Du Naturalisme dans l’Histoire (3e article – 21 mars 1858)

 

Dom Guéranger fait paraître en 1859 – 1859 13 articles contre le naturalisme, ils sont disponibles sur domgueranger.net

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-1er-article-31-janvier-1858/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-2eme-article-21-fevrier-1858/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-3e-article-21-mars-1858/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-4e-article-11-avril-1858/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-5e-article-25-avril-1858/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-5e-article-25-avril-1858/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-6eme-article-9-mai-1858/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-7e-article-4-juin-1858/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-8eme-article-29-aout-1858/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-9eme-article-7-novembre-1858/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-10e-article-3-janvier-1859/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-11e-article-27-fevrier-1859/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-12eme-article-1er-mai-1859/

http://www.domgueranger.net/du-naturalisme-dans-lhistoire-13e-article-3-juillet-1859/

Nous y ajoutons l’article paru dans Le Monde le 3 avril 1860 : Du point de vue chrétien de l’histoire.

http://www.domgueranger.net/du-point-de-vue-chretien-dans-lhistoire-le-monde-3-avril-1860/

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    L’historien chrétien n’a ni à chercher, ni à dissimuler la véritable théorie des événements humains. La lumière de la foi lui révèle que la fin de ce monde est une fin surnaturelle ; il croit fermement aux saintes Écritures, qui lui enseignent que les nations ont été données en héritage au Fils de Dieu. Les trois grandes manifestations surnaturelles qui ont été rappelées dans l’article précédent, le rôle du peuple juif, l’établissement et la propagation de l’Évangile, la permanence de l’Église, ces trois faits miraculeux racontés et développés dans ses récits, leur donnent une expression qui n’a rien de commun avec celle que l’on remarque dans les livres des écoles fataliste, humanitaire et rationaliste. Sous la plume de notre narrateur, l’histoire devient une profession de foi, et l’on ne doit pas s’en étonner de la part d’un chrétien qui ne pouvait rencontrer les titres augustes de la religion, sans leur rendre hommage. C’est, en effet, dans l’histoire que se trouvent les fondements de notre croyance. C’est le fait, le fait divin, qui a retiré nos pères des erreurs païennes, qui a dissous les sophismes de l’orgueilleuse philosophie, et qui nous maintient nous-mêmes dans cette foi inébranlable, du sein de laquelle nous assistons tranquilles à la décomposition de tous les systèmes que la vanité humaine a inventés pour résoudre sans elle le problème de l’homme et de la société.

    Mais l’historien chrétien satisfait d’avoir marqué ainsi en traits généraux le caractère surnaturel des annales humaines, se croira-t-il dispensé d’enregistrer les manifestations de moindre importance que la bonté et la puissance divines ont semées dans le cours des siècles, afin de raviver la foi chez les générations successives ? Il se gardera d’une telle ingratitude, et autant il aurait été ravi de reconnaître que le Rédempteur du monde n’a pas en vain promis à ses fidèles les signes visibles de son intervention jusqu’à la fin, autant il se montrera empressé d’initier ses frères à la joie qu’il a ressentie en rencontrant sur sa route mille rayons d’une lumière inattendue, qui, bien qu’ils se rattachent plus ou moins directement aux trois grands centres, n’en offrent pas moins, chacun d’eux, le témoignage de la fidélité de Dieu à ses promesses et une confirmation précieuse qui rejaillit sur tout l’ensemble. Les miracles de détail peuvent donc appartenir à l’histoire humaine, lorsqu’ils ont eu une portée plus qu’individuelle et ont retenti au loin. Inutile d’ajouter que pour entrer dans un récit grave et véritablement historique, ils doivent être certains au point de vue d’une critique impartiale. Ainsi, l’apparition de la Croix à Constantin a droit de figurer sérieusement dans les annales du IVe siècle. J’en dirai autant, pour la même époque, des prodiges qui s’opérèrent à Jérusalem, lorsque Julien l’Apostat voulut rebâtir le temple de Salomon. Les miracles de saint Martin, qui ont eu une si haute influence dans les Gaules pour l’extinction de l’idolâtrie, ne doivent pas plus être passés sous silence que ceux de saint Philippe de Néri à Rome, et de saint François Xavier dans les Indes, qui attestèrent d’une manière si éclatante au XVIe siècle que l’Église papale, en dépit des blasphèmes de la Réforme et de la décadence des mœurs, n’en était pas moins l’unique héritière des promesses et l’asile de la vraie foi. Ne serait-ce pas laisser une lacune dans l’histoire au point de vue chrétien, que de taire les faits prodigieux qui ont accompagné presque partout l’introduction de l’Évangile dans les diverses contrées où il a été prêché, par exemple, les miracles du moine saint Augustin dans l’apostolat de l’Angleterre ; et ceux qui ont signalé la mission des illustres promoteurs de la vie religieuse, tant en orient qu’en occident, depuis saint Antoine dans les déserts de l’Égypte, jusqu’à saint François et saint Dominique, chez nos pères du XIIIe siècle ? La chaîne de ces merveilles se poursuit jusqu’à nos temps ; ce serait donc mal entendre le rôle de l’historien chrétien que de penser que l’on en a fait assez en signalant les faits de cette nature à l’origine du christianisme. Il ont été, pour ainsi dire, permanents, et ils continueront de l’être ; ils sont le gage de la présence surnaturelle de Dieu dans le mouvement de l’humanité ; enfin, ils ont eu une influence réelle sur les peuples ; vous devez donc en tenir compte, et si vous les estimez véritables, votre devoir est de les enregistrer et d’en assigner le rôle et la portée.

