Origines de l’Église romaine

Sous le nom d’Origines catholiques, Prosper Guéranger avait en vue, nous le savons par son propre témoignage, la publication d’un assez vaste ensemble où seraient traitées les principales questions qui tiennent à l’esprit. et à la forme du catholicisme dans l’histoire. Il travaillait à cet ouvrage depuis 1830, ne cessant d’étudier les monuments de l’antiquité. Fidèle au plan qu’il s’était tracé, notre prieur ouvrit la série de ses recherches sur les origines historiques du catholicisme par l’étude des origines de l’Église Romaine, mère et maîtresse de toutes les Églises. Mais avant d’utiliser les matériaux que la tradition lui avait fournis, il s’efforça de peser la valeur de tous les titres et de montrer l’authenticité des archives de l’Église Romaine durant les huit premiers siècles. Pour atteindre ce but, il consacra un volume entier à des prolégomènes de la plus haute importance.

Dom Guéranger, encore au début de sa carrière, se révélait déjà comme l’un des promoteurs de la science historique : à une vaste érudition, il savait allier un incontestable courage, en réagissant avec une noble indépendance contre les systèmes historiques et critiques qui prévalaient en France sous l’empire des Jansénistes et des gallicans. On retrouve partout chez l’écrivain le fidèle champion de l’Épouse du Christ, qu’il défend avec amour et qu’il sait à la fois faire connaître, chérir et respecter.

Nous ne rééditons pas le premier volume. IL faudrait aujourd’hui refondre ce travail, en mettant à profit les récentes découvertes de l’archéologie et de l’histoire. Mais nous donnerons la préface de l’auteur avec le plan de l’ouvrage, tel qu’il l’avait tracé, il y a déjà cinquante ans. Ces pages montreront comment Prosper Guéranger entendait qu’on étudiât l’histoire ; selon sa belle expression, « l’histoire du genre humain est une pensée éternelle de Dieu, réalisée successivement dans le temps. » Pour la traiter avec fruit, deux choses sont particulièrement requises : l’érudition jointe à l’appréciation chrétienne.

Qu’on juge maintenant de l’impression que produisit la publication des Origines de l’Église Romaine par le cri de détresse que poussa l’une des sentinelles avancées d’un hypocrite gallicanisme. Voici quelques extraits de l’article anonyme qui parut le 11 juillet 1837, au moment même où, par un dessein merveilleux de la Providence, le Souverain Pontife allait sanctionner de son approbation l’œuvre de restauration entreprise à Solesmes par Dom Guéranger.

Nous citons textuellement :

« Les recherches contenues dans ce volume (il s’agit du tome premier des Origines catholiques) sont toutes relatives à la papauté, dont messieurs de Solesmes font à chaque page le plus magnifique éloge, pour laquelle ils professent l’enthousiasme le plus vif, le dévouement le plus illimité… Dans une introduction fort longue on expose le plan des travaux entrepris, et on examine l’état du siècle à l’égard de la Religion catholique ou plutôt à l’égard du Pape ; car les nouveaux Bénédictins voient tout dans « le Pape »

« Il faudrait écrire un volume presque aussi gros que celui des Bénédictins de Solesmes, si l’on voulait relever une à une et combattre d’une manière suivie les propositions fausses dont leur livre est semé, et dont quelques-unes, si on les acceptait, auraient « les conséquences les plus graves. Suivant les Bénédictins de Solesmes, l’histoire n’est possible et utile qu’au point de vue chrétien, je me trompe, qu’au point de vue catholique. Cette opinion se reproduit à chaque page en termes différents ; en voici le résumé : il faut savoir la pensée divine pour comprendre les temps anciens et modernes ; cette pensée, c’est la révélation qui nous l’apprend ; la révélation est un dépôt confié à l’Église catholique dans la personne du Pape »

« La profession de foi des Bénédictins de Solesmes est écrite en toutes lettres dans cinq ou six endroits de leur volume. Page 18 : Pour nous, sous le rapport religieux tout est dans le Souverain Pontife. – L’Église elle-même est dans le Pontife romain, docteur universel, suivant le concile de Florence. » » Vous voyez, ces messieurs s’appuient du concile de Florence ; mais ils n’ont garde de rappeler le concile de Constance qui déclare les conciles généraux supérieurs aux papes »

« Avançons encore et nous trouverons encore quelque chose de plus clair, page 22, et en lettres italiques pour mieux marquer qu’il s’agit d’une maxime fondamentale : Le Pape et l’Église, c’est tout un. Cet apophtegme serait digne de votre prophète le comte de Maistre, que vous donnez sérieusement comme un homme inspiré. L’ultramontanisme se développe de plus en plus ; car en France, une pareille proposition est une hérésie contraire aux libertés de l’Église gallicane ; et développant cette pensée, vous poussez la maladresse jusqu’à affirmer que la physionomie de l’Église a toujours été principalement saisissable dans les actes, les doctrines, et les mœurs de la Papauté.

« Dira-t-on qu’on a voulu dans la personne des Bénédictins de Solesmes gratifier le clergé français ? Encore une fois ils ne sont pas du clergé français ; ils se posent ouvertement contre l’Église gallicane ; ils affectent d’appeler toujours Grégoire VIl saint Grégoire VII, quoiqu’ils sachent très bien que la France a constamment refusé à ce pape les honneurs religieux que Rome lui a décernés 1 . »

Ces attaques étaient un véritable hommage rendu au champion de l’Église et de la Papauté. La lutte, on le voit, s’accusait nettement entre les principes catholiques et les théories gallicanes, et Dom Guéranger avait incontestablement trouvé dans l’étude des monuments anciens la source la plus irréfragable de l’apologie chrétienne contre les erreurs modernes.

Ce fut au mois de mars 1837 que parurent les Origines de l’Église Romaine. Dom Prosper Guéranger était alors à Paris et se disposait à partir pour Rome avec le dessein de donner à l’œuvre de la restauration de l’Ordre de Saint-Benoît en France son complément nécessaire, en la soumettant d’une façon précise et régulière au jugement du Siège Apostolique. Le 11 avril, le prieur de Solesmes était introduit pour la première fois devant la majesté pontificale. Accueilli par le Souverain Pontife avec la plus affable bonté, il déposa aux pieds du Vicaire de Jésus-Christ un exemplaire de son ouvrage, relié aux armes de Sa Sainteté. Le Pape le reçut avec grâce et se mit aussitôt à en lire plusieurs pages qu’il accompagna de félicitations.

Grégoire XVI daigna bientôt adresser aux nouveaux fils de saint Benoît un bref dont nous donnons la traduction.

« GRÉGOIRE XVI, Pape.

« Très chers fils, salut et bénédiction apostolique.

Aux nombreuses preuves que vous Nous aviez déjà données « de votre respect singulier pour Nous et pour ce Saint-Siège, vous venez d’en ajouter une nouvelle en commençant votre publication des anciens monuments de l’Église par les Origines de l’Église Romaine, que vous avez entrepris de donner en français sur un plan très étendu. Nous avons reçu de vous le premier volume de cet ouvrage paru récemment, et Nous avons voulu vous envoyer cette lettre, pour vous signifier Notre reconnaissance, et vous renouveler le témoignage de Notre bienveillance paternelle, dont vous vous efforcerez, comme Nous en avons l’assurance, de vous rendre de jour en jour plus dignes, soit par la régularité de la vie et des murs qu’exige la perfection religieuse, soit par les ouvrages littéraires que vous avez déjà entrepris ou que vous entreprendrez par la suite pour servir à la défense de la vérité catholique, et à l’honneur de la Chaire suprême de saint Pierre. Que Notre bénédiction apostolique encourage vos efforts et stimule votre zèle : c’est du fond du cœur que Nous vous la donnons, en vous souhaitant en même temps toute sorte de véritable prospérité »

« Donné à Rome, à Sainte-Marie-Majeure, le tome jour d’octobre de l’année 1837, la septième année de notre pontificat »

GRÉGOIRE XVI, Pape

ORIGINES DE L’ÉGLISE ROMAINE

PRÉFACE

ON répète tous les jours que notre siècle est le siècle de l’histoire, et, il faut l’avouer, cette parole, si on ne la prend pas trop au sérieux, renferme bien quelque chose de vrai. A nulle autre époque on n’a vu les hommes de nos sociétés européennes livrés avec autant d’ardeur à la recherche des faits anciens, des vieilles mœurs, des monuments des âges passés : en un mot, à voir le mouvement qu’on se donne de toutes parts, les efforts que l’on fait pour mettre de la science historique, de l’archéologie, de la philologie dans les productions ,les plus futiles et les plus éphémères d’une littérature de convention, on serait tenté de croire que l’érudition est devenue à la mode chez nous et qu’être savant est désormais chose aussi facile qu’être ou passer pour homme d’esprit.

Il y a certainement dans cet étrange phénomène quelque grande révélation, car il ne suffit pas pour l’expliquer de l’attribuer à l’une de ces vogues subites qui existent aujourd’hui et n’existaient pas hier, comme s’il ne restait pas toujours à assigner les causes de cette disposition universelle. Pour nous, nous pensons qu’il est permis d’avancer que si les hommes de ce siècle se sont pris ainsi à vivre dans le passé, c’est par suite de leur lassitude d’un présent qui les fatigue, de leur indifférence pour un avenir qu’un scepticisme blasé a désenchanté pour eux. II y a tout un monde dans les souvenirs, et un monde moins dur et moins amer, peut-être, que celui qui reste à traverser. D’autres plus sévères ajouteraient, et non sans quelque fondement, que l’on s’est mis tout à coup à étudier les peuples à croyances fortes, parce que soi-même on ne croit à rien ; à approfondir avec un œil inquiet des mœurs austères et fondées sur l’amour du sacrifice, parce qu’on est effrayé des progrès de cet égoïsme qui dévore le principe d’association des hommes entre eux ; à observer des sociétés et des institutions positives et pleines de vie, parce qu’on est arrivé à une époque où tout est mis en question, et où il n’y a ni lois qui tiennent lieu de mœurs, ni mœurs qui étayent les lois ; à parler d’art, de poésie dans le passé, parce qu’on se sent impuissant à se dégager d’un prosaïsme moral qui glace tout ; à écouter avec d’indéfinissables délices de monstrueux récits de la perversité humaine, parce qu’on trouve trop faibles les émotions que procure le spectacle d’un devoir rempli, d’une victoire remportée sur soi-même.

Voilà bien, sans doute, quelques-unes des causes de cette réaction subite qui a arraché les générations d’aujourd’hui à l’enthousiaste contemplation des sciences qu’on appelait exactes, pour les lancer avec tant de force dans les goûts et les sympathies historiques ; mais il faut joindre l’action particulière de cette Providence divine qui ne permet jamais rien sans l’adapter à ses fins de miséricorde et de justice. Car ce grand spectacle auquel tous accourent est plein d’enseignements et amène de lui-même comme corollaire invincible la démonstration du haut gouvernement de Dieu sur ce monde, de la chute originelle de l’homme, de la mission régénératrice du Verbe, enfin de la conservation de toute vérité sur la terre au moyen d’une Église visible, assistée d’en haut contre les erreurs de l’humanité et les efforts de la puissance mauvaise.

Mais il ne faut pas s’imaginer que l’espèce de nécessité morale qui a jeté les écrivains d’aujourd’hui dans les habitudes historiques ait fait autant d’hommes doues que nous comptons d’amateurs. Rien n’est plein de choses, il faut l’avouer, comme un grand nombre de ces volumes, de ces articles de Revue que chaque heure voit éclore, rien n’annonce une vie de souvenirs et d’impressions historiques plus développée, une plus ample moisson de ces fleurs aériennes dont les nuances variées séduisent l’œil ; mais pour peu que vous échappiez à l’enchantement de ce premier moment qui éblouit, pour peu que. vous osiez jeter la sonde dans cet océan de connaissances qu’on dirait sans fond ni rives, vous toucherez bientôt, et tel en qui vous vénériez un savant universel n’est plus qu’un homme aimable dont la mémoire est heureuse et l’expression pittoresque, le tout revêtu d’un vernis de profondeur qui trompe la vue par une illusion de perspective, comme ces lacs fantastiques que le voyageur altéré poursuit avec ardeur au désert et qui s’évanouissent au moment où il allait s’y plonger.

Ce n’est pas qu’il n’y ait aujourd’hui encore plusieurs écrivains d’une vraie science, et dont les labeurs obstinés dans le champ de l’histoire n’ont point éteint cette verve et cette inspiration qui tiennent de la poésie et, dans une organisation complète, peuvent s’allier aux trésors de l’érudition. Ce n’est pas non plus qu’une société où tout le monde étudie et sait quelque chose, ne puisse, sous plusieurs rapports, subir, sans trop de désavantage, la comparaison avec celle où quelques-uns monopolisent toute science jusqu’à la posséder dans des proportions colossales, tandis que les autres sont à peine admis à se nourrir des miettes de leur table ; nous voulons dire seulement que si l’on ne peut nier le penchant qui entraîne nos contemporains vers les goûts historiques, il faut confesser aussi que ce régime, si l’on en juge par les vrais savants qu’il a produits, est loin d’avoir donné en réalité tout ce qu’il semblait promettre en espérance.

