclamé contre l’extension des droits monastiques et contre l’exemption en particulier. Ces protestations contre une discipline de douze siècles ne naissaient pas seulement de l’ignorance des motifs profonds de cette discipline, non plus que de l’impatience naturelle aux pouvoirs même ecclésiastiques de rencontrer en face d’eux des limites ; souvent aussi, pourquoi ne pas le reconnaître ? les contestations étaient provoquées par l’âpreté à maintenir des privilèges, d’origine assurément très vénérable mais dont la survivance était devenue simplement matérielle, depuis qu’ils n’étaient plus justifiés par la continuité des services rendus, par l’observance, la sainteté et l’édification qui les avaient primitivement obtenus. L’anxiété du cardinal s’augmentait encore de cette considération que ces causes, lorsqu’elles reçoivent une solution, sont réglées par une disposition législative générale, universelle, stipulant pour tous des conditions uniformes, sans acception de nationalités ni de personnes. Le remaniement de la discipline monastique, telle que l’avaient lentement construite au sein de l’Église les siècles et les saints, par des mains plus accoutumées à compulser des textes de droit qu’à traiter avec mesure un organisme vivant dont il est si facile de déconcerter tout le jeu par une intervention fâcheuse, en un mot la prétention à corriger, pour l’améliorer, l’œuvre des saints, lui semblait constituer un péril.

    Cette préoccupation n’avait guère perdu de son intensité chez le cardinal par ce fait qu’avant l’indiction du concile on avait adressé aux généraux d’ordres un programme de questions relatives à l’observance en général et aux vœux d’obéissance et de pauvreté. Il en était venu à cet état d’esprit où l’on est anxieux de toutes choses, de celles qu’on sait parce qu’elles ont un côté inquiétant, de celles qu’on ignore parce qu’on les suppose s’abritant du voile de la discrétion. Dom Guéranger était attentif, mais somme toute beaucoup moins inquiet ; il pressentait que l’œuvre du concile serait avant tout dogmatique et ordonnée dans le même sens que l’encyclique Quanta cura.

    Le comte d’Haussonville venait de faire paraître son grand ouvrage :

    l’Église romaine et le premier Empire 18 . Malgré le peu d’empressement qu’avait mis le gouvernement impérial à ouvrir à un adversaire politique les archives secrètes du premier Empire, le livre n’en était pas moins d’une très large et très sûre information. La correspondance de Napoléon avait été étudiée avec grand soin, le livre écrit avec un rare talent :

    l’intérêt ne languissait pas un instant au cours de ces cinq volumes où passaient, sous les yeux du lecteur attentif, tant d’événements dont les conséquences pesaient encore sur la société, tant d’hommes d’État et d’Église qui reparaissaient à la vie réelle, tant de négociations dont les phases diverses étaient exposées dans une claire lumière. Il régnait sur tout le récit l’accent d’une haute et sereine impartialité : l’historien avait parlé de Rome et de Pie VII avec respect ; et si le personnage de Napoléon était peu flatté, le luxe des preuves, le témoignage des documents les plus irrécusables mettaient à l’abri de tout soupçon la probité de M. d’Haussonville. Parfois il semblait qu’il se fût complu à défendre contre des imputations odieuses la mémoire de l’impérial persécuteur ; mais le souci même de cette loyauté historique ne manquait pas d’une habileté cruelle et le soin jaloux d’écarter de Napoléon les accusations imméritées n’avait, sinon pour dessein, du moins pour résultat que d’assurer plus d’autorité aux charges trop réelles que la correspondance de l’empereur faisait peser sur lui.

    Dom Guéranger au milieu de ses travaux eût négligé une œuvre peu sérieuse ; il ne crut pas pouvoir taire les réserves expresses que lui suggéraient l’introduction et les deux premiers volumes de M. d’Haussonville. Elles portaient sur des assertions historiques d’une justice contestable, inspirées à l’historien peut-être à son insu par le peu de sympathie qu’il éprouvait pour le pouvoir impérial et pour les couvres dont il était obligé de lui faire honneur : le rétablissement du culte catholique en lance et le concordat ; elles portaient bien plus encore sur une grave question de principe que le comte d’Haussonville avait tranchée au gré de ses théories libérales.

    Le pouvoir politique et le pouvoir religieux coexistent de fait au sein de l’humanité. Ils s’exercent sur la même matière ; individus, familles, sociétés leur appartiennent simultanément encore que non au même titre ni en vue des mêmes fins. Mais ces diversités ne peuvent faire que les deux pouvoirs ne se rencontrent et ne se coudoient à chaque heure dans l’exercice de leur action. De là naissent des problèmes de frottement et de contact. Lorsque les deux pouvoirs sont réunis en une même main, lorsque l’empereur est tout à la fois détenteur du pouvoir politique et du pouvoir religieux, césar et grand prêtre, comme dans la Rome ancienne, cette concentration écarte jusqu’aux chances de rencontres hostiles. Le conflit ne saurait exister que dans les sphères inférieures ; dès qu’il remonte au pouvoir premier, il s’évanouit de lui-même, et ce que le prince ordonne a force de loi pour les deux directions qui émanent de lui. Il en est de même quand les questions religieuses ressortissent finalement à un tribunal qui dirime au nom du pouvoir civil, le conseil du roi ou le saint-synode ; mais là où subsiste encore la distinction des pouvoirs conquise par le sang du calvaire et par le sang des martyrs, l’autorité religieuse personnifiée dans l’Église, l’autorité politique concentrée dans l’État demeurent en face l’une de l’autre dans leur irréductible dualité, agissant et prescrivant chacune pour leurs fins respectives.

    Il est facile à priori de reconnaître à quels systèmes définis de relations aboutira nécessairement cette dualité persistante de deux grands organismes vivants, s’exerçant sur les mêmes individus et les mêmes sociétés : :confiance de part et d’autre, entente cordiale en vue d’une action commune et parfois, dans le dessein de maintenir cette entente, fixation lorsqu’il y a lieu, par voie de concordats, des conditions et des droits réciproquement consentis ; ou bien la neutralité, l’ignorance mutuelle affectée, l’Église libre dans l’État libre, la méconnaissance voulue de relations qui sont données dans le fait ; enfin et comme corollaire fatal de ce dernier système, l’inimitié et la persécution, le jour toujours prochain où celui qui détient la force s’impatiente d’une limite et s’irrite d’une autorité toute morale qui le juge ou lui résiste au nom de la conscience.

    Entente positive ou ignorance mutuelle, tels sont les deux termes entre lesquels oscillent les relations de l’Église et de l’État. Or de ces deux systèmes, soit tempérament, soit éducation, soit influence du milieu politique auquel il appartenait, c’était au second que s’était rangé délibérément. l’auteur de l’Église romaine et le premier Empire. A l’exemple de Montalembert, il voyait dans la formule de l’Église libre dans l’État libre la charte des relations nouvelles entre l’Église et l’État ; le système concordataire lui semblait définitivement jugé. Selon lui la dignité du pouvoir religieux courait un grand péril dans un consortium étroit avec l’autorité politique si prompte à l’oppression ; ce lui était une inquiétude et un chagrin que l’Église consentît à aliéner une part de son indépendance, en échange de l’aumône matérielle qui lui était assurée par le budget des cultes. Ses préférences, au lieu de s’orner simplement de variations éloquentes sur le thème de la liberté, semblaient s’appuyer des enseignements de l’histoire politique et s’offrir au lecteur comme le fruit d’une longue enquête sur vingt années où tous les problèmes avaient été agités, discutés, résolus ou tranchés violemment. ,. Elles formaient dès lors la moralité historique à recueillir du drame qui n’avait commencé avec les négociations léonines du concordat . que pour mettre aux prises, dans un lamentable duel, les deux signataires devenus, en vertu même de leur œuvre commune, irréconciliables ennemis.

    Il est vrai que M. d’Haussonville s’était défendu de traiter doctrinalement ces matières ; mais il reconnaissait qu’elles préoccupent théoriquement beaucoup d’esprits et, tout en protestant, comme autrefois M. de Broglie, n’avoir aucune compétence théologique, il n’en apportait pas moins à la thèse de la séparation de l’Église et de l’État tout l’effort de son habileté, tout l’appui de sa large information. L’abbé de Solesmes avait la singulière, fortune de retrouver en face de lui, au lieu du naturalisme historique qu’il avait antérieurement démasqué, le naturalisme politique pour qui l’idéal de la société actuelle est de marcher à ses destinées sous le seul joug de la liberté, comme si le calvaire n’avait rien amené dans le monde, comme si le Christ n’était pas de droit le roi des nations, comme si Dieu et l’Église n’existaient pas ! Il ne faillit pas à sa tâche et, en rendant un hommage mérité au talent de l’écrivain, à l’intérêt et à la clarté de son récit, à la valeur des sources auxquelles il avait puisé, il signala avec une ferme courtoisie le danger d’une doctrine en désaccord avec l’enseignement catholique et le sens chrétien.

    Les sophismes ordinaires de l’école libérale ne trouvèrent pas grâce devant lui. Après avoir préconisé le système américain comme l’expression supérieure et définitive des relations entre l’Église et l’État, le comte d’Haussonville faisait remarquer non sans habileté qu’il y avait des conditions préalables à l’importation, dans notre société européenne, du système de la séparation. « Il tombe sous le sens, disait-il, qu’il ne saurait être appliqué au sein des pays où de sévères entraves sont mises par les lois à la liberté de la parole et de la presse, au droit de réunion et d’association 19 . » C’était souder ensemble à double fin une thèse religieuse et une thèse politique.

    Si je comprends bien ce qu’a voulu dire M. d’Haussonville, reprenait dom Guéranger, la séparation de l’Église et de l’État est une des conséquences de la liberté de la presse et généralement des franchises vers lesquelles tendent aujourd’hui les diverses sociétés dans leurs rapports avec leurs gouvernements. J’avoue ingénument que je n’ai pu encore découvrir la relation qui peut exister entre la liberté de la presse et la séparation de l’Église et de l’État. La constitution politique d’une nation est un fait et l’existence de l’Église en est un autre. Qu’un gouvernement soit purement monarchique, qu’il soit constitutionnel, qu’il soit républicain, cette diversité dans la forme n’implique en aucune façon soit l’union soit le divorce avec l’Église. Toute la question consiste à savoir si le catholicisme existe au sein de la nation. Dans le cas de l’affirmative, l’Église aspire à contracter des rapports avec l’État dans le but d’aider au salut des âmes qui est sa fin. Elle n’a point à se préoccuper des formes politiques qui ont prévalu dans le pays ; mais comme elle n’est pas seulement une société d’âmes et comme elle a son existence extérieure, il est nécessaire qu’elle soit, comme société, en rapport avec l’État. Mettre l’abolition des concordats sur la même ligne que les franchises qu’une nation peut conquérir sur le pouvoir qui la régit, c’est une étrange aberration. Quels que soient les développements, les progrès dont la constitution politique d’un État vient à s’enrichir, la société religieuse n’en demeure pas moins existante dans son sein et n’en a pas moins droit à son degré de liberté et d’action. Les changements politiques ne peuvent rien enlever à sa situation qui est un fait. La puissance morale et la valeur numérique ont droit, ce semble, à être prises en considération, quand bien même il s’agirait d’un État qui n’aurait pas l’orthodoxie pour premier article de sa constitution 20

    Louis Veuillot exultait.

    Voilà ce qui s’appelle discerner, discuter, juger. J’éprouve une joie profonde à lire cet enseignement si net, si fort, si calme, si limpide. Véritablement, j’ai eu ce matin une des bonnes heures de ma vie. Mille remerciements de tout le monde. Tous allons bien et nous avons tous ce matin un petit air qui fait plaisir 21

    Chose remarquable, l’accent de M. le comte d’Haussonville était le même.

    Monsieur l’abbé, écrivait-il, j’ai lu votre article avec un vif plaisir. Il n’y a pas seulement profit, il y a beaucoup d’agrément à être contredit et critiqué d’une façon si courtoise et si douce. Les choses théologiques me sont si étrangères et de leur nature elles sont si ardues, elles réclament pour les bien comprendre une science spéciale d’une si difficile acquisition, qu’autant que j’ai pu, j’ai évité de me hasarder sur ce terrain. Tout au plus ai-je osé expliquer tant bien que mal la nature des questions que mon récit m’obligeait à indiquer au lecteur 22

    On aurait pu contester la valeur de l’excuse ; car M. le comte d’Haussonville avait très nettement pris parti sur une question de doctrine, et contre l’enseignement de l’Église. A la suite de la manœuvre savante de l’évêque d’Orléans, tout le parti libéral semblait entré dans une résolution commune de négliger les enseignements du Syllabus. Mais s’il esquivait le point de vue des doctrines, l’historien appelait son critique sur les questions de fait où il se croyait moins vulnérable.

    Je n’ai d’assurance, disait-il, que sur le terrain des faits que je crois avoir étudiés de près, avec détails, et sur lesquels j’aurai de plus en plus à faire des révélations, je crois, assez inattendues, particulièrement sur le séjour du pape à Savone et le concile de 1811. Ce sont ces faits que je soumets à la clairvoyance du clergé, sans prendre sur moi de m’en servir comme d’arguments pour l’incliner vers telle ou telle ligne de conduite vis-à-vis des autorités existantes.

    M. d’Haussonville poussait même la déférence jusqu’à réclamer la correction ,de l’abbé de Solesmes en faveur des articles que publiait alors la Revue des Deux Mondes, avant que ces articles n’entrassent dans la composition d’un volume nouveau, et s’excusait de ce qu’il appelait son indiscrétion.

    Vous vous l’êtes attirée, monsieur, disait-il en terminant, par votre courtoise manière d’entrer en discussion avec quelqu’un qui n’a d’autre parti pris que de chercher la vérité dans les faits historiques et de laisser chacun en tirer comme lui-même ce qu’il pense être la vérité raisonnable sur des choses qui ont hélas ! des aspects bien changeants suivant les circonstances, mais sur lesquelles les consciences honnêtes ne diffèrent jamais très profondément 23

    Invité si courtoisement, l’abbé de Solesmes poursuivit sa critique. Conformément aux désirs de M. d’Haussonville elle entrait cette fois dans l’ordre des faits. Un historien, ami de la séparation de l’Église et de l’État, désireux de voir se briser les liens qui unissaient encore les deux pouvoirs, devait être entraîné par système et peut-être à son insu à juger défavorablement le concordat, à en diminuer la nécessité, à en atténuer l’importance, à réduire les avantages qu’en avait obtenus l’Église, en un mot à le considérer comme un contrat léonin où l’Église s’était amoindrie par un souci exagéré de ses biens matériels et avait laissé la puissance civile confisquer pour elle seule presque tout le profit. C’était très exactement le cas de M. d’Haussonville. Les faits qui faisaient ombre à sa thèse demeuraient chez lui presque inaperçus. Vingt mille prêtres exilés rendus à leur patrie et à leur ministère, le schisme étouffé, l’abrogation de toutes les lois antérieures qui proscrivaient le culte insermenté, le rétablissement en France de la religion catholique, la reconnaissance officielle de cette Église romaine avec qui on traitait de puissance à puissance, la hiérarchie légitime restituée, la doctrine religieuse librement prêchée, les consciences apaisées, les sacrements administrés, la perpétuité du sacerdoce assurée par la liberté rendue aux séminaires, de tels avantages conférés à l’Église ne devaient-ils pas entrer en ligne de compte pour estimer avec équité la portée du concordat de 1801 ? Ne devait-on pas en toute justice s’abstenir de confondre 1801 et 1811 et juger le concordat dans son objet précis, dans les avantages de son présent, dans son rapport avec une période douloureuse dont il avait pour dessein de clore définitivement les anxiétés, et non d’après les interprétations violentes et despotiques qui furent ensuite le fait d’une ambition démesurée ? L’acte sauveur du concordat consenti par Pie VII ne pouvait être à l’origine diminué par les violences futures qu’il avait précisément pour dessein de conjurer. Après tout, n’était-ce point l’honneur de Rome de n’avoir pas commencé un concordat par la défiance et de n’avoir pas prévu les articles organiques ? Il était trop facile aussi d’écarter le reproche adressé à l’Église d’avoir vendu une part de son indépendance pour émarger au budget de l’État.

