Exercices de Sainte Gertrude

L’Enrichidion monasticum

1862. ENCHIRIDION BENEDICTINUM ; COMPECTENS VITAM ET LAUDES SANCTISSIMI OCCIDENTALIUM MONACHORUM PATRIARCHAE. Accedunt Exercita sanctae Gertrudis Magnae et Blosii speculum.

   In-18 de XXXVIII et 658 p., Cosnier et Lachèse, Andegavi.

   En collaboration avec Dom Nicolas Brémon.

Préface à l’Enrichidion monasticum

   A sainte Hildegarde, succède la très douce vierge Gertrude, colombe du cloître bénédictin qui a contemplé dans le ciel la gloire de notre illustre Père. Elle l’a vu en effet sous la figure d’un beau rosier aux fleurs de couleurs très agréables qui signalent ses propres mérites et ses propres vertus, ainsi que ceux de ses fils. Profondément attaché à cette charité paternelle dans laquelle il nous enserre tous, il annonce lui-même à sa fille stupéfaite devant les prodiges qui ont accompagné sa précieuse mort que, dans sa bienveillante bonté, il procurerait un secours très puissant, à l’heure de leur propre mort, à tous ceux qui durant leur vie, l’auront glorifié d’un si heureux départ de ce monde.

   [ibid.] C’est ainsi que nous avons placé au premier rang cette antique prière, pleine de cette saveur que lui donnent la révérence et la confiance de nos pères envers ce très saint vieillard, que l’on appelle à juste titre l’Abraham de la vie monastique. Ensuite, les yeux du lecteur seront charmés par un exercice de piété ayant pour objet la bienheureuse et glorieuse mort de saint Benoît ; exercice qu’il a voulu recommander en personne à sa fille, la vierge Gertrude, afin que par ce moyen, lui qui est aussi notre père, soit provoqué à nous prodiguer un secours efficace à l’heure ultime et décisive de notre vie. A cet exercice, s’ajoute l’hymne qui devrait être tenu pour sacro-saint par tous les disciples de saint Benoît, car on le chante tous les jours devant le sépulcre où reposent, dans l’attente de la résurrection, une partie des ossements de celui qu’en ce lieu on appelle le Porte-étendard invaincu, le Chef de la milice sacrée.

[ibid.] 5. Sainte Gertrude, Exercices]

   5) Lors donc que de cette manière l’âme s’est débarrassée de ses vices et de ses affections désordonnées, que, par une transformation complète, elle se trouve dans un meilleur état, et qu’elle a été ramenée à cette dignité surnaturelle que la grâce lui propose et lui confère ; lors donc qu’elle a déjà été illuminée par la contemplation des mystères du Verbe incarné, que pourrait-elle désirer de plus pour elle-même si ce n’est cette jouissance de Dieu dans la vie unitive que réalise d’elle-même la charité parfaite ? A ce stade, il nous faut avec sagesse chercher un autre maître éprouvé, aimé de Dieu, capable de nous entraîner sur ses pas et de nous donner aussi bien un exemple qu’un enseignement à suivre. Or, à qui pourrions-nous nous fier avec plus d’assurance qu’à la vierge Gertrude ? Elle qui fut au plus haut point illuminée par Dieu et très profondément unie à lui ; elle que l’on a justement appelée « la Grande », car il apparaît clairement que, parmi les épouses du Christ marquées de ce vocable d’épouse, il ne s’en est pas trouvé qui ait été plus illustre, plus honorée qu’elle, et mieux agréée du Christ. N’a-t-il pas dit lui-même que ceux qui le cherchent le trouveraient dans le cœur de Gertrude ? Telle est cette lumineuse fille de saint Benoît qui est également une mère pour les âmes. Et, celui qui est bon par nature se plaisait à s’introduire dans son âme, attiré par la liberté de son cœur ; il l’a établie au sein de son Église, pour que ses fontaines se déversent au dehors, et qu’elle répande ses eaux sur les places.

   Cette vierge très sainte, épouse intime du Verbe incarné, souhaitant encourager les âmes qui lui étaient confiées, a tracé de sa plume céleste le septénaire des Exercices qui forment une Semaine sainte. L’âme y est tout entière occupée par des actes et des applications qui, après l’avoir préparée par la purification et l’illumination, l’élèvent jusqu’à Dieu de telle sorte qu’elle constitue avec lui un unique esprit. Il est à déplorer que cet ouvrage si remarquable – rédigé en latin par une vierge qui connaissait à fond la langue de la sainte Église, tout comme d’innombrables moniales du moyen-âge – soit si peu répandu. En effet, édité à trois ou quatre reprises, il n’a été que rarement traduit dans les différentes langues ; et certainement au plus grand détriment des âmes religieuses. C’est pourquoi il nous a semblé que nous présenterions un double intérêt à la piété, en confiant de nouveau aux presses ces Exercices d’un prix inestimable.

