LES EXERCICES DE SAINTE GERTRUDE
1863. Les EXERCICES de SAINTE GERTRUDE, Vierge de l’Ordre de Saint Benoît, traduits et publiés par le R.P. Dom P. Guéranger
In-32, XXXVI-372 p., Oudin, Poitiers; Palmé, Paris.
Traduction allemande: Gertrudenbuch, oder geistliche Uebungen der heiligen Jungfrau Gertrud der Grossen, Uebersetzung von Dom Maurus Wolter, In-32, XXXVII-404 pp., Hurter, Schauffhausen; Manz, Ratisbonne, 1863.
Traduction anglaise: Exercises of St. Gertrude,Translation made by Fathers of Oratory, Birmingham, 1863.
PRÉFACE
En donnant au public une traduction des Exercices de sainte Gertrude,nous croyons utile de réunir ici quelques détails propres à faire connaître l’illustre servante de Dieu à qui l’on doit ces admirables opuscules. Notre intention n’est pas de raconter toutes les œuvres de la divine grâce dans cette âme sublime nous essaierons plus tard d’en donner l’idée dans un ouvrage spécial. Aujourd’hui, nous n’avons d’autre but que d’accompagner d’une introduction nécessaire les Exercicesque nous publions ;mais nous sommes assuré d’avance d’être agréable aux âmes pieuses, chez lesquelles l’attention semble éveillée en ce moment sur tout ce qui touche à sainte Gertrude. La réimpression de la Vie et des Révélations de cette grande Sainte a obtenu un complet succès, et la publication postérieure du petit volume intitulé Prières de sainte Gertrudea déjà répandu ce manuel, assez imparfait d’ailleurs, à un nombre prodigieux d’exemplaires. Nous retracerons donc ici à grands traits la vie et le caractère de la sainte Abbesse, et nous ferons connaître ensuite l’œuvre spéciale que nous reproduisons ici.
Sainte Gertrude naquit en 1263, à Eisleben, au comté de Mansfeld, dans la Haute-Saxe. Elle était, ainsi que sa sœur sainte Mechtilde, de la famille des comtes de Lachnhorn, et fut placée dès l’âge de cinq ans dans l’abbaye des Bénédictines de Rodersdorff, au diocèse d’Halberstadt, où Mechtilde,, plus jeune qu’elle, ne tarda pas à la suivre. Dans ce saint asile, Gertrude fleurit et fructifia comme une plante céleste, et son âme parut ornée de tous les dons de la nature et de la grâce. Les monastères de religieuses au moyen-âge étaient souvent des écoles de science ; dans celui de Rodersdorff, Gertrude fut instruite non- seulement dans les lettres divines, mais encore dans les arts libéraux, comme on s’exprimait alors; et elle y fit de si grands progrès qu’elle étonna souvent par son savoir les plus habiles docteurs. Douée d’une éloquence entraînante, à laquelle la sainteté de sa vie ajoutait une nouvelle force, elle attirait à elle tous les cœurs, et un ascendant irrésistible assurait les triomphes que sa douceur et son humilité avaient préparés.
Elle était arrivée à sa vingt-sixième année, lorsqu’il plut au Sauveur des hommes de se manifester à elle d’une manière sensible, et d’ouvrir avec elle cette série ineffable de communications divines qui remplirent la vie de Gertrude jusqu’à son dernier moment. Une sainte âme, à qui le Seigneur daignait se révéler quelquefois, lui entendit dire qu’après le divin Sacrement de l’autel, il n’y avait pas de lieu sur la terre où il aimât mieux résider que dans le cœur de Gertrude. A une autre, il donna cette assurance, que quiconque désirerait jouir de sa présence, le trouverait dans ce cœur où il habitait avec délices. Enfin, une troisième personne ayant osé demander au Sauveur par quelle sorte d’attrait Gertrude avait mérité d’être ainsi préférée : « Je l’aime ainsi, avait répondu le Seigneur, à cause de la liberté de son cœur, où rien ne pénètre qui puisse m’en disputer la souveraineté.