    M. d’Haussonville s’était laissé entraîner à dire un mot des doctrines ultramontaines, «redevenues aujourd’hui à la mode 24 » Cette réflexion légère ne pouvait passer inaperçue, elle fut gravement relevée. Après avoir observé que les doctrines ultramontaines étaient même en France la croyance de l’immense majorité des catholiques et que, sauf d’imperceptibles exceptions, tout ce qui viendrait désormais de Rome serait toujours accepté purement et simplement, dom Guéranger se croyait en droit de donner cette leçon :

    Il serait à désirer que les adversaires du prétendu ultramontanisme, qui n’est que la croyance des catholiques dans le monde entier, se missent bien dans l’esprit que ceux qu’on appelle ultramontains sont tels par motif de conscience. On peut être gallican par intérêt personnel ; mais il y a peu à gagner pour ce monde à être ultramontain. Il suit de là que ceux qui le sont, et en fait de catholiques aujourd’hui, c’est à peu près fout le monde, ont toute l’indépendance que donne une conviction. C’est dire assez qu’ils ne changeront pas, ni pour des propos de tribune, ni pour des articles de journaux, ni pour quoi que ce soit 25

    Il montrait aussi, selon l’expression du ministre Cacault, comment la séparation de l’Église et de l’État étant contraire aux maximes fondamentales de l’Église, l’Église s’y refuserait toujours en vertu du droit naturel concédé à chacun de ne pas s’égorger soi-même.

    Rome, disait l’abbé de Solesmes, ne cessera jamais de condamner cette utopie qui renverse de fond en comble la fin pour laquelle Dieu a créé le genre humain ; elle la flétrira comme antichrétienne, lors même que tous les États ayant subi et accepté le joug de la révolution auront proclamé le divorce entre le spirituel et le temporel. Je m’étonne que l’éloquent historien s’en montre surpris et plus encore qu’il espère la faire changer d’avis. Un catholique est celui qui reçoit avec soumission l’enseignement de l’Église ; or elle a toujours enseigné que l’Église et l’État doivent être unis dans la société chrétienne. Récemment encore elle vient d’intimer ce principe à ses fidèles en réprouvant la doctrine contraire. M. d’Haussonville devrait donc perdre l’espérance de faire goûter ses idées aux catholiques. Ils ont pris leur parti ; c’est pour eux une affaire de conscience, et leur Église n’étant la vraie Église que parce qu’elle ne change pas, ils s’en tiennent par devoir et par conviction aux enseignements qu’elle leur donne 26

    Aussi longtemps que les réserves de dom Guéranger affectèrent une revendication en faveur des principes trop méconnus dans son travail, il ne semble pas que M. d’Haussonville s’en soit ému outre mesure. Recevoir une leçon de catéchisme est toujours une mortification ; mais on ne pouvait contester que le critique fût compétent, et M. d’Haussonville avait reconnu dès les premières heures non peut-être sans dédain que la théologie ne lui était pas familière. Il se contint plus difficilement lorsque, passant de la région des principes dans la région des faits historiques, dom Guéranger s’appliqua à replacer dans leur vrai jour les conditions réelles du concordat de 1801. L’historien perdit alors quelque peu de son sang-froid et, dans une lettre très habile, adressée cette fois au publie lui-même par la voie de la presse, il maintint comme appartenant à l’histoire telles assertions dont son critique avait signalé le caractère conjectural. Cette lettre a paru dans l’Univers du 21 décembre 1868 en même temps que la réponse de l’abbé de Solesmes. Cette réponse fut décisive. M. d’Haussonville n’insista pas ; il avait été à même de reconnaître en cette rencontre que si chez dom Guéranger le théologien était sûr, le dialecticien était ferme et l’historien admirablement informé.

    Les articles où l’abbé de Solesmes fit la critique des deux premiers volumes de M. d’Haussonville se succédèrent avec lenteur au cours des six derniers mois de l’année 1868 27 Dom Guéranger était obligé par les circonstances de mener de front des travaux variés auxquels sa santé suffisait à grand’peine. Il n’avait pu refuser à de Rossi de présenter aux lecteurs français le deuxième volume de la Roma sotterranea. M. Amédée Thayer, sénateur, venait de mourir ; avec lui, c’était un des plus généreux bienfaiteurs de l’abbaye de Solesmes qui s’en allait vers Dieu. La reconnaissance faisait une loi de soutenir Mme Thayer dans sa cruelle épreuve.

    Un épisode se rattache à la période où nous sommes parvenus le départ pour Issy d’un jeune novice à l’âme ardente, passionnée, presque romanesque. De singuliers scrupules l’avaient saisi dès son entrée au postulat. Il gémissait d’être trop heureux à Solesmes ; son bonheur l’inquiétait, lui semblait, sinon une faute, au moins la matière d’un sacrifice que Dieu sollicitait de lui. Deux ans s’écoulèrent avec des alternatives de calme et de rêverie ; la profession religieuse qui fixe la stabilité sembla au jugement de ses maîtres dépasser ce que pouvaient porter ses épaules. Il sortit de Solesmes, en proie au chagrin. « Au nom du père abbé, disait-il, tressaille en moi tout ce qu’il y a de plus profondément et de plus tendrement affectueux 28 . » Sans le savoir, il allait au martyre. Trois ans plus tard le 26 mai 1871, il était massacré à Belleville par les forcenés qui détenaient Paris : son nom était Paul Seigneret.

    Mais plus que tous autres soucis, ce qui occupait alors l’abbé de Solesmes, c’était la rédaction des déclarations de Sainte- Cécile auxquelles il consacra une année presque entière. Avait-il pressenti que son travail était à plusieurs fins et serait immédiatement adopté par d’autres maisons religieuses qui en feraient, avec la règle de saint Benoît, la loi organique de leur vie ? Quoi qu’il en soit, il voulut le préparer avec grand soin et lut attentivement le texte des constitutions pour moniales qu’il avait sous la main, dans le dessein d’organiser sagement le gouvernement intérieur d’un monastère de vierges.

    En 1837, la nécessité de fournir sur l’heure aux examinateurs romains lui avait fait adopter, à l’exemple de la congrégation de Saint-Maur, la forme de constitutions, c’est-à-dire un texte d’une teneur continue, exposant de façon méthodique tous les devoirs de la vie bénédictine. Cette fois, désireux de maintenir la sainte règle en évidente possession de toute son autorité, il prit la forme de déclarations. L’Église ou les usages monastiques ont parfois ajouté à la sainte règle, modifié et interprété ses prescriptions ; par ailleurs, il est tel chapitre de cette règle primitivement écrite pour des moines, qui pour des moniales ne saurait avoir d’application pratique : les déclarations, morcelées et adaptées aux divisions de la sainte règle, définissent, précisent, interprètent. Mené avec lenteur durant la saison où les hôtes affluaient au monastère, le travail de rédaction fut achevé au commencement du mois d’août et approuvé par Mgr Fillion. L’admirable évêque remerciait l’abbé de Solesmes de lui avoir fourni l’occasion de lire en entier et de suite la règle de Saint-Benoît. « J’en ai conçu une haute idée, disait-il, et un vif regret de n’avoir pu développer le germe de vocation que j’avais eu dans ma jeunesse 29 . » M. Coulin était alors à Solesmes. N’ayant pu assister à la cérémonie de vêture, il s’était réservé pour le jour de la profession. A son passage au Mans, le bon chanoine avait témoigné le désir de visiter le monastère ; il avait en effet plus qu’aucun autre titre à une exception. L’évêque ne crut pas néanmoins devoir déroger aux lois de la clôture. « Je lui ai paru bien sévère, écrivait-il, mais j’ai refusé absolument 30 »

    Le 15 août 1868 fut l’une des journées les plus radieuses de la vie de dom Guéranger. De Marseille, de Ligugé, des environs de Solesmes, tous ceux qui prenaient intérêt à la fondation des moniales s’étaient réunis. Un seul des amis de Solesmes, et dont la place était marquée en cette fête, fut absent, le P. Laurent Shepherd ; retenu près de sa mère mourante. Les sept premières moniales émirent leur profession selon un cérémonial concerté entre l’abbé de Solesmes et l’évêque du Mans. Dans un trop grand nombre de monastères, le rite de la consécration des vierges, tel qu’il est réglé au pontifical romain, était tombé en désuétude, soit parce qu’il est réservé aux prélats, soit parce que la seule profession est après tout requise pour faire des moniales et que, la profession religieuse une fois émise, les évêques pour divers motifs n’avaient pas jugé à propos d’y surajouter la consécration. Dom Guéranger voyait grand avantage pour la dignité de la vie monastique à la fusion de ces deux rites, et l’évêque du Mans partageait les mêmes convictions. A la faveur du décret de la congrégation des Rites du 12 décembre 1857, Mgr Fillion approuva la fusion. Après avoir reçu la profession des moniales, l’abbé de Solesmes les consacra solennellement au Seigneur d’après la forme du pontifical romain. Cette union des deux fonctions liturgiques, profession et consécration, fut ensuite approuvée par l’autorité pontificale le 21 juin 1876 à la demande du cardinal Pitra. C’est aussi à la chère Eminence que les professes durent de recevoir, au cours de la cérémonie, la bénédiction du souverain pontife. Elle leur venait de Sainte-Marie-Majeure, un samedi.

    Restait à donner une prieure à la communauté régulière déjà formée. Dom Guéranger ne voulut point pour la désigner se prévaloir de son titre de fondateur, l’évêque du Mans de son côté se récusa. Il fallu procéder à l’élection. La révérende mère Cécile Bruyère fut élue. Ses sœurs qui depuis deux ans l’avaient vue à l’œuvre lui confirmèrent ainsi de leurs suffrages la supériorité que dom Guéranger lui avait décernée dès le premier moment. Tous ces événements furent portés à la connaissance de l’évêque.

    J’ai vécu à Solesmes autant qu’au Mans, répondait-il, pendant la profession de nos chères filles et l’élection de la mère prieure. Rien ne me surprend dans les détails si touchants et si pleins d’intérêt que vous me donnez ; mais je ne puis m’empêcher d’admirer l’attention de Notre- Seigneur qui fait descendre la bénédiction de son vicaire sur ses épouses au moment même où elles se consacrent à lui. Que Dieu continue à bénir ce monastère dont il a lui-même choisi et rassemblé les pierres fondamentales. Qu’il y soit loué, aimé et servi bien longtemps après nous : c’est le vœu reconnaissant de celui qui vous est bien respectueusement dévoué en Notre- Seigneur 31

    La bulle d’indiction du concile du Vatican était datée du 29 juin 1868 ; elle convoquait les évêques à Rome pour la fête de l’Immaculée Conception de l’année suivante et déclarait le dessein de cette grande assemblée : « Porter remède aux maux du siècle présent dans l’Église et dans la société. » Nous n’avons pas à redire ici l’accueil qui fut fait par la presse à la bulle AEterni Patris, ni l’étonnement que ressentirent les souverains de n’avoir pas été appelés à siéger au concile, non plus que la fébrilité inquiète d’un parti trop disposé à porter dans les questions d’église les habitudes de la vie parlementaire et à préparer un concile comme on crée une majorité. Ces agissements inquiétaient l’abbé de Solesmes, non qu’il doutât de l’appui que Dieu a promis à son Église, mais il redoutait pour les âmes de plusieurs le contre – coup de ces imprudentes excitations. Il croyait que le recueillement et la prière étaient une plus sûre préparation à l’œuvre de Dieu.

    Depuis que le chevalier de Rossi était venu le surprendre à Solesmes, l’amitié lui avait fait continuer son examen de la Roma sotterranea. Sans interrompre la campagne dirigée contre M. d’Haussonville, il trouvait le loisir de consacrer à son ami trois longues études 32 où il retrouvait avec joie les premières origines de l’Église, le travail secret du christianisme transformant peu à peu la société romaine, atteignant son patriciat, y trouvant des adeptes et un appui, recueillant le sang le plus pur de la Rome antique pour s’y former des docteurs comme Clément, des vierges et des martyres comme Agnès et Cécile. En analysant le livre de M. de Rossi, dom Guéranger songeait à l’édition définitive de l’histoire de sa chère sainte et à l’introduction dont nous aurons à parler ensuite.

    Au milieu de ces travaux lui vint la nouvelle des progrès de Saint-Martin de Beuron. Le jeune monastère avait promptement réuni les douze religieux profès qui d’après les dispositions pontificales assuraient au prieuré le titre d’abbaye. A défaut de l’abbé de Solesmes que son âge et ses travaux retenaient impérieusement, dom. Maur Wolter sollicitait pour l’inauguration de ses fonctions abbatiales la visite du révérendissime dom Bastide qui avait été, on s’en souvient, très mêlé aux commencements du monastère adulte aujourd’hui : la présence de l’abbé de Ligugé en cette circonstance solennelle devait être la reconnaissance du patronage solesmien.

    Déjà l’Allemagne monastique se préparait au concile et, sous la présidence du Dr Haneberg, abbé de Saint-Boniface de Munich, un congrès avait réuni à Saint-Pierre de Salzbourg les abbés de Lambach, de Salzbourg, de Raigern, de Gries, de Prague, de Michelbauern, de Metten, d’Augsbourg, de Disentis, et le prieur de Saint-Martin de Beuron. On y avait discuté les points de discipline régulière à proposer au concile et en particulier un système de confédération monastique sur lequel nous aurons dans la suite à revenir. Dom Maur Wolter n’avait pas négligé de se faire avec discrétion l’organe des principes monastiques sur lesquels Solesmes s’était relevé ; sa parole avait été accueillie avec faveur.

    D’après les termes de la bulle d’indiction, tous les prélats réunis à Salzbourg se croyaient dûment convoqués au concile et, en se séparant, c’est à Rome qu’ils se donnèrent rendez-vous pour le 25 novembre 1869. Le souverain pontife avait dit : Volumus, jubemus omnes ex omnibus lotis tam venerabiles fratres patriarchas, archiepiscopos, episcopos, quam dilectos filios abbates ad hoc oecumenicum concilium a Nobis indictum venire debere. Cela ne faisait de doute pour aucun, et le cardinal Pitra joignait ces mots à l’envoi de la bulle AEterni Patris :

    « Votre droit d’être convoqué est trop solennellement inscrit dans la bulle pour que vous ne l’ayez pas reçue par voie officielle. Si contre toute attente il en était autrement, il importe que j’en sois informé 33 » Le     cardinal applaudissait à l’initiative du petit congrès de Salzbourg ; il se réjouissait de la prospérité de Saint-Martin de Beuron dont le prieur venait de recevoir la bénédiction abbatiale à Saint-Paul de Rome des

    mains du cardinal Reisach et avait voulu prendre possession de ses fonctions abbatiales au chapitre et au chœur de Saint-Martin de Beuron, guidé par l’abbé de Ligugé, délégué de l’abbé de Solesmes. Bien que représenté par l’un de ses fils, dom Guéranger avait voulu saluer de ses plus affectueuses félicitations l’avènement du nouvel abbé qui le remerciait avec une filiale émotion.

    Votre Paternité a couronné par de nouveaux bienfaits les grands sacrifices et la sollicitude paternelle qu’elle nous a, dès le commencement, si généreusement témoignés. Je n’ai guère besoin d’assurer que nous en garderons une éternelle reconnaissance et un doux et saint souvenir devant Dieu, qui seul pourra récompenser tout ce que nous devons à Votre Paternité. Que notre Père céleste veuille faire de la famille de Saint-Martin de Beuron une digne fille de la vénérable abbaye mère de Solesmes 34  !