Du reste, la chose est avouée depuis longtemps, car à toutes nos prétentions nous joignons souvent une incroyable bonne foi. Ensuite, quelle si grande profondeur pourraient avoir des études improvisées pour l’ordinaire dans l’unique but de faire de la poésie ou de l’art, ou bien encore de se livrer à ce qu’on appelle solennellement la philosophie de l’histoire ?

La philosophie de l’histoire ! C’est surtout sur cet article que les prétentions du siècle sont montées à leur comble. Chacun veut, à toute force, résumer l’expérience des âges passés, tracer à sa guise les phases du progrès humanitaire. Les annales du monde sont devenues comme un vaste champ de bataille où chaque jour des doctrinaires de toute couleur se livrent leurs combats. Chacun crie sa victoire et pense avoir deviné l’énigme des temps, parce qu’en appliquant les faits à ses théories toutes faites, il les a trouvés justes à leur mesure. Époque à jamais fameuse par les systèmes qu’elle aura enfantés et dont quelques-uns étonneront la postérité par leur largeur et leur profondeur. Malheureusement, leurs auteurs s’inspirèrent trop de leur propre génie, tandis qu’ils devaient simplement s’attacher à connaître et expliquer ensuite.

Dieu seul possède ainsi a priori la science des évènements de ce monde, parce qu’il les coordonne librement suivant ses conceptions éternelles : l’homme, au contraire, a besoin de connaître ce qui a été pour savoir ce qui devait être, et toute science en lui qui n’a la raison de rien, toute science n’est qu’un résumé.

Or, nous croyons qu’on peut réduire à deux points ce qui manque au coup d’œil historique de notre siècle et ce qui lui fait consumer en pure perte de si brillants efforts : l’interruption des grands travaux de l’érudition, et le défaut d’appréciation chrétienne.

Sans doute, en somme, il est permis de préférer l’époque où tous savent plus ou moins, à celle où quelques-uns savent tout et les masses rien. La dignité de la nature humaine semble le demander ; mais pour le véritable progrès de la science, il est un état mitoyen, celui où tous se livrent à l’étude, mais où plusieurs pénètrent au delà de cette surface qui suffit au plus grand nombre. Quelque riche en effet que soit la mine, que restera-t-il pour prix du labeur de ceux qui l’exploitent, quand le produit des fouilles aura été partagé, si ces mêmes fouilles ne se continuent pas nuit et jour profondément sous terre ? On parle beaucoup syncrétisme, mythes, origines des peuples, Inde, Égypte, moyen âge ; mais quand tout aura été dit et redit sur ces sujets dans la mesure nécessaire pour publier un volume, pour composer un tableau, l’un et l’autre promptement goûtés, assimilés, oubliés, où en sera la science ? Quand on aura dépensé ces capitaux si promptement réalisés, de quoi vivra-t-on ? qui rouvrira le livre du passé, muet désormais ? Les travaux seuls de l’érudition peuvent réparer toutes ces pertes, en fournissant jour par jour l’aliment à cette activité d’esprit qui dévore nos contemporains ; mais pour cela il faut des hommes qui aiment la science pour elle-même et qui soient capables de sacrifier les jouissances de l’enthousiasme et de l’amour propre pour s’aller enfouir dans les solitudes ténébreuses de l’archéologie. Il faut de nombreuses vies d’homme consumées à lire les in-folio, à les composer ; à déchiffrer, à comparer les manuscrits ; en un mot, à servir cette multitude empressée qui demande des livres, comme autrefois le peuple de Rome criait du pain et des théâtres. Nous nous hâtons de dire que nos académies renferment quelques hommes dont la science profonde peut être mise sans désavantage en regard de l’érudition ancienne, mais plusieurs d’entre eux, restes vénérables d’un passé anéanti, approchent du terme de leur carrière ; si donc le vide qu’ils laisseront après eux n’est pas rempli, si cette race presque éteinte ne se renouvelle au milieu de nous, on peut prédire avec certitude l’époque prochaine où cette science historique, devenue aujourd’hui si vivante et si populaire, va s’arrêter tout à coup.

Mais il est une cause qui rendrait à jamais inféconds les efforts d’une science véritable, si un jour elle nous était rendue ; c’est le défaut d’appréciation chrétienne, l’absence du point de vue catholique. Qu’est l’histoire du genre humain, sinon une pensée éternelle de Dieu réalisée successivement dans le temps ? Or, cette pensée divine, il faut la savoir pour juger l’œuvre qu’elle produit ; et qui la saura, si Dieu ne l’a révélée ? Heureusement pour le monde, l’énigme est depuis longtemps expliquée, Dieu a tout dit à l’homme y sur les fins de la création, et son œuvre, si vaste et si magnifique qu’en soit l’ensemble, est demeurée pleinement justifiée aux yeux du fidèle. La mission de Jésus-Christ, Rédempteur et Doseur des hommes, les destinées de l’Église qu’il a fondée, voilà ce qu’il faut comprendre pour saisir l’enchaînement des temps anciens et modernes, et c’est pour l’avoir raconté avec plénitude que Bossuet, dans sa grande synthèse historique, a mérité d’être proclamé le Prophète du passé.

Que si l’on venait nous dire que la foi dans une révélation, l’appréciation du Christ et de l’Église comme unique flambeau des temps, ne saurait être dans un degré universel, ni même absolument le partage de quiconque désire travailler sur l’histoire du monde : tout en faisant nos réserves pour les droits de la vérité qui n’est vérité que parce qu’elle est souverainement exclusive, nous pourrions d’abord demander si le scepticisme ou le fatalisme, pris pour point de départ dans l’investigation des faits de l’humanité, ont inspiré jusqu’ici à certains auteurs de nos jours une bien lucide et bien consolante philosophie de l’histoire. Ensuite, nous demanderions pourquoi tant d’auteurs, malheureusement désintéressés de toute question religieuse, se permettent chaque jour d’apprécier des événements, des mœurs, des résultats, des pratiques qui tiennent à ces mêmes questions, sans avoir daigné faire la plus légère étude spéciale sur ces croyances et ces usages, sans s’être procuré même un énoncé exact des principes de vérité ou d’erreur qui se remuent au fond des événements qu’ils racontent. L’abus est arrivé au degré le plus monstrueux. C’est ainsi, et nous choisissons cet exemple entre dix mille, c’est ainsi, disons-nous, qu’un de nos premiers écrivains d’histoire, dans un livre admiré, a osé soutenir que le dogme de la virginité de Marie, dans son enfantement divin, était une idée du XIIe siècle, confondant par un trait de la plus inconcevable ignorance un article de foi évangélique, apostolique et traditionnelle avec la croyance pieuse de l’Immaculée Conception. Il est vrai que l’auteur avait besoin d’étayer une idée assez neuve et inattendue d’ailleurs, c’est à dire qu’au douzième siècle, dans l’Église, Dieu changea pour ainsi dire de sexe. Et ce sont là les hommes que des esprits imprudents ou séduits proclament les restaurateurs des annales de l’humanité, chargés de réhabiliter le Christianisme dans l’histoire ; en vérité, ce XVIIIe siècle qui s’en va, dit-on, connaissait mieux les dogmes qu’il voulait détruire, et il est triste de dire qu’on prendrait une idée plus complète de l’enseignement du Christianisme dans le fameux Dictionnaire philosophique, où Voltaire a pris à tâche de le travestir, que dans certains ouvrages où l’on en parle parfois avec enthousiasme, tout en affectant d’ignorer les points précis de sa doctrine. Nous ne craignons pas de le dire, cette science d’aujourd’hui, si hâtive dans ses conclusions, si riche et si neuve dans ses découvertes, se fait tort à elle-même, et il pourrait bien se faire que sa gloire ne passât pas la seconde génération, pour peu que cette dernière s’applique sérieusement à connaître les choses dont elle voudra parler.

Oui certainement, pour parler avec assurance de l’élément religieux qui occupe une si grande place dans les événements de ce monde, pour parler du Christianisme, en fût-on venu à ne croire à rien à force de contempler les divers syncrétismes, comme l’on dit, opérés dans les croyances de l’humanité, y compris la religion de Jésus-Christ, toujours est-il qu’il faut étudier pour savoir. Mais ne touchons pas davantage cette plaie désolante : qu’il suffise ici de l’avoir signalée pour montrer à ceux qui en gémissent que nous l’avons vue et que nous en gémissons aussi. Revenons à parler des besoins de la science historique. Pour. la faire revivre, après l’orthodoxie, c’est à dire l’unité de vues dans le sens de Dieu, ce qui presse le plus est la reprise des grands travaux de l’érudition. Ces travaux, à la fois consciencieux et chrétiens, ont existé autrefois, et c’est encore sur leurs résultats que la science vit aujourd’hui. Les corporations religieuses, dans tous les siècles du Catholicisme et principalement dans les deux derniers, ont offert le magnifique spectacle d’une action scientifique toujours soutenue par l’esprit de foi, par l’amour sincère de la vérité, et triomphant avec calme des plus rebutantes difficultés, des plus obscures fatigues. C’était, certes, une belle idée d’avoir intéressé à l’avancement des connaissances dans l’humanité le plus noble et le plus puissant mobile, la vertu, et d’avoir promis et donné le ciel pour prix de labeurs pénibles que la gloire humaine n’eût pas payés et que ces hommes forts et religieux n’estimaient pas au prix d’un salaire terrestre. Aujourd’hui que d’aveugles passions sont assoupies et que la France est veuve de ces saintes et héroïques milices qui cherchaient l’amour et la lumière en retour de l’abnégation individuelle dont elles faisaient profession, on est devenu juste envers ce qui n’est plus : des services, dont l’importance n’a point encore été dépassée, ont forcé de retenir au moins les noms des bienfaiteurs.

Mais au milieu de tous ces instituts monastiques, s’élevait, imposant par son antiquité et plus illustre encore par les bienfaits de tout genre qu’il répandit sur l’Europe entière pendant près de douze siècles, l’Ordre Bénédictin, et si grande fut sa splendeur, si éclatants furent ses services, que s’il succomba dans la destruction universelle, son nom et sa mémoire demeurèrent presque constamment environnés du respect universel. Le temps avait peut-être alors affaibli la mémoire des bienfaits que, dans les siècles reculés, cet Ordre avait répandu sur l’Europe, alors que l’élément civilisateur, presque exclusivement déposé entre ses mains, avait été par lui appliqué à tous les besoins des sociétés naissantes ; mais nul ne pouvait refuser son admiration à ces merveilleuses et récentes créations de la science, à ces monuments de l’érudition qu’avaient élevés et qu’élevaient encore, principalement en France, ces religieux en qui le savoir égalait la piété.

Or, entre toutes les Congrégations formant l’Ordre de Saint-Benoît, celle de Saint-Maur brilla d’un éclat sans pareil. jamais l’étude ne fut conduite ailleurs avec autant d’ensemble et de profondeur ; jamais de si grandes choses n’avaient été opérées en si peu de temps et d’une manière aussi parfaite. Étude des langues savantes, édition des manuscrits, publication et correction des Pères de l’Église, exégèse biblique, théologie positive, collection de mille monuments épars de l’antiquité dans les Spicilegia, les Thesaurus, les .Analecta, rédaction des annales nationales, sacrées et profanes, archéologie, paléographie, diplomatique, etc., ces hommes étonnants, dans un siècle environ, traitèrent, exécutèrent toutes ces choses, et avec une telle supériorité, que la génération présente, si frivole qu’elle soit, en est demeurée ravie d’admiration. En effet, il est juste de le dire, une compilation d’historiens ou de monuments anciens telle que celles de Dom Bouquet, de Dom Martène, par exemple, émeut aujourd’hui les hommes d’une littérature légère, et une édition des saints Pères n’est plus comme au siècle dernier l’objet du dédain : chacun y sent plus ou moins le Dieu inconnu.