Les Sœurs du monastère de Rodersdoff, estimant à son prix le trésor qu’elles possédaient en Gertrude, l’élurent pour leur abbesse en 1294 ; et la servante de Dieu exerça cette charge maternelle durant quarante années. Par suite de circonstances qu’il serait impossible d’apprécier aujourd’hui, Gertrude, un an après son élection à l’abbaye de Rodersdorff, fut transférée avec ses sœurs à l’abbaye de Heldelfs où s’écoula le reste de sa vie. Sainte Mechtilde l’y suivit ; et, pour prix de sa simplicité, elle y fut, de la part du Seigneur, l’objet de faveurs si intimes qu’on pourrait les comparer de loin à celles dont il daigna combler Gertrude elle-même. Dieu retira Mechtilde de ce monde avant d’appeler à lui son illustre sœur, qui vécut encore jusqu’en 1334.
Les merveilles qui signalèrent la vie de Gertrude se rapportent presque toutes à l’étroite familiarité qu’il plut au Fils de Dieu d’entretenir avec elle, d’une manière si constante et si touchante qu’il a semblé au pieux Louis de Blois qu’on y pouvait prendre l’idée des relations qui durent exister ici-bas entre le Sauveur et sa sainte Mère. C’est en lisant les cinq livres des Insinuations de la divine bontéque l’on arrive à comprendre à quel point une âme peut être chère à Dieu et répondre à ses avances.
La fidélité de Gertrude lui mérita de sublimes faveurs dont nous rappellerons ici quelques-unes. Dans une effusion d’amour avec l’Époux céleste, son cœur reçut l’impression des cinq plaies de ce divin Rédempteur ; et, jusqu’à sa mort, Gertrude les ressentit distinctement avec un sentiment toujours croissant d’amour et de souffrance. Un jour de l’Annonciation, la Mère de Dieu lui attacha sur la poitrine un joyau céleste formé de sept pierres précieuses, qui exprimaient par leurs couleurs symboliques les sept principales vertus qui attiraient sur l’humble vierge les complaisances de l’Époux céleste. Dans une fête de l’Ascension, comme elle regardait amoureusement le crucifix, un rayon partit de la sainte image avec la rapidité d’une flèche, et traversa son cœur de part en part. La fête de Noël fut plus d’une fois pour elle le jour marqué par des grâces insignes. Elle y reçut dans son cœur le divin Enfant qui s’élançait de la crèche pour s’unir à elle; et, une autre fois, la divine Mère daigna le déposer dans ses bras. Un jour de la Purification de Notre- Dame, son être tout entier s’étant comme fondu sans l’extase de l’amour, le Christ s’imprima en elle comme un sceau divin qui ne devait jamais être effacé. Il faut renoncer à rappeler ici tant d’autres circonstances dans lesquelles le Fils de Dieu daigna manifester à Gertrude son ineffable beauté, les divines caresses dont il la combla, le soin empressé qu’il mit à embellir son âme, l’instruisant sans cesse sur la manière dont elle devait penser, parler et agir pour lui plaire.
Mais le caractère principal de la piété de sainte Gertrude à l’égard du Verbe incarné, est dans sa dévotion envers le Cœur de Jésus. Le mystère d’amour et de miséricorde renfermé dans ce Cœur divin lui avait été manifesté par le Fils de Dieu lui-même, plusieurs siècles avant qu’il devînt de la part de la sainte Église l’objet d’une religion spéciale. Sainte Mechtilde partagea avec son illustre sœur cette faveur insigne ; et le Cœur de Jésus avait déjà reçu de nombreux hommages d’adoration et d’amour de la part, des fils et des filles de saint Benoît, lorsqu’il daigna, au XVIIe siècle, par l’intermédiaire de la Vénérable sœur Marguerite-Marie et du saint Ordre de la Visitation, réclamer, pour le salut de la terre coupable, le culte solennel dont il est enfin en possession.