    La même lettre qui contenait l’expression de cette gratitude sollicitait aussi de dom Guéranger une rédaction de statuts généraux qui servissent de base à une confédération bénédictine. Il en avait été parlé déjà dans la conférence de Salzbourg, et nous ne pouvons nous dérober à la nécessité d’expliquer en quelques mots l’origine première de ce dessein. Fut-il primitivement inspiré par un motif de défense légitime ? Nous n’oserions ni le nier ni l’affirmer sûrement. Les abbayes italiennes dépendantes du Mont- Cassin étaient alors bien désolées. Sauf quelques rares monastères que leur nom et leur observance défendaient encore contre la déchéance presque universelle, la solitude morne envahissait, l’un après l’autre, les cloîtres autrefois si peuplés des grandes abbayes bénédictines ; les vocations se faisaient de plus en plus rares et, par leurs étonnantes complaisances pour un pouvoir sacrilège et usurpateur, certaines abbayes s’étaient attiré un grand discrédit. Et voici que, à point nommé, comme pour recueillir l’héritage qui semblait échapper aux mains débiles des cassinesi, s’élevait à côté d’eux une congrégation jeune, florissante, très active, dont les rameaux généreux s’étendaient non seulement en Italie où elle avait son centre, mais en France, en Espagne, en Angleterre.* Les nations européennes devenaient ses provinces et les moines du Mont- Cassin, mesurant avec une part d’effroi les rapides accroissements de cette congrégation nouvelle, pressentaient l’heure du dénouement fatal, inévitable, auquel les condamnait leur petit nombre : l’absorption. Dom Maur Wolter, moine de Saint-Paul, avait sans doute recueilli quelque chose de ces impressions. Moine aussi de Saint-Paul, chef d’une famille bénédictine qui avait jusque-là gardé son lien d’affiliation à la congrégation du Mont -Cassin, dom Guéranger n’ignorait pas du tout que ceux qui favorisaient ces projets d’absorption et de conquête affectaient de nommer les moines de Solesmes des cassiniens de France, cassinesi di Francia 35  ; mais il n’en avait cure et tout occupé de travaux sérieux demeurait étranger à ces inquiétudes. Il croyait à l’avenir de sa famille monastique ; la rivalité du Mont -Cassin et de Subiaco ne l’empêchait pas de dormir en paix. Ajoutons que pour des causes faciles à assigner la France est moins que l’Italie sujette à ces terreurs.

    Il était néanmoins un motif auquel dom Guéranger demeurait plus accessible. Le concile du Vatican allait prochainement s’ouvrir : il y serait parlé des réguliers. Un certain nombre d’évêques leur étaient notoirement peu favorables : n’était-ce pas une sorte de mise en demeure de se concerter, afin de proposer avec plus d’ensemble et par conséquent plus d’autorité les questions de discipline régulière et leurs solutions ? Et dans le cas infiniment probable où les droits des réguliers et leur situation dans l’Église seraient menacés, n’y avait-il pas prudence élémentaire à pressentir sur quel point se produirait l’effort hostile ? Or comment des prélats réguliers, à l’état désagrégé, ne représentant chacun que les intérêts privés de leur monastère ou même les intérêts limités de leur congrégation, seraient-ils capables de supporter un assaut sérieux ? Une troupe dispersée est vaincue d’avance ; la force vient de l’union, de l’entente, d’un concert commun. Ce n’est pas que l’on voulût méconnaître les distinctions profondes qui définissent sans les diviser les diverses familles bénédictines : nées au cours des siècles, sous des latitudes diverses, sous l’influence de besoins variés, très différentes de formation et d’éducation, avec des constitutions spéciales, des caractères et une physionomie qui sont en elles l’œuvre de leurs fondateurs et le produit des temps, on ne saurait sans les éteindre les ramener toutes à un dénominateur commun ; mais n’était-il pas possible du moins de les grouper toutes dans une fédération large, définie par leur commun attachement à quelques éléments premiers, reconnus comme essentiels à la vie monastique ? Viendrait le jour où l’un quelconque de ces éléments se trouverait menacé ; et au lieu d’un effort dispersé et d’une résistance émiettée, sporadique et partant inefficace, l’assaillant trouverait devant lui une masse compacte, un étroit et puissant faisceau.

    L’abbé du Mont- Cassin, l’abbé de Saint-Paul, dom Zelli, applaudissaient à ces idées qui avaient trouvé en l’abbé de Saint-Martin de Beuron un organe résolu. Au lieu de remettre à une commission la rédaction des statuts de ce groupement monastique, il avait fait prévaloir la pensée de confier aux lumières et à la discrétion d’un seul le soin de définir les éléments premiers sur la base desquels s’édifierait la fédération projetée. Fixer ces éléments, en faire les assises de l’union, c’était en même temps couper court à toute velléité de conquête et se préparer une force au sein du concile ; c’était aussi par surcroît réveiller de leur torpeur divers monastères d’Italie et d’Allemagne, y ramener le désir de l’observance et affirmer aux yeux de tous la grande fraternité bénédictine. Le projet ne manquait pas de grandeur. L’Italie, l’Allemagne, la France y devaient concourir ; on ne désespérait pas de faire entrer l’Angleterre dans le concert. De plus, c’était une très délicate attention de demander à l’abbé de Solesmes le programme de cette vaste centralisation ; il n’est que plus intéressant d’observer l’accueil très mesuré qu’il fit à ce projet.

    Il crut qu’il fallait tout d’abord s’entendre et converser de vive voix. Le révérendissime dom Maur Wolter saisit avec empressement l’invitation de venir à Solesmes, mais un peu plus tard, au commencement du printemps dé 1869, les médecins l’ayant confiné pour l’hiver à Saint-Martin de Beuron. Sans méconnaître aucunement l’opportunité de certaines mesures de prudence, l’abbé de Solesmes n’ignorait pas non plus que l’ensemble du grand projet poursuivi par dom Maur Wolter ne rencontrerait que peu de faveur auprès de la congrégation anglo-bénédictine, entraînée depuis deux siècles dans une autre direction, et auprès de la majorité des abbayes d’Italie et d’Allemagne. Attentif à ne remuer pas les éléments tranquilles, quieta non movere, il redoutait que, soulevés prématurément, bien des problèmes de discipline régulière n’amenassent des solutions regrettables. Il convient de n’intervenir qu’avec prudence dans une économie vivante. Il est plus facile d’édicter des lois que de créer des mœurs : les tenants du parlementarisme sont seuls à penser que les questions se règlent avec des formules et des prescriptions. De plus, dom Guéranger, homme du passé et de la tradition, était réfractaire à l’idée d’une centralisation monastique.

    Ce qui fait la force des jésuites, disait-il, fera notre danger. Chaque famille monastique prend la physionomie du pays où elle s’établit. Les abbayes ferventes et florissantes grandissent d’elles-mêmes ; les autres, cela est constant dans l’histoire, ne se réforment pas par simple voie d’autorité. Un monastère, être vivant, être de tradition, se relève par la doctrine, par la prière et le dévouement de quelques-uns, par l’intelligence de la règle, par l’imitation généreuse d’un milieu voisin et fervent, par son retour à l’air natal et aux conditions de son berceau. C’est notre histoire de quatorze siècles. Le jour où nous serons doués de centralisation sera le jour où toute réforme deviendra impossible, la spontanéité vivante étant abolie, remplacée qu’elle sera par des rouages administratifs très parfaits qui imiteront la vie mais qui ne sont pas la vie.

    Dom Maur Wolter était loin de songer à un lien fédératif qui gênât l’indépendance des congrégations et aboutît à effacer leur caractère. A ses yeux il y avait là une question de tact, de discrétion et de mesure, et il Estimait que seule l’expérience de l’abbé de Solesmes pouvait équitablement concilier des exigences opposées et des intérêts en apparence contradictoires.

    Chose remarquable, à la même heure le cardinal Pitra, que la confiance de Pie IX venait de nommer par un rescrit du 16 janvier 1869 bibliothécaire de la sainte Église romaine et qui, comme régulier et à, raison de ses études spéciales, voyait affluer à lui les causes monastiques de l’Orient, éprouvait pour ses chers méchitaristes, pour les antonites du Liban, pour les missionnaires réguliers envoyés en Orient, des soucis analogues à ceux de l’abbé de Solesmes au sujet des moines d’Occident.

    Avant que dom Maur Wolter n’arrivât en France, le P. Laurent Shepherd était venu au cœur de l’hiver accomplir tardivement son pèlerinage ordinaire et, malgré les résistances de dom Guéranger, avait emporté pour l’abbaye de Stanbrook les déclarations de Sainte -Cécile, qui y furent adoptées sur l’heure et d’enthousiasme, à la grande satisfaction du révérendissime président, le P. Burchall. « Plus je pense à ce grand événement, écrivait dom Laurent Shepherd, plus je m’en étonne. Tout y est merveilleux. Le consentement du père président est une bénédiction. Il parlait de vous, mon vénéré père, si respectueusement et avec tant d’éloges que votre pauvre fils avait la tentation de l’embrasser. »

    Ce n’était pas la seule conquête, nous allons le voir, que devait accomplir ce règlement de vie monastique au lendemain même de sa rédaction.

    « Combien je regrette, écrivait à dom Bastide l’abbé de Beuron, que notre révérendissime ne puisse point publier au moins le premier volume de la vie de notre bienheureux père saint Benoît avant l’ouverture du concile ! Nous prions pour que Dieu lui inspire de le faire. Ce serait si important pour faire triompher la réforme de Solesmes 36 » Dom Guéranger ; lui, ne se hâtait pas. Les empressements ne lui étaient pas familiers ; une longue expérience lui avait appris l’opportunité des saintes lenteurs. Peut-être se défiait-il un peu de l’ardente activité déployée à Saint- Martin -de Beuron. « Dites à l’excellent abbé Maur qu’il ne manque pas de venir conférer avec moi. Je ne prendrai la plume qu’après que nous aurons causé ensemble. Au reste, je serai court : vingt à trente pages et en latin 37 »

    Auparavant il se hâta de voir les siens à Marseille et d’encourager sa présence le pusillus grex du prieuré de Sainte- Madeleine. A son retour commencèrent les conférences projetées. Dom -Maur était arrivé à Solesmes le 9 mai. Les déclarations qui devaient servir de complément à la règle dans l’abbaye de Saint-Martin de Beuron n’étant pas rédigées encore, il s’épargna de refaire le travail achevé par l’abbé de Solesmes et, se bornant à traduire en latin sous les yeux de dom Guéranger les déclarations de Sainte- Cécile, les adopta pour sa congrégation naissante. Puis vint en discussion le projet de fédération monastique. Dom Guéranger n’estimait pas que, pour se défendre contre l’ambition et l’esprit de conquête, l’ordre bénédictin dût renoncer à son histoire. Il remania dans un sens plus traditionnel les bases proposées déjà par l’abbé de Saint-Paul, dom Zelli. Abbé de la veille ou de l’avant-veille, le révérendissime dom Wolter témoignait une grande déférence à l’avis de dom Guéranger et partageait tous ses principes ; mais ce projet de fédération était un peu né de lui : il y voyait le salut de l’ordre bénéictin, une chance de figurer grandement au concile et un moyen de se faire dans l’Église un rang très honorable parmi les sociétés religieuses plus modernes. Ici comme souvent la divergence tenait à des pensées secrètes et à une diversité originelle des points de vue.

    Pourtant l’abbé de Solesmes ne voulut pas se dérober. Il s’appliqua à définir les bases d’une union fraternelle qui permettrait aux réguliers de se défendre efficacement au concile et en dehors du concile, tout en respectant l’autonomie des congrégations et des monastères.

    L’ordre de Saint-Benoît dans son essence n’est pas une milice active, écrivait-il, mais une école de la vie contemplative ; et les moines qui sont voués à la recherche de leur propre et individuelle perfection dans le silence du cloître, dans la célébration de l’office divin, dans le travail, l’obéissance, la mortification et la stabilité n’ont pas besoin de l’organisation centralisée, nécessaire aux milices actives de l’Église, afin que chacun des membres de ces milices puisse être employé aux utilités diverses auxquelles il est voué par sa vocation. Ceux qui sont entrés dans ces ordres cherchent l’action pour procurer la gloire de Dieu ; le moine choisit le repos laborieux du cloître afin d’habiter avec Dieu.

    Nous ne pouvons nous défendre d’appeler l’attention du lecteur sur cette dernière réflexion. Ce serait une grave méprise de n’y voir qu’une formule banale ou une précaution de circonstance contre un travail d’inféodation. Tout dom Guéranger est dans ces lignes. Dieu lui avait donné de relever en France l’ordre de SaintBenoît et de rattacher à l’esprit du saint patriarche son humble restauration. Il n’ignorait pas l’histoire monastique ni la pente facile qui parfois entraîne à de fâcheuses déviations des œuvres qui avaient bien commencé. L’exemple de la congrégation de Saint-Maur finissant dans le philosophisme était d’hier. Il avait pour l’intégrité virginale de la conception monastique que Dieu lui avait inspirée un amour si grand qu’il ne consentit jamais à surcharger la vie des siens d’une œuvre d’éducation qui lui eût fourni la base du recrutement de son monastère. A plus forte raison se maintenait-il étranger à l’adoption de tous procédés industriels quels qu’ils fussent ; et le rouge lui montait. au front lorsqu’il apercevait le nom de bénédictin servant de recommandation à une liqueur ou à un cosmétique. Mais il redoutait encore pour sa famille religieuse des infiltrations plus subtiles et par là même plus perfides. Il ne blâmait pas chez d’autres congrégations ces directions spéciales, nées de circonstances historiques impérieuses ; simplement, il n’en voulait pas pour les siens. Le souci de l’office divin et de la sanctification personnelle dans la retraite du cloître, tel était pour lui l’élément essentiel et premier, la conception très simple et très large de la vie monastique. Le travail intellectuel n’était pas exclu à coup sûr, mais il venait à son rang, à ses heures, ne devait ni diminuer la prière, ni obstruer la vie, ni confisquer toute la pensée, ni déconcerter la stabilité ; un moine selon lui n’avait pas le droit de travailler comme un membre de l’Institut, et il réprimait avec une douce fermeté les in- tempérances intellectuelles.

    Les œuvres de charité avaient leur part mais plus réduite encore. Elles sont moins compatibles avec la stabilité bénédictine ; l’éducation du cloître n’y prépare pas le moine, et les instituts ne manquent pas qui s’appliquent comme à leur œuvre propre à toutes les œuvres de charité spirituelle et corporelle. A ceux qui se sentent les goûts et s’attribuent les aptitudes spéciales de ce ministère, l’abbé de Solesmes conseillait non la vie bénédictine mais l’entrée dans un institut de clercs réguliers ; car il était d’avis que dans l’Église de Dieu chacun doit demeurer fidèle à sa vocation. Non qu’il se refusât jamais à se mettre, lui et les siens, au service de l’Église ; mais il demeurait convaincu que la prière et la sainteté du moine, la prière et l’édification du monastère ne sont pas sans fruit pour l’Église, que l’humilité du moine est sa richesse en même temps que sa sécurité, et qu’après tout le bien accompli au dehors par un religieux voué à la retraite ne compense pas le détriment subi par son âme et la blessure infligée à la règle. En vain lui eussiez-vous parlé d’un rôle extérieur à jouer, d’une mission à accomplir, d’une influence à exercer, d’une gloire à acquérir. L’humilité de la vie bénédictine était à ses yeux d’un trop grand prix pour qu’il consentît à rechercher l’éclat. Dira-t-on que les conditions humbles et précaires où sa maison avait été maintenue étaient pour une part dans cet amour du silence, du recueillement, de l’humilité ? Nous le voulons bien, pourvu que l’on reconnaisse en même temps que les événements de notre vie ont un caractère providentiel divinement calculé. Aux hommes de sa droite et aux œuvres qu’ils accomplissent sous son inspiration et sa direction constante, Dieu donne un enseignement continu : il leur vient des faits mêmes de leur vie, heureux ou malheureux il n’importe, et des limitations providentielles qui ont défini leur champ d’action.