Et pourquoi cela ? c’est qu’on a compris qu’il y a là deux choses qui manquent à tant d’ouvrages scientifiques de nos jours, c’est à dire le sérieux et la profondeur, et de plus, ce sens divin que nous avons nommé l’appréciation religieuse. Aussi le souvenir des anciennes corporations monastiques qui exécutèrent ces travaux ou d’autres analogues, n’a-t-il plus rien d’odieux et de repoussant pour la génération présente. Tout cela est déjà trop loin pour n’être pas jugé avec impartialité, et non seulement on sympathise avec le passé de l’Ordre monastique, mais on émet fréquemment le vœu de voir renaître dans le présent quelque chose qui le retrace. Les uns désirent revoir les anciennes mœurs du cloître comme un accident poétique dans la société matérialisée d’aujourd’hui ; les autres appellent des asiles où l’on puisse fuir le monde et soi-même, avides qu’ils sont de recommencer dans la foi et la prière une vie dépensée jusqu’ici dans le vague des passions et de l’incroyance ; d’autres voient dans les monastères une immense garantie sociale sous le point de vue économique ; d’autres enfin disent que c’en est fait de la science historique, s’il ne s’élève pas promptement de ces retraites studieuses à l’ombre desquelles quelques hommes, échappés des embarras et des intérêts de la vie ordinaire, se livrent avec amour aux sévères exigences qu’impose l’érudition véritable à ceux qui se sont voués à son culte.

Telles furent les sympathies diverses qui s’exprimèrent au grand jour, il y a quatre ans, lorsqu’on vint à parler dans le public d’une association qui venait de s’établir à Solesmes, au diocèse du Mans, dans le but d’aider au rétablissement de l’Ordre de Saint-Benoît en France. On sentit tout de suite qu’il s’agissait là de tout autre chose que d’une spéculation d’intérêt ou de parti ; ce qu’il fut, du reste, aisé de reconnaître, à la faveur que l’œuvre obtint chez plusieurs et. A l’indifférence qu’elle recueillit d’un plus grand nombre. Mais le principe était posé ; il était admis sans conteste. Le siècle, pouvait-on dire, n’était pas hostile à des efforts empreints peut-être de quelque abnégation et dont le but, atteint ou non, demeurait toujours honorable.

Car, et il est sans doute inutile de le dire ici, nous n’avons pas la folle prétention, quels que soient le nombre et la science des frères que Dieu daignera nous adjoindre un jour, de remplacer en aucune manière la douce corporation sous les enseignes de laquelle nous avons eu l’audace de nous ranger. Nous n’avons ni l’érudition universelle, ni l’opulence qui fournirent les moyens de produire de si grandes œuvres à ceux que nous aspirons à nommer un jour nos prédécesseurs. L’ancienne Congrégation de Saint-Maur, si Dieu bénit la nouvelle, sera toujours pour celle-ci, non seulement l’objet d’un culte filial, mais bien plutôt d’une religieuse terreur. Au pied de ses tours, peut-être essaierons-nous de bâtir quelque chaumière pour profiter de leur ombre, comme autrefois les faibles venaient chercher autour des puissantes abbayes la paix et la protection qui ailleurs eût manqué à leur humble demeure. IL est vrai que, sous la suzeraineté de la crosse abbatiale, ces maisons isolées devinrent quelquefois des villes, en sorte qu’il en rejaillit quelque honneur aux murs qui les avaient gardées ; mais ce fut l’œuvre de Dieu et des siècles 2 .

Nous devons déclarer encore à ceux que le défaut de réflexion porterait à confondre un monastère de Bénédictins avec un académie en permanence, au sein de laquelle chacun ne vit et ne respire que pour apprendre et écrire sans cesse, que telle n’est point la réalité de la vie claustrale, pas plus dans l’illustre Congrégation de Saint-Maur que dans les autres instituts qui nous ont légué de si grandes œuvres. Le Bénédictin peut être savant, mais il est moine avant tout ; il est homme de prière et d’exercices religieux. Le chant des divins Offices, ministère des Anges, absorbe une partie considérable de ses loisirs, et la science n’obtient de lui que l’excédant des heures que le service de Dieu et l’obéissance réclament. Encore fait-il entrer son travail, quel qu’en soit l’objet, en ligne des choses qu’il a vouées à Dieu. Mabillon, Martène, Montfaucon et cent autres remplirent plus que qui que ce soit au monde la signification du nom de savants, mais rarement les vit-on laisser vacante au chœur cette stalle dont la désertion eût montré qu’ils auraient préféré l’isolement de l’esprit de l’homme à la société de Dieu. Le monde ne comprend pas quel lien c’est que la prière commune, et comment l’âme retrempe et agrandit ses facultés dans le contact divin ; mais heureux ceux qui gardent dans leur cœur ces paroles de la Sagesse éternelle : Cherche d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera ajouté de surcroît.

Quant à ceux qui désireraient savoir à quel titre nous avons surgi tout à coup dans l’Église, nous leur dirons avec simplicité qu’étant venus après ces tempêtes dans lesquelles avait disparu avec tant d’autres l’édifice vénérable de la Congrégation de Saint-Maur, ayant longtemps entendu répéter qu’un des premiers besoins du siècle était son rétablissement, nul ne se présentant plus pour payer de sa personne dans une œuvre toute de sacrifices, nous ne crûmes pas devoir étouffer en nous un désir généreux, peut-être par cela seul que l’objet en était pénible à atteindre. De jour en jour les précieux restes de ce corps illustre s’en allaient se décimant ; les honorables vieillards qui tentèrent à Senlis, en 1817, cette résurrection, dont l’espoir consola un instant la religion et la science, avaient vu s’aggraver avec l’âge les infirmités qui alors ne leur permirent pas de rentrer dans des exercices interrompus depuis près de trente ans ; encore quelques années et le nom de Bénédictin allait s’éteindre en France. Du moins, en nous hâtant, nous pouvions voir descendre encore sur nos humbles fondements la bénédiction des religieux vénérables que la mort avait épargnés ; étendus sur nous, leurs bras, comme ceux du patriarche Jacob sur Éphrâim et Manassé, pouvaient peut être encore appeler une nouvelle rosée de grâces célestes, même après celle qui avait été versée déjà sur les douze chefs des tribus. Notre espérance ne fut pas vaine ; tous ceux de ces anciens d’Israël qu’il nous fut donné d’entretenir de nos projets s’associèrent paternellement à nos succès, nous encouragèrent de leur suffrage, souvent même de leurs bienfaits, et nous gardons comme un héritage précieux pour l’avenir, si Dieu nous le donne, les témoignages écrits de leur affection, nous n’osons dire, comme eux, de leur fraternité.

Enfin pour mettre le sceau à ses faveurs, la divine Providence, en attendant l’indispensable sanction du Siège Apostolique qui doit, nous l’espérons, couronner en leur temps nos efforts et nos espérances, a daigné mettre dans le cœur de deux prélats de son Église une indulgence paternelle à laquelle nous avons dû l’existence et la conservation au milieu des difficultés qui accueillent toujours une œuvre naissante ; l’un 3 qui décréta par son autorité l’ouverture de notre maison conventuelle ; l’autre 4 qui prit en sa garde l’œuvre commencée sous son prédécesseur et la soutient encore de son suffrage et de son assistance continuelle.

Nous dirons maintenant un mot de nos travaux. En ce siècle qui s’occupe tant d’antiquités et d’origines, nous avons dû suivre, quoique de bien loin, les traces des anciens Bénédictins, en nous livrant spécialement à l’étude des antiquités et des origines du Christianisme. Quoiqu’on parle beaucoup de religion aujourd’hui, la science des choses religieuses, comme nous l’avons dit, n’est pas la partie forte, de l’érudition actuelle, et c’est parce qu’on ne connaît pas assez les fastes et la physionomie de l’Église que trop souvent on est exposé à prendre de faux points de vue, malheur arrivé fréquemment, non seulement à ces écrivains hétérodoxes qui traitent sans cesse de la chose religieuse, mais même à plusieurs de ceux que d’honorables intentions et un talent remarquable placent d’ailleurs au rang des plus courageux apologistes. Que de fois un mot échappé mal à propos a révélé dans la plus éloquente page l’inexpérience de l’écrivain sur des matières que la droiture et le dévouement ne donnent pas toujours le droit de traiter ! Nous ne citerons pas ici des erreurs qui, plus d’une fois, ont passé inaperçues aux amis comme aux ennemis.

Nous avons donc songé à exécuter, avec le secours du temps et dans la proportion de nos faibles efforts, un assez vaste ensemble où sous le nom d’Origines Catholiques, les principales questions qui tiennent à l’esprit et à la forme du Catholicisme dans l’histoire seraient tour à tour examinées, discutées, à l’aide des monuments. Cet ensemble, compris sous le titre général d’Origines, se subdivisera ensuite en autant d’ouvrages indépendants qu’il renfermera de matières traitées à part. Nous ne prétendons pas, certes, faire mieux que n’ont fait respectivement les Baronius et les Rainaldi, les Noël Alexandre, les Tillemont et les Ceillier, les Hardouin, les Labbe et les Mansi, les Petau et les Thomassin, enfin les Bollandistes et surtout les Bénédictins, dans leurs admirables préfaces et dissertations ; mais si beaucoup a été dit jusqu’ici, il est pourtant vrai que tout ne l’a pas été encore, que plusieurs choses auraient pu l’être autrement et mieux, que la succession des temps découvre de nouveaux points de vue, enfin, qu’à chaque grande crise de l’humanité, la science historique fait un pas et acquiert quelques termes de plus pour la solution des problèmes agités jusqu’alors. Dirons-nous même toute notre pensée ? c’est qu’il nous semble que les origines ecclésiastiques n’ont jamais été traitées en France d’une manière aussi large qu’elles auraient pu l’être. Notre nation est exclusive ; les étrangers et leurs travaux la touchent peu, surtout quand ces travaux peuvent, légèrement même, froisser l’orgueil national et quelques préjugés encore. Nous aurons donc peut-être plus d’une justice à faire. Nous citerons souvent les étrangers, sans pour cela perdre la trace de nos savants français, dont les travaux sur ces matières ont presque constamment obtenu l’admiration des érudits ultramontains ; mais s’il arrivait que quelques-uns de nos lecteurs, en parcourant ces pages, y rencontrassent pour la première fois les noms glorieux de certains savants italiens que l’Europe admire et que les docteurs protestants envient souvent à l’Église Romaine, bien qu’on trouve à peine un exemplaire de leurs solides écrits dans quelqu’une des bibliothèques de la capitale, ils ne devraient pas alors s’étonner de rencontrer parfois dans nos récits des choses totalement inconnues pour eux, mais bien s’abstenir de les croire nouvelles.

La première partition de notre travail, le premier ouvrage que nous publions, a pour objet les Origines de l’Église Romaine. Nous expliquons au chapitre premier le but de ce travail et la manière dont il sera exécuté : nous nous dispenserons donc d’en parler ici.

La seconde partition, formant aussi un ouvrage indépendant, aura pour objet une autre série d’Origines que nous ouvrirons avant même que celle-ci ne soit terminée. Les écrits attribués à saint Denys l’Aréopagite en feront l’objet. Nous discuterons la question grave de l’authenticité de ces livres que l’Église Romaine, dans sa liturgie, appelle admirables et vraiment célestes, ces livres qui ont eu, en effet, pour admirateurs saint Grégoire le Grand, saint jean Damascène et Bossuet ; pour commentateurs, saint Maxime de Chrysopolis, Pachymère, Scot Erigène, Hugues de Saint Victor, Albert le Grand, saint Thomas, Denys le Chartreux, Marsile Ficin, etc. ; ces livres qui, avant les dédains d’Érasme et les injures de Luther, jouirent pendant mille ans et plus d’un véritable culte chez les docteurs catholiques, et qu’une révolution inouïe dans l’histoire a tout d’un coup bannis des habitudes de l’école et de la chaire. Notre but est de travailler à leur réhabilitation ; de les faire non seulement passer en notre langue, mais de montrer en détail l’action profonde qu’ils ont eue sur le génie occidental, l’influence qu’ils ont exercée sur les habitudes de la philosophie et de la théologie catholiques, enfin de justifier l’oracle que les deux Églises d’Orient et d’Occident ont rendu sur eux en les proclamant une œuvre, non de la terre, mais du ciel.

Tel est l’objet de nos premiers travaux d’Origines Catholiques. Nous réclamons, en commençant, l’assistance miséricordieuse de Celle qui fut la Mère de la Sagesse éternelle et qui est à jamais la Reine des Anges et des hommes, et nous soumettons tous nos travaux, présents et à venir, au jugement et à la correction du Siège Apostolique, sur lequel Pierre vit toujours en son successeur, pour la conservation de la parole révélée au monde par Celui qui est la Voie, la Vérité et la Vie.

IMPORTANCE DES ORIGINES DE L’ÉGLISE ROMAINE.

PLAN DE L’OUVRAGE.

L’ÉTUDE des Origines de l’Église Romaine a droit d’intéresser toutes les classes de lecteurs, puisque, de quelque manière qu’on envisage la Papauté, on ne saurait s’empêcher de la considérer comme l’un des faits les plus importants, sinon le plus grave de l’histoire, depuis l’ère chrétienne. En choisissant donc pour introduction aux Origines historiques du Catholicisme un travail spécial sur la succession et les gestes des Pontifes Romains, nous avons cru traiter une matière susceptible d’intéresser tout à la fois et les fidèles enfants du Siège Apostolique, et les hommes qui ont voué une admiration désintéressée aux grandes choses qui se rencontrent parfois dans les annales de l’humanité, et ceux enfin qui, livrés aux supputations historiques, sentent le besoin d’un point lumineux et central autour duquel ils puissent grouper l’ensemble des temps.

