Dom Guéranger et le projet de bulle Quemadmodum Ecclesia sur l’Immaculée Conception

Lettre aux Amis de Solesmes

DOM GUÉRANGER ET LE PROJET DE BULLE
« QUEMADMODUM ECCLESIA » POUR LA DÉFINITION
DE L’IMMACULÉE CONCEPTION – extraits

Dom Georges Frénaud

    L’année 2008 marque le 150e anniversaire des apparitions de Notre-Dame à Lourdes. Ces apparitions ont été immédiatement connues dans toute la France. Solesmes ne fut pas à l’écart de ce succès. Dès le 16 octobre 1862, arrivait au monastère pour un très long séjour, Henri Lasserre qui avait été guéri de la cécité par l’eau miraculeuse de Notre Dame de Lourdes. Dans la suite, il reviendra plusieurs fois. Trois ans plus tard, le 12 octobre 1869, c’est une moniale de Sainte-Cécile qui est guérie et qui peut ainsi faire profession. Dom Guéranger note dans son Diaire : « Sœur Lucie Foubert atteinte de pulmonie depuis cinq mois, a pu soutenir toute la cérémonie de trois heures, puis assister au dîner et à la récréation. À peine depuis longtemps pouvait-elle être debout quelques instants dans la journée. On l’avait recommandée à Notre-Dame de Lourdes, et elle disait constamment qu’elle ferait profession avec les autres. Les médecins déclaraient la chose impossible. » Dans le même Diaire, on lit encore ceci : « Le 23 septembre 1872 Veille du départ des pèlerins de la paroisse de Solesmes pour Notre-Dame de Lourdes. La bannière brodée par nos Sœurs a été bénie à l’autel de Sainte-Cécile, et consignée aux mains de M. Léon Landeau, Maire de Solesmes. J’ai suivi en tout le rite du Pontifical, comme pour une expédition militaire, adversus diabolicos exercitus – une armée contre les démons. 24. Départ des pèlerins : plus de trente de la paroisse. 25. Nous sommes allés en procession à Notre-Dame du Chêne, en union avec nos pèlerins. Mlle Lacroix, de Sablé, a été guérie d’un mal de pied qui la retenait couchée depuis plusieurs années au retour du pèlerinage qu’elle a fait ce matin à Notre-Dame du Chêne. 27. Retour de nos pèlerins, pleins d’allégresse. Nous sommes allés au devant d’eux sur la route, à 8 heures du soir. »

    Or, le 8 décembre 1854, le bienheureux pape Pie IX avait proclamé dogme de foi la doctrine de l’Immaculée Conception, et lorsque la Vierge Marie, à Lourdes, voulut faire connaître son identité aux voyants, elle dit seulement : « Je suis l’Immaculée Conception ». Les événements de Lourdes étaient, pour ainsi dire, la confirmation de la démarche pontificale. L’anniversaire des apparitions de Notre-Dame donnent l’occasion de rappeler le rôle tenu par Dom Guéranger dans la définition de l’Immaculée Conception. À cet effet, nous donnons de larges extraits d’une conférence prononcée en 1954 par Dom Georges Frénaud 1 .

* *

Le dossier publié dans les Atti e documenti de Mgr Sardi en 1904 2 permet de reconstituer le déroulement des travaux accomplis sur l’ordre de Pie IX afin de préparer la définition de l’Immaculée Conception. Mais, s’il est alimenté par les Archives de la Secrétairerie des Brefs où Mgr Pacifici, secrétaire de toutes les Congrégations préparatoires à la définition, avait déposé ses documents, le dossier ne dit rien des travaux accomplis en marge des Commissions.

C’est une lacune que nous allons tenter de combler. Mgr Sardi nous a transmis le texte de huit schémas qui ont précédé la rédaction définitive de la Bulle Ineffabilis. Le premier de ces schémas, Deus omnipotens, est l’œuvre du Père Perrone, s.j. (26 mars 1851). Le troisième et les suivants furent l’œuvre collective des membres de la Commission spéciale instituée par Pie IX en mai 1852 : le Père Passaglia [jésuite] semble bien avoir été, au début surtout, la cheville ouvrière de ce travail. Le premier de cette série (schéma In mysterio) ne semble pas antérieur au début de 1854 ; le second (Sapientissimus) fut remis aux Consulteurs le 2 septembre suivant. Cinq autres se succéderont jusqu’au début de décembre. Le texte définitif ne fut imprimé qu’au début de 1855.

Reste le second des huit schémas, intitulé Quemadmodum Ecclesia, que Mgr Sardi n’a pas daté : mais la place qu’il lui donne après le Silloge degli argomenti da servire all’estensore della Bolla dogmatica attribué à la Commission spéciale instituée en mai 1852, implique que ce schéma, lui aussi, serait postérieur à cette date. Sardi conjecture que ce doit être Passaglia, en raison du style du document. Depuis lors, les historiens ont accepté cette attribution.

Notre communication se propose de déterminer les auteurs et les circonstances de rédaction de ce projet Quemadmodum Ecclesia. Sardi, en reconnaissant le genre littéraire de Passaglia, ne s’était pas trompé : mais il ne pouvait soupçonner que ce Jésuite n’avait fait que corriger et partiellement traduire un texte dont le principal rédacteur était Dom Guéranger, abbé de Solesmes. Celui-ci accomplit son travail au cours d’un séjour qu’il fit à Rome durant l’hiver 1851-1852, avant l’institution de la Commission spéciale que Fornari devait présider quelques mois plus tard.

Dom Guéranger fut peut-être le seul théologien français qui eût un rôle immédiat et positif à tenir durant cette longue préparation accomplie à Rome entre l’avènement de Pie IX [1846] et la définition [8 décembre 1854]. Si son projet ne fut pas retenu, il a pourtant tenu une place dans le développement de ces travaux. Les lecteurs assidus de Dom Guéranger seront heureux de reconnaître, dans le schéma Quemadmodum Ecclesia, plusieurs des idées maîtresses qui ont inspiré son enseignement, son œuvre liturgique et monastique, et même certains traits de sa piété personnelle.

1. – HISTOIRE DU PROJET DE BULLE « QUEMADMODUM ECCLESIA »

1. – Les travaux préparatoires accomplis à Rome en 1851

Pie IX avait déterminé l’envoi à tous les évêques du monde catholique de l’encyclique Ubi primum, datée du 2 février 1849. Le Pape invitait chaque évêque à donner un avis sur la définibilité de l’Immaculée Conception et sur l’opportunité d’une décision. Le Père Perrone fut chargé [ensuite] de rédiger un projet de Constitution. Le 26 mars 1851, Mgr Pacifici pouvait adresser ce schéma, intitulé Deus omnipotens, aux Consulteurs qui appartenaient alors à la Congrégation générale instituée pour cette affaire.

Les premières réponses des Consulteurs parvinrent au Pape en avril 1851, [mais] l’affaire traînait en longueur, et Pie IX pouvait être tenté d’abréger la procédure. Il semble qu’il ait écarté le projet du Père Perrone dès la fin de 1851, certainement en tout cas au début de 1852.

Durant ce temps, les réponses des évêques, en très grande majorité favorables à la définition, encourageaient le dessein du Saint Père. Celui-ci les fit imprimer dans la collection intitulée Pareri dell’episcopato cattolico sulla definizione dogmatica del l’immacolato concepimento della Beata Vergine Maria. Un premier volume fut distribué le 31 juillet 1851, deux autres le 14 novembre. Au début de janvier 1852, on préparait déjà le septième volume.

2. Le Mémoire de Dom Guéranger sur l’Immaculée Conception

L’Abbé de Solesmes avait déjà tenu [un rôle] en France à la même époque dans les discussions soulevées à propos de la prochaine définition de l’Immaculée Conception. C’est en effet cette contribution qui devait le signaler à l’attention du Souverain Pontife et expliquer pourquoi il fut sollicité pour la rédaction d’un nouveau projet de Bulle.

L’encyclique du 2 février 1849 avait étendu à l’univers catholique le grand effort de réflexion qui trouverait son couronnement dans l’acte pontifical du 8 décembre 1854. En France, beaucoup d’évêques avaient nommé une commission de théologiens chargés de préparer une réponse aux questions posées par le Saint Père.

Ce fut durant cet intervalle, exactement en mars 1850, que Dom Guéranger fit imprimer à Paris 3 son Mémoire sur la question de l’Immaculée Conception
de la Très sainte Vierge. Cet opuscule semble répondre, presque point par point, aux difficultés soulevées dans la lettre et le rapport [non publiés] de l’archevêché de Paris contre la possibilité et l’opportunité de la définition projetée. Le Nonce [en France] Fornari, qui pressait avec instance Dom Guéranger de rédiger et d’imprimer son Mémoire, avait peut-être été informé du résultat de la consultation ordonnée par l’archevêque de Paris. Quoi qu’il en soit, cette circonstance expliquerait le contenu du Mémoire de Dom Guéranger. Il n’aura pas pour but d’apporter du nouveau aux données du problème : l’Abbé de Solesmes se bornera à traiter uniquement la question de la définibilité.

Créé Cardinal en septembre 1850, Mgr Fornari emporte le Mémoire à Rome. Il ne dut pas tarder à le signaler à l’attention de Pie IX. L’année suivante, Fornari presse Dom Guéranger de venir lui-même ad limina, et finit par le décider à se mettre en route. Celui-ci a rédigé le journal détaillé de ce voyage de quatre mois en Italie.

3. – Séjour à Rome de Dom Guéranger

L’Abbé de Solesmes arrive à Rome le 22 novembre 1851. Dès le lendemain, il voit Fornari et apprend de lui que le Saint Père va nommer une Congrégation spéciale pour la décision de la cause de l’Immaculée Conception. Il ne peut être question ici de la Congrégation générale instituée depuis 1848 : mais d’une Commission plus réduite, celle qui sera effectivement constituée, sous la présidence de Fornari, le 8 mai 1852. Nous apprenons ainsi que ce projet de Commission spéciale était déjà envisagé dès novembre 1851. Dans le même entretien, le Cardinal apprend à Dom Guéranger qu’il a entendu le Saint Père s’exprimer « de la manière la plus expresse » à propos du Mémoire sur la question de l’Immaculée Conception. Il est donc certain que Pie IX à ce moment avait lu l’opuscule. Durant les quatre mois de son séjour à Rome, le Père Abbé aura un entretien parfois très long avec le Cardinal presque tous les deux jours.

Dom Guéranger est reçu en audience pontificale le 28 novembre et le 8 décembre : Pie IX n’y fait pas d’allusion à la définition en projet. Par contre, dès le 30 novembre, Fornari a demandé à l’Abbé quelques additions à son Mémoire en vue de le faire réimprimer dans un prochain volume (le septième) des Pareri. Le 16 décembre, le Mémoire corrigé et complété est remis au Cardinal en vue de cette réimpression.

Le 2 décembre, Dom Guéranger a pris contact au Collège Romain avec le Père Passaglia, il le reverra plusieurs fois avant Noël : mais c’est surtout à partir du 7 janvier que ses visites au professeur du Collège Romain deviennent plus fréquentes, parfois quotidiennes. À leur propos, Dom Guéranger note dans son journal : « Conversations importantes, très importantes sur la définibilité de l’Immaculée Conception ». Bientôt la formule du journal deviendra : « Travail avec Passaglia, travaillé longtemps, jusqu’à sept heures, huit heures du soir ».

Une troisième audience de Pie IX à Dom Guéranger, le 10 janvier 1852, ne semble pas encore avoir évoqué le problème d’un nouveau projet de Bulle. Par contre, le 16 janvier, le journal note un long entretien avec Fornari au sujet de la définibilité. Enfin, le 30 janvier, l’Abbé de Solesmes note : « J’ai été chez Fornari. Son audience (c’est à dire l’audience que Pie IX a accordée ce jour-là à Fornari) a été magnifique. Il a été également content du projet pour l’Immaculée Conception », [et] le 5 février : « Vu Fornari… Son Éminence va demander au Saint Père que la Constitution du Père Perrone me soit communiquée ». Le lendemain, nouvelle visite à Fornari : « Le Saint Père permet que le Père Passaglia me communique le projet de constitution du Père Perrone, mais à la condition que le plus grand secret couvrira cette communication ». Un jour plus tard, le 7 février, Dom Guéranger voit Passaglia, qui lui remet son exemplaire du projet Deus omnipotens. Désormais les rencontres de Dom Guéranger et de Passaglia ont lieu presque tous les jours.

Le 27 février, Fornari informe Dom Guéranger qu’à l’audience de la veille le Saint Père avait parlé d’un article récemment publié dans la [revue des Jésuites] Civiltà Cattolica. Le Pape a sévèrement qualifié la première partie de l’article, mais il pense devoir faire quelque chose dans le sens de la seconde partie : « Il a chargé Son Éminence de m’en parler. Ce surcroît me sourit peu, mais il faut bien obéir ». Cette seconde partie suggérait d’ajouter, dans la Bulle de définition de l’Immaculée Conception, une condamnation explicite des principales erreurs du temps : libéralisme et naturalisme. La première partie de l’article, sur laquelle portaient les sévérités du Pape, avait estimé que, considérée en elle-même, la doctrine de l’Immaculée Conception, n’étant niée par aucun catholique, n’appelait pas une définition. L’Auteur ne souhaitait donc la définition qu’en raison de sa connexion avec une condamnation des erreurs modernes.

Dom Guéranger, qui avait alors achevé la rédaction de son projet de Constitution, n’avait guère d’enthousiasme pour cette addition. Le problème des erreurs modernes constituait un nouveau sujet très grave qui demandait à lui seul un long effort. Deux jours après, le 29 février, il est à nouveau reçu par Pie IX. Lisons le journal : « …Pie IX m’a ensuite parlé de la Constitution. Je l’ai remercié de m’avoir communiqué celle du Père Perrone. S’étendant ensuite sur la question elle-même, il m’a dit qu’il avait reçu l’avis de 600 Évêques, qu’ils étaient tous pour la croyance, et très peu contre la décision ; qu’il y avait deux choses à faire : ou déclarer solennellement le fait, ou passer à une décision : qu’il ne savait ce qu’il ferait. Il a mis en avant l’objection tirée du passé : que l’Église ne procède que contre des opposants. J’ai répondu que tout était dans la notion de l’Église et que je m’étais attaché surtout à la faire ressortir ; il a trouvé cela excellent. De là, il m’a parlé de l’article de la Civiltà Cattolica, et que, depuis qu’il l’avait lu, il se sentait instinctivement porté à joindre la condamnation des erreurs du jour. Je lui ai proposé l’idée d’une seconde Constitution. lI n’en veut pas. L’objection que j’ai tirée de la sorte d’inconvenance qu’il y a de prendre l’idée d’un acte si important dans un journal, ne l’a pas arrêté. Alors je lui ai demandé le point de liaison (avec la première partie de la Bulle proclamant l’Immaculée Conception). Il m’a suggéré le sola interemisti [toi seule, Marie, tu as détruit les hérésies], puis l’orgueil de l’homme aujourd’hui, qui voudrait se croire exempt de la tache dont une seule créature a été affranchie. Il m’a parlé de l’abus que l’on fait du nom du Christ et cité une lettre de la Nouvelle-Grenade, du Gouverneur avec son Christ civilisateur 4 . Je n’ai pu m’empêcher d’être frappé, d’autant plus qu’il m’a répété qu’une sorte de mouvement intérieur le poussait depuis plusieurs jours à vouloir cela ».

Dom Guéranger avoua qu’au cours de l’audience, il avait assez durement combattu l’idée suggérée dans la Civiltà à propos de l’addition d’une condamnation des erreurs modernes, et il s’était étonné de la résistance du Saint Père. Dans une visite faite quelques jours après à la maison généralice des Pères Jésuites, il eut la clef de l’énigme. Il apprit que l’auteur anonyme de l’article n’avait fait qu’exposer une idée suggérée par le Saint Père lui-même. Pie IX était ainsi le véritable instigateur de cette addition à la Bulle. Mais il ne tint jamais rigueur à l’Abbé de Solesmes d’avoir si fortement critiqué sa propre initiative.

Le récit de cette audience de Dom Guéranger montre clairement cette fois le rôle qu’il tenait, au vu et su de Pie IX, dans la composition du nouveau schéma de Constitution Apostolique.

Après l’audience du 29 février, l’Abbé de Solesmes se remet courageusement au travail, toujours avec Passaglia, pour rédiger la seconde partie du projet de Bulle. L’ensemble est achevé le 16 mars. Fornari lit le document et l’approuve. Le 19, Dom Guéranger s’entend avec l’imprimeur Salviucci pour l’impression secrète de cinq exemplaires. Dans l’après-midi du 23, Dom Guéranger est en possession de ses cinq exemplaires. Le soir, à 10 h 14, il est reçu par Pie IX en audience de congé. L’audience se prolonge jusqu’à 11 heures : « J’ai d’abord présenté à Sa Sainteté son exemplaire qu’Elle a reçu avec une joie marquée, m’assurant que dès demain Elle en prendra lecture ».

Le 24 mars, ce sont les adieux au Père Passaglia et au Cardinal Fornari qui reçoivent chacun leur copie imprimée du projet de Constitution. Le quatrième exemplaire aurait été laissé à Dom Falcinelli, abbé de Saint Paul-hors-les-murs. La cinquième copie fut ramenée à Solesmes, où elle reste conservée aux Archives. Le soir de ce 24 mars, Dom Guéranger partait pour la France.

C’est Dom Guéranger qui accomplit la [rédaction du projet de Constitution] : Passaglia est un conseilleur, un correcteur et, pour la seconde partie, un traducteur. Dom Guéranger enfin fait lui-même imprimer à ses frais le projet et le porte personnellement au Pape. Reste à préciser la part exacte qui revient à Passaglia.

II LE TEXTE DU PROJET « QUEMADMODUM ECCLESIA »

1. La collaboration de Dom Guéranger et du Père Passaglia

En rentrant à Solesmes, Dom Guéranger ne rapportait pas seulement son exemplaire imprimé du projet Quemadmodum Ecclesia, il avait conservé les rédactions manuscrites qui avaient servi à le préparer.

Un premier cahier contient la copie de la Constitution, écrite entièrement de sa main. C’est cette copie qu’il remit à l’imprimeur le 19 mars. Dans le haut de la première page il avait tracé une brève note en italien destinée au typographe. Ce texte contient d’assez nombreuses corrections : elles ne sont que de simples améliorations de style, fruits d’une dernière révision.

Deux autres documents apportent des renseignements beaucoup plus importants. L’un d’eux est une première rédaction manuscrite du schéma, déjà achevée le 27 février avant l’intervention de Pie IX pour demander l’addition d’une seconde partie condamnant les erreurs modernes. Ce n’est donc que la première partie du projet qui sera imprimée. Il est écrit sur 13 pages grand format, divisées chacune en deux colonnes. Le texte de Dom Guéranger, rédigé en latin et écrit de sa main, remplit les colonnes de gauche. Les corrections, écrites cette fois par Passaglia, remplissent celles de droite. Une fois cependant, le correcteur a dû intercaler une feuille supplémentaire. Le texte s’achève sur la définition solennelle, maintenue presque entièrement sous la forme que lui avait donnée Dom Guéranger, suivie de la clausule rituelle : « Nulli hominum, etc. »

Le second document comprend deux cahiers, l’un et l’autre relatifs à la seconde partie du projet, ajoutée sur l’ordre du Pape. L’un d’eux porte la rédaction de Dom Guéranger, en langue française cette fois ; l’autre contient la traduction latine faite et écrite par Passaglia.

Ces documents mettent distinctement sous nos yeux le fruit propre du travail de chacun des deux collaborateurs. Remarquons toutefois que Dom Guéranger avait longuement consulté Passaglia avant de rédiger son ébauche, et que Passaglia n’a écrit ses corrections qu’au cours des séances de travail avec le Père Abbé. Il serait donc excessif d’attribuer exclusivement à chacun ce qui a été écrit de sa propre main. Pourtant, en gros, cette distinction des écritures semble bien correspondre à l’apport personnel de chaque rédacteur.

Nous ne dirons rien de la seconde partie du projet qui ne concernait pas la définition de l’Immaculée Conception. Le texte français de Dom Guéranger en est relativement très court.

Venons au texte de la première partie, relative à l’Immaculée Conception, tel que le donne la rédaction latine originale de Dom Guéranger. Ici encore, Passaglia lui a ajouté des corrections très nombreuses, mais elles en respectent le contenu et l’ordonnance. On ne remarque qu’une addition notable, qui vise à enrichir l’exposé de tradition patristique : le correcteur ajoute deux paragraphes sur saint Irénée et saint Éphrem. Par contre la forme littéraire est partout transfigurée. Le latin de Dom Guéranger, comme celui de beaucoup de ses compatriotes, manquait parfois de souffle et d’élégance. Passaglia s’efforça d’y remédier par l’emploi d’un style solennel de Curie. La forme a perdu une part de ces nuances de fraîcheur et d’onction si fréquentes d’ordinaire sous la plume de l’Abbé de Solesmes.

Nous ne parlerons plus que de son texte : non sans rappeler qu’il était une simple ébauche, nullement destinée, en cet état, à une publication. On ne saurait donc faire grief à l’Auteur des légères incorrections qu’il a pu retenir.

Ce qui frappe le plus dans l’ébauche de Dom Guéranger, c’est, en regard d’un grand esprit de foi et d’un sens profond de l’Église, une remarquable discrétion. La partie de son projet relative à l’Immaculée Conception atteint à peine les deux tiers de la longueur des autres schémas. Ce n’est pas l’œuvre savante d’un maître en théologie, mais celle d’un moine contemplatif, familier des livres saints et des textes patristiques, qui a longuement médité dans la lumière de la foi sur les grands événements de l’histoire de l’Église, et plus encore sur les prières de la liturgie sacrée.

La première pensée de l’Abbé va à l’Église, dépositaire et gardienne d’une plénitude de vérité révélée. Elle est sans cesse guidée par l’Esprit Saint, qui lui suggère tout ce qu’elle doit enseigner et professer :

« Jouissant de la présence personnelle du Verbe et de l’Esprit Saint divin, elle connaît toutes les vérités révélées, et elle n’a perdu ni n’a pu perdre aucune d’entre elles : la plénitude de la vérité demeure en elle, et c’est pourquoi elle est appelée par l’Apôtre : colonne et soutien de la vérité. »

L’exercice de cet enseignement ne se bornera pas à condamner des erreurs : la part principale de cet office consistera à instruire les fidèles dans la foi. La liturgie sera le moyen permanent de cet enseignement :

« Elle enseigne par la voix des pasteurs, les déclarations des docteurs, la piété des peuples, par ses institutions et ses saintes lois. Elle enseigne surtout par les prières de la sainte Liturgie. Là, elle ouvre son cœur devant l’Époux, l’Esprit Saint prie en elle par ses gémissements et son témoignage, et elle expose avec éloquence publiquement devant Dieu et devant tous, Anges et hommes ce qu’elle croit, ce qu’elle implore. »

[L’expression « avec éloquence »] exprime la splendeur réelle de cette prédication liturgique. Un peu plus loin, Dom Guéranger montre de quelle manière la vérité, explicitée au cours des siècles, était dès le début implicitement contenue dans la foi de l’Église, en sorte qu’il n’y a jamais eu innovation doctrinale :

« Si certains points de la doctrine de foi semblent au cours des temps être cachés, ils n’émergent pas pour autant comme des nouveautés. L’Église les tenait cachés dans l’écrin de son cœur et son Époux jugeait qu’il n’était pas encore nécessaire de les déclarer.

