Dom Guéranger, père abbé

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Dom Guéranger, père abbé

 

 

Compte    Dom Guéranger1

 

LETTRE

DE L’ABBAYE SAINT-MARTIN

LIGUGÉ

novembre-décembre 1974

169

 

EN GLANANT DANS LES ARCHIVES…

DOM GUÉRANGER, « PÈRE ABBE »

    Du vivant de Dom Guéranger, c’est au noviciat de Solesmes que tous les moines de Ligugé sont entrés et qu’ils ont reçu leur formation monastique : aussi est-il leur commun Père Abbé et sont-ils pour lui des fils au même titre que ceux qui vivent habituellement auprès de lui à la  » Maison Mère  » ; ils ont seulement reçu de lui une obédience pour Ligugé qui les y fixe. Même en faisant large la part du romantisme et de la rhétorique fleurie de l’époque, comment rendre compte de l’admiration et de l’affection que, malgré l’éloignement, continuaient de lui vouer ses fils de Ligugé, si l’on n’admet pas que le P. Abbé avait reçu du ciel un don particulier pour s’attacher les cœurs ? D. Guéranger savait, en effet, trouver les mots qui touchent 1 et gagnent la confiance ; il se montrait volontiers cordial et amical, primesautier et chaleureux ; il parlait familièrement, avec abandon même, et tenait ainsi son monde sous le charme qui émanait de sa personne et de ses entretiens.

    Le père spirituel

    Dans la Chronique locale (manuscrite), son arrivée au monastère est toujours saluée par des accents de joie, plus affectifs chez D. Bouleau, 2 plus réservés chez D. Petiteau 3 , presque délirants chez D. Plaine 4 – leur cadet de vingt ans – selon le tempérament d’un chacun : mais tous éprouvaient visiblement pour la personne du P. Abbé le même attachement profondément senti et le même respect cordial pour sa haute intelligence et sa large culture ecclésiastique. Lors de ces visites, chacun a à cœur  » d’aller le trouver en particulier pour lui exposer l’état de son âme et le consulter sur ses travaux et ses projets D (Chronique, p. 160).

    Quelques lettres ou billets de direction spirituelle, de la main de D. Guéranger, ont été conservés par leur destinataire : la plupart étaient adressés à D. Bouleau qui effectua son noviciat au monastère de Paris, de 1842 à 1845. Citons-en au moins quelques passages particulièrement bien venus

    … je n’approuve pas qu’on se dessèche tout à fait le cœur. Dieu y gagne peu, et si la nature reprend sa revanche, elle est quelquefois terrible.

    Tâchez d’être gai et ouvert avec tous vos frères. Donnez l’exemple de la cordialité et de la simplicité ; toutefois, n’oubliez pas le conseil de Notre Seigneur : Estote prudentes. La vie de communauté exige la pratique de ce double conseil tout entier.

    Vous êtes une tête folle, avec vos susceptibilités. Je ne me souviens plus trop des mots si durs de ma part qui vous sont si fidèlement restés. Dans tous les cas, si vous en méritez encore d’autres, attendez vous bien que je vous les dirai tout droit, et encore je ne vous en aimerai pas moins. Arrangez cela. (Lettre du 30 mai 1843.)

    Je me suis grandement amusé de vos causeries avec le Diable ; mais je doute que lui s’en amuse autant ; toutefois, il faut faire en sorte qu’il. n’ait pas lieu de rire le dernier et surtout, comme vous le dites, qu’à la fin il ait le nez plus long que vous ; permettez que j’ajoute : de trois pieds, ce qui sera fort raisonnable.

    De coetero, cher gros fanfan, gardez-vous de vous tourmenter. Si vous faites bien, soyez calme ; si vous faites médiocrement, soyez calme ; si vous faisiez quelque chose de mal, soyez calme : à la fin le Diable n’y verra plus que des chandelles, et pendant ce temps-là, en toute humilité et confiance, vous y verrez clair à vos affaires, vous prendrez les bonnes mesures nécessaires pour aller droit à Dieu, en passant par-dessus vous et tout autre obstacle. (Lettre du 2 mai 1843.)