Tout contribuait à ramener Gertrude vers ce centre auguste de la divine charité; et d’ailleurs le Seigneur lui même l’y provoquait sans cesse. Plusieurs fois, en signe de l’union étroite qu’il voulait entretenir avec elle, il présenta à ses regards son Cœur sacré, et il daigna même, dans une communication ineffable, condescendre jusqu’à l’échanger avec celui de la vierge, qui sen tait ainsi l’Époux divin vivre et aimer en elle. Au moment où Gertrude allait rendre le dernier soupir et s’unir pour jamais au souverain objet de son amour, Jésus apparut près d’elle, visible aux regards de quelques-unes des pieuses filles qui entouraient la couche de leur mère; et quand le moment suprême fut arrivé, elles purent voir son âme s’élancer et se perdre dans la poitrine de l’Homme-Dieu qui disparut, l’emportant an ciel.
L’amour de Gertrude envers Marie fut proportionné à la tendresse que cette Mère de Dieu portait à la plus chère des Épouses de son Fils. Le Sauveur lui révéla, dans des visions sublimes, les grandeurs de celle à qui il a daigné emprunter la nature humaine ; et Marie elle même, ainsi que nous l’avons dit, daigna plus d’une fois associer l’humble vierge aux joies de sa divine maternité. Gertrude nous a laissé l’expression de sa dévotion envers cette grande Reine du ciel dans cette délicieuse prière où se peint d’une manière si expressive le caractère à la fois profond et touchant de sa piété. « Salut, ô blanc lis de la Trinité resplendissante et toujours tranquille! Salut, ô rose de beauté céleste ! c’est de vous que le Roi des cieux a voulu naître ; c’est de votre lait qu’il a voulu être nourri ; daignez aussi nourrir nos âmes des divines influences. »
Le culte des Saints était fervent au cœur de Gertrude ; mais elle ressentait des prédilections particulières pour quelques-. uns de ces amis de Dieu. Un attrait spécial la portait vers saint Jean l’Évangéliste, avec lequel les bontés du Sauveur envers elle lui donnaient un rapport si intime. Le grand patriarche saint Benoît recevait d’elle les témoignages de la plus filiale tendresse, et il y répondait par les marques d’une affection toute paternelle. Ce fut elle qu’il choisit pour manifester aux fidèles l’engagement qu’il a pris d’assister de sa présence, au moment de leur mort, tous ceux qui durant leur vie l’auront félicité des grâces qui accompagnèrent son heureux trépas. Saint Grégoire le Grand, saint Augustin, saint Bernard étaient l’objet d’hommages spéciaux de la part de Gertrude ; et, entre les Saintes, elle aimait de préférence sainte Agnès, la tendre Épouse de l’Agneau divin ; sainte Catherine, la noble et éloquente philosophe d’Alexandrie, la vierge et martyre sainte Marguerite si chère à tout le moyen-âge qui avait
rapporté son culte de la croisade ; enfin sainte Marie-Madeleine, l’amante du divin Rédempteur, en laquelle Gertrude trouvait à la fois un modèle et un encouragement.
Cette vie si merveilleuse était embellie encore par une ineffable auréole de simplicité. Initiée aux miséricordes dont le Cœur de Jésus est le centre et la source, le sien débordait d’amour pour les hommes. La conversion des pécheurs attirait ses plus tendres sollicitudes, et s’opérait, pour ainsi dire, à sa volonté. Le dévouement aux âmes souffrantes du purgatoire fut un des traits caractéristiques de la piété de Gertrude, et le Seigneur daigna souvent lui faire connaître par des effets combien il avait pour agréable sa charité envers ceux qui ne peuvent plus rien pour eux-mêmes.
Le don des prodiges venait compléter cette existence toute de grâce, et l’on ne s’étonnera pas que la prière de Gertrude obtînt tout de l’amour que le Sauveur daignait porter à son humble Epouse et auquel elle répondait si pleinement. Il voulut toutefois éprouver sa patience par de longues et pénibles maladies, afin de la purifier toujours davantage; mais il trouva sans cesse disposée à embrasser la souffrance celle qui, dans la santé s’exerçait constamment à châtier son corps et à s’unir aux douleurs de sonÉpoux céleste.
Telle fut Gertrude, et cependant la terre eût ignoré qu’elle avait possédé un tel trésor, si la bonté divine, qui ne voulait pas que ce chef-d’œuvre de sa grâce demeurât caché aux yeux de la postérité, n’eût pris un soin direct de le révéler aux hommes : cefut en commandant à l’humble Vierge de prendre la plume et d’écrire le récit des faveurs divines dont elle avait été l’objet. Il ne fallut pas moins d’un ordre formel du ciel pour briser les répugnances de la vierge qui n’aspirait qu’à glorifier Dieu et à servir le prochain ence monde, sans laisser aucune trace dans la mémoire des hommes.