L’Épouse les connaissait depuis le début, les croyait implicitement jusqu’à ce que sous la motion de l’Esprit divin elle manifestât ce qu’elle conservait en elle-même par écriture ou tradition, et qui identiquement avaient brillé comme des rayons fugitifs par la bouche des saints. Elle s’en délectait, les prononçait avec douceur en attendant qu’ils grandissent jusqu’au plein jour : et peu importe qu’ils se soient développés tardivement : elle sait, et ses fils savent, qu’il n’y a pas à chercher en quel siècle elle a procédé à une définition, elle avec qui le Christ demeure jusqu’à la consommation des siècles. »

L’objet fondamental de cet enseignement ecclésiastique est le mystère du Verbe Incarné. L’Abbé de Solesmes esquisse une histoire du développement de sa révélation explicite. C’est à ce développement que se rattache aussi la révélation de plus en plus explicite du mystère de Marie. Plusieurs privilèges de la Mère de Dieu ont été successivement définis : l’heure est venue de manifester, par une définition solennelle, celui de l’immaculée conception, si fortement lié au privilège de la maternité divine. Il faudrait citer ce long passage où s’exprime avec une exquise délicatesse la piété filiale de Dom Guéranger pour Notre Dame. Donnons du moins quelques lignes :

« L’Église contemple donc toujours cette prérogative de Marie, elle ne cesse d’en proclamer les louanges à cause de l’union très étroite du ministère de la Mère avec le rôle du Fils Rédempteur.

Certes la dignité de cette Femme est étonnante, mais l’Église pense et soutient encore autre chose à son sujet, et celle qu’elle admire pour avoir surmonté en tout l’infirmité de la créature, elle croit aussi, pour reprendre les paroles d’Augustin, qu’elle a de toute part vaincu le péché. Comment donc Marie aurait-elle triomphé absolument de l’antique ennemi de notre race si elle avait été, comme le reste des hommes, souillée par la tache originelle ?

Marie devait donc être conçue de manière immaculée, non par droit de nature, mais par le bon plaisir de Dieu veillant à son propre honneur. Elle devait être rachetée comme les autres hommes par le mérite du Fils qu’elle devait enfanter. Mais nous, fils de colère, le sang du Médiateur devait nous racheter du péché et du châtiment ; elle, au contraire, par la vertu de ce sang devait être exemptée de contracter la tache dont nous sommes souillés. »

Telle est la doctrine à laquelle croit l’Église : le Père Abbé se plaît à insister sur cette foi :

« Telle est la foi que l’Église prêche avec joie. Elle croit cela parce que c’est vrai, elle le professe parce que c’est révélé par Dieu qui seul a pu faire connaître cette exception à la loi que Lui seul a pu décréter. Cette foi est la gloire du Verbe incarné. Si c’est le mystère de Dieu assumant la chair que nous prêchons quand nous déclarons Marie Mère de Dieu ; nous louons dignement Marie Mère de Dieu quand nous la célébrons comme préservée de tache originelle. Qui pourrait jamais douter que l’Église universelle pense ainsi, croit ainsi, enseigne ainsi ? Elle célèbre chaque année depuis des siècles dans tout l’univers une fête en l’honneur de la Conception de Marie. Or, comme l’enseignent saint Bernard et le Docteur angélique lui-même [saint Thomas d’Aquin], l’Église ne peut célébrer la fête de ce qui n’est pas saint. Est donc sainte la Conception de Marie. »

Cette fête de l’Église universelle n’a d’ailleurs pas été imposée de force au peuple chrétien. Au contraire, il ne cesse d’en demander l’accroissement et la formulation encore plus explicite. C’est donc bien là l’objet non seulement de l’enseignement des évêques et des théologiens ; mais celui que les fidèles professent avec la plus étonnante piété. Et le rédacteur d’ajouter :

« Qui dans ce concert si total ne reconnaît la grande voix de l’Église qui triomphe de tout ? Et quel catholique n’entend dans la voix de l’Église la voix même du Verbe divin qui habite en elle, la voix de l’Esprit Saint qui la meut ? »

Passaglia ne retint pas ces lignes qu’il pouvait juger redondantes. Elles devaient pourtant introduire et nuancer la question délicate des fondements, scripturaire et patristique, de la vérité dogmatique de l’immaculée conception. Voici comment, à la suite de ce que nous venons de citer, Dom Guéranger présentait le verset bien connu du chapitre 3 la Genèse :

« Éclairés par les rayons d’une si vive lumière, désormais les secrets des Écritures sur cette femme coopératrice de Dieu se révèlent à tout fidèle. Et désormais nous savons quelles inimitiés Dieu lui-même a nourries entre la Femme et le serpent. »

On ne peut être plus sobre. Pourtant Dom Guéranger sera encore plus réservé en citant ses trois autres lieux scripturaires : le Tota pulchra es – Tu es toute belle du Cantique ; le Dominus possedit me ab initio viarum suarum – Le Seigneur m’a possédée depuis toujours des Livres Sapientiaux, et enfin la Salutation de l’Archange : Ave, gratia plena – Je vous salue, pleine de grâce. Sur ce dernier point, l’argumentation scripturaire en faveur de l’Immaculée Conception va bientôt faire de substantiels progrès. Mais remarquons surtout la conclusion, où le Père Abbé expose sa manière d’entendre ces textes scripturaires :

« Ainsi se manifeste bien davantage l’accord des Écritures, s’éclaire le but de l’économie divine au sujet du salut de l’homme : à savoir tout est pour le Christ et pour la gloire du Christ en Marie de laquelle il a été formé en tant qu’homme. »

Il ne cherche pas précisément à retrouver l’expression du privilège marial dans les textes sacrés, mais à montrer comment la foi de l’Église en l’Immaculée Conception donne à ces textes une signification riche et harmonieuse qui, loin de les solliciter, en fournit une lumineuse interprétation.

L’argument de tradition patristique sera présenté d’une manière analogue. Ici encore, une remarquable sobriété : Cinq Pères de l’Église seulement sont cités. On n’extorquera pas de leur texte une affirmation explicite du privilège : on montrera seulement combien ils insistent sur la plénitude de grâce et la parfaite innocence de Marie. Et la croyance aujourd’hui explicite de l’Église apparaîtra comme l’interprétation la plus normale de ces textes. Dans ce domaine aussi, les travaux ultérieurs des théologiens fourniront de précieux enrichissements. Mais les citations beaucoup plus nombreuses d’un Perrone ou d’un Passaglia risqueront souvent de mêler aux bonnes pierres des matériaux de construction beaucoup plus fragiles. Il faudra plus d’un demi-siècle de travail à un Père Jugie pour élever le dossier critique.

L’attitude prudente de Dom Guéranger à l’égard des sources ne fera nullement fléchir la fermeté de la décision vers laquelle il conduit. C’est que la raison décisive ne sera ni une preuve de raison, ni un argument patristique ou scripturaire, mais l’adhésion totale et désormais permanente et universelle de l’Église. En un mot, le sensus Ecclesiae – le sens de l’Église manifesté d’une part dans l’attachement unanime et persistant des Christifideles – des fidèles chrétiens au privilège de Marie, et d’autre part dans l’attitude de plus en plus favorable du Magistère qui permet, puis contrôle, et enfin guide et encourage cet élan de foi.

Cette histoire de l’intervention croissante du Siège Apostolique en faveur de la croyance en l’Immaculée Conception ne sera, elle aussi, présentée que dans ses traits essentiels. Les schémas ultérieurs accumuleront les interventions de détail, qui n’ajoutent rien.

La définition va venir couronner ces siècles de recherche vers la pleine lumière. Le texte formulé dans le projet Quemadmodum Ecclesia est le seul qui n’emprunte pas son expression à la déclaration faite au terme de la Constitution Sollicitudo omnium Ecclesiarum d’Alexandre VII. Il mérite pour cela d’être cité, en suivant toujours la rédaction de Dom Guéranger que, pour une fois, le Père Passaglia n’avait que très peu modifiée :

« …Nous décrétons et définissons : La Bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, a été exemptée de la tache du péché originel, et n’a pas été comprise dans le Décret divin en vertu duquel tous les fils d’Adam ont péché dans la prévarication de leur père ; mais en vertu des mérites de son Fils rédempteur elle a été préservée de ce mal, de sorte que dans sa Conception, c’est-à-dire au moment où son âme bénie fut créée par Dieu et unie à son corps, elle n’a pas contracté la tache originelle, mais a été miséricordieusement remplie de la grâce sanctifiante. C’est cette vérité de la Foi catholique manifestée par Dieu, prêchée parmi les nations, crue dans le monde que nous publions, enseignons et imposons. »

Nous comparerons plus loin cette formule avec celle qu’avait proposée le Père Perrone. Au regard de la formule qui sera définitivement adoptée, on peut faire les observations suivantes :

a) L’incise insérée dans la première phrase : n’a pas été comprise dans le Décret… aurait risqué d’introduire dans l’objet de la définition l’exemption même du debitum proximum peccati – de la dette prochaine du péché que des théologiens catholiques continuent d’admettre en toute liberté ;

b) Par contre, on remarquera l’addition : mais a été miséricordieusement remplie de la grâce sanctifiante qui aurait défini, avec l’affranchissement de toute tache de péché, l’infusion d’une plénitude de grâce sanctifiante, aspect positif du privilège marial ;

c) On notera enfin l’insistance des dernières lignes sur les principales manifestations de la foi de l’Église. C’est le sensus Ecclesiae si profondément enraciné dans l’âme de Dom Guéranger qui se manifeste une fois de plus sous une forme lyrique, inspirée par une réminiscence des textes pauliniens.

2. – Les sources immédiates du projet « Quemadmodum Ecclesia »

Il reste à indiquer d’une part les sources immédiates qui ont inspiré le rédacteur, d’autre part l’influence que le document a pu exercer sur les travaux qui l’ont suivi.

Le débat relatif à cette cause avait, dès ses débuts, éveillé l’attention de l’Abbé de Solesmes ; plusieurs points mis en litige à ce propos l’intéressaient au premier chef :

Il s’agissait d’un privilège de Notre Dame, laquelle était pour lui l’objet d’une dévotion très ardente.

On demandait une intervention solennelle du Magistère romain dont il avait, face aux tendances gallicanes, constamment défendu les prérogatives.

La liturgie elle-même était spécialement en cause, puisqu’elle apportait le témoignage le plus décisif en faveur de la vérité à définir 5 .

C’est donc avec le plus grand intérêt qu’il avait déjà pris contact avec les traités théologiques récemment consacrés à la croyance. Ceux de Perrone et de Lambruschini notamment avaient conquis son adhésion. Ce sont aussi ces ouvrages qui fournirent à l’Abbé de Solesmes la documentation patristique et historique utilisée dans son Mémoire.

L’apport original de ce Mémoire, nous l’avons vu, concernait les arguments favorables à la possibilité et à l’opportunité de la future définition. Au sujet des preuves mêmes de la doctrine, le nouveau travail marquait plutôt un mouvement de réserve par rapport aux traités dont il s’inspirait. Pour l’Abbé de Solesmes, la théologie ne possédait pas un « argument de raison », ni une preuve scripturaire ou patristique rigoureusement contraignants. Leur force apodictique ne leur viendra que de la définition elle-même. C’est d’ailleurs ce qui rend celle-ci souhaitable et opportune. Pourtant Dom Guéranger reconnaît dès maintenant un appui ferme à la croyance : c’est le témoignage actuel et vivant de toute l’Église, dont la foi s’exprime particulièrement dans les formules de la liturgie. Sur ce dernier point, sans apporter une considération nouvelle (bien d’autres l’avaient proposée avant lui), il donnait à cette constatation une portée beaucoup plus ferme que celle qui lui avait été jusqu’alors reconnue.

En fait, toutes les idées fondamentales développées dans le projet se trouvaient déjà dans le Mémoire. L’ordre et les proportions sont seuls modifiés. De plus, le Mémoire était beaucoup plus étendu ; il avait surtout le ton d’une discussion théologique. La Bulle, nous l’avons dit, est écrite sur un autre ton : elle enseigne. Elle ne répond pas aux objectants : elle prévient et exclut d’avance leur intervention. Ces divergences posées, le Mémoire apparaît comme la presque unique source du projet.

Le journal de Dom Guéranger nous a cependant appris qu’à partir du 7 février 1852 il y en eut une autre : le projet du Père Perrone communiqué par Passaglia. On trouve en effet dans le manuscrit de Dom Guéranger des traces de cette communication : certains des beaux paragraphes de Dom Guéranger sur l’enseignement de l’Église et son développement rappellent nettement ce que le Père Perrone avait proposé.

Il faut reconnaître que ce qui frappe le plus entre les deux projets, c’est leur dissemblance. Celui du Père Perrone est une très belle thèse de théologie. Les bases scripturaires, proposées sont fort réduites. Le théologien en déduit pourtant une conclusion très catégorique en faveur du dogme. Ses témoignages patristiques sont au contraire fort nombreux : mais un grand nombre seront contestés pour leur signification précise. L’accumulation s’amplifie à propos des manifestations ecclésiales en faveur de la croyance. La base ici s’affermit pour fonder une solide conclusion. Pour la rendre plus assurée, le théologien s’engage sur le terrain spéculatif, exposant avec clarté la doctrine du développement et de l’explicitation des vérités dogmatiques. On est surpris qu’à ce moment la sentence pontificale, pourtant si bien préparée, s’exprime sous une forme qui ne peut vraiment satisfaire. Elle emprunte à la Constitution Sollicitudo omnium Ecclesiarum d’Alexandre VII la description du privilège marial : mais celui-ci n’est pas déclaré « vérité de foi ». On se borne à dire qu’il est l’objet de la croyance permanente et universelle de l’Église depuis ses origines.

C’était à la fois trop et trop peu. D’un côté, on pouvait contester que l’Église universelle avait constamment professé d’une manière explicite l’Immaculée Conception. D’autre part, on ne prononçait pas la sanction décisive qui aurait fait de cette doctrine une vérité de foi catholique.

Le projet de Dom Guéranger procède d’une tout autre manière : c’est un enseignement doctrinal donné par le Pasteur universel, qui parle avec autorité. Le plan même de l’exposé est bouleversé : c’est au début, avec beaucoup d’insistance, que Dom Guéranger expose la théologie de l’Église, de son Magistère, du développement de son enseignement dogmatique. Il montre alors l’Église exprimant sa foi en l’Immaculée Conception, principalement au cours de sa grande prière. Et c’est dans la lumière de cet enseignement actuel et vivant qu’il esquisse les témoignages scripturaires où peut se reconnaître une révélation implicite, et les témoignages patristiques qui lui font écho. Sur ce dernier point, Dom Guéranger eut le mérite d’éviter les allégations discutables. Enfin et surtout, du début à la fin de son projet, Dom Guéranger eut pour unique souci de mettre en pleine évidence la foi de l’Église : il pouvait ainsi couronner son travail par l’énoncé d’une définition de foi formelle et explicite.

3. – Traces du projet « Quemadmodum Eccelesia » dans la suite des travaux préparatoires

Dom Guéranger remit son projet à Pie IX dans la soirée du 23 mars. Le lendemain, il quittait Rome et l’Italie. Quel fut le sort de cet essai ? Nous savons qu’il ne fut pas retenu. Nous savons aussi qu’un des exemplaires imprimés trouva place dans le dossier Pacifici. Par contre, nulle autre mention du document n’a été retrouvée jusqu’ici dans les Archives Vaticanes.

Ce silence ne doit pas surprendre : le travail de Dom Guéranger s’accomplit en dehors des travaux de la Congrégation établie. Il n’eut qu’un caractère privé, où l’on doit voir une marque de confiance du Souverain Pontife. Lorsque Pie IX eut renoncé à ce projet, il le déposa aux Archives : seuls Fornari ou Passaglia, qui gardaient chacun leur exemplaire, purent encore en faire un emploi.

Pie IX dut renoncer très vite au projet Quemadmodum Ecclesia : moins de six semaines après le départ de Dom Guéranger, il constituait la Commission spéciale présidée par Fornari, pour préparer un nouveau projet de Constitution. Un document écrit au plus tard dans les premiers jours de mai, énumère les divers motifs qui engagent le Pape à constituer la nouvelle Commission.

1. La rédaction de la Constitution doit faire l’objet d’un examen plus serré.

2. II ne convient pas que cet examen soit confié à un seul.

3. L’idée nouvelle et nécessaire d’une « Constitution mixte » (c’est-à-dire portant à la fois sur l’Immaculée Conception et sur les erreurs modernes) rend insuffisant ce qui a été accompli jusqu’ici et qui était uniquement consacré à la question de l’Immaculée Conception.

Cette note officielle ignore le projet Quemadmodum Ecclesia. Mais on peut y voir transparaître la raison qui le fit abandonner : la partie relative aux erreurs modernes n’y était qu’un appendice limité aux lignes essentielles. Pie IX voulait davantage ; peut-être même désirait-il que la condamnation des erreurs modernes prît place dans le corps de la Constitution, avant la définition solennelle qui devait la terminer.

Pie IX conserva, au moins jusqu’en mars 1853, son intention de promulguer une Constitution mixte. Il y renonça brusquement peu après [par] réaction contre des indiscrétions qui avaient ébruité le dessein du Saint Père. L’affaire des erreurs modernes, reprise séparément, deviendra celle du Syllabus.

La Commission spéciale commença ses travaux le 13 mai 1852. Elle décida d’aborder en premier lieu le problème de l’Immaculée Conception, réservant à plus tard celui des erreurs modernes. Le privilège marial dut occuper les séances de l’année 1852. Un long mémoire de Passaglia, intitulé Breve esposizione degli atti della Commissione speciale, rapporte l’histoire détaillée de ce labeur : aucune trace du travail accompli quelques mois plus tôt par l’Abbé de Solesmes. Ce mémoire provoqua une réplique de Mgr Tizzani (18 août 1853) intitulée : Osservazioni sulla Breve esposizione. C’est seulement après la rédaction de cette réplique que fut composée, on ne sait par qui, une autre pièce publiée par Sardi sous le titre de Sylloge degli argomenti da servire all’estensore della Bolla dogmatica. Ce Sylloge est rédigé comme s’il était l’œuvre du Pape lui-même : c’est donc de sa part qu’il est composé. Le Sylloge et son annexe sont donc postérieurs au mois d’août 1853.

Lorsqu’on le compare à la Breve esposizione de Passaglia, ce Sylloge paraît d’une extrême modération. Les critiques de Tizzani seront réfutées dans l’annexe, mais elles auront eu une sérieuse influence sur le Sylloge lui-même. Ce qui nous intéresse le plus ici, c’est de retrouver dans cette pièce, en plusieurs endroits, la manière et l’équilibre du projet Quemodmodum Ecclesia abandonné depuis 18 mois. Il n’y a pas parenté littérale. Pourtant certains traits communs sont surprenants. Non seulement c’est la même sobriété, mais :

1° Les allégations patristiques sont (à une exception près) les mêmes.

2° Les mêmes Papes sont cités pour les mêmes interventions en faveur du dogme.

3° On apporte la même raison de convenance théologique (Maternité divine).

4° Le Sylloge assigne la fête de l’Immaculée Conception en tête des « certiora atque apertiora argumenta – arguments plus certains et clairs ».

5° Enfin le Sylloge insiste, comme l’avait fait Dom Guéranger, sur le « sensus Ecclesiae vivus le sens vivant de l’Église » et en produit longuement les témoignages.

Certes le style et les détails des arguments proposés par le Sylloge diffèrent beaucoup de ceux du projet Quemadmodum Ecelesia. Les points de ressemblance que nous venons de signaler semblent assez convergents pour inviter à penser que cette rencontre n’est pas fortuite.

Le projet Quemadmodum Ecclesia a encore laissé quelques traces sur une autre pièce du dossier de la définition : le 3e projet de Bulle, intitulé In mysterio, rédigé en grande partie par Passaglia (fin de 1853 ou plutôt début de 1854). Le principal rédacteur avait conservé l’exemplaire imprimé du projet que Dom Guéranger lui avait remis. Il pouvait même considérer ce texte comme le fruit de son propre travail. Il y fit quelques emprunts très discrets tout en utilisant beaucoup plus largement le projet antérieur Deus omnipotens du Père Perrone. Celui-ci d’ailleurs était, avec Passaglia, consulteur de la Commission Spéciale chargée de préparer la rédaction de la Bulle. Il se peut donc fort bien qu’il ait pris part, avec son confrère, à la rédaction du projet In mysterio.

Nous n’entreprendrons pas de relever les emprunts textuels de ce projet au schéma qui l’avait précédé. La simple lecture des deux projets trahit une certaine parenté qui porte plus sur l’enchaînement des idées que sur les formules. Ce qui mérite de retenir davantage notre attention c’est l’influence globale exercée sur l’ensemble du nouvel essai de Constitution : Dom Guéranger fut ici pour Passaglia un exemple de modération. Celui-ci avait, quelques mois plus tôt, rédigé sa Breve esposizione… où s’accumulaient plus de cent cinquante textes patristiques. Son projet de Bulle sut revenir à une sage discrétion. Par la suite, la Commission des théologiens chargés de la rédaction de la Bulle oubliera cette leçon. Le projet ne cessera de s’alourdir à telle enseigne que évêques et cardinaux devront rappeler les rédacteurs à la mesure.

La Bulle Ineffabilis Deus, promulguée par Pie IX, fut le dernier fruit de ces transformations. Il ne serait pas impossible d’y retrouver quelque mot dérivé du schéma Quemadmodum Ecclesia, mais ce serait fort peu de chose. L’histoire de la rédaction de la Bulle, tèrs mouvementée [dans les] derniers jours, révèle une dépendance beaucoup plus profonde, et qui suffit pour conserver à Dom Guéranger une place effective dans l’ensemble du travail préparatoire à cet acte solennel.