     Je me hâte de dire que toute forme d’histoire n’exige pas la recherche minutieuse des faits surnaturels, et mon idée n’est pas que l’Histoire ecclésiastique proprement dite doive être la seule à laquelle le chrétien consacre son talent d’écrire et de raconter. Que ce talent s’exerce donc sous toutes les formes ; que l’histoire soit générale ou particulière ; qu’elle emprunte le genre des mémoires, ou celui de la biographie, tout est bien, pourvu qu’elle soit chrétienne ; mais l’historien doit s’attendre à rencontrer de bonne heure et souvent sur sa route l’élément surnaturel : puisse-t-il alors ne jamais manquer à son devoir ! Vous voulez écrire l’histoire de France ? Rien de mieux si vous êtes en mesure ; mais attendez-vous à vous trouver en face de Jeanne d’Arc. Or, que ferez-vous de cette merveilleuse figure ? Vous n’irez pas nier ou raconter sous forme ambiguë des faits qui sont désormais éclaircis au suprême degré. Chercherez-vous à les expliquer naturellement ? Ce serait perdre son temps ; rien de moins explicable que la mission et les gestes de la Pucelle d’Orléans ? Y verrez-vous l’application d’une loi providentielle qui régit les événements humains, ou même en particulier les destinées de la France ? Mais ici, tout sort du régime providentiel, les lois ordinaires sont interverties ; nous ne voyons rien, ni avant ni après, qui donne lieu de penser que Dieu fasse de telles choses dans le gouvernement général du monde. Alors, direz-vous en style académique, que, tout bien pesé, la mission de Jeanne d’Arc demeure inexplicable, et que ceux qui ont voulu en rendre raison humainement se sont jetés dans des difficultés dont ils n’ont pu sortir ! Allez jusqu’au bout, croyez-moi ; confessez franchement qu’il y a des miracles dans l’histoire, et que la mission de Jeanne d’Arc en est un. Convenez donc tout uniment que la bergère de Domrémy a véritablement vu les Saintes et entendu la Voix ; que Dieu l’a revêtue de sa force invincible ; qu’il a mis en elle l’esprit de prophétie ; qu’il l’a rendue victorieuse lui-même sur les remparts d’Orléans ; qu’il l’a assistée de la vertu surhumaine des martyrs dans le sublime sacrifice qui devait terminer cette miraculeuse carrière. Mais, après cela, gardez-vous de ne pas tirer les inductions qui se présentent d’elles-mêmes à la suite de ces faits merveilleux. Qu’est-ce donc enfin que Jeanne d’Arc ? Est-ce un météore dont Dieu s’est plu à éblouir nos regards, sans autre but que de montrer son pouvoir ? La raison nous défend de le penser, et la foi nous montre dans cette manifestation sans égale de la prédilection divine pour la France, l’intention de soustraire le royaume très chrétien au joug de l’hérésie que l’Angleterre protestante n’eût pas manqué de faire peser sur lui un siècle plus tard. Des cendres du bûcher de la sainte et noble vierge est sortie cette inimitié salutaire qui divise les deux peuples, et qui ne cessera qu’au jour où, pour parler avec Joseph de Maistre, le catholicisme parlera anglais et français. L’épée de Jeanne d’Arc protège toujours la France ; elle n’a pas souffert que notre patrie demeurât une colonie anglaise ; au besoin, cette épée nous fraierait le passage, croyez-le, si l’honneur, si la sécurité nationale appelaient la France à de nouveaux combats.

