Portrait spirituel de Dom Guéranger

Lettre aux Amis de Solesmes – 1975

Mon Très Révérend Père, Mesdames, Messieurs,

Les journées du centenaire nous ont été l’occasion d’entendre présenter d’excellente manière bien des aspects du portrait spirituel de Dom Guéranger. Mon propos, aujourd’hui, n’est aucunement de répéter, ni même de conclure. Par ailleurs, prétendre tracer un portrait fidèle et complet d’une personnalité aussi riche, avec les nuances de ses facultés naturelles et surnaturelles, serait présomptueux quand on dispose de si peu de temps. Il m’a semblé préférable, après avoir évoqué brièvement les composantes du tempérament de Dom Guéranger, d’illustrer quelques traits fondamentaux de sa physionomie spirituelle, en lui laissant largement la parole. Ces nombreuses citations auront en outre l’avantage, en cet après-midi caniculaire, d’empêcher le conférencier de s’endormir.

Portrait spirituel, avons-nous proposé; car, pour le portrait physique, vous avez désormais en mémoire, et même vous avez aujourd’hui encore sous les yeux ( 1 ), les tableaux, dessins et photographies qu’il vous a été loisible de comparer entre eux -sans parler du signalement fourni par le passeport de 1842 que nous avions exposé.

Il n’est pas sans importance de relever sur tous ces portraits l’expression de calme, de force et de volonté, que Ferdinand Gaillard a sans doute rendue mieux que les autres. Notre impression correspond si bien à celle des contemporains du premier Abbé de Solesmes, que la principale critique adressée au tableau de Jacques-Emile Lafon fut d’avoir fait – c’est Dom Guéranger qui le note dans son journal –  » la bouche trop molle et les chairs trop flasques « . Toutefois, le cardinal Pitra, à qui l’on envoya sans tarder une photographie de cette peinture, se montra moins sévère et fut tout heureux de retrouver son abbé sous un jour qui lui plaisait particulièrement; il ne put s’empêcher de lui adresser ces lignes, aux alentours de Pâques 1866:  » C’est bien le Père Abbé, paschal et prospère, gracieux, souriant, narguant le gallicanisme, non plus sévère comme dans la photographie anglaise, où vous étiez pourtant moins renfrogné qu’on ne m’avait dit 2 .

Médecins et caractérologues discerneraient peut-être bien d’autres choses dans ces portraits, à commencer par les signes d’une santé déficiente. Ouvrons ici une parenthèse. S’il est un sujet d’étonnement pour le lecteur des lettres de Dom Guéranger, c’est bien la fréquence de leurs allusions aux fièvres,  » mouvements de sang à la tête « , crises de cholérine, périodes d’anémie, menaces d’hydropisie etc., qui paralysent leur victime durant des jours, des semaines, voire, en 1864-1865, des mois entiers. Nous sommes en présence d’un tempérament congestif:  » Priez pour la tête à congestion , demande-t-il un jour à Dom Pitra. C’est du reste un point qui lui est commun avec son grand ami Mgr Pie, à qui il écrit en 1855 :  » Vous me faites grand plaisir en me disant que vous cessez tout travail quand la tête se prend. Je pratique cette hygiène, et sans elle il y a longtemps que je serais incapable de quoi que ce soit « . On devait aussi recourir à la saignée ou aux sangsues, lorsque les bains de pieds se révélaient inefficaces. La chaleur atmosphérique lui était un supplice, et il appelait de ses vœux l’un de ces bons hivers secs et glacés, comme la Sarthe en offre si rarement.

Pour contrebalancer un tel handicap physique, Dom Guéranger dispose de facultés sensibles et intellectuelles bien développées et souvent brillantes: mémoire exceptionnelle –  » une vraie bibliothèque « , dira Mgr Pie -, mémoire qui explique peut-être les dimensions restreintes de sa fameuse table de travail : l’auteur n’a pas besoin de recourir sans cesse aux ouvrages qu’il a déjà consultés. Imagination vive, mais non désordonnée, qui lui permet de présenter la vérité de manière toujours variée et imagée. Sensibilité exquise, perceptible à travers ses témoignages d’amitié et ses relations avec ses moines, ainsi que dans ses appréciations artistiques, dont son Journal conserve bien des traces, à l’occasion de visites de cathédrales ou de musées, ou encore dans ses intuitions sur le véritable rythme grégorien. Dom Guéranger aime la poésie, il a un penchant très net pour la variété, la fraîcheur, l’originalité. Il est doué d’une intelligence supérieure, fort bien ordonnée, qui lui permet de s’exprimer avec logique et clarté ; rien de plus agréable, sous ce rapport, que de suivre son argumentation ou de le voir résoudre par correspondance une question difficile. Cette intelligence perspicace et mesurée s’accompagne d’une volonté ferme et constante, mais éclairée – ce qui l’empêche de se rétrécir dans l’entêtement. Bref, une nature à la fois sensible et énergique, capable d’enthousiasme et même d’audace, qu’une vision saine et réaliste des choses maintient dans un heureux équilibre.

Ici, il n’est plus possible d’approfondir la psychologie de l’homme sans se pencher sur ses facultés surnaturelles ; car, lorsqu’il exerce, dans un acte quelconque, son intelligence et sa volonté, Dom Guéranger le fait dans la lumière de sa foi et sous l’impulsion de sa charité. Pour pénétrer dans cette âme, sans l’aide de confidences ou d’analyses introspectives que nous chercherions en vain parmi ses écrits, il suffit de considérer ses œuvres, d’examiner sa conduite, d’écouter ses conseils et d’interroger les témoins de sa vie.