   Dans le premier d’entre eux, sont fournis les moyens par lesquels est ranimée dans l’âme la grâce du saint baptême, que l’on appelle la porte des sacrements et le principe de l’initiation chrétienne. En effet, le baptême contient l’engagement réciproque entre Dieu et l’homme, l’union des membres avec le Christ Tête, et l’habitation du Saint Esprit dans notre âme. De là, procède donc toute l’ordonnance de la vie spirituelle. N’est-il pas équitable que, revenant par l’esprit à cet instant sacré du temps, nous accueillions généreusement et dans l’action de grâces l’adoption du Père céleste, recevant de nouveau en notre cœur ce mystique épanchement de l’eau du salut, accomplissant en nous par la répétition ces rites dignes de vénération et de surcroît apostoliques, qui sont l’indice de la grâce répandue en nous à cet heureux moment de notre vie commençante ?

   Il y a cependant une vie dans le Christ qui est plus intime et que l’on appelle vie religieuse ; totalement consacrée à Dieu ; dans laquelle nous sommes introduits par une vocation céleste. Elle consiste en la conversion, ou l’éloignement du siècle, qu’inspire en nous l’Esprit Saint. Rendre de dignes actions de grâce pour un si grand bienfait, tel est le but du second Exercice, ainsi que de faire revivre en nous cette grâce de la vocation, comme si nous venions aujourd’hui de faire nos adieux au monde, et de commencer à adhérer au Christ, à l’exemple des Apôtres. En accomplissant avec soin cet Exercice, nous recevrons à nouveau en esprit le saint habit dont autrefois l’imposition nous a rendus aptes à recevoir les innombrables grâces divines que nous avons reçues depuis ce jour.

   Le troisième Exercice qui lui fait suite, traite de la sainte profession qui nous a fiancés et nous a consacrés au divin Époux des âmes. Avec quelle jubilation du cœur, avec quel grand désir de l’observer à présent avec plus de ferveur, avec quelle grande confusion aussi, à raison des dommages dont l’esprit a fait l’expérience, ne suivons-nous pas les traces de cette vierge très vertueuse, tandis qu’elle parcourt une à une toutes les faveurs que le Seigneur lui a communiquées, en ce jour où il a daigné élever à la fruition unitive celle qui venait de s’attacher à lui par les vœux sacrés ! Quel est le moine ou la moniale qui pourrait rester insensible en songeant à de si nobles et de si grandes faveurs, en l’anniversaire de cette alliance très noble et très heureuse qui nous a fait renoncer à nous-même afin que nous devenions la possession unique du divin Époux, en dehors duquel il ne nous est déjà plus loisible non seulement de ressentir, mais de rechercher le bonheur ? Quelle application joyeuse et douce que d’énumérer toutes ces richesses ineffables, sous la conduite même de la vierge Gertrude ! Laquelle, avec une intelligence si élevée, et une pensée qui exhale tant la charité, examine les rites dont l’usage pour la profession des moines diffèrent quelque peu, c’est cependant le même Esprit qui les a dictées l’une et l’autre ; car c’est la même pensée qui leur est attachée : celles-ci comme celles-là n’ont d’autre fin que d’exprimer les épousailles de l’homme avec son Dieu.

   Mais il se trouve à ce sujet tant de choses merveilleuses et plus heureuses encore, que la noble épouse du Christ écrivit sur cette matière un autre Exercice – dans l’ordre le quatrième – afin que l’âme religieuse, qui a déjà célébré le jour anniversaire de sa propre consécration, soit en mesure, toutes les fois qu’il lui plaira, de revenir à cet heureux moment, et de rendre à Dieu, tous les jours de sa vie, les vœux que ses lèvres ont prononcés ; et ainsi, jour après jour, de resserrer plus étroitement les heureux liens qui l’attachent à l’Époux céleste, lequel la tient tout entière pour son bien propre.

   Tout ce dont les Exercices précédents ont parlé jusqu’ici vise à l’union avec Dieu, toit y a été accumulé avec un amour particulièrement pur et sublime. Cependant, il a semblé à la vierge Gertrude que cette dilection n’avait pas encore reçu son expression la plus parfaite dans ces pages. C’est pourquoi elle donne tous ses soins dans le cinquième Exercice à faire naître, à attiser et à nourrir ce feu très sacré par lequel l’âme se liquéfie et se dissout en Dieu. Ici surtout bouillonnent les nombreuses ardeurs dont cette âme vraiment séraphique poursuivait sans cesse son Dieu, son Époux très aimé. Certes, de telles paroles sont manifestement embrasées et inspirées, mais elles sont des plus véridiques et elles n’en sont pas moins exactes qu’elles sont remarquables par le charme et l’éloquence, étant donné qu’elles s’accordent aux inspirations du Saint Esprit, et qu’elles ont été suggérées par ce même Époux qui en elle « disposa la charité ». Qui donc, en l’écoutant ou en lisant, ne serait pas ému profondément en son âme ? Qui ne serait pas alors tiré au-dessus de lui-même et n’aspirerait pas à l’union avec le Christ, qui s’est choisi non parmi les anges, mais parmi le- hommes, une telle servante qu’il aimait et qui l’aimait ? Bienheureuse donc l’âme religieuse, pourvu qu’elle persévère, fidèle à la vocation divine ! Ce qui l’attend en effet, c’est la consommation en Dieu, par cette union que la foi met à jour ici-bas, et qui est appelée à demeurer sans cesse dans la lumière éternelle.