    L’abbé de Solesmes avait recueilli de sa prière, de ses études, de ses expériences, cette conception d’une vie monastique contenue, humblement fidèle, toute repliée vers Dieu et par là plus utile à l’Église. Il est des ordres religieux dont les membres s’engagent à n’accepter jamais aucune dignité ecclésiastique ; dom Guéranger croyait que cet engagement pour lui et pour les siens était impliqué dans le seul caractère de leur vocation. Tout effort vers la gloire, la célébrité, l’influence, l’action étendue et bruyante lui semblait inconciliable avec la gravité recueillie de la vie solesmienne. Il ne croyait pas que, dans un édifice construit de main divine, il fût loisible aux pierres humbles et inaperçues des fondations de se déplacer d’elles-mêmes pour s’en aller occuper une situation plus haute et plus en vue : ni l’ordre monastique ni l’Église de Dieu n’avaient rien à recueillir de ces velléités.

    Mais plus la conception de vie monastique à laquelle il s’était arrêté et selon laquelle il formait les âmes lui était chère, plus elle était exposée, à raison même de sa hauteur, à être altérée par un alliage séculier ; plus aussi s’attachait-il à maintenir à la congrégation dont il était le chef et aux monastères élevés par lui le bénéfice d’une autonomie qui était leur sauvegarde. Quel n’eût pas été en effet le péril de l’affadissement pour sa famille monastique, pensait-il, le jour où, moyennant un lien fédératif trop étroit, une influence supérieure prépondérante, plus amoureuse de la gloire, de l’action et du bruit, eût entraîné les siens dans des voies nouvelles, grâce à la complicité de ce qui reste toujours en nous d’affinités pour une vie plus extérieure ?

    Néanmoins, poursuit-il, si une organisation comme celle qui règne dans les ordres fondés depuis le treizième siècle n’est pas nécessaire aux moines et menacerait même d’absorber l’esprit de leur institution, il est juste de reconnaître qu’une fédération formée des divers monastères serait d’une suprême utilité pour y conserver l’élément bénédictin et pour l’accroître par une sainte émulation.

    Après avoir rappelé qu’au moyen âge cette fédération, qui a existé sous la direction paternelle des abbés de Cluny, a singulièrement aidé les souverains pontifes dans les combats qu’ils livrèrent au onzième et au douzième siècle pour la société chrétienne, il assigne comme éléments fondamentaux de la règle bénédictine et comme base de l’union fraternelle qu’on voulait réaliser les points qui suivent : la célébration journalière de l’office divin au chœur ; la vie commune dans toute son intégrité ; le travail sous l’obéissance ; l’étude des saintes lettres ; l’abstinence (selon les mœurs de chaque congrégation) ; la vie de retraite ; le soin du salut des âmes en ce qu’il a de compatible avec la stabilité ; la visite régulière ; enfin la pratique de la règle de saint Benoît dans son esprit, et le plus possible quant à la lettre.

    Nous avons voulu donner en leur détail les éléments essentiels de la vie bénédictine, tels qu’ils étaient proposés par dom Guéranger : ils ont formé dans la suite le thème des Elementa de dom Maur Wolter 38 Et en donnant à cette confédération monastique un chef élu, en lui assignant Rome comme séjour, dom Guéranger, toujours attentif à sa préoccupation première, fixait ainsi ses attributions :

    Sa charge sera de promouvoir le maintien et l’avancement des principes fondamentaux de la fédération dans tous les monastères qui en font partie et d’agréger ceux qui demanderont à s’y unir. En dehors des susdits articles, il n’interviendra point dans le régime particulier des congrégations et des monastères érigés par l’autorité apostolique avec une discipline spéciale.

    Sur ces bases, l’abbé de Saint-Martin de Beuron considérait l’union comme accomplie. L’accession de Saint-Paul de Rome et de plusieurs abbayes d’Allemagne et de Suisse lui paraissait assurée ; il promettait de ne rien épargner pour réunir, comme noyau premier de l’union, douze monastères pour le moins. Les circonstances le trahirent, le projet se trouva momentanément ajourné ;. pourtant le siècle ne devait pas se terminer sans avoir amené dans ses lignes générales l’accomplissement de cette union fraternelle à laquelle dom Guéranger avait mis la main *

    La question de fédération monastique était liée étroitement à cette autre question : les abbés siégeront-ils au concile ? Celle-ci semblait avoir été tranchée nettement en leur faveur, nous l’avons dit, par la bulle d’indiction. Dans la suite il y eut un revirement. Le cardinal Pitra en avertissait dom Guéranger au commencement de juillet. « Je ne puis différer davantage, lui écrivait-il, de vous faire connaître une assez grosse affaire. Plus ou moins nommé, vous êtes l’objectif le plus en vue :. il s’agit de l’admission des abbés au concile œcuménique 39 . » Une restriction fut apportée aux termes de la bulle, définie par une déclaration du cardinal Caterini approuvée, disait-on, du saint père et ainsi conçue

    « Les abbés invités au concile du Vatican sont exclusivement les abbés qui ont juridiction d’âmes sur un territoire nullius en dehors de leurs monastères ou abbayes, et les abbés supérieurs généraux d’un ordre religieux dûment approuvé 40 » C’était une première exclusion atteignant les abbés exempts supérieurs de communauté et semblant menacer aussi les supérieurs de congrégation. Le cardinal Pitra voulut en avoir le cœur net. Il provoqua des explications et demeura convaincu que l’exclusion était générale et écartait du concile tout l’élément régulier, à l’heure même et dans une assemblée où il n’était pas douteux que la cause des réguliers ne dût être évoquée. Il ne se résigna pas et, de concert avec l’évêque de. Poitiers, s’efforça d’obtenir auprès du cardinal Antonelli un examen nouveau. L’exclusion après tout n’avait été prononcée que par la commission des travaux préparatoires au concile ; l’affaire était intacte, la possession des abbés était plus que millénaire : comment avaientils mérité cet interdit ?

    J’ose faire observer respectueusement, écrivait l’évêque de Poitiers, que les abbés en exercice ou di governo n’ont jamais vu leur droit révoqué en doute jusqu’ici par le siège apostolique, que Rome a félicité les légats de Trente qui, tout en subissant des restrictions trop explicables en présence d’un nombre relativement petit d’évêques, avaient néanmoins réclamé et tenu bon en principe pour le droit des abbés, droit tout à l’avantage du saint-siège ; qu’en conséquence il serait affligeant pour les amis de l’ordre monastique et fatal pour la considération précédemment acquise à la prélature de cet ordre, qu’une jurisprudence si contraire fût introduite et consacrée cette fois par l’initiative même du saint-siège 41

    En même temps nombre d’évêques se concertaient entre eux soit pour obtenir retrait de la mesure d’exclusion, soit pour assurer à l’abbé de Solesmes une exception personnelle. « Je compte tellement sur votre assistance au concile, lui écrivait Mgr Fillion, et sur les services que vous êtes appelé à y rendre à l’Église que si vous ne veniez pas ex jure, je voudrais vous y faire appeler ex privilegio 42 » Au milieu de ce débat qui le concernait, l’abbé de Solesmes demeurait fort paisible. Il était d’ailleurs nettement opposé à un privilège personnel qui n’eût fait que signaler, sans la réparer aucunement, l’atteinte portée à la tradition, à un droit inscrit dans l’histoire et consacré par les livres liturgiques de l’Église romaine. La formule du serment prêté par l’abbé au jour de sa bénédiction est en effet celle même de l’évêque au jour de sa consécration :

    Vocatus ad synodum, veniam nisi proepeditus fuero canonica proepeditione. Malgré ces titres, l’exclusion eût été sans doute maintenue, les abbés nullius et les seuls généraux d’ordre eussent été accueillis au concile, le droit traditionnel des réguliers à une part de représentation conciliaire eût été effacé d’un trait de plume, si le saint père dès le principe ne s’était prononcé nettement en faveur de la présence de l’abbé de Solesmes 43 . Une solution fut donnée qui, à côté des abbés nullius dioeceseos et des généraux d’ordre, reconnaissait le droit des présidents de congrégation. Dom Guéranger entrait donc de droit au concile comme supérieur général ou président de la congrégation bénédictine de France. Nous verrons dans la suite les difficultés qui s’opposèrent à son voyage de Rome et la large part qu’il prit quand même à ce concile où il ne fut pas présent.

    Le concile futur n’était qu’un fait strictement religieux ; à ce titre il semblait que les gens d’église dussent être les seuls à s’en préoccuper. Il n’en fut rien. La société européenne parut en être remuée jusque dans ses profondeurs. Gouvernements et particuliers, croyants et mécréants, catholiques et politiques prirent parti. D’avance les questions qui devaient être soumises à l’examen du concile furent discutées et définies au gré des passions, des entraînements, des préférences. Les soucis politiques et les menaces de guerre furent relégués à l’arrière-plan ; les salons et les journaux se passionnèrent qui pour, qui contre l’infaillibilité : nul n’aurait pu penser qu’il y eût au monde un si grand nombre de théologiens. Longtemps avant que les pères du concile se fussent réunis, tandis que les théologiens pontificaux préparaient en silence les schemata des travaux conciliaires, que les commissions romaines avisaient aux problèmes préliminaires, soulevés par une si grande réunion d’évêques appelés à travailler de concert, déjà les débats de doctrine avaient été portés au tribunal de l’opinion publique par la voix de la presse .Ne fallait-il voir dans cette effusion soudaine de l’esprit théologique sur la société d’alors et dans ces langues de feu qui échauffaient toutes les âmes sans distinction, que le fruit de cette compétence facile que les esprits les plus défiants en matière de science se décernent sans hésiter dans les questions théologiques et philosophiques où l’on peut délirer à l’aise, parce que l’expérience n’apporte pas de démenti ? N’y eut-il pas aussi un effort calculé de saisir l’opinion laïque dès la première heure et de la surprendre d’abord, afin par elle d’exercer une pression de bas en haut qui réduisît les initiatives et la liberté du concile ?

    La bulle d’indiction n’avait déterminé que des espèces générales. Elle s’était gardée avec soin, on le conçoit, de livrer par avance la table des matières qui seraient examinées, discutées, résolues ; déjà néanmoins se publiaient des ouvrages longuement préparés qui pressentaient l’œuvre du concile, la définissaient même ouvertement, écartaient les affaires importunes, fixaient les principes de solution : c’était le concile avant le concile. Mgr Maret, évêque de Sura, doyen de la faculté de théologie de Paris, fit paraître sous ce titre : Du concile général et de la paix religieuse, mémoire soumis au prochain concile œcuménique du Vatican, une étude sur la constitution de l’Église et les rapports de la papauté avec l’épiscopat, consistant dans un long parallèle des deux théories concernant l’autorité du pape : monarchie absolue, monarchie tempérée ; étude et parallèle d’aspect très grave, couronné à la fin par l’indication du moyen pratique qui, dans la pensée de l’auteur, devait réconcilier à jamais ces deux pouvoirs antagonistes, la papauté et l’épiscopat, dont le balancement et l’équilibre étaient le souci du livre entier. Ce moyen avait été préconisé depuis plusieurs siècles déjà par le concile de Constance : c’était la périodicité, la décennalité des conciles généraux.

    L’ouvrage était depuis longtemps annoncé, attendu ; les idées de l’auteur étaient connues. Le Mémoire adressé au concile général n’était qu’un long manifeste en faveur de l’opinion gallicane. Encore que le titre eût parlé de paix religieuse, l’ouvrage entier constituait une agression très résolue contre une doctrine devenue ‘universelle et s’achevait sur une injonction quelque peu hautaine aux évêques et au pape de ne pas bouleverser l’économie de l’Église. L’Église de sa nature, selon l’évêque de Sura, est une monarchie tempérée d’aristocratie, j’allais dire une monarchie constitutionnelle ; l’école ultramontaine en voudrait faire une monarchie absolue. Le manifeste de la doctrine gallicane dessinait dès la première heure l’attitude d’un parti très osé, parlant de haut, d’une voix très assurée, avec la conscience d’être à la fois l’élément sage et pondéré dans l’Église et l’organe de la société politique, l’interprète des vrais intérêts de toutes deux.

    Le ton de Mgr de Sura n’atteignait pas encore les audaces de tel autre orateur du parti de qui on devait dire : « Il parle aux évêques comme s’il était cardinal, aux cardinaux comme s’il était le pape, au pape comme s’il était l’Esprit de Dieu 44  ; » pourtant le doyen de la faculté de théologie de Paris n’avait pas échappé à cette confiance exagérée que donnaient à un auteur trop exclusivement enfermé dans sa pensée, trop confiné surtout dans les préoccupations d’un parti et d’un cénacle, la faveur de l’autorité civile et l’impérieuse obligation d’écrire dont il croyait avoir conscience. Les avertissements ne lui avaient pas manqué ; mais le devoir lui paraissait évident, et il ne voyait qu’injustices dans les mésaventures dont son livre était menacé. Comme il avait voulu s’assurer le temps d’être lu et d’être médité par les membres du concile et par un public plus étendu, son Mémoire fut écrit en français et publié dès avant l’ouverture du concile. Il n’avait pas paru encore et déjà il avait été sévèrement jugé par un des collègues de Mgr Maret à la Sorbonne. M. l’abbé Freppel avait relevé les insuffisances, les inexactitudes, les inconséquences de ce livre dont il avait eu la primeur en épreuves. La surprise de Mgr de Sura fut extrême et donna naissance à une polémique savoureuse dont les documents nous ont été conservés par la publication du R. P. Et. Cornut, de la compagnie de Jésus, sur Mgr Freppel 45 .

    Mais devant ce nombreux public qui trop souvent se borne à abriter ses opinions de l’autorité des livres qu’il ne lit même pas, les deux volumes de Mgr l’évêque de Sura semblaient créer un gros préjugé contre l’école ultramontaine. Aussi l’évêque de Poitiers, qui comme tous les évêques de France avait reçu l’hommage du Mémoire, crut-il devoir prendre la parole. Sans ouvrir une réfutation en règle qui viendrait à son heure, l’homélie qu’il prononça., le 28 septembre 1869, à l’occasion du vingtième anniversaire de sa promotion à l’épiscopat, en désavouait nettement la doctrine. Juridiction immédiate et universelle, autorité souveraine et infaillible du pontife romain, qui loin de diminuer l’épiscopat l’élève et le garantit, en un mot la thèse catholique tout entière y fut exposée avec cette haute et calme dignité dont s’enveloppaient les leçons de l’évêque. Il dénonça ouvertement l’indocilité intellectuelle du parti dangereux qui prétendait à régenter l’Église.

    Comment le dissimuler plus longtemps ? Demandait-il. Oui, ils tendent à former parmi nous toute une école séparée du véritable esprit et des véritables doctrines du christianisme, ces catholiques de nom et de volonté qui, sacrifiant à l’idole de l’esprit moderne, finissent par placer leur raison au dessus de l’autorité de l’Église contemporaine et par s’adjuger personnellement l’infaillibilité qu’ils refusent à la chaire apostolique. Multi sunt quos soepe dicebam vobis, nunc autem et flens dico : ce que je vous ai dit souvent, je vous le dis aujourd’hui les larmes aux yeux.

    L’évêque se détournait de la pensée du P. Hyacinthe et ne voulait pas prononcer le nom de ce religieux dont la chute venait de contrister les catholiques et de donner au parti libéral une si effrayante leçon.

    Brisons, disait-il, sur un sujet si douloureux. Moi aussi, ô Seigneur Jésus, ému jusqu’au fond des entrailles, j’en appelle à votre tribunal : Ad tuum, Domine Jesu, tribunal appello. Et quant à ceux qui, sans être tombés encore dans l’abîme, se complaisent à en fréquenter les bords et sont déjà inclinés sur la pente du précipice, ah ! puisse ce terrible avertissement les en rappeler 46  !