L’obéissance de Gertrude nous a valu les cinq livres écrits en allemand, qui ont été publiés en latin sur la traduction du pieux Lanspergius, et sous le titre si touchant et si expressif d’Insinuations divine pietatis.C’est là en effet que l’on est à même de comprendre à quel degré la divine bonté sait condescendre à une âme fidèle, et à quels sublimes excès de tendresse le Créateur daigne quelquefois se porter envers sa créature. Le second livre seul est de la main de Gertrude, et il aide puissamment à apprécier les dispositions intérieures de cette âme privilégiée. L’ardeur de l’amour, la profondeur de l’humilité, un sentiment énergique, tempéré par la plus suave expression, en forment le caractère. Le premier, le troisième et le quatrième livres ont été rédigés par une ou plusieurs religieuses de Heldelfs, sur les communications que la Sainte avait dû faire pour ne pas désobéir au commandement de Dieu. Le cinquième contient d’intéressants mémoires sur la dernière maladie de Gertrude, sur sa mort et sur divers faits qui intéressent le monastère et la contrée.
Les nombreux entretiens de la Sainte avec le Sauveur, les lumières qu’il lui prodiguait, la direction qu’il exerçait sur elle, les merveilles qui s’opéraient dans cette intimité toute divine, le langage de Gertrude elle-même, tout contribue à’ faire de cet ensemble l’un des plus précieux monuments de la puissance de la grâce dans les âmes, et l’une des lectures les plus émouvantes et les plus instructives. La rédaction du texte laisse à désirer sous le rapport de la méthode, et l’on aimerait à rencontrer plus d’ordre dans les narrations ; mais tous ceux qui ont lu avec assiduité ces pages si remplies d’instruction et de vie ont rendu témoignage qu’aucun livre ne les avait plus éclairés et plus touchés.
La liste des admirateurs de sainte Gertrude serait longue et imposante. On pourrait inscrire en tête le nom de la séraphique sainte Thérèse, qui, d’après le récit du P. Ribera, son confesseur, l’avait prise pour maîtresse et pour guide. Louis de Blois la recommande, dans son Monile spirituale,avec les expressions du plus vif enthousiasme; Lanspergius, ainsi que nous l’avons dit, a consacré ses veilles à traduire en latin les documents qui contiennent les révélations et la doctrine de Gertrude ; Saint-François de Sales n’en parle qu’avec admiration ; savant Corneille La Pierre, dans ses commentaires sur l’Ecriture, qualifie sainte Gertrude de très parfaite maîtresse de l’Esprit. 11 nous serait aisé de prolonger de plusieurs pages cette énumération ; nous la terminerons par le jugement de M. Olier,, extrait de ses œuvres inédites. Voici comment s’exprime cet homme de Dieu : a Sainte Gertrude, à cause de sa simplicité et de sa profonde humilité, a porté Notre-Seigneur à la traiter d’une manière singulière, sous laquelle il l’a pleinement enrichie. La lecture de ses écrits tend toujours à unir l’âme à Jésus-Christ, bien éloignée de quelques livres contemplatifs, qui vont à tirer » rame de l’occupation et de la liaison » à l’humanité sainte de Notre-Seigneur. »
Il serait difficile, ce semble, de réunir sur un livre dé plus hautes appréciations, et le caractère de la spiritualité de sainte Gertrude ne pouvait être reconnu par des juges plus compétents. Mais il est encore une autorité plus imposante : nous voulons dire celle de l’Église elle-même. Cette Mère des fidèles, toujours dirigée par le divin Esprit, a rendu son témoignage par l’organe de la sainte liturgie. La personne de Gertrude et l’esprit qui l’animait y sont d jamais recommandés et glorifiés aux yeux de tous les chrétiens, par le jugement solennel contenu dans l’Office de la Sainte.
