Marie d’Agréda – 20e article

Marie d’Agréda et la Cité mystique de Dieu.

20ème article : Les commissaires chargés de dresser le projet de censure. Les plaidoiries lors de l’assemblée générale. Le Père Mérou. Le président Harlay. A nouveau les intrigues de Bossuet. Le Cardinal d’Aguirre.

 

(20e article.—Voir les n°s des 23 mai, 6 et 20 juin, 18 juillet, 1 et 15 août, 12 et 26 septembre, 10 octobre, 21 novembre, 5 et 19 décembre 1858, 16 et 31 janvier, 13 février, 13 et 28 mars, 11 avril et 15 Mai 1859 1 .)

 

 

    Les quatre commissaires chargés de dresser le projet de censure, dans l’assemblée de Sorbonne du 2 mai, ne furent en mesure de livrer leur travail que le 2 juillet suivant. Dans une lettre du 30 juin 1696, Bossuet parle ainsi de l’affaire : « Lundi, les commissaires feront leur rapport sur la Mère d’Agréda. Ils doivent qualifier dix où douze propositions, et traiter le reste en gros. La Faculté n’aura pas le temps de délibérer au Prima mensis : je n’en sais pas davantage. » Le prélat était en ce moment à Germigny; mais il rentra à Paris peu de jours après, comme nous le verrons bientôt. Les commissaires avaient pris largement leur temps ; deux mois entiers avaient été employés par eux à dresser le plan d’attaque, et ils allaient lancer leur factum dans une séance qui, selon les usages de la Sorbonne, n’admettait pas les délibérations. C’était une manière habile de prendre possession de l’opinion, au milieu d’un corps dont une partie des membres était déjà mal prévenue, et dont l’autre ne s’était pas déclarée encore.

L’assemblée du Prima mensis se tint au jour marqué. On y lut le travail de la commission. La censure était partagée en quatorze articles, et notait soixante propositions de la Cité mystique, avec les plus dures qualifications. Contre les usages de la Faculté, on avait fait imprimer ce rapport comme s’il se fût agi d’un jugement en forme, et non du travail préparatoire d’une simple commission, dont la formation avait même déjà été entachées d’irrégularité. Mais ce n’était pas tout : les docteurs s’entendirent convoquer pour le 14 courant, jour auquel s’ouvriraient les délibérations. En vain un grand nombre d’entre eux se récrièrent sur la brièveté du temps accordé pour examiner une censure doctrinale qui portait sur un si grand nombre de propositions ; en vain ils représentèrent que les commissaires, avaient eu deux mois entiers pour préparer leur travail, et qu’il était contraire à tonte convenance de n’accorder aux juges que treize jours pour connaître de la cause et préparer leur sentence ; en vain ils réclamèrent le terme très modéré d’un mois d’étude sur le livre, la cabale l’emporta, et le jour de la discussion fut maintenu au 14 juillet. Ce fut la seconde fois que, dans cette étrange affaire, le vœu de la majorité céda devant la pression qu’exerçait la minorité.

Il y eut cependant, à cette première séance, une protestation qui entraîna de graves suites, du moins pour celui qui avait eu le courage de la faire. Un docteur de l’ordre de Saint-François, le P[ère] Mérou 2 , prit la parole pour soulever une question préalable sur laquelle il lui semblait que la Faculté passait trop aisément. Il dit que le Pape régnant, Innocent XII, ayant nommé à Rome une Congrégation spécialement chargée de l’examen de la Cité mystique, le respect dû au Siège apostolique exigeait que l’on attendit le jugement de cette Congrégation, d’autant plus qu’il s’agissait de matières d’une extrême délicatesse, de révélations et de voies mystiques. L’orateur rappela que les Facultés de théologie n’ayant pas de juridiction, mais simplement le droit de porter des jugements consultatifs et d’une autorité purement arbitraire, leur devoir était de montrer la plus grande réserve en des matières si ardues ; que les décrets de Léon X, du Ve Concile de Latran et d’Urbain VIII, portaient expressément que lorsque le Siège apostolique avait mis la main dans une cause de cette nature, il était dès lors interdit aux Ordinaires eux-mêmes d’en connaître ; que d’ailleurs la prudence ne permettait pas, dans une matière aussi grave que l’était celle que l’on prétendait déférer à la Faculté, de procéder sans avoir étudié le livre dans sa langue originale, fallût-il remonter jusqu’au manuscrit, autographe ; qu’autrement on s’exposait à faire peser injustement sur un auteur les fautes de son traducteur malhabile ; que pour être en mesure de porter un jugement sérieux sur la Cité mystique, il fallait prendre acte du caractère de son auteur, connaître sa vie, les grâces dont la Sœur avait été favorisée, l’opinion qu’avaient eu d’elle les personnes qui l’avaient suivie et dirigée, et appliquer dans l’examen de cette cause les règles pour le discernement des esprits qui sont tracées par Gerson ; que telle était la manière de procéder du Saint-Siège dans les causes de cette nature ; le P[ère] Mérou concluait enfin que la Faculté n’avait en ce moment qu’une chose à faire, qui était de laisser au jugement apostolique cette cause dont il était déjà saisi.