    Et ce billet de la même époque (29 mai 1843) adressé à D. Piolin :

    Je crains que la vue de vos faiblesses ne vous impressionne trop. Dieu est infiniment plus miséricordieux et bon que vous n’êtes faible et indigent. Toutes les fois que la tristesse domine l’âme de manière à produire l’ennui et l’humeur noire, ce n’est plus la componction qui est douce, calme, confiante. Qu’est-ce donc ? C’est un petit brin d’amour propre combiné avec les accidents du tempérament physique. Rien autre chose. Il faut donc secouer cela et tâcher d’être gai. Il y a du courage dans la gaîté comme dans toute autre chose ; aussi est-ce pour Dieu qu’il faut ainsi s’ébattre. Gaudete…

    Il faut démolir cette humeur noire qui n’est bonne ni pour ce monde ni pour l’autre… Enfin… bien convaincu que vous êtes du grand besoin de l’humilité et de la charité, allez votre train et ne vous figurez pas pouvoir être parfait en quinze jours. C’est beaucoup de se connaître, mais ce n’est encore que moitié… Pour le reste il faut deux choses : l’amour de Dieu et le temps.

    On pourra juger par ces quelques exemples de l’humour et du ton enjoué adoptés par le Père Abbé pour parler à ses enfants.

    Le Maître écouté

    En récréation, il s’exprime très librement sur tous les sujets et ne craint pas de porter des jugements péremptoires dont l’écho nous est fidèlement répercuté par la Chronique.

    Il (= D. Guéranger) nous a exposé le triste état des choses politiques et religieuses dans notre Europe. Tous les gouvernements semblent être pris de vertige, et courent à leur ruine en favorisant la Révolution et les sociétés secrètes : il nous a dépeint la déplorable situation du Souverain Pontife abandonné de tout appui humain et poursuivi jusque dans sa capitale par des ennemis implacables… Il nous a donné son appréciation sur l’oraison funèbre de Lamoricière 5 et l’ouvrage de M. Keller 6  : la première pèche contre toutes les règles de l’éloquence sacrée et viole aussi quelques lois du dictionnaire ; le second est un excellent livre, plein d’une saine doctrine, écrit avec enthousiasme et amour de l’Eglise ; mais il y a beaucoup de longueurs, et en deux ou trois passages où l’auteur biaise, l’ouvrage devrait être réduit de moitié (29 nov. 1865, p. 51).

    Nous avons lieu de bénir Dieu de la grande victoire de Mentana… Le 3 novembre marquera dans les annales de l’Eglise. Le doigt de Dieu s’y est montré visiblement pour la défense de son peuple. S’il n’y a pas un triomphe complet, c’est au moins une trêve, un moment de répit, qui permettra peut-être de réunir le Concile.

    Les sociétés secrètes ont l’habileté diabolique de s’attaquer toujours directement aux têtes couronnées et aux principaux représentants de l’autorité civile et militaire, afin de mettre les populations en désarroi et d’empêcher les gens de bien de leur opposer une résistance sérieuse. Nous sommes chaque jour à la veille de tomber entre leurs mains, car le pouvoir, ayant renoncé à s’appuyer sur le principe chrétien, n’a plus aucune stabilité. 7

    L’Italie est un pays perdu : les populations y sont gangrenées. Les mauvaises doctrines habilement répandues par les sociétés secrètes ont tout corrompu ; les mœurs sont loin d’être pures ; il n’y a que tromperies, fraudes, haines invétérées. Il y aura surtout un moment excessivement dangereux : c’est celui de la mort de notre vénérable et saint pontife Pie IX. Comment élire son successeur ? Qui choisir ? Le nonce de Vienne, Falcinelli, OSB, abbé et réformateur de Saint Paul 8 , serait l’homme le plus capable par sa science, ses vertus et sa piété, de faire face aux circonstances. Le collège des cardinaux, renouvelé presque tout entier par Pie IX, présente bien quelques noms assez douteux : Andréa 9 , Pentini 10 , Grassellini 11 .. Il y a certains postes qui donnent droit au cardinalat : gouverneur de Rome, secrétaire de la Propagande, nonces de Paris, Vienne et Madrid, etc. : c’est un malheur ; le pape actuel aurait voulu briser cette entrave, il n’a pas osé. (26-27 novembre 1867 ; Chronique, p. 112-113.)