Lorsque nous jetons un regard d’ensemble sur la vie et l’œuvre de Dom Guéranger, nous sommes parfois tentés de n’en retenir que les succès. Nous dressons un bilan positif : voilà un prêtre bien doué, réussissant, à l’âge de 28 ans, à relever la vie bénédictine en France dans une conjoncture peu favorable ; obtenant à Rome, en 1837, un crédit étonnant; parvenant, en dépit des difficultés, à asseoir son œuvre et à la développer; jouant un rôle déterminant dans le domaine liturgique comme dans la préparation du premier Concile du Vatican ; tenu, vers la fin de sa vie, pour la plus haute autorité morale dans le monde monastique.

Mais savons-nous de quel prix il a payé ces succès ? Il faut s’y arrêter parce que le fond de l’âme ne se révèle souvent qu’en présence des contradictions.

En premier lieu, Dom Guéranger a dû supporter l’écharde de cette santé médiocre dont nous avons parlé. Il a souffert, surtout dans les débuts de son œuvre, de voir des hommes de bon sens douter de sa capacité, trompés qu’ils étaient par son air d’extrême jeunesse. Très tôt, il a dû affronter les difficultés intérieures de son monastère : murmures, critiques, indifférence, ingratitude ou même révolte de certains de ses moines – sans parler de sa  » déposition momentanée en 1836. A l’extérieur, ce furent les calomnies contre Solesmes, les menaces gouvernementales, les malentendus avec Mgr Bouvier, les hésitations romaines, les incompréhensions de certains amis, etc. Quant à la situation financière de la maison, on sait qu’elle fut la croix toute spéciale de son chef et qu’il dut la porter jusqu’à ses derniers mois. Mais jamais elle ne le fit autant souffrir qu’en 1845, à l’heure où il vit s’écrouler pitoyablement sa première fondation, ce prieuré Saint-Germain de Paris pour lequel il s’était dépensé durant cinq années. C’est ici que son comportement est révélateur.

Découvrir une dette de 400 000 francs – dix fois le prix d’achat du prieuré de Solesmes – a de quoi faire trembler les plus intrépides.  » L’expliquer n’est pas chose facile, mais il en est ainsi, écrit Dom Guéranger à Montalembert, le 17 octobre 1845. Un désordre immense s’en est suivi : les moines obligés de se retirer parce qu’il était question de saisie; des clameurs de divers genres, des plaintes trop fondées, en un mot tout un ensemble effrayant qui est venu retentir jusqu’à nous avec un fracas horrible ! « .

Et que dire de l’humiliation ressentie! Avoir soutenu à Rome que la Congrégation de France croissait en nombre et en force, avoir demandé avec insistance l’érection canonique de ce prieuré parisien prétendu bien assuré matériellement, avoir reçu les félicitations d’amis honorables, et aboutir à cette chute par suite d’imprudences graves… Cependant l’humiliation est pour lui peu de close à côté du sentiment de sa responsabilité:  » S’il n’y avait que l’humiliation et la croix à porter, écrit-il encore à son ami, je m’en chargerais avec joie; mais la ruine de l’œuvre de Dieu, je ne la puis supporter « .

En fait, l’œuvre de Dieu survivra. Peut-être son salut sera-t-il dû aux souffrances généreusement offertes de ce moine qui ne démissionne pas dans la tempête. Ses lettres à Montalembert, à cette occasion, sont parmi les plus poignantes de sa vie – sans toutefois se perdre en cris ou en regrets interminables. Mais, pour une fois, nous l’entendons avouer sa tristesse et aspirer à une parole de consolation : il sent le besoin d’une amitié réconfortante:

 » Que votre lettre m’a fait de bien, toute triste qu’elle est, écrit-il, le 17 octobre. Dans ma situation, on est si heureux d’entendre une parole d’affection et d’espérance!  » Il dira un peu plus tard:

 » C’est un si grand bonheur pour moi de recevoir de vous des marques d’amitié, au milieu du déluge qui me submerge  » (10 mars 1846).

Si l’amitié humaine l’aide réellement à supporter l’épreuve, sa foi lui est un appui incomparablement plus efficace:  » Le bon Dieu veut bien me fortifier au dedans, écrit-il à Montalembert, le 17 octobre, mais la santé est bien ébranlée. J’ignore encore toute l’étendue de la catastrophe… et après avoir gémi sur les ruines de Paris, j’ai à trembler pour Solesmes ; que la volonté de Dieu se fasse! Nous ne devons pas vouloir le servir autrement qu’il ne veut lui-même. Le repos eût été plus agréable. Le déracinement et l’humiliation conviennent mieux aux affaires de Dieu sur nous « .

Montalembert admire, tout en estimant qu’au sein du malheur, son ami fait preuve d’une assurance qui frise quelque peu l’inconscience ou la fanfaronnade. De fait, certains passages des lettres de Dom Guéranger pourraient laisser cette impression. Mais leur auteur prend soin d’expliquer son attitude : il ne s’agit nullement d’un souci de sauver la face:

 » Oui, répond-il le 30 octobre, vous avez bien raison de m’humilier, mon bon ami, et à Dieu ne plaise que je m’en plaigne. Si vous avez trouvé trop d’assurance dans mes lettres, je dois cependant vous dire que je n’avais pas d’autre but que de faire effort sur moi-même, pour ne me pas abattre. Dieu me soutient le cœur ; mais ma santé si fatiguée depuis plusieurs années peut m’échapper sans retour, si je ne me raidis pas un peu. Voilà pourquoi je montre cette assurance qui ne convient pas à ma position. Si vous saviez ce que chaque courrier m’apporte de douleurs, et de combien d’amertumes je suis rempli autour de moi, par les préoccupations morales d’abord, puis matérielles d’une œuvre qui peut s’écrouler ici, aussi bien qu’à Paris. Sans la prière, je sens que je n’aurais pas soutenu la lutte jusqu’aujourd’hui « .