****    Mais l’histoire chrétienne ne se borne pas à signaler dans les faits miraculeux autant d’indices de la vocation surnaturelle de l’humanité ; elle met aussi de l’importance à étudier et à signaler les manifestations plus ou moins fréquentes, plus ou moins rares, de la sainteté dans les siècles. Dieu, dans ses conseils de justice ou de miséricorde, donne ou soustrait les Saints aux diverses époques, en sorte que, si l’on peut ainsi parler, le thermomètre de la sainteté est à consulter, si l’on veut se rendre compte de la condition plus ou moins normale d’une période de temps ou d’une société. Les Saints ne sont pas seulement destinés à figurer sur le calendrier ; ils ont une action quelquefois cachée, quand elle se borne à l’intercession et à l’expiation, mais, souvent aussi, patente et efficace longtemps après eux. Je ne parle pas des martyrs, à qui nous devons la conservation héroïque de la foi, et l’un des principaux arguments sur lesquels repose notre croyance ; l’importance de leur rôle dans l’histoire du monde est par trop évidente ; mais il n’est pas permis non plus d’ignorer qu’au sortir de la persécution de Dioclétien, au milieu du cataclysme des hérésies qui faillirent submerger la barque de l’Église aux IVe et Ve siècles, à la veille de l’invasion des barbares païens, le christianisme, et par lui la société, fut sauvé par les Saints. Évêques, docteurs, moines, vierges consacrées, quelle liste nous en offre cette époque qui fut comme le second champ de bataille de l’Église ! L’historien peut-il se taire en présence de ce phénomène incomparable ? Sans doute, il ne saurait se dispenser de nommer un Athanase, un Basile, un Ambroise ; car ces personnages ont, comme l’ont dit, un rôle historique ; mais, si grands qu’ils soient, ils sont loin de représenter tout ce que la sainteté a produit d’efficace dans l’ordre visible de ce monde durant la période dont nous parlons. Le rôle de saint Augustin, par exemple, est assez peu historique ; cependant, quel homme a plus influé sur son siècle et sur tous ceux qui l’ont suivi ? Le détail nous entraînerait trop loin, s’il fallait raconter les obligations que nous autres chrétiens avons à ces amis de Dieu, un saint Grégoire de Nazianze, un saint Hilaire, un saint Martin, un saint Jean Chrysostome, un saint Jérôme, un saint Cyrille d’Alexandrie, un saint Léon. Et n’allons pas nous arrêter à voir en eux seulement de grands génies et de grands hommes. Sans doute, de grands génies et de grands hommes orthodoxes sont un don de Dieu ; Bossuet et Fénelon, au XVIIe siècle sont un don de Dieu ; mais quand la sainteté est jointe au génie, à l’importance de la personne, l’action est tout autre. L’homme de génie vous charme : le saint vous subjugue ; vous admirez le grand homme, mais le nom seul du saint, mais la trace de ses pas vous émeut ; son souvenir vous fait battre le cœur mille ans après qu’il a disparu de ce monde.

    Que notre historien n’aille donc pas croire avoir trouvé le secret de l’influence des Saints du IVe et Ve siècles dans la renommée plus ou moins brillante que leur auraient acquise leur savoir et leur éloquence, ou encore le degré que la plupart de ceux que je viens de rappeler occupèrent dans l’ordre ecclésiastique. Le peuple vénérait en eux une autre auréole ; Valens tremblait devant Basile, et Théodose devant saint Ambroise, par un tout autre motif que celui de leur valeur personnelle, pour parler le langage d’aujourd’hui. C’est Dieu, Dieu lui-même que l’on sent dans les Saints ; et c’est pour cette raison qu’on leur résiste peu… On savait que ces hommes, qui formaient alors le boulevard de l’Église dont ils étaient en même temps la lumière et la gloire, étaient de la même famille que ces héros du désert dont le nom et les œuvres se trouvaient dans toutes les bouches ; que la plupart même d’entre eux avaient revêtu la melote avant le pallium. De l’Occident comme de l’Orient, les fidèles partaient en caravanes pour aller visiter les déserts de l’Égypte et de la Syrie, afin de contempler et d’entendre, s’il était possible, les Antoine, les Pacôme, les Hilarion, les Macaire ; et, de retour dans leurs villes, ils se réjouissaient de retrouver ces types sublimes dans les pasteurs chargés de les sanctifier eux-mêmes. Non, ce culte de la sainteté, justifié par tant d’exemples, ne saurait être passé sous silence dans les récits de l’époque qui suivit la paix de l’Église ; il atteste trop clairement la présence et l’action des Saints durant ces siècles, et par là même le genre de secours surnaturel que Dieu départit alors à la société chrétienne.