Pie IX demanda alors à Mgr Pacifici « de rédiger la Bulle selon la manière que l’on avait conçue en commençant les travaux : on avait mis en première place le fait de la croyance de l’Église, et après seulement ce qu’il y avait à dire au sujet des Pères. Ainsi la seconde partie du projet actuellement proposé devrait à nouveau former la première partie, et inversement la première partie actuelle redeviendrait la seconde ». En outre Pie IX donna l’ordre à Mgr Pacifici de n’exposer qu’in globo, comme on l’avait fait autrefois dans le premier projet de Bulle, aussi bien le fait de l’Église et des Papes, que le témoignage des Pères et de la Tradition. Mgr Pacifici exécuta « religiosamente » les ordres de Sa Sainteté et lui fit hommage du travail qui reçut cette fois la signature définitive.

Cette note rédigée par Mgr Pacifici soulève un important problème : à quel « schéma primitif » Pie IX pouvait-il penser en parlant d’un « projet conçu dès le début », où le fait de l’Église était exposé avant la tradition patristique ? Il ne peut être question du premier projet Deus omnipotens, du Père Perrone, qui présente en entier l’argument scripturaire et celui de la tradition patristique avant de parler de l’Église. Il ne peut pas davantage être question du troisième projet In mysterio qui, lui aussi, remet le fait de l’Église dans la seconde partie de l’exposé. L’allusion du Pape ne peut donc viser que le projet Quemadmodum Ecclesia, qui, en effet, parle d’abord longuement de l’Église, de sa prière, de sa foi, de son enseignement et qui ne présente les preuves scripturaires et patristiques que dans la perspective de ce sensus Ecclesiae préalablement reconnu.

Cette conclusion se voit confirmée par la teneur même du troisième paragraphe de la Bulle définitive, qui inaugure les modifications importantes effectuées dans la dernière révision par Mgr Pacifici : « Cette innocence originelle de l’auguste Vierge, en parfaite cohérence avec son admirable sainteté, et sa très haute dignité de Mère de Dieu, l’Église catholique qui, toujours instruite par le Saint-Esprit, est la colonne et le soutien de la vérité… n’a jamais cessé de l’expliciter, de la proposer, et de la soutenir de plus en plus constamment par de multiples arguments et des actes éclatants. » On reconnaît là, sous une forme plus solennelle, la pensée exprimée par Dom Guéranger dès le début de son schéma. Mais la suite est encore plus révélatrice : en premier lieu on va présenter l’argument liturgique : « Cette doctrine…, l’Église elle-même l’a clairement exprimée lorsqu’elle n’a pas hésité à proposer la Conception de cette même Vierge au culte public et à la vénération des fidèles. Par ce fait éclatant, elle a montré qu’il fallait honorer la Conception de la Vierge comme singulière, admirable, bien différente de l’origine des autres hommes et tout à fait sainte, car l’Église ne célèbre de fêtes que pour des Saints. » Seul Dom Guéranger avait mis cet argument liturgique au premier rang. C’est donc son projet qui, sur ce point important, inspira l’ordonnance de la rédaction officielle, et cela, sur la demande même du Saint Père. Il n’est pas excessif d’affirmer que l’idée maîtresse de l’Abbé de Solesmes, si caractéristique de sa foi, de son sens de l’Église et de son estime pour la liturgie, s’est trouvé confirmée et consacrée par le document pontifical 6 .

Il est plus difficile de dire à quel projet renvoyait le Saint Père, lorsqu’il demandait en outre que l’on se bornât à une présentation purement globale des faits historiques et des témoignages patristiques : un tel renvoi peut viser le projet Quemadmodum Ecclesia, mais il peut aussi bien viser le projet In mysterio de Passaglia. Il est fort probable que Pie IX, parlant de mémoire sans avoir les documents sous les yeux, ne distinguait pas exactement entre eux ces deux schémas.

Il ne peut être question d’établir ici une comparaison entre la Bulle définitive et l’humble essai de l’Abbé de Solesmes : deux années d’un travail collectif avaient réalisé un enrichissement considérable. De plus, le document signé par Pie IX est le seul qui porte les garanties d’un enseignement du Magistère pontifical.

Lorsqu’en novembre 1950, le Pape Pie XII promulgua la Constitution Munificentissimus pour définir le dogme de l’Assomption, on ne manqua pas de remarquer la discrétion que cette Bulle avait observée à l’égard des témoignages patristiques favorables à la vérité nouvellement définie. C’est avant tout le témoignage de l’Église, le sens permanent de sa foi que l’on invoquait pour justifier la décision pontificale de passer à une définition de foi. Le caractère très solennel de la fête liturgique du 15 août et le contenu de ses formules de prière ont apporté la preuve principale de cette foi universelle et constante. Ne serait-il pas permis, en rapprochant la méthode utilisée dans le schéma Quemadmodum Ecclesia, reprise au début de la Bulle Ineffabilis, et celle adoptée par les rédacteurs de la Bulle Munificentissimus, de reconnaître chez Dom Guéranger les marques authentiques d’un précurseur ?

Latin cité par Dom Guéranger :

1. Jouissant de la présence personnelle du Verbe et de l’Esprit Saint divin, elle connaît toutes les vérités révélées et elle n’a perdu ni n’a pu perdre aucune d’entre elles : la plénitude de la vérité demeure en elle, et c’est pourquoi elle est appelée par l’Apôtre : colonne et soutien de la vérité.

2. Elle enseigne par la voix des pasteurs, les déclarations des docteurs, la piété des peuples, par ses institutions et ses saintes lois. Elle enseigne surtout par les prières de la sainte Liturgie. Là, elle ouvre son cœur devant l’Époux, l’Esprit Saint prie en elle par ses gémissements et son témoignage, et elle expose avec éloquence publiquement devant Dieu et devant tous, Anges et hommes ce qu’elle croit, ce qu’elle implore.

3. Si certains points de la doctrine de foi semblent au cours des temps être cachés, ils n’émergent pas pour autant comme des nouveautés. L’Église les tenait cachés dans l’écrin de son cœur et son Époux jugeait qu’il n’était pas encore nécessaire de les déclarer.

L’Épouse les connaissait depuis le début, les croyait implicitement jusqu’à ce que sous la motion de l’Esprit divin elle manifestât ce qu’elle conservait en elle-même par écriture ou tradition, et qui identiquement avaient brillé comme des rayons fugitifs par la bouche des saints. Elle s’en délectait, les prononçait avec douceur en attendant qu’ils grandissent jusqu’au plein jour : et peu importe qu’ils se soient développés tardivement : elle sait, et ses fils savent, qu’il n’y a pas à chercher en quel siècle elle a procédé à une définition, elle avec qui le Christ demeure jusqu’à la consommation des siècles.

4. L’Église contemple donc toujours cette prérogative de Marie, elle ne cesse d’en proclamer les louanges à cause de l’union très étroite du ministère de la Mère avec le rôle du Fils Rédempteur.

Certes la dignité de cette Femme est étonnante, mais l’Église pense et soutient encore autre chose à son sujet, et celle qu’elle admire pour avoir surmonté en tout l’infirmité de la créature, elle croit aussi, pour reprendre les paroles d’Augustin, qu’elle a de toute part vaincu le péché. Comment donc Marie aurait-elle triomphé absolument de l’antique ennemi de notre race si elle avait été, comme le reste des hommes, souillée par la tache originelle ?

Marie devait donc être conçue de manière immaculée, non par droit de nature, mais par le bon plaisir de Dieu veillant à son propre honneur. Elle devait être rachetée comme les autres hommes par le mérite du Fils qu’elle devait enfanter. Mais nous, fils de colère, le sang du Médiateur devait nous racheter du péché et du châtiment ; elle, au contraire, par la vertu de ce sang devait être exemptée de contracter la tache dont nous sommes souillés.

5. Telle est la foi que l’Église prêche avec joie. Elle croit cela parce que c’est vrai, elle le professe parce que c’est révélé par Dieu qui seul a pu faire connaître cette exception à la loi que Lui seul a pu décréter. Cette foi est la gloire du Verbe incarné. Si c’est le mystère de Dieu assumant la chair que nous prêchons quand nous déclarons Marie Mère de Dieu ; nous louons dignement Marie Mère de Dieu quand nous la célébrons comme préservée de tache originelle. Qui pourrait jamais douter que l’Église universelle pense ainsi, croit ainsi, enseigne ainsi ? Elle célèbre chaque année depuis des siècles dans tout l’univers une fête en l’honneur de la Conception de Marie. Or, comme l’enseignent saint Bernard et le Docteur angélique lui-même [saint Thomas d’Aquin], l’Église ne peut célébrer la fête de ce qui n’est pas saint. Est donc sainte la Conception de Marie.

6. Qui dans ce concert si total ne reconnaît la grande voix de l’Église qui triomphe de tout ? Et quel catholique n’entend dans la voix de l’Église la voix même du Verbe divin qui habite en elle, la voix de l’Esprit Saint qui la meut ?

7. Éclairés par les rayons d’une si vive lumière, désormais les secrets des Écritures sur cette femme coopératrice de Dieu se révèlent à tout fidèle. Et désormais nous savons quelles inimitiés Dieu lui-même a nourries entre la Femme et le serpent.

8. Ainsi se manifeste bien davantage l’accord des Écritures, s’éclaire le but de l’économie divine au sujet du salut de l’homme : à savoir tout est pour le Christ et pour la gloire du Christ en Marie de laquelle il a été formé en tant qu’homme.

9. Nous décrétons et définissons : La Bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, a été exemptée de la tache du péché originel, et n’a pas été comprise dans le Décret divin en vertu duquel tous les fils d’Adam ont péché dans la prévarication de leur père ; mais en vertu des mérites de son Fils rédempteur elle a été préservée de ce mal, de sorte que dans sa Conception, c’est-à-dire au moment où son âme bénie fut créée par Dieu et unie à son corps, elle n’a pas contracté la tache originelle, mais a été miséricordieusement remplie de la grâce sanctifiante. C’est cette vérité de la Foi catholique manifestée par Dieu, prêchée parmi les nations, crue dans le monde que nous publions, enseignons et imposons.

10. « modo sin dal principio idento – projet conçu dès le début »

11. Cette innocence originelle de l’auguste Vierge, en parfaite cohérence avec son admirable sainteté, et sa très haute dignité de Mère de Dieu, l’Église catholique qui, toujours instruite par le Saint-Esprit, est la colonne et le soutien de la vérité… n’a jamais cessé de l’expliciter, de la proposer, et de la soutenir de plus en plus constamment par de multiples arguments et des actes éclatants.

12. Cette doctrine…, l’Église elle-même l’a clairement exprimée lorsqu’elle n’a pas hésité à proposer la Conception de cette même Vierge au culte public et à la vénération des fidèles. Par ce fait éclatant, elle a montré qu’il fallait honorer la Conception de la Vierge comme singulière, admirable, bien différente de l’origine des autres hommes et tout à fait sainte, car l’Église ne célèbre de fêtes que pour des Saints.

 

 

 

Academia mariana internationalis

Virgo immaculata

Acta congressus mariologici mariani
Romae anno MCMLIV celebrati

vol. II Acta magisterii ecclesiastici
de Immaculata BVM conceptione

 

Romae Academia mariana internationalis

Via Merulana, 124

1956

TMc 108

pp. 336-386

 

DOM GUÉRANGER ET LE PROJET DE BULLE
« QUEMADMODUM ECCLESIA » POUR LA DÉFINITION
DE L’IMMACULÉE CONCEPTION

Dom Georges Frénaud, o.s.b.

Le précieux dossier documentaire, publié dans les deux volumes des Atti e documenti de Mgr Sardi en 1904 7 , permet de reconstituer, presqu’au jour le jour, le déroulement des travaux accomplis sur l’ordre de Pie IX afin de préparer la définition de l’Immaculée Conception. Mais, s’il est alimenté par la plus sûre et la plus riche des sources – les Archives de la Secrétairerie des Brefs où Mgr Pacifici, secrétaire de toutes les Congrégations préparatoires à la définition, avait déposé ses documents –, le dossier n’est pourtant pas exhaustif. Il ne garde qu’une partie des Vota des Consulteurs. Il ne dit rien des travaux accomplis par ordre du Pape en marge des Commissions officiellement constituées.

C’est l’une de ces lacunes que nous allons tenter de combler. Mgr Sardi nous a transmis le texte de huit schémas 8 qui ont précédé et préparé la rédaction définitive de la Bulle Ineffabilis. Le premier de ces schémas, Deus omnipotens, porte seul un nom d’auteur et une date précise : il est l’œuvre du Père Perrone, s.j., et fut adressé aux Consulteurs par Mgr Pacifici le 26 mars 1851 9 . Le troisième et les suivants 10 furent l’œuvre collective des membres de la Commission spéciale instituée par Pie IX en mai 1852 : le Père Passaglia semble bien avoir été, au début surtout, la principale cheville ouvrière de ce travail. Le premier de cette série (schéma In mysterio) ne semble pas antérieur au début de 1854 ; le second (Sapientissimus) fut remis aux Consulteurs le 2 septembre suivant. Cinq autres se succéderont rapidement jusqu’au début de décembre. On sait que le texte définitif ne fut imprimé qu’au début de 1855 : les premiers envois aux Curies épiscopales datent du 14 janvier 11 .

Reste le second des huit schémas, intitulé Quemadmodum Ecclesia, que Mgr Sardi n’a pas daté : mais la place qu’il lui donne dans son second tome, après le Silloge degli argomenti da servire all’estensore della Bolla dogmatica attribué à la Commission spéciale instituée en mai 1852 12 , implique que ce schéma, lui aussi, serait postérieur à cette date. Quant à l’auteur, Sardi conjecture que ce doit être Passaglia 13 , en raison du style du document. Et depuis lors, tous les historiens de la définition de l’Immaculée Conception ont accepté cette attribution 14 .

Notre communication se propose de fixer avec précision et de déterminer les auteurs et les circonstances de rédaction de ce projet Quemadmodum Ecclesia. Nous verrons que Sardi, en reconnaissant le genre littéraire de Passaglia, ne s’était pas trompé : mais il ne pouvait soupçonner que ce Jésuite n’avait fait que corriger et partiellement traduire un texte dont le principal rédacteur était Dom Guéranger, abbé de Solesmes. Celui-ci accomplit son travail au cours d’un séjour qu’il fit à Rome durant l’hiver 1851-1852, avant l’institution de la Commission spéciale que Fornari devait présider quelques mois plus tard.

Nous avons pensé que cette mise au point historique intéresserait tout particulièrement la Section Française du Congrès Mariologique International de 1954. Dom Guéranger fut peut-être le seul théologien français qui eût un rôle immédiat et positif à tenir durant cette longue préparation accomplie à Rome entre l’avènement de Pie IX et la définition. Si son projet ne fut pas retenu, il a pourtant tenu une place dans le développement de ces travaux. Il ne fut pas sans laisser quelque trace dans les projets ultérieurs. Une comparaison avec le schéma du Père Perrone et avec ceux qui viendront après dégagera les nuances originales qui caractérisent l’œuvre propre de l’Abbé de Solesmes. Les lecteurs assidus de Dom Guéranger seront en outre heureux de reconnaître, dans le schéma Quemadmodum Ecclesia, plusieurs des idées maîtresses qui ont inspiré son enseignement, son œuvre liturgique et monastique, et même certains traits de sa piété personnelle.

1. – HISTOIRE DU PROJET DE BULLE « QUEMADMODUM ECCLESIA »

1. – Les travaux préparatoires accomplis à Rome en 1851

Pour situer dans son cadre historique l’intervention de Dom Guéranger et la rédaction du schéma Quemadmodum Ecclesia, il est utile de préciser l’état des travaux accomplis jusqu’alors sous l’impulsion personnelle de Pie IX. Le dossier Pacifici fournit sur ce point des renseignements abondants.

Une première série de recherches, accomplies avant et pendant l’exil de Pie IX à Gaète, avait déterminé la rédaction (par le cardinal Lambruschini), et l’envoi à tous les évêques du monde catholique de l’encyclique Ubi primum, datée du 2 février 1849. Le Pape invitait chaque évêque à donner un avis motivé sur la définibilité de l’Immaculée Conception et sur l’opportunité d’une décision prochaine.

De retour à Rome, Pie IX faisait reprendre plus activement les travaux. Le Père Perrone fut chargé de rédiger un projet de Constitution. Le 26 mars 1851, Mgr Pacifici pouvait adresser ce schéma, intitulé Deus omnipotens aux 16 Consulteurs qui appartenaient alors à la Congrégation générale instituée pour cette affaire. L’un d’entre eux, Mgr Domenico Angelini mourut peu après 15 , mais le 26 juillet suivant, 6 nouveaux Consulteurs étaient adjoints 16 aux précédents, formant en tout un groupe de 21 théologiens. Les Pères Perrone et Passaglia faisaient partie du groupe additionnel.

Les premières réponses des Consulteurs parvinrent au Pape en avril 1851 : la première de toutes fut celle de Mgr Tizzani, violemment opposé à la définition 17 . Les autres s’échelonnèrent à distance. Sardi n’a d’ailleurs pas retrouvé tous les vota. Les derniers reçus au Vatican datent des 3, 10 et 25 janvier 1852. L’affaire traînait en longueur, et Pie IX pouvait être tenté d’abréger la procédure. Il semble bien qu’il ait écarté le projet du Père Perrone dès la fin de 1851, certainement en tout cas au début de 1852.

Durant tout ce temps, depuis le printemps de 1849, les réponses des évêques à l’encyclique Ubi primum, en très grande majorité favorables à la définition, encourageaient le dessein du Saint Père. Celui-ci les fit imprimer dans la collection intitulée Pareri dell’episcopato cattolico sulla definizione dogmatica del l’immacolato concepimento della Beata Vergine Maria 18 . Un premier volume fut distribué le 31 juillet 1851, deux autres le 14 novembre. Nous verrons qu’au début de janvier 1852, on préparait déjà le septième volume : il ne s’agissait plus alors des réponses épiscopales, mais des principaux travaux théologiques récemment publiés à propos de l’Immaculée Conception.

2. Le « Mémoire » de Dom Guéranger sur l’Immaculée Conception

Nous venons d’esquisser à grands traits l’état des travaux de la Commission Romaine au moment où Dom Guéranger va intervenir. Il nous faut aussi rappeler le rôle que l’Abbé de Solesmes avait déjà tenu en France à la même époque dans les discussions soulevées à propos de la prochaine définition de l’Immaculée Conception. C’est en effet cette contribution qui devait le signaler à l’attention du Souverain Pontife et expliquer pourquoi il fut sollicité pour la rédaction d’un nouveau projet de Bulle.

L’encyclique du 2 février 1849 avait étendu à tout l’univers catholique le grand effort de réflexion qui trouverait son couronnement dans l’acte pontifical du 8 décembre 1854. En France, beaucoup d’évêques avaient nommé une commission diocésaine de théologiens chargés de préparer une réponse aux questions posées par le Saint Père 19 . C’est ce qu’avait fait notamment l’archevêque de Paris, Mgr Sibour. Les Pareri ont conservé sa réponse latine 20 à Pie IX, datée du 25 août 1849, et le rapport de sa Commission diocésaine 21 annexé à cette réponse. Tout en affirmant leur croyance personnelle au privilège marial de l’Immaculée Conception, l’archevêque et ses théologiens jugeaient impossible une définition de foi sur ce point. À supposer qu’elle eût été possible, les circonstances actuelles l’auraient rendue tout à fait inopportune. Les Pareri conservent une autre lettre 22 de Mgr Sibour à Pie IX, écrite un an plus tard, le 25 juillet 1850 : elle nous apprend que la réponse latine et le rapport annexe rédigés l’année précédente n’avaient pas été effectivement envoyés au Pape 23  : l’archevêque les avait, durant tout ce temps, conservés en secret dans ses tiroirs.

Ce fut précisément durant cet intervalle, exactement en mars 1850, que Dom Guéranger composa et fit imprimer à Paris 24 son Mémoire sur la question de l’Immaculée Conception
de la Très sainte Vierge. Fait étrange, cet opuscule semble répondre, presque point par point, aux difficultés soulevées dans la lettre et le rapport de l’archevêché de Paris contre la possibilité et l’opportunité de la définition projetée. Il est difficile de croire que les documents conservés pendant un an dans les tiroirs de Mgr Sibour n’aient pas été au préalable recopiés et discrètement communiqués au dehors : le Nonce Fornari, qui ***pressait avec instance Dom Guéranger de rédiger et d’imprimer son Mémoire 25 , avait peut-être été informé dès 1849 du résultat de la consultation ordonnée par l’archevêque de Paris.

Quoi qu’il en soit, cette circonstance expliquerait à merveille le contenu et le caractère propre du Mémoire de Dom Guéranger. Il n’aura pas pour but d’apporter du nouveau aux données du problème : l’Abbé de Solesmes utilisera la documentation recueillie dans les publications antérieures de Lambruschini 26 , de Perrone 27 et de Mgr Parisis, évêque de Langres 28 . Il se bornera à traiter uniquement la question de la définibilité.

Créé Cardinal en septembre 1850, Mgr Fornari emporte le Mémoire à Rome. Il ne dut pas tarder à le signaler à l’attention de Pie IX. L’année suivante, Fornari presse ***Dom Guéranger de venir lui-même ad limina, et finit par le décider à se mettre en route. Celui-ci a rédigé le « journal » détaillé de ce voyage, transcrit de sa propre main dès son retour sur un agenda à l’aide des notes prises au jour le jour. Ce document très précieux est aujourd’hui conservé aux Archives de Solesmes. C’est lui qui nous donne les renseignements les plus précis sur le travail accompli par Dom Guéranger durant son séjour de quatre mois en Italie.

3. – Séjour à Rome de Dom Guéranger

L’Abbé de Solesmes arrive à Rome le matin du 22 novembre 1851. Dès le lendemain, il voit Fornari et apprend de lui que le Saint Père va nommer une « Congrégation spéciale » pour la décision de la cause de l’Immaculée Conception. Il ne peut être question ici de la Congrégation générale instituée 29 depuis 1848 : mais d’une Commission plus réduite, celle qui sera effectivement constituée, sous la présidence de Fornari 30 , le 8 mai 1852. Nous apprenons ainsi que ce projet de Commission spéciale était déjà envisagé dès novembre 1851. Dans le même entretien, le Cardinal apprend à Dom Guéranger qu’il a entendu le Saint Père s’exprimer « de la manière la plus expresse » à propos du Mémoire sur la question. de l’Immaculée Conception. Il est donc certain que Pie IX à ce moment avait lu l’opuscule. Fornari invite Dom Guéranger à revenir le voir quand il voudra : en fait, durant les quatre mois de son séjour à Rome, le Père Abbé aura un entretien parfois très long avec le Cardinal presque tous les deux jours.