Nous avons voulu faire connaître sainte Gertrude, ou du moins rappeler en quelques mots ce qu’elle fut sur cette terre, avant de parler des sublimes opuscules qui font l’objet de la présente publication. On a été sevré si longtemps en France de tant de pieuses merveilles qui faisaient la joie de nos pères, qu’à chaque fois qu’il nous arrive d’en reconquérir quelqu’une, il n’est jamais hors de propos d’en faire un peu l’histoire. Ce devoir rempli, nous pouvons parler maintenant des Exercicesde sainte Gertrude. Ces opuscules, au nombre de sept, ont été composés par la Sainte pour l’usage des sœurs de son monastère, et ils embrassent toute l’œuvre de la sanctification d’une âme. Le renouvellement de. la grâce du baptême en est le point de départ, et la préparation à la mort en est la conclusion. Tout ce qui est placé entre ces deux termes a pour objet les moyens de correspondre à la vocation religieuse, la pratique de l’amour envers Dieu, enfin la louange et l’action de grâces dont l’âme est redevable à la divine Majesté.
Tel est le plan qu’a suivi sainte Gertrude; mais ce serait vouloir affaiblir ces immortels chefs-d’œuvre que de chercher à en décrire la beauté. L’éloquence, l’onction, le feu divin qui règnent et vont toujours croissant dans ces Exercicesattestent le pouvoir de la grâce divine qui a su faire parler à une mortelle le langage du ciel. L’étonnement saisit d’abord le lecteur; peu à peu il se familiarise avec ces accents d’une région supérieure qui, après tout, est sa vraie patrie. L’âme reconnaît alors ce qu’elle doit à son Créateur, à son Rédempteur ; elle se décide à suivre les pas de la Vierge inspirée qui la subjugue – et la laisse enfin épurée, et résolue à rendre gloire à celui qui ne s’est pas contenté de verser de si riches trésors d’amour dans l’âme de Gertrude, mais qui appelle impérativement toute créature rachetée à vivre en lui et pour lui.
Le pieux et docte P. Faber a relevé avec sa sagacité ordinaire les avantages de cette forme de spiritualité qui ménage la liberté d’esprit, et produit dans les âmes, sans méthode rigoureuse, les dispositions dont les méthodes modernes n’ont pas toujours le secret. « Nul ne peut lire, dit-il, les écrivains spirituels de l’ancienne école de saint Benoît, sans remarquer avec admiration la liberté d’esprit dont leur âme était pénétrée. Sainte Gertrude en est un bel exemple ; elle respire partout l’esprit de saint Benoît. L’esprit de la religion catholique est un esprit facile, un esprit de liberté; et c’était là surtout l’apanage des Bénédictins ascétiques de la vieille école. Les écrivains modernes ont cherché à tout circonscrire, et cette déplorable méthode a causé plus de mal que de bien. »
(Tout pour Jésus,Chapitre VIII, § VIII) L’école dont parle ici le P. Faber, et qui a pour base la règle du Patriarche des moines d’Occident, commence à saint Grégoire le Grand et s’arrête à Louis de Blois qui la clôt dignement ; et telle a été l’indépendance de l’Esprit-Saint qui la dirigeait, que des femmes y ont prophétisé comme les hommes. Il suffit de rappeler sainte Hildegarde et sainte Gertrude, à côté de laquelle figurent avec honneur sa sœur sainte Mechtilde et la grande sainte Françoise romaine. Quiconque en fera l’expérience, s’il a pratiqué les auteurs plus récents sur l’ascèse et la mystique, ne tardera pas à sentir cette saveur si différente, cette autorité douce qui ne s’impose pas, mais qui entraîne. Là, rien de cette habileté, de cette stratégie, de cette analyse savante que l’on rencontre ailleurs ; procédés qui réussissent plus ou moins, et dont on ne recommence l’application qu’avec le risque d’en sortir blasé.