Ainsi, loin de s’insurger, le fondateur humilié discerne admirablement la conduite divine à travers l’échec. Il prononce même pour Montalembert une parole qui pourrait figurer en exergue de sa biographie :  » Il ne faut pas désespérer ; le mal ne s’étend jamais au-delà des limites que Dieu lui a posées… Seulement, Dieu est jaloux, et il brise ou suspend les hommes, afin que personne ne puisse se vanter, même dans le plus intime de son cœur, qu’il a fait quelque chose. L’humiliation est le plus grand élément de succès aujourd’hui ; pour avoir marché le front haut, l’abbé de la Mennais s’est perdu  » (10 mars 1846).

Cette acceptation de l’humiliation ne s’est-elle manifestée chez lui que dans les grandes circonstances ? On pourrait répondre en citant bien des traits qui témoignent d’actes d’humilité et d’amour de l’effacement sur des points secondaires et dans le cours habituel de sa vie monastique. Qu’il préfère ne pas signer son premier livre et ses premiers articles, cela peut s’expliquer par différents motifs; mais il y a une belle abnégation à publier en 1836 les Origines de l’Église romaine, ouvrage d’érudition propre à gagner à son auteur l’estime des milieux savants, sous le nom collectif des  » Bénédictins de la Communauté de Solesmes « , dont pas un cependant n’a mis la main à cette œuvre

Dans un autre domaine, Dom Guéranger sait utiliser ses faiblesses. La vivacité de son caractère le porte-t-elle à secouer un peu vivement les moines qui viennent l’interrompre en plein milieu de ses travaux, il en prend occasion pour s’humilier.  » Dans les premiers temps de Solesmes, raconte Dom Nicolas-Brémon, entré au monastère en 1838, lorsqu’il arrivait au Père Abbé de me reprendre un peu trop vivement pour mes fautes ou de me plaisanter sur ma maladresse et mes gaucheries – Dom Nicolas était bègue, et d’esprit tatillon -, j’avais souvent la confusion de le voir venir m’en demander pardon, ce qu’il faisait quelquefois à genoux. Et de plus, un jour, dans un entretien intime, il me témoigna combien il était profondément humilié de se voir parfois impatient avec nous ou trop vif dans ses réprimandes « . D’une manière analogue, il s’humiliait d’être obligé de retarder son lever, alors que son tempérament et ses occupations multiples l’obligeaient à profiter des heures calmes de la nuit pour avancer ses travaux ou pour s’adonner à l’oraison. On ne s’étonnera donc pas de l’entendre recommander souvent l’humilité en direction spirituelle :  » L’essentiel, écrira-t-il un jour à Cécile Bruyère, au milieu des épreuves de la vie intérieure, est d’être humble et ferme vis-à-vis de soi; puis de se dépenser pour les autres, dans le but de plaire à Notre Seigneur « .

La véritable humilité, qui est acceptation et même amour de notre dépendance à l’égard de Dieu, suppose la foi. Or, la foi de Dom Guéranger a toujours fait l’admiration de ses proches. Elle devait être singulièrement trempée, pour que Madame Swetchine, si lucide dans ses appréciations sur les âmes, lui écrive un jour:

 » Pas de foi plus ardente que la vôtre !  » Témoignage corroboré par celui de Lacordaire, disant en 1837 à cette même amie, en parlant du jeune Abbé de Solesmes :  » Il est si rare de trouver un chrétien où la foi domine tout le reste!  » En ces même années, Dom Guéranger recevait de l’abbé Morel, son ancien condisciple angevin, une lettre qui rend hommage  » à cet esprit de foi qui abonde dans votre cœur et qui rappelle les beaux siècles qui ne sont plus. C’est là, ajoutait le prêtre, ce qui vous met dans notre estime si fort au-dessus des simples grands hommes et nous inspire une confiance plus certaine que le génie dans la durée de votre œuvre « .

Lui-même nous a confié comment une telle foi s’était enracinée en lui :  » Vers l’âge de 6 ou 7 ans, raconte-t-il dans son Autobiographie, je commençai à sentir distinctement en moi ce don de la foi que Dieu y a placé et qui dès lors a gouverné mon intelligence tout entière « . Et se remémorant ses années d’études au Collège Royal d’Angers:  » L’essentiel, dit-il, était que la foi ne me fît pas défaut. Grâce à Dieu, elle était robuste et passionnée « . Elle était néanmoins appelée à croître encore ; la conviction intellectuelle était exemplaire, certes, mais le cœur demeurait un peu froid. C’est au début de son séminaire, que l’abbé Guéranger reçut une grâce de piété, qui annonçait en lui un approfondissement de sa foi et un accroissement de sa charité. Il commença à goûter la douceur de l’intimité avec Dieu. C’est alors aussi qu’il comprit l’importance du mystère du Sacré-Cœur Saisi par l’amour de Dieu, il entra dans une paix qu’il essaierait plus tard de communiquer aux autres. Dieu lui était un père, le tenant par la main et réglant ses affaires.

Dissipons ici deux soupçons. D’une part, Dom Guéranger ne s’endort pas sur les vertus et les dons qu’il a reçus. Il les demande sans cesse aussi bien pour lui-même que pour autrui. D’autre part, sa confiance et sa sérénité ne sont pas le résultat d’une quelconque inconscience du danger ou d’une insouciance fataliste. Humainement, il ne sous-estime nullement les périls; mais il compte avec Dieu. Écoutons-le plutôt, à travers quelques textes, choisis parmi des centaines de passages analogues. Voici d’abord l’attitude du fondateur dans son œuvre principale:

 » L’œuvre était loin de marcher à pas de géant, écrit-il dans son Autobiographie en évoquant la préparation du relèvement de Solesmes, et cependant Dieu me maintenait au cœur une confiance dont rien ne rebutait la simplicité. Je priais beaucoup et avec ardeur  » – affirmation corroborée par le témoignage des demoiselles Cosnard, qui, dans une vieille relation des événements, relèvent cette insistance sur la prière, chez l’abbé Guéranger –  » mais ma prière n’était jamais troublée par l’inquiétude. Je reconnais maintenant avec évidence que j’étais soutenu, car pour peu que j’eusse réfléchi humainement, il était par trop clair que je n’avais pas à ma disposition les éléments par lesquels une telle œuvre pouvait réussir « .