Dom Guéranger est reçu en audience pontificale le 28 novembre et le 8 décembre : Pie IX n’y fait pas d’allusion à la définition en projet. Par contre, dès le 30 novembre, Fornari a demandé à l’Abbé quelques additions à son Mémoire en vue de le faire réimprimer dans un prochain volume (le septième) des Pareri. Le 16 décembre, le Mémoire corrigé et complété est remis au Cardinal en vue de cette réimpression.

Le 2 décembre, Dom Guéranger a pris contact au Collège Romain avec le Père Passaglia, il le reverra plusieurs fois avant Noël : mais c’est surtout à partir du 7 janvier que ses visites au professeur du Collège Romain deviennent plus fréquentes ; parfois elles se font quotidiennes. À leur propos, Dom Guéranger note dans son journal : « Conversations importantes, très importantes sur la définibilité de l’Immaculée Conception ». Bientôt la formule du journal deviendra : « Travail avec Passaglia, travaillé longtemps, jusqu’à sept heures, huit heures du soir ».

Une troisième audience de Pie IX à Dom Guéranger, le 10 janvier 1852, ne semble pas encore avoir évoqué le problème d’un nouveau projet de Bulle. Par contre, le 16 janvier, le journal note un long entretien avec Fornari au sujet de la définibilité. Enfin, le 30 janvier, le mystère commence à se découvrir. L’Abbé de Solesmes note pour ce jour là : « J’ai été chez Fornari. Son audience (c’est à dire l’audience que Pie IX a accordée ce jour-là à Fornari) a été magnifique. Il a été également content du projet pour l’Immaculée Conception ». Les précisions ne vont guère tarder. Le 5 février, le journal note : « Vu Fornari… Son Éminence va demander au Saint Père que la Constitution du Père Perrone me soit communiquée ». Le lendemain, nouvelle visite à Fornari : « Le Saint Père permet que le Père Passaglia me communique le projet de constitution du Père Perrone, mais à la condition que le plus grand secret couvrira cette communication ». Nous avons déjà vu qu’un exemplaire de ce projet avait été distribué en 1851 à chacun des Consulteurs de la Congrégation dont Passaglia était membre. Un jour plus tard, le 7 février, Dom Guéranger voit Passaglia, qui lui remet son exemplaire du projet Deus omnipotens. Désormais les rencontres de Dom Guéranger et de Passaglia ont lieu presque tous les jours.

Le 27 février, Fornari informe Dom Guéranger qu’à l’audience de la veille le Saint Père avait parlé d’un article récemment publié dans la Civiltà Cattolica sous le titre Congruenze sociali di una definizione dogmatica sull’immacolato concepimento della Beata Vergine Maria 31 . Le Pape a sévèrement qualifié la première partie de l’article, mais il pense devoir faire quelque chose dans le sens de la seconde partie : « Il a chargé Son Éminence de m’en parler. Ce surcroît me sourit peu, mais il faut bien obéir ». Cette seconde partie suggérait d’ajouter, dans la Bulle de définition de l’Immaculée Conception, une condamnation explicite des principales erreurs du temps : libéralisme et naturalisme. La première partie de l’article, sur laquelle portaient les sévérités du Pape, avait estimé que, considérée en elle-même, la doctrine de l’Immaculée Conception, n’étant niée par aucun catholique, n’appelait pas une définition. L’Auteur ne souhaitait donc la définition qu’en raison de sa connexion avec une condamnation des erreurs modernes.

Dom Guéranger, qui avait alors achevé la rédaction de son projet de Constitution, n’avait guère d’enthousiasme pour cette addition à un travail déjà fini. Le problème des erreurs modernes constituait un nouveau sujet très grave qui demandait à lui seul un long effort : à ce moment l’Abbé de Solesmes, absent de son monastère depuis 3 mois, aspirait à y rentrer au plus tôt. Deux jours après, le 29 février, il est à nouveau reçu par Pie IX. Lisons toujours le journal : « …Pie IX m’a ensuite parlé de la Constitution. Je l’ai remercié de m’avoir communiqué celle du Père Perrone. S’étendant ensuite sur la question elle-même, il m’a dit qu’il avait reçu l’avis de 600 Évêques, qu’ils étaient tous pour la croyance, et très peu contre la décision ; qu’il y avait deux choses à faire : ou déclarer solennellement le fait, ou passer à une décision : qu’il ne savait ce qu’il ferait. Il a mis en avant l’objection tirée du passé : que l’Église ne procède que contre des opposants. J’ai répondu que tout était dans la notion de l’Église et que je m’étais attaché surtout à la faire ressortir ; il a trouvé cela excellent. De là, il m’a parlé de l’article de la Civiltà Cattolica, et que, depuis qu’il l’avait lu, il se sentait instinctivement porté à joindre la condamnation des erreurs du jour. Je lui ai proposé l’idée d’une seconde Constitution. lI n’en veut pas. L’objection que j’ai tirée de la sorte d’inconvenance qu’il y a de prendre l’idée d’un acte si important dans un journal, ne l’a pas arrêté. Alors je lui ai demandé le point de liaison (avec la première partie de la Bulle proclamant l’Immaculée Conception). Il m’a suggéré le sola interemisti, puis l’orgueil de l’homme aujourd’hui, qui voudrait se croire exempt de la tache dont une seule créature a été affranchie. Il m’a parlé de l’abus que l’on fait du nom du Christ et cité une lettre de la Nouvelle-Grenade, du Gouverneur avec son Christ civilisateur. Je n’ai pu m’empêcher d’être frappé, d’autant plus qu’il m’a répété qu’une sorte de mouvement intérieur le poussait depuis plusieurs jours à vouloir cela ».

Madame Cécile Bruyère, dans un manuscrit inédit sur la vie de Dom Guéranger, ajoute une précision intéressante sur cet incident : elle l’a recueillie de la bouche même de Dom Guéranger. Celui-ci avoua qu’au cours de l’audience, il avait assez durement combattu l’idée suggérée dans la Civiltà à propos de l’addition d’une condamnation des erreurs modernes et il s’était étonné de la résistance du Saint Père. Dans une visite faite quelques jours après à la maison généralice des Pères Jésuites, il eut la clef de l’énigme. Il apprit que l’auteur anonyme de l’article n’avait fait qu’exposer une idée suggérée auparavant par le Saint Père lui-même. Pie IX était ainsi le véritable instigateur de cette addition à la Bulle. Mais il ne tint jamais rigueur à l’Abbé de Solesmes d’avoir si fortement critiqué sa propre initiative.

Le récit de cette audience de Dom Guéranger montre clairement cette fois le rôle qu’il tenait, au vu et su de Pie IX, dans la composition du nouveau schéma de Constitution Apostolique 32 .

Achevons notre récit. Après l’audience du 29 février, l’Abbé de Solesmes se remet courageusement au travail, toujours avec Passaglia, pour rédiger la seconde partie du projet de Bulle. L’ensemble est achevé le 16 mars. Fornari lit le document et l’approuve. Le 19 Dom Guéranger s’entend avec l’imprimeur Salviucci pour l’impression secrète de 5 exemplaires. Le 22 et le 23 au matin, correction des épreuves. Dans l’après-midi du 23, Dom Guéranger est en possession de ses 5 exemplaires. Il a donné le matin même un acompte de 10 écus à Salviucci pour son travail. Le soir, à 10 h 14, il est reçu par Pie IX en audience de congé. L’audience se prolonge jusqu’à 11 heures : « J’ai d’abord présenté à Sa Sainteté son exemplaire qu’Elle a reçu avec une joie marquée, m’assurant que dès demain Elle en prendra lecture ».

Le 24 mars, ce sont les adieux au Père Passaglia et au Cardinal Fornari qui reçoivent chacun leur copie imprimée du projet de Constitution. D’après Mme Cécile Bruyère, le quatrième exemplaire aurait été laissé à Dom Falcinelli, abbé de Saint Paul-hors-les-murs. Si le renseignement est exact, nous aurions ici la preuve que cet abbé était, lui aussi, au courant du travail secret de Dom Guéranger. La cinquième copie fut ramenée à Solesmes, où elle reste conservée aux Archives. Le soir de ce 24 mars, Dom Guéranger partait pour Civitavecchia et pour la France.

Un de ses moines qu’il avait laissé à Saint-Paul-hors-les-murs, le R.P. Dom David, lui écrivait quelques mois après, le 31 juillet 1852, que l’imprimeur Salviucci n’avait pas encore été entièrement réglé : « Salviucci parle aussi souvent de vous, et beaucoup trop souvent : car il va partout, presque en pleurnichant, disant que vous lui devez 300 francs, que le délai est passé et que vous ne lui envoyez rien ». Une autre lettre de Dom David, datée du 31 août, nous apprend que l’affaire est désormais liquidée.

Il est facile de résumer les conclusions certaines qui se dégagent de ce récit circonstancié. Au début de janvier 1852, Dom Guéranger entreprend la confection d’un projet de Constitution, dont il présente l’ébauche à Fornari à la fin de ce mois. Il. y a tout lieu de penser que c’est sur l’invitation du Cardinal qu’il s’est mis à l’œuvre. Même si Pie IX n’a pas eu l’initiative de cette affaire, il est au courant dès le début de février et permet la communication secrète du projet Perrone à l’Abbé de Solesmes. À la fin de ce mois, il ordonne lui-même l’addition au projet déjà rédigé d’une seconde partie pour condamner les erreurs modernes. Il ne s’agit toutefois que d’un simple essai, tenu d’ailleurs très secret, accompli en marge et indépendamment des travaux de la Congrégation théologique instituée depuis trois ans. Dans l’audience du 29 février, Pie IX dit expressément à Dom Guéranger qu’il ne sait pas encore ce qu’il fera, s’il prononcera une définition dogmatique ou s’il se contentera de promulguer solennellement les réponses qu’il a reçues des évêques et leur accord quasi unanime sur la croyance 33 . C’est bien Dom Guéranger qui accomplit la majeure partie du travail : Passaglia est un conseilleur, un correcteur et, pour la seconde partie, un traducteur. Dom Guéranger enfin fait lui-même imprimer à ses frais le projet et le porte personnellement au Pape. Reste à préciser, dans la mesure du possible, la part exacte qui revient à la collaboration de Passaglia.

II LE TEXTE DU PROJET « QUEMADMODUM ECCLESIA »

1. La collaboration de Dom Guéranger et du Père Passaglia

En rentrant à Solesmes, Dom Guéranger ne rapportait pas seulement son exemplaire imprimé du projet Quemadmodum Ecclesia. Il avait encore précieusement conservé les rédactions manuscrites qui avaient servi à le préparer.

Un premier cahier de 28 pages grand format, contient la copie intégrale de la Constitution, écrite entièrement de sa main. C’est cette copie qu’il remit à l’imprimeur le 19 mars. Dans le haut de la première page il avait tracé une brève note en italien destinée au typographe 34 . Ce texte contient d’assez nombreuses corrections : elles ne sont que de simples améliorations de style, fruits d’une dernière révision.

Deux autres documents apportent des renseignements beaucoup plus importants. L’un d’eux est une première rédaction manuscrite du schéma, déjà achevée le 27 février avant l’intervention de Pie IX pour demander l’addition d’une seconde partie condamnant les erreurs modernes. Ce n’est donc que la première partie du projet qui sera imprimé. Il est écrit sur 13 pages grand format, divisées chacune en deux colonnes. Le texte de Dom Guéranger, rédigé en latin et écrit de sa main, remplit les colonnes de gauche. Les corrections, écrites cette fois par Passaglia, remplissent celles de droite. Une fois cependant le correcteur a dû intercaler une feuille supplémentaire, bien employée au recto et au verso. Le texte s’achève sur la définition solennelle, maintenue presque entièrement sous la forme que lui avait donnée Dom Guéranger, suivie de la clausule rituelle : « Nulli hominum, etc.»

Le second document comprend deux cahiers, l’un et l’autre relatifs à la seconde partie du projet, ajoutée sur l’ordre du Pape. L’un d’eux porte la rédaction de Dom Guéranger, en langue française cette fois ; l’autre contient la traduction latine faite et écrite par Passaglia.

Ces documents mettent assez distinctement sous nos yeux le fruit propre du travail de chacun des deux collaborateurs. Remarquons toutefois que Dom Guéranger avait longuement consulté Passaglia avant de rédiger son ébauche, et que Passaglia n’a écrit ses corrections qu’au cours des séances de travail avec le Père Abbé. Il serait donc excessif d’attribuer exclusivement à chacun ce qui a été écrit de sa propre main. Pourtant, en gros, cette distinction matérielle des écritures semble bien correspondre à l’apport personnel de chaque rédacteur.

Nous ne dirons rien de la ***seconde partie du projet qui ne concernait pas directement la définition de l’Immaculée Conception. Le texte français de Dom Guéranger en est relativement très court. La version latine de Passaglia le suit en l’amplifiant beaucoup, sans toutefois l’enrichir d’idées vraiment nouvelles. Elle réduit ***plutôt la clarté et la fermeté de quelques passages, plus vigoureux dans leur rédaction primitive.

Venons au texte de la première partie, relative à l’Immaculée Conception, tel que le donne la rédaction latine originale de Dom Guéranger. Ici encore, Passaglia lui a ajouté des corrections très nombreuses, mais elles en respectent le contenu et l’ordonnance. On ne remarque qu’une addition notable, qui vise à enrichir l’exposé de tradition patristique : le correcteur ajoute deux paragraphes entiers sur saint Irénée et saint Éphrem. Par contre la forme littéraire est partout transfigurée. Le latin de Dom Guéranger, comme celui de beaucoup de ses compatriotes, manquait parfois de souffle et d’élégance (pas toujours cependant). Passaglia s’efforça d’y remédier par l’emploi d’un style solennel de Curie, agrémenté de nombreux superlatifs. La forme est certes plus coulante et plus classique : elle a perdu une part de ces nuances de fraîcheur et d’onction si fréquentes d’ordinaire sous la plumé de l’Abbé de Solesmes.

Notre but étant de fixer l’œuvre personnelle de Dom Guéranger, nous ne parlerons plus que de son texte : non sans rappeler qu’il était une simple ébauche, nullement destinée, en cet état, à une publication. On ne saurait donc faire grief à l’Auteur des légères incorrections qu’il a pu retenir. Celui qui voudrait étudier la rédaction amendée de Passaglia pourra se reporter au schéma publié ci-dessous en appendice, à côté du texte primitif de Dom Guéranger 35 .

Ce qui frappe le plus dans l’ébauche de Dom Guéranger, c’est, en regard d’un grand esprit de foi et d’un sens profond de l’Église, une remarquable discrétion. Même amplifiée par Passaglia, la partie de son projet relative à l’Immaculée Conception atteint à peine les deux tiers de la longueur des autres schémas. Ce n’est pas l’œuvre savante d’un maître en théologie, mais celle d’un moine contemplatif, familier des livres saints et des textes patristiques, qui a longuement médité dans la lumière de la foi sur les grands événements de l’histoire de l’Église, et plus encore sur les prières de la liturgie sacrée. On reconnaîtra sans peine quelques uns de ces traits caractéristiques dans les passages que nous allons extraire de son manuscrit.

La première pensée de l’Abbé va à l’Église, dépositaire et gardienne d’une plénitude de vérité révélée. Elle est sans cesse guidée par l’Esprit Saint, qui lui suggère tout ce qu’elle doit enseigner et professer :

« Verbi ac Divini Spiritus personali presentia gaudens, et revelata cuncta novit et nihil ex illis amisit, nec amittere potuit ; plenitudo veritatis in ea manet, et ideo vocatur ab Apostolo Columna et firmamentum veritatis ».

L’exercice de cet enseignement ne se bornera pas à condamner des erreurs : la part principale de cet office consistera à instruire les fidèles dans la foi. La liturgie sera le moyen permanent de cet enseignement :

« Docet voce pastorum, doctorum sententiis, pietate populorum, legibus et institutis suis sanctis. Docet praecipue per Sacrae Liturgiae praeces, in quibus cor suum fundens coram Sponso, orante in illa gemitibus et confessionibus Spiritu Sancto, palam et coram Deo, Angelis et hominibus, quae credit, quae sperat, quae diligit, quae implorat, exponit grandiloquenter ».

Cet adverbe ne serait sans doute pas resté dans une rédaction imprimée : il exprime pourtant, sous une forme un peu naïve, la splendeur réelle de cette prédication liturgique. Un peu plus loin, Dom Guéranger montre de quelle manière la vérité, explicitée au cours des siècles, était dès le début implicitement contenue dans la foi de l’Église, en sorte qu’il n’y a jamais eu innovation doctrinale :

« Quod si nonnulla doctrinae fidei puncta, secundum tempora, abscondita videntur, non ideo nova emergunt. Haec tenebat intra pectoris scrinium Ecclesia, cujus Sponsus ista nondum judicabat esse proferenda.

Haec Sponsa noverat ab initio, implicite credebat, donec motu divini Spiritus excitata, eadem aperiret quae jam ex verbo scripto vel tradito intra se servabat, quae identidem, radiis fugacibus, per os sanctorum effulserant. His delectabatur, haec suaviter profitebatur, donec crescerent ad perfectum diem ; et nihil interest illa tardius ad evolutionem devenisse scit enim et norunt filii ejus non esse quaerendum quo saeculo ad definitionem procederit illa cum qua Christus ad saeculorum consummationem permanet ».

L’objet fondamental de cet enseignement ecclésiastique est le mystère du Verbe Incarné. L’Abbé de Solesmes esquisse une rapide histoire du développement de sa révélation explicite au cours des siècles. C’est à ce développement que se rattache aussi la révélation de plus en plus explicite du mystère de Marie. Plusieurs privilèges de la Mère de Dieu ont été successivement définis : l’heure est venue de manifester, par une définition solennelle, celui de l’immaculée conception, si fortement lié au privilège de la maternité divine. Il faudrait citer intégralement ce long passage où s’exprime avec une exquise délicatesse la piété filiale de Dom Guéranger pour Notre Dame. Donnons du moins quelques lignes :

« Mariae igitur praerogativam Ecclesia semper contemplatur, nec unquam laudes illius praedicare destitit, ob cunjunctissimum Matris ministerium cum Filii Redemptoris munere.

Stupenda sanae Mulieris hujus dignitas, sed adhuc aliud de illa tenet et sentit Ecclesia, et eam quam miratur creaturae infirmitatem in omnibus superasse. Credit etiam, ut Augustini utamur verbis, ex omni parte vicisse peccatum. Quonam igitur pacto de antiquo generis nostri hoste penitus triumphasset Maria, si labe originali ut caeteri homines maculata fuisset ?

Maria igitur immaculate conceptura erat, non ex naturae debito, sed ex beneplacito Dei proprium honorem curantis. Per Filii quem paritura erat meritum redimenda erat, sicut et caeteri homines. Sed nos, irae filios Mediatoris cruor a peccato et a poenis redempturus erat : Illa vero, hujus virtute, a contrahenda macula qua foedamur exempta ».

Telle est la doctrine à laquelle croit l’Église : le Père Abbé se plaît à insister sur cette foi :

« Haec est fides Ecclesiae, quam exultans praedicat. Illud credit quia verum est, profitetur quia revelatum a Deo qui solus patefacere potuit exceptionem legi quam solus sanxit. Incarnati Verbi gloria haec est fides. Si enim mysterium Dei carnem assumentis praedicamus quando Mariam Dei Genitricem confitemur, Dei Genitricem Mariam digne extollimus quando illam a labe originis praeservatam celebramus. Quis dubitat unquam universalem Ecclesiam ita sentire, ita credere, ita docere ? Festum in honorem Conceptionis Mariae per totum Orbem quotannis agit pluribus a saeculis. Porro, ut docent Sanctus Bernardus et ipse Angelicus Doctor, Ecclesia nequit celebrare festum de eo quod non est sanctum. Sancta igitur Mariae Conceptio ».

Cette fête de l’Église universelle n’a d’ailleurs pas été imposée de force au peuple chrétien. Au contraire, il ne cesse d’en demander l’accroissement et la formulation encore plus explicite. C’est donc bien là l’objet non seulement de l’enseignement des évêques et des théologiens ; mais celui que les fidèles professent avec la plus étonnante piété. Et le rédacteur d’ajouter :

« Quis in tam pleno concentu non agnoscit magnam Ecclesiae vocem quae vincit omnia ? At quis catholicus in Ecclesiae voce non sentit vocem ipsam divini Verbi in eam habitantis ; vocem Spiritus Sancti illam moventis ? »

Passaglia ne retint pas ces lignes qu’il pouvait juger redondantes. Elles devaient pourtant introduire et nuancer la question délicate des fondements, scripturaire et patristique, de la vérité dogmatique de l’immaculée conception. Voici comment, à la suite de ce que nous venons de citer, Dom Guéranger présentait le verset bien connu du chapitre III la Genèse :

« Tam vividae lucis radiis illuminati, nunc arcana scripturarum de Muliere illa Dei cooperatrice cuilibet fideli aperiuntur. Exinde nunc novimus quales inimicitias inter Mulierem et serpentem Deus ipse fovit ».

On ne peut être plus sobre. Pourtant Dom Guéranger sera encore plus réservé en citant ses trois autres lieux scripturaires : le Tota pulchra es du Cantique ; le Dominus possedit me ab initio iarum suarum des Livres Sapientiaux, et enfin la Salutation de l’Archange : Ave, gratia plena. Reconnaissons que sur ce dernier point, l’argumentation scripturaire en faveur de l’Immaculée Conception va bientôt faire de substantiels progrès. Mais remarquons surtout la conclusion, où le Père Abbé expose sa manière d’entendre ces textes scripturaires :

« Sic magis amplius Scripturarum concordia declaratur, sic divinae dispensationis circa salutem humani generis scopus illuminatur : scilicet omnia propter Christum et Christi gloriam in Maria de qua secundum hominem formatus es ».

Il ne cherche pas précisément à retrouver l’expression du privilège marial dans les textes sacrés : mais à montrer comment la foi de l’Église en l’Immaculée Conception donne à ces textes une signification très riche et très harmonieuse qui, bien loin de les contredire ou même de les solliciter, en fournit une lumineuse interprétation.