Au reste, les voies sont diverses, et tout chemin qui mène l’homme à Dieu par la réforme de soi-même, est un heureux chemin. Nous n’avons voulu dire qu’une chose, c’est que celui qui se livrera à la conduite d’un Saint de la vieille école ne perdra pas son temps, et que s’il est exposé à rencontrermoins de philosophie, moins de psychologiesur son chemin, il a la chance d’être séduit par la simplicité et l’autorité du langage, d’être ébranlé et bientôt réduit par le sentiment du contraste qui existe entre lui et la sainteté de son guide. Telle est l’heureuse révolution qu’éprouvera pour l’ordinaire une âme qui, se proposant de resserrer ses relations avec Dieu, et s’étant établie dans la droiture de l’intention et dans un sincère recueillement, voudra suivre sainte Gertrude dans la semaine qu’elle a tracée. Nous oserions presque lui promettre qu’elle en sortira tout autre qu’elle y était entrée. Il est même à croire qu’elle y reviendra plus d’une fois et avec plaisir ; car il ne lui souvient pas qu’elle ait éprouvé la moindre fatigue, et que la liberté de son esprit ait été enchaînée même un instant. Elle a pu être confondue de se sentir si près d’une âme sanctifiée, elle si loin de la sainteté ; mais elle a senti qu’ayant après tout la même fin que cette âme, il lui faut sortir de la voie molle et dangereuse qui l’entraînerait à sa perte.
Si l’on se demande d’où vient à notre Sainte cet empire qu’elle exerce sur quiconque consent à l’écouter, nous répondrons que le, secret de son influence est dans la sainteté dont elle est remplie : elle ne démontre pas le mouvement, elle marche. Une âme bienheureuse, descendue du ciel pour demeurer quelque temps avec les hommes, et parlant la langue de la patrie sur cette terre d’exil, transformerait ceux qui auraient le bonheur de l’entendre parler. Sainte Gertrude, admise dès ici-bas à la plus étroite familiarité avec le Fils de Dieu, semble avoir quelque chose de l’accent qu’aurait cette âme ; voilà pourquoi ses paroles sont autant de flèches pénétrantes qui abattent toute résistance dans ceux qui se placent à leur portée. L’intelligence est éclairée par cette doctrine si pure et si élevée, et cependant Gertrude ne disserte pas ; le cœur est ému, et cependant Gertrude n’adresse la parole qu’à Dieu ; l’âme se juge, se condamne, se renouvelle par la componction, et cependant Gertrude n’a pas cherché un instant à l’établir dans un état factice.
Si l’on veut maintenant se rendre compte de la bénédiction particulière attachée à son langage, qu’on recherche la source de ses sentiments et des expressions sous lesquelles ils se traduisent. Tout émane de la divine parole, non-seulement de celle que Gertrude a entendue de la bouche de l’Époux céleste, mais aussi de celle qu’elle a goûtée, dont elle s’est nourrie dans les livres sacrés et dans la sainte liturgie.Cette fille du cloître n’a pas cessé un seul jour de puiser la lumière et la vie aux sources de la contemplation véritable, de cette contemplation que l’âme goûte en s’abreuvant à la fontaine d’eau vive, qui jaillit de la psalmodie et des paroles inspirées des divins Offices. Elle s’est tellement enivrée de cette liqueur céleste qu’elle ne dit pas un mot qui ne dévoile l’attrait qu’elle y trouve. Telle est sa vie si complètement absorbée dans la liturgie de l’Eglise, que nous voyons constamment, dans ses Révélations, le Seigneur arriver près d’elle, lui manifester les mystères du ciel, la Mère de Dieu et les Saints se présenter à ses regards et l’entretenir, à propos d’une Antienne, d’un Répons, d’un Introït, que Gertrude chante avec délices et dont elle déguste toute la saveur.
De là, chez elle, ce lyrisme continuel qu’elle ne recherche pas, mais qui lui est devenu comme naturel cet enthousiasme sacré auquel elle ne peut se soustraire, et qui l’amène à produire tant de pages ou la beauté littéraire semble arriver à la hauteur de l’inspiration mystique. Cette fille du mie siècle, au fond d’un monastère de la Souabe, a réalisé avant le Dante le problème de la poésie spiritualiste. Tantôt la tendresse de son âme s’épanche dans une touchante élégie; tantôt le feu qui la consume éclate en brûlants transports ; tantôt c’est la forme dramatique qu’elle emploie pour rendre le sentiment qui la domine. Parfois, ce vol sublima s’arrête : l’émule des Séraphins semble vouloir redescendre sur la terre; mais c’est pour repartir bientôt et s’élever plus haut encore. Une lutte incessante a lieu entre son humilité qui la tient prosternée dans la poussière, et son cœur haletant vers Jésus qui l’attire et lui a donné tant de gages de son amour.
