Marie d’Agreda – 16e article

Marie d’Agréda et la Cité mystique de Dieu.

16ème article : Le pamphlet des Monita. Le bréviaire de Paris. L’action néfaste de Monsieur Baillet. La dévotion à la Sainte Vierge ridiculisée par celui-ci.

 

(16° article. — Voir les n°s des 23 mai, 6 et 20 juin, 18 juillet, 1er et 15 août, 13 et 27 septembre, 10 octobre, 21 novembre, 5 et 19 Décembre 1858, 16 et 31 janvier, et 13 Février 1859.)

 

    Le pamphlet des Monita salutaria avait été le manifeste du nombreux parti qui conspirait contre le culte d’amour et de foi que la catholicité tout entière rend à la Mère de Dieu. Publié en latin et à l’étranger, il avait trouvé l’un des prélats les plus influents dans l’Eglise de France disposé à le prendre sous son patronage. Promptement traduit en français, il circulait librement, au scandale et au péril des fidèles. Il ne manquait plus qu’une condition pour assurer le succès des idées que l’odieux factum était destiné à répandre ; c’est qu’un docteur de Sorbonne entreprit de lui donner la forme d’un livre de piété français, et publiât cette œuvre avec approbation et privilège du Roi. C’est ce qui eût lieu en 1693, ainsi que nous l’allons raconter tout à l’heure.

Mais en attendant, il était nécessaire de préparer les esprits, de les incliner vers une dévotion moins tendre et moins enthousiaste envers la vierge Marie. Le moyen efficace pour obtenir ce résultat était de modifier largement la liturgie dans l’Eglise de Paris ; car les antiques formules de la prière publique, œuvre des siècles de foi, témoignaient trop hautement d’une croyance dans les prérogatives et le pouvoir de Marie, fort différente de celle qu’on voulait y substituer. Une commission avait été instituée par l’archevêque Hardouin de Péréfixe pour une réforme du Bréviaire et du Missel de Paris. Ce prélat était mort avant que l’œuvre fût terminée, son successeur, François de Harlay, avait maintenu la commission qui prépara le Bréviaire publié en 1680 et le Missel qui vit le jour en 1684. Depuis la Bulle de saint Pie V, les livres liturgiques de l’Eglise de Paris qui se trouvaient dans le cas de l’exception favorable avaient été l’objet de plusieurs réformes sous les Gondy, et toujours les corrections avaient été appliquées dans le sens de la piété romaine. Cette fois il en fut autrement, et les esprits clairvoyants furent à même de prévoir que la liturgie allait devenir un moyen au service de ceux qui avaient résolu de modifier d’après leur système le sens religieux des Français.

L’âme de la commission parisienne était ce même Chastelain, chanoine de Notre-Dame, que nous avons vu figurer dans la cabale qui, sous le prétexte de rétablir un texte d’Usuard, tendait à ébranler la confiance des fidèles dans l’Assomption corporelle de la Mère de Dieu. Nous n’avons point ici à présenter une étude complète des livres liturgiques publiés par François de Harlay ; nous l’avons essayé ailleurs ; il s’agit simplement de signaler les caractères de cette Liturgie, quant au culte de la sainte Vierge. J’ai raconté, dans l’article précédent, la manière pleine de tact et de convenance qu’employa Hardouin de Péréfixe pour arrêter les tentatives déplorables qu’avaient osées quelques membres de son Chapitre, à l’endroit du privilège de Marie dans son Assomption. Après la mort du prélat, Chastelain sut prendre sa revanche. Le Bréviaire des Gondy contenait, au 15 août, des Leçons extraites de saint Jean Damascène, dans lesquelles l’Assomption corporelle de la Mère de Dieu était célébrée en termes énergiques et pompeux ; ce passage disparut du Bréviaire de 1680. Les Bréviaires antérieurs contenaient une foule de Répons et d’Antiennes en l’honneur de Marie, que l’on trouve non seulement dans le Bréviaire de saint Pie V, mais même dans les Responsoriaux de saint Grégoire. Ces pièces, remarquables par leur tour antique et par l’ineffable onction qu’elles respirent, étaient au nombre des plus précieux monuments de la tradition, dont la Liturgie est, selon Bossuet, le principal instrument. Dans le Bréviaire de 1680, elles étaient impitoyablement, et je dirai habilement sacrifiées. On devait dès-lors cesser de répéter dans l’Eglise de Paris, et bien sûr dans les autres Églises de France, ces belles et instructives paroles : « Réjouissez-vous, Vierge Marie ; car c’est vous-même qui avez détruit les hérésies dans le monde entier ; » et celles-ci : « Laissez-moi vous louer, Vierge sainte ; donnez-moi vigueur contre vos ennemis. »