    L’invasion des barbares avec les malheurs qui l’accompagnèrent fournira à l’historien l’occasion de signaler un nouveau rôle de la sainteté au milieu de ces désastres inouïs. Ces hordes tumultueuses qui se ruent sur l’empire rencontrent partout les saints, et les saints leur sont comme une digue qui fait reculer l’inondation. Saints Évêques qui arrêtent un chef féroce dans sa course ; saints pasteurs qui sauvent leur troupeau en se livrant au glaive ; saints moines dont la majestueuse simplicité désarme le fier conquérant qui ne songeait d’abord qu’à les immoler ; saintes vierges qui, comme Geneviève, rassurent la cité et détournent par leurs prières le fléau de Dieu. Pour peu que l’on étudie à fond la dure période de l’invasion, on y apercevra de toutes parts cet étonnant phénomène, et l’on se convaincra qu’il entre dans la vérité de l’histoire de raconter ces merveilles et de convenir que le seul obstacle que rencontrèrent les barbares, le seul qu’ils respectèrent, fut la sainteté. Augustin était étendu sur son lit de mort dans son Hippone, lorsque les Vandales vinrent mettre le siège devant cette ville ; ils attendirent, pour donner l’assaut, que l’admirable Évêque eût rendu son âme à Dieu. Il serait triste que des barbares se fussent montrés supérieurs aux chrétiens de nos jours dans l’appréciation de cet élément céleste qui ne manque jamais entièrement dans l’Église mais qui s’y manifeste de temps en temps avec plus ou moins d’abondance, selon les besoins des peuples, et selon que la justice où la miséricorde prévalent dans les conseils de Dieu.

    L’historien chrétien ne peut oublier ni les œuvres ni la règle du grand patriarche des moines de l’Occident, auquel revient l’honneur d’avoir préparé le salut de la chrétienté européenne ; ni cette pléiade de saints Évêques qui brillèrent au VIe et au VIIe siècles, et qui, par leurs conciles et leurs fondations religieuses, firent tout dans nos régions, et firent entre autres le royaume de France, comme les abeilles font leurs ruches ; c’est l’expression de Gibbon. Que l’historien n’oublie pas de dire que ces constituants de notre monarchie sont par centaines sur nos autels. Il ne manquera pas non plus de mettre en lumière les Saints Pontifes du siège apostolique, un saint Grégoire-le-Grand, dont les vertus régirent et sanctifièrent avec tant de douceur l’Orient et l’Occident ; un saint Grégoire II, la providence de l’Italie ; un saint Zacharie, l’oracle de la nation franque ; un saint Nicolas Ier, se dépensant avec tant de générosité pour arracher à sa ruine l’empire d’Orient, en y maintenant l’unité avec la vraie foi. Il suivra les pas de ces héroïques apôtres que le monachisme occidental dirige vers les régions du Nord ; pas un qui ne soit saint, par un seul dont le fécond apostolat ne réussisse par la sainteté. Mais l’historien pourrait-il passer sous silence cette glorieuse phalange de saints empereurs et de saints rois, qui, durant trois siècles et plus, apparaît sur les trônes, et vient donner le cachet surnaturel à la politique des âges de foi ? Quelle matière d’étude que l’influence de ces saints couronnés sur la société, et pour des siècles : un saint Henri, un saint Étienne de Hongrie, un saint Édouard-le-Confesseur, un saint Ferdinand, et notre saint Louis ! Et ces saintes impératrices, reines, duchesses, anges visibles dont la série se poursuit plus loin encore, et qui apparaissent au milieu des peuples auxquels elles se mêlent en toutes manières, avec la mission de cultiver, de développer par leurs sublimes exemples ce sens chrétien contre lequel la corruption de la nature proteste sans cesse et qui sans cesse a besoin d’être remonté ! Pense-t-on qu’il suffise pour exposer le rôle actif de tant de héros et d’héroïnes du trône, de dire en passant qu’ils furent vertueux et qu’on les a mis au nombre des saints ? Non, il faut pénétrer plus avant, et comprendre qu’ici le point de vue de ce qu’on appelle la légende n’est rien autre chose que le point de vue même de l’histoire la plus rigoureuse. Le bienfait des saints rois et des saintes reines est une des principales manifestations de Dieu dans la conduite surnaturelle de la société.