Et pour nous adresser d’abord à ces derniers, l’étude des annales pontificales, véritable flambeau chronologique, a droit d’intéresser quiconque s’applique à résumer la synthèse des évènements ecclésiastiques. Quelque parti que l’on ait pris sur la question de savoir si le Christ a réellement fondé son Église sur Pierre et ses successeurs, la grande figure du Pape, fatigante pour les novateurs, et rassurante, comme l’œil de Dieu même, pour le catholique, n’en domine pas moins tout le Christianisme. Que la Papauté, suivant les Siècles, se manifeste médiate ou immédiate dans ses opérations, il n’en faut pas moins avouer, avec le comte de Maistre, cette impression générale qui résulte de la lecture attentive de l’histoire de l’Église : « On y sent, dit ce grand philosophe, je ne sais quelle présence réelle du Souverain Pontife sur tous les points du monde chrétien. Il est partout, il se mêle de tout, il regarde tout, comme de tous côtés on le regarde 5 . – »

Sans doute il n’est pas surprenant d’entendre l’Annaliste de l’Église Papale nous dire que celui qui commettra quelque erreur sur la suite et l’époque respective des Pontifes Romains, sera nécessairement entraîné à en commettre beaucoup d’autres dans l’ensemble de l’histoire ecclésiastique 6 . Baronius ne pouvait penser ni s’exprimer autrement ; mais, ce qui est merveilleux, c’est que de doctes protestants se soient rencontrés sur ce point avec l’illustre cardinal. Voici ce que dit l’évêque anglican Pearson

« La série des Pontifes Romains, une fois mise en ordre, est d’une grande importance pour l’intelligence de l’histoire de l’Église, comme aussi, lorsqu’elle n’est pas disposée d’après la réalité chronologique, le défaut de rectitude sur ce point engendre nécessairement une grande confusion, la religion chrétienne ayant tout d’abord jeté ses racines à Rome, et étant partie de cette ville maîtresse de l’univers, pour éclairer les autres régions 7 . » .

Plus précis encore que Pearson, Henri Dodwell s’en va déduisant timidement les raisons qui rendent si importante à toute l’histoire ecclésiastique la succession des Pontifes Romains, jusqu’à ce que la force des choses lui arrache le plus surprenant des aveux : « La chronologie des premiers Pontifes Romains, dit-il, mérite d’être cultivée avec soin, attendu que, surtout pour les temps qui ont précédé saint Cyprien, nous n’avons, pour ainsi dire, d’autre indication chronologique que celle des Pontifes, qui forment à eux seuls une très grande part des gestes ecclésiastiques ; attendu aussi qu’Eusèbe, de toutes les successions des divers sièges, ne nous a conservé que celles de Rome, d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem, et que, parmi ces dernières, celles de Rome et d’Alexandrie sont les seules qui soient entières et dont les phases nous soient marquées par des supputations de temps satisfaisantes ; enfin, parce que, dans tout l’univers, il n’y a eu aucune succession plus illustre que celle de Rome, à raison de ce que saint Irénée appelle la puissante principauté de cette ville, au moyen de laquelle les choses qui s’y sont passées ont dû être très connues en tous lieux, particulièrement dans les provinces occidentales 8 . »

Et dans le fait, usurpée ou non, empruntée à la dignité politique de l’Empire Romain, ou fondée sur l’expresse volonté du Sauveur des hommes, cette puissance du Siège de Rome est de tous les temps et de tous les lieux. Visible dès les trois premiers siècles, elle s’affirme d’une façon éclatante à la paix de l’Église : ses droits sont reconnus à Nicée et à Sardique. A mesure qu’on avance dans les annales du Christianisme, on la retrouve partout, dans les décisions du dogme, dans les décrétales de la discipline, dans les missions chez les barbares, dans les luttes avec les princes chrétiens, dans les conciles généraux qu’elle préside et confirme, au sommet enfin de la hiérarchie chrétienne. La Réforme vient-elle, après quinze siècles de possession, lui contester la légitimité de ce pouvoir œcuménique, Rome, bien qu’elle ait vu décimer le nombre de ses fidèles, n’en demeure pas moins reine au Vatican ; et tout annonce, même humainement, qu’elle aura vécu assez de temps pour célébrer les funérailles dé sa rivale, qui s’absorbe tous les jours de plus en plus dans le doute et l’incroyance.

Oui, il faut de toute nécessité en convenir, la Papauté est le fait culminant dans l’histoire du Christianisme ; et il est d’une haute importance, pour peu que l’on veuille embrasser avec quelque exactitude l’ensemble de celui-ci, de rechercher la succession, les années et les gestes des Pontifes Romains. Les Papes, à part la haute influence de leur ministère, possèdent dans les annales ecclésiastiques une valeur chronologique. Ils y sont ce que sont dans l’histoire profane les rois, les empereurs, les consuls. Les époques se désignent par leurs noms, les faits s’enregistrent et se classent d’après les années de leur siège ; et à n’envisager l’étude des Origines de la Papauté que comme un Art de vérifier les dates, assez d’importance demeure encore à cette nécessaire introduction à l’étude de l’histoire et de l’antiquité ecclésiastiques, pour que l’on n’ait pas à regretter les laborieuses recherches dans lesquelles elle peut entraîner.

Mais nous ne donnons pas simplement l’histoire de la Papauté pour une machine historique ; nous la présentons avec assurance à tous les hommes qui aiment à poursuivre de leur admiration les grandes choses qui se sont opérées et s’opèrent encore au sein du genre humain. Quoi de plus grand, de plus merveilleux en effet sous le soleil que cette succession de Pontifes qui a traversé dix-huit siècles comme un jour, dans une fidélité unanime à garder inviolable le dépôt d’une même doctrine, à maintenir une même société sur les mêmes bases ? Où paraît mieux la dignité de la nature humaine que dans la conservation incessante de cet empire pacifique, qui, sans autres garanties que l’amour et la foi, sans autres armes que celles empruntées à la morale la plus spiritualiste, a recueilli dans tous les âges tant et de si nobles hommages du génie et de la vertu ? Il ne se peut sans doute voir nulle part un plus généreux spectacle que celui de la résistance patiente des trente premiers successeurs de saint Pierre, qui, tout écrasés qu’ils étaient sous la pression meurtrière de l’Empire Romain, n’en travaillaient pas moins sans relâche à reprendre en sous-œuvre les fondations de cet édifice colossal et ruineux, préparant ainsi l’inauguration d’un Empire saint et juste, d’un Empire du Christ et de la charité.

Voilà, certes, un assez beau point de vue humain, et l’on peut pardonner à saint Léon l’enthousiasme qui le remplissait lorsque, s’adressant à la cité purifiée dont il était le père, il disait : « O Rome, Pierre et Paul sont ces deux hommes par lesquels la lumière de l’Évangile vint tout à coup resplendir à ta vue, au jour où, de maîtresse d’erreur que tu étais, tu devins disciple de la vérité. Ils sont tes pères augustes, tes véritables pasteurs ; à eux tu dois l’honneur d’une origine céleste, bien autrement glorieuse que celle que tu empruntes à ces deux autres hommes dont l’un, celui qui t’a donné son nom, arrosa tes fondements du sang de son frère. Pierre et Paul t’ont seuls conféré cette – haute dignité qui t’a rendue la nation sainte, le peuple choisi, la cité sacerdotale et royale ; en sorte que, devenue capitale de l’univers par le siège du bienheureux Pierre, la puissance divine que tu empruntes de la religion s’étendît bien au delà des limites de ta domination terrestre. Par suite de tes nombreuses victoires, ton empire s’est agrandi au loin sur la terre et sur les mers, et cependant, moindre est l’héritage acquis dans tes belliqueux labeurs, que celui qu’ont amené à tes pieds les pacifiques conquêtes du Christianisme 9  »

Quiconque connaît les mœurs de l’Empire Romain, et sait comment le monde s’en allait en dissolution, si le Verbe de Dieu n’y eût mis la main, devra nécessairement, s’il a le cœur droit, éprouver envers Rome chrétienne, centre du mouvement sauveur qui retint la société sur le penchant de sa ruine, une reconnaissance égale à la terreur de ce qu’il fût advenu du genre humain, si l’invasion des barbares fondant sur l’Empire l’eût trouvé sans la parole du Christ.

Heureusement cette parole était descendue, et reposait au milieu de la nouvelle Babylone, comme l’appelle saint Pierre 10  ; d’où il arriva qu’au moment où le Capitole s’écroula avec fracas, le Vatican, colline paisible, recueillit sous son ombre les restes du peuple roi. Le barbare qui se sentait être le fléau de Dieu sentit aussi la présence de ce même Dieu, mais pour le salut du monde, dans la majesté pastorale de saint Léon ; et déjà, comme si les ravisseurs de l’Empire avaient eu tout à coup l’intelligence du mystère divin de cette grande catastrophe, Rome avait entendu la voix d’Alaric qui proclamait, au milieu des ruines fumantes, que quiconque voulait avoir la vie sauve, eût à se retirer dans l’église de Saint-Pierre, seule arche de salut dans cet affreux déluge.

Rome chrétienne avec ses Papes est encore une grande chose, quand son génie planant sur tant de ruines matérielles, régénère tout par la puissance de la parole, donne aux peuples nouveaux .tout ce qui leur manque, croyances, mœurs, institutions, bien-être, économie sociale ; et quand, tutrice des beaux arts, elle les sauve de la mort en les employant presque seule du Ve au XIIIe siècle à l’embellissement de ses basiliques ; en même temps que, dans sa sollicitude pour l’Orient qui veut lui échapper, elle retarde, par son action toujours sage et éclairée, la dégradation intellectuelle qui devait consommer la ruine de l’Empire Byzantin. Encore une fois, si désintéressé que l’on puisse être, n’est-ce pas là une histoire admirable ? La surface en est connue, il est vrai ; mais nous espérons prouver qu’au dessous de cette surface, tout est nouveau.

Vient ensuite le moyen âge avec ses grands Papes dont les noms, devenus si subitement populaires, sont aujourd’hui prononcés partout avec l’accent de l’enthousiasme. Saint Grégoire VII, Urbain II, Alexandre III, Innocent III, Grégoire IX, Boniface VIII, apparaissent maintenant aux yeux des hommes de ce siècle comme l’éternel honneur de l’humanité, et Dieu, qui devait à l’intégrité de ces généreux Pontifes un triomphe éclatant pour l’éclipse que leur gloire avait soufferte, s’est servi pour réhabiliter leur mémoire, non du suffrage des catholiques, mais du témoignage de ceux qui ne marchent point avec nous. Vers 1820, sur le point de terminer sa prophétique carrière, Joseph de Maistre l’avait prédit : « O sainte Église de Rome ! disait-il, tes Pontifes seront bientôt universellement proclamés agents suprêmes de la civilisation, créateurs de la monarchie et de l’unité européennes, conservateurs de la science et des arts ; fondateurs, protecteurs nés de la liberté civile ; destructeurs de l’esclavage, ennemis du despotisme, infatigables soutiens de la souveraineté, bienfaiteurs du genre humain 11 . »

L’attente n’a pas été longue, et tandis que l’Angleterre préludait à la réaction par les écrits des William Cobbett et des John Lingard qui renversent jusqu’aux plus légers prétextes de la Réforme, l’Allemagne, du sein de laquelle étaient partis, il y a trois siècles, les premiers cris contre Babylone et son Antéchrist, s’est prise tout à coup à vengera la mémoire des Pontifes Romains, de ces Papes qui mettaient le pied sur le cou de ses empereurs. On a vu un ministre protestant, le docteur Voigt, publier la vie de saint Grégoire VII, en attendant la superbe monographie d’Innocent III, dont la profonde érudition de Frédéric Hurter s’apprêtait à doter le XIXe siècle. Pendant ce temps là, en France, un mouvement analogue s’opérait. Une suite d’écrivains à la tête desquels la postérité inscrira le nom de M. Guizot, entreprenaient de replacer la science historique sur ses véritables bases. .Ils ruinaient pour jamais l’absurde méthode qui jusqu’alors s’obstinait à juger un siècle avec les idées d’un autre siècle. Par eux, la période de l’histoire moderne la plus mal comprise, le moyen âge se montrait enfin tel qu’il est, c’est à dire comme la radieuse époque où la Papauté accomplissait sur la plus vaste échelle le grand œuvre de la civilisation et de l’amélioration du genre humain. Enfin, pour qu’aucune voix ne manquât dans ce vaste témoignage, une serte enthousiaste que quelques années ont vue naître et mourir, bien qu’elle prétendît remplacer le Catholicisme, qui, suivant elle, se mourait, est venue dire aussi son mot : ce mot était que les siècles qui avaient ressenti l’action vivifiante de la Papauté se trouvaient être ceux qui avaient marché d’un pas plus décidé vers la perfection sociale.