    … Ces quelques heures ont été mises à profit pour l’interroger sur toutes les questions religieuses aujourd’hui débattues, entre autres le fameux  » cas de conscience  » résolu si présomptueusement par l’archevêque de Paris 12 , à savoir si on peut absoudre un pénitent qui refuse d’adhérer à l’encyclique de 1864, à propos de la liberté de conscience et de toutes les idées modernes 13 . Le Révérendissime est d’un avis opposé : l’Église a cent fois tranché la question ; N.S. a réglé et voulu que la société elle-même fût chrétienne dans ses principes généraux et ses institutions. Mgr d’Orléans 14 et quelques autres pressent vivement la convocation d’un Concile, dans l’espoir que l’Encyclique y sera réformée. C’est misérable, c’est une illusion l’Eglise ne se déjuge jamais parce qu’elle est infaillible. Un Concile est-il désirable ?

    Les événements de novembre et de décembre 15 tiennent du miracle. Dieu est manifestement intervenu et dans les événements militaires 16 et dans les débats parlementaires de Paris 17 . Cette double victoire est un signe des temps. (Chronique, p. 128 ; 14 février 1868.)

    Le chroniqueur de conclure ingénument après une visite (6 à 9 mars 69) : Les récréations ont été le temps le plus précieux du séjour parmi nous de ce grand docteur, car il y a traité une foule de questions actuelles, et nous a donné sur les personnes et les choses les réponses les plus claires et les plus solides (Chronique, p. 160).

    Mais il arrive aussi que le Père Abbé expose au Chapitre, avec tout autant d’assurance, son opinion sur la législation monastique alors en vigueur, témoignant ainsi de sa liberté d’esprit par rapport aux normes imposées par les bureaux de la S. Congrégation des Évêques et Réguliers.

    Je viens pour réaliser un article des Constitutions : il s’agit du suffrage que vous devez émettre demain sur le régime de votre Abbé ; ce n’est pas une élection, mais simplement un vote affirmatif ou négatif. Soumettre ainsi à l’examen le régime de l’Abbé, et le changer, est bien peu conforme à ce qu’a établi N. Bx P S Benoît ; mais les hommes ont ainsi modifié dans le cours des âges les institutions les plus vénérables de l’antiquité, le plus souvent au détriment du bien et de l’ordre.

    Nous avons dû nous accommoder aux temps et aux circonstances, trop heureux qu’on voulut bien approuver nos Constitutions sous cette forme. Car l’Italie qui donne la Loi en agit tout autrement : les Abbés ne sont que triennaux et ne peuvent pas être confirmés. (…) Il y a dans ce changement de Supérieurs une cause inévitable d’affaiblissement de la discipline et un obstacle insurmontable à l’établissement de la réforme. Les Bénédictins d’Italie le sentent bien maintenant. Mais les Abbés et Supérieurs de la Congrégation Cassinese se trouvent très bien de ce régime qui leur permet de changer de monastère tous les trois ans et tranquillise leur conscience sur des désordres qu’ils sont impuissants à réprimer dans un si court espace de temps. Aussi le pape intervient souvent en vertu de son autorité suprême, fait, défait ou confirme les Supérieurs dans leur charge. Nous sommes à l’abri d’un pareil danger, bien qu’il fût à désirer que nos Constitutions donnassent plus de stabilité à l’autorité du Supérieur. (26 novembre 1867 ; Chronique, p. 109.)

    On voit que le Père Abbé ne s’embarrasse pas du souci de faire montre de son  » bon esprit r en ayant l’air d’approuver ce qu’il réprouve absolument : il obéit, puisqu’il le faut bien, mais sans se croire obligé de pratiquer en ces matières une c obéissance de jugement  » qui ne lui paraît ni requise ni même légitime. Belle preuve de son indépendance de jugement sur un point de droit 18 , qui ne concerne ni la foi ni les mœurs, mais seulement des usages introduits récemment (au XVllle s.), en contradiction avec la lettre de la Règle.

    Le gardien de l’Observance

    Il est aujourd’hui de bon ton de plaider pour le « pluralisme des observances. Tout au contraire, Dom Guéranger semble attacher une grande importance à leur uniformité au sein de la Congrégation : Ligugé doit s’aligner en tout sur Solesmes. A l’unique conférence faite au Chapitre de Ligugé lors de son voyage de novembre 1865, il « commence par promulguer certains changements déjà introduits à Solesmes et qu’il est nécessaire de pratiquer à Ligugé » (Chronique, p. 51). En fait, il ne s’agit que de quelques allégements mineurs dans les prières alors récitées après Complies. En mars 1867, l’une des trois conférences faites au Chapitre porte sur les cérémonies et usages, le chant, la prononciation (du latin).