Au mois d’août 1833, lors des attaques de l’Ami de la Religion contre Solesmes, le Prieur écrit à Madame Swetchine :  » C’est une petite tempête, présage peut-être de plus grandes ; je n’ai pourtant aucune crainte, mais je m’attends à ce que Dieu nous traite comme toutes les autres fondations monastiques; nous sommes destinés à être ballottés et persécutés  » (9 août 1833). A son amie, il exprimera encore cette foi, dans sa nuance mariale :  » Quand je vois Notre-Dame, pendant que le cœur bondit de joie, la tête et l’imagination sont à l’ancre, comme sur le roc imperturbable de la confiance  » (7 décembre 1833).

Il faudrait citer surtout les lettres qu’il adresse à ses moines ou à ses amis durant ses longs séjours à Rome. Là-bas, le sol lui brûle les pieds, tandis que le courrier lui apporte des nouvelles alarmantes de Solesmes, où son absence accroît l’aspect critique de la situation temporelle; de là, sous sa plume, de belles affirmations de confiance en la Providence. En 1837, il se dit même fort peiné d’entendre son prieur, Dom Segrétain, se plaindre de ce que sa joie consécutive au succès de son abbé est  » tout empoisonnée par les soucis financiers « . Dom Guéranger répond sur le ton de Job : n’est-il pas normal d’accepter de la main de Dieu et les biens et les maux ? Si la tête du monastère est menacée à Rome par le choléra, le Seigneur ne peut-il la sauver ainsi que les membres ?  » Croyons donc, conclut-il, veillons tout ce qu’il veut et ne doutons jamais « .

Naturellement, les plus belles leçons seront pour Dom Fonteinne, le pauvre cellérier. Qu’il nous pardonne d’évoquer ses frayeurs, tandis qu’il nous regarde aujourd’hui placidement du haut de son cadre. Frayeurs humainement légitimes, car jamais la cellérerie de Solesmes ne donna autant l’impression d’un tonneau des Danaïdes qu’après l’acquisition définitive du monastère en 1836. A partir de 1842, les absences de Dom Guéranger, motivées par sa fondation parisienne, accroissent encore les inquiétudes du Père Fonteinne.

Or, plus celui-ci fait état de ses craintes, plus son abbé fait preuve de calme surnaturel. Le contraste est frappant ; en voici deux exemples pittoresques.

Le 20 septembre 1842, Dom Fonteinne récapitule les échéances prochaines, dont la moins redoutable n’est pas celle de 16.000 francs qu’attendent les banquiers saboliens Vielle et Plé. Pour le cellérier, se démener est peu de chose : c’est l’échec qui est terrible; perdre la face, voilà pour lui le pire des châtiments.  » Pour le mal et la fatigue, écrit-il à son abbé, je m’abonne bien volontiers, Mais ne point remplir mes engagements, c’est là pour moi un cauchemar sempiternel « .

Vers le 9 octobre, la situation s’aggrave.  » Malgré les tourments et les inquiétudes que je vous connais en grand nombre, écrit-il à Dom Guéranger, je ne puis résister plus longtemps au besoin de vous redire que je suis toujours au milieu des plus accablantes pensées. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de ce qui m’est personnel. C’est la communauté, c’est notre établissement que je vois en danger. Il me tombe une pluie de mémoires, et vous savez que je n’ai pas d’argent depuis plusieurs semaines. J’ai vidé la caisse d’épargne de la mine et M. Larivière veut ce qui lui est redu pour les mineurs. Ce matin, M. Bouquin m’a écrit pour me prier de rembourser les 4.500 francs que je lui dois. Impossible de compter sur M. Vielle qui m’a dit lui aussi avoir besoin d’argent. Du reste, je lui dois en ce moment plus de 11.000 francs « . Et l’énumération des créanciers se poursuit, ponctuée d’exclamations douloureuses. La conclusion est claire: « Si d’ici peu de jours je n’ai pas une dizaine de mille francs à ma disposition, il faut un nouveau miracle pour nous sauver d’une catastrophe imminente et qui me paraît affreuse dans ses conséquences »

Dom Fonteinne veut bien compter sur la Providence. Mais, en manceau prudent, il tient à prendre ses précautions au cas où cette sainte Providence ne voudrait pas sauver Solesmes:  » Que Dieu nous sauve ! Toutefois, s’il veut que nous subissions les malheurs prévus, permettez-moi, mon Révérend Père, de ne pas rester à la maison. Je vous le demande en grâce, je le demande à votre amitié.. Je ne sais où j’irai, mais je ne puis me résoudre à rester en présence d’une pareille position « .

Réponse de Dom Guéranger:

 » Très cher ami, je réponds de suite à votre importante lettre pour ne pas vous laisser languir. Notre Père céleste sait nos besoins et nous ne devons pas douter qu’il ne les soulage à temps. Voici, je pense, la seule chose qu’il y ait à faire. Annoncer à nos créanciers que vous leur donnerez de l’argent d’ici la fin du mois. Il vous faut 10.000 francs ? Les bons anges les auront trouvés d’ici là.