Ces paroles courageuses excitèrent un violent tumulte dans l’assemblée ; comme il arrive le plus souvent dans les réunions délibérantes, la minorité s’efforça d’intimider la majorité par ses clameurs. Au milieu du bruit dont retentissait la salle, le P[ère] Mérou parvint à faire entendre sa voix assez haut pour que l’on comprit qu’il appelait de cette question au tribunal du Souverain-Pontife. A ces paroles les cris redoublèrent, et il semblait, dit une des relations consignées dans le recueil romain de la cause, qu’un blasphème eût été prononcé. Le tumulte s’étant enfin apaisé, un docteur en grande réputation de science et de vertu, l’abbé de Rubec, se leva et reprit la proposition du P[ère] Mérou. Il eut le courage de dire en face à ces hommes égarés que l’assemblée devait bien montrer envers le Saint-Siège la déférence qu’elle savait à l’occasion professer envers l’Archevêque de Paris; il rappela que tout dernièrement la Faculté, qui avait commencé un travail de censure contre la bibliothèque du docteur Ellies Dupin, s’était arrêtée immédiatement dès qu’elle avait appris que le prélat du diocèse préparait un jugement contre cet ouvrage. L’abbé de Rubec concluait que la Sorbonne, dont les docteurs ne reçoivent leur titre que de l’autorité du siège apostolique, devaient signaler en cette occasion leur respect pour cette autorité sacrée, source unique de leur dignité et de leurs honneurs.

La démarche si énergique de ce docteur séculier, qui ne craignait pas de venir en aide au pauvre cordelier, dont la motion avait failli être étouffée sous les protestations irritées de la cabale, fit prendre cœur à plusieurs autres membres de la Faculté, dont les noms n’ont malheureusement pas été recueillis dans les relations que contient le dossier de la cause de Marie d’Agréda. Continuant d’insister sur la question préalable, ces docteurs se plaignirent que l’on voulut entraîner la Faculté à flétrir un livre qui n’avait d’autre crime que d’élever la gloire de la sainte Vierge aussi haut que l’intelligence humaine peut elle-même monter, quand il s’agit de la Mère de Dieu ; tandis que cette même Faculté laissait passer tous les jours, sans réclamation, une foule de livres infectés de tendances sociniennes, photiennes et jansénistes ; tandis que les livres signalés par l’Index romain circulaient de toutes parts, sans qu’elle se mît en peine d’en arrêter le cours. Il y eut même des docteurs qui, prenant à partie le livre de Baillet sur la dévotion à la sainte Vierge, demandèrent pourquoi la Sorbonne, après que ce livre réprouvé à Rome avait mis le comble au scandale, n’en entreprenait pas la censure, qui serait bien plus à propos que celle du livre de la religieuse espagnole. Quelques-uns poussèrent plus vivement encore, et rappelant le passé de la Sorbonne, citèrent diverses censures qu’elle avait rendues autrefois contre les détracteurs du culte et des grandeurs de Marie, et remarquèrent qu’on ne l’avait jamais vue poursuivre soit un livre, soit même une proposition qui fussent à la gloire de la Mère de Dieu. Ils demandèrent si par hasard la Sorbonne, en cette occasion, voulait fournir un fait à l’appui du mot qu’avait prononcé le cardinal Du Perron, aux Etats de Blois, lorsqu’il avait dit que cette Faculté changeait de principes tous les vingt-cinq ans, selon les idées de ses protecteurs. On l’a vue, ajoutèrent-ils, professer l’infaillibilité du Pape au temps des cardinaux Richelieu et Mazarin, et maintenant elle repousse cette doctrine. Sous l’archevêque de Harley [sic], elle poursuivait les jansénistes, aujourd’hui elle les ménage ; doit-on s’étonner que, zélée autrefois pour l’honneur de la sainte Vierge, elle accueille présentement des tendances jalouses de l’honneur auquel a droit cette Reine du ciel ?