    La même attention minutieuse au détail des observances se retrouve dans un document fort curieux que possèdent les archives de l’abbaye de Sainte-Croix de Poitiers. Il s’agit d’une copie manuscrite des Déclarations sur la Règle du Bx Père S. Benoît rédigées par Dom Guéranger pour sa fondation de Sainte Cécile de Solesmes ; le texte occupe le verso de chaque feuillet d’un cahier cartonné ; tandis que le recto qui lui fait face est divisé en deux parties : sur celle de gauche, la Supérieure de Sainte-Croix (R. M. Marie Fourès) a consigné ses réflexions et ses doutes pour les soumettre à Dom Guéranger ; à côté, dans la partie de droite de la page, celui-ci répond succinctement. On a là, bien souvent, le premier jet primesautier de sa verve, assaisonné ici et là d’une pointe d’humour, voire même de plus d’un paradoxe 19 . Toutefois, comme il ne s’agit plus de sa congrégation, il sait se montrer plus accueillant pour des usages dont la pratique lui paraît indifférente : Sur ce point, comme sur d’autres qui ne sont point de l’essence, rien n’empêche de suivre l’usage local, écrit-il.

    En matière liturgique, ses réponses sont d’ordinaire catégoriques. Les Sœurs disent le bréviaire romain :  » On n’est pas Bénédictine, si l’on ne se sert pas du Bréviaire bénédictin. Monseigneur peut dispenser jusqu’à nouvel ordre ; mais il n’y a pas à discuter sur ce point fondamental.  » Peut-on permettre aux seules enfants (les élèves des Sœurs) de chanter  » en musique  » à quelques fêtes et pendant le mois de Marie ? se demande la Supérieure ;  » pourvu que ce ne soit pas à la Messe, ni durant les offices « , lui est-il répondu. Ici, constate-t-elle, on ne fait pas de génuflexions :  » il est d’obligation de suivre les rubriques « . A propos des communions obligatoires ou  » de règle  » :  » Elles doivent être très restreintes, d’après le Décret d’Innocent XI. En dehors de ces cas, la fréquence des communions est une question toute personnelle à chaque sœur, et il doit y régner la plus grande liberté.  »

    Cette dernière réponse pouvait à l’époque paraître fort libérale ; vingt ans plus tôt, dans une lettre à la Supérieure, Mgr Pie prescrivait encore une communion générale  » à la messe qu’il viendrait célébrer à l’abbaye pour l’infortunée duchesse d’Angoulême 20 « . Par contre, dans l’horaire quotidien, Dom Guéranger estime qu’ il faut tendre par tous les moyens à avoir deux Messes ; en attendant, poser le principe, et obtenir dispense en forme de Monseigneur « . Avant les Offices, il y avait une seule sonnerie de cloches,  » ce qui me paraît une cause principale de plusieurs irrégularités « , constate la Supérieure :  » Donc, il faut établir sans retard les trois sons. Les novices peuvent aider (à sonner les cloches) ; mais il faut tenir à ce que les professes y prennent part aussi. Il y a des préjugés absurdes qu’il faut absolument déraciner pour faire quelque chose « , lui est-il répondu. De même le Père Abbé estime  » indispensable  » la sonnerie du couvre-feu. A Sainte-Croix, pour les Offices, on mettait rarement la coule :  » Rétablir l’usage de cet insigne essentiel de la vie monastique.  »

    Dom Guéranger ne tient pas moins à certains usages monastiques au réfectoire.  » Sans le service par portions, il n’y a pas de réfectoire monastique  » et un peu plus loin,  » quant au service, il est anti-bénédictin de servir autrement que par portions « . A Sainte-Croix, le vin était à discrétion :  » Deux ou trois anciennes tout au plus, avoue la Supérieure, dépassent peut-être le demi litre quelquefois.  »  » Mieux vaut suivre les Déclarations, écrit Dom Guéranger. C’est une voie déplorable de régler une maison d’après les façons de telle ou telle personne. On peut leur laisser la grande bouteille le reste de leur vie.  » Le rythme des jeûnes changeait le 8 septembre :  » Pourquoi la date du 8 septembre, et non celle du 14 ? C’est vouloir être anti-bénédictines pour le plaisir de l’être. Arrachez cet abus au plus tôt.  » Comment ne pas sourire en remarquant que cet  » abus  » si fâcheux consistait à jeûner une fois de trop ! Une dernière injonction :  » Il faut isoler la table de la Supérieure par un passage à droite et à gauche. Il est dans nos traditions que cette table pose sur une petite estrade.  »