Mais puisque nous parlons des institutions humaines dont le propre est de vieillir en si peu de jours, n’est-ce pas le lieu de faire remarquer que la Papauté est une chose merveilleuse en cela aussi que, lorsque tout tombe autour d’elle, elle seule ne s’en va point ? Et certes c’est là un étrange point de comparaison que cette institution désarmée, mais plus forte que les siècles, et parcourant avec calme et vigueur mille révolutions qui devaient la tuer, auprès de nos utopies éphémères, toujours mourantes le lendemain de leur apparition ; théories vides de réalité comme de foi, minces questions de personnes, toutes choses qui montrent, pour la millième fois, que si l’humanité demeure, les formes sociales ne font que passer. Mais vous surtout, qui pensez que l’insurrection contre toute autorité est aujourd’hui le vœu universel du genre humain, vous n’avez donc rien vu des sociétés que la surface ? vous n’avez donc pas découvert qu’en ce siècle de révolte il est une autorité encore et pour toujours sacrée ? Et ce n’est pas dans quelque coin imperceptible de ce monde, que vous croyez connaître, qu’elle règne avec un empire si absolu ; c’est sous vos propres yeux. Elle a dès sujets qui lui appartiennent de cœur, sans aucune limite de nations ou d’intérêts, et Rome, pour tout dire en un mot, est le point central dans lequel viennent chaque jour se confondre et l’obéissance des vieux États monarchiques de l’Europe et la soumission des jeunes républiques du Nouveau Monde. Rien n’arrête l’empire de la Papauté : au sein de la France si divisée, d’innombrables fidèles la révèrent ; les frontières hérétiques ne lui sont pas un obstacle ; elle compte de fervents sujets au sein même des États dont le souverain s’est posé brutalement en chef de la religion. L’Orient déchiré de sexes schismatiques recèle en tous lieux des chrétiens unis au Patriarche de l’ancienne Rome, tandis que la Chine, le Tonkin, l’Inde voient décimer au profit de son pouvoir paternel les tristes victimes de l’idolâtrie, et que, dans d’autres climats, le sauvage, abordant à la civilisation par la foi catholique, bénit avec amour le Grand Chef de la Prière qui s’est ressouvenu de son délaissement.

Ce grand travail de conquête, qui ne s’est jamais arrêté, s’avance, en Europe et dans l’Amérique du Nord, à l’aide du progrès de la science et de la civilisation ; ailleurs il marche par les travaux de l’esprit apostolique ; en d’autres lieux par cette action médiate de la Providence qu’on est convenu d’appeler la force des choses. Ainsi donc à mesure qu’on démolit de toutes parts, on ne fait que dégager cet imposant colosse de puissance, et le moment viendra peut-être où il apparaîtra dans son isolement sublime, comme le seul pouvoir en lequel les hommes auront foi. Que signifie tout ceci ? et comment les prodigieux efforts faits tous les jours, au nom de la liberté matérielle, par les propagandistes du progrès social, ne parviennent-ils pas à grouper, autour d’une théorie aisée et séduisante, des masses comme celles que l’idée de soumission, d’obéissance passive dans ce que l’homme a de plus intime, la pensée, amène, chaque jour aux pieds du Pontife Romain ? Étrange république, étonnante monarchie que celle-là, qui n’a d’autre lien que l’amour et le respect, et qui résout sans bruit le problème tant agité d’une société universelle ! IL s’agit bien ici de savoir ce qu’en pensent les patriotes italiens ! Certainement, Rome est sacrée reine à jamais, nous le croyons fermement ; mais si quelque jour son Pontife, pour la centième fois, était contraint d’errer loin des sept collines, que ses oppresseurs s’en souviennent à l’avance : on n’exile point un pouvoir qui a son siège dans les cœurs. Le vieil adage papal : Ubi Papa, ubi Roma, trouverait en tous lieux son application, et le successeur de saint Pierre, fût-il réduit, comme le Christ, à n’avoir pas où reposer sa tête, n’en verrait pas moins ses lois obéies, ses moindres paroles recueillies avec amour : car il eût été impossible, si loin qu’on le reléguât, de le séparer des sujets que Dieu lui a donnés sur tous les points du globe. On répète souvent que la violence ne peut rien sur les idées l’histoire du Catholicisme l’a prouvé, mais on le reverrait encore.

Du reste, et c’est là un des phénomènes de nos jours, la vénération envers le Pontife Romain s’est étendue dans ces dernières années jusque chez les protestants eux-mêmes. Les augustes infortunes de Pie VI et de Pie VII ont ému l’Europe et plus profondément qu’elle ne l’a senti d’abord. Comme la France se retrouva catholique en 1804, sous les pas de Pie VII, les royaumes séparés ont tressailli d’un mouvement inconnu au bruit des ineffables douleurs et de l’angélique patience de ce Pontife. Déjà la glorieuse confession du clergé français avait, dans ces régions, réveillé des échos qu’on eût crus muets depuis trois siècles. De ce moment surtout, il s’est fait une révolution véritable qui a réagi sur les habitudes mêmes de la vie. On a pu rester incrédule, protestant, on a pu déclamer quelquefois, souvent même, sur des abus réels ou supposés ; mais la personne du Pontife Romain est devenue de plus en plus inviolable. Nous n’entendons point dire qu’il n’y ait pas eu, de temps en temps, quelque brochure de mauvais ton, quelques vers dignes d’avoir été faits un siècle plus tôt, quelque article de journal rempli d’un dévergondage suranné ; mais il est un genre de littérature dans lequel le progrès que nous signalons est particulièrement sensible : nous voulons parler des Voyages en Italie. On n’en citerait pas un, écrit depuis vingt ans, quelle que soit la croyance de son auteur, qui ne s’exprime avec égard sur la personne du Pontife régnant. Nous nous contenterons d’en citer ici deux exemples. Qui ne connaît l’Italie de lady Morgan, ce livre si fatigant à dévorer, pour les déclamations furibondes dont il est rempli, si rétrograde dans ses jugements sur les âges et les institutions catholiques ? Cependant au milieu de ce lourd et injurieux factum, l’auteur a trouvé le moyen d’écrire quelques lignes où se peignent le respect, l’admiration, presque l’amour, et dans ces lignes il est question d’un Pape !

L’autre exemple est plus récent, mais non moins digne de remarque : il s’agit de M. d’Haussez, ancien ministre de la Restauration et dont le Voyage en Italie est un des derniers en date. Il est inutile, sans doute, de chercher dans ce livre une intelligence quelconque de l’art catholique, un respect même extérieur pour les institutions et les rites de notre foi, le plus léger sentiment des convenances qu’imposait à l’auteur sa communauté d’exil avec une royale famille qui ne trouve d’allègement aux rigueurs de la Providence que dans la piété de ses ancêtres ; rien de tout cela ne s’y rencontre : mais quel est, par là même, l’étonnement du lecteur, lorsque après de grossières et fades plaisanteries sur la translation de la sainte Maison de Lorette et sur la liquéfaction du sang de saint janvier, tout cela dans un style qui eût fait envie au président Dupaty, tout à coup M. d’Haussez se prend à faire l’éloge le plus complet de la personne et des qualités du Souverain Pontife et avec un accent qui montre que l’auteur n’a pas résisté au touchant prestige qui triompha de lady Morgan ! C’est qu’encore une fois la Papauté toujours chère et vénérable aux fidèles a trouvé grâce devant ceux-là mêmes qui l’eussent blasphémée autrefois, et que son empire moral triomphe de plus en plus des préjugés haineux d’un autre âge.

Que si quelques hommes aveugles résistent encore et persistent à ne voir dans la majesté du Siège Apostolique que l’auréole pâlissante d’une idole séculaire, c’est qu’ils ne se doutent pas de ce que comprennent fort bien les gouvernements schismatiques et protestants. L’Angleterre a cédé de guerre lasse, il est vrai ; mais la Russie et la Prusse emploient chaque jour tous les ressorts du plus indigne machiavélisme, pour neutraliser l’élément catholique, en gênant l’exercice de la suprématie pontificale. C’est dans le même but que le Joséphisme a travaillé, depuis plus d’un demi-siècle, l’Allemagne et une partie considérable de l’Italie. Mais tous perdent leur temps, et le jour approche où ces superbes adversaires d’une autorité toute spirituelle diront à leur tour : Voyez, nous n’y pouvons rien : voilà que le monde entier prend parti pour elle 12 .

Toujours victorieuse dans le passé, sans autres armes que le bon droit et la patience, la Papauté le sera aussi dans l’avenir ; et quelle garantie meilleure à présenter à nos hommes positifs du présent, que les triomphes qu’elle a remportés de nos jours et sous nos, yeux ? Qui n’eût cru, par exemple, et nous continuons de parler ici à ceux pour qui la Papauté n’est qu’un grand spectacle, qui n’eût cru, disons-nous, que c’en était fait de Rome chrétienne, lorsque le vieillard apostolique, triste pèlerin sur la terre que Dieu lui avait donnée, Pie VI, expirait dans le cachot de Valence, au moment où, ivre de sa victoire, le philosophisme arborait son étendard sur le dôme de Saint-Pierre, les peuples se taisant profondément, et qu’il parlait si haut dans son orgueil qu’on n’entendit pas même le dernier soupir du vieillard ? Alors aussi on répéta que la puissance papale avait cessé pour jamais ; mais le démenti que préparait la Providence aux hommes de ce siècle n’était pas loin. Cependant le Sacré Collège des Cardinaux, furtivement réuni dans les lagunes de Venise, vaquait tranquillement à l’élection de Pie VII. Le nouveau Pape entra bientôt dans Rome sur les pas d’une armée hérétique à qui Dieu avait ordonné d’affranchir la cité sainte et de faire cortège au pacifique triomphateur. Peu après un homme à l’œil d’aigle, à la volonté de fer, qui vint se poser en face de l’anarchie et la comprima bientôt de tout le poids de sa fortune, en vint à comprendre que cette Papauté qui fit le Saint Empire Romain, et qui se retrouvait encore debout mille ans après pour recommencer pareille œuvre, était bien quelque chose de grand et de fort, et il voulut l’associer à ses destinées. L’onction fut la même, il est vrai ; mais, aux pieds du Pontife, Charlemagne ne fut pas représenté. Bientôt une lutte du faible et du fort s’ensuivit durant cinq années, après lesquelles le grand empereur s’avoua vaincu, en remettant aux mains de son maître cette Rome que jamais nul autre que le successeur de saint Pierre ne pourra garder. Dès janvier 1814., Pie VII délivré s’acheminait vers Rome, tant la Providence avait à cœur qu’il parût affranchi par la seule puissance de la tiare, au moment où la main de l’homme s’avançait pour relever les trônes mortels dont les débris couvraient l’Europe. Ce fut donc celui-là seul qui avait tenté de l’ébranler, ce trône divin, qui déclara que la majesté apostolique pouvait seule s’y montrer assise : ainsi l’agneau sortit intact des serres de l’aigle ravissant.

A cette lutte de la Papauté contre la force matérielle, en succède bientôt une autre contre le génie de l’innovation renforcé de tous les prestiges les plus victorieux. Une époque est arrivée dans laquelle la domination de l’esprit semble avoir remplacé toute autre domination. Du philosophisme on était descendu à l’indifférence : l’indifférence a fait place aux combats de la pensée. On s’est mis à reparler foi et mysticisme, et après les sexes philosophiques il s’est retrouvé de la place pour les sexes religieuses. Soudain, deux camps impétueux se sont formés : l’un qui soutient que le Catholicisme est mort, l’autre que, loin d’être mort, il peut être sauvé, qu’il vivra, mais au moyen d’un homme et des idées d’un homme. S’ensuivent des systèmes brillants d’ensemble et d’unité. Une immense réforme scientifique et sociale est proposée : des conceptions neuves et hardies sont mises en avant. On se livre à des espérances, à une confiance sans bornes ; par la plus étrange simplicité, on identifie tout cet échafaudage d’idées humaines avec le Catholicisme lui-même. Le mouvement retentit dans toute l’Europe, et un avenir aussi radieux va séduire de nombreux catholiques jusqu’au delà des mers. Enfin, le moment arrive où la Papauté doit s’expliquer sur cette grande et aventureuse tentative. Un jugement du Siège Apostolique intervient. Or, ce jugement était contraire : il décevait cruellement des espérances naïves et pures dans plus d’un cœur généreux n’importe, au XIXe siècle comme au IVe, Rome a parlé, la cause est finie. Comment penser même à la résistance contre une autorité divine, préposée pour enseigner infailliblement la vérité, qui est la vie, à l’homme qui ne sait que l’erreur ? Vous eussiez vu alors de nombreuses intelligences rentrer paisiblement dans leur orbite, pour y graviter sous l’œil de Dieu. Partout était le silence, non de la faiblesse et de la peur, car que craint-on aujourd’hui ? mais du devoir et de la conviction. Ainsi a été, à la face du siècle, reconnue reine des intelligences cette Papauté dont la face auguste ne connaît ni taches, ni rides 13 , dont la vieillesse est encore féconde 14 en fils d’amour et d’obéissance, et qui ne recueillit jamais un plus complet triomphe.