Depuis les premiers siècles du christianisme, les Églises d’Orient et d’Occident avaient appliqué à la Sainte Vierge, dans l’office de ses fêtes, certains passages des Livres Sapientiaux où l’auteur sacré a d’abord en vue les grandeurs du Verbe incarné, et retrace en même temps, sous un arcane sublime, la prédestination de celle qui doit être la Mère de Dieu dans la chair. La pratique de la sainte Église, les commentaires lumineux des docteurs ont rendu sacrée autant que précieuse cette interprétation, qui fut attaquée par les réformateurs du XVIe siècle, et que nous avons vue relevée par Pie IX, dans la Bulle pour la définition du dogme de l’Immaculée-Conception. Tous ces passages furent effacés du Bréviaire et du Missel, et on les remplaça par d’autres. Les Eglises d’Orient et d’Occident célèbrent la fête du 25 mars, sous le titre de l’Annonciation de la Sainte Vierge, pensant que la gloire du fils de Dieu, incarné eu ce jour, n’en saurait être offusquée. Le nouveau Bréviaire avait changé ce titre populaire, et la fête du 25 mars s’appelait désormais l’Annonciation du Seigneur, Annuntiatio Dominica. Ces changements étaient significatifs, et donnaient à comprendre que, selon les idées qui prévalaient alors, la réduction du culte de Marie était un des moyens d’amener la Liturgie à une perfection plus grande.

Dans ce même temps venait s’établir à Paris un homme dont l’érudition et l’extrême hardiesse étaient appelées à exercer une influence aussi funeste qu’elle devait être étendue. Digne émule d’Ellies Du Pin, Adrien Baillet entrait en 1680, en qualité de bibliothécaire, chez l’avocat-général, depuis président de Lamoignon. On pourrait déjà se faire une idée de la direction des idées de ce personnage par la lecture de sa Vie de Richer, de sa Vie de Descartes, et de son Histoire des démêlés de Boniface VIII avec Philippe-le-Bel. Mais le plus dangereux de ses ouvrages est celui qui, sous le titre de Vies des Saints, publié in-folio, in-quarto, in-octavo, a exercé une si désastreuse influence sur la piété française, et a mérité d’être proscrit par le Saint-Siège, sous la date du 4 mars 1709 et du 14 janvier 1714. A un esprit de cette trempe, les Monita salutaria devaient paraître un livre inappréciable et dont on ne pouvait trop propager les maximes. Baillet conçut donc le projet d’un livre qu’il intitulerait : De la dévotion à la Sainte Vierge et du culte qui lui est dû, et dans lequel il ferait pénétrer tout l’esprit du pamphlet flamand, en y insérant en même temps quantité de sentences louables, avec force protestations du plus grand respect pour la Mère de Dieu.

Le livre, dédié à M[adame] de Lamoignon, parut en 1693, à Paris. Les approbations de docteurs ne lui manquèrent pas ; mais on remarqua surtout celle du docteur Hideux, curé des Saints-Innocents, tristement célèbre depuis dans les fastes du jansénisme. Il y eut quelques timides réclamations en faveur de la piété catholique, si insolemment attaquée dans l’ouvrage, sur un point de cette importance. Un mémoire anonyme adressé à la Sorbonne, et dans lequel on réclamait justice pour le culte de la Sainte Vierge, fut imprimé ; on publia aussi une Lettre à M. Hideux, curé des Saints-Innocents, sur son approbation du nouveau livre de la Dévotion a la Sainte Vierge ; enfin, le bruit devint si fort que l’archevêque de Harlay se vit obligé de faire examiner une production qui soulevait de telles plaintes. Les examinateurs nommés par le prélat trouvèrent le livre sans reproche, et son succès fut dès-lors assuré. Il est vrai qu’un décret de l’Index, en date du 7 septembre 1695, et renouvelé pour la seconde édition le 26 octobre 1701, vint avertir les fidèles de se défier d’un livre dans lequel le poison, pour être déguisé, n’en était pas moins dangereux ; mais déjà, à cette époque, les condamnations de l’Index romain, destinées à servir d’avertissement dans toute l’Eglise, étaient regardées comme sans valeur pour la France, par une foule de fidèles trop dociles aux préjugés qu’on leur inculquait. La Sorbonne, néanmoins, sentit le coup, et la revanche qu’elle tira de la flétrissure que Rome avait infligée à un livre garanti par le docteur Hideux et trois autres fut, comme nous le verrons en détail, la censure que la Faculté entreprit elle-même et consomma contre la Cité mystique de Marie d’Agréda. Il faut reconnaître que le jeu ne manquait pas d’habileté, et que, quant au résultat, on pouvait s’attendre à toute la défaveur possible pour le livre espagnol, de la part d’un public qui goûtait de plus en plus celui d’Adrien Baillet.