   Le même esprit préside à la composition du sixième Exercice exprimant la louange et l’action de grâce ? Il est manifeste que l’âme qui aime ne peut demeurer sans voix ; c’est pourquoi, il est nécessaire qu’elle éclate dans le chant des psaumes, à l’instar des Anges. Quels seront donc ces cantiques ? Elle proclamera sur sa bouche et dans son cœur, les grandeurs et les douceurs de son Seigneur ; puis, repassant dans son esprit avec gratitude les bienfaits reçus de lui, elle chantera les miséricordes par lesquelles elle a été prévenue. C’est selon cette mesure que Gertrude nous initie à cette ineffable mélodie qui résonnait nuit et jour en son âme enivrée par le saint amour ; ainsi dirige-t-elle, en l’honneur de Dieu, un chœur d’âmes à la voix puissante, qui exaltent les divines perfections du Créateur, du Rédempteur et du Sanctificateur, qui s’est incliné sur notre humilité afin de nous relever jusqu’à lui.

   Enfin, dans le septième Exercice, repassant le chemin qu’elle a parcouru, conduite par l’amour du divin Époux, et se souvenant en même temps à quel point elle est indigne de si nombreuses faveurs, l’âme ressent le besoin d’une certaine réconciliation. Elle appelle à soi l’Amour ; elle appelle en plus grand nombre les perfections du Dieu Très-Haut, et elle leur confie le soin d’apaiser en sa faveur le Père des miséricordes. Brûlant d’amour pour les souffrances du Christ rédempteur et pour ses cruelles douleurs, elle les passe en revue ; elle nettoie ses souillure dans les eaux qui jaillissent du côté ouvert de son bien-aimé, dans le Cœur très aimant duquel elle se réfugie ; et s’appuyant sur la miséricorde qu’elle espère avec assurance, elle considère la mort qui vient comme une ultime purification, comme le passage de la foi à la lumière de la vérité, de l’amour soupirant à l’amour comblé par la possession qui ne cessera jamais.

   Rien n’est plus saint et rien n’est plus sûr aussi que la doctrine de Gertrude la Grande. Elle ne nous emmène pas sur ces sentiers pleins de dangers où se dissipe la douce lumière de celui qui est le Chemin, la Vérité et la Vie. Sa pensée est toute tendue vers le ciel, à la recherche de la Vérité suprême ; son cœur se porte vers le Souverain Bien ; elle demeure sans cesse en Jésus, son Époux, et jamais elle ne le laisse s’en aller. N’est-ce pas en lui qu’elle trouve toute la Vérité et toute la Vie ? Son style ne s’éloigne jamais du langage des Saintes Écritures dont elle s’est pénétrée par la contemplation et l’examen assidu de la Parole révélée, ainsi que par la méditation des mystères de la sainte Liturgie. C’est avec une grande sagesse qu’elle goûte tout ce qui est raconté au sujet de Jésus et tout ce qui procède de l’Église lui plaît beaucoup. Il est vrai quelle n’a rien emprunté aux spéculations des philosophies étriquées ou aux doctrines purement humaines qui réduisent à un savoir-faire l’union de l’âme avec Dieu ; elle ne s’est pas laisser aller non plus à cette psychologie qui peut bien rassasier l’esprit en quelque manière, mais ne procure au cœur ni la joie, ni la vie. Tout cela, la vierge Gertrude l’a entièrement ignoré, et elle n’en a pas moins exulté comme le Géant en courant sur la voie de la perfection ; sa course l’a conduite jusqu’au sommet du ciel. Elle ne désira ardemment qu’une seule chose : devenir l’épouse de Dieu. Or ce Dieu dont elle fut l’épouse, et elle le demeure pour l’éternité, c’est le Verbe du Père qui s’est fait chair. Ce qu’elle a recherché, ce qu’elle a aimé, ce qu’elle a choisi comme le sanctuaire où elle goûterait l’amour, c’est toujours le Cœur du Fils de Dieu lui-même. Les richesses de ce Sacré-Cœur lui ont divinement révélées, et alors que ce mystère ineffable n’était pas encore l’objet d’un culte public dans l’Église, Gertrude l’honorait déjà par anticipation. C’est dans ce mystère que se situe le fondement de la doctrine spirituelle ainsi que son terme.

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