    A Solesmes, des regards avaient été ménagés dans les portes des cellules, avec une  » coulisse  » (foramen) ; cet usage n’existe pas à Sainte-Croix où pourtant, avant 1793, le dortoir était commun :  » la coulisse me semblerait devoir être une compensation « , suggère la Supérieure :  » Evidemment, rétorque Dom Guéranger, et une compensation essentielle. La Supérieure ne peut avoir de  » coulisse  » : elle a un logement au dortoir composé de trois petites pièces qui se commandent.  »

    Les Sœurs plaçaient leur  » examen particulier  » immédiatement après le dîner :  » Comme on voudra : mais le silence après le dîner et l’application d’esprit sont mauvais pour la santé. Quand on a des récréations, elles doivent être aussitôt après les grâces, si l’on veut qu’elles soient utiles. (…) Corrigez tout cela selon les Déclarations. Il est grand temps.  » Un chapitre des coulpes hebdomadaire est jugé insuffisant ; quant aux postulantes, qu’on en dispensait,  » il faut qu’elles y aillent « . L’usage voulait que la cellérière soit seule chargée des converses, novices et professes,  » ce qui augmente considérablement les difficultés  » lorsqu’il faut en choisir une, confesse la Supérieure :  » Il faut séparer ces deux offices qui n’ont rien de commun « , tranche D. Guéranger. On n’exigeait, pour la profession des Sœurs et l’élection de la Supérieure, que la moitié des voix plus une :

     » C’est courir le risque d’avoir des sœurs qui ne conviennent pas à la moitié environ de la maison. C’est ainsi qu’on ruine l’esprit de famille dans un monastère. Une fois ruiné, il ne reparaît plus ; en ce qui concerne la Supérieure :  » Rien de plus anticanonique. Toute élection doit être aux deux tiers des voix, autrement la supériorité n’est pas tenable. Bien entendu qu’il ne peut s’agir ici que de l’avenir. Des sœurs se retranchaient-elles derrière le  » coutumier , :  » Rien de plus urgent que d’anéantir ce prétendu coutumier qui entrave tant de choses ! conclut le Père Abbé.

    Pour finir, relevons cette réponse dont on appréciera la  » discrétion « . La Supérieure expose son scrupule :  » Sous prétexte de la pauvreté du monastère, faut-il permettre de manifester ses besoins ou désirs personnels, et de demander quoi que ce soit aux parents et amis ?  » Très délicat, et dépend beaucoup des personnes. En tout cas, rien de ce qui serait obtenu ainsi ne pourrait être à l’usage absolu d’une Sœur.

    Le bon père de famille

    Cette dernière réponse montre bien que le P. Abbé ne croit pas indispensable, pour sauvegarder l’équité, d’appliquer la Règle indistinctement à tous, de manière égalitaire et uniforme, comme à l’Armée ! Il sait que les besoins diffèrent selon les personnes et se sent toujours porté à accorder à chacun ce qu’il demande. Aussi favorise-t-il les goûts, les dons et les initiatives de ses fils, dut-il pour cela se priver de leurs services. Après avoir commencé d’utiliser les compétences linguistiques de D. Gourbeillon pour effectuer une traduction latine partielle des Menées grecques, destinée à figurer dans les volumes de l’Année liturgique, comme il le voyait bien davantage épris de modelage et de sculpture, il préféra l’encourager à persévérer dans cette voie et lui procura le moyen de se former à cet art en fréquentant à Paris l’atelier de M. Bion (1841-1847) – et plus tard, à Munich, celui de Wittmann (1861). De même, il stimula l’ardeur de D. Le Bannier, féru de métrique latine, et se fit le censeur bienveillant de ses hymnes liturgiques, jusqu’à ce qu’il ait acquis une réelle maîtrise de la composition dans tous les genres de prosodie ; alors lui, jadis si sévère pour les créations  » néo-gallicanes  » des XVll XVllle siècles, ne craindra pas de solliciter de la S. Congrégation des Rites l’adoption d’une cinquantaine de ces productions au Propre du Bréviaire solesmien, où vingt-neuf d’entre elles ont pris place en 1856.