    L’évêque de Poitiers adressa son homélie à Mgr Maret avec cette douce leçon :

    Monseigneur, j’ai reçu la lettre et l’ouvrage que Votre Grandeur m’a fait l’honneur de m’adresser. J’ai entrepris aussitôt la lecture de ces deux volumes et je puis dire que ç’a été avec la disposition la plus bienveillante. Si cet écrit eût été adressé seulement aux pères du concile à titre de mémoire à consulter, je me serais contenté d’exprimer en particulier mon sentiment à Votre Grandeur. Je lui aurais dit avec simplicité combien, après les excellents chapitres du commencement, le reste de l’ouvrage m’avait paru laisser à désirer dans ses diverses parties, et quant aux arguments, et quant à l’exposé des faits, et quant aux conclusions. J’aurais ajouté que les tendances manifestées dans la préface m’avaient beaucoup contristé 47

    Mgr Maret jouait de malheur. Il n’avait pas pris son parti de la critique de l’abbé Freppel ; il regimba contre l’improbation de l’évêque de Poitiers.

    Monseigneur, répondit-il, Votre Grandeur recevra en même temps que cette lettre celle que j’ai l’honneur de lui adresser en réponse au discours qu’elle a cru devoir prononcer au sujet de mon livre. Je rends cette réponse publique comme l’a été l’attaque. J’accepte de grand cœur la discussion. Je voudrais seulement qu’elle se montrât un peu plus circonspecte. Tout le monde y gagnerait. Je sais d’une manière certaine que la publication de votre lettre par votre Semaine religieuse compromet ma réputation et mon honneur d’évêque parmi vos diocésains. Je demande donc à votre justice à faire reproduire ma réponse dans ce recueil.

    L’évêque de Poitiers, il va sans dire, se prêta à toutes les insertions que l’on voulut ; mais il ne perdait pas le droit, dans une lettre d’un caractère privé, d’apprécier le livre avec une netteté dont il avait adouci l’accent en s’adressant directement à Mgr Maret.

    J’ai relu attentivement le Mémoire, écrivait-il à Mgr Isoard, plus tard évêque d’Annecy ; c’est une œuvre de parti pris. L’histoire comme le raisonnement y sont esclaves d’une idée fixe. Plusieurs assertions dépassent ce qui a rendu la Défense de la déclaration condamnable aux yeux de Benoît XIV. Sans même songer à définir directement l’infaillibilité pontificale, il y a lieu de frapper de censures théologiques plusieurs propositions de ce livre. Il est douloureux d’ajouter que Mgr Maret parle de la règle de la foi sans paraître s’être rendu compte de la nature de la foi. Cette œuvre, si elle était accueillie au dehors comme l’expression de la science théologique française, achèverait de nous ruiner dans l’esprit des théologiens étrangers. On m’a exhorté de diverses parts à répliquer à Mgr Maret ; je ne le ferai pas, il faudrait aller trop loin. Je respecte la personne et sa sincérité ; ce sera au concile d’aviser 48

    Oui sans doute, c’est au concile qu’il appartenait de dirimer souverainement les questions posées par le livre, et au besoin de prononcer contre le livre lui-même ; mais le publie ne devait pas être initié aux discussions conciliaires ; et si irrégulièrement, si prématurément que la cause lui eût été déférée, l’opinion néanmoins était saisie ; il eût été périlleux pour les âmes que le Mémoire demeurât sans réponse. D’ailleurs l’émotion qu’il avait produite n’était pas apaisée encore, que le Correspondant 49 , désireux de ne laisser pas l’intérêt se refroidir, publiait le 10 octobre un long manifeste anonyme où « sous des formes habiles, éloquentes, mais un peu confuses, à dessein sans nul doute, le parti libéral exprimait l’espérance que le concile écarterait la définition de l’infaillibilité et ne prononcerait aucune condamnation contre les libertés modernes. On ne peut admettre que la convocation des États généraux de l’Église ait pour effet de créer dans son sein une monarchie despotique qui n’y a jamais existé… Ce n’est ni l’usage ni le penchant naturel des grandes assemblées de consommer elles-mêmes leur propre abdication 50 ».

    La note libérale ne faisait pas défaut ; car, après avoir témoigné la crainte que la définition de l’infaillibilité ne fût emportée par un accès d’enthousiasme irréfléchi, les auteurs du manifeste marquaient au concile la vraie voie où il devait entrer. En perdant la liberté, disaient-ils, l’église d’Orient était entrée d’elle-même dans une «lourde atmosphère d’oppression qui avait appauvri, sinon tari complètement pour elle les sources de la foi… Qu’un souffle de liberté parti d’Occident pénétrât… dans les conseils du pouvoir à Constantinople », la vie et la fécondité renaîtraient dans l’église d’Asie. C’est vers l’Orient que se devait porter la sollicitude du concile pour lui obtenir la liberté. Mais aussi, si ce vent d’émancipation venait à s’élever, « c’est la liberté de tout le monde qu’il apporterait sous ses ailes, non pas la liberté des chrétiens seulement, et encore moins la liberté des catholiques seulement… Une liberté commune à tous est tout ce que peut désirer l’Église… C’est le seul souhait que puissent apporter au concile les évêques de Prusse, de Russie et d’Angleterre » ; les nations où le catholicisme est dominant ne peuvent non plus porter leurs espérances au delà d’une liberté dont elles ne jouiront qu’à la faveur d’une liberté égale assurée au turc 51 . Désormais c’est au croissant qu’il appartient d’abriter la Croix.

    On le pense bien, cette finale est de nous, non du manifeste. Ce compromis de la foi catholique avec toutes les erreurs qu’elle réprouve était exposé avec une habileté perfide. L’article du Correspondant ne portait aucun nom ; mais il n’avait pas besoin de signature : doctrines et formules criaient leur paternité. Le mot d’ordre était donné. Le concile n’était point réuni encore que déjà il était facile de pressentir avec Mgr Pie qu’il n’aboutirait point sans labeur. Les paroles d’adieu qu’il adressa à son clergé, lors de son départ pour Rome, furent teintées de tristesse. Il voulut avoir le dernier mot dans la petite controverse qui s’était élevée entre Mgr Maret et lui et n’hésita point à déclarer que les deux volumes du Mémoire méritaient d’être notés des censures théologiques les plus graves, en deçà de la note formelle d’hérésie 52 L’article du Correspondant fut aussi relevé avec une gravité singulière.

    C’est la vérité qu’un trop grand nombre de ceux qui se disent les nôtres siègent dans les ténèbres, in tenebris sedent. D’être dans les ténèbres, c’est déjà un mal ; et pour ceux qui y sont, c’est un sort digne de pitié ; mais le comble, c’est de s’y plaire, c’est d’y prendre séjour et de vouloir s’y fixer. Nous en avions un exemple ces derniers jours dans le manifeste éclatant qu’une revue d’ailleurs catholique a publié à propos du concile, et où l’on s’opiniâtre à parler des questions les plus actuelles et les plus importantes, absolument comme si, depuis quatre-vingts ans, le saint-siège et l’épiscopat n’avaient rien dit ou comme si les décisions dogmatiques et les enseignements de l’Église n’obligeaient pas les intelligences. Certes, celui qui est tombé a été en fait plus loin que ces écrivains, cependant comment ne pas voir qu’ils suivent la même route et que selon le texte sacré les ténèbres sont un acheminement à la mort 53  ?

    En même temps l’évêque vengeait l’Église de la hautaine et offensante suffisance des publicistes qui avaient prétendu lui faire la leçon, « de ces fils, doués d’une véritable distinction, qui, se plaçant en face de leur mère, font usage de toutes les ressources de leur esprit et de leur éducation pour voiler, sous l’enveloppe de la convenance et de la courtoisie, la critique la plus aigre, la plus gratuite et la plus incompétente de ses pensées, de ses sentiments et de ses actes 54 ». Le souvenir dernier fut pour l’évêque de Sura.

    La principale conclusion du livre dont je vous ai entretenus, c’est qu’il faut désormais des conciles périodiques et que tous les dix ans l’Église entière devra tenir ses assises générales. Ici se fait reconnaître la différence entre le pasteur d’un vrai troupeau, vivant parmi les âmes et pour les âmes, et l’écrivain même Consacré qui vit parmi les livres et se tient dans les abstractions. La périodicité obligatoire et le renouvellement décennal du concile œcuménique ! Je ne dirai pas ce qu’il faut penser, au point de vue de la doctrine, de cette prétendue loi constitutionnelle de l’Église ; mais je dis, et vous dites avec moi qu’il faut être évêque in partibus infidelium pour imaginer que notre mère la sainte Église imposera tous les dix ans à chaque pasteur et à son troupeau un sacrifice pareil à celui qui nous est demandé aujourd’hui 55

    En se rendant à Paris Mgr Pie s’arrêta au Mans. Dom Guéranger l’y rejoignit. Ce ne fut pas pour l’accompagner. Tout au plus lui livra-t-il son dessein de répondre à l’évêque de Sura. Il se défendit d’aller à Rome, tant sa santé était mauvaise ; mais ni l’évêque de Poitiers ni l’évêque du Mans ne regardèrent cette résolution comme définitive. Sursis fut donné à l’examen des livres de M. d’Haussonville pour aborder le Mémoire de Mgr Maret. Il en donnait avis à du Lac et lui promettait la primeur de son travail 56

    Est-ce donc que vous n’allez pas au concile ? lui demandait du Lac à cette Nouvelle et non sans chagrin. Veuillot qui comptait vous trouver à Rome en est tout contrarié. Personne en France ne peut y rendre d’aussi grands services que vous 57  !

    Je suis repris de l’anémie, répondait l’abbé de Solesmes, pour m’être relâché de mon régime. Je viens de m’y remettre et j’espère fermement remonter avec le temps ; mais en attendant je suis hors d’état de voyager et d’affronter les fatigues du concile. Dites à Veuillot combien j’aurais été heureux d’être à Rome, près de lui. Je vous confie, à vous deux seulement, que j’imprime une réponse à Mgr Maret. Elle paraîtra en ce mois (novembre 1869). Je m’y suis décidé tout d’un coup ; mais cela me semble à propos. Gardez-moi le plus grand secret ; mon intention est de tomber à l’improviste, et que la brochure aille à Rome où elle ne sera pas inutile. L’Univers en recevra le premier exemplaire 58

    Quelques jours plus tard, le cardinal Pitra venait à son tour. « Mon très révérend père, n’est-ce point la dernière lettre que nous pouvons échanger avant votre arrivée ? Ah ! si vous pouviez nous accorder la grande joie de célébrer avec nous la fête de sainte Cécile 59  ! » L’évêque de Poitiers, depuis quelque temps arrivé à Rome et ayant eu déjà le loisir d’étudier la situation, réclamait la présence de dom Guéranger.

    Mon bien cher père, lui écrivait-il, j’ai attendu de m’être formé une opinion avant de vous écrire. A moins d’impossibilité absolue, je vous demande de venir. Le rôle de chacun sera fort modeste, le résultat sera disputé ; mais qui de nous ne serait inconsolable de penser qu’un mot désirable fût omis, qu’un mot regrettable fût accepté, par suite d’une abstention condamnée d’avance par le serment de votre institution ? Dieu vous donnera et vous rendra la santé comme prix de cet acte de dévouement et d’obéissance 60

    Dom Maur Wolter unissait ses instances à tant d’autres instances 61  ; mais il s’en fallait de beaucoup que la question monastique et le projet de fédération auquel il s’était rallié sans entrain pussent déterminer dom Guéranger à un déplacement que l’intérêt général de l’Église n’avait pas obtenu. Ce fut pour les abbés bénédictins et un grand, nombre d’évêques un amer désappointement ; quelques-uns même blâmèrent ouvertement l’abbé de Solesmes de n’avoir pas passé outre à toute difficulté, alors que Pie IX, non content d’avoir élargi pour le comprendre les termes de la convocation, joignait à cette mesure l’expression personnelle de son désir. Mais dom Guéranger trouvait peu de charme dans un honneur dont il ne jouissait pas avec ses frères. Son âme demeurait moins sensible à une distinction personnelle qu’à la blessure ressentie par le droit monastique. L’état de sa santé lui était d’ailleurs un motif trop réel pour se récuser. Pour le déterminer, il eût fallu un ordre qui ne vint pas : il laissa dire et se mit à l’œuvre. Quelques mois plus tard, ceux-là mêmes qui l’avaient blâmé devaient applaudir à sa décision.

    Il ne nous appartient pas de rappeler ici les incidents qui ont marqué l’histoire du concile. Aussi bien le récit n’est plus à faire : on le trouvera dans l’ouvrage de M. Emile Ollivier : l’Église et l’État au concile du Vatican .II faut bien signaler pourtant, de Mgr l’évêque d’Orléans, les Observations sur la controverse soulevée relativement à la définition de l’infaillibilité au prochain concile, qui discutaient l’opportunité de la définition ; et, du comte de Montalembert, une lettre à Dollinger qui montre à quel diapason les passions étaient montées.

    Vous admirez sans doute beaucoup l’évêque d’Orléans, disait Montalembert ; mais vous l’admireriez bien plus encore si vous pouviez vous figurer l’abîme d’idolâtrie où est tombé le clergé français… C’est du Rhin aujourd’hui que nous vient la lumière. L’Allemagne a été choisie pour opposer une digue à ce torrent de fanatisme servile qui menaçait de tout engloutir 62

    Les événements les plus considérables tiennent parfois à un grain de sable. Mgr Pie était convaincu que l’évêque d’Orléans avait commis, en parlant si haut avant l’ouverture du concile, une grosse faute de tactique.

    Quelle Providence, disait-il, que tout ce tapage ait été fait aux approches du concile ! Si le personnage avait contenu tout cela dans sa tête et l’avait versé ici à petites doses, restreintes et successives, sur tel et tel groupe, il eût été le maître de la situation. A n’en pas douter, il eût eu le suffrage à peu près unanime des étrangers parmi lesquels les plus fins soupçonnaient tout au plus quelque chose, mais repoussaient leur soupçon comme une mauvaise pensée, comme une tentation d’ingratitude envers le plus illustre défenseur du saint siège 63

    La discipline intérieure du concile avait été réglée par les lettres apostoliques Multiplices inter en date du 27 novembre 1869. Des projets de décrets ou schemata élaborés par la congrégation dirigeante étaient remis aux pères du concile quelques jours à l’avance ; ils étaient ensuite lus et discutés en congrégation générale, puis, lorsqu’ils offraient quelque difficulté, renvoyés à une commission d’évêques chargés de les modifier et de les présenter de nouveau à une congrégation générale. Ces commissions d’évêques, de vingt-quatre membres chacune, étaient au nombre de quatre : commissions de la foi, de la discipline, des réguliers, des Orientaux. Mais au cours du concile l’expérience dicta diverses modifications dont nous n’avons pas à parler ici. Mgr Pie fut désigné second pour la commission de fide ; Mgr Rénier, quatrième.

    Il est peut-être des heures où un homme, ayant une conscience nette de ce qu’il veut et doit vouloir, n’écoute que d’une oreille distraite les voix même très aimées qui s’efforcent de l’en détourner. En vain le cardinal Pitra continuait-il à faire valoir les appels et invitations de Pie IX, la joie et le désir que le pape avait exprimés de revoir dom Guéranger : « Votre absence désolerait des amis plus nombreux que vous ne pensez et serait un triomphe pour la minorité qui se fera bruyante pour dominer 64 . » Louis Veuillot avait obtenu une audience du pape au commencement de décembre. Pie IX avait fait cette remarque :

     Dom Guéranger ne vient pas.

     Il est très souffrant, avait répondu Louis Veuillot ; mais il travaille pour la papauté.

     Je sais qu’il est souffrant, avait dit le pape, je sais son bon et rude travail ; mais il ne vient pas. Je regrette qu’il ne vienne pas 65

    Lorsqu’il vit bien que dom Guéranger était résolu à ne pas se rendre au concile, l’évêque de Poitiers ne le tint pas quitte.