Mais c’en est assez pour montrer à ceux qui n’ont pas d’autre point de vue, que Rome chrétienne est une grande chose et l’histoire pontificale une grande histoire. Dans ce travail d’Origines, notre tâche est de le faire voir spécialement pour les siècles primitifs du Christianisme ; mais nous espérons que ceux qui auront considéré le germe, tel qu’il fut au sortir des mains du céleste agriculteur, n’auront pas de peine à en pressentir les futurs développements, et que la Papauté de ces premiers âges leur aidera à comprendre celle qui, plus tard, vint éblouir le monde par l’éclat d’une autorité sans bornes, ou ravir son admiration par le miracle d’une patience infinie comme celle de Dieu. Maintenant, c’est aux catholiques sincères que nous nous adressons et que nous venons recommander l’importance de l’étude des Origines de l’Église Romaine.

Nul, s’il n’est catholique, ne sentira jamais tout ce que Rome a de puissance sur le cœur et sur la pensée du fidèle. Pour nous, sous le rapport ‘ religieux, tout est dans le Souverain Pontife, et le Vicaire du Christ, et le Christ lui même, et le genre humain tout entier remontant à Dieu, au moyen de cette chaîne sublime dont les anneaux unissent la terre au ciel. « Quelle consolation aux enfants de Dieu, s’écrie le grand Bossuet, mais quelle conviction de la vérité, quand ils voient que d’Innocent XI, qui remplit aujourd’hui si dignement le premier siège de l’Église, on remonte successivement jusqu’à saint Pierre, établi par Jésus-Christ prince des Apôtres ; d’où, en reprenant les pontifes qui ont servi sous la loi, on va jusqu’à Aaron et jusqu’à Moïse ; de là, jusqu’aux patriarches et jusqu’à l’origine du monde ! Quelle suite, quelle tradition, quel enchaînement merveilleux 15  ! »

Quiconque reconnaît cette haute importance donnée à Rome dans l’économie de la réhabilitation du genre humain, n’a pas de peine alors à voir l’histoire sous son aspect divin d’unité. II comprend la succession des anciens empires qui se remplacent tour à tour sur la scène du monde, Assyriens, Mèdes, Perses, Macédoniens, préparant ainsi les voies à cette cité reine qui a reçu seule l’investiture de l’empire universel, et à laquelle la terreur, puis l’amour doivent assujettir le monde. En vérité, quand on aperçoit, dans le lointain des âges, ces destinées inouïes, on sent que le poète n’était qu’historien religieux, quand il célébrait cette majesté d’un Dieu inconnu planant déjà sur les sept collines, avant que s’élançassent du repaire d’une louve les deux enfants dont l’un donna son nom au colosse :

« Capitolia. . .

« Aurea nunc, olim sylvestribus horrida dumis,

« Jam tum relligio pavidos terrebat agrestes

« Dira loci ; jam tutu silvam saxumque tremebant. . .

« Quis Deus, incertum est, habitat Deus… 16  »

Enfin, cet empire, prédécesseur immédiat de celui du Christ, est fondé ; il s’accroît et on le voit semblable à l’aigle de ses enseignes saisir l’univers dans sa serre puissante. C’est alors qu’arrachées de leurs fondements, les nations s’étonnent de se voir réduites à la condition de cités sous cette fortunée métropole. A voir le mouvement de ces peuples enlevés de toutes parts à leur nationalité, sans assiette, sans équilibre, errant convulsivement par le monde, déracinés qu’ils étaient de leurs usages, de leurs lois et de leurs souvenirs, on eût cru assister à cette scène tragique du monde primitif, où l’on vit les fleuves et les torrents, jusqu’alors fidèles à leur cours, tourbillonner sur toute la surface du globe à travers les flots d’un océan sans limites. Mais ce déluge d’une si étrange nature était miséricordieux.

Ces déchirements étaient ceux de l’enfantement ; et ce n’était plus une seule famille que Dieu allait sauver, mais la famille des nations. Encore un peu de temps et la Parole souveraine parcourra librement ce monde qu’elle créa quarante siècles auparavant. Rien ne l’arrêtera : il n’y a plus de Grecs, il n’y a plus de Gaulois, d’Africains, de Perses, d’Indiens : de toutes parts on n’aperçoit plus que des Romains, et ce nom de Romain, la terre ne le perdra plus ; car le Christ en a fait un nom sacré.

En effet, tout ceci n’est qu’une préparation, et les destinées de Rome ne font que commencer. « Le Dieu bon, juste et tout-puissant qui n’a jamais dénié sa miséricorde au genre humain, dit encore saint Léon, et qui, par l’abondance de ses bienfaits, a fourni à tous les mortels les moyens de parvenir à la connaissance de son nom, dans les secrets conseils de son immense amour, a pris en pitié l’aveuglement volontaire des hommes et la malice qui les précipitait dans la dégradation, et il leur a envoyé son Verbe qui lui est égal et coéternel. Or, ce Verbe, s’étant fait chair, a si étroitement uni la nature divine à la nature humaine, que l’abaissement de la première jusqu’à notre abjection est devenu pour nous le principe de l’élévation la plus sublime. Mais, afin de répandre dans le monde entier les effets de cette inénarrable faveur, la divine Providence a préparé l’Empire romain, et en a si loin reculé les limites qu’il embrassât dans sa vaste enceinte l’universalité des nations. C’était en effet une chose merveilleusement utile à l’accomplissement de l’œuvre divinement projeté, que les royaumes formassent la confédération d’un empire unique, afin que la prédication générale parvint plus vite à l’oreille des peuples, rassemblés qu’ils étaient sous le régime d’une seule cité 17 . »

Mais quand toutes choses furent préparées, saint Pierre, répudiant au nom de Jéhovah l’étroite Jérusalem déshéritée des promesses qu’elle n’avait pas su comprendre, vint frapper aux portes superbes de la ville des Césars. Il ne se peut rien de plus imposant que l’entrée dans Rome de cet obscur pèlerin de Galilée, porteur de la fortune du genre humain. Eusèbe, malgré ses préjugés orientaux et son orthodoxie suspecte, la célèbre avec pompe :

« Enfin, dit-il, aux jours de Claude Auguste, la tendre et miséricordieuse Providence de Dieu dirigea contre Rome qui était devenue la corruptrice du genre humain, le plus fort, le plus grand, le prince des Apôtres, Pierre, qui, comme un valeureux conducteur de la milice divine, muni des armes célestes, s’en vint de l’Orient apporter le précieux trésor de la lumière intellectuelle à ceux qui habitaient vers le Couchant 18  »

De ce jour, Rome, jusqu’alors le point central des destinées de la terre, devint la clef des desseins éternels, la boussole de l’humanité, le fanal de l’avenir. Si tous les évènements de l’ancien monde se résument dans la préparation à l’avènement du Verbe et se consomment dans son habitation et sa conversation avec les hommes ; si depuis l’ascension du Réparateur vers son Père et le nôtre, l’Église, autour de laquelle se déroulent tant de vicissitudes diverses et s’accomplissent tant de révolutions, offre dans le seul fait de son existence la solution toujours plus claire du grand problème des temps : ce point de vue prophétique est susceptible de se simplifier encore et la raison dernière des choses humaines d’apparaître plus lucide et plus rapprochée de notre faible regard. Or voici de quelle manière : c’est que si le divin auteur et consommateur de notre foi, JÉSUS CHRIST, est dans son Église, à qui il donne la lumière, la vie et même la forme, puisqu’elle est son corps : l’Église elle même, en un sens très vrai et très profond, est dans le Pontife Romain, centre visible et permanent d’unité et d’anion, chef de l’humanité régénérée, Pasteur et Docteur universel suivant le Concile de Florence, en un mot Vicaire du Christ, comme disent les Pères de Trente. C’est pour cela que les promesses faites par le Sauveur au corps apostolique, ont aussi été faites à Pierre en particulier ; sauf la magnifique prérogative que lui seul devait recevoir, d’être lui seul le fondement à la place duquel nul autre ne pouvait être posé. .

Cet ordre de vérités si fécond pour le théologien, est surtout précieux pour l’historien de l’Église. Qu’il suive depuis l’origine jusqu’au temps présent le fil de la Papauté, il verra dans celle-ci le miroir fidèle des diverses phases du Catholicisme dans les siècles. Le Pape et l’Église, c’est toast un, dit saint François de Sales : cette assertion dogmatique est aussi le résumé le plus clair des annales chrétiennes. Comme l’esprit de la famille est visible dans le père, comme les membres expriment au dehors la direction qu’ils reçoivent du chef, comme le pouvoir de chaque société renferme en lui l’élément qui constitue la matière gouvernée, ainsi la physionomie de l’Église a toujours été principalement saisissable dans les aces, la doctrine et les mœurs de la Papauté ; et on aurait eu toujours un immense avantage de conception à ne descendre à l’analyse qu’après s’être bien pénétré de cette lumineuse synthèse :

Ainsi, voulez-vous vous former une idée des mœurs primitives du Christianisme et de sa situation dans l’Empire à l’âge des persécutions ? considérez la suite des Pontifes Romains de Lin à Melchiade, athlètes indomptables résistant jusqu’au sang, comme parle l’Apôtre ; portant peu de lois, mais sachant au besoin faire éclat pour la vérité et la discipline, témoins les Viaor, les Étienne et les Marcel : et vous aurez vu l’Église d’alors, telle qu’elle nous est visible dans le récit d’Eusèbe, dans les aies des martyrs, les épîtres de saint Cyprien, la doctrine de saint Irénée. Êtes-vous arrivé aux siècles des Sylvestre, des jules, des Sirice, des Innocent, des Célestin, des Léon, des Grégoire le Grand, tout l’esprit de la hiérarchie entière se reflète dans ces grands législateurs du dogme et de la discipline, à cette époque où l’Église, émancipée par les empereurs, jetait les bases de son droit écrit et comprimait vigoureusement les hérésies qui s’attaquaient au grand mystère de l’Homme Dieu. Bientôt, les Grégoire II et III, les Adrien, les Léon III, les Nicolas Ier, mettant la main à la constitution de l’Occident, faisaient en grand ce qu’opéraient sur des milliers de points les évêques et les abbés : en sorte que, tandis que les évêques faisaient les royaumes de France et d’Espagne, et les moines celui d’Angleterre, les Papes faisaient l’Europe. Au Xe siècle, les désastres de l’Église Romaine se reproduisaient lamentablement dans la société chrétienne tout entière. Durant ces tristes jours, où la majesté du Siège Apostolique était opprimée, l’œil d’une foi timide eût cru que l’étoile du Catholicisme avait pâli, lorsque tout à coup l’héroïque Grégoire VII vint, en rappelant la sainteté sur le trône du Prince des Apôtres, raviver la discipline et les mœurs ecclésiastiques qui s’écroulaient de toutes parts. Après lui, cette pléiade éclatante de grands Papes, Urbain II, Paschal II, Alexandre III, Innocent III, Grégoire IX, Innocent IV, qui dans des conciles fameux rendaient la vie aux Églises en promulguant des canons fondés sur l’esprit de Dieu, ou des décrétales dans lesquelles une équité surhumaine le disputait à la science du droit, en même temps qu’ils organisaient par leur influence paternelle ce moyen âge qui nous a légué de si grandes œuvres.