L’argument de tradition patristique sera présenté d’une manière analogue. Ici encore, une remarquable sobriété : Cinq Pères de l’Église seulement sont cités. On n’extorquera pas de leur texte une affirmation explicite du privilège : on montrera seulement combien ils insistent sur la plénitude de grâce et la parfaite innocence de Marie. Et la croyance aujourd’hui explicite de l’Église apparaîtra comme l’interprétation la plus normale de ces textes, celle qui établit entre eux la plus parfaite concordance. Dans ce domaine aussi, les travaux ultérieurs des théologiens fourniront de précieux enrichissements. Mais les citations beaucoup plus nombreuses d’un Perrone ou d’un Passaglia risqueront souvent de mêler aux bonnes pierres des matériaux de construction beaucoup plus fragiles. Pour le temps où il écrivait, la sobriété de Dom Guéranger était surtout prudence. Il faudra plus d’un demi-siècle de travail à un Père Jugie 36 pour élever le remarquable dossier critique qui restera sans doute l’un des apports les plus précieux des travaux publiés en ce centenaire de la définition.

L’attitude prudente de Dom Guéranger à l’égard des sources ne fera nullement fléchir la fermeté de la décision vers laquelle il conduit. C’est que la raison décisive, pour lui, ne sera ni une preuve de raison, ni un argument patristique ou scripturaire mais l’adhésion totale et désormais permanente et universelle de l’Église. En un mot, le sensus Ecclesiae manifesté d’une part dans l’attachement unanime et persistant des Christifideles au privilège de Marie, et d’autre part dans l’attitude de plus en plus favorable du Magistère qui permet, puis contrôle, et enfin guide et encourage cet élan de foi.

Cette histoire de l’intervention croissante du Siège Apostolique en faveur de la croyance en l’Immaculée Conception ne sera, elle aussi, présentée que dans ses traits essentiels. Les schémas ultérieurs accumuleront les interventions de détail, significatifs assurément, mais qui n’ajoutent rien au tracé sommaire où se lit sans peine le sens unique des directives pontificales.

La définition va venir couronner ces siècles de recherche et de conduite prudente vers la pleine lumière. Le texte formulé dans le projet Quemadmodum Ecclesia est le seul qui n’emprunte pas son expression à la déclaration faite au terme de la Constitution Sollicitudo omnium Ecclesiarum d’Alexandre VII. Il mérite pour cela d’être cité, en suivant toujours la rédaction de Dom Guéranger que, pour une fois, le Père Passaglia n’avait que très peu modifiée :

« …Decernimus et definimus : Beatam Mariam Virginem Dei Genitricem a labe originalis peccati fuisse immunem, nec comprehensam in Decreto divino vi cujus omnes Adami filii in patre praevaricatore peccaverunt : sed ex meritis Filii sui redemptoris ab illa noxa fuisse praeservatam, ita ut in Conceptione sua, id est in momento quo illius anima benedicta a Deo creata fuit et cum corpore copulata, originalem maculam non contraxerit, sed gratia sanctificante misericorditer fuerit repleta. Hanc Fidei catholicae veritatem a Deo manifestatam, praedicatam in gentibus, creditam in mundo, publicamus, docemus et intimamus ».

Nous comparerons plus loin cette formule avec celle qu’avait proposée le Père Pérrone. Au regard de la formule qui sera définitivement adoptée, on peut faire les observations suivantes :

a) L’incise insérée dans la première phrase : nec comprehensam in Decreto divino vi cujus… etc. aurait risqué d’introduire dans l’objet de la définition l’exemption même du debitum proximum peccati que des théologiens catholiques continuent d’admettre en toute liberté ;

b) Par contre, on remarquera l’addition Sed gratia sanctificante miserieorditer fuerit repleta qui aurait défini, avec l’affranchissement de toute tache de péché, l’infusion d’une plénitude de grâce sanctifiante, aspect positif du privilège marial ;

c) On notera enfin l’insistance des dernières lignes sur les principales manifestations de la foi de l’Église. C’est le sensus Ecclesiae si profondément enraciné dans l’âme de Dom Guéranger qui se manifeste une fois de plus sous une forme lyrique, inspirée par une réminiscence des textes pauliniens.

 

2. – Les sources immédiates du projet « Quemadmodum Ecclesia »

Pour achever de donner un aperçu sommaire sur le travail accompli par Dom Guéranger dans la rédaction du projet Quemadmodum Ecclesia, il reste à indiquer en quelques pages d’une part les sources immédiates qui ont inspiré le rédacteur, d’autre part l’influence que le document a pu exercer sur les travaux qui l’ont suivi pour préparer la future définition.

Le débat relatif à cette cause avait, dès ses débuts, éveillé l’attention de l’Abbé de Solesmes ; plusieurs points mis en litige à ce propos l’intéressaient au premier chef :

Il s’agissait d’un privilège de Notre Dame, laquelle était pour lui l’objet d’une dévotion très ardente.

On demandait une intervention solennelle du Magistère romain dont il avait, face aux tendances gallicanes, constamment défendu les prérogatives.

La liturgie elle-même était spécialement en cause, puisqu’elle apportait le témoignage le plus décisif en faveur de la vérité à définir.

C’est donc avec le plus grand intérêt qu’il avait déjà pris contact avec les traités théologiques récemment consacrés à la croyance. Ceux de Perrone et de Lambruschini notamment avaient vite conquis son adhésion. Ce sont aussi ces ouvrages qui fournirent à l’Abbé de Solesmes la documentation patristique et historique utilisée dans son Mémoire sur la question de l’Immaculée Conception.

L’apport original de ce Mémoire, nous l’avons vu, concernait les arguments favorables à la possibilité et à l’opportunité de la future définition. Au sujet des preuves mêmes de la doctrine, le nouveau travail marquait plutôt un mouvement de réserve par rapport aux traités dont il s’inspirait. Pour l’Abbé de Solesmes, la théologie ne possédait pas encore un « argument de raison », ni une preuve scripturaire ou patristique rigoureusement contraignants. Leur force apodictique ne leur viendra que de la définition elle-même. C’est d’ailleurs ce qui rend celle-ci souhaitable et opportune. Pourtant Dom Guéranger reconnaît dès maintenant un appui ferme à la croyance : c’est le témoignage actuel et vivant de toute l’Église, dont la foi s’exprime particulièrement dans les formules de la liturgie. Sur ce dernier point, sans apporter une considération nouvelle (bien d’autres l’avaient proposée avant lui), il donnait à cette constatation une portée beaucoup plus ferme que celle qui lui avait été jusqu’alors reconnue.

Lorsqu’il vint à Rome et que, sous le contrôle bienveillant et encourageant de Pie IX ou de Fornari, il commença la rédaction d’un projet de Bulle, il se borna d’abord à prendre dans son propre Mémoire les considérations qui devaient introduire la nouvelle définition. En fait, toutes les idées fondamentales développées dans le projet se trouvaient déjà dans le Mémoire. L’ordre et les proportions sont seuls modifiés. De plus, le Mémoire était beaucoup plus étendu ; il avait surtout le ton d’une discussion théologique répondant à des théologiens selon leur manière et dans leur langage. La Bulle, nous l’avons dit, est écrite sur un autre ton. Elle ne discute pas : elle enseigne. Elle ne répond pas aux objectants : elle prévient et exclut d’avance leur intervention. Ces divergences posées, le Mémoire apparaît, sans doute possible, comme la principale et presque unique source immédiate du projet.

Le « journal » de Dom Guéranger nous a cependant appris qu’à partir du 7 février 1852 il y en eut une autre : le projet du Père Perrone communiqué par Passaglia avec l’autorisation de Pie IX. On trouve en effet dans le manuscrit de Dom Guéranger des traces facilement reconnaissables de cette communication : elles sont toutefois peu nombreuses. Nous ne parlons pas, bien entendu, des considérations ou des citations scripturaires et patristiques qui se retrouvent fatalement dans tout écrit sur l’Immaculée Conception et qui seront comme le dénominateur commun de tous les projets de Constitution sur cette doctrine. Mais certains des beaux paragraphes de Dom Guéranger sur l’enseignement de l’Église et son développement rappellent nettement, sans le reprendre à la lettre, ce que le Père Perrone avait proposé dans la dernière partie de son projet.

Cette parenté mise à part, il faut reconnaître que ce qui frappe le plus entre les deux projets, c’est leur dissemblance. Celui du Père Perrone est une très belle thèse de théologie, exposée par un professeur éloquent en pleine possession de sa doctrine. Les bases scripturaires, proposées au début, sont fort réduites : Genèse, Isaïe et saint Luc. Le théologien en déduit pourtant une conclusion positive très catégorique en faveur du dogme. Ses témoignages patristiques sont au contraire fort nombreux : mais un grand nombre seront contestés, soit pour leur authenticité, soit pour leur signification précise. L’accumulation s’amplifie à propos des actes pontificaux et des manifestations ecclésiales en faveur de la croyance. La base ici s’affermit pour fonder une solide conclusion. Pour la rendre plus assurée, le théologien s’engage sur le terrain spéculatif, exposant avec clarté la doctrine du développement et de l’explicitation des vérités dogmatiques. On est surpris qu’à ce moment la sentence pontificale, pourtant si bien préparée, s’exprime sous une forme qui ne peut vraiment satisfaire. Elle emprunte à la Constitution Sollicitudo omnium Ecclesiarum d’Alexandre VII la description du privilège marial : mais celui-ci n’est pas déclaré « vérité de foi ». On se borne à dire qu’il est l’objet de la croyance permanente et universelle de l’Église depuis ses origines.

C’était à la fois trop et trop peu 37 . D’un côté, on pouvait contester que l’Église universelle avait constamment professé – du moins d’une manière explicite – l’Immaculée Conception. D’autre part, on ne prononçait pas la sanction décisive qui aurait fait de cette doctrine une vérité de foi catholique.

Le projet de Dom Guéranger procède d’une tout autre manière. Il n’a rien de la thèse théologique : c’est un enseignement doctrinal donné par le pasteur universel, qui parle avec autorité. Le plan même de l’exposé est bouleversé : c’est au début, avec beaucoup d’insistance, que Dom Guéranger expose la théologie de l’Église de son Magistère, du développement de son enseignement dogmatique. Il montre alors l’Église exprimant sa foi en l’Immaculée Conception, principalement au cours de sa grande prière. Et c’est dans la lumière de cet enseignement actuel et vivant qu’il esquisse les témoignages scripturaires où peut se reconnaître une révélation implicite, et les témoignages patristiques qui lui font écho. Sur ce dernier point, Dom Guéranger peut nous paraître aujourd’hui incomplet : il eut du moins le mérite d’éviter les allégations et les attributions discutables. Enfin et surtout, du début à la fin de son projet, Dom Guéranger eut pour unique souci de mettre en pleine évidence la foi de l’Église : il pouvait ainsi couronner son travail par l’énoncé d’une définition de foi formelle et tout à fait explicite.

On pourrait encore se demander si Dom Guéranger n’eut pas connaissance de certains au moins des « Vota » précédemment émis par les Consulteurs de la Congrégation instituée pour préparer la définition. Rien ne permet de le conjecturer : le manuscrit de Dom Guéranger n’en porte pas de trace, et son journal ne parle d’aucun rapport avec Mgr Pacifici, le secrétaire de la Congrégation, qui seul aurait pu lui communiquer les documents. Tout le travail de cette Congrégation était couvert par le secret pontifical, et rien ne dit qu’il fut levé en faveur de Dom Guéranger. Seul Passaglia aurait pu, peut-être, lui laisser en communication le « votum » qu’il avait dû lui-même rédiger. Mais il est impossible de le constater, puisque Mgr Sardi n’a jamais retrouvé ce « votum », ni dans le dossier Pacifici, ni nulle part ailleurs 38 . Il faut reconnaître d’autre part que ces « vota », dont certains ont l’ampleur d’un véritable traité théologique complet sur l’Immaculée Conception 39 , ont tous un caractère très différent du projet de Bulle : ils se bornent à fournir des arguments et à réfuter des objections : ils déblaient le terrain (sauf certains, qui semblent plutôt l’encombrer et compliquer la besogne), ils n’apportent pas eux-mêmes les paroles que devra prononcer le Souverain Pontife.

3. – Traces du projet « Quemadmodum Ecelesia » dans la suite des travaux préparatoires

Dom Guéranger remit son projet à Pie IX dans la soirée du 23 mars. Le lendemain, il quittait Rome et l’Italie. Quel fut le sort de cet essai ? Nous savons qu’il ne fut pas retenu. Nous savons aussi qu’un des exemplaires imprimés, celui de Pie IX ou celui de Fornari, trouva place dans le dossier Pacifici : ce qui permit à Mgr Sardi de le publier 50 ans plus tard dans le tome II de ses Atti e documenti 40 . Par contre, nulle autre mention du document, et encore moins de ses rédacteurs, n’a été retrouvée, jusqu’ici tout au moins, dans les papiers conservés aux Archives Vaticanes. Mgr Alberto Serafini, qui depuis tant d’années les explore avec une extrême diligence, nous a aimablement fait savoir qu’il n’y avait jamais rencontré le moindre signe trahissant la coopération de Dom Guéranger à la rédaction du schéma Quemadmodum Ecclesia.

Ce silence ne doit pas surprendre : le travail de Dom Guéranger s’accomplit en secret, en dehors des travaux de la Congrégation régulièrement établie. Il n’eut en somme qu’un caractère privé, où l’on doit voir surtout une marque de confiance et d’estime du Souverain Pontife. Lorsque Pie IX eut renoncé à ce projet, il le déposa aux Archives : seuls Fornari ou Passaglia, qui gardaient chacun leur exemplaire, purent encore en faire un emploi tout personnel.

Pie IX dut renoncer très vite au projet Quemadmodum Ecclesia : moins de six semaines après le départ de Dom Guéranger, il constituait la Commission spéciale présidée par Fornari, pour préparer un nouveau projet de Constitution. Un document non daté 41 , ni signé, mais écrit au plus tard dans les premiers jours de mai, énumère les divers motifs qui engagent le Pape à constituer la nouvelle Commission. Voici les trois premiers :

1°. La rédaction de la Constitution doit faire l’objet d’un examen plus serré ;

2°. II ne convient pas que cet examen soit confié à un seul ;

3°. L’idée nouvelle et nécessaire d’une « Constitution mixte » (c’est-à-dire portant à la fois sur l’Immaculée Conception et sur les erreurs modernes) rend insuffisant ce qui a été accompli jusqu’ici et qui était uniquement consacré à la question de l’Immaculée Conception.

Cette note officielle ignore le projet Quemadmodum Ecclesia (c’était le seul moyen d’en conserver le secret). Mais on peut y voir transparaître la raison qui le fit abandonner : la partie relative aux erreurs modernes n’y était qu’un appendice très court***, ajouté après la définition solennelle du privilège marial. Dom Guéranger n’avait eu que trois semaines pour le rédiger, il s’était limité aux lignes essentielles, et nous avons vu qu’il s’était mis sans enthousiasme à cette besogne de dernière heure. Pie IX voulait bien davantage 42  ; peut-être même désirait-il que la condamnation des erreurs modernes prît place dans le corps principal de la Constitution, avant la définition solennelle qui devait la terminer.

Pie IX conserva, au moins jusqu’en mars 1853, son intention de promulguer une « Constitution mixte » : à cette époque, plusieurs billets de nomination de nouveaux Consulteurs portent encore la mention : « per occuparsi sulla condanna degli errori specialmente ora vigenti » 43 . Il y renonça brusquement peu après. Mgr Alberto Serafini nous a fait dire que c’était le résultat d’une réaction contre de fâcheuses indiscrétions qui avaient déjà ébruité le dessein secret du Saint Père. L’affaire des erreurs modernes, reprise séparément plus tard, deviendra celle du Syllabus.

La Commission spéciale commença 44 ses travaux le 13 mai 1852. Elle décida d’aborder en premier lieu le problème de l’Immaculée Conception 45 , réservant à plus tard celui des erreurs modernes. Le privilège marial dut occuper toutes les séances de l’année 1852. Un long mémoire de Passaglia, intitulé Breve esposizione degli atti della Commissione speciale 46 , rapporte l’histoire détaillée de ce labeur. Là encore, aucune trace du travail accompli quelques mois plus tôt par l’Abbé de Solesmes. Ce mémoire n’est pas daté ; une copie, imprimée par ordre du Pape, en fut remise à tous les Consulteurs de la Congrégation générale, certainement avant le 2 août 1853. Il provoqua une réplique de Mgr Tizzani, datée du 18 août 1853 et intitulée : Osservazioni sulla Breve esposizione 47 . C’est seulement après la rédaction de cette réplique que fut composée, on ne sait par qui, une autre pièce publiée par Sardi dans son second volume 48 sous le titre de Sylloge degli argomenti da servire all’estensore della Bolla dogmatica. Ce Sylloge est rédigé comme s’il était l’oeuvre du Pape lui-même : c’est donc de sa part qu’il est composé. Des notes, en italien, annexées au document 49 répondent aux Osservazioni de Tizzani dont nous venons de parler. Le Sylloge et son annexe sont donc postérieurs au mois d’août 1853.

Lorsqu’on le compare à la Breve esposizione de Passaglia, ce Sylloge paraît d’une extrême modération. Les critiques de Tizzani seront réfutées dans l’annexe, mais elles auront eu une sérieuse influence sur le Sylloge lui-même. Ce qui nous intéresse le plus ici, c’est de retrouver dans cette pièce, en plusieurs endroits, la manière et l’équilibre du projet Quemodmodum Ecclesia abandonné depuis 18 mois. Il n’y a pas parenté littérale, on ne pourrait même démontrer avec certitude que le rédacteur du Sylloge a lu Quemadmodum Ecclesia. Pourtant certains traits communs sont surprenants. Non seulement c’est la même sobriété, mais :

1° Les allégations patristiques sont (à une exception près) les mêmes ;

2° Les mêmes Papes sont cités pour les mêmes interventions en faveur du dogme ;

3° On apporte la même raison de convenance théologique (Maternité divine) ;

4° Le Sylloge assigne la fête de l’Immaculée Conception en tête des « certiora atque apertiora argumenta » ;

5° Enfin le Sylloge insiste, comme l’avait fait Dom Guéranger, sur le « sensus Ecclesiae vivus » et en produit longuement les témoignages.

Certes le style et les détails des arguments proposés par le Sylloge diffèrent beaucoup de ceux du projet Quemadmodum Ecelesia. Les points de ressemblance que nous venons de signaler semblent tout de même assez convergents pour inviter à penser que cette rencontre n’est peut-être pas purement fortuite.

Le projet Quemadmodum Ecclesia a encore laissé quelques traces sur une autre pièce du dossier de la définition : le 3e projet de Bulle, intitulé In mysterio 50 , rédigé en grande partie par Passaglia. Nous avons déjà noté la date de sa rédaction : fin de 1853 ou plutôt début de 1854. Le principal rédacteur avait évidemment conservé l’exemplaire imprimé du projet Quemadmodurn Ecclesia que Dom Guéranger lui avait remis le 24 mars 1852. Il pouvait même, non sans motif, considérer ce texte comme le fruit partiel de son propre travail. Il y fit quelques emprunts très discrets tout en utilisant beaucoup plus largement le projet antérieur Deus omnipotens du Père Perrone. Celui-ci d’ailleurs était, avec Passaglia, consulteur de la Commission Spéciale chargée de préparer la rédaction de la Bulle. Il se peut donc fort bien qu’il ait personnellement pris part, avec son confrère, à la rédaction du projet In mysterio.

Nous n’entreprendrons pas de relever les emprunts textuels de ce projet au schéma qui l’avait précédé. La simple lecture successive des deux projets trahit une certaine parenté qui porte d’ailleurs plus sur l’enchaînement des idées que sur les formules. Ce qui mérite de retenir davantage notre attention c’est l’influence globale exercée sur l’ensemble du nouvel essai de Constitution : Dom Guéranger fut ici pour Passaglia un exemple de prudence et de modération. Celui-ci avait, quelques mois plus tôt, rédigé sa Breve esposizione degli atti della Commissione speciale où s’accumulaient plus de cent cinquante textes patristiques allégués en faveur de l’Immaculée Conception. Son projet de Bulle sut revenir à une sage discrétion. Par la suite, la Commission des théologiens chargés de la rédaction de la Bulle oubliera de plus en plus cette leçon. Le projet ne cessera de s’alourdir à telle enseigne que vers la fin évêques et cardinaux devront rappeler les rédacteurs à la mesure 51 .

La Bulle Ineffabilis Deus, promulguée par Pie IX, fut le dernier fruit de ces transformations successives. Il ne serait peut-être pas impossible d’y retrouver encore quelque mot dérivé du schéma Quemadmodum Ecclesia, mais ce serait fort peu de chose. L’histoire de la rédaction de la Bulle, très mouvementée aux derniers jours qui précédèrent la définition pontificale, va nous révéler une dépendance beaucoup plus profonde, et qui suffit à elle seule pour conserver à Dom Guéranger une place effective et efficace dans l’ensemble du travail préparatoire à cet acte solennel.

Une dernière réunion cardinalice s’était tenue en présence de Pie IX le 4 décembre 1854. On y donna lecture des observations, à la fois concordantes et sévères, des évêques, puis des cardinaux à propos du 8e schéma Ineffabilis Deus qui leur avait été communiqué. Quatre des cardinaux présents furent désignés pour accomplir, de concert avec Mgr Pacifici, les modifications nécessaires. On ne sait ce qui se passa au cours de leur première et unique réunion chez le Cardinal Brunelli : mais on apprit aussitôt après que Pie IX avait décidé de se réserver personnellement toute la question 52 .

Pie IX demanda alors à Mgr Pacifici « de rédiger la Bulle selon la manière que l’on avait conçue en commençant les travaux : on avait mis en première place le fait de la croyance de l’Église, et après seulement ce qu’il y avait à dire au sujet des Pères. Ainsi la seconde partie du projet actuellement proposé devrait à nouveau former la première partie, et inversement la première partie actuelle redeviendrait la seconde ». En outre Pie IX donna l’ordre à Mgr Pacifici de n’exposer qu’in globo, comme on l’avait fait autrefois dans le premier projet de Bulle, aussi bien le fait de l’Église et des Papes, que le témoignage des Pères et de la Tradition. Mgr Pacifici exécuta « religiosamente » les ordres de Sa Sainteté et lui fit hommage du nouveau travail qui reçut cette fois la signature définitive.

Cette longue note, rédigée par Mgr Pacifici lui-même, soulève un important problème : à quel « schéma primitif » Pie IX pouvait-il penser en parlant d’un « modo sin dal principio ideato », où le fait de l’Église était exposé avant la tradition patristique ? Il ne peut être question du tout premier projet Deus omnipotens, du Père Perrone, qui présente en entier l’argument scripturaire et celui de la tradition patristique avant de parler de l’Église. Il ne peut pas davantage être question du troisième projet In mysterio qui, lui aussi, imitant d’ailleurs le Père Perrone, remet le fait de l’Église dans la seconde partie de l’exposé. L’allusion du Pape ne peut donc viser que le projet Quemadmodum Ecclesia, qui, en effet, parle d’abord longuement de l’Église, de sa prière, de sa foi, de son enseignement et qui ne présente les preuves scripturaires et patristiques que dans la perspective de ce « sensus Ecclesiae » préalablement reconnu.