A notre avis, les plus sublimes passages de sainte Thérèse, mis en regard des effusions de sainte Gertrude n’en affaibliraient en rien l’ineffable beauté. Il nous semble même que souvent l’avantage resterait à la vierge de Germanie sur la vierge espagnole. Ardente et impétueuse, la seconde n’a pas, il est vrai, la teinte un peu mélancolique et réfléchie de la première ; mais Gertrude, initiée à la langue latine, ravivée sans cesse par la lecture des Saintes Écritures et des divins Offices qui n’ont pas d’obscurités pour elle, y puise un langage dont la richesse et la puissance nous semblent l’emporter généralement sur les immortels épanchements de Thérèse à qui ces secours ont été moins familiers.
Que le lecteur cependant ne s’effraie pas à la pensée d’être placé tout à coup sous sa conduite d’un Séraphin, lorsque la conscience lui rend le témoignage qu’il a encore une longue station à faire dans la région purgative,avant de songer à parcourir des voies qui peut-être ne s’ouvriront jamais devant lui. Qu’il écoute simplement Gertrude, qu’il la con temple et qu’il ait foi dans le but d’arrivée. La sainte Église, lorsqu’elle met dans notre bouche les Psaumes du Roi- Prophète n’ignore pas que leurs expressions dépassent trop souvent les sentiments de notre âme ; mais le moyen d’arriver à l’unisson avec ces divins cantiques n’est- ce pas de les réciter fréquemment avec foi et humilité, et d’obtenir ainsi la transformation que nul autre moyen n’aurait opérée? Gertrude nous détache doucement de nous-mêmes et nous conduit à Jésus-Christ, en nous précédant de loin, mais en nous entraînant après elle. Elle va droit au cœur de son Epoux divin : rien n’est plus juste ; mais ne lui serons- nous pas déjà assez redevables, si elle nous conduit à ses pieds comme Madeleine repentante et régénérée?
Au reste, laissons-la nous initier doucement dans son premier Exercice,elle nous rappelle que nous sommes chrétiens, et nous force à repasser avec chacun des rites si profonds et si imposants avec lesquels s’accomplit autrefois en nous le mystère de l’adoption divine
Les trois Exercicesqui suivent nous transporteront dans le cloître ; car c’est en vue de ses sœurs que Gertrude a écrit ; mais que l’on se garde de penser que la lecture de ces pages si émouvantes est inutile à ceux qui sont engagés dans la vie du siècle. La vie religieuse exposée par un tel interprète est un spectacle aussi instructif .qu’il est éloquent. Est-il permis d’ignorer que la pratique des préceptes devient plus aisée à quiconque s’est donné la peine d’approfondir et d’admirer celle des conseils ? Le livre de l’Imitation,qu’est-il autre chose que le livre d’un moine écrit pour des moines? En quelles mains cependant ne le rencontre-t-on pas? Combien de personnes séculières sont sous le charme des écrits de sainte Thérèse ? Et néanmoins la Vierge du Carmel concentre sur la vie religieuse ses écrits et sa doctrine.
Une fois cette région franchie, tout lecteur chrétien peut s’attacher aux pas de Gertrude; car elle n’a plus à l’entretenir désormais que des devoirs de là créature humaine envers son Dieu. Nous nous garderons d’analyser ici des merveilles qu’il faut contempler soi-même. Dans notre société désaccoutumée du langa–ge ferme et coloré des âges de foi, gâtée, dans ce qui tient à la piété, par les fadeurs ou les prétentions mondaines des livres de dévotion que l’on voit éclore chaque jour, sainte Gertrude étonnera et choquera même plus d’un lecteur. Que faire alors? Si l’on a désappris le langage de l’antique piété qui formait les Saints, il semble qu’il n’y aurait tien de mieux à faire que de la rapprendre, et il est de fait que sainte Gertrude y pourrait servir beaucoup. Le lecteur devra donc se résigner à rencontrer ici des figures, des allusions, que l’ignorance de la Bible fera paraître étranges. Nous l’engageons aussi à ne se pas choquer de l’enthousiasme de Gertrude à propos de l’Amen, à propos du Matin,du Midiet du Soir, à propos d’Aujourd’huiet de Demain,ni même à propos des lettres de l’Alphabet dont le Christ lui-même nous a insinué l’importance, en nous apprenant qu’il est l’Alphaet l’Oméga.