Plus tard, lorsque, par la permission divine, le Saint-Siège se trouva momentanément transporté à Avignon, en même temps que la Cour Romaine perdait de sa dignité, le lien de la discipline se relâchait, et la simonie, le désordre des clercs, la mollesse des réguliers étaient des malheurs auxquels on ne pouvait que se résigner, Tant que le Pasteur suprême n’était pas remonté sur cette montagne bénie, du sommet de laquelle il a reçu ordre de surveiller tout le bercail. S’ensuivit cette éclipse, sans égale en durée, qui voila aux peuples, durant quarante années, la face du Pontife sur la chaire éternelle ; épreuve redoutable, terrible vision du chaos dans lequel une révolte coupable allait bientôt plonger la moitié de l’Occident. Durant ces jours de désolante mémoire, les peuples étaient errants comme des brebis sans pasteur : on criait à la réforme de l’Église dans son chef et dans ses membres ; mais déjà ce cri n’était plus entièrement pur dans toutes les bouches. L’unité reparut enfin ; mais tandis que les hommes dormaient, c’est à dire pendant que Léon X, successeur de ces quelques Pontifes qui oublièrent de donner pour appui à leur pouvoir divin la sainte austérité de l’Évangile, tenait mollement les rênes du gouvernement ecclésiastique, l’homme ennemi sema la zizanie dans le champ ; Dieu sauva encore son Église par la Papauté. Convoqué par Paul III, le saint Concile de Trente vint fixer le dogme ébranlé et relever avec force et douceur la discipline renversée ; mais qui ne sait que cette grande tentative eût été sans résultats, si Dieu n’eût suscité cette admirable suite de Pontifes intègres dans les mœurs et ardents pour la cause de Dieu, Pie IV, Paul IV, Pie V, Grégoire XIII, Sixte Quint, Clément VIII ? Plus tard, lorsque la criminelle sécularisation de la société n’avait pas encore refoulé, comme au XVIIIe siècle et aujourd’hui, la juridiction ecclésiastique bien en deçà des limites qui lui ont été assignées d’en haut, l’Église résista avec énergie en la personne d’Innocent XI, d’Alexandre VIII, de Benoît XIII, même de Clément XIII ; tandis qu’elle renversait le honteux protée du néo-calvinisme, par Innocent X, Alexandre VII et Clément XI. Non moins purs que ceux-ci, mais prédestinés à une affection toute pacifique, Innocent XII, Benoît XIV, Clément XIV semblèrent avoir pris pour règle cette parole du Sauveur : N’achevez pas de rompre le roseau déjà brisé, et n’éteigne, pas la mèche qui fume encore. Leur mission, comme celle de l’Église de leur temps, était de conserver les principes, de rendre témoignage à la vérité, puis de se retirer d’un monde dépourvu d’intelligence et de se laisser dépouiller de tout ce qu’ils estimaient moins que le salut des âmes. Mais bientôt gênée dans l’usage de ces droits intimes dont l’exercice est le même pour tous les temps, l’Église se verra-t-elle obligée de transformer sa longanimité en combat ? elle saura être fidèle comme autrefois, jusqu’à la mort ; mais pour marquer cette époque, il faut un Pape martyr. Dieu y a pourvu, et Pie VI, comme Martin 1er, au fond d’un cachot, rendra par sa mort cruelle le seul témoignage qui pût être alors rendu à la liberté de la parole évangélique. Depuis lors, il y a eu encore de grandes douleurs entremêlées d’ineffables consolations, mais tout cela est trop près de nous ; nous dirons seulement que Rome a été mère fidèle aux Églises affligées, et que celles-ci n’ont eu qu’à l’imiter pour savoir, suivant les temps, céder ou vaincre, résister ou souffrir.

Mais où nous entraîne la justification d’une assertion qu’aucun catholique ne conteste ? Nous voulions seulement expliquer pourquoi nous préludons aux divers travaux que nous livrerons plus tard au public sur les diverses branches de l’histoire du Catholicisme, par cette publication des Origines de l’Église Romaine. Notre intention, comme nous J’avons d’abord annoncé, a été de montrer qu’en lui-même ce sujet avait droit d’intéresser toutes les classes de lecteurs. Du reste, on sent assez, d’après notre manière d’envisager ce sujet, que nos Origines de la Papauté n’auront rien de commun avec nombre d’histoires des Papes qui ont été publiées jusqu’à ce jour, sèches et mesquines biographies dont pas une n’est restée dans l’opinion, et que ne vivifie point le tableau fidèle de Rome chrétienne aux diverses époques qu’on y passe en revue. D’un autre côté, les annalistes de l’Église n’ont point jugé à propos de s’appesantir beaucoup non plus sur la physionomie de l’Église Romaine. Quand ils ont rencontré l’anion des Papes, ils l’ont enregistrée comme un fait, à la manière dont trop longtemps on a écrit l’histoire, sans l’encadrement nécessaire des mœurs , des usages et des institutions. Baronius seul nous paraît n’avoir pas mérité ce reproche ; aussi est-il le seul qui ait écrit ses annales dans cette Rome qu’il faut connaître et étudier longtemps pour être digne d’en parler. Pour nous, nous ne promettons rien, mais nous voudrions non seulement raconter, mais peindre ; faire revivre pour un moment les siècles à mesure que nous les évoquerions, en un mot travailler en même temps pour l’artiste et le théologien, pour le publiciste et l’hagiographe.

Mais pour pénétrer ainsi dans la vitalité des mœurs de l’Église Romaine, on sent qu’il faut un autre guide qu’Eusèbe, Socrate ou Sozomène, qui n’ont noté que les noms des Papes et quelques faits retentissants, dépourvus de toute couleur vivante et locale. Pour tracer le tableau fidèle des huit premiers siècles de la Papauté, nous avons, il est vrai, les passages des saints Pères qui composent la tradition sur la primauté romaine, certains fragments des actes des Conciles généraux et particuliers, avec les épîtres officielles que nous possédons en assez grand nombre des Souverains Pontifes de cette période. Mais ces monuments de l’existence publique du Saint-Siège sont tout à fait insuffisants pour nous initier à sa vie intime, sans laquelle sa vie publique ne saurait même être comprise dans toute son étendue. Nous aurons donc recours simultanément à d’autres sources et nous étudierons Rome chrétienne dans ses traditions primitives, les actes de ses martyrs, ses catacombes, ses mosaïques, ses peintures, ses symboles, ses inscriptions sacrées, et dans les détails domestiques de son hagiographie. Les pompes antiques de sa liturgie, la fondation de ses basiliques, leurs miraculeuses et poétiques histoires, les précieuses reliques auxquelles elles servent de sanctuaires, l’inventaire des trésors dont elles se trouvèrent enrichies avant même le IVe siècle, les gracieuses légendes qui forment parfois de si touchants épisodes à la constante majesté qui environne tant de merveilles inconnues pour nous, mais que les plus doctes Romains ont illustrées, depuis trois siècles, dans des ouvrages où la foi se justifie par la plus abondante érudition

tout cet ensemble ignoré des lecteurs français et qui n’a peut-être jamais rayonné dans toute sa richesse, formerait selon nous le complément de l’histoire de la Papauté, la véritable explication des Origines de l’Église Romaine. Telle est la tâche que nous nous sommes imposée.

Mais parmi les monuments propres à nous initier à la connaissance intime de Rome chrétienne, il en est un que les amateurs de l’antiquité et de l’archéologie catholiques ont toujours placé au premier rang ; livre qui ne compte qu’une seule édition française depuis l’invention de l’imprimerie, et dont l’importance pour notre sujet est telle que, d’après notre plan que nous exposerons plus loin, il doit entrer tout entier dans notre travail dont il formera en quelque façon la base. C’est le Liber Pontificalis, ouvrage faussement attribué à Anastase le Bibliothécaire, puisqu’il est de beaucoup antérieur à l’époque où florissait cet auteur. Ce livre, qu’ont publié successivement les plus savants écrivains de l’Italie, Holstenius, Schelestrate, Bianchini, Vignoli, Muratori, ce livre dont Benoît XIV atteste la grande autorité historique 19 , est la source la plus féconde en documents intéressants et authentiques sur les huit premiers siècles de Rome chrétienne. Depuis plusieurs années que nous nous sommes livré à l’étude attentive de ce monument, nous nous étonnions que personne, en ce siècle où l’on parle tant des progrès de la science historique, ne se fût encore attaché à exploiter une mine aussi riche, et nous pensions à chaque instant nous voir enlever par des mains plus habiles l’honneur de tirer de l’oubli une chronique originale et dont l’importance vaut bien celle de quantité de monuments qu’on exhume tous les jours. Personne n’a parlé : la préoccupation du moyen âge absorbe et concentre tous les efforts des auteurs, toute l’attention du public qui les lit. Pourtant, l’étude des siècles qui suivirent Charlemagne se renforcerait avec avantage de la compréhension des mœurs de l’Église Romaine dans les âges précédents, et une chronique succincte, quoique incomplète, qui du premier siècle du Christianisme descend jusqu’au IXe, se teignant successivement de la couleur des temps qu’elle traverse, était une bonne fortune pour ceux qui répètent souvent que l’histoire est à refaire et que ce qui lui manque surtout, c’est l’intelligence des Origines catholiques. Un seul écrivain, homme de lettres plein de modestie comme de savoir, M. L. Guénebault, dans un article récemment inséré aux Annales de Philosophie chrétienne, excellent recueil qui, depuis plus de cinq années, a mérité constamment l’estime publique, a élevé la voix en faveur du Liber Pontificales. Nous le félicitons ici comme le seul homme peut-être qui se soit occupé, au moins en passant, de l’important objet auquel nous avons consacré de longues veilles : notre parole retentira moins solitaire après la sienne.

Or, voici quelle sera la forme de notre travail. En tête de la vie de chaque Pape, nous placerons d’abord l’article du Liber Pontificalis qui lui est relatif. Cette courte notice, restituée d’après les meilleurs manuscrits, sera accompagnée de sa version française et munie de tous les secours qui peuvent en faciliter l’intelligence, en éclaircir les difficultés, au besoin en rectifier les erreurs. Après ce premier travail d’éditeur, dans lequel nous étayerons nos faibles essais de l’autorité de nos illustres devanciers, nous procéderons à la mise en œuvre des matériaux que nous présenteront pour l’histoire de chaque Pape, non seulement le Liber Pontificalis, qui ne forme qu’une portion de nos richesses, mais tous les autres documents qu’aura pu conserver la tradition écrite ou monumentale. Ainsi se trouveront combinées dans une même œuvre l’édition d’un des ouvrages les plus précieux de l’antiquité et l’histoire elle-même dont il forme l’une des bases principales.

Mais avant de placer ainsi le Liber Pontificalis au rang des titres les plus importants de la tradition ecclésiastique, il faut expliquer l’origine de ce monument, faire l’histoire de ses vicissitudes, montrer comment une chronique des Papes qui finit au IXe siècle remonte pourtant à la plus haute antiquité, satisfaire sur une foule de points aux sévères exigences de la critique. On sent que cette question préalable, qui n’est autre que celle de l’authenticité des archives de l’Église Romaine durant les huit premiers siècles, présente par elle-même le plus grave intérêt dans l’histoire de la Papauté, quand bien même la solution n’en serait pas impérieusement exigée par l’adoption que nous faisons du Liber Pontificalis dans notre travail. Ce premier volume de nos Origines de l’Église Romaine demeure donc entièrement consacré à des prolégomènes de la plus haute importance.

Le Liber Pontificalis, continué successivement par les bibliothécaires du Siège Apostolique, fut rédigé, à ce qu’il paraît, vers le VIIe siècle, partie sur des titres originaux et sur des traditions monumentales, partie sur une chronique du VIe siècle que nous avons encore, composée dans le but de recueillir une foule de détails d’une incontestable certitude, et renfermant presque en entier la chronique primitive des Papes rédigée sous le pontificat de Libère au IVe siècle, laquelle se trouve elle-même reproduire la suite des Pontifes Romains déjà ébauchée par Eusèbe, l’anonyme du Ille Siècle, saint Hippolyte, Hégésippe et enfin saint Irénée.

Cette magnifique succession de monuments enchaînés les uns aux autres exigeait, pour être mise dans tout son jour, un corps de dissertations historiques et critiques sur les formes de l’histoire pontificale aux premiers siècles. Nous nous sommes appliqué à répandre sur cette curieuse discussion le plus de vie et d’intérêt qu’il nous a été possible, et afin de donner au lecteur une plus grande facilité de nous suivre et d’étudier par lui-même les sources du Liber Pontificalis, nous avons inséré, à mesure qu’ils se sont présentés dans l’ordre des temps, les divers monuments dont nous faisions l’histoire. Enfin, nous avons rejeté à la fin du volume, en manière d’appendice, un certain nombre de catalogues des Papes rédigés en des lieux et en des temps divers. Plusieurs sont assez modernes, n’ayant guère plus de six ou sept cents ans, mais ils ne laissent pas que de former une grande autorité pour la chronologie quand ils sont d’accord entre eux sur les années, les mois et les jours des pontificats. Nous complétons l’ensemble de toutes ces pièces justificatives par la suite des Fastes Consulaires depuis l’ère chrétienne ; monument d’un usage indispensable pour la chronologie des Papes des trois premiers siècles. Tel est le travail que nous présentons au public dans ce premier volume de nos Origines de l’Église Romaine. Quel que soit le succès de nos labeurs, nous nous flattons que les hommes de la science historique jugeront que nous nous sommes donné quelque fatigue, avant de nous hasarder à prononcer sur les graves questions que nous avons soulevées.