Cette conclusion se voit confirmée par la teneur même du troisième paragraphe de la Bulle définitive, qui inaugure les modifications importantes effectuées dans la dernière révision par Mgr Pacifici : « Quam originalem augustae Virginis innocentiam cum admirabili ejusdem sanctitate praecelsaque Dei Matris dignitate omnino coherentem, Catholica Ecclesia, quae a Sancto semper edocta Spiritu Columna est ac Firmamentum veritatis… multiplici continenter ratione splendidisque factis magis in dies explicare, proponere ac fovere numquam destitit ». On reconnaît là, sous une forme plus solennelle, la pensée exprimée par Dom Guéranger dès le début de son schéma. Mais la suite est encore plus révélatrice : immédiatement et en premier lieu on va présenter l’argument liturgique : « Hanc doctrinam… ipsa Ecclesia luculentissime significavit, cum ejusdem Virginis Conceptionem publico fidelium cultui ac venerationi proponere non dubitavit. Quo illustri quidem facto ipsius Virginis Conceptionem veluti singularem, miram et a reliquorum hominum primordiis longe secretam et omnino sanctam colendam exhibuit, cum Ecclesia nonnisi de Sanctis dies festos concelebret ». Seul Dom Guéranger avait mis cet argument liturgique au premier rang. C’est donc son projet qui, sur ce point important, inspira l’ordonnance de la rédaction officielle, et cela, sur la demande même du Saint Père. Il n’est pas excessif, croyons-nous, d’affirmer que, de cette manière discrète, l’idée maîtresse de l’Abbé de Solesmes, si caractéristique de sa foi, de son sens de l’Église et de son estime pour la liturgie, s’est trouvé confirmée et consacrée par le document pontifical.

Il est plus difficile de dire à quel projet renvoyait le Saint Père, lorsqu’il demandait en outre que l’on se bornât à une présentation purement globale des faits historiques et des témoignages patristiques : un tel renvoi peut viser le projet Quemadmodum Ecclesia, mais il peut aussi bien viser le projet In mysterio de Passaglia. Il est fort probable que Pie IX, parlant de mémoire sans avoir les documents sous les yeux, ne distinguait pas exactement entre eux ces deux schémas.

Il ne peut être question d’établir ici une comparaison entre la Bulle définitive et l’humble essai de l’Abbé de Solesmes : deux années d’un travail collectif, sérieux et bien conduit, avaient réalisé un enrichissement historique et doctrinal considérable. De plus, le document signé par Pie IX est le seul qui porte les garanties transcendantes d’un enseignement officiel du Magistère pontifical. Entre les deux écrits il y a diversité d’ordre qui interdit de les mettre en parallèle.

Lorsqu’en novembre 1950, Notre Saint Père le Pape Pie XII promulgua la Constitution Munificentissimus pour définir le dogme de l’Assomption, on ne manqua pas de remarquer la sage discrétion que cette Bulle avait observée à l’égard des témoignages patristiques favorables à la vérité nouvellement définie. C’est avant tout le témoignage actuel de l’Église, le sens permanent de sa foi que l’on invoquait pour justifier la décision pontificale de passer à une définition de foi. Le caractère très solennel de la fête liturgique du 15 août et le contenu de ses formules de prière ont apporté la preuve principale de cette foi universelle et constante. Un réel progrès de méthode a été réalisé dans les recherches de théologie positive depuis un siècle. On est devenu plus sévère dans la critique des textes et l’établissement de leur authenticité mais on a un sens plus profond du témoignage primordial de l’Église actuelle et vivante. Ne serait-il pas permis, avec le recul des temps, en rapprochant la méthode utilisée dans le schéma Quemadmodum Ecclesia, reprise seulement « in extremis » au début de la Bulle Ineffabilis, et celle adoptée par les rédacteurs de la Bulle Munificentissimus, de reconnaître chez Dom Guéranger, en sa sage discrétion et en son attachement à la foi vivante et actuelle de l’Église, les marques authentiques d’un précurseur ?

N’exagérons pas cependant, ce serait à notre tour pécher par manque de réserve. Les Bulles Ineffabilis et Munificentissimus demeurent, à un siècle de distance, deux flambeaux d’un incomparable éclat. Entendons par elles, comme le fit Dom Guéranger en 1854, la « grande voix de l’Église » ; ce sera aussi écouter « la voix de son divin Époux et la voix de l’Esprit qui l’habite et l’inspire ».

APPENDICE

PROJET DE BULLE « QUEMADMODUM ECCLESIA »

COMPOSÉ PAR DOMN GUÉRANGER
ET CORRIGÉ PAR LE Père PASSAGLIA (1)

Texte latin de Dom Guéranger. Même texte après les corrections du Père Passaglia (1)

Ecclesia Christi ab eo edocta fuit. Veritas et vita Christus, lux est quoque huic mundo, verba vitae aeternae habens, missus ad nos ut Deum et a Deo ordinata cognosceremus.

Sicuti (2) Ecclesia ab initio (3) habuit Auctorem atque Institutorem nisi Unigenitum Dei Filium, qui illam suo sibi (4) sanguine comparavit, et priori Israelis populo tanquam novum spiritualemque Israclem suffectam (5) voluit : ita non alium habet nec porro habebit Magistrum atque Doctorem. Magistrum enim vero summum, Doctoremque eximium (6) ac plane divinum, siquidem veritas et vita Christus, idemque lux illuminans omnem hominem venientem in hunc mundum, et a Deo (7) Patre hominibus datum ut ab Ipso audirent superna consilia et abscondita a saeculis mysteria.

In sponsam sibi elegit Eccle siam quam mundavit lavacro a quae in verbo vitae, cuique veri tatem omnem cum sanguine suo dedit.

Ipse sibi uti sponsam conjunxit Ecclesiam, illam amavit atque amat uti suam carnem ; illam mundavit lavacro aquae in verbo vitae atque in illa non secus ac (8) in diviti depositorio thesauros omnes veritatis recondidit.

Primitiae Ecclesiae Apostoli fuerunt quibus omnia arcana re velavit. In exordio, multa non po terant portare modo, sed scire debebant postea. Cum surrexisset a mortuis, cuncta quae illorum institutioni deerant tradidit, et tandem ab illis corporaliter recedens, se cum eis mansurum promisit usque ad saeculi consummationem.

Primitiae Ecclesiae Apostoli fuerunt quibus omnia arcana (9) revelavit. In exordio multa non poterant portare modo, sed scire debebant postea (10). Cum surrexisset a mortuis, cuncta quae illorum (11) institutioni deerant tradidit (12), et tandem (13) ab illis corporaliter recedens, se cum eis mansurum promisit usque ad saeculi consummationem (14).

Attamen oculis eorum se sub trahens, non eos orphanos dereliquit ; ad eorum solatium et ut vi tam veritatis abundantius haberent, ipsis mandare voluit Spiri tum Sanctum qui etiam maneret cum eis Spiritus veritatis. Igitur, ut vividior et praestantior in ipsis, id est in Ecclesia sponsa, cujus primordium erant, eorum omnium quae pro illis ac pro his qui per illos credituri erant, revelaverat, recordatio perseveraret, Spiritum suum misit cum officio ipsis suggerendi quaecumque dixerat.

Sed cum se ab illorum oculis redditurus ad Patris dexteram subduxit, non illos deseruit orphanos (15), sed alterum (16) ad illos misit Paracletum qui eos (17) regeret atque cum eis (18) in aeternum advocatus et assertor permaneret. Ut autem recordatio eorum omnium quae illis, atque per illos omnibus (19), qui eorum ministerio credituri erant patefacit (20), nunquam deficeret, sed semper constans et sibi similis perseveraret, hoc voluit esse potissimum Spiritus mu nus, ut iisdem continenter suggereret quaecumque dixerat illis.

Hinc fit ut Ecclesia non tantum gratiae charismatibus instructa sit sed in veritatis omnimoda possessione constituta et ne uno quidem instanti humanae fragilitati in his quae tenenda sunt derelinqui possit.

Quare non tantum Ecclesia omni genis gratiae charismatibus instructa est, sed in plenissima veritatis posses sione constituta, ita (21) ut ne tantillo quidem tempore in iis quae creden da sunt humanae imbecillitati permissa cogitari (22) animo possit.

Verbi ac divini Spiritus personali praesentia gaudens, et revela ta cuncta novit, et nihil ex illis amisit, nec amittere potuit ; pleni tudo veritatis in ea manet, et ideo vocatur ab Apostolo « columna et firmamentum veritatis ».

Verbi ac divini Spiritus personali praesentia gaudens, et revelata cuncta novit, et nullam divinae veritatis particulam amisit aut vero (23) etiam amittere potuit, et idcirco ab Apostolo ita dicitur Domus Dei, ut simul columna et firmamentum veritatis salutetur.

Quoties igitur interrogata responsum veritatis profert, ita ut ex hac die qua Sponsus super omnes coelos ascendit, quaecumque fuderit symbola, unam et eamdem doctrinam reddiderunt, licet malignis et captiosis hostium formulis lacessita fuerit.

Quoties igitur vel a filiis fuit inter rogata, vel ab hostibus lacessita, toties licet mira quadam responsionum varietate, liquidam tamen semper ve ritatem proposuit, qua et illi fruerentur, et isti refutarentur.

At non tantum veritatem explicat Ecclesia quando sedens pro tribunali adversarios retundit, anterius credita irrefragabiliter proponens ; erga filios magisterium illius nunquam desinit, et in docendo potius suum exhibet officium.

Neque enim Ecclesia veritatem tum solum impertit atque explanat cum errorum auctores solemni indicto anathemate percellit et fidem jam omnium ore frequentatam sancte custodit ; verum etiam, et tum maxi me, cum dociles instituit filios et partibus sibi crediti magisterii sollicita fungitur.

Docet voce pastorum, doetorum sententiis, pietate populorum, legibus et institutis suis sanctis. Docet praecipue per sacrae Liturgiae praeces, in quibus cor suum fundens coram Sponso, orante in illa gemitibus et confessionibus Spiritu Saneto, palam et coram Deo, Angelis et hominibus, quae credit, quae sperat, quae diligit, quae implorat, exponit grandiloquenter.

Hisce fungitur voce pastorum, doctorum sententiis, pietate populorum, legibus et institutis suis sanctis et (24) praecipue fungitur liturgicis praecibus quibus Sponso cor aperit, et Spiritu Sancto in ea orante gemitibus inennarrabilibus, coram Deo, Ange lis et hominibus pandit, quae sperat, quae diligit, quae implorat, omniaque divina quadam majestate celestique unctione profundit.

Inde, ut ait S. Celestinus, legem credendi statuit lex supplicandi, quod profitentur pariter Basilius, Augustinus ; quod testantur tot quae emissa sunt decreta in doctrina fidei ex praxi Ecclesiae, videlicet ex praxi liturgica.

Hinc illud S. Celestini (25) : « Legem credendi statuit (26) lex supplicandi ». Quod ante Celestinum ipsi quoque monuerant Basilius et Augustinus et semper professa est Ecclesia quae testimoniis maxime liturgicis tot fidei articulos constabilivit.

Quod si nonnulla doctrinae fidei puncta, secundum tempora, abscondita videntur, non ideo nova emergunt. Haec tenebat intra pectoris scrinium Ecclesia cujus Sponsus ista nondum judicabat esse proferenda.

Quod si nonnulla doctrinae capita aliquot temporum spatiis celata (27) videantur, non, idcirco dum in lucem prodeunt, nova atque recens procusa existimari debent. Illa jampridem suo sinu fovebat Ecclesia, etsi ejusdem Sponsus nondum pro f erenda esse arbitraretur.

Haec sponsa noverat ab initio, implicite credebat, donec motu divini Spiritus excitata eadem aperiret quae jam ex verbo scripto vel tradito intra se servabat, quae identidem ra-diis fugacibus, per os Sanctorum effulserant.

Illa ab initio noverat, cum reliquis conserta credebat, donec instinctu divini Spiritus excita (sic!) pro opportunitate reseraret.

His delectabatur, haec suaviter profitebatur, donec crescerent ad perfectum diem, et nihil interest illa tardius ad evolutionem devenisse ; scit enim & norunt filii ejus, non esse quaerendum quo saeculo ad definitionem procederit illa cum qua Christus ad saeculorum consumationem permanet.

Illis delectabatur, illorum veluti radios quosdam per suos Doctores identidem emittebat, donec plena tandem Luce splendescerent. Neque vero refert novisse quando horum fides primum injuncta fuerit, siquidem et Ecclesia sciat, et fideles profiteantur, Christum qui heri et hodie, ipse et in saecula cum sua sponsa omnibus diebus perseverare.

Quae igitur ipsi patefacta sunt a divino Magistro indesinenter custodit Ecclesia et secundum tempora prodit, donec lucescat aeternitatis dies ; sed nihil in ipsius corde splendidius elucet mysterio Dominicae Incarnationis quo redempta est, quo illuminata, quo ad sponsae honores evecta. Hoc fruitur, illud die ac nocte intuetur ; ex hoc velut inexhausto thesauro cunctis generationibus supernae veritatis divitias effudit.

Quae igitur Ecclesia a divino Magistro semel accepit, indesinenter custodit, et pro temporum opportunitate manifestat, donec speculo et aenigmati succedat visio, et temporis mutabilitati aeternitatis constantia sufficiatur. Nihil autem ipsius menti splendi-dius effulget mysterio Dominicae Incarna-tionis quo redempta est, quo illuminata, quo ad sponsae honores evecta. Hoc fruitur, hoc die noctuque (28) intuetur, atque ex hoc vel-ut inexhausto thesauro in cunctas gene-rationes supernae veritatis divitias derivavit.

Ita post vindicatam adversus Arianos Verbi divini cum Patre consubstantialitatem, hoc Verbum caro factum semper ampliore luce fidelibus suis patefecit ; asserens contra Apollinaristas Christum suum anima humana simul cum corpore nostrae naturae participem ; contra Nestorianos unicam in eo esse personam ; contra Eutychianos, duplice natura donari ; contra Monothelitas utraque voluntate, humana scilicet et divina informari ; contra Elipandum et Felicem, non adoptivum, sed proprium Dei Patris esse Filium ; contra Sacramentarios, realiter in altaris sacramento per panis et vini transsubstantiationem adesse, et in Sacrificio Novae Legis veraciter immolari ; contra recentiores sectarios divino illius Cordi cultum religionis legitime attribui.

Atque (29) ita vindicata adversus Arianos Verbi divini cum Patre consubstantialitate, sacramentum Verbi Incarnati pleniore semper luce fidelibus suis pate f ecit, atque adeo avitam (30) illorum fidem asseruit, modo adversus Apollinaristas qui Christum humana mente expoliabant, modo contra Nestorianos qui Christum dividebant (31), modo contra Eutychianos qui Christum confundebant, modo contra Monothelitas qui Christi merita labefactabant, modo contra Felicem et Elipandum qui Unigeni tum atque in ipsa etiam carne naturalem Dei Filium ad conditionem filiorum adoptivorum detrudebant, modo contra Sacramentarios qui fideles Christi caelesti pane et mystico novi foederis sacrificio privabant, et modo contra recentiores sectarios qui nestorianam perfidiam renovantes, divinissimo Christi Cordi debitum cultum detrahebant.

Sed supremus ille Mediator Dei & hominum, ut esset nobis redemptio & salus, necesse habuit ut ex carne nostra nasceretur factus ex muliere ; ita ut Femina illa electa divinae Incarnationis medium extiterit, a quo ipsamet Dei consilia penderent. Quam igitur stupenda sors illius Mulieris quam omnis lingua angelorum hominumque fidelium Matrem Dei confitetur! Quanta dignitas illius Matris quae sub pedibus suis universam conspicit creaturam, quaequae Filio Dei humanam naturam subministravit!

Sed (32) supremus ille Mediator Dei et hominum, ut esset nobis redemptio et salus, necesse habuit ut ex carne nostra nasceretur factus ex muliere ; ita ut Femina illa electa divinae Incarnationis medium extiterit, a quo ipsamet Dei (33) consilia penderent. Quam igitur stupenda illius (34) Mulieris dignitas quam omnis lingua Angelorum hominumque fidelium Matrem Dei profitetur! Quanta illius Maris praestantia quae sub pedibus suis universam eonspicit creaturam quae Filio Dei humanam naturam subministravit et ad quamdam prope cum Deo cognationem conscendit! Quare nunquam Ecclesia

Mariae igitur praerogativarn Ecclesia semper contemplatur, nec unquam laudes illius praedicare destitit, ob conjunctissimum Matris ministerium cum Filii Redemptoris munere.

Mariae praerogativas non habuit carissimas, nunquam in illas non convertit oculos amoris admirationisque plenissimos & nunquam ab illius praeconiis celebrandisque laudibus abstinuit, quod plane intelligeret ministerium Matris a Filii munere officioque esse individuum.

Quae didicit a Filio de suprema Mulieris illius dignitate pariter secundum tempora explicitius protulit. Illam non tantum Christi Matrem, sed Deiparam asseruit, eam non tantum in conceptu Filii sui virginem, sed illum pariendo, ac etiam post partum divinae potentiae miraculo intemeratam edixit ; eam denique tanquam illibatae justitiae speculum, a quocumque etiam leviore peccato, dum inter mortales ageret, immunem a ehristianis omnibus haberi voluit.

Hinc quae de tantae Mulieris excellentia ex ore Filii percepit, eadem uberiori luce jugiter collustrata proposuit. Illam non tantum Christi Matrem sed et Deiparam esse confirmavit, illam non modo dam Filium conciperet, sed et dam eum pareret ac post partum, non citra eximium divinae virtutis miraculum, intemeratam virginem edixit ; illam denique tanquam illibatae justitiae speculum, a quocumque etiam leviore peccato, dam inter mortales degeret, immu-nem a christianis omnibus haberi praecepit.

Stupenda sane Mulieris hujus dignitas, sed adhuc aliud de illa tenet et sentit Ecclesia, et eam quam miratur creaturae infirmita tem in omnibus superasse, credit etiam, ut Augustini utamur verbis, ex omni parte vicisse peccatum. Quonam igitur paeto de antiquo nostri generis hoste penitus trium phasset Maria, si labe originali, ut caeteri homines, maculata fuisset ?

Stupenda sane hujus Mulieris integritas atque in (35) eo stupenda magis quo (36) Ecclesia tenet et sentit, Mariam, quae creaturae infirmitatem in omnibus superavit, omni etiam ex parte, ut Augustini verbis utamur, vicisse peccatum.

Sed quonam pacta vicisset omni ex parte peccatum, aut quonam pacto de antiquo nostri generis hoste penitus triumphasset, si originalem labem non secus ac hominum valgus contraxisset ?

Numquid non decuit Virginem illam, ut docet S. Anselmus & cum illo Doctor Angelicus, ea puritate nitere, qua major sub Deo nequit intelligi, cui Deus Pater unieum Filium suum ita dare disponebat, ut naturaliter esset unus idemque communis Dei Patris et Virginis Filius et quam ipse Filius substantialiter facere sibi Matrem eligebat, et de qua Spiritus Sanctus volebat et operaturus erat, ut conciperetur et nasceretur Illud de quo Ipse procedebat?

Numquid non decuit Dei Genitricem, ut viri sanctissimi Anselmus et Thomas loquuntur, ea puritate nitere qua major sub Deo nequit intelligi, cui Deus Pater unicum Filium suum ita dare disponebat, ut naturaliter esset unus idemque communis Dei Patris et Virginis Filius, et quam ipse Filius substantialiter facere sibi Matrem eligebat, et de qua Spiritus Sanctus vodebat et operaturus erat, ut conciperetur et nasceretur Illud de quo Ipse procedebat?

Si ex decreto divino quo totum genus humanum in Adamo complectebatur, illlo peccante omnes peccaverunt ; numquid non exigebat Dei sanctitas ut illa exirmaeretur a piaculi labe eontrahenda cujus uterum Dei Filius non exhorruit? Si Eva in justitia et gratia, licet gratuito beneficio, creata fuit, ut esset mater humani generis, numquid ipsa Dei Mater Evae cedere debuit?

De lege agitur a libera Dei voluntate emanata ; quid obstat ut suspensa fuerit pro unica illa creatura cujus ministerium Angeli, homines quin et ipse Deus expectabat, ut esset gloria in altissimis Deo, et in terra pax hominibus bonae voluntatis?

Si ex Decreto divino quo totum genus humanum in Adamo concludebatur illo peccante omnes peccaverunt ; numquid non postulare videbatur Dei sanctitas ut illa a piaculi labe contrahenda eximeretur cujus uterum Dei Filius non exhorruit? Si Eva mater humani generis extitura, gratuito Dei beneficio, in justitia et sanctitate constituta fuit, arbitrabimurne Mariam, Deum et Saivatorem parituram minoribus divinae benevolentiae ornamentis locuplétandam ? Agitur enimvero de lege non aliunde quam ex libera Dei voluntate repetenda. Sed si hanc ipsam Dei liberam voluntatem, eo praelucente lumine quo Ecclesia videt, investigemus, perspicue innotescet derogatum illi fuisse pro ea creatura cujus salutare ministerium homines, Angeli, quin et ipse Deus opperiebantur (37), ut esset gloria in altissimis Deo et in terra pax hominibus bonae voluntatis.

Maria igitur immaculate conceptura erat, non ex naturae debito, sed ex beneplacito Dei proprium honorem curantis ; per Filii quem paritura erat merltum redimenda erat, sicut et ceteri homines, sed nos irae filios Mediatoris cruor a peccato et a poenis red empturus erat : illa vero, hujus virtute, a contrahenda macula qua foedamur exempta. Nos communi sorti obnoxii, illa ad sublimera et unicum gradum evecta, ut requirebat incommunicabile et pene divinum quo functura erat ministrium.

Maria igitur concipi immaculata debuit, non ex communi naturae ordine, sed ex singulari Dei Patris beneplacito, propriae dignitati prospi cientis ; redimi debuit meritis Filii quem erat in lucem editura, sed non ea redemptione qua solveretur a cul pa, verum qua immunis et integra a quavis culpae labe servaretur.

Haec est fides Ecclesiae quam exultans praedicat. Illud credit quia verum est, profitetur quia revelatum a Deo qui solus patefacere potuit exceptionem legi quam solus sanxit, solus nobis notam fecit. Incarnati Verbi gloria est haec fides ; si enim mysterium Dei carnem assumentis praedicamus, quando Mariam Dei Genitricem confitemur, Dei Genitricem Mariarn digne extollimus, quando illam a labe origin4 praeservatam celebramus.