Mais il importe de parcourir l’ouvrage et d’en signaler les principaux traits ; rien ne peut servir davantage à éclairer le lecteur sur l’esprit du système qui prévalut en France, vers la fin du XVIIe siècle, et sur la manière dont on l’appliquait. Le grand cheval de bataille mis en avant par toute l’école dominante était ceci : Débarrasser l’enseignement et le culte de tout ce gui peut donner aux protestants le prétexte de se scandaliser. C’est la même idée que nous avons vu mettre en avant par certains catholiques, en 1854, dans les temps qui précédèrent la définition de l’Immaculée-Conception ; et ceux qui connaissent un peu l’histoire ecclésiastique, se rappelleront aussi la pression violente qu’éprouvèrent longtemps les Pères du Concile de Trente de la part de ceux qui voulaient que cette sainte et illustre assemblée s’occupât uniquement de la réforme des mœurs, et n’irritât pas les hérétiques par des définitions dogmatiques. Les gens qui se laissent prendre à de tels pièges sont bien aveugles ou bien légers ; mais, en retour, ceux qui tendent ces pièges savent parfaitement ce qu’ils font. Les catholiques ont, en fin de compte, plus de droits dans l’Église que les hérétiques qui n’en font pas partie ; et nous ne voyons pas que tous ces amincissements de la doctrine et de la pratique aient ramené ceux-ci au giron de la mère commune. Loin delà ; ils ont constaté avec une joie de sectaires, dans de nombreux écrits, les variations qu’ils reconnaissaient entre la manière dont on entendait en France le culte de la Sainte Vierge, à la fin du XVIIe siècle, et celle dont on le prêchait et le pratiquait dans les temps antérieurs. Ils ont bien su reconnaître et dire que l’enseignement et la pratique de Rome à ce sujet étaient en opposition avec ceux dont on faisait parade devant eux. J’imagine que nos docteurs d’alors auraient agi avec plus de dignité et en même temps plus d’habileté, s’ils avaient offert le spectacle d’une conformité toujours plus étroite aux directions que le centre divin de l’unité communique sans cesse aux divers membres du grand corps de l’Eglise. Un décret dogmatique du Saint-Siège venait d’anathématiser cette proposition : La louange de Marie, en tant que Marie, est une louange vaine ; il fallait publier sur les toits cette condamnation, et tout le monde, catholiques et hérétiques, eût compris que pour être avec l’Église, il ne suffit pas de vénérer Marie dans l’acte de sa divine maternité, mais que cette Reine du ciel et de la terre a droit personnellement aux hommages de toute créature, à raison des perfections propres qui sont en elle et de la puissance que Dieu lui a conférée. Au lieu de cela, la Sorbonne, qui, au XVIe siècle, avait su rédiger une censure si courageusement motivée des erreurs dont les écrits d’Erasme étaient remplis, ne trouvait rien à dire contre les Monita salutaria que Rome avait proscrits ; toute sa colère fondait sur l’humble et pieux écrit d’une pauvre religieuse espagnole, écrit dont les protestants n’ignoraient pas l’immense popularité dans une des plus vastes provinces de l’Eglise catholique, de même qu’ils savaient aussi les égards particuliers avec lesquels Rome le traitait. C’était donner à entendre aux dissidents que, malgré toutes les belles théories que l’on déroulait devant eux sur l’unité de l’Église, il n’y avait qu’un pays au monde où l’on sût bien à quoi s’en tenir sur le véritable culte dû à la Sainte Vierge. Encore devait-on réduire de beaucoup ce grand Empire du milieu ; car la France s’était accrue de diverses provinces dans lesquelles la vieille manière de sentir et d’agir dans les choses religieuses se montrait encore assez vivace ; et nous avons vu plus haut que la Faculté de théologie de Toulouse, organe de l’enseignement dans une de nos vieilles provinces, ne s’était pas fait faute de prendre le patronage de Marie d’Agréda, à la veille même du jour où la Sorbonne devait couvrir d’ignominie ce nom pour lequel Benoît XIV professait une vénération si expressive, cinquante ans après la censure de Paris. Il est permis de douter que l’acte de la Sorbonne ait jamais converti un seul protestant ; mais il est aisé de se faire une idée de la déconsidération que des entreprises aussi maladroites et aussi passionnées inspirèrent à ceux que l’on prétendait ramener, en leur donnant de tels spectacles. Je ne parle pas de la lassitude, du malaise et des idées hardies que de tels faits devaient naturellement enfanter chez les fidèles eux-mêmes ; ce qu’il y a de certain, c’est que l’incrédulité, dès qu’il lui fut permis de lever le masque, quelques années après, trouva peu de résistance, et fut bientôt en mesure d’entraîner irrésistiblement la nation dans les plus grands malheurs. La diminution des vérités, l’extinction de la sainteté (defecit sanctus, diminutæ sunt veritates), préparèrent cette situation terrible sous laquelle nous nous débattons encore. Je demande pardon au lecteur de cette trop longue digression, et je reviens au livre d’Adrien Baillet.