De telles réclamations renouvelaient trop vigoureusement l’effort tenté par le P[ère] Mérou, pour ne pas exaspérer les adversaires de la Cité mystique. Ils recommencèrent à crier, et avec une telle insistance, que la majorité accepta, de guerre lasse, la réunion pour le 14, qui fut de nouveau intimée. Avant la clôture de la séance, plusieurs docteurs demandèrent la remise des exemplaires du livre, afin qu’il fût loisible à chacun de vérifier si les propositions notées avaient été fidèlement extraites, et si les commissaires avaient bien saisi le sens de l’auteur. Chose inouïe ! la demande fut rejetée. On insista pour que deux exemplaires au moins fussent déposés au greffe de la Faculté ; cette réclamation fut pareillement repoussée. Il devint clair alors que les meneurs de toute cette affaire avaient résolu d’entraîner la Faculté à un acte de violence, et non d’éclairer sa religion. Une influence mystérieuse et toute-puissante planait sur la Sorbonne, et cette influence ne trouvait que trop de membres dans cette société disposés à l’accepter, et à pousser les choses à outrance. Les docteurs auxquels l’honneur et la conscience interdisaient d’opiner dans une cause non-instruite, et qui répugnaient à voter contre un livre qu’ils n’auraient connu que par quelques phrases extraites au sein d’une commission arrogante et passionnée, ne se crurent pas dégagés de l’obligation d’examiner par eux-mêmes la question sur laquelle ils auraient à prononcer. Contrairement à tous les usages antérieurs, on leur refusait les pièces de conviction ; ils résolurent de se les procurer par une autre voie. Ils se transportèrent donc chez les libraires, et demandèrent la Cité mystique. Les libraires leur répondirent que tous les exemplaires avaient été enlevés de leurs magasins par autorité publique, et les docteurs furent réduits à s’en passer. Ce fait étrange et significatif, que nous lisons dans les relations envoyées à Rome, se trouve naïvement confirmé par l’abbé Le Dieu, dans son journal, au 1er juin 1700. « M[onsieur] de Meaux, dit-il, dès qu’il eut connaissance de ce livre, me le fit chercher à Paris, c’est-à-dire le même imprimé à Marseille et traduit en français, et voulut aussi avoir l’original espagnol imprimé en trois tomes in-folio. Il en parla aussitôt à M[onsieur] Boucherat, chancelier, qui voulut lire dans l’espagnol, qu’il se piquait d’entendre ce que M[onsieur] de Meaux lui en avait rapporté. » J’omets ici, par convenance un propos grossier du chancelier sur la Sœur ; Le Dieu continue ainsi : « Enfin, M[onsieur] Boucherat fit supprimer le tome qui commençait à se vendre à Paris, et retira le privilège, avec défense d’imprimer la suite. »

Mais il ne suffisait pas de rendre le livre inaccessible à ceux-là même auxquels on demandait un jugement contre lui ; il s’agissait de tirer vengeance de ces docteurs trop indépendants qui avaient osé rappeler les lois de l’honneur et de la conscience à un corps dont une partie des membres était plus que gagnée, et l’autre intimidée à l’excès. Le premier président du Harlay manda au Parlement le P[ère] Mérou, et après une semonce des plus rudes, il lui signifia une sentence d’exil à Noyon. C’était une singulière manière d’encourager la liberté des suffrages dans la cause que l’on avait ouverte. Le loyal Franciscain partit pour le lieu de son exil, et c’est là qu’il composa un opuscule dont je parlerai plus loin, mais auquel je n’ai rien voulu emprunter dans ce récit, afin de ne pas porter atteinte à l’entière impartialité que réclame un sujet aussi délicat. L’abbé de Rubec fut mandé aussi par le premier président du Parlement. Ce docteur était fort considéré au sein de la Faculté, à cause de son talent, de sa piété et de sa naissance ; il importait donc de se débarrasser au plus tôt de son influence. De Harlay n’osa se permettre de lui adresser les mêmes reproches qu’au P[ère] Mérou ; mais il lui intima défense expresse de reparaître aux assemblées de Sorbonne. Le Dieu vient encore ici confirmer nos relations sur ce fait, qui suffirait à lui seul pour mettre le lecteur à même d’apprécier la valeur de la censure qui fut portée contre la Cité mystique. Il nous dit à la même date : « M[onsieur] le président de Harlay manda l’abbé de Rubec, et lui défendit l’entrée aux assemblées de Sorbonne, à cause des discours trop vifs qu’il y avait tenus. » L’abbé Le Dieu nous donne tous ces détails comme le résumé que Bossuet fit en sa présence, le 11 juin 1700, dans l’après-dînée, sur tout ce qui s’était passé dans l’affaire du livre de Marie d’Agréda.