Haec est Fides quam Ecalesia exultans depraedicat ; hoc est quod illa tenet quia verum, quod credit et profitetur quia reaelatum a Deo qui solus derogationem illius legis manifestare potuit quam solus ipse constituit et sanxit. In decus atque gloriam. Verbi Incarnati haec fides cedit ; si enim gloriam Dei carnem assumentis efferimus quum Mariam Dei Genitricem proclamamus, Mariant Dei Genitricem vicissim extollimus quum immaculatum ejusdem conceptum celebramus.

Quis dubitat unquam universalem Ecclesiam ita sentire, ita credere, ita docere? Festum in honorem Conceptionis Mariae per totum orbem quotannis agit, pluribus a saeculis. Porro, ut docent Sanctus Bernardus et ipse Angelicus Doctor, Ecclesia nequit celebrare festum de eo quod non est sanctum ; sancta igitur Mariae Conceptio.

Et illum sane immaculatum Ecclesia profitetur.

Etenim Festum in honorera Conceptionis Mariae per totem orbem iam a pluribus saeculis quotannis agit. Est autem omnium conspiratione ratum ac fixum quod Bernardus & Thomas prae coeteris docuere, non posse Ecclesiam festum celebrare de eo quod non est sanctum? Sancta igitur credatur oportet Mariae Conceptio.

In sacris Liturgiae precibus confitetur Mariae Conceptionem quam recolit fuisse dignissimam, fuisse sanctam ; dignissima igittir & sancta Mariae Conceptio teneri debet.

In sacris Liturgiae precibus testater (38) Marine Conceptionem quam recolit fuisse dignissimam, fuisse sanctam : dignissima igitur et sancta Mariae Conceptio existimanda est.

Et quasi non sufceret tam perspicua, tara clara hujus veritatis confessio, ad Sedem Apostolicam supplicatum est non tantum a praeclaris Religiosorum Ordinibus, non tantum a pluribus catholicis regnis, sed recentius, ab innumeris Antistitibus, Regularibus Praesulibus, Ecclesiis, ut liceret etiam in precibus Sacrificii sanetioribus Mariae Conceptionem Immaculatam proclamari. Ita praedieant Episeopi, ita Magistri in cathedris docent, ita Fideles mira pietate profitentur.

Et quasi explendis votis non sufficeret tam perspicua tamque diserta hujus veritatis professio, ad Apostolicam praeterea (39) Sedem supplices preces oblatae sunt non ab insignibus modo Reb’giosomm Ordinibus (40), pluribusque catholicis Regnis, verum etiam hac nostra aetate ab innumeris Antistitibus, Regularibus Praesulibus (41) exemptisque Capitulis, ut potestas illis fieret qua in augustioribus Sacrificii precibus Mariae Conceptionern immaculatam annunciarent. Ad haec, immaculatam illam e suis cathedris docent Episcopi, confirmant in scholis Theologi, uterque Clerus & regularis & saecularis (42) IIli suffragatur, & Fideles unius labii esse videntur ut tantum decus Matri atque Christianorum Reginae incolume tueantur.

Quis in tam pleno concentu non agnoscit magnam Ecclesiae vocem quae vincit omnia ? At quis catholicus in Ecclesiae voce non sentit vocem ipsam divini Verbi in eam habitantis, vocem Spiritus Sancti illam moventis?

 

Tam vividae lucis radiis illuminati, nunc Arcana Scripturarum de Muliere illa Dei cooperatrice cuilibet Fideli aperiuntur.

Tot tantisque divinae Veritatis splendori-bus illuminati vident intelliguntque Fideles quousque se protendant ea (43) Spiritus Ora-cula (44) quae in Sacris Litteris de benedicta inter mulieres non infrequentia recurrunt.

Exinde nunc novimus quales inimicitias inter Mulierem et Serpentem Deus ipse fovit.

Vident enim atque intellligunt cujusmodi inimicitiam Mulierem inter atque serpentem Deus constituerit, eam nimirum quae fuerit maximum, quaeque cum ipsa Mulieris exis-tentia incoeperit, ac jugiter perseveraverit.

In hac Sponsa Dei electa, adimpleta recognoscimus divini Epithalamii verba quibus tota pulchra et sine macula celebratur.

Non eos latet Canticorum verbis quibus tota pulohra & sine macula dicitur, omni-modam illius immunitatem a quavis labe exprimi, et pulchritudinem significari (muae ne puncto quidem temporis fuerit infuscata.

In coelestis Sapientiae Libris recensentes, Deum in initio viarum suarum Filium suum incarnandum velut operum suorum ad extra prototypum sibi proposuisse, intelligimus Mulierem ex qua debebat fieri, jam in mente Dei praeordinatam paternoque amore servatam.

Dum in caelestis Sapientiae Libris contuentur Deum in initio viarum suarum tanquam operum omnium exemplar atque fastigium, Unigenitum incarnandum praeordinasse, una cum Ipso et creationem, et tutelam et sanctitatem extiturae Matris praedestinatam obstupescunt.

Ubi autem venit plenitudo terriporis, salutatam ab Angelo gratia plenam ab ortu, quin et ante ortum, divina benevolentia circumdatam nunc scimus.

Et pari admiratione percelluntur quum angelicam salutationem recolentes, Ave gracia plena, plenitudinem divinae benevolentiae quae nunquam illi defuerit, ostensam persentiunt.

Sic magis amplius Scripturarum concordia declaratur, sic divinae dispensationis circa salutem humani generis scopus illuminatur : scilicet omnia propter Christum & Christi gloriam in Maria de qua secundum hominem formatus est.

Atque hoc pacto Scripturarum concentus plenius auditur : ratio caelestis oeconomiae de hominum salute intimius pervidetur : atque illud tandem deprehenditur, omnia in Christi gloriam recidere, sed non sine gloria illius e qua Christus secundum carnem extitit.

Quod in Sacris Libris semper distinctius inspicimus, idem prae sensisse videmus, primis a saecu lis, & per traditionis saecularis de cursum innuisse Patres antiquos, quorum scriptis fides una multi modis elucidatur. Ab Augustino docemur « nullam prorsus cum de peccatis agitur, de Sancta Virgine Maria, propter honorem Domi ni, mentionem habendam esse, eo quod concipere ac parere meruit quem constat nullum habere pec catum. »

Quod autem e divinis litteris, perspicuitate quibusdam veluti gradibus crescente (45), innotescit, idipsum veteres introspexerunt Ecclesiae Doctores, atque in suis libris quibus apostolicam praedicationem consi-gnatam credimus, quodammodo praemons-trarunt. Universim namque Augustinus constitutum voluit : « nullam prorsus cum de peccatis agitur, de sancta Virgine Maria, propter honorem Domini, mentionem habendam esse, eo quod concipere ac (46) parere meruit quem constat nulllum habere peccatum ». Ac merito sane, vir enim secun-dae successionis & Polycarpi discipulus Irenaeus (C.H., 1. 3, c. 22, n. 41. Coll. lib. 5, c. 18, n. 3T apostolica institutione edoctus tradiderat, hune ordinem fuisse divinae Providentiae ut ex universo hominum genere quod in Protoparentibus exciderat, duo eximerentur, Christus secundum carnem, cujus typum gesserat Adam, & Maria quam virgo Heva praesignaverat, quae praedesti-natum habens virum, & sibi & universo generi humano causa fieret salutis. Neque enim aliter quod alligatum a Protoparentibus fuerat, solvi poterat, nisi per eam quae est a Maria in Evam recireulationem, & nisi ipsae compa-gines alligationis reflecterentur retrorsum, ut primae conjunetiones solverentur per secun-das, et secundis rursum primae liberarentur. Id est nisi Christus & Maria ad alium plane ordinem quam praevaricationis spectassent (47), & nisi in Christo ac Maria id refloruis-set quod in Adamo & Eva nonnisi tenui quadam adumbratione apparuit (48). Si Mysterium utriusque nosse cupis, inquiebat Syriacae Ecclesiae Decus Ephrem (Opp. Syriac. t. II, p. 325) cogita corpus geminis praeditum oeulis, quorum alter casu obcaecatus lumen amisit, mira nitet alter luce quam rebus etiam omnibus communicat. Mundum iam respicito : duos hie oculos nactus est : Eva fuit oculus sinister plane caecus, dexter ex adverso nitidissimus Maria ; ut loeso oculo lux occidit, simul universo orbi incubuit nox (49).

Idoneum plane Mariam Christo fuisse habitaculum, ait Sanctus Maximus Taurinensis, non pro habitu corporis, sed pro gratia originali. Illam Christo fuisse oppignoratam ex utero cum fieret, praedicat S. Petrus Chrysologus. Mundo formatam luto docet S. Proclus Constantinopolitanus ; omnibus creatis praeesse, atque in natura creata ad inereatam accedere ob puritatis excellentiam.

Idoneum plane Mariant Christo (50)’ fuisse habitaculum, ait Sanctus (51) Maximus Taurinensis, non pro habitu corporis, sed pro gratia originali. Illam Christo (52) fuisse oppignoratam ex utero cum faeret, praedicat S. Petrus (53) Chrysologus ; munda formatam luto docet S. Proclus (54) Constantinopolitanus ; omnibus creatis praeesse, atque in natura creata ad increatam accedere ob puritatis excellentiam (55).

Totum genus humanum vile fermentum, at Mariam non fermentatam asserit S. Andreas Cretensis antiquissimam quoque doctrinam proferens qua tenetur ut quemadmodum ex virgine et illibata terra primus Adam eonditus est, ita secundus cum Matrem sibi praepararet eamdem ex tota natura elegit, nostrumque ex nobis in ea figmentum nova ratione composuit. Non minus magnifica de formatione Mariae locutus est S. Joannes Damascenus, dicens naturam gratiae germen antevertere non ausam, mansisse fruetus expertem, dum gratis fructum ederet. Haec et plurima alia Patrum et Ecclesiarum documenta praebent, quibus omnimodis puram et immaculatam fuisse Mariam declaratur, tanquam in gradu unico constitutam, cujus dignitas et sanctitas a Deo ipso custodiri necessarium fuit.

Totum genus humanum vile fermentum, at Mariam non fermentatam scribit Andreas Cretensis solemnissimam praeterea doctrinam repetens quod (56) sicut ex virgine et illibata terra primus Adam conditus est, ita secundus, cum Matrem sibi praepararet, eamdem ex tota natura elegit, nostrumque ex nobis in ea figmentum nova ratione composuit. Neque splendida minus ea videri debent quae de impollutis Mariae originibus Joannes Damascenus animadvertit inquiens naturam gratiae germen antevertere non ausam, mansisse fructus expertem, dum gratis fructum ederet. Haec atque alia sane plura hisce simillima in Patrum operibus, ceterisque christianis monimentis comprehensa, demonstrant, eorum animis quos testes veremur divinae traditionis per succedentia sibi saecula continenter propagatae, nunquam non insedisse, puritatem Mariae fuisse maxi-mam, nullo vel tenuissimo foedatam naevo, quaeque pro creaturae ratione nitorem illius qui ex ea concipiendus erat referret.

Quae cum ita sint, tamque maternitati divinae consonus Mariae sine macula conceptus ut omnes Christifideles sic teneant, iique quibus remotis jam temporibus aliter sentiri posse visum fuerat, hodie cum caeteris credere et docere glorientur, quid mirum nunc universos christianorum coetus veritatem quae jam est. doctrinaecatholicae suppliciter expetere ut revelata quoque definiatur, siquidem percipiunt non posse decretum peccati originalis ad fidem catholicam pertinere quin ejusdem naturae declarari debeat exceptio quae circa illud decretum in favorem Dei Genitricis a Deo ordinata est.

Quae cum ita sint, atque eorum etiam conspiratione quibus olim se eus visum est, certum exploratumque habeatur, immacula-tum Virginis conceptum cum divinâ ejus-dem Maternitate arctissimo intimoque vin-culo cohaerere ; portenti instar esse deberet nisi omnium votis instantissime postularetur, ut quod universis verum ac extra controver-siam situm est, illud (57) etiam ceu pars christianae revelationis proponeretur. Eo vel magis quod jam neminem fugiat (58) universalem originalis culpae propaga-tionem ad classeur christianorum dogmatum pertinere non posse, quin eidem albo derogatio hujus legis in gratiam Deiparae coelitus praeordinata authentice inscribatur.

Jam a pluribus saeculis ea de re magnorum principum, populorum, civitatum, collegiorum vota & postulationes allata sunt quibus nondum obtemperandum judicavit, sic Deo disponente, Sedes Apostolica, ut maturescente populi fidelis relligione, et pacatior evaderet Virginis deiparae triumphus & splendidior.

A pluribus jam saeculis hac de re magnorum Principum, populorum, civitatum, collegiorumgue vota extiterunt quibus tamen nedum gerendum morem, Deo ita disponente, Apostolica Sedes existimavit, ut maturescente pôpuli fidelis religione, et pacatior evaderet Virginis Deiparae triumphus, et splendidior.

Ideo Romani Pontifices praedecessores nostri offieio suo non defuerunt ut et Mariae honori, simul et recto ordini consulerent. Ita Sixtus IV officium ecclesiasticum approbavit quo Virginis Conceptio irnmaculata explicite celebrabatur & in Romana Ecclesia recitari jussit. Insuper excommunicationis poena innodavit eos qui assererent Conceptionis Immaculatae fautores contra fidem errare ; at simul eos qui contrariam opinionem

Necque propterea Romani Ponti.fc ces praedecessores nostri O ff ieio suo defuerunt sed non minus Mariae honori, quam recto ordini sapientique oeconomiae consuluerunt. Sixtus IV Officium ecclesiasticum approbavit quo Virginis Conceptio immaculata diserte celebrabatur illudque in Romana Ecclesia recitari jfsit ac eos anathematis poena mulctandos edixit qui immaculati conceptus assertores tanquam reos violatae fidei traduceret (59).

tenerent haeretica nota plectentes hari anathemate confixit : quo decreto nihil veritati detrahebatur, sed ecclesiastica vindicabatur regula qua privatis personis tollitur jus controversias super doctrinam dirimendi.

Neque tamen iis pepercit qui contraria sentientes haereseos nota infamarent : quo Decreto sicuti ne hilum quidem veritati detractum voluit, ita ecclesiasticam asseruit regulam qua privatis in Ecclesia hominibus jus nullum judicandi praejudicandique conceditur.

Postea Saneta et oecumenica Tridentina Synodus in Spiritu Sancto eongregata et ab hae Sede Apostolica confirmata, decernendo qua credenda sunt circa doctrinam de peccato originali solemniter decllaravit non esse suae intentionis comprehendere in Decreto quod saneiebat Beatam & Immaeulatam Virginem Mariam Dei Genitricem, quo significabatur tuto & pie retineri posse fidem qua tenetur Deiparam ab originis labe praeservatam a Deo fuisse. Quin & utramque Sixti IV Constitutionem innovaverunt Patres, eam scilicet qua statuitur in Romana Ecelesia Officium ecclesiasticum ad laudem Conceptionis Immaculatae, & illam qua cavetur ne doctrina illibatae originis Mariae blasphemetur, neve adversa opinio haereseos stigmate confodiatur.

Consequuta est Sancta et oecumenica Tridentina Synodus in Spiritu Sancto congregata et ab hae Sede Apostolica confirmata, quae cum decerneret quae credenda sunt circa doctrinam de peccato originali solemniter declaravit non esse suae intentionis comprehendere in Decreto guod saneiebat Beatam et Immaculatam Virginem Mariam Dei Genitricem. Significavit nimirum tutum piumque esse eam tueri fidem qua Deipara ab originali exempta macula censetur. Quare & utramque Sizti IV Constitutionem instauravit (60), tam illam (61) quo decernitur pro Romana Ecclesia O ff icium in laudem Conceptionis Immaculatae, quam eam qua cavetur ne doctrina de illibata Mariae origine in orthodoxiae discrimen adducatur, aut infensa opinio haere seos stigmate privatorum judicio percellatur.

S. Pii V merita circa immunitatem Virginis a labe originali praeclara fuere. Nam licet ad sedandas turban prohibuerit ne de alterutra parte in popularibus concionibus disputaretur, et ne vulgari sermone aliquid scriberetur, attamen Sanctus Pontifex non tantum inter baianas propositiones 73am damnavit qua asserebatur neminem praeter Christum esse absque peccato originali, Beatam Mariam ob delictum ex Adamo contractum mortuam esse, ejusque in hac vita afflictiones poenas fuisse tum originalis, tutu actualis peccati ; verumetiam, eum ex Decreto S. Concilii Tridentini Romanum Breviarium pro usu universalis Ecclesiae reformaret, festum Conceptionis Beatae Mariae nondum generaliter decretam ad totum orbem extendit, et si officium proprium a Sixto IV saneitum abstulit, id evenit ex regula qua correctores stringebantur ad formam veterum Codicum rationem divini Officii reducendi, unde factum est quod mysterio Conceptionis Beatae Mariae, Nativitatis ejusdem laudibus adaptatis, sancta & dignissima per totum Orbem Conceptio celebratur.

Succedunt (62) Pii V praeclara merita in fidem de immunitate Virginis a noxa origi-nali. Etsi enim ad sedandas turbas prohi-buerit ne de alterutra parte in concionibus ad populos (63) habitis disputaretur, et ne vulgari sermone de ea contentione aliquid scriberetur, attamen sanctissimus Pontifex non tantum inter baïanas propositiones 73am damnavit qua affirinabatur neminem praeter Christum esse absque peccato originali, Beatam Mariam ob delictum ex Adamo contractum m.ortvam esse, el usque in hac vita afictiones poenas fuisse turc originalis, tum actualis peccati ; verum etiam, cum ex Decreto S. Con.cilii Tridentini Romanum Breviarium ad usum universalis Ecclesiae refingeret festum Conceptionis Beatae Mariae nondum generali decreto statum ac fixum ad totum orbem extendit et quanquam Officium proprium a Sixto IV saneitum abstulerit (64), id ea lege factum est qua correctoribus injungebatur ut ad formam veterum Codi-cum rationem divini O$icii revocarent. Ex quo, Deo cuncta mirifice disponente, conti-git ut traductis ad mysterium Conceptionis laudibus quae de mysterio Nativitatis B. Virginis frequentabantur, ipsa Conceptio ore totius Ecclesiae sancta et dignissima proclamaretur.

Cautiones, quas pro bono pacis sanxerat S. Pius V, Sixtus V, Paulus V renovandas censuerunt, sed ultimus ille Pontifex, cura vidisset honorera Domini & Matris ejus llabefactari, propter libertatem quam Doctoribus relinquerant Praedecessores sui disputandi in scholis & conventibus contra Virginis almae privilegium, libertatem hanc suppressit poenasque contra delinquentes indixit.

Adminicula (65) tuendae pacis constituta (66) auctoritate S. Pii V, Sixtus et Paulus itidem Quintus innovanda et confirmanda censuerunt. Sed cura Paulus animadverteret honorera Deiparae componi satis haud posse cura ea quae hactenus permissa fuerat sentiendi loquendique privatim libertate, illam compescuit, novamque legem idonea sanctione munivit.

Ejus Succesor Gregorius XV sensui intimo totius Ecclesiae morem gerens, amplius restrinxit libertatem & censuris vetuit quibuscum que ne, licet privatim, in scriptis sive colloquiis piam & iam uni versim fraequentatam de Conceptione immaculata sententiam ap peterent.

Similia ac multo etiam vehementius praestitit Gregorius XV, qui (67)

Quin et ut congrua haberetur ratio liturgicae super hoc mysterio confessionis, cura animadvertisset quosdam titulum Conceptionis festo quod VI Idus Decembris agitur detrectare, illudque Sanctificationis appellare, decrevit ut deinceps ab omnibus & singulis eo nomine designaretur quo totus Orbis uti gaudebat. suo robore exuerent.

et illud praeterea effecit ne deinceps invenirentur qui pro festo Conceptionis festum Sanctificationis Deiparae sufficerent atque sua (68) hac agendi ratione a communi liturgico usu dissiderent, et si qua via possent, decretorium pro Deiparae privilegio argumentum ex Liturgia sumptum, et ipsi declinarent et plenissimo

Ampliore adhuc via incedens, & tot ae tantis prineipurn & populorum permotus instantiis, Alexander VII, sollemni Constitutione Decessorum suorum Decreta inno vavit, sed insuper explicite testi ficatus est non minus veterem ac piam esse Christifidelium sententiam qua tenent animam Beatae Mariae in primo instante creationis atque infusionis in corpus, fuisse speciali Dei gratis & privilegio, intuitu meritorum jesu Christi ejus Filii, humani generis Redemptoris, a macula peccati originalis praeservatam ; dictos Fideles in hoc sensu ejus Conceptionis festivitatem solemni (ritu) eolere ; sanetam ipsam Romanam Ecclesiam, etiam post sublatum Sixti IV Offieium, cultum Conceptioni B. Mariae secundum piam sententiam exhibitum nunquam immutasse ; ac tandem Constitutiones et Decreta Sixti IV, Pauli V et Gregorii XV, edita fuisse in favorem sententiae asserentis animam B. Mariae in sui creatione et in corpus infusione Spiritus Sancti gratia donatam, et a peccato originali praeservatam fuisse, nec non & in fa vorem festi et cultus Conceptionis ejusdem Deiparae secundum istam piam sententiam, ut praefertur, exhibiti.

Sed multo luculentius, multoque plenius Alexander VII, complanata iam semita Praedecessorum Decretis, tam principum votis quam Christifidelium suffragiis occurrendum (69) esse existimavit. Itaque sollemni edita Constitutione declaravit non minus veterem ac piam esse Christifidelium sententiam qui tenent animan. Beatae Mariae in primo instante creationis atgue infusionis in corpus, fuisse speciali Dei gratis et privilegio, intuitu meritorum Jesu Christi ejus Filii, humani generis Redemptoris, a macula peccati originales praeservatam ; dictos Fideles in hoc sensu ejus Conceptionis festivitatem solemni (ritu) colère ; sanctam ipsam romanam Ecclesiam etiam post sublatum Sixte IV Officium, cultum Conceptioni B. Mariae secundum piam sententiam exhibitum nunquam immutasse ; ae tandem Constitutioncs et Decreta Sixti IV, Pauli V et Gregorii XV, edita fuisse in. favorem sententiae asserentis animam B. Mariae in sui (70) creatione et in corpus infusione Spiritus Sancti gratis donatam, et a peccato originale praeservatam fuisse, nec non et in favorem f este et cultus Conceptionis ejusdem Deiparae secundum istam piam sententiam, ut praefertur, exhibiti.