    Quand l’historien arrive enfin en présence de la réaction chrétienne du XIe siècle, réaction qui arracha l’Europe à la barbarie, qu’il prenne garde de ne pas se méprendre. Qu’il n’aille pas attribuer, contre toute vérité, au génie de celui-ci, à la force d’âme de celui-là, le triomphe qui eut lieu alors de l’esprit sur la force brute. Ce triomphe s’accomplit, parce que Dieu donna des saints à son Église. Si Grégoire VII n’eût pas été saint, jamais il n’eût même osé mettre la main à l’œuvre. Anselme, Pierre Damien, qu’auraient-ils fait alors, s’ils n’eussent été que de pieux pontifes et de savants docteurs ? Et Cluny, qui fut le point d’appui du levier que fit mouvoir en ce siècle la Papauté, que l’on n’oublie pas qu’il fut édifié sur quatre saints dont la longue vie donne une période d’un siècle et demi. Au XIIe siècle, qui jamais pourra expliquer l’action de saint Bernard, sans tenir compte de l’éclatante sainteté qui brilla en lui ? Qui donc soutint la société du XIIIe siècle, déjà penchante, sinon le séraphique François et l’apostolique [Dominique] fils de Guzman, qui réveillèrent si puissamment par leurs œuvres et leurs vertus surhumaines le sens surnaturel prêt à défaillir ? Et dans l’École, quel autre élément que celui de la sainteté assura à Thomas d’Aquin et à Bonaventure la supériorité qui les plaça si fort au-dessus de tous les autres docteurs de la scholastique ?

    Au XIVe siècle, la chrétienté semble s’affaisser fatiguée par les déchirements du grand schisme, mais bien plus encore par l’invasion du naturalisme et du sensualisme que l’ascendant de la sainteté au XIIIe avait pu neutraliser mais non détruire. Dieu alors paraît se montrer plus avare de saints. À part l’illustre sainte Catherine de Sienne, nous n’en voyons pas un seul, à cette époque, dont l’action se soit fait sentir au loin. L’historien ne manquera pas de signaler ce trait caractéristique d’une décadence qui pourtant ne fait que commencer ; mais il lui faudra étudier à loisir la sublime figure de Catherine de Sienne, en qui se résume toute la vitalité surnaturelle de son temps. Le XVe siècle, plus malheureux encore que celui qui le précède, puisqu’il vit formuler pour la première fois les doctrines anarchiques par les plus célèbres docteurs, et bientôt l’hérésie de Wicleff et de Jean Huss lever l’étendard contre la chrétienté, le XVe siècle, dis-je, fut pauvre en saints. Son chiffre ne s’élève pas à la moitié de celui du XIIIe. L’effet extraordinaire que produisit saint Vincent Ferrier sur plusieurs royaumes montre cependant que le sens de la sainteté vivait encore dans les masses ; mais il faut ajouter que cet Ange du jugement de Dieu avait déjà terminé sa carrière en 1419.