Après les menaces vinrent les instances bienveillantes. Paris renfermait encore un grand nombre de docteurs dont la science incontestable et la piété bien connue pouvaient faire redouter l’opposition, s’ils venaient à se présenter aux assemblées suivantes. On négocia avec eux ; on employa pour les en détourner ces sortes de prières qui sont à la fois des ordres et des conseils prudents, à raison de la dignité de ceux qui veulent bien descendre à les adresser ; talium virorum intercessione, dit une de nos relations ; quorum preces præcepta, et monita mandata sunt. C’est ainsi que l’on se débarrassa du P[ère] Frassen, savant Cordelier, connu par ses excellentes Disquisitiones biblicæ, et du P[ère] Morel, religieux Augustin, homme d’une grande autorité. Les Carmes furent consignés dans leurs couvents, et plus d’un docteur séculier reçut l’avertissement de faire attention à soi. Ces manœuvres peuvent paraître aujourd’hui comme inexplicables à ceux de nos lecteurs qui sont accoutumés à ne voir certaine époque et certains hommes qu’à travers un prisme toujours favorable ; pour ceux qui ont pris la peine d’étudier l’histoire de l’Église au XVIIe siècle dans les sources, elles n’ont rien qui surprenne.

Bossuet arriva de Germigny à Paris peu après le Prima mensis. Le 9 juillet, il écrivait à son neveu : « J’arrivai ici samedi ; je trouvai l’affaire de la Mère d’Agréda embarquée. Les députés ont fait leur rapport qu’on a imprimé : la Faculté doit commencer à délibérer samedi 14, et continuer jusqu’à la fin de l’affaire. Les Cordeliers font leur brigue ; mais on croit que tout passera conformément à l’avis des députés. » Il y avait, en effet, de bonnes raisons d’espérer ainsi ; mais il est curieux d’entendre parler de la brigue des Cordeliers après l’affaire du P[ère] Mérou au Parlement. Tout le monde fut bientôt à même de voir que la brigue était ailleurs que chez les Cordeliers. Bossuet raconte ensuite de cette manière l’incident relatif au P[ère] Mérou : « Un Cordelier nommé Mérom [sic] a dit qu’il était porteur de deux brefs où Sa Sainteté se réservait la connaissance de cette affaire ; et au cas que l’on passât outre, a déclaré qu’il en appelait au Pape. Il s’est depuis, dans l’assemblée même, désisté de son appel. On a su qu’il n’y avait point de brefs qui portassent ce qu’il a dit, et l’on a passé outre à la délibération. Vous savez que ce qui a engagé la Faculté dans l’examen de ce livre, c’est qu’il était muni de l’approbation de deux de ses docteurs. M[onsieur] le premier président a mandé Mérom, sur ce qu’il avait voulu présenter des brefs qui n’avaient point passé par les formes ordinaires, et l’on vient de me dire qu’on l’avait envoyé hors de Paris. » II est évident que la cabale avait circonvenu Bossuet à son retour de la campagne, et que pour rendre plus odieuse la protestation du P[ère] Mérou, on lui avait prêté de prétendus torts qui étaient de nature à le compromettre devant les magistrats. Sous l’empire des libertés de l’Église gallicane, cette Église n’était pas libre de faire usage d’un bref du Pape qui n’eût pas été visé et approuvé au Parlement. Le P[ère] Mérou avait-il eu l’imprudence de se dire porteur de deux brefs ? Cela n’est pas à croire. Les relations consignées dans le dossier romain n’en disent pas un mot, ni Barbier, dans son Dictionnaire des Ouvrages anonymes, à l’endroit où il expose, sans bienveillance, la conduite du P[ère] Mérou en cette circonstance. Le Cordelier aura parlé des deux décrets par lesquels Innocent XII venait d’instituer et de nommer la congrégation de cardinaux et de théologiens chargée d’examiner le livre de la Sœur ; il aura pu dire qu’il avait ces décrets en sa possession, et il n’en aura pas fallu davantage au président de Harlay pour motiver l’exil d’un homme de caractère dont la présence allait devenir un embarras. Quant à la rétractation que le P[ère] Mérou aurait faite de son appel au Pape, on n’en trouva non plus aucune trace dans les relations. Au milieu du bruit qui se faisait dans la salle, il a dû se dire beaucoup de choses de part et d’autre dont le sens n’était pas clairement perçu.