Puisque Paris est si stérile, il faut se jeter sur la province et suspendre toute autre occupation que de chercher les fonds nécessaires. Ainsi, je vais renoncer à faire paraître cette année mon Temps de Noël et ne plus faire que des recherches et des courses hors de Paris. J’espère que mes espérances ne seront pas vaines; elles reposent uniquement sur la bonté de Dieu. Dites donc dans cette foi, avec assurance, à tout votre monde, que vous allez recevoir des fonds avant novembre : ce sera peut-être long pour plusieurs; mais dès qu’il y aura quelque chose, je vous l’enverrai. Votre disparition dans un tel moment pourrait produire de grands maux, peut-être irréparables. Toutefois, si le courage vous manquait tout à fait, j’y consentirais, quoique à contre cœur, et vous laisserais libre sur le lieu. Mais, je le répète, je ne pense guère que Dieu approuvât ce parti. N’en doutons pas : tout ceci est une épreuve pour nous et passera. Je ne vous parle pas de mes embarras : cela ne ferait que vous affliger. Dieu remédiera à tout si nous le servons de tout notre cœur « . ..

Cette foi est bientôt récompensée : le 29 octobre, le cellérier reçoit ces lignes :  » Très cher ami, après une agitation telle qu’il a fallu faire quatre-vingts lieues, fatiguer curés, dames, notaires, gens d’affaires, en un mot l’univers entier, et le tout sans produit aucun – pour ce monde du moins -, le Bon Dieu me fournit enfin 6.000 francs que je vous porte. C’est bien peu, sans doute; c’est la mesure de ma foi. Priez pour moi, afin que je vaille mieux « .

Un inattentif dira peut-être que Dom Guéranger prend bien allègrement les choses, tandis que son compagnon doit faire face aux réclamations quotidiennes des créanciers. En réalité, loin de l’endormir, sa foi robuste stimule ses initiatives pratiques. Mais chez lui, l’effort s’accompagne de sourire et non de lamentations. Il n’aime pas les  » jérémiades « . Que l’on aille toujours de l’avant, mais sans grogner! Voici encore un exemple de sa foi pacifiante.

Le 2 avril 1843, Dom Fonteinne raconte à son abbé:  » Hier, je me suis trouvé dans une position bien difficile. Il m’arrivait un billet de 511 francs pour marchandises de la boutique ; et pas ou presque pas d’argent! Pas moyen d’en avoir chez les banquiers de Sablé, à cause de la foire de Pâques. J’en ai presque perdu la tête un instant, et je me suis sauvé dans le bois de Juigné. Chemin faisant, le Bon Dieu m’est venu en aide en m’inspirant la pensée de retourner  » gratter  » dans nos bourses et nos troncs ; puis d’aller chez nos bonnes femmes (les demoiselles Cosnard) qui, je le savais, n’avaient rien, mais pouvaient avoir dans le sac du Bureau de charité. J’ai reviré de bord, passé l’eau, et me voilà arrivé tout haletant à Sablé. Avec le sac des Pauvres, celui du Bureau, celui de ces Demoiselles et le nôtre, j’ai fait en tout 400 francs. Euphrasie a pu faire le reste. Me voilà pour le présent… tiré du bois. Pour comble de bénédictions, un tas d’imbéciles m’apportent leurs mémoires et veulent de l’argent comme si j’en pouvais faire.

 » Que ferons-nous donc, mon Révérend Père, pour toucher le cœur du Bon Dieu qui pourtant sait nos tribulations ? Si vous faisiez prier pour nous à Notre-Dame des Victoires ? Si vous pouviez célébrer la messe à Chartres !  »

Que faire, pour calmer cette fièvre qui multiplie les appels à la Providence avec un secret pressentiment d’échec ? Dom Guéranger répond aussitôt qu’il avait déjà prévu ces recommandations à Notre-Dame des Victoires et à Notre-Dame de Chartres. Puis il ajoute :  » Au reste, il se fait dans le cours de chaque année une masse considérable de prières pour nos besoins : il est rare que je manque une bonne occasion de nous recommander, et à la fin, le Bon Dieu nous aide. Dormons donc bercés entre ses bras. Vos tribulations sont immenses ? Je vais vous arriver pour les partager de plus près. Mes embarras, au reste, ne sont pas moindres; mais Dieu est si puissant et il veille si bien sur nous ! Je suis touché au fond du cœur de ces attentions si miséricordieuses, et le passé me répond fermement de l’avenir, pourvu que la confiance suive le bienfait « .

Lucide, Dom Guéranger ne nie pas les motifs d’inquiétude, il ne verse pas dans l’optimisme béat de Candide. Mais s’il a des raisons naturelles de s’alarmer, il a de plus grands motifs surnaturels de se rassurer. Il en fera encore l’expérience durant son second séjour à Rome, en 1843 : à l’heure même où il postule la reconnaissance officielle de son prieuré de Paris, il apprend que celui-ci est menacé de suppression par Mgr Affre. De Solesmes aussi les nouvelles sont mauvaises ; et le courrier est si lent ! Les Institutions liturgiques viennent de soulever en France une émotion qui indispose les prélats romains. Dans son impuissance, Dom Guéranger formule à tout moment des actes d’abandon à Dieu.

 » J’ai toujours vu que lorsque je voulais faire une chose, j’en faisais une autre, écrit-il le 2 octobre 1843 à son ami Léon Landeau. En France la tempête mugit. Il ne faut rien craindre. Nous sommes dans la main de Dieu qui est plus fort que nous. Heureusement que celui-là est aussi celui qui nous aime… Marchons donc avec calme dans la voie qu’il ouvre devant nous, si borné que soit l’horizon. Si nous souffrons quelque échec à Rome, par exemple, il est indubitable que le secours nous viendra plus tard. Tous les diables de l’enfer sont déchaînés ; raison de plus pour espérer dans les bons anges… Il n’est pas au pouvoir de l’homme de pouvoir tuer la vérité, mais l’individu peut succomber tous les jours. A la garde de Dieu! Travaillons suivant le devoir et n’attendons jamais notre récompense ici-bas : c’est là la véritable indépendance « .