Il ne nous reste plus qu’un mot; il sera à l’adresse de ceux qui seraient tentés de tirer scandale du langage passionné de sainte Gertrude, dans les épanchements de son amour envers le Sauveur des hommes. Il n’est pas rare de rencontrer aujourd’hui, soit dans les livres à la mode, soit dans tels ou tels articles de Revues, certains jugements qui s’étendent sur tout, et qui, grâce au ton dégagé dans lequel ils sont rendus, finissent par se faire accepter de l’honnête et superficiel catholique qui les entend prononcer. Parfois il plaît à ces docteurs de rendre leurs oracles sur les faits de l’ordre surnaturel, et ils aiment à remarquer que, chez les auteurs mystiques, l’amour divin emprunte souvent le langage de l’amour profane. La remarque est naïve assurément ; mais un peu de réflexion, une plus forte dose de spiritualisme eussent peut-être conduit l’écrivain à se demander si au contraire ce ne serait pas l’amour humain qui aurait dérobé à l’amour divin ses expressions enflammées ? Dieu, inspirateur de toutes les affections pures et saintes, a voulu aussi être aimé de sa créature. Dans l’ancien et dans le nouveau Testament, il a daigné lui-même s’appeler l’Époux ; est-il donc surprenant que l’Épouse réponde à ses avances? que son cœur, blessé d’amour pour l’infinie beauté, épuise, pour exprimer ce qu’elle ressent, le langage le plus tendre et le plus ardent qu’une nature créée puisse trouver en elle-même? Le sens chrétien est tellement faible de nos jours, tant de personnes sont sujettes à s’impressionner de toute assertion lancée par un demi-savant, que nous avons cru utile de prévenir certains étonnements et de rassurer certaines susceptibilités.
Les Exercicesde sainte Gertrude dont les éditions latines sont beaucoup plus rares que celles des Insinuationes,étaient à peu près ignorés en France. Notre langue n’en possédait que deux traductions : la première, tronquée, et d’un style barbare, publiée à Paris, in-12, en 1621, par Gaultier, Conseiller d’État.; la seconde, non moins rare, donnée aussi à Paris, in-18, mais sans le nom du traducteur, en 1672. Elle ne saurait non plus donner l’idée de l’ouvrage, étant d’une extrême platitude, presque toujours infidèle quant au sens, et l’auteur ayant l’habitude constante de laisser de côté une partie du texte et d’y suppléer de son propre fond. Dom Mège, qui donna en 1664 la seule traduction des Insinuationesqui ait eu cours en France, et que l’on a réimprimée à Avignon en 1842, y a omis les Exercices,en sorte que l’on peut dire que ces précieux opuscules étaient pour la piété française comme s’ils n’existaient pas. Puisse notre faible traduction contribuer à les répandre et les faire goûter ! Puisse leur publication accroître la gloire de Gertrude, et mériter les miséricordes que le Fils de Dieu a daigné promettre à quiconque rendrait honneur à son Épouse préférée !
Quant à ceux qui déjà faisaient leurs délices des Révélations de l’aimable Sainte, nous sommes heureux de leur faire cecadeau. Ils retrouveront tout entière, clans les Exercices,celle dont la voix leur est déjà connue, dont la vie a pour eux tant de charme; et se sentant en possession de Gertrude tout entière, ils s’approprieront ces éloquentes paroles du P. Faber « Telle était cette Sainte, la Sainte par excellence des louanges et des pieux désirs! Oh ! plût, à Dieu qu’elle revînt dans l’Église s pour être ce qu’elle fut dans les siècles passés, le docteur et le prophète de la vie intérieure, comme Débora qui, assise sous les palmiers du mont Ephraïm, chantait ses cantiques et jugeait Israël. » (Ibid.)