    Mon révérend et bien cher père, lui écrivait-il, nous attendons avec vif désir et impatience votre travail qui viendra bien à point, et votre personne qui serait encore ici à temps opportun, si vous arriviez avant le carême. Voyez ce que votre santé vous permettra. La brochure fera un vrai bien ; il nous la faudrait ici absolument avant le 10 janvier. L’archevêque de Cambrai et moi sommes les seuls Français nommés par le suffrage universel à la commission de la doctrine. Vous pensez si certaines gens se remuent. Ils sont un peu matés à cette heure, mais ils ont bien des façons de se reprendre aux branches 66

    Le cardinal Pitra de son côté avait fait agréer au judex excusationum les motifs qui avaient retenu l’abbé de Solesmes loin du concile. Il commençait à s’incliner devant la décision prise.

    Le temps obstinément détestable contre lequel les plus robustes peuvent à peine lutter depuis un mois m’a rendu votre absence moins regrettable. Si vous eussiez été ici, votre énergie n’aurait pu suffire à réagir. Nous attendons pour nos étrennes votre mot à Mgr Maret .Mgr du Mans a perdu la gageure du 15 décembre ; ne me faites pas perdre celle du 15 janvier 1870 67

    Mais le 20 janvier, rien n’était venu encore, et Mgr Fillion écrivait :

    Votre brochure nous arrivera, je l’espère, la semaine prochaine ; ce sera le moment le plus opportun 68

    Autour de la question de l’infaillibilité pontificale et de l’autorité souveraine du vicaire de Jésus-Christ, il s’était fait tant de bruit et le parti libéral avait accumulé tant d’obstacles que la discussion qu’on voulait écarter s’imposa à raison des efforts conjurés contre elle. Le concile était à peine ouvert qu’il fut universellement saisi du problème ; déjà dans les discours prononcés sur le premier schema, de la foi catholique et des erreurs naturalistes, chacun sentait que la préoccupation était ailleurs et que les arguments songeaient à l’infaillibilité, alors même qu’ils n’en prononçaient pas le nom. Les publications du parti libéral avaient créé une tension extrême. La pensée des évêques se contenait dans les réunions conciliaires, mais au dehors se traduisait plus librement. Une neuvaine de prédications dans toutes les langues fit entendre à Saint-André della Valle la grande voix de Mgr Berteaud et de Mgr Pie. L’écho ne s’en était pas affaibli encore le 20 janvier 1870, lorsque parut le livre de dom Guéranger : De la Monarchie pontificale à propos du livre de Mgr de Sura, « fruit merveilleux et comme spontané d’une maturité théologique dont on citerait peu d’exemples, a dit l’évêque de Poitiers. Les pères du concile y trouvèrent la solution que tant de sophismes leur dérobaient, et les derniers nuages furent dissipés 69 »*

    L’abbé de Solesmes avait calculé l’heure et, afin d’être lu facilement, s’était appliqué à ramasser dans une concision puissante sa réponse aux deux volumes de Mgr Maret. La brochure ne compte pas trois cents pages.

    Il faudrait un livre d’une dimension quadruple de l’ouvrage de Mgr de Sura, disait dom Guéranger dans sa préface, pour élucider toutes les questions de fait qu’on y trouve rassemblées. Heureusement ce travail est inutile. Dès longtemps il a été répondu péremptoirement à toutes les difficultés historiques à l’aide desquelles le gallicanisme essaya trop longtemps d’imposer à l’Église une autre constitution que celle qu’elle a reçue de Jésus-Christ. Usant de la liberté que tout auteur donne à la critique sur un livre qu’il publie, je me permettrai de présenter ici quelques considérations sur les questions posées par Mgr l’évêque de Sura, en soumettant préalablement au lecteur divers préjugés qui me paraissent de nature à infirmer considérablement la portée du livre 70 .

    Vient ensuite l’exposé de divers préjugés décisifs contre la thèse gallicane, telle qu’elle se produit dans le Mémoire de Mgr Maret : c’est la première partie. La seconde est consacrée à l’examen de cette question

    l’infaillibilité personnelle du pontife romain peut-elle être l’objet d’une définition doctrinale qui en fasse un. dogme de foi catholique ?

    Le prétexte dont s’était couvert Mgr Maret pour écrire son livre, c’était la paix religieuse à rétablir dans l’Église. La paix, demandait l’abbé de Solesmes, était-elle donc menacée ? Quel étrange procédé que celui qui consiste à jeter le trouble dans les esprits et à s’autoriser ensuite de ce même trouble pour imposer le silence à l’Église Et puis Mgr Maret n’avait-il pas, dans un dessein trop facile à découvrir, exagéré démesurément la rivalité des deux écoles de théologie, l’école italienne comme il l’appelle, et l’école gallicane ? N’avait-il pas grossi l’importance de cette dernière ? Lorsque l’on veut reconnaître l’existence d’éléments révélés, et c’est bien à la révélation qu’appartiennent l’infaillibilité, la constitution de l’Église, le caractère de sa monarchie, le pouvoir souverain du pape, les relations de la papauté et de l’épiscopat ; lorsque l’on prétend découvrir dans la masse confuse des événements la pensée du Christ sur cette Église qu’il a fondée, la loi essentielle de cette recherche, après dix-neuf siècles d’histoire, n’est-elle pas d’interroger cette histoire elle-même et de s’assurer expérimentalement si la vie, l’action, l’enseignement, le développement de l’Église se sont conformés à l’idée gallicane, ou bien à ce qu’on appelle dédaigneusement l’idée italienne, c’est-à-dire l’idée catholique dominante même en France ? C’est d’histoire en effet qu’il est question et de faits réels ; les considérations à priori, les préférences personnelles sont hors de cause. Ne serait-ce pas s’exposer à toutes les méprises que prétendre moderniser l’Église, lui imposer son 1789 selon une parole fameuse, assimiler sa constitution divine aux constitutions politiques réputées aujourd’hui les plus parfaites, ou même s’essayer à définir cette constitution par les exceptions singulières et les prétentions quelquefois anarchiques des époques les plus troublées ? Négliger l’enseignement des siècles et la doctrine des saints pour s’en tenir obstinément aux seuls décrets de la quatrième et de la cinquième session du concile de Constance que Rome et l’enseignement catholique n’ont cessé de considérer comme non avenus, et oublier toute l’histoire dans la contemplation d’un seul point, n’est-ce point pour un écrivain ecclésiastique ruiner son propre crédit ?

    Le terrain ainsi déblayé, l’abbé de Solesmes en vient à son dessein positif et à l’établissement de cette thèse de l’infaillibilité que l’évêque de Sura voulait exclure. Il interroge, après l’Ecriture sainte, la tradition et l’histoire, les faits et les écoles, l’enseignement des conciles et celui des saints et amène tout ce faisceau d’autorités à déposer en faveur de la doctrine. Chemin faisant, il rencontre, avec le Mémoire de Mgr de Sura, l’article du Correspondant, les Considérations du prévôt Dollinger, la lettre de Mgr d’Orléans à son clergé, mais sans que l’exposé doctrinal perde jamais rien de sa marche assurée ni de sa tranquille et puissante continuité. La brochure avait été achevée en quelques semaines ; elle résumait toute l’histoire de la doctrine ; elle arrivait à son heure. Le cardinal Pitra fut ravi.

    Vous avez admiré comme tout le monde, écrivait-il à M. Guignard, le nouveau chef-d’œuvre que vient de nous donner le cher abbé de Solesmes. C’est assurément l’une de ses œuvres les plus achevées. Quelle bonne théologie ! Quelle lumière ! Quelle sérénité de maître qui possède à fond ce qu’il dit ! Nous attendons ici impatiemment une centaine d’exemplaires qui ne peuvent nous parvenir 71

    L’abbé de Solesmes en avait pourtant envoyé trois cents à Rome. Mais Palmé n’avait tiré qu’à mille exemplaires, et tandis que, à Rome comme en France, la main des fées plaçait sur l’heure et aux bons endroits toutes les publications du génie gallican, les brochures romaines ne parvenaient à leur destination qu’avec une lenteur si régulière qu’elle semblait calculée. On put croire un instant que les messageries étaient complices ou qu’une large part des exemplaires avait été achetée pour être mise au pilon ; il est incontestable que le service de la publicité se faisait mal et que la brochure demeurait introuvable en librairie. Du moins ceux qui l’avaient lue partageaient l’avis d’Eugène Veuillot :

    « Nous regrettions ici votre absence du concile. En voyant comment vous employez votre temps, nos regrets cessent 72 » De Rome, Mgr l’évêque du Mans écrivait :

    L’évêque de Poitiers, à qui j’avais passé mon exemplaire après l’avoir parcouru, m’a dit que c’était un vrai chef-d’œuvre. Plusieurs autres sans se servir du mot m’ont dit la même chose. Le pape en avait déjà entendu parler, lorsque j’ai pu avoir audience, pour le lui remettre. Je lui en ai fait l’analyse, il a paru fort content et m’a dit qu’il voulait le lire luimême.

     Mais ce n’est pas assez, a-t-il ajouté, il faudrait en distribuer un grand nombre.

     Très saint père, j’en aurai bientôt trois cents exemplaires.

     C’est bien.

    Sa Sainteté m’a ensuite parlé de votre santé et exprimé un regret bien sincère de ne pas vous voir au concile. Il est certain que si les abbés chefs de congrégations ont été appelés, c’était afin de vous assurer une place ; sans cela, on se serait contenté des abbés nullius. Quoiqu’il soit aussi regrettable pour vos amis que pour le saint père de ne pas vous avoir avec eux au concile, vous aurez fait plus qu’aucun d’eux pour la solution de la grande question ; j’en bénis la divine Providence et je vous en remercie. Votre brochure sera un événement dans le concile et ne servira pas moins à la définition de l’infaillibilité que votre Mémoire sur l’Immaculée Conception n’a servi à la définition de ce dogme 73

    Louis Veuillot, qui à Rome suivait la lutte d’un oeil attentif, écrivait :

    Je ne vous ai pas encore parlé du livre de dom Guéranger en réponse à Mgr Maret avec une touche sur d’autres têtes gallicanes, tout simplement parce que nous ne l’avions pas. Il est enfin arrivé. Je peux vous dire qu’on le dévore et qu’on l’admire. En vérité, dans ce pays des bons juges, l’ouvrage de notre illustre ami et patron ne rencontre que des admirateurs. On loue sa science vaste et sûre, son bon sens, sa brièveté, sa clarté. « Celui qui sait tout abrège tout », dit Montesquieu qui dit bien, quoiqu’il ne sût pas tout. On aime cette parole vive et tranquille qui connaît ses routes et les routes d’autrui, qui d’un mot montre à l’adversaire combien il s’égare et le réfute dans son raisonnement et au delà de son raisonnement. La polémique de dom Guéranger réalise parfaitement selon moi la théorie de l’art, la force sans effort. Hercule ne doit pas suer. Il étouffe ses serpents, il assomme son lion, il couche par terre son homme, il vide ses étables et n’a nul besoin de reprendre haleine. C’est une grande chose qu’un moine, je dis un vrai moine, et cette grande chose est bien embarrassante dans l’occasion pour un homme qui fait le savant 74 .*

    Mais il était trop tôt encore de se couronner de lauriers. Le P. Gratry était entré en lice par sa Première lettre à Mgr Dechamps et, sur un ton presque prophétique, avait abordé la question d’Honorius, ayant reçu pour en écrire, disait-il, l’ordre de Dieu et de Notre Seigneur Jésus Christ. Les impressions furent diverses. L’allure inspirée prise tout d’abord par l’ex-oratorien avait éveillé quelque inquiétude ; toutefois la société laïque ne lut pas sans émotion le réquisitoire rédigé par un académicien de talent contre un pape du septième siècle. A Rome même, Mgr de Mérode était convaincu après lecture que le P. Gratry avait tué l’infaillibilité.

     Mais le P. Gratry est fou, lui disaiton.

     Qu’estce que cela fait ? répondaitil. Je suis allé hier au Manicomio : un fou, un vrai fou, celuilà, venait de tuer un gardien ; le gardien n’en était pas moins mort du coup 75

    Dom Guéranger voulut montrer que la tuile d’Honorius n’avait pas écrasé l’infaillibilité. Il écrivit sa Première défense de l’Église romaine contre les accusations du R. P. Gratry.

    Au tome deuxième de son livre, l’Église et l’État au concile du Vatican, M. Emile Ollivier a tracé de main de maître, avec une psychologie très renseignée et très pénétrante, le portrait des deux hommes que la question de l’infaillibilité mettait aux prises.

    Le P. Gratry avait l’esprit subtil, l’âme candide, l’imagination enthousiaste. C’était un mathématicien mystique, un logicien littéraire… Tous ses raisonnements se terminaient en hymnes, toutes ses certitudes se convertissaient en extases, toutes ses idées se transformaient en contemplations. Néanmoins, de son passage à l’Ecole polytechnique et de son grade momentané d’officier d’artillerie, il avait conservé un certain goût pour la bataille. II y employait des formes tout à fait fraternelles, tendres ; mais il y allait sans trop de déplaisir, et quand il y était, il frappait fort. Dans la nouvelle lutte où il s’engageait, beaucoup d’avantages lui manquaient, car il n’était ni théologien, ni canoniste, et si, même en philosophie, ses voies étaient quelquefois hasardées, en théologie il était à craindre qu’elles ne devinssent tout à fait dangereuses. Son talent d’écrivain, du moins, lui restait ; son style pur, de bon aloi, compact et naturel, unissait au nerf et à la concision du génie latin qu’il admirait tant dans Tacite, Pascal et Bossuet, l’inspiration vivante de l’Imitation et de l’Evangile, qu’il lisait sans cesse et dont il savait de mémoire les plus beaux passages.

    Dom Guéranger, le restaurateur en France de l’ordre des bénédictins, était un docte en la loi divine dans la complète acception que saint Benoît donne à ce mot, sachant où puiser les choses anciennes et nouvelles. Il avait appris beaucoup et bien et il exprimait ce qu’il savait avec force dans une langue précise, ferme, dont la seule recherche était de s’adapter étroitement à la pensée et de ne la dépasser en aucun sens. Tandis que le P. Gratry méditait dans un cabinet de travail inondé de lumière, le visage levé vers la voûte céleste, l’œil perdu dans l’espace, dom Guéranger, dans le recueillement d’une cellule, la tête penchée sur les livres des docteurs sacrés, creusait dans le temps, et demandait à un labeur opiniâtre ce que le P. Gratry cherchait dans les étoiles. Le résultat d’une rencontre théologique entre ces deux esprits si différemment distingués n’était pas malaisé à pronostiquer : le premier serait agréable, spécieux, éloquent, mais téméraire, étourdi et inexact ; le second, beaucoup moins littéraire et entraînant, se montrerait en revanche instructif, pressant, péremptoire, solide, et l’on pouvait craindre que si l’oratorien, ouvrant ses ailes de séraphin, ne se dérobait à propos, il ne succombât, poète léger et charmant, sous un coup de massue du puissant bénédictin 76

    La première rencontre en ce tournoi théologique fut ce qu’elle devait être. Les réticences du pape Honorius dans la cause du monothélisme et le silence qu’il avait par prudence imposé aux tenants des deux opinions n’intéressaient aucunement la question de l’infaillibilité, alors surtout que le pape incriminé se défendait de vouloir rien prononcer prématurément ; les actes du sixième concile étaient expliqués, et l’Église romaine, vengée des soupçons d’improbité élevés contre elle. Le P. Gratry s’était oublié en effet jusqu’à accuser Rome d’avoir faussé le texte de la prière liturgique, pour en effacer la condamnation d’Honorius. Il expia durement et le scandale de cette accusation et l’audace avec laquelle il s’était aventuré dans une région jusque-là si peu familière pour lui. Rien ne saurait être plus divertissant que le simple récit des erreurs, anachronismes et bévues de toute nature dont le P. Gratry avait très involontairement émaillé la Première lettre à Mgr Dechamps. M. Emile Ollivier s’en est quelque peu égayé 77 . Nous n’avons pas appris quelles furent les réflexions de Mgr de Mérode, ni s’il rétracta son impression première ; mais comme les réunions même conciliaires doivent parfois se délasser dans un sourire, il circula une réflexion de Mgr Epivent, évêque d’Aire, qui, on le sait d’ailleurs, ne reculait devant aucune hardiesse : « Si le P. Gratry n’a pas numéroté ses os, il ne les retrouvera pas au jugement dernier 78 »

    Ce fut bien autre chose et les mésaventures du P. Gratry s’aggravèrent, lorsqu’il reprit la plume, appuyé toujours sur l’ordre de Dieu et de Notre- Seigneur Jésus-Christ, et résolu pour obéir à souffrir tout ce qu’il faudrait souffrir. Des condamnations épiscopales dénoncèrent alors dans ses écrits des propositions fausses, scandaleuses, outrageantes pour l’Église romaine, ouvrant la voie à des erreurs censurées déjà par les souverains pontifes, téméraires et sentant l’hérésie. Il s’était flatté que sa Première lettre ne laissait rien debout de la thèse de l’infaillibilité, édifiée tout entière, croyait-il, sur des pièces frauduleuses 79  ; et, marchant à de nouvelles conquêtes, il s’appliquait à montrer que l’école ultramontaine était incapable de réclamer en sa faveur « aucune autorité grecque ou latine dans les cinq ou six premiers siècles, aucune autorité grecque en aucun temps 80 . » L’opposition était coutumière de ces procédés sommaires qui semblaient le fruit d’une conviction très sûre d’elle-même et le résultat dernier d’un examen étendu, approfondi.