Au lieu d’indépendance, parlons de liberté. Dom Guéranger est un homme libre, libéré des impressions, des imaginations, des craintes ou des complexes paralysants qui entretiennent un état d’âme. Il dépasse le niveau de la sensibilité et des apparences passagères pour vivre à celui de la vraie et solide réalité, qu’il atteint dans la foi, c’est-à-dire dans la pleine conscience de son état de créature soutenue par la main de Dieu, de sa qualité de fils de Dieu. Etabli dans la vérité, il expérimente la réalisation de la promesse du Christ :  » La vérité vous rendra libres « .

Cette confiance en Dieu, face aux dangers qui menacent son monastère, Dom Guéranger la témoigne également à propos du sort futur de l’Eglise ou de la vie spirituelle des âmes qu’il dirige.

Là encore, loin de fermer les yeux sur la formation de certains nuages – menaces de persécution de la part des gouvernements, menaces de dissensions internes, surtout à l’approche du Concile du Vatican – Dom Guéranger profite des incertitudes pour renouveler sa foi. Une citation nous suffira, parmi bien d’autres :  » Quel triste temps que celui où nous vivons! ,écrit-il à une amie marseillaise, Mme Durand, le 5 octobre 1860, peu après la défaite de Castelfidardo. Quel sombre nuage plane en ce moment sur la société ! Je crois que nous sommes bien à l’unisson dans les sentiments qu’inspire le péril de l’Eglise. Vraiment, Notre Seigneur dort au fond de la barque, et nous autres disciples, nous sommes tentés de le réveiller et de lui dire aussi :  » Seigneur, sauvez-nous, nous périssons « . Ayons confiance cependant, les promesses sont là. Et si par hasard c’était la fin, nous aurions les grâces de la fin ; car à cette époque même, Dieu n’abandonnera pas plus les siens qu’au commencement « .

Même foi dans les questions personnelles ou familiales.  » Je veux espérer que Dieu rendra la santé à votre pauvre mari, écrit-il à une correspondante; on est malade et on guérit: rien de plus ordinaire, Dieu aidant. Mais il arrive aussi que l’on succombe, et, dans un cas comme dans l’autre, c’est toujours la main de notre bon Dieu qui conduit tout. Veillons donc tout ce qu’il veut, et agissons en même temps comme si tout dépendait de nous « . La vraie foi ne mène pas à l’angélisme.

On voudrait citer ici les admirables lettres par lesquelles le Père Abbé annonce à tel de ses moines la mort d’un parent, ou réconforte un ami après un deuil. On le sent réellement douloureux d’avoir à transmettre la nouvelle. Il s’en acquitte avec délicatesse, sobrement, avec la simplicité de ceux qui regardent le monde du point de vue de Dieu.

Pour regarder le monde à la manière de Dieu, il faut surtout regarder Dieu. C’est bien le psaume Ad te levavi animam meam, vers Toi j’élève mon âme, qui résume l’orientation habituelle de Dom Guéranger. On ne s’étonnera donc pas de l’entendre recommander à ses disciples cette attitude de l’enfant à qui il suffit d’élever les yeux vers son père pour être heureux et pacifié. Cet abandon suppose que l’on ne se regarde plus soi-même.  » Pensez à une balance dont l’un des plateaux monte à mesure que l’autre descend et montez ainsi, écrit-il en 1861 à la prieure du Carmel de Meaux, Mère Elisabeth de la Croix. Vous voilà redevenue enfant; ayez-en la simplicité. Oubliez tout le passé de votre vie, qui vous avait rendue si personnelle en vous accoutumant à ne compter que sur vous… Ainsi, ne dites plus que vous êtes triste jusqu’à la mort à cause de vos emplois : c’est là une grande et solennelle parole qui n’a rien de commun avec l’enfance… Allez donc naïvement. Dieu n’agit jamais plus efficacement que lorsque les moyens humains sont à bout « . Et comme ces excellentes paroles tardent à obtenir leur effet, il insiste un peu plus tard:  » Quand serez-vous donc calme et abandonnée au désir de Dieu ? Souffrez donc en paix tout ce qu’Il souffre Lui-même. Pourquoi être si ardente lorsqu’il est si tranquille ? N’a-t-Il pas les moments de sa grâce? Aimez naïvement et simplement. Priez-Le de faire selon sa gloire et tenez-vous en repos « .

Qu’un homme de cinquante-six ans, comme l’était alors Dom Guéranger, ait l’expérience requise pour enseigner les moyens de posséder la vraie paix intérieure, n’a rien pour nous surprendre. L’étonnant est de constater qu’à l’âge de vingt-quatre ans il tenait le même langage, lorsqu’il dirigeait la sabolienne Euphrasie Cosnard. Euphrasie est une de ces âmes inquiètes qui perdent leur temps à se regarder, et qui, se trouvant naturellement imparfaites, s’affligent – de la mauvaise manière – au point de perdre la paix. L’abbé Guéranger lui explique que la paix est un fruit de l’union à Dieu:

 » Si j’étais saint François de Sales, je vous dirais que Dieu exige que vous ayez de la charité pour vous-même; non point cette indulgence naturelle qui n’est que de la lâcheté, mais cette vraie charité toute compatissante et surnaturelle… Méditez cette parole du Sauveur: Que personne ne vous enlève votre joie, votre paix. Ce qui veut dire qu’il y a une joie, une paix en nous, qui ne doit jamais être altérée, par aucune circonstance, parce que son séjour est dans cette portion de nous-même où Dieu règne et habite. Dieu est paix, joie et bonheur. Nos ébranlements ne doivent jamais aller jusqu’à cette région où nous l’avons placé. Nous devons toujours trouver le repos, calme et félicité, lors même que tout le reste est agité, submergé, bouleversé. Nous n’avons qu’une chose à faire ici-bas; c’est de nous dominer, de nous rendre maîtres de nous-mêmes, afin que notre âme tout entière, mise d’accord comme un excellent piano, exécute une musique digne de celui qui nous a faits »