    En plus de ses propres ouvrages, il trouvait encore le temps et la force d’étendre sa sollicitude aux travaux de ses fils de Solesmes et aux premiers essais, pourtant bien modestes, de ceux de Ligugé. En 1860, il approuvait le projet de D. Menault qui lança une collection de plaquettes traitant de Biographies bénédictines : deux seulement parurent, dues l’une et l’autre au P. Sous Prieur et consacrées à S. Guilhem de Gellone et à S. Benoît d’Aniane ; mais deux autres étaient déjà en préparation : une Vie de Rhaban Maur par le même D. Menault 21 , et une Vie de S. Didier par D. Pradié 22 . Visiblement le P. Abbé tenait beaucoup à toujours donner à chacun toutes ses chances.

    Pendant les dernières années du priorat de D. Ferron (1853 1864), certaines tensions se manifestèrent au sein de la communauté de Ligugé, et le P. Abbé se vit assailli de plaintes motivées contre l’un ou l’autre de ses fils. Il temporisa. Il accordait sûrement plus de crédit aux protestations de bon vouloir de l’accusé qu’aux griefs les plus circonstanciés des accusateurs, les jugeant sans doute excessifs et trop  » passionnés « . Inlassablement il faisait confiance… Lors de sa rénovation des charges de 1873, D. Bastide rencontra de vives oppositions au maintien en fonction du P. Cellérier ; comme il n’avait personne qui put le remplacer, il dut pourtant se résigner à proroger son mandat et sollicita de D. Guéranger l’envoi d’un moine apte à recueillir la succession, suggérant même discrètement le rappel à Solesmes du Cellérier éconduit 23 . Plusieurs moines écrivirent dans le même sens au Supérieur général 24 . Peine perdue, semble-t-il. Le Cellérier devenu indésirable devait mourir en charge, quelques mois après l’Abbé de Solesmes (13-7-75).

    D. Guéranger n’oublie jamais l’exhortation de S. Benoît à l’abbé et fait  » toujours prévaloir la miséricorde sur la justice (Règle, c. 64). Si faiblesse regrettable il y eut, il n’en tient pas longtemps rigueur et son pardon aide le coupable à se ressaisir, d’autant plus qu’il engage tous les moines, ses frères, à suivre l’exemple donné par le Père. On reconnaît bien là l’authentique charité fraternelle, qui seule peut cimenter une communauté de frères.

    Entre tous les membres de sa Congrégation, vivant les uns à Solesmes, les autres à Ligugé ou à Marseille, D. Guéranger a le souci de maintenir l’unité et d’éviter que les liens se distendent. Jusqu’en 1864, année de l’installation de D. Bastide comme Abbé de Ligugé, il vint au prieuré deux fois par an – ordinairement vers la S. Benoît, au printemps, puis vers la S. Martin, en novembre 25 – ensuite une fois seulement, et encore de façon irrégulière à partir de 1870 en raison des circonstances et de sa santé déficiente 26 . Mais il n’entend pas assurer seul la liaison. Volontiers il envoie l’un ou l’autre moine de Solesmes à Ligugé pour s’y reposer 27 , ou pour aider la communauté 28 , parfois simplement pour l’y accompagner 29 . Ceux qui vinrent le plus souvent sont D. Pitra 30 et D. Gardereau 31  ; mais celui qui fit le séjour le plus prolongé fut D. Guépin 32 , venu surveiller l’édition (chez Oudin, à Poitiers) de sa Vie de S. Josaphat (1873). Inversement, D. Bastide fit plusieurs séjours à Solesmes 33 , et l’un ou l’autre moine de Ligugé sut profiter d’un voyage au pays natal pour faire étape dans l’abbaye mancelle 34 . Ces rencontres, quoique brèves, suffirent à assurer la cohésion et à maintenir un réel esprit de famille entre tous les fils de D. Guéranger – dont jusqu’en 1875, le nombre total ne dépassait guère la soixantaine. En quarante ans, le P. Abbé reçut 102 novices à la profession ; ils avaient été formés sous ses yeux et il n’eut aucune peine à connaître chacun personnellement ; tous ne formaient qu’une famille. Cela devait changer dans les vingt années qui suivirent : il y eut alors 126 professions et le nombre total des moines s’en trouva plus que doublé, passant de 71 à 151…

    L’homme de Dieu qui entraîne à sa suite.