L’auteur pose d’abord le fondement de la dévotion à Marie, qui est sa qualité de Mère de Dieu, à laquelle il rend hommage, et passe proprement au culte qui est dû à cette créature incomparable. Selon lui, « de tant d’honneurs qui sont rendus à Marie sur la terre, elle n’agrée et ne reçoit que ceux qui lui sont offerts par les véritables enfants de Dieu. » (Page 7.) Ainsi, les pécheurs doivent tenir pour certain que leurs hommages à la Mère de Dieu n’obtiendront jamais d’elle un regard favorable, et ils peuvent se dispenser désormais de venir fatiguer de leur présence celle que l’Église romaine appelle pourtant le Refuge des pécheurs. Au reste, la cour de la Reine des cieux ne sera pas nombreuse ; car l’auteur nous avertit que « si dans notre culte envers Marie nous aimons autre chose que ce Dieu, ou quelque chose qui ne se rapporte pas à Dieu, ce culte devient idolâtrie. » (Ibid.) Que d’idolâtres dans l’Église de Dieu, qui, comme nous l’enseigne notre sainte foi, ne se compose pas seulement des parfaits ! Ce sont bien là les Monita salutaria dans toute leur crudité. Plus loin, Baillet nous dit : « Marie ne peut souffrir qu’on fasse profession de l’aimer si l’on n’aime Dieu au-dessus d’elle et si elle n’est aimée par rapport à lui. Elle n’a point d’autres amis que ceux de Dieu. » (Page 8.) Malheur donc à celui qui comptait sur elle pour opérer sa réconciliation !

L’auteur s’efforce ensuite de confondre l’amour que le chrétien doit avoir pour Marie avec celui auquel il est tenu envers Dieu, toujours dans le but de décourager les dévots de Marie, qui ne sont pas encore arrivés à la plus haute perfection, il n’admet pas un amour de Marie qui soit pour Marie car, nous dit-il, « la droite raison, l’ordre naturel et la loi éternelle demandent que l’homme n’aime que Dieu seul. » (Page 12.) Ainsi, pour anéantir l’amour du chrétien envers Marie, Baillet trouve nécessaire, et on le conçoit, de renverser l’amour paternel, l’amour filial, l’amour des époux, l’amour fraternel, l’amitié ; sentiments qui, pour être chrétiens, doivent être rapportés à Dieu, mais qui, s’ils n’existaient pas légitimement en eux-mêmes, ne seraient pas susceptibles de cette relation surnaturelle. La pensée de l’auteur, houleuse d’elle-même, se cache quelquefois, mais le plus souvent elle se trahit, comme quand il enseigne ouvertement que « aimer la Sainte Vierge après Dieu consiste à ne l’aimer qu’en Dieu. » (Page 14.) Que « les honneurs que nous lui rendons doivent être uniquement rapportés à son auteur (p. 16) ; » que « honorer cette sainte Créature, n’est autre chose qu’honorer Dieu. » (Ibid.) Baillet réprouve surtout les flatteries (c’est son mot) que l’on adresse trop souvent à la Reine de l’univers. II nous apprend « qu’elle n’est pas moins outragée d’une flatterie que d’une superstition. » (P. 24.) Or, selon Baillet, il y a danger de flatterie envers Marie, quand on prend pour prétexte de la louer sans mesure, « que les louanges qui lui sont dues légitimement sont au-dessus des efforts de tous « ses prédicateurs. » (Ibid.) L’Eglise, pourtant, dans le beau et antique répons : Sancta et immaculata, professe ce même sentiment de son impuissance à louer dignement cette créature privilégiée, et Baillet connaissait cette admirable formule liturgique, qui ne disparut du Bréviaire de Paris qu’en 1736, lorsque les théories qu’on mettait en avant en 1693 eurent porté leurs fruits.