Dans quelle mesure la grâce a-t-elle trouvé en Prosper Guéranger une nature particulièrement prédisposée à recevoir ses effets de paix et de joie ? Il est difficile d’en juger, le premier Abbé de Solesmes étant demeuré très discret sur sa propre vie spirituelle. Ce n’était pas, nous l’avons dit, l’homme de l’introspection. Mais il paraît bien avoir intensément expérimenté la douceur de cette paix. Il y revient fréquemment en écrivant à ses moines, et il leur en indique la source unique.  » Je demande souvent pour vous à Notre Seigneur, écrit-il à l’un d’eux – le P. de Gasville, assez enclin aux scrupules -, cette paix profonde et douce que donne un amour sans partage. Elle est le centuple promis à ceux qui ont tout quitté pour suivre Jésus-Christ. Gardez-la donc courageusement en vous, cette paix, et veillez à ce que l’ennemi ne vous l’enlève jamais, même pour une minute. Cette paix est l’élément dans lequel vivent les âmes qui sont à Dieu ; mais si c’est une grâce de la posséder, c’est une vertu de la maintenir. C’est pourquoi je la demande souvent pour vous à Dieu, qui est si bon de vous récompenser d’avoir gardé la paix. Comme si la paix n’était pas la plus haute félicité !

Amour sans partage : voilà, nous semble-t-il, le mot-clef, celui, du reste, qui se rencontre le plus souvent chez Dom Guéranger lorsqu’il traite des réalités spirituelles. Quand il parle de la foi, il l’entend au sens biblique de donation à Dieu de l’esprit et du cœur

Mais il prévient l’objection de la timidité, de la fausse humilité n’est-ce pas bien impressionnant, bien compliqué d’aimer Dieu ? Il répond ainsi à Euphrasie Cosnard :  » De même que la Vérité divine est voilée pour nous, de même la divine charité a aussi ses mystères. Il faut du courage pour s’élever à Dieu, du fond de l’abîme de nos imperfections… Mais c’est l’amour qui franchit l’abîme, qui se jette à corps perdu dans les bras de celui qu’il aime encore plus qu’il ne le craint. Une fois réunie à son Dieu, l’âme ne doit plus regarder derrière elle. Que lui importe maintenant de savoir comment elle est arrivée là, et si elle méritait d’y parvenir ? Elle aime son Dieu, elle sent qu’elle l’aime, et elle sait bien que tant qu’elle l’aimera, il ne la chassera pas

Le véritable amour s’exprime dans la simplicité, Dom Guéranger ne se lasse pas de le redire:  » Il y a longtemps, dites-vous, que je ne vous prêche plus l’amour de Dieu, mes sermons se résumeront en celui-ci : soyez simple avec Dieu. Servez-le simplement, aimez-le simplement, point d’états violents et extraordinaires, mais la paix de l’esprit et du cœur en Notre Seigneur. Vous êtes de sa cour, de sa maison, occupez-vous plus de lui que de vous. Toute manie de s’approfondir est dangereuse et, outre le temps qu’elle fait perdre, elle ne mène à rien. Y a-t-il besoin de tant se ruminer pour sentir qu’on est plein de misères dans le passé, d’imperfections dans le présent, de faiblesses dans l’avenir ? Pour le passé aimez Dieu, pour le présent aimez Dieu, pour l’avenir aimez-le encore et avec cela tout ira bien : car ce n’est ni présent, ni passé, ni avenir, ni vous qui doivent vous occuper, mais Dieu, mais celui qui se donne à vous et s’impatiente que vous vous amusiez à faire des toilettes sans fin pour aller à lui, quand c’est vous qu’il demande et non tous vos apprêts

De telles paroles nous donnent quelque idée de la manière dont l’Abbé de Solesmes a simplifié sa vie. Mme Cécile Bruyère a tenté avec bonheur de livrer le secret de cette existence exceptionnelle, dont elle avait été l’un des meilleurs observateurs durant vingt ans.

 » Lorsque l’action dans l’âme se rencontre jointe à un calme parfait, à une paix profonde, et que cette paix s’accroît à mesure que l’action devient plus intense, l’âme a atteint – autant qu’on en puisse juger – l’union avec celui qui est l’Acte pur et la Paix essentielle. Alors, rien ne peut exprimer son activité, comme aussi rien ne peut troubler sa paix. Car plus elle s’enfonce dans la paix, plus elle est active – parce que plus libre – et plus elle se prête à l’action, plus sa paix devient profonde.

 » Les lettres si variées de Dom Guéranger, ses occupations si multiples, ses préoccupations si diverses qui le laissent néanmoins dans un parfait équilibre, nous paraissent un indice de cet état de son âme. Il ne sort jamais de l’élément surnaturel : sur ce point, il se trahit en mille occasions. Et lui, si délicat et si grave en tout ce qui regarde les rapports avec Dieu, n’éprouve pas le besoin de se remettre à flot et de rentrer en possession de trésors dissipés. Quel que soit l’encombrement de sa vie, il ne paraît ni anxieux, ni fébrile, ni surexcité. On sent toujours l’attache profonde qui retient son âme unie à Dieu dans son propre fond, au milieu d’une multiplicité qui nous semblerait affolante. Cette solidité, cette fixité ne peut être opérée en l’homme que par le contact immédiat avec la lumière divine »

Et l’abbesse de Sainte Cécile se réfère ici à Denys dans son célèbre Traité des Noms divins :  » De même que l’ignorance et l’erreur créent la division, écrit le célèbre auteur mystique du Ve siècle, ainsi la lumière spirituelle, quand elle apparaît, rappelle et ramasse en un tout homogène les choses qu’elle atteint; elle les perfectionne, les tourne vers l’être réel, corrige leurs vaines opinions, ramène leurs vues multiples ou plutôt leurs imaginations capricieuses en une connaissance unique, véritable, pure et simple, et les remplit d’une lumière qui est unité et qui produit l’unité « .