On trouve dans les lignes de Bossuet que je viens de transcrire, un trait qui peut mettre sur la voie des manœuvres que la faction avait employées pour mettre en cause le livre de Marie d’Agréda. « Vous savez, dit le prélat, que ce qui a engagé la Faculté dans l’examen de ce livre, c’est qu’il était muni de l’approbation de deux de ses docteurs. » II est évident que c’est par ce côté que les meneurs avaient abordé Bossuet, voulant dissimuler l’espèce d’incompétence qu’on pouvait leur alléguer, dans leur prétention de juger un livre publié à Marseille, et par conséquent dans le ressort d’une autre Faculté. Il est à regretter que le grand Evêque ne les ait pas arrêtés tout d’abord, en leur proposant comme beaucoup plus urgente la censure du livre de Baillet, imprimé à Paris, avec l’approbation de deux docteurs de Sorbonne. Mais au moment où Bossuet écrivait cette lettre, son ardeur à poursuivre la Cité mystique était montée au comble. Ecoutons son langage : « Tout le monde est soulevé contre l’impertinence impie du livre de cette Mère. » En lisant de telles paroles, on s’étonne des excès auxquels les circonstances peuvent quelquefois entraîner un homme grave ; car enfin cette impertinence impie du livre de la Sœur n’a pas frappé les regards de tant de milliers de docteurs qui l’ont lu et examiné ; Rome, après avoir songé à arrêter le cours de l’ouvrage, l’a ensuite laissé circuler en toute liberté. Il fallait réserver ces expressions pour le livre de Baillet, qui circulait avec approbation par toute la France. Mais, sur ce point, le grand docteur se taisait, comme il s’était tu tant de fois devant les œuvres menaçantes du parti janséniste. Il y a plus, et il faut bien dire toutes choses dans cette étude historique, lui qui ne voyait dans Marie d’Agréda qu’impertinence impie, avait blâmé avec amertume la censure romaine de Baillet. Ecrivant, le 25 juin précédent, à l’abbé Renaudot, qui lui envoyait de Rome la copie des censures du Saint-Office contre le livre de ce même Baillet et contre l’Année chrétienne de Le Tourneux, il disait : « Je vous rends grâces. Monsieur, de la copie des sentences des Inquisitions. Le dépôt de la foi est-il pas bien en de telles mains ? Dieu veillera sur son Église, qui a bien besoin de ses bontés. » Rien ne montre mieux que ces paroles la désolante situation qui s’établissait entre Rome et la France. Le mépris de l’autorité apostolique gagnait chaque jour du terrain ; les livres censurés à Rome ne cessaient pas pour cela d’être estimés en France ; on prenait fait et cause pour leurs auteurs ; on s’isolait toujours plus du centre de l’unité, et l’on préparait cette situation violente qui éclata vingt ans après, lors de la publication de la Bulle Unigenitus et laissa voir l’abîme que l’esprit superbe de nos docteurs avait creusé.