Nous devons dire un mot des adversaires qui peuvent se rencontrer sur notre route. Nous ne connaissons comme tels, à proprement parler, que les deux célèbres auteurs anglicans, Pearson, évêque de Chester, et Dodwell, archidiacre de Berks. Nous espérons, avec l’aide de Dieu et de sa vérité, avoir renversé leurs objections contre l’authenticité et l’autorité des anciens catalogues qui ont servi de base au Liber Pontificalis. Le lecteur en jugera. Parmi les catholiques, nous ne pensons pas rencontrer de contradicteurs, bien que nous ayons résolu de ne jamais sacrifier aux préjugés français du XVIIe et du XVIIIe siècle. A nos yeux, l’autorité des savants romains vaut pour le moins celle de Tillemont et de Fleury, et assez de lacunes existent déjà dans les monuments des premiers siècles, pour que nous n’allions pas de gaîté de cœur amoindrir les récits de la tradition, dans le but de satisfaire l’absurde préjugé à qui il plaît de les tenir pour suspects, par cela seul qu’ils lui semblent trop circonstances. II serait par trop étrange aussi que tandis que l’intégrité de Rome chrétienne dans l’examen des faits miraculeux, est avouée des protestants éclairés, il se trouvât encore des catholiques à qui il fût besoin de rappeler qu’ils peuvent, en toute sûreté, s’en rapporter à elle sur des récits qu’elle consacre et auxquels ont rendu hommage les érudits qui ont illustré ses antiquités. Dire que nous suivrons les traditions de l’Église Romaine, c’est donc promettre assez clairement que nous ne raconterons point des fables ; mais c’est dire aussi que nous présenterons du pontificat des premiers Papes un tableau plus complet que celui qu’en ont tracé jusqu’ici les auteurs français.

La critique historique en général, et celle. de l’antiquité ecclésiastique en particulier, ont été faussées par plusieurs auteurs français du XVIIe et du XVIIle siècle. On le sent généralement aujourd’hui, on le répète volontiers, et il n’y a personne qui ne déclame à l’occasion contre les excès d’un Ellies Dupin, d’un Launoy, d’un Baillet ; cependant le règne de ces hommes n’est pas encore aussi ébranlé qu’on le pense généralement. Jamais encore leurs théories n’ont été l’objet d’une réfutation rationnelle, et la plus grande partie de leurs principes n’a pas cessé d’être mise en pratique. II est bien une certaine limite qu’on ne veut pas franchir, une certaine hardiesse qu’on n’a pas ; mais si on reste en deçà de l’incroyance absolue, cette modération ne pourrait-elle pas quelquefois être taxée d’inconséquence ? II y aurait des choses curieuses à raconter sur cet article, des rapprochements piquants à signaler, des faits caractéristiques à enregistrer. Cet important travail ébauché nombre de fois, en Italie surtout, et en France par le P. Honoré de Sainte-Marie, est peut-être un des plus pressés pour l’avancement et le renouvellement de la véritable science ecclésiastique. Mais que de préjugés ne faudrait-il pas froisser, si on en voulait venir à une explication franche de l’état de la question ? Un pareil travail n’est pas mûr encore, mais de jour en jour il devient moins périlleux. Nous l’avouerons même ingénument, nous l’avons ébauché, ce travail, et même sur des proportions assez considérables. Nous avons recherché, pour notre propre usage, la raison des principes qu’on a mis en avant de part et d’autre, dans les controverses de la critique sacrée ; nous avons cherché à sonder la question capitale et fameuse de l’argument négatif ; enfin, nous avons peut-être fait assez pour notre propre conviction. Mais nous expliquer devant le public sur des questions aussi grosses de querelles nous eût semblé par trop présomptueux. Peut-être un jour l’oserons nous, lorsque nous en aurons acquis le droit. Jusque là, nous dirons seulement en toute simplicité que lorsque, par le passé, certains écrivains catholiques paraissaient si fort préoccupés de la crainte de croire trop, ils s’exposaient au danger bien autrement sérieux de ne pas croire assez. Le juste vit de la foi : c’est une parole de Dieu dans les Saints Livres.

Nous allons donc commencer l’examen et la justification des titres de l’Église Romaine, travail que nous avons entrepris et suivi avec amour pour confesser hautement la tendresse de notre dévouement envers cette mère et maîtresse de toutes les Églises. Puisse-t-elle avoir pour agréables ces prémices de nos travaux que nous lui offrons, heureux de marquer de son nom sacré nos premiers pas dans l’étude des Origines Catholiques ! Daigne le Prince du Collège Apostolique, patron de ce monastère, sur lequel il a constamment veillé depuis huit siècles entiers et qu’il a conservé avec toutes ses merveilles à travers tant de hasards, recevoir avec bonté ce tribut que nous lui offrons avec une joie filiale ! Qu’il nous maintienne dans l’esprit de notre vocation ; qu’il nous confirme de son autorité apostolique ; qu’il bénisse les efforts que nous faisons pour montrer toute la solidité de la pierre angulaire qu’il est lui-même, toujours vivant dans ses successeurs, illuminant par eux tout homme qui vient en ce monde et qui aime la vérité ; conduisant par leur ministère, vers les pâturages de l’éternité dont il tient les clefs puissantes, toutes les brebis qui le reconnaissent pour le Pasteur auquel, pour prix de son amour, elles furent universellement confiées.

Après avoir jeté un coup d’œil sur les monuments à l’aide desquels a été rédigé le Liber Pontificalis, Dom Guéranger termine par une magnifique profession de foi, inspirée par la publication d’un mauvais livre dans lequel Lamennais osait citer le Pape devant le tribunal de l’opinion publique. Ce réquisitoire plein de fiel avait pour titre : Affaires de Rome ; il était suivi d’un opuscule sur les Maux de l’Église. Cette déplorable affaire fut le tombeau de la gloire d’un génie dévoyé la désolation de l’Église et le scandale du monde.

Nous en étions à tracer les dernières lignes de cet ouvrage, lorsque tout à coup une voix de scandale s’est fait entendre. L’homme, le prêtre qui semblait avoir reçu la haute mission de serrer plus étroitement les liens qui doivent unir notre patrie à la Chaire de saint Pierre, après avoir, devenu infidèle, fourni déjà la plus triste et aussi la plus magnifique preuve de l’invincible force de Rome chrétienne en nos jours, par l’isolement qui l’environna soudain, du moment que la foudre l’eut touché ; ce prêtre, la justice de Dieu le donne aujourd’hui en spectacle au monde. La parole lui est laissée, afin qu’il manifeste au grand jour la faiblesse de ses jugements, l’incohérence de ses pensées, les tristes ressentiments auxquels il a sacrifié jusqu’à sa foi qui vient de s’éteindre enfin, le laissant dans cette nuit terrible où l’homme ne sait plus où il va. Le siècle indifférent l’a vu passer ; il a cherché à s’expliquer diversement cet étrange phénomène, mais bientôt des intérêts plus positifs ont appelé ailleurs sa vue distraite. Le fidèle, le vrai croyant a tout compris, et c’est pour cela qu’il s’est ému de compassion et de terreur. A la vue de cette haute intelligence déchue, amoindrie, réduite à s’abdiquer elle-même, il s’est rappelé l’oracle de l’Homme Dieu : Quiconque tombera sur cette pierre sera fracassé, et celui sur lequel elle tombera sera broyé 20 . L’infortuné a eu ce double malheur : la pierre de salut est devenue pour lui une pierre d’achoppement, et, parce qu’il a refusé d’être soutenu par elle, elle a pesé sur lui de tout son poids. Depuis lors, il ne se retrouve plus lui-même ; nul ne le reconnaît plus, tant les atteintes vengeresses de cette pierre redoutable l’ont défiguré

Non, ceci n’a rien qui nous étonne, nous simples enfants de l’Église, mais qui dans notre simplicité possédons la vraie lumière et la clef de toutes choses. Les caractères du génie infidèle à sa mission ont été tracés par l’Esprit Saint et nous en pouvons suivie l’accomplissement lamentable. Ces hommes, dit un Apôtre, se sont rendus coupables de mépris revers l’autorité, de blasphème envers la majesté de Dieu qu’ils ont méconnue là même où Il l’a plus visiblement empreinte. On les a vus avec effroi tantôt devenus semblables à ces nuées sans eau que les vents ballottent çà et là, traverser en fuyant le ciel où ils brillèrent autrefois comme des astres ; tantôt pareils à ces arbres impuissants que l’on voit, en automne, pousser quelques fleurs stériles, accuser dans les œuvres de leur esprit la décroissance de ce génie dont ils furent si fiers 21  ; tantôt comme une mer aux vagues écumantes et furieuses sur laquelle s’étendent des ombres éternelles, révéler les tempêtes de l’orgueil implacable qui gronde dans leur âme et les ténèbres du doute qui l’envahissent de plus en plus 22 .

Et si nous avions le temps de jeter un regard sur l’histoire du passé, quels affreux exemples n’y rencontrerions-nous pas, précurseurs de celui qui nous frappe aujourd’hui ? Voyez le puissant Tertullien : dès qu’il s’est mis à poursuivre de ses sarcasmes celui qu’il nomme dédaigneusement l’Évêque des Évêques 23 , son flambeau si lumineux a pâli, et pour un docteur jusqu’alors sans égal, il n’est plus resté qu’un sectaire assez médiocre, disciple d’un autre qui à peine a laissé son nom. Tel est le sort de l’homme qui dans la nuit de son erreur rencontre du pied la formidable Pierre ; et comment le Seigneur l’épargnerait-il, lui qui venge sa Rome contre les nations mêmes ? Considérez ce peuple qui vient immédiatement après le peuple juif pour la dégradation morale, les habitudes d’esclavage, l’impuissance à user de la liberté à laquelle on a voulu l’appeler. Les Grecs ont renié le Christ en son Vicaire, ils n’ont pas voulu qu’il régnât sur eux 24 , et c’est pourquoi depuis lors ils ont vu s’écrouler leur empire, s’avilir leur église désormais bâtie non sur la pierre, mais sur le sable. Et combien de guerriers invincibles, de princes habiles dans l’art de gouverner les hommes, de dynasties qu’on croyait éternelles, se sont abîmés tour à tour pour avoir étendu la main sur le Pontife suprême, ou violé ses imprescriptibles droits ! « L’excommunication du Pape, disait Napoléon, ne fera pas tomber les armes des mains de mes soldats. » La patiente et inflexible justice de Dieu lui préparait pour le lendemain le plus terrible démenti 25 . Le grand homme avait heurté imprudemment contre la Pierre à laquelle pourtant il devait son élévation.

C’est à cette même Pierre qu’il devait sa gloire, et aux combats héroïques qu’il livra pour elle, le prêtre qui la voudrait déshonorer aujourd’hui ; mais qu’il raconte tant qu’il voudra, ce fils sans honneur, ce qu’il appelle l’ignominie de sa mère dix-huit siècles de fidélité à son Époux, dix-huit siècles de tendresse et de sacrifices pour les peuples qu’elle enfanta la vengent assez de ces perfides insinuations. II est trop tard pour venir nous parler de trahisons récentes : Rome, aujourd’hui comme toujours prêche aux peuples l’obéissance et aux souverains la justice 26 . Malheur aux peuples, malheur aux rois qui laissent passer sa parole sans la recueillir ! Certes, il compte grandement sur notre simplicité celui qui vient nous dire : Rome a vendu les âmes de ses peuples pour garder quelques jours de plus, par la force des baïonnettes, le patrimoine de saint Pierre. Ajoutez donc encore, grand homme, votre axiome d’aujourd’hui : Hommes de ce siècle, sachez que le Catholicisme, qui n’était qu’une des formes du Christianisme, est mort. – Eh non ! ce n’est pas le Catholicisme qui est mort, c’est votre génie, ce sont vos facultés sublimes qui défaillent : un enfant catholique en sait plus que vous.

Oui, malheur à celui qui, aveuglé par sa propre sagesse, oublie qu’entre les pensées de l’homme et celles de Dieu pour le gouvernement du monde il y a une distance infiniment plus grande que celle qui sépare le ciel de la terre ! Malheur à celui qui visite Rome chrétienne, le cœur vide de foi et d’amour, et n’aperçoit qu’un homme lorsqu’il devrait tressaillir de se trouver en présence de Dieu ! Malheur à celui qui, en face de la Chaire éternelle, ne se sent pas subjugué par le sentiment de sa propre impuissance et trouve encore en son cœur assez de vanité pour adorer ses pensées d’un jour ! Il n’a rien compris au règne de Dieu sur la terre : tant de siècles de miracles auront passé sur lui sans réveiller son cœur appesanti. Nous, catholiques, enfants de lumière, détournons nos regards d’un spectacle qui les attriste, reposons-les plutôt sur la page du saint Évangile où se lisent ces paroles dont l’inscription radieuse ceint, comme d’un , diadème prophétique, l’intérieur de la coupole du premier temple de l’univers :

+ TV ES PETRVS ET SVPER HANC PETRAM IEDIFICABO ECCLESIAM MEAM ET PORTAE INFERI NON PRIEVALEBVNT ADVERSVS EAM ET TIBI DABO CLAVES REGNI COELORVM.

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