    Vient ensuite le XVIe siècle, temps d’épreuve terrible dans sa première moitié, époque de triomphe dans la seconde. L’historien ne manquera pas de montrer par les faits que la sainteté s’y montre dans une proportion analogue. Saint Gaétan remplit presqu’à lui seul la première moitié ; mais à peine l’année 1550 a sonné, qu’une floraison merveilleuse se déclare sur les rameaux de l’arbre séculaire du christianisme, et tandis que le protestantisme arrête enfin ses conquêtes, Dieu se plaît à montrer que l’Église romaine n’a rien perdu, puisqu’elle a gardé les dons de la sainteté. Une histoire chrétienne du XVIe siècle serait à refaire, si l’on n’y appréciait pas la rénovation des mœurs chrétiennes : préparée par saint Gaëtan, et continuée avec tant de vigueur et sur une si grande échelle par saint Ignace de Loyola et par les saints de sa Société ; la réforme de la discipline formulée dans les sages décrets du concile de Trente, et rendue effective par des Papes comme saint Pie V et des Évêques comme saint Charles Borromée ; l’apostolat des gentils renaissant dans saint François Xavier, celui des cités chrétiennes dans saint Philippe de Néri ; le cloître se purifiant par Thérèse, Jean de la Croix, Pierre d’Alcantara. C’est jusqu’au IVe siècle qu’il faut remonter, si l’on veut revoir une aussi radieuse constellation de saints que celle qui brilla au ciel de l’Église, lorsque la prétendue réforme eut enfin déterminé ses frontières. Mais entre tous ces noms glorieux, la France n’en fournit pas un seul : l’historien devra rendre raison d’un trait si caractéristique.

    Le XVIIe siècle se lève, et quoique appelé à une moindre auréole de sainteté que le précédent, il offre encore d’assez belles manifestations du principe surnaturel dans les hommes de Dieu. Saint François de Sales a droit d’arrêter longtemps l’historien. En lui est, pour ainsi dire, incarnée l’Église catholique, avec sa foi inviolable, sa charité sans bornes, sa lutte incessante. La sainteté de François déborde dans des écrits qui viennent ranimer et régler la piété chez toutes les nations catholiques, mais principalement en France ; Jacques Ier disait à ses évêques anglicans, en leur montrant la Vie dévote : « Faites-nous donc des livres comme celui-là. » Ce prince hérétique avait en ce moment le sens de la sainteté, ce sens que je me permets de recommander à l’historien chrétien. Une histoire n’est pas complète, si elle n’est en même temps, histoire littéraire en un certain degré. Je conseille à notre narrateur de n’y pas omettre les écrits des saints. Surtout, qu’il ne les confonde pas avec les inspirations et les labeurs du génie, même du génie pieux. Les pages écrites par les saints ont une saveur particulière à laquelle on n’atteint pas sans être saint ; et il est d’expérience que la lecture de sainte Thérèse, par exemple, émeut tout autrement que celles des lettres spirituelles les plus vantées du XVIIe siècle.

    La France doit donc beaucoup à saint François de Sales, et c’est justice de le regarder comme l’un des principaux auteurs de ce mouvement ascensionnel du sens chrétien dont notre patrie fut favorisée durant un demi-siècle. Grâce à cette heureuse réaction, la France recommence à compter, durant cette période, parmi les nations chez lesquelles fleurit la sainteté. La chrétienté reçoit de nous alors un Pierre Fourrier, un François Régis, une Jeanne-Françoise de Chantal, un Vincent de Paul ; mais ce dernier héros du christianisme clôt la liste des saints français au XVIIe siècle. Il s’éteignit en 1660, et depuis lors la France, glorieuse de tant de côtés, demeura stérile en saints. Il est vrai que c’est précisément cette période que l’on célèbre le plus hautement aujourd’hui. Néanmoins, que l’historien ne néglige pas de rechercher les causes de cette énervation du sens chrétien chez nous, à l’époque même où l’on écrivait avec tant d’éloquence sur les sujets religieux. Peut-être arrivera-t-il à expliquer comment, dès la régence qui commença en 1715, la France fut exploitée avec succès par l’esprit d’incrédulité, dont rien ne put arrêter le cours. Évidemment, le sens surnaturel s’était appauvri, le naturalisme avait gagné sourdement.1 Il y eut bien encore deux serviteurs de Dieu, dont la cause de béatification s’instruit en ce moment au tribunal de Rome, et qui, après avoir brûlé dans les dernières années du XVIIe siècle, prolongèrent leur carrière assez avant dans le XVIIIe : Jean-Baptiste de la Salle et Louis de Montfort ; mais il faut ajouter qu’ils furent méconnus, persécutés, chargés de censures, et que si Dieu n’eût veillé sur le don qu’il nous faisait en eux, leur réputation et leurs œuvres s’éteignaient dans le mépris et l’oubli. Au reste, qu’on lise les livres écrits pour réchauffer la piété française dans la seconde moitié du XVIIe siècle, et qu’on nous dise s’il y est parlé souvent des merveilles de sainteté qui éclatèrent hors de France à cette époque. Nos pères trouvaient-ils chez les auteurs en renom des allusions quelconques à sainte Madeleine de Pazzi, à sainte Rose de Lima, qui avaient embaumé ce même siècle du parfum de leurs vertus, et dont le nom était si populaire partout ailleurs ? Conçoit-on que les prodiges et jusqu’au nom de saint Joseph de Cupertino, connus de tout l’univers catholique, aient été si longtemps à passer les Alpes ; qu’un duc de Brunswick, témoin des merveilles divines qui apparaissaient dans le serviteur de Dieu, ait abjuré pour ce motif le luthéranisme entre ses mains, renonçant ainsi pour toujours aux droits de sa souveraineté, et que jamais l’instrument merveilleux de cette célèbre conversion, personnification de la sainteté de l’Église, vivant à quelques centaines de lieues de Paris, n’ait été allégué aux protestants, soit avant soit après la révocation de l’Édit de Nantes ? Mais tous les passages étaient fermés de ce côté. Au Ve siècle, du fond de l’Orient et du haut de sa colonne, saint Siméon Stylite se recommandait aux prières de sainte Geneviève à Paris ; au XVIIe siècle, un thaumaturge qui dépassa en merveilles la plupart des saints, a pu vivre et mourir dans un pays voisin sans que personne en France, hors les religieux de son Ordre, en ait pris le moindre souci ! Après cela, étonnons-nous des blasphèmes et des rires imbéciles qu’a provoqués tout récemment la publication de la vie de saint Joseph de Cupertino. Je le répète, notre historien, s’il veut approfondir, comme il le doit, l’état des mœurs chrétiennes, devra se préoccuper de ces étranges phénomènes.