    La formation donnée au noviciat de Solesmes initiait les candidats aux observances de la vie monastique, et à la prière liturgique et chorale. Les esprits en sortaient marqués de la forte personnalité de l’Abbé. Or Dom Guéranger était aussi, pleinement, un homme de son temps, au catholicisme fortement imprégné par tous les courants de spiritualité en honneur dans l’Eglise post-tridentine et par les dévotions qu’ils ont suscitées. Le labeur de l’office divin (opus Dei) se prolonge pour lui et s’exprime de façon plus affective dans ces exercices de dévotion hérités d’un passé parfois encore tout récent, mais qu’il croit devoir assumer comme partie intégrante de la Tradition. Lorsqu’il inscrit au Propre de sa Congrégation naissante, à côté des saints et saintes de l’Ordre de S. Benoît, la solennité du Sacré-Cœur de Jésus, il ne fait encore que se conformer à l’usage reçu dans le diocèse da Mans – au moins dès le temps du prélat gallican dont il fut le jeune secrétaire particulier : Mgr de la Myre-Mory (+ 1829). Mais il va bien au-delà en prescrivant un Salut du T. S. Sacrement le premier vendredi de chaque mois, ou en consacrant sa famille religieuse au Sacré-Cœur par un acte solennel renouvelé chaque année le jour de la solennité. 35

    Le culte de la présence réelle, alors si développé, ne lui est pas moins cher. Ainsi, malgré leur petit nombre, voit-on dès 1865 les moines de Ligugé assurer l’Adoration perpétuelle devant le T. S. Sacrement exposé pendant les XL Heures précédant le carême, pour faire comme à Solesmes 36 La fête du Corpus Christi, célébrée le jeudi par les moines, est néanmoins reportée au dimanche pour les paroissiens, avec procession à l’extérieur et reposoirs fleuris lorsque le temps le permet, tant le jour de la solennité que le jour octave : si bien que le couvent est appelé à participer à quatre processions chaque année…

    La dévotion à la Vierge Marie et à son Immaculée Conception allait de soi ; mais les exercices du Mois de Marie, si pieux soient-ils, ne relèvent pas de la liturgie et ne remontent pas au delà de S. Philippe Néri : or D. Guéranger les fait célébrer de manière festive – quoiqu’en dehors du chœur, pour qu’on fasse bien la différence. A Ligugé, on observe très exactement les usages solesmiens 37 .

    On sait combien grandit au XlXe le culte de S. Joseph : peu après son avènement, Pie IX institue la fête du Patronage de S. Joseph qu’il fixe au IlIe dimanche après Pâques, et le 8 décembre 1870 il déclare le  » Père putatif  » du Christ Patron de l’Eglise universelle. Chez les fils de D. Guéranger, la dévotion à S. Joseph apparaît très vive : à Ligugé, une statue du saint est mise en place dans l’Eglise le 14 mars 1866, et nous lisons dans la chronique 38 qu’en 1868  » elle avait reçu des hommages spéciaux pendant tout le mois de mars qui lui est consacré  » et  » qu’on ne l’a revêtue de son voile de deuil que le 1er avril, quoique le temps de la Passion fut ouvert depuis le 29 mars « . Une autre statue, due à D. Gourbeillon, fut inaugurée le 14 mars 1872 dans le cloître et bénie solennellement par D. Bastide le 19 mars 1873 pour être placée au sommet d’une pyramide de rocaille élevée au centre du préau, selon le goût du temps 39 . Le Père Abbé réalisait ainsi un souhait conçu dès son arrivée (en novembre 1864) – à cela près que la statue n’avait pu être taillée dans la pierre comme il l’eût désiré…