Ita decernebat, anno 1661, Alexander VII, Apostolicae tamen Sedi reservans ulterius judicium quo inter decisa juridice fidei dogmata Conceptio Marine Immaculatae inscriberetur, poenasque, ut par erat, statuens illis qui adversae sententiae haereseos notam inferre praesumerent.

Ita decernebat, anno 1661, Alexander VII ; neque tamen supremam veluti manum admotam (71) quaestioni voluit, sed Apostolicae Sedi integrum reliquit, ut quando e re fore arbitraretur, immaculatum Virginis conceptum inter catholica dogmata connumeraret.

Sic fideli non minus ac prudenti Domus Dei administrationi caverunt Romani Pontifices ; at non potuerunt cur non cederent identidem fidelium praecibus, & amplius semper tam celebrati mysterii cultum promoverent. Itaque pias Confraternitates de Conceptionis titulo gloriantes confirma runt, praeces et pia exercitia ad hane honorandam proposita in dulgentiis sacris auxerunt, Regnis postulantibus Beatae Mariae immaculate conceptae patrocinium concesserunt ; Officium proprium de hoc Mysterio non tantum franciscanae fainiliae, sed Hispa niis et Lusitaniae provinciis per miserunt. Octavam festi Conceptionis iam innumeris ecclesiis concessam, demum ad totum Orbem extendit Innocentius XII ; idem festum Clemens XI quod usquedum ad devotionem fuerat, servilium deinceps operum cessatione observari mandavit. Illudque demum ad plenum dignitatis gradum evexit Benedictus XIV quan do bac die solemnem Pontificis & Sacri Collegii assistentiam in Capella Palatii Apostolici, sicut & in aliis majoribus Festivitatibus quibus augustiora fidei nostrae commemorantur mysteria, instituendam decrevit.

Hac non fida minus quam prudenti Domus Dei administratione Romani Pontifices veritati & caritati consuluerunt, quin tamen possent non in dies obsequi Spiritui qui in Ecclesia manifestabatur, quique maximos, medios infimosque propellebat, ut majores continenter testificationes de mysterio immaculati conceptus postularent. Annuerunt Pontifices atque adeo pias Confraternitates titulo (72) Conceptionis insignitas con. firmarunt praeces aliasque pias exercitationes in ejusdem honorem susceptas indulgentiis sacris auxerunt Regnis postulantibus Beatae Mariae immaeulate conceptae patrocinium concesserunt ; Officium proprium de hoc (73) Mysterio non tantum Franciscanae familiae, sed Hispaniis et Lusitaniae (74) provinciis permiserunt (75). Octavam festi Conceptionis iam ab innumeris ecclesüs frequentatam, ad totum denique orbem Innocentius XII protendit. Idem Festum (76), praecepta servilium operum cessatione, Clemens XI majori sollemnitate cohonestavit. Illudque tandem ad plenum dignitatis gradum evexit Benedictus XIV quando (77) hac die (78) solemnem Pontificis et Sacri Collegii assistentiam in Cappella Palatii Apostolici, sicut et in aliis ma joribus festivitatibus quibus augustiora fidei nostrae commemorantur mysteria, instituendam decrevit.

Nos autem, post tantos Pontifices ad Apostolatus fastigium evecti, cernentes universam Dei Ecclesiam ad ultimum hujus Sanctae Sedis judicium super hac quaestione anhelantem, & doctrinam a catholico Orbe professam inter fidei dogmata inscribi desiderantem ; instantias in dies crescere urgentiores animadvertentes, ita ut judicialis apostolica sententia longius differri nequeat ; misericordia permoti circa mala et pericula hujus mundi in peccatis senescentis, ac tamen ex bonitate divina & Reginae coelorum benigno interventu, sanabilis, tempora a tot saeculis expectata devenisse sensimus.

Nos autem, post tot tantosque Pontifices decessores nostros ad Apostolatus fastigium evecti, quum cerneremus universalem Dei Ecclesiam ad hanc Sanctam Sedem pro supremo de hac quaestione judicio intentis oculis respicientem, doctrinam catholici Orbis pro f essione firmatam fxdei articulis inscribi propensissima voluntate cupientem & prae desiderio anhelantem (79), & quotidianas flagrantiores que instantias ita deferri, ut peremptoria sententia protrahi ultra non posse videatur, misericordia perti propter mala et pericula hujus mundi in peccatis senescentis, ac tamen ex bonitate divina et Reginae coelorum benigno patrocinio sanabilis, tempora a tot saeculis exoptata jam devenisse sensimus (80).

Idcirco ad tam eximium finem animum applieantes, Encyclicas litteras direximus ad Venerabiles Fratres nostros Patriarchas, Archiepiscopos & Episcopos ut nobis suum & suarum Ecclesiarum de opportunitate decisionis sensum aperirent, fervidas assiduasque praeces ad Deum per totum Orbem, ut e coelo abundantius lumen fieret, a clero & populis expostulavimus ; ac tandem devenimus ad ea praeparanda quae proxima erant decisioni.

Quamobrem ad tam eximium (81) finem animum applicantes, Encyclicas Litteras direximus ad Venerabiles Fratres nostros Patriarchas, Archiepiscopos et Episcopos ut nobis suum suarumque Ecclesiarum de opportunitate edendae decisionis sensum aperirent, fervidas assiduasque praeces per totum Orbem ad Deum fundendas, ut nos copiosius sua Luce perfunderet, a clero juxta atque plebibus flagitavimus (82) ; ac ad ea tandem devenimus quae propius ad ipsam definitionem pertinerent.

Ideo auditis votis & supplicationibus venerabilium Fratrum nostrorum quorum responsa ad hanc Sedem transmissa sunt ac testantur de fide unanimi circa B. Mariae Conceptionem immaculatam de que consono cleri populique sensu ; auditis relationibus S.R.E. Car dinalium Congregationis a Nobis super hoc negotio institutae, scientes quod si saeramentum Regis abscondere bonum est, opera Dei revelare honorificum est, confisi in verbo Domini qui pro Petro rogavit ut non deficeret fides illius, iterum atque iterum invocato Omnipotentis Dei nomme, et ope Spiritus Sancti, ad gloriam Dei Patris qui ledit Mariae Filium suum & ad vindicandum honorem Domini Salvatoris nostri, motu proprio & ex apostolicae Nostrae Potestatis plenitudine, qua universalis Eccle siae Patris ac Doctoris vices licet indigne gerimus, decernendum judicavimus, ac de facto decernimus & definimus : « Beatam Mariam Virginem Dei Genitricem a labe originalis peccati fuisse immunem, nec comprehensam in Decreto divino vi cujus omnes Adami filii in patre prevaricatore peccaverunt ; sed ex meritis Filii sui Redemptoris ab illa noxa fuisse praeservatam, ita ut in Conceptione sua, id est in momento quo illius anima benedicta a Deo creata fuit & cum corpore copulata, originalem maculam non contraxerit, sel gratia sanetifieante miserieorditer fuerit repleta. Hanc Fidei catholicae veritatem a Deo manifestatam, praedieatam in Gentibus, ereditam in mundo, publicamus, docemus et intimamus » (88)

Itaque acceptis votis auditisque (83) supplicationibus venerabilium Fratrum nostromm quorum responsa ad hanc Sedem transmissa sunt fidem que unanimem de immaculata beatissimae Virginis Conceptione luculentissime praeferunt ; auditis praeterea relationibus S.R.E. Cardinalium Congregationis a Nobis super hoc negatio nominatim institutae ; scientes quod si sacramentum regis abscondere bonum est, opera Dei revelare honorifcum est, sustentati pollicitatione Domini qui pro Petro rogavit ut non deficeret fides illius, iterum atque iterum invocato Omnipotentis Dei nomine, et exorata ope Spiritus Sancti, ad gloriam Dei Patris qui dedit Mariae Filium suum, ad vindicandum honorem Domini Salvatoris nostri, motu proprio, et (84) certa scientia, et ex (85) apostolicae Nostrae Potestatis, plenitudine, qua universalis Ecclesiae Patris ac (86) Doctoris vices, licet immeriti gerimus, decernendum (87) judicavimus, ac de facto decernimus et definimus : « Beatam Mariam Virginem Dei Genitricem a labe originalis peceati fuisse immunem, nec eo Decreto divino compre-hensam quo omnes Adami Filii in ipso peccante peccaverunt ; sel propter merita Redemptoris, ejusdemque proprii Filii, ab ea noxa ita fuisse praeservatam, ut in Concep-tione sua, id est in eo momento quo illius anima benedicta a Deo creata fuit et cum corpore conjuncta, originalem maculam minime contraxerit, sel grand sanetifcante misericorditer fuerit repleta. Hanc fidei catholicae veritatem a Deo manifestatam, praedicatam in Gentibus, creditam in mun-do, proponimus, docemus atque pro nostra. Auctoritate irreformabiliter sancimus » (88).

 

« Decernentes illos anathema fore et e gremio sanctae Matris Ecclesiae exsortes qui deinceps dicere, scribere vel infirmare auderent Beatam Mariam fuisse in peccato originali conceptam, quantumvis assererent eam in utero matris suae fuisse postea sanctificatam.

Et ut fides Ecclesiae ex sacra Liturgia, ut decet, amplius praefulgeat, statuimus ut Festum quod celebratur quotannis VIII (sic !) idus decembris, in honorem illius Mysterii de quo agitur, Conceptionis Immaculatae titulo decoretur, ad gradum duplicis lae classis elevetur, et cum Officio et Missa itidem propriis, ac de mandato nostro compositis in posterum celebretur.

Nulli igitur hominum liceat, etc… ».

(7) Deo omis par G.

(8) non secus ac / velut : G.

(9) après arcana, G ajoute Christus.

(10) In exordio multa… debebant postea / Multa quidem in primordiis ferre non poterant, sed futurum erat ut ea deinceps edocerentur : G.

(11) Cuncta quae illorum / quaecumque ipsorum : G.

 

La première pensée de l’Abbé va à l’Église, dépositaire et gardienne d’une plénitude de vérité révélée. Elle est sans cesse guidée par l’Esprit Saint, qui lui suggère tout ce qu’elle doit enseigner et professer :

« Verbi ac Divini Spiritus personali presentia gaudens, et revelata cuncta novit et nihil ex illis amisit, nec amittere potuit ; plenitudo veritatis in ea manet, et ideo vocatur ab Apostolo Columna et firmamentum veritatis ».

L’exercice de cet enseignement ne se bornera pas à condamner des erreurs : la part principale de cet office consistera à instruire les fidèles dans la foi. La liturgie sera le moyen permanent de cet enseignement :

« Docet voce pastorum, doctorum sententiis, pietate populorum, legibus et institutis suis sanctis. Docet praecipue per Sacrae Liturgiae praeces, in quibus cor suum fundens coram Sponso, orante in illa gemitibus et confessionibus Spiritu Sancto, palam et coram Deo, Angelis et hominibus, quae credit, quae sperat, quae diligit, quae implorat, exponit grandiloquenter ».

Cet adverbe exprime la splendeur réelle de cette prédication liturgique. Un peu plus loin, Dom Guéranger montre de quelle manière la vérité, explicitée au cours des siècles, était dès le début implicitement contenue dans la foi de l’Église, en sorte qu’il n’y a jamais eu innovation doctrinale :

« Quod si nonnulla doctrinae fidei puncta, secundum tempora, abscondita videntur, non ideo nova emergunt. Haec tenebat intra pectoris scrinium Ecclesia, cujus Sponsus ista nondum judicabat esse proferenda.

Haec Sponsa noverat ab initio, implicite credebat, donec motu divini Spiritus excitata, eadem aperiret quae jam ex verbo scripto vel tradito intra se servabat, quae identidem, radiis fugacibus, per os sanctorum effulserant. His delectabatur, haec suaviter profitebatur, donec crescerent ad perfectum diem ; et nihil interest illa tardius ad evolutionem devenisse scit enim et norunt filii ejus non esse quaerendum quo saeculo ad definitionem procederit illa cum qua Christus ad saeculorum consummationem permanet ».

L’objet fondamental de cet enseignement ecclésiastique est le mystère du Verbe Incarné. L’Abbé de Solesmes esquisse une rapide histoire du développement de sa révélation explicite au cours des siècles. C’est à ce développement que se rattache aussi la révélation de plus en plus explicite du mystère de Marie. Plusieurs privilèges de la Mère de Dieu ont été successivement définis : l’heure est venue de manifester, par une définition solennelle, celui de l’immaculée conception, si fortement lié au privilège de la maternité divine. Il faudrait citer ce long passage où s’exprime avec une exquise délicatesse la piété filiale de Dom Guéranger pour Notre Dame. Donnons du moins quelques lignes :

« Mariae igitur praerogativam Ecclesia semper contemplatur, nec unquam laudes illius praedicare destitit, ob cunjunctissimum Matris ministerium cum Filii Redemptoris munere.

Stupenda sanae Mulieris hujus dignitas, sed adhuc aliud de illa tenet et sentit Ecclesia, et eam quam miratur creaturae infirmitatem in omnibus superasse. Credit etiam, ut Augustini utamur verbis, ex omni parte vicisse peccatum. Quonam igitur pacto de antiquo generis nostri hoste penitus triumphasset Maria, si labe originali ut caeteri homines maculata fuisset ?

Maria igitur immaculate conceptura erat, non ex naturae debito, sed ex beneplacito Dei proprium honorem curantis. Per Filii quem paritura erat meritum redimenda erat, sicut et caeteri homines. Sed nos, irae filios Mediatoris cruor a peccato et a poenis redempturus erat : Illa vero, hujus virtute, a contrahenda macula qua foedamur exempta ».

Telle est la doctrine à laquelle croit l’Église : le Père Abbé se plaît à insister sur cette foi :

« Haec est fides Ecclesiae, quam exultans praedicat. Illud credit quia verum est, profitetur quia revelatum a Deo qui solus patefacere potuit exceptionem legi quam solus sanxit. Incarnati Verbi gloria haec est fides. Si enim mysterium Dei carnem assumentis praedicamus quando Mariam Dei Genitricem confitemur, Dei Genitricem Mariam digne extollimus quando illam a labe originis praeservatam celebramus. Quis dubitat unquam universalem Ecclesiam ita sentire, ita credere, ita docere ? Festum in honorem Conceptionis Mariae per totum Orbem quotannis agit pluribus a saeculis. Porro, ut docent Sanctus Bernardus et ipse Angelicus Doctor, Ecclesia nequit celebrare festum de eo quod non est sanctum. Sancta igitur Mariae Conceptio ».

Cette fête de l’Église universelle n’a d’ailleurs pas été imposée de force au peuple chrétien. Au contraire, il ne cesse d’en demander l’accroissement et la formulation encore plus explicite. C’est donc bien là l’objet non seulement de l’enseignement des évêques et des théologiens ; mais celui que les fidèles professent avec la plus étonnante piété. Et le rédacteur d’ajouter :

« Quis in tam pleno concentu non agnoscit magnam Ecclesiae vocem quae vincit omnia ? At quis catholicus in Ecclesiae voce non sentit vocem ipsam divini Verbi in eam habitantis ; vocem Spiritus Sancti illam moventis ? »

Passaglia ne retint pas ces lignes qu’il pouvait juger redondantes. Elles devaient pourtant introduire et nuancer la question délicate des fondements, scripturaire et patristique, de la vérité dogmatique de l’immaculée conception. Voici comment, à la suite de ce que nous venons de citer, Dom Guéranger présentait le verset bien connu du chapitre III la Genèse :

« Tam vividae lucis radiis illuminati, nunc arcana scripturarum de Muliere illa Dei cooperatrice cuilibet fideli aperiuntur. Exinde nunc novimus quales inimicitias inter Mulierem et serpentem Deus ipse fovit ».

On ne peut être plus sobre. Pourtant Dom Guéranger sera encore plus réservé en citant ses trois autres lieux scripturaires : le Tota pulchra es du Cantique ; le Dominus possedit me ab initio iarum suarum des Livres Sapientiaux, et enfin la Salutation de l’Archange : Ave, gratia plena. Mais remarquons surtout la conclusion, où le Père Abbé expose sa manière d’entendre ces textes scripturaires :

« Sic magis amplius Scripturarum concordia declaratur, sic divinae dispensationis circa salutem humani generis scopus illuminatur : scilicet omnia propter Christum et Christi gloriam in Maria de qua secundum hominem formatus es ».

L’attitude prudente de Dom Guéranger à l’égard des sources ne fera nullement fléchir la fermeté de la décision vers laquelle il conduit. C’est que la raison décisive, pour lui, ne sera ni une preuve de raison, ni un argument patristique ou scripturaire mais l’adhésion totale et désormais permanente et universelle de l’Église. En un mot, le sensus Ecclesiae manifesté d’une part dans l’attachement unanime et persistant des Christifideles au privilège de Marie, et d’autre part dans l’attitude de plus en plus favorable du Magistère qui permet, puis contrôle, et enfin guide et encourage cet élan de foi.

La définition mérite d’être citée, en suivant toujours la rédaction de Dom Guéranger que, pour une fois, le Père Passaglia n’avait que très peu modifiée :

« …Decernimus et definimus : Beatam Mariam Virginem Dei Genitricem a labe originalis peccati fuisse immunem, nec comprehensam in Decreto divino vi cujus omnes Adami filii in patre praevaricatore peccaverunt : sed ex meritis Filii sui redemptoris ab illa noxa fuisse praeservatam, ita ut in Conceptione sua, id est in momento quo illius anima benedicta a Deo creata fuit et cum corpore copulata, originalem maculam non contraxerit, sed gratia sanctificante misericorditer fuerit repleta. Hanc Fidei catholicae veritatem a Deo manifestatam, praedicatam in gentibus, creditam in mundo, publicamus, docemus et intimamus ».

Nous comparerons plus loin cette formule avec celle qu’avait proposée le Père Pérrone. Au regard de la formule qui sera définitivement adoptée, on peut faire les observations suivantes :

a) L’incise insérée dans la première phrase : nec comprehensam in Decreto divino vi cujus… aurait risqué d’introduire dans l’objet de la définition l’exemption même du debitum proximum peccati que des théologiens catholiques continuent d’admettre en toute liberté ;

b) Par contre, on remarquera l’addition Sed gratia sanctificante misericorditer fuerit repleta qui aurait défini, avec l’affranchissement de toute tache de péché, l’infusion d’une plénitude de grâce sanctifiante, aspect positif du privilège marial ;

c) On notera enfin l’insistance des dernières lignes sur les principales manifestations de la foi de l’Église. C’est le sensus Ecclesiae si profondément enraciné dans l’âme de Dom Guéranger qui se manifeste une fois de plus sous une forme lyrique, inspirée par une réminiscence des textes pauliniens.

3. – Traces du projet « Quemadmodum Ecelesia » dans la suite des travaux préparatoires

Cette note rédigée par Mgr Pacifici lui-même soulève un important problème : à quel « schéma primitif » Pie IX pouvait-il penser en parlant d’un « modo sin dal principio ideato », où le fait de l’Église était exposé avant la tradition patristique ? Il ne peut être question du tout premier projet Deus omnipotens, du Père Perrone, qui présente en entier l’argument scripturaire. L’allusion du Pape ne peut donc viser que le projet Quemadmodum Ecclesia, qui, en effet, parle d’abord longuement de l’Église, de sa prière, de sa foi, de son enseignement et qui ne présente les preuves scripturaires et patristiques que dans la perspective de ce « sensus Ecclesiae » préalablement reconnu.

Cette conclusion se voit confirmée par la teneur même du troisième paragraphe de la Bulle définitive, qui inaugure les modifications importantes effectuées dans la dernière révision par Mgr Pacifici : « Quam originalem augustae Virginis innocentiam cum admirabili ejusdem sanctitate praecelsaque Dei Matris dignitate omnino coherentem, Catholica Ecclesia, quae a Sancto semper edocta Spiritu Columna est ac Firmamentum veritatis… multiplici continenter ratione splendidisque factis magis in dies explicare, proponere ac fovere numquam destitit ». On reconnaît là, sous une forme plus solennelle, la pensée exprimée par Dom Guéranger dès le début de son schéma. Mais la suite est encore plus révélatrice : immédiatement et en premier lieu on va présenter l’argument liturgique : « Hanc doctrinam… ipsa Ecclesia luculentissime significavit, cum ejusdem Virginis Conceptionem publico fidelium cultui ac venerationi proponere non dubitavit. Quo illustri quidem facto ipsius Virginis Conceptionem veluti singularem, miram et a reliquorum hominum primordiis longe secretam et omnino sanctam colendam exhibuit, cum Ecclesia nonnisi de Sanctis dies festos concelebret ». Seul Dom Guéranger avait mis cet argument liturgique au premier rang.

Extrait du DIAIRE sur Lourdes

16 octobre 1862. Arrivé de M. Lasserre guéri de la cécité par l’eau miraculeuse de N[otre]-D[ame] de Lourdes.

30 octobre 1863 Rentré à Solesmes où j’ai trouvé M. Henri Lasserre

26 Septembre 1865: arrivée de M. Lasserre

18 Juillet 1868: 18. Arrivée de M. Henri Lasserre

* *

12 octobre 1869 La Dédicace. Profession des Sœurs Odile Marcus, Lucie Foubert et Eulalie Ripert. […] Cette profession a été particulièrement remarquable par la protection divine en faveur de S[œu]r Lucie [Foubert] qui atteinte de pulmonie depuis cinq mois, a pu soutenir toute la cérémonie de trois heures, puis assister au dîner et à la récréation. À peine depuis longtemps pouvait-elle être debout quelques instants dans la journée. On l’avait recommandée à N[otre]-D[ame] de Lourdes, et elle disait constamment qu’elle ferait profession avec les autres. Les médecins déclaraient la chose impossible. Toute l’assistance, et particulièrement sa famille, étaient dans l’admiration.

23 Septembre 1872 Veille du départ des pèlerins de la paroisse de Solesmes pour N[otre]-D[ame] de Lourdes. La bannière brodée par nos Sœurs a été bénie à l’autel de Sainte Cécile, et consignée aux mains de M. Léon Landeau, Maire de Solesmes. J’ai suivi en tout le rite du Pontifical, comme pour une expédition militaire, adversus diabolicos exercitus.

24. Départ des pèlerins : plus de trente de la paroisse.

25. Nous sommes allés en procession à N[otre]-D[ame] du Chêne, en union avec nos pèlerins. Mlle Lacroix, de Sablé, a été guérie d’un mal de pied qui la retenait couchée depuis plusieurs années au retour du pèlerinage qu’elle a fait ce matin à Notre Dame du Chêne.

27. Retour de nos pèlerins, pleins d’allégresse. Nous sommes allés au devant d’eux sur la route, à 8 heures du soir.

24 septembre 1874. N[otre]-D[ame] de Lourdes.

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