    Le XVIIIe siècle lui révélera à son tour, par la diminution toujours plus marquée du nombre des saints, un symptôme général d’affaiblissement dans la société chrétienne. Jamais le thermomètre que nous avons reconnu dans la sainteté ne fut plus exactement applicable. Le siècle naturaliste, au reste, ne méritait pas que Dieu s’empressât si fort de faire montre du surnaturel. Les hommes n’en voulaient plus vivre. Des merveilles cependant éclataient au cœur de l’Église, là où la vie ne peut jamais s’éteindre. Véronique Giuliani, décorée des stigmates de la Passion du Christ, résumait dans sa vie les prodiges d’un grand nombre de saints ; Léonard de Port-Maurice, Paul de la Croix, Alphonse de Liguori, méritaient chaque jour davantage, par leurs héroïques vertus, l’honneur qui leur était réservé d’être un jour élevés sur les autels. La France n’avait plus à montrer au monde aucun de ses enfants qui semblât destiné à de tels honneurs, jusqu’à ce que, du sein de la cour la plus corrompue qu’ait vue notre histoire, deux femmes du sang de saint Louis se présentèrent successivement pour saisir la palme de la sainteté que l’Église, on l’espère, leur confirmera tôt ou tard. L’une, vierge et disciple de Thérèse, fut Louise de France ; l’autre, épouse et reine, fut Clotilde de Sardaigne. Ces deux princesses et un mendiant, Benoît-Joseph Labre, sont les seules manifestations de sainteté que la France paraît avoir produites dans tout le cours du XVIIIe siècle, et quand elles apparurent, le pays était à la veille d’être livré aux ennemis de l’ordre surnaturel qui n’en eussent fait qu’un monceau de ruines sanglantes, si la main miséricordieuse qui voulait nous châtier et nous instruire, et non nous anéantir, n’eût pas enfin brisé les oppresseurs de son peuple.

    Cette énumération bien incomplète des ressources qu’offre à l’historien chrétien l’étude de la sainteté dans chaque siècle, m’a entraîné trop loin, et il faut finir cet article. Je résumerai en deux mots tout ce qu’il renferme. Si le narrateur possède le don de la foi, qu’il recueille dans ses récits les faits surnaturels, quand ils ont une portée sensible sur les peuples ; car ils sont la continuation et l’application des trois grands faits miraculeux sur lesquels roule toute l’histoire de l’humanité. S’il veut raconter et peindre les mœurs des peuples chrétiens, qu’il résume, à chaque siècle, la statistique de la sainteté ; qu’il montre que c’est par l’influence de la sainteté que la foi se soutient et que la morale se conserve ; en un mot, qu’il donne aux saints une large place dans l’histoire, s’il veut que, sous sa plume, l’histoire soit telle que Dieu la voit et la juge.

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