Voilà pourquoi jamais on n’entendra Dom Guéranger se plaindre que ses responsabilités abbatiales et ses mille dérangements l’éloignent de Dieu ou l’empêchent de prier. S’il se plaint, c’est de ne pouvoir suffire à la tâche et d’être en retard, mais non pas d’oublier Dieu. Ne sommes-nous pas en présence d’une âme unie à Dieu par un mode élevé impliquant la perfection de la charité ?

Mme Cécile Bruyère incline à le croire : « Lorsque nous constatons dans l’attitude de Dom Guéranger quelque chose de stable, de serein, de pacifique et d’actif tout à la fois, nous sommes en droit de remonter des effets à la cause. L’homme le mieux doué, le plus vertueux et le plus sage, qui n’est point arraché à lui-même par la désappropriation que crée l’amour divin, ne saurait atteindre ces hauteurs ni cette solidité dont la créature est incapable. Il faut pour cela le contact avec celui que Denys appelle  » silence et immobilité merveilleusement active « , avec celui qui ne déchoit pas de son unité parfaite quand il se multiplie en ses œuvres, mais, au contraire, en vertu de cette unité sans égale, s’incline vers toute créature sans sortir de son propre fond »

En vertu de cette unité, Dom Guéranger a donc estimé que sa vie contemplative ne souffrirait pas de son dévouement aux autres. Au contraire, c’est la même charité qui l’a porté vers Dieu et vers ses frères et qui a fait de lui un homme patient, pacifique, dévoué et joyeux envers tous. Sans doute’, la nature l’avait-elle déjà gratifié d’un tempérament heureux, optimiste et réfractaire à la tristesse. Mais sans vertu surnaturelle, cette disposition aurait fondu au feu des difficultés. Or, l’on a vu l’inverse se produire : à mesure qu’il était plus dérangé et dévoré, l’Abbé de Solesmes était plus patient et plus souriant.

A ceux et celles qui avaient reçu la charge de régir une communauté, il rappelait  » cette vertu qui, pour une part, est faite d’indulgence, de dévouement et de générosité; pour l’autre, de prudence et de simplicité – sans oublier l’humilité « . L’abbesse de Sainte Cécile apporte ici un témoignage sur la délicatesse et l’habileté surnaturelle de son maître :  » Un jour, une personne d’un caractère un peu raide disait à Dom Guéranger qu’ayant à conduire des âmes il lui répugnait d’user de finesse pour les amener au bien « . Il sourit et répondit :  » Notre Seigneur use sans cesse d’industrie avec nous. Trouverez-vous que c’est de la finesse ? Assurément non; c’est de l’amour. Aimez donc ces âmes et vous serez habile avec elles, sans calcul humain. L’amour vous donnera des ressources inépuisables pour les conduire à Dieu « .

Il serait trop long de dépeindre Dom Guéranger au milieu de ses moines. Qu’il suffise aujourd’hui de rappeler qu’à sa mort il fut pleuré par les siens comme un père et comme une mère. N’est-ce pas ce souvenir des années de jadis qui étrangla d’émotion le cardinal Pitra lorsqu’il revint visiter Solesmes en juillet 1875 ?  » Vous souvient-il, mes Pères, de cette main qui serrait la vôtre, à une heure de défaillance, dans l’accablement d’une douleur imprévue ou au moment d’une résolution virile et décisive ? « . Simple détail, mais combien expressif!

Concluons. Ces quelques touches en vue d’un portrait ont fait apparaître un homme purifié par l’épreuve, un homme d’une foi très forte – et ici il aurait fallu préciser qu’elle s’est continuellement nourrie de l’Écriture Sainte, des Pères de l’Église, de la Liturgie. Nous avons vu cet homme témoigner de sa paix et de sa joie spirituelles, de sa confiance en Dieu au milieu des traverses qu’il a subies. Il s’est dépensé pour sauver ce qu’il appelait  » l’œuvre de Dieu « , il a accepté d’être poursuivi et bousculé par ses responsabilités, sans jamais prendre de vacances. Malgré tout, sa vie intérieure, sa vie de moine n’en n’a pas souffert.

Son secret nous est désormais connu; il ne l’a pas emporté avec lui dans sa tombe. Ce secret, qui a unifié sa vie, n’est autre que l’amour de Dieu le plus ardent et le plus simple. L’abbé Guéranger n’avait que vingt-trois ans quand il traça ces mots pour Euphrasie Cosnard :  » Faites bonne provision d’amour de Dieu : c’est la seule chose qui soutienne. Mais aussi avec cela que ne ferait-on pas! Nous une forme moins concise, nous retrouvons le célèbre Ama, et quod vis fac de saint Augustin : Aimer Dieu et nos frères, tel est le secret de la vraie liberté. On rejoint ici la  » petite voie  » de Thérèse de Lisieux, qui est aussi la voie royale. Dans cette  » voie du salut « , dont l’entrée est toujours étroite, car il faut s’y délester de soi-même et de bien des bagages souvent très attachants, Dom Guéranger s’est engagé résolument. Mais, pour emprunter le langage de saint Benoît à la fin du Prologue de sa Règle, il a bientôt expérimenté qu’à mesure du chemin parcouru dans la foi,  » le cœur se dilate et l’on se met à courir la voie des préceptes de Dieu avec une ineffable douceur d’amour « .

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