Parmi les grands personnages de Rome auprès desquels Bossuet avait cherché à accréditer son neveu, se trouvait le cardinal d’Aguirre, avec lequel l’Evêque de Meaux s’était mis en rapport dès l’année précédente. Jean 3 Saenz d’Aguirre, bénédictin espagnol, était l’un des membres du Sacré-Collège les plus estimés sous le double rapport de la science et de la piété. En 1683, on l’avait vu publier à Salamanque, sous le titre de Defensio cathedræ sancti Petri, une réfutation courageuse de la Déclaration du Clergé de France ; dix ans plus tard, il faisait paraître à Rome la collection des Conciles d’Espagne. Ce fut à propos de ce dernier ouvrage que Bossuet ouvrit des relations avec d’Aguirre, et il professa jusqu’à la fin pour ce grand Cardinal une estime particulière, qui fait honneur à l’un et à l’autre. Il parait que les ouvertures qu’avait faites le neveu de Bossuet à l’Eminence espagnole sur l’entreprise de la Sorbonne n’avaient pas entièrement satisfait l’envoyé français ; car l’oncle, à la fin de la lettre qui nous occupe, semble vouloir rassurer celui-ci : « M[onsieur] le cardinal d’Aguirre, lui dit-il, n’a pas voulu s’expliquer sur cette matière : apparemment qu’il ne voulait ni approuver une chose mauvaise, ni condamner ce que sa nation approuve aussi bien que son roi. » Bossuet était ici dans une complète illusion ; et nous ne tarderons pas à faire voir, par la correspondance de d’Aguirre, combien sa manière de juger la Cité mystique différait de celle de Bossuet. Le dernier ne voyait qu’impertinence impie là où le premier reconnaissait la plus sainte et la plus orthodoxe doctrine.

Pendant que l’Evêque de Meaux rendait compte à son neveu de l’incident qui avait eu lieu en Sorbonne le 2 juillet, le Nonce, averti de ce qui s’était passé, songeait à prendre les moyens d’arrêter le scandale ; et le même jour (9 juillet) où Bossuet écrivait la lettre que nous venons de lire, Delfini adressait au cardinal Spada une copie du projet de censure et lui rendait compte des moyens qu’il allait tenter pour protéger l’honneur du Saint-Siège, dans une affaire où il se trouvait si gravement compromis. Il avait appris que le P[ère] La Chaise avait vu avec déplaisir les poursuites de la Sorbonne contre le livre de Marie d’Agréda, et qu’il s’était prononcé contre le projet de censure mis au jour par la commission des quatre docteurs. Le Nonce crut devoir envoyer près de ce personnage si influent un homme qui jouissait de sa confiance aussi bien que de celle du P[ère] La Chaise. Ce dernier avoua à l’envoyé de Delfini que, connaissant la source de tout ce mouvement, qui provenait de l’intervention de certaines personnes dont l’influence était toute-puissante sur la Sorbonne, il avait cru devoir aller jusqu’au Roi, pour le supplier d’arrêter un complot, dont les suites étaient injurieuses au Saint-Siège. Sa Majesté avait répondu qu’elle n’avait pas la coutume de s’ingérer en semblables matières, et qu’elle était persuadée que la Sorbonne ne ferait rien qui ne fût convenable ; en sorte que le P[ère] La Chaise était demeuré convaincu que, pour sa part, il n’y avait rien de plus à faire. Cependant les délibérations avaient commencé en Sorbonne. Delfini se tourna alors d’un autre côté et s’adressa à un seigneur de la cour qui n’est pas nommé dans la dépêche, mais dont le Nonce parle comme d’un homme dévoué au Saint-Siège et particulièrement agréable à Louis XIV. Le Roi fit d’abord, à ce personnage la réponse qu’il avait faite au P[ère] La Chaise ; mais le confident du Nonce ayant redoublé ses instances, Sa Majesté daigna parler de l’affaire à un personnage qui n’est pas nommé, mais qui est désigné dans la dépêche comme gouvernant tout dans la Sorbonne. Ce personnage répondit au Roi que la discussion était trop avancée pour pouvoir êre suspendue, que chacun désirait en connaître l’issue, et que tout délai dans la conclusion serait un déshonneur pour la Sorbonne. Le Roi fit part de cette réponse au confident de Delfini, qui la transmit secrètement à celui-ci ; et il devint clair dès-lors, pour le représentant du Saint-Siège, qu’il n’avait plus autre chose à faire que de se renfermer, comme il le dit, dans la plus entière réserve, et d’attendre l’événement.

D[om] P[rosper] Guéranger.

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