    Dom Guéranger, qui connaissait l’histoire et qui avait lu les pères, se donna dans sa Seconde défense le malin plaisir de dévoiler l’incompétence avérée de ses adversaires.

    Peut-on reconnaître une science assurée de l’antiquité ecclésiastique, demandait-il, dans un écrivain qui fait de la célèbre Hypatie l’institutrice de Clément d’Alexandrie, qui propose cette païenne à l’imitation des dames chrétiennes et inscrit son nom en tête de ceux de sainte Paule, de sainte Radegonde, de sainte Gertrude ; de sainte Hildegarde, de sainte Catherine de Sienne, de sainte Thérèse ; qui, par un anachronisme sans nom, transporte au deuxième siècle la docte platonicienne du cinquième ou fait vivre le savant prêtre Clément deux cents ans après sa mort 81  ?… Franchement, on a mauvaise grâce de reprocher aux autres l’emploi malheureux de quelques apocryphes, quand on agit soi-même si librement avec la chronologie… Lorsque cette page d’un homme si vanté pour toute sorte de mérites me passa sous les yeux en 1867, le livre m’échappa des mains. J’éprouvai, je l’avoue, un sentiment de confusion, mais je pensai qu’il valait mieux couvrir du silence une maladresse qui révélait par trop l’inanité du fond. Depuis, nous avons vu Orléans servir de centre à la propagande des Lettres du R,. P. Gratry auprès du clergé français, pour lui apprendre que l’Église romaine, notre mère, est coupable de falsifications et d’infamies et que la croyance à l’infaillibilité papale ne repose que sur l’affirmation d’auteurs trompés ou trompeurs. Il est temps de se regarder en face et de peser une bonne fois la valeur de ces noms retentissants qui passionnent la curiosité publique, en excitant la sympathie des ennemis de l’Église et la douleur de ses enfants. Les adversaires de la définition de l’infaillibilité du pape, avant de faire peser sur nous le reproche d’ignorer l’antiquité ecclésiastique, ont encore beaucoup à faire pour en acquérir eux-mêmes la connaissance 82

    Revenons au P. Gratry. L’éloquent oratorien était soutenu dans son effort par l’encouragement des prélats de l’opposition. Mgr Strossmayer l’excitait à poursuivre une campagne urgente, et les quelques textes qui servaient de thème à ses variations lui étaient fournis par un abbé très connu à Rome et devenu soudain aussi gallican qu’il avait été ultramontain. L’Univers n’ignorait pas cette collaboration « Si le P. Gratry, disaitil, après avoir lu le travail de dom Guéranger, persiste à ne pas voir qu’on lui a donné de mauvaises notes, il y mettra de l’entêtement 83 . » Ni saint Irénée, ni Origène, ni saint Augustin, ni Fénelon ne parlaient gallican, et le faisceau des affirmations traditionnelles demeurait tel qu’il avait été composé dans la seconde partie de la Monarchie pontificale.

    Le P. Gratry ne se rendit pas ; un homme d’esprit, même pris en faute, se résigne difficilement au silence. En vain les évêques avaient condamné d’avance tous les écrits en matière de théologie qu’il plairait dans la suite au P. Gratry de produire encore, à moins qu’ils ne fussent revêtus de l’imprimatur canonique : cette disposition ne réussit pas à le décourager. Une troisième lettre parut, puis une quatrième, où très satisfait de lui-même il se flattait d’avoir renversé de fond en comble la Défense de dom Guéranger, sans qu’il en restât un seul mot 84 . En attendant la cinquième, dom Guéranger, après avoir maintenu ses positions, donnait une série de questions sur lesquelles le P. Gratry avait gardé un prudent silence 85 .

    Il est aisé de se rendre compte, ajoute-t-il, par l’énumération qu’on vient de lire, qu’il est fort en retard sur la réplique ; cependant je suis loin d’avoir relevé tous les points répréhensibles de ses Lettres. A-t-il répondu davantage aux faits et arguments développés par M. Amédée de Margerie, aux études patristiques si victorieuses que lui a opposées M. l’abbé Rambouillet ? Le R. P. Gratry ne se trouble pas pour si peu. Il s’endort sur ses lauriers, bercé par les flatteries de gens qui n’en savent pas plus que lui et qui ont trouvé une distraction assez neuve à entendre un cliquetis de noms propres et de termes inconnus, qui les lançait pour quelques quarts d’heure dans une région qu’ils ne soupçonnaient pas et qui doit leur rester à jamais étrangère 86

    L’abbé de Solesmes ne voulut pas laisser sans réponse même un mémoire anonyme mais qui trahissait une plume française, imprimé à Naples sous ce titre : Observationes quoedam de infallibilitatis Ecclesioe subjecto
87  ; non plus que la lettre à Mgr l’archevêque de Malines où l’évêque d’Orléans contestait l’opportunité de la définition et élevait contre une décision pontificale la barrière de six difficultés qu’il regardait comme invincibles à une autorité spirituelle prudente 88 . C’était le dernier effort d’une opposition à bout d’arguments et incapable désormais, malgré son éloquence et sa souplesse, de poursuivre la lutte doctrinale. L’évêque d’Orléans se résignait à la définition redoutée et réservait toutes ses forces pour la discussion du libéralisme et des idées modernes, que l’on sentait communément devoir venir après épuisement du schéma sur l’Église et l’infaillibilité. M. de Falloux, habituellement si maître de lui-même, ne parvenait plus à dissimuler son dépit. La divulgation toujours mal démentie d’une parole peu mesurée sur le besoin qu’avait l’Église d’un 1789 qui renouvelât sa constitution, l’embarrassait ; il s’en prenait un peu étourdiment à l’archevêque de Cambrai qu’il appelait M. Régnier, et à l’improbité morale de la cour romaine. Oublieux de tout ce qui avait été écrit au Correspondant sous ses yeux et de l’attitude du parti depuis 1867, il se défendait par beaucoup de paroles d’avoir prétendu donner à l’Église des conseils, alors qu’il n’avait voulu, disait-il, que donner des renseignements : défaite peu habile, puisque ces renseignements et ces conseils avaient si souvent pris le ton des plus hautaines sommations.

    La discussion doctrinale épuisée, l’opposition, comme tous les partis vaincus, se laissa entraîner aux résolutions désespérées. Si l’on ne pouvait triompher de la majorité, ne pouvait-on du moins la fatiguer ? L’obstruction n’est-elle pas un procédé pour les parlementaires aux abois ? C’était trop peu de spéculer sur la fatigue des pères du concile et même sur la mort du pape : on appelait de ses vœux je ne sais quel événement inattendu, une révolution, une invasion italienne qui eût entraîné la prorogation ; enfin l’on s’efforçait de provoquer une intervention du pouvoir civil qui pouvait seule conjurer une décision désormais imminente. Le récit que M. Emile Ollivier en a donné nous dispense de rappeler aux catholiques de tristes appels adressés au bras séculier, l’indépendance de l’Église livrée par des évêques, et néanmoins maintenue grâce aux conseils de M. Guizot, grâce surtout à la fermeté de M. Emile Ollivier. L’attitude du cabinet français envers le concile réglait alors l’attitude de tous les cabinets européens. L’empereur, sollicité par son grand aumônier, hésitait ; le cabinet était partagé : tout tenait à un fil.

    Je conduisis aux Tuileries, dit M. Emile Ollivier, M. Guizot qui m’avait prié de l’y conduire. La conversation en vint aux affaires du concile et à l’intervention. L’empereur demanda à son visiteur ce qu’il en pensait.

     II y a des difficultés, répondit M. Guizot, qui n’existent que si on les accepte : n’acceptez pas celle-là.

     Vous avez raison, dit l’empereur 89

    M. Emile Ollivier avait été toujours hostile à toute idée d’intervention ; il adressait au marquis de Banneville, ambassadeur de France à Rome, les instructions suivantes :

    Veuillez dire à nos évêques libéraux que notre abstention n’est pas de l’indifférence, c’est du respect, c’est surtout de la confiance. Leur défaite serait bien amère si, par son intervention, le pouvoir civil ne l’avait pas empêchée, et leur victoire aura tout son prix s’ils ne la doivent qu’à leurs propres efforts et à la force de la vérité 90

    N’était-il pas naturel que la liberté de l’Église menacée par des évêques fût défendue par des protestants et des politiques ?

    Il y eut d’autres tristesses encore, plus amères s’il est possible. Ni l’âge ni les douleurs physiques n’avaient ralenti l’ardeur du comte de Montalembert ; et, du lit où le clouaient ses souffrances, il n’avait pas cessé de suivre avec une anxiété passionnée les péripéties de la lutte engagée à Rome et de la controverse partout soulevée par le concile. II ne se souvenait plus, il ne voulait plus se souvenir des doctrines professées autrefois et s’indignait que l’on pût confondre, avec le gallicanisme du P. Gratry qu’il applaudissait aujourd’hui, le gallicanisme qu’il avait poursuivi de ses éloquents anathèmes un quart de siècle auparavant. Ses vœux maintenant allaient à la thèse du prévôt Dollinger l’apostat de demain, du P. Hyacinthe l’apostat d’hier « qu’il chérissait de la tendresse d’un vieillard et d’un mourant pour le fils chéri de son âme 91 ». Il partageait toutes les indignations de l’évêque d’Orléans, tous les dépits de M. de Falloux, et, avec la passion de sa véhémente nature, voulait défendre jusqu’au bout et avec toutes les armes une cause dont il était seul à ne désespérer pas. « Puisque tant de gens qui se portent bien ne disent rien pour soutenir leurs champions, écrivait-il, il faut que les malades se lèvent de leur grabat pour parler 92 »

    On voudrait, afin de pouvoir admirer cette héroïque ardeur, l’isoler de la cause à laquelle elle se vouait et des audaces auxquelles elle se laissait emporter. A l’heure même où il publiait le testament inachevé du P. Lacordaire et l’évoquait de sa tombe pour le faire «regimber avec non moins d’énergie que l’évêque d’Orléans ou le P. Gratry contre l’autorité pontificale érigée en système, imposée comme un joug à l’Église de Dieu, au grand déshonneur de la France catholique et, ce qui est mille fois pire, au grand péril des âmes 93 », à l’heure aussi où, dans une lettre trop célèbre dont il avait exigé ,la publicité, il dénonçait la doctrine ultramontaine comme « immolant la justice et la vérité, la raison et l’histoire, en holocauste à l’idole qu’ils se sont érigée au Vatican 94 » ; au lendemain du jour où le Correspondant 95 empruntait à la Gazette de France 96 cette lettre fatale pour lui assurer la plus large diffusion, Dieu se présenta soudain. Le 13 mars au matin, une crise subite mit fin aux douleurs de Montalembert : un acte de contrition, un cri de pardon à Dieu, et il mourut.

    Il fut amèrement pleuré dans ce Solesmes qui ne s’était jamais consolé de la rupture et qui priera pour lui jusqu’à l’éternité. Il demeure pour nous ce qu’il a été aux premiers jours, le cher avoué de l’abbaye. L’abbé de Solesmes intercéda pour lui auprès de Dieu avec une ferveur touchante. Pour lui, pour ses fils, tout souvenir pénible s’effaçait devant une telle mort. Dieu n’avait-il pas voulu la laisser pressentir dans ce milieu monastique que Montalembert avait tant aimé ? Une moniale se mourait à Sainte- Cécile. Son nom de baptême était Elisabeth. L’avant veille de la mort de Montalembert, le 11 mars, dans l’après-midi, la mourante qui semblait sommeiller s’éveilla tout à coup pour dire : « Un service pour M. de Montalembert ; il faut prier pour M. de Montalembert. » L’infirmière s’approcha d’elle ; elle insista avec les mêmes paroles. L’infirmière crut à un instant de délire, supposa que la malade songeait à la messe du 3 octobre ou du 19 novembre et lui fit remarquer que l’époque de cette messe n’était pas venue. La mourante ne comprit pas ; elle était à Sainte-Cécile depuis trop peu de temps pour avoir appris l’histoire de cette fondation ; elle referma les yeux et rentra dans son silence et sa prière secrète. Elle rendit le dernier soupir dans la nuit du 12 au 13 mars, précédant ainsi de quelques heures auprès de Dieu le comte de Montalembert pour qui elle avait sollicité des suffrages. C’est en allant le 14 au matin célébrer les premières funérailles à Sainte-Cécile que l’abbé de Solesmes apprit par le journal la mort de Montalembert. Il réunit ces deux âmes dans une commune prière et vit dans le souvenir de la moniale un gage de miséricorde pour son ami. « Pauvre M. de Montalembert ! écrivait Mme Thayer à dom Guéranger. S’il n’avait pas été arraché à votre cœur .par je ne sais quelle tentation de l’ennemi des âmes, nous n’aurions pas à pleurer sur lui comme nous le faisons 97 » L’impression générale fut celle de l’anxiété et de la terreur. « Il est mort en France, disait Pie IX, un homme qui avait rendu les plus grands services à l’Église. J’ignore quelles ont été ses dernières pensées, ses dernières paroles ; mais ce que je sais, ajoutait le pape faisant malgré lui allusion à la lettre cruelle, ce que je sais parce que je l’ai lu de mes yeux, c’est que cet homme avait un grand ennemi, la superbe 98  ! » Hélas ! ce qui était peut -être plus vrai encore, c’est qu’il s’était attaché à des amis qui le trompèrent. Devant l’éternelle justice qui est aussi l’éternelle tendresse, les années de Solesmes auront pesé davantage et l’auront emporté.

    Lorsque parut la deuxième édition, réclamée aussitôt par le public, de la Monarchie pontificale, elle portait en premières pages un bref de Pie IX, daté du 12 mars, qui une fois de plus dénonçait les doctrines et les menées du parti libéral.

    Nous pensons, disait le pape, que vous avez rendu à l’Église un très réel service en abordant la réfutation de leurs principes et en mettant à nu leur esprit rebelle, obstiné et perfide. Vous l’avez fait avec une telle solidité, un tel éclat, une connaissance si sûre de l’antiquité sacrée de l’Église et une si puissante sobriété que vous avez retiré tout crédit à leurs doctrines et que, pour le bien de tous, sages ou non, vous avez vengé les droits méconnus du droit, de l’histoire et de la foi 99

    L’évêque de Poitiers applaudissait à la parole pontificale et, tout en se ralliant devant le succès au parti qu’avait pris dom Guéranger de n’assister pas au concile, il nourrissait encore le dessein de l’amener à Rome un peu plus tard.