Plus loin (page,34), l’auteur, parlant des titres de Médiatrice, d’Avocate, de Mère de miséricorde et de grâce, que l’Église donne, à Marie, ose dire : « Nous avouons de bonne foi que nous n’avons pas trouvé ces titres dans les écrits des Apôtres ou de leurs disciples, et que notre langage paraît avoir été inconnu aux premiers fidèles. » Pour le coup, cette remarque ne déplaira pas aux protestants ; mais, en attendant, un simple fidèle pourrait répondre au savant docteur que les Apôtres ne nous ayant pas laissé de règles pour le langage que nous devons employer quand il s’agit de louer Marie, nous nous en rapportons à l’Eglise qui est dirigée par le même Saint-Esprit qui inspirait les Apôtres. Quant aux termes non liturgiques de Co-rédemptrice et de Réparatrice, Baillet pense que l’Eglise a cru pouvoir les dissimuler ou les excuser dans les écrits de quelques zélés. Il n’est point de mon sujet d’entreprendre ici la justification de ces termes employés par des théologiens de premier ordre ; le lecteur peut consulter ce qu’en dit le savant P[ère] Faber, dans son beau livre intitulé : Le pied de la Croix. Mais si notre docteur ne consent pas à amnistier le titre de Corédemptrice, il a trouvé moyen de donner un bon sens à celui de Mère de miséricorde. Ecoutez : « Nous appelons la Sainte Vierge Mère de miséricorde et de grâce, parce que Celui dont elle est Mère est l’unique auteur de la grâce et de la miséricorde. » (Page 45.) Ceci est ingénieux, et ne scandalisera assurément pas les protestants. Mais ce n’est pas tout : afin de bannir de l’esprit des chrétiens toute tentation de considérer Marie comme Mère et ministre de miséricorde, Baillet annonce au pécheur que cette Avocate en laquelle il espère sera son juge terrible et impitoyable au jour des justices ; car, dit-il, « nous ne voudrions pas, pour flatter notre imagination, abaisser la condition de Marie au-dessous de celle des Apôtres que Jésus-Christ a promis de rendre juges des douze tribus d’Israël, ou de celle de tous les autres saints qui doivent juger les nations. » (Page 49.) Ainsi, ne voyons plus en Marie une Mère compatissante des hommes ; tremblons à sa pensée comme à celle d’un juge redoutable. Baillet n’aime pas Marie, c’est une question jugée ; mais il s’expose un peu à ce que son pécheur lui dise : « Puisque, selon vous, Marie doit paraître, au jour du jugement, armée des foudres vengeresses de la colère divine, ce moment n’étant pas arrivé encore, je vous prie de me laisser implorer en elle la Mère de miséricorde. Les Apôtres et les autres saints qui doivent juger le monde avec Jésus-Christ, au dernier jour, daignent, en attendant, se montrer accessibles à nos vœux et à notre confiance, pourquoi n’attendrais-je pas de la miséricordieuse Reine du ciel une bonté égale à son pouvoir ? » Nous reviendrons encore sur ce livre gracié à Paris et condamné à Rome ; il joua un trop grand rôle dans l’épisode historique que nous avons entrepris de raconter, et il a exercé une trop grave et trop longue influence, pour que nous puissions n’en traiter qu’en passant.

 

D[om] P[rosper] Guéranger.