    Autre dévotion, toute moderne celle-là, fort en honneur dans les monastères de la congrégation : le culte de réparation dont la Sainte Face était le signe sensible. Il avait été diffusé à Tours par le vénérable M. Dupont 40 , d’après les révélations reçues par une carmélite, la Mère Marie de Saint-Pierre (1816 + 1848). A Saint Martin, c’est d’abord au chapitre que fut placée le 12 avril 1865 une image de la Sainte Face, devant laquelle une lampe était allumée chaque vendredi de 3 h. à 9 h. ; D. Guéranger toutefois demanda qu’elle soit déplacée, et elle demeura exposée à partir du 3 septembre dans le couloir reliant le prieuré à l’église, où avait lieu la station avant les offices. Pendant tout le XlXe s., et encore durant l’exil en Belgique, les communautés monastiques de Saint-Martin et des Bénédictines de Sainte-Croix restèrent très attachées à cette dévotion, inculquée dès le noviciat 41 .

    De telles pratiques communautaires extra liturgiques, appuyées sur des révélations privées, peuvent nous surprendre. D. Guéranger les estimait tout à fait propres à combattre efficacement le naturalisme ambiant et à développer chez ses fils le sens du surnaturel. Il avait d’ailleurs longuement exposé ses vues sur ce point dans la série de vingt-huit articles qu’il consacra dans l’Univers (1858) au livre fameux et controversé de la visionnaire espagnole Marie de Jésus d’Agréda : La cité mystique de Dieu 42 . Les manifestations extraordinaires de la grâce, que la science ne pouvait expliquer, lui semblaient ruiner les prétentions du naturalisme en qui il reconnaissait l’erreur la plus pernicieuse de son temps. A l’occasion d’un voyage en Artois, fin juillet 1871, nous le voyons pousser jusqu’à Lille et Tournai afin d’aller visiter à Bois d’Haine une stigmatisée nommée Louise Lateau : il fut très fortement impressionné de ce qu’il vit et en parla à Solesmes et à Ligugé 43 . Aussi en 1878, lorsqu’ils se rendirent à Maredsous pour la bénédiction abbatiale du premier Abbé D. Placide Wolter, les trois Abbés français D. Couturier, D. Bastide et D. Gauthey, firent-ils eux aussi le pèlerinage de Bois d’Haine, sous la conduite du prieur maredsolien D. Gérard van Caloën. D. Bastide a raconté cette visite dans une lettre fort curieuse 44 adressée à sa sœur (7 mai 1878).

    Ainsi la mystique, avec les révélations privées et les phénomènes psychosomatiques qui l’accompagnent si souvent, était-elle – à côté de la liturgie – une des sources qui alimentaient la dévotion et la vie d’oraison de D. Guéranger et de ses fils. Il faut aussi mentionner en terminant le relief donné au culte de saint Martin à Ligugé : pour les moines, il n’est pas seulement le patron et le fondateur de leur monastère, il est aussi et surtout, par toute sa vie et sa geste, un modèle de vie évangélique et un maître de vie spirituelle 45 . Pour rendre compte de la spiritualité de nos premiers pères, il serait donc très insuffisant de se les représenter appliqués à se nourrir uniquement des textes de la liturgie ou de l’Ecriture

    à l’école de D. Guéranger, ils ont appris à apprécier aussi les dévotions en honneur dans l’Église, tant au cours des siècles passés que de leur temps. Rien ne leur serait plus étranger qu’un certain aristocratisme de la pensée ou des pratiques de piété.

    Ces quelques traits ont paru dignes d’être relevés ; ils ne constituent évidemment pas un portrait de D. Guéranger, mais ils fournissent du moins des touches susceptibles d’éclairer sa mentalité et d’aider à dégager sa physionomie intime : c’est indispensable pour comprendre ses fils qui ont été très profondément influencés par sa forte personnalité. Liturgiste et canoniste, D. Guéranger le fut ; mais ses combats en faveur de la liturgie romaine, de l’exemption monastique ou de la monarchie pontificale, sa lutte sans merci contre le naturalisme du siècle, ses labeurs d’auteur de l’Année liturgique ou des Institutions liturgiques ne doivent pas nous faire oublier le restaurateur de la vie bénédictine en France. Pour les siens, il fut d’abord et avant tout le Père Abbé c’est bien ainsi qu’il nous apparaît encore à la lumière des vieux papiers conservés dans nos archives domestiques.

dom roger gazeau

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