    Si le père abbé était venu ici, disait -il à Mgr Fillion, il s’y serait fait beaucoup de mauvais sang ; à Solesmes, il travaille pour l’Église : la Providence dispose tout pour le mieux. Mais après avoir été à la peine, il est juste qu’il soit au triomphe. Il faut qu’il vienne vers le mois de mai et qu’il signe au concile 100

    L’évêque de Poitiers se promettait de corrompre le médecin et de faire prescrire un voyage en Italie ; mais, à la suite surtout des travaux de ces derniers mois, la santé de dom Guéranger ne lui eût permis aucun déplacement.

    Tout en avertissant l’abbé de Solesmes du complot tramé contre lui, l’évêque du Mans disait l’impression produite à Rome par le bref qui avait honoré la Monarchie pontificale.

    Pour ceux qui voudraient faire échouer le concile, le bref a été comme un coup de foudre. Ils prétendaient que le pape devait rester impartial et se démettre aux mains du concile qui leur semble une assemblée constituante. Ici ç’a été un événement d’autant plus remarqué que votre livre a été lu par tout le monde et a eu le succès le plus complet. Tous les jours encore on me charge de vous adresser les compliments les plus reconnaissants. J’en omets beaucoup, mais je ne puis taire ceux du cardinal Capalti 101

    De son côté, le cardinal Pitra était fier de son abbé

    Je reste persuadé, disait-il, que l’abbé de Solesmes présent au concile n’aurait pu y faire tout le bien qu’il y a produit par ses écrits, encore qu’ils y aient été distribués en trop petit nombre d’exemplaires. Le bref adressé par Pie IX vous a semblé bien fort : eh bien ! dites en France que le pape en avait successivement dicté deux autres beaucoup plus énergiques encore, tellement que l’on crut bien faire de supplier Sa Sainteté de supprimer quelques passages ; et le dernier, le définitif, n’est qu’un diminutif de ses deux frères aînés 102

    S’adressant à dom Guéranger lui-même, le cardinal lui racontait par le menu l’histoire de cette rédaction.

    J’ai appris du très saint père lui-même que vote bref, quia produit ici un éclat dont vous n’avez pu avoir idée peut-être, quoique le plus intéressé, avait été retouché trois fois. Le saint père m’exprima son regret d’avoir atténué la première forme. Il me restait à connaître le texte primitif. Rencontrant Mgr Mercurelli, je lui parlai si nettement des trois rédactions qu’il crut que je les avais lues, surtout le passage sur les opinions gallicanes où l’on avait dit d’abord :

toties improbatas et soepius damnatas
103

    Pourtant la minorité tenait bon et affectait de regarder comme la pensée d’un docteur privé les assertions de Pie IX.

    La minorité demeure ce qu’elle était, écrivait l’évêque du Mans : elle ne veut que gagner du temps et attend telles circonstances qui dissoudraient le concile avant que la question fût terminée. Elle nous a inondés de brochures à l’approche des fêtes de Pâques. Vous avez reçu celle du cardinal Rauscher en latin teutonique. Je ne sais si vous connaissez celle de Ketteler qui est un abrégé de Mgr de Sura, celle du cardinal de Schwarzemberg qui repose tout entière sur la distinction du siège et de la personne. II y a eu enfin celle du Dr Hefele, évêque de Rottenburg, qui, revenant sur ce qu’il a écrit dans son Histoire des conciles, soutient qu’Honorius a erré comme pape et a été condamné comme tel par le sixième concile. Il vous passe complètement sous silence.

    Tout ce fracas allemand, mon bien cher père, n’a en rien détruit l’heureuse impression produite par vos écrits, et je ne crois pas être aveuglé par l’amitié en vous assurant qu’ils ont été le plus important événement du concile. Votre article sur la lettre de l’évêque d’Orléans est de nature à éclairer les esprits fascinés par son éloquence brillante et tumultuaire 104

    Du Lac, à l’Univers, appréciait de même les écrits de dom Guéranger.

    En lisant ces réponses, où la vraie science justifie si puissamment la vraie doctrine, nous ne pouvons nous défendre de voir quelque chose de providentiel dans la maladie qui a retenu dom Guéranger à Solesmes et l’a empêché de se rendre au concile. A Rome, il n’aurait pas pu nous donner ces œuvres lumineuses auxquelles nos gallicans n’ont même pas essayé de répondre et qu’ils ne réfuteront jamais. Nous aurons souvent à revenir sur ces admirables écrits : ils forment un arsenal où désormais tout journaliste catholique devra chercher ses meilleures armes. Aujourd’hui en rendre compte, comme on dit, serait assez inutile puisqu’ils sont dans toutes les mains. Il ne serait pas possible par ailleurs de les analyser : le savant bénédictin n’écrit pas pour le plaisir de faire des phrases ; chacune de ses paroles porte et tout résumé est nécessairement incomplet 105

    Si désormais il était devenu évident que la question doctrinale était placée en pleine lumière, ne pouvait-on par l’intrigue politique réussir là où la discussion avait échoué ? Au nom de la minorité, Mgr Bravard, évêque de Coutances, inclinait M. Thiers à se faire nommer ambassadeur au concile. On croyait encore que l’empereur se prêterait à ce dessein et que les services autrefois rendus au saint-siège par l’ancien ministre de Louis-Philippe lui assureraient, encore qu’il ne fût pas catholique, une influence réelle sur Pie IX et peut-être sur la majorité. M. Thiers, trop habile pour se laisser prendre à ce rôle, protesta qu’il avait beaucoup à faire et se refusa à solliciter cette mission 106 . M. Thiers s’étant retiré, on songea à M. de Corcelles. M ; Cochin protesta. « M de Corcelles ! disait-il ; mais il se jetterait aux genoux du pape 107  ! » Sur ces entrefaites et à propos de cette même question d’intervention auprès du concile, M. Daru sortit du ministère : avec ce départ, les chances de M. Cochin s’évanouirent. Il fallut songer à autre chose.

    Le schema de fide avait été voté par l’unanimité des pères du concile. Deux jours après, la majorité des évêques demandait que la constitution de summo pontifice fût détachée du schéma de Ecclesia et immédiatement introduite. L’évêque d’Orléans se crut mission d’intervenir. « Encore, disait-il, que mon nom ait cessé d’être agréable au souverain pontife, je veux ouvrir mon cœur à Pie IX et lui signaler le très grand péril qui surgirait de l’interversion proposée. Je croirais trahir le saint-siège et l’Église, ajoutait-il non sans hauteur, si je ne venais pas avertir avec une respectueuse mais entière sincérité le saint père, lorsqu’il est temps encore d’épargner à l’Église et au saint-siège des malheurs qui peuvent aller jusqu’à des désastres pour la chrétienté. » Le seul moyen que Mgr Dupanloup proposait à Pie IX, « pour éclairer véritablement et décharger sa conscience », eût été d’appeler auprès de sa personne vénérée « quelques évêques de chaque nation, des plus expérimentés, des plus désintéressés, ne craignant pas de dire la vérité ». Mgr Dupanloup ne doutait pas qu’il ne fût du nombre de ces évêques. Car, ajoutait-il, « dans une affaire si grave, si pleine des plus irrévocables conséquences, agir sans être pleinement informé, ce serait tenter Dieu, se jeter dans l’inconnu et assumer non seulement devant les hommes mais devant Dieu une effrayante responsabilité 108 ». Serait-ce dépasser la mesure que reconnaître en un tel langage, malgré les dires de M. de Falloux, non des renseignements, non des conseils, mais l’accent d’une sommation ?

    Le souverain pontife ne dédaigna pas de répondre le 2 mai à l’intimation orléanaise par un bref que l’historien de Mgr Dupanloup n’a pas rappelé. Tout d’abord Pie IX protestait que ses sentiments d’affection pour l’évêque d’Orléans n’avaient subi aucune éclipse. C’était même au nom de cette affection persévérante qu’il se faisait une loi d’avertir paternellement l’évêque de ne pas trop abonder dans son sens propre, alors surtout qu’il se trouvait en désaccord avec la plupart de ses frères dans l’épiscopat et la plus grande partie du clergé catholique. Toutes erreurs, toutes hérésies, ne sont-elles pas nées dans l’Église de Dieu de cet attachement à l’esprit propre et du mépris de la pensée commune et de la tradition ? Non que l’amour de la vérité et la charge épiscopale n’invitent les évêques réunis en concile à s’entretenir librement entre eux des difficultés qu’ils pressentent, des objections qu’ils ont aperçues ; mais s’efforcer par tous moyens de faire partager à tous son propre sentiment, mettre en oubli que l’Esprit de Dieu gouverne et dirige les jugements des conciles, n’était-ce pas s’exposer à ternir de grandes qualités, dignes d’être employées uniquement à la gloire de Dieu et à la prospérité de son Église ?

    Le Français résumait ce bref dans ces simples paroles de sa correspondance romaine : « Pie IX aurait fait au célèbre évêque une réponse extrêmement bienveillante. » Huit jours plus tard, le schéma de Ecclesia était distribué aux pères du concile et Mgr Pie ouvrit la discussion par un rapport habile, éloquent, qui tint durant une heure entière l’assemblée sous le charme. Dans l’enthousiasme du premier moment, il fut question d’emprunter aux assemblées parlementaires un de leurs procédés et de solliciter, sinon l’affichage, du moins l’impression du rapport. La déroute commençait. Le P. Gratry lui-même qui avait promis une cinquième lettre abandonna la plume. Mgr Darboy, en proie à une grande détresse, autorisant de son approbation et prenant à son compte l’indigne brochure : Ce qui se passe au concile, écrivait à l’empereur et terminait par une suggestion redoutable : « On peut encore arriver à temps pour empêcher ce qui se passe ici 109 »

    Mais les brochures étaient anonymes et ceux qui écrivaient de telles lettres ne redoutaient rien autant que de les voir rendues publiques. Parfois il semblait que la passion négligeait à ce point toute mesure qu’elle voisinait avec la bouffonnerie : un organe de la minorité prétendait interdire à tout évêque infaillibiliste d’accorder son placet à là définition redoutée, sous peine de quatre péchés mortels contre la vérité, contre la foi, contre la justice et contre la paix de l’Église, s’il n’avait auparavant, dans la droiture de sa conscience, étudié tous les pères et interrogé tous les monuments de la tradition. Interroger sur l’heure tous les monuments de la tradition eût été difficile à des évêques qui, en vingt jours, après avoir subi soixante-cinq discours pour ou contre l’infaillibilité, dévoré trente brochures, avaient encore la tête saturée de commentaires contradictoires sur les trois textes classiques de l’Évangile, la dispute de saint Cyprien, la chute d’Honorius, les erreurs du pape Vigile et la question des trois chapitres.

    Il fallait en finir. L’évêque de Sura prit la parole le dernier sur la discussion générale ; ce lui fut une occasion de rééditer la comparaison établie déjà dans son Mémoire entre les deux systèmes en présence, la monarchie parlementaire, la monarchie absolue. Il eut des mots fâcheux. Les membres de la majorité, évêques pourtant comme lui, évêques plus que lui, furent par lui appelés les ennemis de l’épiscopat, adversarii episcopatus, parce qu’ils refusaient d’élever le concile au-dessus du pape, parce qu’ils prétendaient accorder au pape des droits que la tradition ecclésiastique n’avait pas connus. Le ton s’était contenu dans l’exorde ; mais il s’éleva ensuite à tel point qu’il valut à l’orateur gallican un rappel à l’ordre auquel sa surdité lui épargna d’obtempérer. Ce fut le coup de grâce. Le cardinal de Angelis prenant la parole consulta l’assemblée sur la clôture de la discussion générale. L’immense majorité se leva en signe d’approbation ; la clôture fut prononcée. Il restait quarante-six orateurs inscrits qui durent renoncer à la parole ou réserver leurs arguments pour la discussion des articles.

    On pressent avec quel intérêt l’abbé de Solesmes suivait ces débats lointains auxquels il assistait vraiment, grâce à l’évêque de Poitiers, à l’évêque du Mans et au cardinal Pitra. « Le désarroi paraît grand dans la minorité 110 », écrivait le cardinal Pitra au commencement de juin, lorsqu’on entrait dans la discussion spéciale. Il y eut dans les rangs de la minorité du flottement, de la lassitude, des hésitations, finalement des adhésions à la majorité conciliaire ; quelques-uns disaient des défections. Le quatrième article relatif à l’infaillibilité fut promptement abordé. On ne parut pas se souvenir d’une bulle de Léon X déclarant qu’à partir du mois de juillet le séjour de Rome est funeste aux étrangers et la fête de saint Pierre se passa sans que le concile eût achevé son œuvre. Le fruit ordinaire d’une discussion doctrinale, lorsqu’il s’y mêle un degré de passion, c’est non de réduire mais d’exagérer encore la distance des esprits. Au sein du concile, le gallicanisme avait d’ailleurs accompli une évolution considérable. La déclaration de 1682 reconnaissait que les décrets pontificaux devenaient irréformables par l’accession tacite de l’épiscopat ; la minorité de 1870 avait été entraînée par sa situation même à exiger que l’épiscopat concourût et de façon antécédente à la formation du décret. En donnant à son livre ce titre : De la Monarchie pontificale, dom Guéranger avait écarté ce système d’une oligarchie ecclésiastique, inauguré par l’assemblée de Constancé, renouvelé de Richer, prôné par l’évêque de Sura, mais que Bossuet lui-même eût nettement réprouvé.

    Comment expliquer que le 4 juillet les quarante-deux orateurs inscrits pour prendre la parole dans le concile et parmi lesquels se trouvaient les opposants les plus résolus, Mgr Dupanloup, Mgr Strossmayer, Mgr Darboy, renoncèrent à se faire entendre ? Comment les meneurs de la minorité n’eurent-ils pas au moins l’inspiration d’attendre jusqu’à l’arrivée d’une dépêche qui ce jour-là même leur était expédiée de Paris pour leur dire en clair : « Tenez bon quelques jours, la Providence vous envoie un secours inespéré » ? Or ce secours inespéré, c’était la guerre, déjà reconnue inévitable dans les régions officielles et dont la déclaration allait disperser les évêques et renvoyer à une époque indéterminée la définition dont on voulait à tout prix l’ajournement. Mais il était trop tard : les orateurs avaient renoncé à la parole le matin ; la discussion était close.

    Le dépit causé par un tel contretemps se traduisit dans une brochure nouvelle : La dernière heure du concile, écrite de la même main et conçue sous la même inspiration que son aînée : Ce qui se passe au concile : manœuvre de la dernière heure qui provoqua la réprobation et le dégoût. Une tentative de Mgr Dupanloup s’efforça d’obtenir de Pie IX qu’il consentît, pour rallier à lui la minorité, à insérer d’autorité dans le décret trois mots qui eussent consacré le gallicanisme : innixus testimonio ecclesiarum. A ce prix, Mgr Dupanloup s’en portait garant, l’adhésion eût été unanime 111 . Le pape eût été supérieur au concile, tout au moins pour prononcer qu’il ne l’était pas. Manifestement le trouble envahissait les esprits. Enfin le 17 juillet, l’évêque d’Orléans offrit au souverain pontife « un moyen très simple de conjurer les maux affreux dont l’Église était menacée par la définition » ; c’était de renoncer de lui-même, dans un sentiment d’éminente modération, à confirmer le vote du concile et d’écarter de lui au moins pour le présent l’honneur de l’infaillibilité qui lui était déféré. Il était malaisé de pousser plus loin l’audace. Le saint père se borna à dire après avoir lu : Mi prende per un ragazzo
112  ? Le soir même l’évêque d’Orléans quittait Rome. Le 18 juillet eut lieu la proclamation. Le lendemain la guerre éclatait entre la France et la Prusse : le secours invoqué était arrivé quelques heures trop tard.

Partager
×

Commentaires fermés.